DESCRIPTION ST USAGES DE L'ILE OTDIA
Le 8 janvier, rex[}édition , commandée par le capitaine Kotzebiie, laissa tomher l'ancre devant Otdia, la principale lie de ce groupe , et qui lui donne son nom. « Comme nous l'avions découverte les premiers, dit Oioris, dessinateur de cette expédidition , nous crûmes pouvoir lui donner celui du protecteur éclairé des arts et des sciences^ qui avait entrepris h ses frais notre expédition ; et , en conséquence , ces tles turent nommées Iles Komanzoff. Otdia est située par 9*" 28'
9" nord, et 18d« 43' 45'' h l'ouest de Greenwich (192« 4' 0" de Paris).
a Ayant débarqué dans cette île, nous y avons trouvé à peu près quatrevingts habitants dés deux sexes, y compris les enfants; c'est la plus forte population que nous ayons rencontrée dans ce groupe. Nous avons ensuite calculé qu'elle nfe s'y élève, en tout, qu'à cent cinquante personnes. Nous avons retrouvé à Otdia le chef que nous avions vu le 5 janvier, qui réside dans cette île et se nomme Harià , mot qui se prononce aussi Lairik. La coutume d'echaneer son nom, comme marque d'amitié, y existe comme dans la plus grande partie des tles du grand Océan. Larik changea de nom avec M. Kotzebiie; un autre insulaire, nommé Lngbidîak , donna le sien à M. de Chauiisso ; chacun de nous prit de même celui d'un insulaire qui se disait son ami. C'eût été , par exemple , commettre une grande impolitesse de donner à M. Chamissoson vrai nom en présence de Lagbidiak , et , par conséquent, de ne pas appeler celui-ci Cliamisso , dans te même cas.
R Les insulaires avaient des morceaux de fer : on leur demanda comment ils se les étaient procurés; ils répondirent que la mer jetait souvent sur leurs côtes des pièces de bois auxouelles tenait du fer. Effectivenjent, dans nos excursions nous aperçûmes, sur une île , un hloc de bois qui paraissait avoir appartenu àtin navire ; on y vojrait encore du fer ; les vagues l'avaient jeté sur le rivage, »
L'île Otdia a plusieurs citernes. L'on y voit, ainsi que dans les autres , beniicoup de rats, cjue les habitants non.mtïiighidirik: ils appliquaient le mt iîî ^ nom aux quaurupèdes que nous avi. ;•> à bord, et les appelaient ghidirik t*-:' (grands ratsj. Kotzebiiff leur lai>.:î deux cochons.
Ce n'est qu'après deux jours d'invitations réitérées que les insulaires se hasardèrent à venir voir les Russes à bord. Ce qui les frappa le plus , fut la grandeuret l'arrangement du vaisseau.
les gros canons de fer et les ancres
Ils appelaient le fer vieL
OCÉANIE
Ces indigènes prirent beaucoup de plaisir à regarder la boussole, et en comprirent tout de suite Tusage ; ils la tournèrent de cdté et d'autre, et dirent aux officiers russes que dans ces parages il se trouvait encore quatorze groupes d'Iles, semblables à celui d'Otdia , et leur en indiquèrent les positions.
L'un deux, qui paraissait avoir le plus d'intelliçence, expliqua à ses compagnons l'importance de la boussole.
Les Européens leur donnèrent beaucouo de 1er, et ils ne purent leur rendre en échange que quelques cocos et un très-petit nombre de fruits à pain; mais en revanche ils leur donnèrent une grande quantité de fruits de vaguois, qui foftt leur principale nourriture. Les Russes lurent constamment en bonne intelligence avec les indigènes , Quoique plusieurs vols troublassent fréquemment, pour peu de temps , néanmoins , la tranquillité qui régnait entre eux. Le fer avait pour les habitants d'Otdia un si puissant attrait, qu'ils ne pouvaient résister à la tentation de le voler, quoiqu'on leur en eût donné une quantité extraordinaire. Bien plus , un morceau de fer suffisait pour faire succomber leS femmes les plus modestes.
