ANECDOTES» CHANTS, DANSES ET JEUX
Une des premières rencontres que les Russes firent à Lella fut celle d'une énorme truie , laissée ici par la cor^ vette la Coquille. Les indigènes voyant qu'on leur demandait toujours des vivres , et qu'on n'en avait jamais assez, craignirent que les blancs n'étendissent leurs prétentions Jusque sur la truie, et ils la cachèrent. Cet animal était *en la possession de Sipé; il avait son étable dans la cour même de la maison qu'habitaient les ofDciers du Séniavincy et vivait très à son aise.
On le nourrissait avec des bananes , ce qui l'avait extraordinairement en^rais- «é. CochOy comme on l'appelait ici , parce qu'ils avaient entendu les Français l'appeler cochon , n'avait pas rempli les espérances que l'on en avait conçues; car, excepté lui, les Russes no virent dans toute Ttle aucun autre individu de sa race. Heureusement il leur restait encore à bord une femelle
Îu'on croyait pleine , et le capitaine «ûtke la laissa à un chef de Lella,
« En apercevant la boussole, dit ce savant navigateur, les Ualanais s'éoiè* rent tousd'une voix : sacré comment , et se mirent ensuite à parler de Voaka (vaisseau) qui était venu ici il y avait très-longtemps, et qui s'était' arrêté à Lella. En entendant les coups de fusil de nos chasseurs , ils s'écrièrent de nouveau : sacré comment[*).
Sipé avait déjà employé plusieurs fois cette exclamation , en voyant des objets qui rétonnaient. Tout cela nous convainquit qu'ils avaient retenu ces mots du temps de la Coquille. Mais n'est-il pas étrange que de mille mots français qu'ils eurent occasion d'entendre , ils n'aient conservé dans leur mémoire que ce seul non-sens (**) ?
Ces hommes nous étonnèrent souvent par la sagacité , qui semble tenir de l'instinct, avec laquelle ils reconnaissent, dans la boue ou sur le sable, les traces des urosses. Il nous arriva, avec leur aide, de trouver, d'après ces traces, positivement ceux que nous clierchioiis.
Nous consacrions quelquefois l'aprèsmidi à mesurer les bases et les angles de diverses parties de la baie, ensuite je me plaisais, dans mes moments de loisir, à m'occuper des enfants qui, du matin au soir, assiégeaient le mur de pierre qui servait d*enceinte h notre maison, et qu'ils n'osaient franchir.
Leur gafté et leur bonhomie étaient entraînantes. Deux ou trois petites filles de treize à Quinze ans auraient pu passer pour clés beautés, même chez nous : de grands yeux noirs pleins de feu, des dents comme des perles, la physionomie la plus agréable; malheureusement ces gentilles figures étaient en grande partie couvertes de crasse. Ces petites friponnes savaient très-adroitement tirer de nous ce qui leur plaisait; elles nous enseignaient, en revanche, leurs diansons,
(*) Nous pensons qu*iU ont appliqué an hasard ces mors, après avoir entendu des matelots grossiers se dire entre eux sacré gamin y à tout propos. ''G. L. D. R.
(**) Quelques-uns de nos messieurs entrent entendreii voulpé {sH TOUS plaît); moi je ne Tentendis pas. Lcrru,
OCÈANIE.
et témoignaient leur raTJssenient de notre fecîlité à les retenir (*). Les amies de la fille de notre hôte, âgée d'environ six ans, et, pour le dire en
Cassant, pleine de coquetterie et de abil, se rassemblaient quelquefois chez elle dans une petite maison voisine de la nôtre. Ces réunions étaient assez uniformes ; mais les colliers et les boucles d'oreilles venaient y appor- ' ter de temps en temps une joyeuse diversité. Les filles chantaient et les peUis garçons dansaient à leurs chants; car if n'est pas permis aux femmes de danser. Entre autres jeux , ils en ont un assez semblable à notre jeu de mains , mais beaucoup plus compliqué.
Ils se placent vis-à-vis Tun de Tautr^, en frappant alternativement de la paume oe la main, tantôt leurs genoux, tantôt le plat de la main de celui cfui est assis en face, ^t méine des voisins des deux côtés. Ce jeu consiste en ce q[ue, dans une multitude de tours varies, les mains, en frappant, ne s'écartent jamais del'ordre convenu.
