‹ L'Univers; histoire et description de tous les peuples (volume 2)Chapitre 36 sur 66 · KAVIRB AMÉRICAIN ENLEVÉ PAR LES SAUVAGES · texte numérisé non relu

KAVIRB AMÉRICAIN ENLEVÉ PAR LES SAUVAGES

Parti de Valparaiso le 5 novembre 1831 , le trois-mâts la Pomarée, s'étant procuré vingt -quatre plongeurs à Taîti, oh il fut forcé d'effacer de sa poupe son nom qui était celui de la reine de cette lie, s*était dirigé vers k*tle de la Harpe, dans l'archipel Pomotou , où il arriva le 24 février 1832. Quatre ^embarcations lui péchaient chaque jour un chargement complet, et rien ne semblait devoir troubler le succès de son voyage. Les naturels montraient des dispositions ami-

L'UiMVERS.

cales et travaillaient avec les plongeurs. Depuis son arrivée, le roi de l'Ile man-

Î;eait avec les chefs de i*équipaee de a Pomarée^ et couchait dans la chambre du bâtiment ; on lui donnait tout ce qui! paraissait désirer; enGn la plus parfaite sécurité ré^naità bord, lorsque la .plus horrible trahison vint fondre * sur le navire. Un jour qu'on n'avait

S m lever l'ancre pourchanf^erdemouilage, le capitaine, voulant gagner une journée de travail, en évitant aux plongeurs un trajet d'environ huit milles, s'embarqua dans un canot pour aller leur porter des vivres jusqu'à l'endroit où ils étaient. Il prit avec lui quelques provisions pour le cas où il aurait été obligé de coucher à terre, et recommanda d*avoir soin (le mettre la nuit une lanterne à la grande vergue, afîn de le guider à son retour, s'il revenait de suite, comme cela était |)robable. La nuit venue, on avait suivi ces instructions, mais le capitaine n'arrivait pas.

Vers minuit, un des canots des plongeurs vint à bord, n'apportant que peu de nacre; les plongeurs racontèrent que leur embarcation avait chaviré et qu'ils avaient perdu beaucoup d*écailles; ils demandèrent si le capitaine était a bord , et dirent qu'ils ne l'avaient point vu. Le second était un homme incapable de rien prévoir; il ne conçut aucun soupçon, en voyant, contre l'fiabitude , un canot arriver de nuit.

Le lendemain, quelques pirogues étant venues, montées chacune par trois ou quatre hommes, il se trouva sur la Pomarée un nombre de sauvages bien plus puissant que l'équi- Î^age. C'était le canot de la nuit qui es avait amenés. Ils se rendirent facilement maîtres de tous les hommes qui étaient sur le navire.

Un officier de commerce qui s'y trouvait était encore dans sa chambre, lorsqu'il entendit deux ou trois individus qui descendaient vers lui. Se jetant à bas du lit, et saisissant un pistolet, il étendit sur le carreau le premier qui s'offrit à sa vue; le roi de lile, au heu d'être effrayé du coup, ne lui laissa

pas le temps de prendre un autre pis* tolet, et s'( lança sur lui comme un tigre. Pendant qu'il se défendait contre lui, rindigène, qu'il croyait avoir tué, et qui n'était que blesse, ranima ses forces, et lui liant les pieds, le fit tomber, ce qui Tempécha ae résister plus longtemps. On l'attacha alors les mains sur le dos, et Ton se disposait à le transporter ainsi sur le pont en chemise et tout couvert du sànv^ de l'indigène blessé, lorsqu'un dts pion-

§eurs, qui était un des chefs de l'Ile e la Chaîne , lui fit donner une paire de pantalons, uu gilet, une veste et une casquette. On le conduisit à terre dans cet accoutrement, avec tcus ceux qui faisaient partie du navire, et on les attacha chacun à un arbre. Là les plongeurs leur apportèrent quelques provisions, et les rassurèrent en partie sur leur sort, en leur disant qu*on n'en voulait pas à leur vie , et qu'on ne les tuerait pas , malgré le désir qu en avaient les habitants de l'Ile. Ils se contenteraient, disaient-ils, de conduire la Pomarée à l'île de la Chaîne, où ils amèneraient (]uelques hommes de l'équipaçe , et où ils rendraient le navire, après avoir débarqué.

Ce langage n'était qu'à dejni rassurant; l'officier de commerce s'attendait à chaque instant à ce qu'on vînt le chercher pour le lapider ou le brûler, afin de venger l'habitant qu'il avait grièvement blessé. Ces cramtes lui semblaient d'autant plus naturelles, que, vers les dix heures, ce sauvage, ayant été amené à terre à une trentaine de pas du lieu où lui-même ^it attaché , toutes les femmes se réunirent autour et firent retentir l'air de cris y de sanglots et de gémissements lamentables. 11 cliercha s'il n'avait pas un canif dans la poche de son gilet, dans le dessein de se donner la mort, s'il apercevait qu'on lui préparât des tourments; il eut la douleur de se voir privé de cette dernière ressource du désespoir.