« Le 24, dit Choris, nous avons entrepris un petit voyage aux tles du groupe , qui sont à l'ouest de l'île principale. I^ous n'y avons trouvé en tout que cinq insulaires , et sur ce nombre nous en connaissions trois.
« Le 26 janvier (7 février), nous avons quitté les fies Otdia ou Romanzoff ; a peine avions - nous fait deux milles sous le vent de ce groupe, que nous en avons aperçu un autre bien moins considérable; on n'y compte que treize îlots qui sont boisés; il a dix milles marins d'étendue ; ses habitants , trèspeu nombreux , lui donnent le nom d'Irigoub; nous lui avons imposé celui d'iles Tcbitchagoff, en l'honneur de Tamiral russe qui a été ministre de la marine.
« Le 29 , nous eûmes connaissance d*un groupe considérable nommé Kawen par les insulaires ; il reçut le nom d'îles Saltikoff .
« Le 80, nous nous en sommes approchés. Cette terre offre, comme Otdia et Irigoub , une enceinte circulaire d'îlots, qui, sous le vent, est coupée par plusieurs canaux. Bientôt de grandes pirogues à la voile s'avan^ cèrent vers nous ; les insulaires qui les montaient nous montrèrent des fruits en criant, mais n'osèrent pas nous accoster. Nous sommes entres dans le groupe qui est trèsrconsidérable ; toutes les îles sont couvertes de belles forêts de cocotiers. Kawen est l'île principale ; elle est située par 8*" 52' C nord , et 139» 1 1' 30" à l'ouest de Greenwich , 1910 31' 45" ouestde Paris. Nous avons laissé tomber l'ancre.
«Le 31 janvier (12 février), une grande pirogue s'approcha ; elle était montée par quinze hommes ; nous les avons appelés ; plusieurs insulaires se jetèrent a la nage et vinrent à bord:
Ils nous montreront leur chef, qui se distinguait par le tatouage de ses côtés. Nous leur avons acheté beaucoup de fruits de vaquois , dont nous avons observé plusieurs variétés, une grande quantité de cocos et de fruits à pain ; on leur donna du fer qu'ils préféraient à tout. Nous leur avons fait de grands
Srésents , et nous avons conclu un pacte *amitié en changeant de noms avec plusieurs d'entre eux. A cette occasion, nous avons renouvelé une observation
3ue nous avions déjà faite à Otdià, et ans tous les groupes de cet archiuel ^e nous avions visités ; c'est que les insulaires, malgré toute la peine qu'ils se donnaient, ne pouvaient pas prononcer la lettre S. Vers le soir la pirogue nous quitta;- plusieurs insulaires qui avaient changé de noms avec nous répétèrent , en criant bien fort, ceux qu'ils avaient obtenus.
« Le 2 (14 février) , nous avons levé l'ancre et fait voile vers d'autres îles situées au vent. Nous avons mouillé près de celle que les indigènes nomment Tyan , et nous y avons débarqué. Elle abonde en cocotiers ; on y voit beaucoup de maisons; celles des chefs sont grandes et l'intérieur en est simple comme dans l'archipel des Carolines propres (yoy.pL 107). Elle est infestée
âe rats. Nouiy rrota apctçu quelques poules qui couraient dans les bois; elle est bien peuplée. La couche de terre végétale y est bien plus profonde que dans le sroupe d*Otdia; elle a deux à trois pieds de profondeur , de sorte que les insulaires cultivent le taro ; ils en ont deux variétés qu'ils nomment Ouat et Radak. Nous y avons aussi trouvé quelques bananiers que l'on appelle Kaîbaran.
« Il paratt que ces insulaires y vivent dans une plus grande abondance que leurs voisins ; ils ont des fruits à pro* fusion ; aussi ne sont-ils pas si maigres que les habitants d'Qtdia. »
Les Russes y virent des femmes très- Jolies , et oui avaient surtout le haut du corps tres-beau. Ils visitèrent aussi une jolie Ile nommée Aïrik , et entièrement couverte de cocotiers. Ils y virent le chef du groupe qui réside ordinairement à Kawen ; c'était un grand bel homme, d'un brun très-foncé.
