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Le spectacle de l’élévation et de la chute des dynasties , le récit des batailles livrées pour conquérir des empires , seraient des amusements assez frivoles si on n’en tirait de graves enseignements pour les gouvernements et ies peuples. Tant que la loi des événements sociaux ne sera pas connue, ue celle de l’élévation et de la chute e dynasties ne sera pas déterminée ; en d’autres termes , tant que les lois des révolutions des empires ne seront pas proclamées avec la même certitude que celles des révolutions planétaires, l’histoire sera obligée de recueillir et de consigner les événements humains partout où ils se manifesteront , jusqu’à ce que , de cette imposante accumulation de faits semblables et divers, on en déduise les lois générales de l’humanité, comme, du retour constant et régulier du soleil dans une limite déterminée de notre horizon, on en a déduit ses révolutions apparentes dans l’écliptique.
Si les véritables formules de l’histoire étaient données , si les faits humains étaient élevés à l’état de science comme les faits astronomiques, la consignation par l’histoire de l’élévation ou de la chute d'une dynastie serait aussi inutile que le serait’celle du lever ou du coucher du soleil ; seulement , l’histoire pourrait encore consigner les circonstances qui auraient accompagné ces événements, comme elle consigne les circonstances météoriques qui accompagnent quelquefois le lever ou le coucher de l’astre du jour. Il n’est peut-être pas donné au génie humain , qui a cependant reconnu et déterminé les lois des révolutions planétaires , de découvrir et de déterminer les lois des révolutions humanitaires; mais cependant, si la science historique était fondée, si tous les éléments d’une révolution sociale étaient donnés , pourquoi n’en déduirait-on pas des événements certains , en tenant compte des différentes causes pertur-
batrices; comme les éléments d’une orbite cométaire étant donnés , on en déduit avec certitude la marche et le retour de J’astre météorique, en tenant compte aussi , dans les calculs, des perturbations qu’il doit éprouver? L’nistoire est la statistique plus ou moins exacte des événements humains: pourquoi n’en déduirait-on pas une loi générale de ces mêmes événements , comme on déduit , par exemple , des registresde l’état civil d’un pays donné, la loi de la mortalité ou celle de la po-
Eulation de ses habitants ? Les sciences umaines n’ont sans doute pas encore atteint leurs dernières limites ; on peut donc espérer qu’un jour un nouveau Laplace fera entrer dans un nouveau système du inonde , c’est-à-dire , dans un système du monde moral , les formules à l’aide desquelles on pourra facilement calculer au moins les principaux événements humains avec autant de certitude qu’une éclipse de soleil , que le passaged’unecoinètenu périhélie.
Le grand empire de Thsin-chihoang-ti portait en lui-même plusieurs éléments de destruction. Toutes les résolutions subites et violentes durent peu , quelque justes , quelque favorables qu’elles soient à la gloire et à la grandeur futures d’un empire. Les éléments révolutionnaires, pour produire leurs fruits , ont besoin de s’infiltrer petit à petit dans l’esprit et les mœurs des peuples. Rendez à la liberté et à la lumière du grand jour un malheureux qui aura été long-temps
firivé de ces deux grands bienfaits de a nature, il ne saura pas faire usage du premier de ces dons , et il repoussera le second comme trop fort pour sa vue débile. On peut poser comme un principe éternel , comme une formule historique irréfragable , que l’amour du peuple est le plus sûr garant de la durée du pouvoir. Que tous les habitants d’un état soient unanimes dans l’affection qu’ils portent à leur souverain ou à la dynastie , il n’y a pour ce souverain, pour cette dynastie, aucune chance intérieure de perte du pouvoir. Ils n’ont plus contre eux que les chances extérieures, beaucoup moins
CHINE
à craindre dans cet état de choses , et par conséquent faciles à prévenir. Ce grand principe avait déjà été reconnu et posé par le philosophe chinois, lorsqu’il disait :
«Obtiens l’affection da peuple, tu obtiendras et conserveras l’empire,
« Perds l’affection du peuple, tu perdras l’empire.»
(Ta*hio, la Grande science.)
Le grand conquérant qui avait vaincu tous ses rivaux, qui avait abattu tous les soutiens de la féodalité chinoise , qui avait fait de l’empire chinois le plus grand empire de la terre, avait par cela même soulevé de puissants et de nombreux mécontentements. Sa destinée accomplie , il fallait une main aussi forte que la sienne pour soutenir sa puissance , un genie aussi grand que. le sien pour maîtriser toutes les tempêtes qui allaient fondre sur son empire. Comme ces conditions pouvaient être difficilement remplies dans le système du pouvoir héréditaire, et que , en appliquant aux événements historiques le calcul des probabilités , avec tous leurs éléments de certitude ( science qui est destinée à devenir un jour l’instrument le plus puissant peut-être de l’appréciation du passé et delà connaissance de l’avenir), il y avait bien mille chances contre une que cet état de choses ne durerait pas. Les événements vinrent confirmer la même vérité historique qui reçut aussi une sanction fatale à la mort d’Alexandre , de Charlemagne , et à la chute de Napoléon. Un ressort trop tendu se brise; la vapeur trop comprimée éclate; il y a des lois de progression , même dans le bien, que l'on ne peut impunément transgresser.