Il s'exécute en mesure d'un air extrêmement monotone.
« Tous ces mouvements , d'ailleurs très-souples et exécutés par des hommes bien faits, comme ils le sont ici en général , ont en effet beaucoup de grâce; il faut en excepter le mouvement contraint de la tète. Tout cela se fait à la mesure d'un air chanté d'une voix basse et forcée, telle que celle d'un homme asthmatique, ce qui est assez désagréable. Ces danses sont soumises à des règles particulières:
non-seulement les femmes n'ont pas le droit d'y prendre part , mais il semble même que les hommes ne peuvent danser entre eux que suivant un certain choix. Dans ces danses , ils se passent au bras , au-dessous du coude, des coquilles taillées en forme d'an-
O Les deux chansons suivantes paraissent être celles qui leur plaisaient le plus : .
Sonde oaagma » c«tauazic , combien non non. La ucryca (*) {bis), nin nin coalaca (6i/.) L.
Il se rencontre de nouveau de purs noms fraoçais qui n^ont ni liaison ni sens.
0 C«l / M prononce oomme le d/ rusM. L.
neau , qa*ils appdient mock; ils se touchent mutuellement avec leurs jambes collées en quelque sorte à la hauteur de la cuisse , ou se frappent avec des baguettes (vov. j0/. 101
«Nous ne vîmes chez eux aucune espèce de jeux de hasard; ils sont inventés par les hommes qui ont besoin de tuer le temps, ou qui veulent s'approprier le bien d'autrui. Les bons Ualanais ne peuvent pas avoir cette dernière pensée; et quant à l'autre, ils y réussissent à merveille sans recourir au jeu. Nous n'y trouvâmes non plus aucun exercice de gymnastique, ni de lutte, ni de tir au but, etc. ; tous ces genres d'occupation ont plus ou moins de rapport à la guerre ou à la chasse des bétes féroce^ et ils ne connaissent ni l'une ni l'autre. Tous ces jeux conduisent à faire considérer le parti opposé comme ennemi, et le trait saillant du caractère des Ualanais est de se regarder comme frères.
Ils îî'ont absolument aucune arme, ni même de bâton , destinés contre l'homme; ils ne peuvent donc, à ce qu'il paraît, avoir la moindre idée, même la plus éloignée, de la guerre.
£xiste-t-il un pareil exemple sur la terre? Il y a aussi à Ualan des trompettes marines {tnton variegatum) ^ dont le son, dans toutes ies Iles du grand Océan , donne le signal de la guerre ; mais elles sont déposées sur l'autel de Nazuenzîap,. et ne servent que dans les cérémonies religieuses
BOirrÉ ET siNPLicrrÉ des ualanais.
Rien n'égale, selon Lûtke, l'étonnante bonté du caractère de ce peuple , dont on trouverait difTicilement le pareil sur la terre. « Ils ne connaissent point ies grands mouvements de l'âme; ils ne déchirent pas leur peau avec des dents de requin pour manifester un chagrin, qui l'Instant après est oublié ; mais un visage sombre et les yeux baissés montrent l'état de leur âme. Dans la joie , ils ne vont pas jusqu'aux transports; mais ils la manifestaient par des embrasse*
ments et des éclats de rire. Ils ne viennent point à la rencontre d*un inconnu ' afec des branches de palmier ou tout autre signe de paix , parce qu'ils ne connaissent pas d*autre état que Tétat de paix. Dès le premier instant, ils préviennent en leur faveur par une £atté franche et par une conGance en- &ntine et inaltérable. » Les Eusses trouvèrent toujours en eux la douceur, la probité et un caractère égal et constant.
RBVUB OBS DIFFÉRSHTES 0P|]I10MS SVR QUELQUES USAGES O'UALAN.
Une des principales contradictions entre M. Lûtke et M. Lesson consiste dans l'interprétation des mots tùne^ penneméf kchenahéy que le premier regarde comme la déjoomination des trious ou générations qui servent à diviser les peuples, et que M. Lesson considère comme des dénominations de conditions ou de castes, en ajoutant à ces trois qualiGcations quelques autres subdivisions qui ne furent point observées par le capitaine. Nous en disons autant des sept classes dont parle M. le capitaine Duperrey.