Les Russes étaient descendus à terre pour assister aux divertissements des habitants; mais, contre l'ordinaire, ils furent reçus très-froidement.
Ils étaient rassemblés au nombre au moins de quatre-vingts , tous très-robustes.
Plusieurs piroguesjpleines de monde débarquèrent sur différents points de nie, et surtout des deux côtés des canots européens. Les insulaires, qui auparavantleur témoignaient toujours du respect, en cemomentse mirent à fouiller sans façon dans leurs poches où ils savaient bien qu'il y avait toujours des clous et d'autres oojets en fer. Ensuite tous se réunirent au signal du chef , en même temps les femmes s'éloignèrent; ces manières alarmèrent l'équipage, et on se rembarqua pour retourner à bord du vaisseau qui n'était pas à plus de deux portées de fiisil de la cote. On tira un coup de canon à poudre ; aussitôt des cris se firent entendre à terre. On fit partir une fusée qui se dirigea sur rtle comme un trait de feu. Alors la confusion augmenta parmi les insulaires qui s'éloignèrent peu à peu de la côte. Deux heures après. Ton entendit un grand tumulte dans l'Ile.
Les Russes retoumèrent i terre dans la journée du 9 février. Leur feu avaii produit une grande impression sur les insulaires. Auparavaift, tout le monde venait au-devant d'eux quand ils débarquaient; et, dans cette drconstance, ils ne voyaient personne* A m»* sure qu'ils avançaient, les indigènes s'éloignaient; ils' en appelèrent quel-
2ues-uns qui s'arrêtèrent, et les attenirent d'un air craintif et tremblant Cependant l'amitié parvint è se rétablir; alors ils prièrent tes étrangers de ne plus lancer de feu sur Vile ; et ils leur montrèrent toujours de la défiance. Enfin, le 11 février, l'expéditionrusse quitta lestlesSaltikoif , dont la population lui parut être le triple de celle des ties Romanzoff.
AVENTURES DE KADOU, SAUVAGE VOTA- GBCR.
Nous ne saurions mieux terminer ces descriptions que par lék aventures d'un homme , d'un sauvage qui a joué un grand rôle dans cette expédition, et qui a parcouru la plupart des groupes de l'immense archipel des Carolines, et qui a visité vraisemblablement plus de pays qu'aucun indigène de la Poh*nésie : cet Ulvsse polynésien se nomme Kadou; il mérita et obtint TafiTection de Kotzebûe, de ses officiers et de son équipage.
A peine le Rurich^ commandé par le capitaine Kotzebûe, fut mouillé près d' Aîrik , qu'on signala du haut du nidt, dans le sud-ouest , un groupe nommé Aur par les indigènes , et on y jeta l'ancre. Quelques pirogues s'approchèrent et plusieurs insulaires montèrent à bord. lis étaient tous tatoués, excepté un qui portait seulement sur son bras des ligures de poisson. Il fit des gestes d'amitié, et demanda à s'embarquer avec l'équipage russe. Le capitaine, après quelques difficultés , y consentit ; il s'embarqua sur le Rurich^ y fit un long séjour avec les Russes, et leur donna une foule de renseignements curieux. Voici comment Kotzebûe raconte leur première connaissance avec cet aimable Carolin :
OCÉANIE
« Nous remarquAnief deux saavages tatooés d'une mapière toute diffëreate doi autres «et qui pariaient aussi un langage différent, ainsi que Tobserva M.deChamisso.Nousleurdemandâmea s'ils étaient originaires de cette fie.
Us répondirent non, et nous raoon»
tarent une longue histoire dans leur firopre langue , mais à laquelle nous ne eomprimes pas un seul mot. Un de ces étrangers, homme d'une trentaine d'années, d'une taille moyenne et d'une tournure afpréable, me plut beaucoup.