Cependant les cris cessèrent et ses craintes se dissipèrent peu à peu. Un des plongeurs, qu'il avait toujours bien traité, vint même lui donner une

preuve de recoimaîssance, en lui rapportant sa montre, qu'il cacha soi< gneusejnent dans son gousset.

Vers onze heures, on amena le capitaine avec les hommes de l'embarcation; ils avaient été pris la veille, et leur canot, ejitièrement chargé d'écailles, avait coulé bas pendant qu'il se défendait. Le capitaine seul avait opposé une résistance vigoureuse, et un de ses gens avait été mis dans un a/freux état.

Les prisonniers restèrent ainsi attachés lusqu'au coucher du soleil. Un natureide l'île, trouvant que leurs liens n'étaient pas assez serrés , s'approcha de l'ofricier de commerce et lui serra les pieds et les mains de toute sa force avec une corde grosse comme le doigt ; ensuite il lui attacha les pieds et les mains ensemble avec une corde longue d'un pied, de sorte qu'il ne pouvait ni remuer, ni changer de position. Quelques sauvages, ajoutant l'ironie à la cruauté, lui demandèrent même s'il se trouvait bien à son aise. Il garda le silence, prévoyant bien que ses paroles ne feraiem qu'irriter leur férocité. C'était une atroce souffrance; cependant ce n'était pas tout. En vain demanda- t-il qu'on le changeât de côté, puis, qu'on lui permit de satisfaire un besoin naturel; on lui refusa tout allégement à cette torture, et même, un peu au milieu de la nuit, deux de ses gardiens , voulant à la fois dormir et veiller sur lui , se couchèrent sur son corps. Il ne put résister ù ce nou- \eau supplice, il se sentit défaillir; une fièvre ardente commençait à le dévorer, il laissa échapper quelques cris de douleur, et demanda à ses bourreaux de te tuer promptement. Alors l'un d'eux lui tâta les tempes , commença à défaire ses liens , et lui lia ensuite les mains sur le devant du corps.

Parmi les prisonniers , il s'en trouvait deux qui comprenaient le langage des naturels: les plongeurs, pour justiGcr la prise du navire , disaient que le bâtiment, portant le nom de la reme de Taîti , on leur avait recommandé dans cette lie de faire tous leurs efforts pour s*en rendre maîtres; car c'était

43* LivrctUon, (Ocf.vnîf.) t. îl.

OCÉANI£« S7S

une insulte insupportable qu*UD navire eût osé porter ce nom , et qu'ils auraient tenté de s'en emparer, quand même il eût eu le roi Georges a son bord. Ils prétendaient que le capitaine avait déterré la tête d'un de leurs chefs;

3u*il avait fait périr plusieurs indigènes e l'île de la Chaîne, et d'autres faussetés semblables; ils ajoutaient qu'on voulait les faire trop travailler et ne pas leur donner assez h manger. Enfin , ils accusaient le capitaine d'être un méchant homme : cette accusation avait au moins quelque raison , car le capitaine était d'une violence extrême.

De leur côté, les naturels disaient qu'ayant été mal payés par un capitaine nommé Start, c'était pour se payer eux-mêmes qu'ils s'étaient concertés avec les plongeurs pour s'emparer du navire; puis ils ajoutaient :

Si nous n'eussions pas réussi dans notre attaque sur le bâtiment, les blancs nous auraient tués ; par conséquent nous avons le droit de les tuer maintenant, puisqu'ils sont en notre pouvoir. Cette singulière logique n'était rien moins que rassurante pour les victimes de leur trahison.

Le lendemain, un autre canot, conduit par Middleton, interprète que la /^omaree avait pris à Taîtl , arriva d'une autre partie de la lagune avec le reste des plongeurs. Middleton avait été souvent à rile de la Chaîne , où il était assez aimé; les plongeurs le laissèrent libre, et lui dirent qu'ils voulaient lui <lonner le commandement du navire, afin qu'il les conduisît à leur île. Il alla trouver les prisonniers, et leur demanda ce qu'il devait faire, s'offrant à partager leur sort, s'ils le jugeaient convenable.

