‹ L'UniversChapitre 8 sur 348 · U. LA GRANDE MURAILLE · texte numérisé non relu

U. LA GRANDE MURAILLE

OU Llouap KM PART.

Avant la conquête de la Chine par les Tartares-Mandchous, la frontière septentrionale de cet empire était limitée par la Grande muraille (voyez pi- 1 ) qui s’étend depuis le golfe du Lino-toung ou mer Jaune jusqu’à l’extrémité occidentale de la province du Chen-si (ou de l’Occidentfrontière) (*), dans un espace decinq à sixcents lieues. Ce monument, le plus colossal comme le plus insensé peut-être qu’ait jamais conçu la pensée humaine , fut construit par Thsjn-chi-uoang-ti (**)

(*) Rieu n’est plus désagréable à la lecture , nous le savons , que la rencontre d’une quantité de mois, auxquels ni les yeux ni les oreilles ne sont accoutumés , et qui ne réveillent aucune idée dans l'esprit. Pour éviter autant que possible cet inconvénient, nous avons pris le parti de traduire tous les noms chinois de lieux et de villes qui sont traduisibles , et de joindre cette traduction aux noms chinois que nous avons conservés, parce que ce sont des noms propres adoptés dans les ouvrages européens.

(**) Quelques historiens chinois prétendent <[ue cel empereur ne fit construire qn’unc partie de celte muraille dans la province du Chen-si, où il régnait, et que les autres princes des étals frontières en firent construire d'autres parties pour défendre leurs principautés. Dans ce cas, Thsin-chi- Ho*sg-ti , apres qu'il se fut emparé de tous les états pour u’en former qu’un grand empire , n’aurait fait que terminer celte grande muraille , en en faisant une ligne de fortification continue. Le dessin complet de cet ouvrage gigantesque a été levé et envoyé en France par les missionnaires, dans le dernier siècle. C’était un dessin sur satin , donnant l'étendue entière et tous les contours de la

( le premier empereur auguste de la dynastie Thsin, célèbre empereur chinois, le même qui commanda l'incendie des livres, et qui régnait 214 ans ayant notre ère), pour défendre son empire contre les invasions multipliées des barbares Hioung-nou ou Tarares.

Plusieurs millions d’hommes , dit-on , furent employés pendant dix ans à cette construction, et quatre cent mille y périrent. L’épaisseur de cette immense et prodigieuse muraille est telle que six cavaliers peuvent la parcourir de front à son sommet. Elle est flanquée de tours dans toute sa longueur, placées chacune à la distance de deux traits de flèche, pour que l’ennemi pût être partout atteint. Sa construction est très-solide, surtout du côté oriental, où elle commence par un massif élevé dans la mer ; c’est la qu’il était défendu aux constructeurs , sous peine de la vie, de laisser la possibilité de faire pénétrer un clou entre les assises de chaque pierre. Elle est terrassée et garnie de briques dans toute la province de Tchi-Ii ( iideiement attachée), qu’elle suit au nord. Mais plus à l’ouest, dans les provinces de Cltansi ( de l’occident montagneux ) (*), de Chen-si et de Kiang-sou (pays riche et fertile sur le fleuve Kiang ) , elle est de terre seulement dans quelque partie de son étendue. Cependant cette muraille parait avoir été bâtie presque partout avec tant de soin et d’habileté, que , sans que l’on ait eu besoin de la réparer, elle se conserve entière depuis plus de deux mille ans. Dans les endroits où les passages sont plus faciles à forcer, on a eu soin de mufti-

granile muraille. L'original a disparu, mais une capte doit se trouver dans un des dépôts publics de Taris.

(*) On n’a pas besoin de faire remarquer ici que ces noms ne représentent des idées vraies que par rapport à un point donné, placé dans l’empire chinois , d'où ces différentes positions sont occidentales , orientales, etc. Ces dénominations seules suffiraient pour déterminer le siège du gouvernement où résidait l’autorité qui a imposé ces noms aux provinces.

CHINE

plier les ouvrages de fortiücations, et d’élever deux ou trois remparts qui se défendent les uns les autres. Cette muraille , ou plutôt ce rempart de six cents lieues de longueur, a presque partout 20 ou 25 pieds d’élévation, même au-dessus de montagnes assez hautes par lesquelles on l'a tait passer, et qui sont fréquentes le long de cette frontière de la Mongolie. L'une de ces montagnes, que franchit la grande muraille, a cinq mille deux cent vingtcinq pieds d’élévation. Les matériaux qui ont servi à la construction de cette fortification démesurée seraient plus que suffisants, dit M. Barrow, pour bâtir un. mur qui ferait deux fois le tour du globe, et qui aurait six pieds de hauteur et deux pieds d’épaisseur.