Après avcnr fut mes présents aux chefs, je lui donnai quelques morceaux de fer qu'il reçut avec reconnaissance , sans pourtant témoigner la même joie que les antres sauvages. Il se tenait assidâment près de moi. Au moment où le soleil se couchait, et comme nos hdtes prenaient congé de nous, il me frit en particulier, et, à mon grand etonnement , il exprima le désir de rester avec moi, etdene jamais me quitter.
« Je ne supposais pas que ce caprice pdt durer plus d'un jour ; je fiis surpris de l'attachement qu'il avait sur-leehamp conçu pour ma personne, et je le gardai, attendu que le fait nous amusa beaucoup. Kadou eut à peine obtenu cette permission, qu'il se retourna promptement vers ses camarades qui l'attendaient, pour leur déeiarer son intention de demeurer à bord du vaisseau, et il distribua son £er aux diefs. Dans les pirogues l'étonnement fîit inexprimable; les naturels s'effonaèrent d'ébranler en vain sa résolution; il resta immuable. A la fin, son ami Édock vint à lui, lui parla longtonps d'un ton sérieux ; et quand il vit que les moyens de persuasion étaient mutiles, il essaya de l'entraîner de force; mais alors Kadou usa du droit du plus fort , il repoussa son ami loin de lui , et les pirogues s'éloignèrent. Sa résolution étant inexplicable pour moi , j'eus un soupçon qu^il avait peut-être le projet de commettre quelque larcin durant la nuit, puis de quitter secrètement le navire; c'est nourquoi la garde ordinaire de la nuit nit doublée , et son lit fîit placé près du mien sur le pont , où j'avais cou-
tume de dormir à eauaa de la dialeur.
Kadou se trouva trè8-hon<»é de dor* mir près du timon du navire; il pari* peu , malgré tous les efforts qu*on fit pour le divertir; mangea de tout ce qu'on lui ofi&it , et se eoucha paisible» ment. Je raconterai ici ce 9ue Kadon nous apprit plus tard, à diverses re* prises , de son histoire.
« Kadou était né dans l'tle deOuléa (louli) , appartenant aux Carolines , qui ' doit se trouver au moins à quinze oents milles anglais dans l'ouest d'Aur, et qui n'est connue que de nom sur la .
carte, par la relation du P. Cantova, qui fut envoyé en 1738, des lies des Larrons (Mariannes) aux Carolines en qualité de missionnaire. Kadou partit de Ulea avec Édock et deux autres insulaires sur une pirogue à la voile, pour aller pécher sur une île éloignée. Une violente tempête détourna ces malheureux de leur route ; ils battirent la mer durant huit mois environ , et à la fin abordèrent, dans l'état le plus déplorable, sur l'Ile d'Aur. La plus grande partie de cette course fut accomplie contre la direction du vent accoutumé du nord-est^ fait très-remarj|uable pour ceux qui ont cru jusqu'ici que la population de la mer du Sud avait dû s'opérer de l'ouest en allant vers l'est. Suivant le récit de Kadou , ils avaient leur voile constamment déplovée durant leur voyage, quand le vent le permettait, et ils la serraient quand le vent du nordest soufQait, dans la persuasion qu'ils étaient sous le vent de leur lie. Cela seulement peut expliquer leur arrivée à Aur. Ils estimaient le temps par lunes , en faisant un nœud à une corde à chaque nouvelle lune. Comme la mer leur fournissait beaucoup de poisson , et qu'ils connaissaient parfaitement le moyen de le prendre, ils souffrirent moins de la faim que de la soif; car,
Î|uoiqu'ils eussent soin de ramasser de 'eau en petite provision chaque fois qu'il venait de la pluie , ils se trouvèrent souvent entièrement privés d'eau fraîche. Kadou , qui était le meilleur plongeur, descendait souvent au fond de la mer, où Ton sait que l'eau esl
moins salée, arec une noix de coco, munie seulement d'une petite ouverture ; mais si ce moyen les soulageait pour le moment, il est probable qu'il contribuait encore à les affaiblir.