Laissons parler M. Liitke. « Nous ne remarquâmes ni cette distinction rigoureuse entre les diverses classes, ni cette différence tranchante dans l'extérieur des chefs et du bas peuple, dont parle M. Lesson. Nous vîmes que la plupart des principaux et des plus ricnes urosses étaient pennemé. Il y en avait deux, Togoja et Séoa,'qui étaient t&ne^ que M. Lesson croit signiGer roi. Séoa n'avait rien qui le distmguât des urosses pennemé. Sitel-Nazuenziap, qui est robjet de leur culte « était pennemé. Dans la prière dans laquelle il joue un premier rôle, on nomme des personnages de ces trois dénominations; ce qui, selon noas, ne pourrait pas être, si elles désignaient des castes.
« Dans l'urosse courbé sous le poids des ans, dont parle M. Lesson sans le nommer, il est impossible de ne pas reconnaître notre Togoja. M. Lesson dit dédsivement : « L'île d'Ualan est régie par un chef suprême qui porte
le titre d*urosse tône ou toi ; les autres commandent les autres districts de rtle, ou entourent le roi dans Lélë. » Dans un autre endroit , il ajoute : « Léié était la demeure du roi dfe l'île. « Il a étédit plus haut pourquoi nous n'avions pu reconnaître en aucune manière Togoja comme roi de toute l'tle.La prière ou formule qu'on récite en buvant le séka, justifle la conjecture de AI. Lesson, que les chefs après leur mort jouissent d'un^ espèce de cu/te; mnis nous n'eûmes pas occasion de voir de Panthéon général d'urosses.
« M. Lesson se trompe lorsque! dit que la boisson de séka se fait avec les reuilles ou les branches de cette plante ; elle se prépare, comme dans toutes les îles de la Polvnésie, avec la racine.
Nous vîmes plusieurs fois, ainsi que nous l'avons dit en son lieu , les chefs détacher la racine et porter en offrande à Sitel-Nazuenziap les branches et tes feuilles. Ils n'écrasent pas ces racines dans des vases de bois, mais sur des pierres particulières enfoncées dans b terre.
« M. Lesson tombe fortement sur le caractère moral des principaux urosses.
Bien que nous n'ayons pas eu nousmêmes à nous louer toujours d'eux; que l'un d'entre eux ait évidemment participé aux vols qui nous furent hlits,et que nous eussions, vers la fin, conçu queiques soupççns sur leur reconnaissance, je dois cependant les défendre contre 1 attaque ae notre prédécesseur. Voici ce qu^en dit M. Lc^on :
a Des dispositions aussi bienveillantes et aussi aimables ne se retrouvaient
ftoint chez les urosses; soit par méange d'orgueil , de vanité ou d'avarice , soit qu'ils pensassent que nos présents leur étaient dus, ils se montraient avides, insatiables, et sans noblesse ni générosité dans le caractère. » Et dans un autre endroit : « Ceux d'Ualan (les chefs) nous parurent envieux, jaloux de leurs prérogatives , et sans la moindre noblesse dans le caractère. • M. Lesson raconte que l'un d*eux porta Taudace jusqu'à tenter de voler le gouvernail d'une yole sous les yeux des matelots français, et ordonna de
déshabiller mi dei officiers qui était restéàLélér).
« M. Lesson regarde le climat d'Ualan oomme nuisible à la santé. Il ne nous parut pas tel, malgré sa grande humidité, à en juger par rétat de santé de nos gens. Dans un séjour prolongé, surtout dans la saison des pluies, ou, pour mieux dire, dans la saison des chaleurs, parce qu'il semble que les p/fiies durent ici toute l'année, la santé d'homma qui n*ont pas l'habitude d^être continuellement dans Teau et dans l'humidité, sous un soleil vertical , peut souffrir à la fin ; mais il ne parait pas que quelques jours .dont ou a besoin j;M>ur rafraîchir un équipage,
S uîssent jamais lui porter grand préju« ice. Nous n'observâmes pas sur les naturels des traces de la qualité du climat; ils nous parurent bien- portants et d'une forte constitution. Je ne puis pas non plus accorder que la plus grande partie des habitants soit infectée de la maladie cutanée connue dans la mer du Sud; la dixième partie tout au plus nous parut en être attaquée.