Elle est percée d'espace en espace de portes qui sont gardées par des soldats, ou défendues par des tours et des bastions. On dit que du temps des empereurs des dynasties chinoises, avant que les Mongols, appelés dans l’intérieur de la Cnine, se fussent emparés de l’empire, cette muraille était gardée par un million de soldats; mais à présent, que la plus grande partie de la Tartarie et la Chine ne font plus qu’un vaste empire , et qu’il n’a plus à craindre des invasions barbares, le gouvernement chinois se contente d’entretenir de bonnes garnisons dans les passages les plus ouverts et les mieux tortillés (*).

(*) "Voici ce qu’en disent deux témoins oculaires : « La construction de celle muraille est composée de deux faces de mur, chacune d'un pied et demi d’épaisseur, dont l'intervalle est rempli de terre jusqu’au parapet. Elle a quantité de créneaux comme les tours dont elle est flanquée. A la hauteur de 6 ou 7 pieds depuis le sol , le mur est hàii de grandes pierres carrées, mais le reste est de briques, et le mortier parait excellent. Sa hauteur totale est entre i8 et «o pieds , mais il y a peu de tours qui n’eu ait au moins 4o, sur une hase de i5 à 16 pieds carrés , qui diminue insensiblement à mesure qu’elle s’élève. On a fait des degrés de briques ou de pierre sur la plate-forme ni est entre les parapets, pour monter et esccudrc plus facilement, s (P. Gcrhillon.)

Une pensée politique, autre que celle de préserver les provinces septentrionales de l’empire chinois contre les irruptions des Tartares, présida à la construction de cet ouvrage aussi gigantesque qu'inutile maintenant , mais qui du moins est un témoignage formidable de ce que peuvent la volonté et le génie de l'homme. Celui qui eut cette conception ne fut pas un homme ordinaire , malgré les accusations des historiens chinois. Avant son règne, sous la dynastie des Tcheou, l'empire était divisé en un grand nombre de petits royaumes et de petites principautés féodales , qui ne dépendaient guère que nominativement du souverain de tout l’empire. Thsin-chihoa«G-ti,ou le premier empereur auguste de la dynastie Thsin, après avoir soumis tous les rois et les princes vassaux de l’empire qui s’étaient rendus indépendants , et restitué à la nation chinoise sa grande et puissante unité; après avoir vaincu les tribus nomades du nord et du midi , avec des armées de plusieurs millionsd’hontmes, ne voulut pas les laisser se dégrader dans l’oisiveté, ou troubler l'empire ; il en lit renfermer cinq cent mille dans des forteresses où ils étaient occupés à des travaux utiles ; et il employa le reste, avec le tiers de la forte population mâle (quatre ou cinq millions d’hommes ) , à construire cette grande muraille que les Chinois nomment : fVen- li-tckang- tch'mg , « la « grande muraille de dix mille II , ou « mille lieues , » mais qui n’a guère que la moitié de cette étendue.

« La fondation est partout en pierres de taille, jusqu’à 6 pieds de hauteur; le reste, jusqu’à la hauteur de 5 toises , est eu brilles, de sorte qu’elle a en tout 6 toises 'élévation , et environ 4 de largeur. En dehors elle est toute revêtue de pierres de taille, du moins du côté par où l’on arrive de Selinginsk (ville de Russie en Sibérie). Elle a quatre grandes portes de fer : celle do Liao-toung , de la Daotu-ie, de Lr-liug , du Tftiiet; et de 5oo toises en 5oo toises do grandes tours carrées , d’environ ia toisrs de hauteur, qui en défeudciit l’entrée. » (Relations Je la Tartarie asiatique , p. 66.)

Digitizec

Nous reviendrons sur le règne de cet empereur en traçant l’esquisse des principaux événements de l’histoire de fa Chine.

S III. FLEUVES ET I.tCS.

On doit placer au premier rang , parmi les fleuves de la Chine, le Kiang (ou le fleuve par excellence) et le Hoang-ho (ou le fleuve Jaune), que l’on peut comparer aux plus grands courants de l’Asie et de l'Amérique.