« Quand ils aperçurent Ttle d'Aur, la vue de la terre ne les réjouit point, car ils avaient perdu toute espèce de sentiment. Leurs voiles étaient depuis longtemps détruites , leur pirogue était le jouet des vents et des flots , et ils attendaient patiemment la mort, quand les habitants d'Aur envoyèrent plusieurs pirogues à leur secours , et les amenèrent au rivage 'privés de tout sentiment. Un tamol était présent à ce moment ; les ustensiles de fer que ces malheureux possédaient encore excitèrent les désirs de leurs libérateurs, et ils étaient sur le point de leur donner le coup fatal , pour se partager lears dépouilles , quand Tigodien , tamol de rîle d*Aur, arriva heureusement à temps pour sauver leur vie.
Par la suite, quand Kadou offrit tous ses trésors a son libérateur, celui-ci fut assez généreux pour les refuser: il orit seulement une bagatelle , et aérendit à ses sujets , sous peine de mort, de faire aucun mal aux pauvres étrangers. Kadou, avec ses compagnons, se rendit dans la maison de ^igodien, qui prit de lui un soin vraiment, paternel , et lui voua une affection particulière, à cause de son intelligence naturelle et son bon cœur. D'après son calcul, il y avait environ trois ou quatre ans qu'il se trouvait à Aur. Kadou était dans les bois , quand le Rwrick parut en vue d'Aur ; les naturels l'envoyèrent aussitôt chercher, car ils attendaient de lui l'explication d'un phénomène si étrange , attendu qu'il était un grand voyageur , et qu'il passait généralement pour un homme d'un grand savoir. Il leur avait souvent parlé de vaisseaux qui avaient visité Ulea; il se rappelait même les nomâ de deux hommes, Lewis et Marmol, qui étaient venus de la grande tle de BrUannia; aussi eut-il bientôt reconnu notre navire. Comme il avait beaucoup de penchant pour les blancs, il pressa les msulaires d'aller au vais-
seau, et ceux-ci s*y refusèrent d'abord ; car, suivant une tradition accréditée parmi eux , les hommes blancs dévoraient les noirs. La promesse qu'il leur lit de leur procurer du fer lar des échanges , les décida enfin à aller à bord , et sur-Ip-champ il prit la résolution de rester avec nous , comme on Ta déjà vu. La précaution de le surveiller était parfaitement inutile ; il dorjnit paisiblement toute la nuit, et s'éveilla , au point du jour, joyeux et content. »
Nous empruntons à Choris la fin des aventures de l'intéressant sauvage.
n Le soir, à souper, Kadou fut invité à nous suivre dans la chambre ; les miroirs, les assiettes, les divers ustensiles dont nous faisions usage à notre repas, ne parurent lui causer aucune surprise. Il attendit que nous eussions commencé à nous servir pour imiter notre exemple; enfin il se conduisit comme un nomme qui a constamment été habitué au genre de vie des Européens. Il mangea de bon appétit , mais modérément , de tout ce que nous lui offrîmes; il jregarda d'abord la viande salée , et ne se hasarda à en manger qu'après nous. Il aimait beaucoup le riz au sucre, et prit çrand plaisir à boire un verre de via de Madère. Il admira la transparence du verre. 11 alla ensuite se coucher sur le lit qu'on lui avait préparé , et y dormit tranquillement. A compter de ce jour, Kadou nous a constamment accomi»gnés ; tous les insulaires paraissaient avoir pour lui beaucoup d'estime et d'affection.