« Parmi les instruments dont les dessins sont annexés à l'article de M. Lesson, dans le Journal des voya^ ees , il en est un , sous le nom de stiguey dans leouel nous reconnaissons la baguette de Nazuenslap, que M. Lesson prend tout simplement pour un instrument de pèche. Il serait très-possible que les Uaianais employassent pour la pêche quelque chose de tout à fait semblable, quoique nous ne l'ayons pas vu; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils montrent pour la petite baguette, élevée sur un endroit à part, dans un coin de la maison à manger, et entourée de branches de la plante de séka, une vénération qu'ils n'accor^ dent point aux instruments de pèche ordinaires.
« Nous ne remarquâmes aucune différence dans la langue que parlent les diverses classes; nous trouvâmes que tous, sans exception, employaient le
(*) Cétait Trabemblablement l'audacieux urwffB Sén, le aeul au resie dont Lutkeeut à se plaindre. G. L. D. R.
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même langage; et les mots que nous empruntions aux uns nous servaient toujours pour nous faire entendre des autres. S il arrivait souvent, qu*à la même question l'un répondait d'une manière et un autre aifférenunent, cela ne venait pas de la différence des langues, mais de la difficulté bien con* nue de faire comprendre nos demandes à un sauvage, et quelquefois de ce qu'une et même chose a aussi chez eux différents noms.
A Je ne puis me ranger à l'opinion de M. Lesson, que les Uaianais sont d'origine mongole; mais comme cette observation se rapporte aux habitants de tout l'archipel des Carolines, j'en parlerai lorsque ce peuple nous sera plus connu. Quant à ce qui concerne les habitants d^Ualan, quoiqu'ils ap-
Eartiennent à la même race que les abitants de tout l'archipel des Carolines, il existe en effet des traces qui paraissent indiquer qu'ils ont eu des communications avec les Japonais, ei qu'ils ont emprunté d'eux quelques cérémonies de la croyance de Sin-TOy la plus ancienne du Japon. Cette croyance est fondée sur le culte d'esprits invisibles, appelés5tnou Kamiy en l'honneur desquels on élève des temples , mia. Le symbole de la divinité est placé au milieu de l'édifice : il consiste en bandes de papier attachées à des baguettes de bots de ûnokHthuya japonica). Ces symboles, nommés Ga-Fel, se retrouvent dans toutes les maisons du pays, où on les tient dans de petits mia.
A côté de ces chapelles , on pose des pots de fleurs avec des branches vertes de sakari (cleyeria ksempferiana) ^ et souvent de myrte et de pin. On y pose aussi deux lampes, une tasse de thé, et plusieurs vases remplis de sake (vin . du Japon); on ajoute une cloche (soutsou), des fleurs {fanatate)^ un tambour (taïko) , et autres instruments de musique, placés près du temple du Kami , et un miroir ( kagami ) , comme emblème de la pureté de l'âme. Les daîri , regardés comme les descendants de la divinité, portent le titre de ten-si (fîls du ciel). A l'inauguration de chaque daïri , on prend la mesure de sa
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taille avec une baguette de bambou qu'on conserve dans le temple , et après sa mort le daîri est révéré comme Kami ou esprit. Ces baguettes de bois, entourées de branches de verdure et d'instruments de musique, nous rai>pellent fortement les baguettes de Sitel-Nazuenziap , avec les feuilles de séka et les cornes de Triton. Si nous ajoutons à ce que ten-si ou si-ten serait énoncé par les Ualanais comme si-tel y plutôt que de toute autre manière , la ressemblance entre sake et séka^ et la consonnance tout à fait japonaise de quelques noms mentionnés dans leur prière, comme, par exemple, kajouor sin-Uaga, kafoua-sirMiionfou. nous serons involontairement amenés à conjecturer Iqu'à une époque quelconque, un bâtiment japonais aborda les rivages d'Ualan, et que les hommes qui le montaient communiquèrent aux msulaires la connaissance de leurs traditions et de leurs cérémonies, qui naturellement, avec le temps , devaient éprouver de grands changements. »
M. Mertens ajoute à ce sujet : « Il est inconcevable que M. Lesson ait pu donner une origine japonaise à la physionomie des Carofins , qui ne diffère pas moins que la nôtre des habitants du Japon. »