Ils prennent tous deux leur source hors des frontières de l’empire, dans les montagnes du Thibet, qui rentrent dans le système des hautes et longues chaînes de VHimâlaya ( ou séjour des neiges). Partis de deux points assez rapprochés, le Kiang , qui porte différents noms selon les pays qu'il parcourt et la forme qu’il possédé, prend sa direction au midi pour contourner une. grande chaîne de montagnes et se diriger ensuite vers l’est, tandis que le Hoang-ho , se dirigeant au nord , va faire une longue incursion dans la Mongolie , en passant par le désert de Cha-mo (désert de sables, nommé aussi Cobi) et le pays des Ortous, et revient traverser la grande muraille pour aller prendre son embouchure dans la mer Orientale, non loin de celle du Kiang ; de sorte que ces deux puissants fleuves jumeaux embrassent dans leurs cours une aire de pays immense. Deux fbrtes rivières qui prennent naissance dans la Tarfarie, l’une nommée ïa-loung, l’autre Kin-cha (rivière à sable d!or), traversent le Thibet, du nord au sud , pour aller se réunir au Kiang, ou fleuve des fleuves. Celui-ci est ainsi nommé à juste titre , car, près d’une ville de la province de Sse-tchhouan , à plus de trois cents lieues de distance de la mer , il a déjà une demi - lieue de largeur ; il en a sept à son embouchure dans la mer Jaune , où il termine un cours <le 000 lieues de longueur. Il est navigable pour des vaisseaux à voiles pendant plus de cent lieues à partir de la mer Orientale, dont le flux et le reflux se fait sentir à cette

distance. Ce fleuve , dit le P. Mar* tini , a bien deux lieues de large, près de la ville de Kieou-Kiang, à cent lieues de son embouchure. Les Chinois ont un proverbe qui dit: - La mer « n’a point de bornes ; le Kiang n’a « point de fond ( H ai wou ping ; « Kiang wou ti). » En effet, il paraît qu’en quelques endroits ce fleuve est si profond , qu’ils n’ont pu mesurer sa profondeur, et que dans d’autres il aurait , selon eux , deux ou trois cents brasses d’eau. Le Hoang-ho , ou fleuve Jaune, ainsi nommé à cause de la couleur jaune de ses eaux dans les inondations, a un cours presque égal au précédent , quoique le volume cle ses eaux soit moins considérable. Les Chinois placent sa source dans, un lac situé sur le célèbre mont Kouenlun , l’Olympe de la mythologie chinoise. Ce fleuve , dès la plus haute antiquité , a causé les plus grands ravages par ses débordements, et de tout temps on s’est efforcé de le contenir par des digues. C’est ainsi que dans le chapitre ) ao-tien (Instructions de l’empereur Yao) du Chou King ( livre canonique chinois ), chapitre qui psse pour avoir été écrit du temps de l'empereur Yao, c’est-à-dire plus de 2,300 ans avant notre ère, on lit: « O pré- « posés des quatre montagnes, dit « l’empereur, ou souffre beaucoup de « l’inondation des eaux qui débordent « et se précipitent de toutes parts.

<< Leurs flots immenses enveloppent « les montagnes et couvrent les colli- « nés. S’élevant de plus en plus en « lames formidables, ils menacent de « submerger le ciel. Le peuple d’en « bas s’adresse à nous en gémissant :

» Y a-t-il quelqu’un qui puisse maîtri- " ser et gouverner (les eaux)? Tous « répondirent : Assurément : il y a « Kou an ! L’empereur reprit : Ôh !

« non, non! il s’oppose aux ordres « qu’on lui donne, il maltraite ses « collègues. — Les préposés des quatre » montagnes répondirent : Cela n'ein- « pèche pas qu’on ne l’emploie afin de « voir ce qu il sait faire. — Eh bien!

« qu’il aille, dit l’empereur, maisqu’il « soit sur ses gardes. — Pendant neuf

CHINE

« ans , Kouan travailla sans succès. •> ( Chourking; Kiouan 1. f. 7.)