« Ceux-ci nous apprirent que les îles Otdia, Oudirik, Médid, Kawen étaient alliées avec Aur , contre Arno , Mcdouroet d'autres, auxquelles elles faisaient la guerre. Celles-ci avaient, l'année précédente , envoyé beaucoup de pirogues armées qui avaient pillé Aur et les \\e& confédérées ; « les brigands, ajoutèrent les insulaires, ont tout détruit. Mais actuellement notre confédération arme, nous préparons les provisions , nous équipons nos pirogues. Lamari, le grand dief, visite
OCÉAÎSIE.
toutes les ties qui lui obéissent, pour rassembler les hommes de guerre. »
A Les insulaires finirent par nous inviter à prendre part à la guerre, et nous prier de leur donner du secours.
Aur est situé par 8*» 18' 42" nord et 188° 51' 30" à rouest de Greenwich (191*ir45' ouest de Paris).
« Le 15 (27), nous en sommes partis, et le 17 février (l'^mars), nous nous nommes approchés d*un groupe que les insulaires nomment Aïlu , et que nous avons appelé îles Krusensfem.
« Le 18 février (2 mars), nous sommes arrivés heureusement au milieu de ces îles. Nous avons péché à rentrée du passage beaucoup de requins et de bonites; de même que dans ceux des autres îles. Aïlu est situé par Wnùr nord et 190«>17'30" à l'ouest de Greenwich ( 792°37 45" ouest de Paris ).
« Les insulaires nous dirent que toutes les îles que nous avions visitées , savoir : Irigoub, jOtdia , Medid, Kawen, Aur, Aïlu, Arno, Meduro et trois autres encore , portent le nom général de Radak ; qu'une chaîne de groupes semblables se trouve au sudouest , qu'elle est plus considérable et plus riche , et se nomme Ralik. C/est probablement la chaîne nommée par les Anglais Mulçrave's-Range.
«Le 28 février (12 mars), nous sommes partis d*Aïlu avec Kadou.
L'après-midi nous avons vu les deux groupes d'îles que nous avions découverts Tannée précédente , et auxquels nous avions donné les noms de Koutousoff-Sinolenkv et Souvaroff.
« Les coups de vent , les brumes , le mauvais temps ne nous ont permis de nous approcher des îles Koutousoff-Smolenky que le V (13 mars).
Nos canots, étant allés, suivant Tusage , pour chercher une passe entre les récifs, ne trouvèrent que deux , deux et demie , trois et quatre brasses d'eau ; il fallut donc renoncer à l'espoir d'y entrer.
« Bientôt plusieurs pirogues nous accostèrent. Le grand chef Laraari se trouvait parmi ces insulaires. Il s'oc-
cupait dans cette île à réunir des hommes, des pirogues , des provisions ; il devait, dans trois semaines , aller aux autres îles , rassembler sa flotte , puis marcher à l'ennemi.
« On nous dit qu'à deux journées de navigation au nord-est, il y avait une petite île dépourvue de cocotiers et d'eau , et inhabitée ; mais les habitants de Radak y vont prendre des tortues et des oiseaux de mer : on l'appelle Bigar.
« Le 14 mars nous avons quitté les îles Radak, et nous nous sommes dirigés vers les îles Aléoutiennes.
« Kadou ne tarda pas à s'accoutumer avec nous , et se condujsit absolument comme un Européen. Étant naturellement imitateur , il nous divertit beaucoup; il apprit , en très-peu de temps, plusieurs mots russes ; et comme nous avions retenu un grand nombre de mots des îles Radak , nous parvenions à nous comprendre mutuellement.
« Il nous parla beaucoup d'Ouléa , sa patrie , ainsi que des îles voisines,
Sue nous connaissons sous le nom *archîpel des îles Carolines. Kadou les avait parcourues toutes , et avait même visité les îles Péliou. Ses récits nous apprirent que ses compatriotes étaient des navigateurs hardis , et entreprenaient souvent de grands voya-^ ges par mer ; en effet , nous sûmes' aux îles Mariannes que les habitants des Carolines font tous les ans, au mois de mai, le voyage de l'île G uaham, pour échanger, avec les Espagnols, leurs pirogues et leurs coquillages contre du fer.