Ils le chargèrent de demander aux Indiens qu'on leur laissât deux canots afin de tacher, par ce moyen, de se rendre à Taîti; ayant été refusés, ils prièrent qu'on leur rendît le bâtiment, après avoir pris tout ce qui était à bord : cette nouvelle proposition fut encore sans succès. Enfin ils ne furent pas plus heureux dans la demande qu'ils firent qu'on les laissât à bord liés et garrottés, au lieu de les abandon*

ner dans TÀe. les sauvages étaient inébranlables ; ils refusèrent encore à l'officier du commerce de le rembarquer, bien qu'il leur eût fait observer qu'étant passager, il n'avait aucune part aux sujets de plainte qu'ils avaient énumérés.

Les indigènes «employèrent le reste du jour à débarquer dans l'île tout ce

Su'ils voulurent pour la part de ceux e leurs compatriotes qui avaient aidé les plongeurs dans la prise du navire.

Cependant ceux-ci ne leur donnèrent que peu de chose , et gardèrent tout ce qu'il y avait de meilleur; rien de ce qui appartenait à TofQcier du commerce ou au capitaine ne fut débarqué.

EnOn, le 2 mars, on débarrassa les prisonniers de leurs liens; on leur laissa environ quarante livres de biscuit, trente livres de viande, trois bouteilles de vin, vingt-six noix de coco, deux livres de thé, vingt livres de tabac, une poêle à frire et deux tasses; ensuite on les abandonna dans l'île. Ils étaient quatorze. Middieton fut embarqué avec deux hommes de féquipage pour diriger le navire, qui mit à la voile vers dix heures du matin, n iavait promis aux prisonniers de faire ce qu'il pourrait pour sauver la Pornorée des mains des plongeurs de l'île de la Chaîne , et , de (Quelque manière que tournât la navigation , de faire en sorte que la nouvelle de leur infortune parvînt promptement à Taïti. afin qu'on pût venir les arracher de leur position critique. C'était là la seule perspective qui leur restait pour consolation ! Peut-être des années s'écouleraient-elles avant leur délivrance!

Aux souffrances morales venaient encore se joindre les tortures physiques pour quelques-uns. Trois ou quatre d'entre eux étaient fort maltraités; un des matelots avait Tt(^u des coups violents; le capitaine était presque borgne; l'officier de commerce était couvert de plaies; ses liens lui avaient enlevé la peau des pieds et des poignets , et sa résistance à bord lui avait laissé plusieurs nieurtrissures et contusions.

Plus délicat que ses malheureux compagnons , celui-ci eut beaucoup de peine

à se guérir, et trois mots après il ét^ît encore malade; on ne pouvait suivre d'autre traitement que de laver ses

S laies et d'appliquer aessus des firâiâes 'arbres.

Tous les naturels de la Harpe, leurs femmes et leurs enfants, au nombrt de trois cents, s'étaient réunis à TeDdroit où se trouvaient les victimes de leur guet-apens; mais aussît^ que h Pomarée fut partie, les blancs eurent le plaisir de voir les jaunes se séparer pour se rendre diacun chez eux.

Les prisonniers s'occupèrent immédiatement de faire deux espèces de huttes avec des feuilles de cocotier, l'une pour les matelots, l'tutre pour l'officier du commerce, le capitaine, le second , le charpentier et le maître d'hôtel. Uès le premier jour, ils partagèrent équitabfement les provisions entre eux tous; mais les matelots, mangeant avec la même insouciance que s'ils eussent été à bord, eurent consommé leur part en six jours; les premiers, au contraire, a3'ant ramassé des coquillages et économisé la leur, firent durer douze jours leurs provisions en biscuit et en viande.

L'endroit où ils se trouvaient était peu abondant en poissons; cependant les naturels leur en apportaient lorsque leur pèche avait été favorable et qu'ils en avaient trop. Le second jour après le départ du navire, on leur en avait apporté une assez grande quantité, suffisante pour deux repas : ils l'avaient partacée encore entre tous; mais les matelots avaient fait cuire le tout sans que leurs compagnons s'en a(>erçussent, et l'avaient mangé sans dire un mot. Ces derniers, instruits à leurs dépens par cet acte d'insufoorcf /nation et de gourmandise, changèrent alors de conduite à leur égard, et cessèrent de rien partager.

La hutte du capitaine, deVofBcîer de commerce, du charpentier, du second et du maître d'hôtel , avait six pieds de large et douze de long; elle était couverte de feuilles de cocotier, ce qui h» mettait bien à l'abri du soleil, mais ne leur servait nullement contre la pluie; et comme il pleuvait fort souvent, ils

OCÉAKIE«

irft

étaient pret<pi» totajoors moaiflés. lit avaient ramassé quelques feuilles d'ar* bres et un peu d wbe dont ils avaient Cait leur lit. Pendant le jour ils étaient très-incommodés par les niouclics, qui étaient si nombreuses qu'elles empêchaient de reposer un seul instant. La nuit, des centaines de rats se promenaient près d'eux, et souvent leur passaient sur la tigure; et une multitude de crabes de terre, de crabes ermites, de lézards y de fourmis et d'autres insectes, les tourmentaient constamment. À peine pouvaient-ils fermer les yeux , et chaque faible instant de sommeil qu'ils obtenaient était troublé par le cauchemar qu'occasionnaient la fatigue, et la 6èvre morale qui les accablait depuis leur malheur.