Voilà ce que l’on a pris pour une description du déluge universel de 3Noë, et que nous avons traduit sur le texte chinois (*). Cependant il est bien

(*) Il y a eu en Chine plusieurs grandes inondations qui ont occasionné beaucoup de ravages ; mais les écrivains chinois ne les généraliseut pas comme l'écrivain hébreu qui, lui-même, n’entendait peut-être parler que de la partie du globe qu’il connaissait. Four ce qui concerne la Chine, on voit clairement dans la vieille Chronique que le genre humain n’est pas détruit, à l’exception d'une famille privilégiée, puisque le peuple demande à son gouvernement de faire rentrer les eaux dans le lit des Meuves, et de réparer les dégâts du grand débordement. Le philosophe chinois Mehg-tskd, eu parlant de l’expression chinoise Houngchoui , .grandes eaux détordantes, qui se trouve dans le passage ci-dessus , dit qu'elle est équivalente à celle de Kiangclioui : eaux qui remontent contrairement à leur cours naturel. Il s'ensuivrait que la cause de l’inondation n’était pas une simple grande crue d’eaux découlant des montagnes, mais que les Meuves avaient trouvé de puissants obstacles à leur écoulement naturel, ce qui les avait fait reMuer contre leur courant, et produire par ce fait la grande inondation. On doit supposer alors qu'il se fit à cette époque une rupture de quelque continent qui donna passage à un grand écoulement dans l’océan Oriental de la Chine, et exhaussa momentanément sou niveau. On peut présumer avec vraisemblance , d’après tes raisons qui seront exposées ci-après, que ce fut alors l’ouverture du détroit de Béhring, qui sépare aujourd’hui le continent de l’Amérique septentrionale du continent de l’Asie orientale , et par où l’océan Arctique communique maintenant avec l’océan Pacifique , qui fut la cause de ces hautes inondations continentales. La description que les historiens chinois font de leurs ancêtres avant celte époque de la grande inondation , et le peu que l’on sait de l’histoire des habitants du continent américain avant sa découverte et sa dévastation par les Espagnols, offrent tant de rapports, que l’on croirait qu'il est question du même peuple. Les Chinois se couvraient de vêtements d’écorce, de feuilles d’arbres et de peaux de bêles comme les habitants du nouveau

évident qu’il n’y est question que d’une grande inondation, d'un grand débordement des fleuves qui viennent d’étre décrits ci-dessus , et que les expressions chinoises , empreintes de quelque exagération poétique, ne peuvent désigner ce que l’on nomme le déluge, puisque le peuple alarmé appelle la puissance impériale à son secours pour imposer des digues aux courants et faire écouler les eaux. Ce furent les empereurs Chu» et Yao qui parvinrent à ce grand résultat.

Voici comment s'exprime encore la vieille Chronique chinoise : — « (Chun) « divisa l'empire en douze provinces « insulaires ( * ) , plaça des signaux « sur douze montagnes, et creusa des « canaux pour l’écoidement des » eaux. » (Id. f° 16). Ce fut là l’origine de ces beaux et nombreux canaux qui sillonnent la Chine dans tous

monde ; ils se servaient les uns et les autres de cordelettes nouées pour conserver, par le nombre de noeuds et leurs diverses combinaisons, le souvenir des événements publics et même des faits privés. Si , depuis la séparation des deux continents , les civilisations des peuples de l’un et de l’autre ont pris des développements si différents, ce fait ne s’oppose point à l'identité du point de départ qui nous paraît à peu près déterminé. Un parallèle plus étendu laisserait peu de doutes sur cette importante solution historique. Il est peut-être réservé aux annales chinoises d’en donner bien d’autres. On pourrait objecter, toutefois, aux suppositions ci-dessus , que la rupture d'un continentet Y ouverture a un détroit ne causeraient aucun exhaussement de niveau dans le bassin où les eaux afflueraient , et qu’en supposant même cet exhaussement momentané , il ne serait pas plus considérable que celui des marées sur certaines côtes des continents , lesquelles marées ne font refluer aucun fleuve , et ne causent aucune inondation; cela est possible ; aussi , ne prétendons-nous pas donner la solution de ce qui est peutêtre à jamais insoluble. ,

(*) Tcltéou : terre habitable entourée d'eaux. Ce furent douze plateaux du sol de là Chine qu’environnaient les eaux répandues dans les vallées et les bassins des fleuves.

les sens, transportent d’une extrémité à l’autre de t'empiré les produits variés de toutes les provinces , et fertilisent un sol dont la fécondité doit autant à l’ industrie de ses habitants qu’aux bienfaits de la nature. Cette nécessité de contenir les immenses nappes d’eau que les grands fleuves de la Chine charrient depuis les vallées duThibet, et que grossissent sans cesse une quantité prodigieuse d’affluents , dont quelques-uns seraient de grands fleuves en Europe , a fait créer, depuis l'origine de l’empire chinois, un ministère des travaux publics qui a soin de la navigation intérieure, et dont il sera parlé plus amplement à l’article

Page 1