« Kadou nous raconta que ses compatriotes faisaient un long voyage à une île dont il ignorait le nom', pour y aller chercher du fer ; elle était visitée par de grands navires comme le nôtre , et les insulaires nommaient le fer loulou : c'est le nom que les naturels de Guaham donnent à ce métal.
« Nous nous convainquîmes que Kadou était très-versé dans la connaissance des étoiles ; mais il lui préférait nos boussoles , car il voyait que, même dans les temps brumeux et couverts , on pouvait régler sa route avec cet
instrument, tandis que les habitants des tles, n'ayant que les étoiles pour se conduire, sont fort au dépourvu quand ils ne les aperçoivent pas.
« Les insulaires de Radak sont aussi de bons navigateurs; leurs pirogues, de même que celles des Carohnes , sont construites pour pouvoir marcher contre le vent, et leur ressemblent beaucoup.
« D'après les récits de Kadou et nos
Sropres observations, les habitants e Radak ne rendent pas un culte public à un Être suprême. Cependant on voit ordinairement dans le coin oriental de leurs cabanes divers objets entassés , tels que de petits cailloux, des feuilles de cocotier, des cocos, des têtes de poissons. Lorsque nous y touchions, ou même lorsque nous les regardions, les insulaires montraient de l'impatience, et nous criaient aussitôt : Émo! émo! Nous pûmes donc juger que c'étaient pour eux des choses sacrées. Nous vîmes plusieurs fois, autour du cou des chefs , des cordons de feuilles de vaquois noués d'une manière particulière (voyez pi, 1).
Il nous parut qu'ils avaient quelque chose de sacré. EnGn le tatouage nous sembla aussi appartenir à ce qui concerne la religion ; car quelques-uns de nos compagnons de voyage, ayant demandé à être soumis à cette opéra- . tion, ne purent y parvenir, les chefs trouvant toujours un nouveau prétexte pour différer cette cérémonie. Radou nous ditgue cela ne pouvait se faire sans la -permission de la Divinité, et qu'il fallait l'implorer pendant plusieurs nuits consécutives; alors on entend un sifflement qui est le signai de Tapprohation. Cependant les hommes âçés de plus de vingt ans sont tatoués; les femmes reçoivent celte parure quand elles arrivent à dix-sept ans; mais ce n'est que dans l'île d Aur que le tatouage est pratiqué.
« Suivant le récit de Kadou, un homme peut épouser plusieurs femmes; ordmairement il se contente d'une seule; les chefs en ont deux. Les femmes sont extrêmement fécondes ; mais la mère tue sans pitié tous les enfants
au'elle met au monde quand elle en a éjà trois; elle se défait de même de ceux qui naissent faibles et mal con* formés.
« Comme chez la plupart des peuples dans l'enfance de la civilisation, la pudeur et la chasteté sont étrangères aux idées de ces insulaires; un homme peut offrir sans déshonneur à un autre tes faveurs de sa fenmie; un père JiVra sans rougir sa fille aux ennt^rassemeots d'un étranger.
« Toutetois, ils sont moins déréglés que les habitants des îles Sandivich.
Nous n'avons pas aperçu parmi eux de maladies syphilitiques; c4)endant Kadou nous dit qu'ils en connaissent une qui lui ressemble beaucoup. Si celui qui en est attaqué ne se hâte |ns de recourir aux vieillards qui connaissent les vertus des simples, Û meurt en peu de jours.
«La guerre rèpe ordinairement dans les îles Carolmes, excepté néanmoins dans l'Ile Ouléa, où l'on jouit d'une paix continuelle. Tap est au contraire la plus troublée ; elle est partagée entre plusieurs petits diefs.
a Nous avions vainement essayé, pendant plusieurs semaines, de demander à Kadou ses idées sur Dieu; il faisait tous ses efforts pour nous comprendre, mais inutilement. Enfin, un jour il y réussit; son visage était enflammé, tout son corps tremblait « Ah ! s'écria-t-il , vous voulez savoir le nom de celui que nous ne voyons ni n'entendons ; » en même temps il se bouchait les yeux et les oreilles; « son nom est Tautup. » Lui ayant demandé où il demeurait, il montra le ciel.
