EN GRAINS, POUR ANIMER ET ENCOURA- GER LES PEUPLES A L'AGRICULTURE
« Ceux qui sont chargés du gouvernement des peuples, doivent leur inspirer tout rattachement possible pour ce qu’il y a de nécessaire dans un état. Telle est assurément l’agriculture : aussi je ne cesse depuis dix
(*) Si quelque doute pouvait exister dan» l’esprit de quelques-uns de nos lecteurs sur la réalilé et l’authenticité de l’édit rapporté ci-dessus, ils pourront le voir à la Bibliothèque royale de Paris , dans le recueil que nous avons cité au Kou-wcn-youan-ktan, ou livre 9 , f° 6, verso, et où les amateurs de la langue chinoise pourront le lire.
ans de recommander ce point important. Je ne remarque pas néanmoins qu’on ait défriché de nouvelles terres, ni que l’abondance augmente ; au contraire, j’ai la douleur de voir la faim inte sur le visage du pauvre peuple, ns doute que les magistrats et les officiers subalternes n’ont pas fait le cas qu’ils devaient de mes ordonnances, ou sont peu propres à remplir leur emploi. Helas ! si les magistrats , témoins de la misère des peuples , n’y font nulle attention, comment m’y prendrai-je pour y remédier efficacement? C’est à quoi il faut penser. En attendant , je remets la moitié de mes droits en grains pour l’année courante {*). »
Nous pensons qu’il serait difficile de trouver dans l’antiquité païenne, et même dans nos temps modernes, l’expression d’un pareil sentiment des besoins et de la misère du peuple, sortie d’une bouche royale. L’humanité compte même à peiné encore quelques apôtres qui ont osé élever la voix pour elle, et dont les entrailles se sont émues à l’aspect de ses misères. La Chine peut se glorifier d’avoir eu des souverains et des philosophes qui ont bien compris leur haute mission , et cela long-temps avant que l’on sût en Europe ce que c’était même que i’hurnanité.
La déclaration suivante du même empereur fera encore mieux sentir la profonde démarcation qui existeentrela manière de voir et de penser du souverain en Chine et de la royauté en Europe. Elle fut promulguée à l’ooeasion desprières que faisaient faire pour l'empereur Wen-ti plusieurs de ses officiers , assez négligents d’ailleurs dans l’exercice de leurs fonctions.
« Voici la quatorzième année de mon règne (l’an 1G5 avant notre ère). Plus il y ade temps que je gouverne l’empire, plus je sens mon peu de capacité , et
{*) Cette remise de l'empereur chinois équivaudrait pour nous à la remise de la moitié des impôts qui pèsent sur l'agriculture. Voy. même Recueil, I. g, f° 7.
j’en ai une extreme confusion. Quoique je n’aie pas manqué jusqu'ici a m’acquitter des cérémonies réglées tant à l’égard du Souverain suprême qu’à l’égard de mes ancêtres , je sais que nos anciens et sages rois n'avaient dans ces cérémonies aucune vue d’intérêt , et qu’ils n’y demandaient point ce qu’on appelle de la félicité. Ils étaient si éloignés de tout intérêt personnel , qu’ils laissaient de côté leurs plus proches parents , pour élever un homme qui ne leur était rien , s’ils lui trouvaient une sagesse supérieure et une éminente vertu , et ils préféraient les sages conseils d’autrui à leurs propres inclinations. Rien de plus sage et de plus beau que le désintéressement des grands princes.
« Aujourd’hui j’apprends que plu sieurs de mes officiers font faire des prières pour demander du bonheur , et ce bonheur ils le demandent pour ma personne, non pour mes peuples ; ce que je ne puis approuver. Si je tolérais que ces officiers , peu attentifs à leurs devoirs , et peu zélés pour le bien des peuples, s’occupassent ainsi uniquement du bonheur personnel d’-un prince aussi peu vertueux que je le suis , ce serait en moi un defaut de plus , et un défaut considérable. J’ordonne donc que mes officiers , sans tant s’empresser à faire pour moi ces prières d’apparat , donnent toute leur attention possible à se bien acquitter de leur emploi. »
L’empereur Khavg-hi a fait sur cette déclaration les réflexions sui vantes : « C’est la vertu et non l'ap pareil qui rend l’offrande agréable.
Quand on s’iqiplique tout de bon à la vertu , les dons du ciel viennent d’euxmêmes. Rréteudrc que les officiers de de l'empire , eu faisant réciter seulement des formules de prières , attirent du bonheur sur la personne du prince : cela se peut-il ? Wen-xj avait certainement raison de blâmer un pareil abus, b
Dans une autre déclaration, le même empereur recommande à tous les maistrats , à tous les fonctionnaires pulics , de chercher des hommes de mé-
rite et d’une droiture à toute épreuve, pour les employer dans les charges du gouvernement. A cette époque, l’usage n’était pas encore établi de prendre les fonctionnaires publics parmi les lettrés , après des examens publics. La seule condition alors était d’être recommandés et recommandables (A iujin). Dans la déclaration dont nous parlons, W en-ti parle ainsi aux grands officiers de sa cour :
>• Voici à quoi peut se réduire ce qu’il y a d’essentiel à examiner: 1° mes fautes journalières et mes défauts personnels ; 2° les défauts du gouvernement présent ; 3° les injustices des magistrats; 4° les besoins des peuples. Expliquezvous sur tous ces points dans un mémoire fait exprès : je le lirai , et je verrai , en le lisant, si votre zèle à m’aider de vos lumières va jusqu’où il doit aller. Je jugerai que cezele est véritable, si, au commencement , dans toute la suite et jusqu’à la fin de votre mémoire , vous parlez avec liberté, sans épargner ma personne. Prenez-y garde , grands officiers , il ne s’agit "pas d’une bagatelle. C’est une chose très-sérieuse.
Donnez toute l’attention possible à vous acquitter comme il faut de ce que je vous recommande. »
Voici les réflexions de l’empereur Khang-hi : « C’est ici la première déclaration qu’un empereur ait faite et publiée dans les formes pour se procurer des hommes de mérite. Cette pièce , conçue en termes précis et justes, tient du goût de l'antiquité. » (Jet empereur aurait pu ajouter : « et fort peu des temps modernes. »