« Kadou crovait beaucoup à la vertu magique de plusieurs chansons pour calmer les vents. Quel fut son étonnement, lorsque parvenus dans les mers au nord du tropique, en allant aux tles Aléôutiennes, il vit que les vents, malgré ses longues ballades, malgré les gestes dont il les accompagnait |>our leur montrer de quel côté ils devaient se diriger, malgré ses crachements fréquents, ne lui obéissaient pas? il ne pouvait revenir de sa surprise. « Oh !
OCÉANIE
nous disait-il, dans les Iles d*où nous venons et dans ma patrie les vents ne peuvent pas durer plus longtemps qu'une cfaanson. » L'assertion de cet insalaÀre n'était pas dénuée de fondement; ear on sait qu'en général , entre les tropiques , les coups de vent ne durent souvent que quelques minutes ou au plus quelques heures.
« Le froid gênait beaucoup Kadou; nous en étions incommodés nousmêmes; le thermomètre marquait dixhuit degrés, et nous étions obligés de changer nos vêtements légers des tropiques contre d'autres plus chauds.
Kadoo était aussi vêtu fort chaudement ; il vit pour la première fois tomber de la neige, quand nous fûmes par la parallèle de 50° nord ; ce phénomène le surprit beaucoup.
«Quand nous le prîmes à bord, nous lui dîmes que nous serions deux mois en mer sans voir la terre : il n'en parut pas effrayé; mais ayant passé plusieurs semaines sans l'apercevoir, il n'ajouta plus foi à nos discours ; il crut que nous étions, de même que lui, poussés loin de son pa^s par les vents, et que nous le cherchions en vain. Cependant , ayant observé que nous étions aranquîlles' et que rien ne manquait à bord, ses inquiétudes cessèrent bientôt.
« Il portait à son cou un cordon sur lequel il marquait le temps par des noeuds j mais son calcul itianquait d'exactitude. Il attachait un grand prix à son collier de coquillages. Il nous raconta que dans la dernière guerfe, lorsque les insulaires d'Arno vinrent pour piller Aur, il prit part au comnat. Il avait vaincu un ennemi et se disposait à lui couper le cou avec un coquillage; tout à coup une jeune fille épiorée accourt, se jette à ses pieds et lui demande grâce pour son père. Ému par ses larmes, Kadou épargna la vie du père. La jeune fille, éperdue de joie de voir son père sauvé, pria Kadou d'accepter son collier en témoignage de sa reconnaissance; Kadou le reçut avec plaisir. Le père lui proposa d'épouser sa iile, et l'invita de venir demeurer à Amo, où il l'appellerait son fils.
Quoique la jeune fille pldt beaucoup à Kadou, il rejeta l'offre, ne voulant avoir rien de commun avec les ennemis de Radak; mais il promit de porter le collier toute sa vie. »
Il paraît que durant les premiers jours que ce bon Carolîn fut à bord , sa curiosité était excessive; il voulait tout voir. Bientôt il examina tout avec indifférence, étant rassasié de nouveautés ; et enfin il regarda tout comme possible ou nécessaire.
Kadou était gai et obligeant; fl savait se faire aimer des officiers et estimer des matelots. Il était fier d'avoir tant voyagé. Souvent il chantait toutes les chansons qu'il savait; il aimait surtout à chanter un air de l'Ile de Gouap, qui ressemble beaucoup h un air de Radak (voy. t. 1" de VOeéanie, p. 80, musique, n® 6). Cet air, dit Choris, a souvent retenti sur la cime des montagnes neigeuses d'Ounalachka, dans la Russie américaine ; Kadou passait quelquefois des heures entières à le répé- . ter; alors le souvenir de sa patrie et de ses voyages le touchait jusqu'aux larmes. ^
Il nous reste à décrire le çt)upe Gilbert pour compléter la description des Carolines.