Le septième jour après le départ du navire, les matelots, n'ayant plus rien à manger, se décidèrent à se rendre à l'entrée de la lagune, où il y avait beaucoup plus d'habitants, et où ordinairement le poisson était assez abondant.

Les diefs restèrent encore six jours dans l'endroit où ils avaient construit leur hutte, n'ayant auprès d'eux que le roi de l'Ile, et deux ou trois naturels qui montraient au milieu d'eux la même contiance que si jamais ils ne leur eussent fait aucun mal ; puis ils partirent également pour l'entrée de la Harpeavee le roi seul pour guide. Anrès douze milles de marche, avec de Veau jusqu'aux /genoux , ils élevèrent une nouvelle hutte à Touest sur le récif intérieur; mais ils y étaient encore moins à l'abri que sous la première , parce au'on ne leur permit pas de la couvrir ae feuilles de cocotier ; cependant ils avaient plusieurs incommodités de moins : il n'y avait pas de rats , et les mouches étaient moins nombreuses; ensuite ils pouvaient se réfujâer, contre la chaleur du jour, à Tonribre de quelques grands arbres qui leur procuraient une douce fraîcheur; ils n'étaient qu'à cinquante pas des matelots.

Bien qu'on fût à la fin de la saison des pluies, une pluie continuelle, qui toinLa par torrents, vint encore apporter d'autres soufîrances à nos infor-

tunés £ur<^[)éeDS. Pendant sept joura entiers ils furent mouillés jusqu'aux os , sans pouvoir se sécher un instant. Cette situation était déplorable; il était impossible de reposa sur l'herbe; l'un d'eux se coucha sur les débris de coraux où l'eau ne séjournait pas, mais qui lui moulurent le corps. Le jour ne leur apportait guère de soulagement; * car toutes leurs provisions étant épuisées, à Tçxception de cinq noix de coco, ils se trouvaient maintenant ponr manger, à la discrétion des naturels qui les laissaient quelquefois plusieurs jours sans leur donner de poisson, et ils étaient forcés de se contenter pour leur nourriture d'une noix de eooo entre six , et d'une petite plante grasse qui contenait une substance bouillie dans de l'eau salée. Le naturels refusaient constamment de leur prêter une piroc^e et des hameçons, et ils leur vendaient maintenant pour du tabac le peu de poisson qu'ils apportaient. Ce n'est nas tout: ils tâchaient de leur dérober le peu de chose qu'ils avaient; ils leur volèrent 1^ deux tasses, et un rasoir qui leur servait à nettoyer le poisson , bien qu'eux et leurs femmes, fussent presque tous munis de rasoirs et d'instîruments en fer.

Au reste, les indigènes eux-mêmes manquaient quelquefois de nourriture lorsqu'il faisait mauvais temps et qu'ils n'allaient pas à la pêche; mais s'il arrivait que la pêche edt été abondante, ils en pourvoyaient largement les hom* mes de la Pomarée : ceux-ci ne pouvaient le conserver longtemps à cause de l'humidité et de la clialeur; alors, si le temps le leur permettait, ils le faisaient sécher et le fumaient.

Le capitaine était presçjue toujours à la reclierche des provisions, et il se trouvait heureux lorsqu'il pouvait rapporter quelques morceaux de poisson parmi lesquels il s'en trouvât ^ui ae hissent pas entièrement pourris. Le sau vageque l'oflicier du oommeroeavait blessé, et qui trente-cinq jours après n'était pas encore guéri , était le plus généreux. Un jour le capitaine sapprocha des naturels, qui étaient occupés à manger une grande tortue, et,

quoiqu'il ne leur en demandât pasi us lancèrent leurs chiens contre lui« et il fut mordu à la jambe. Une autre fois lV)fBcier du commerce courut le même danger, mais il eut le bonheur dV échapper. Pour comprendre ceci , il faut ne pas oublier, ce que nous avons déjà dit, que la tortue est sacrée à leurs yeux , et qu'ils n'en donnent aux femmes que pour les empêcher de mourir de faim.

Dénués de tout, exposés à toutes les privations et à toutes les souffrances, envahis par la vermine qui rongeait les naturels, le capitaine etToffil cierducommerce, réduits au désespoir, ^ méditèrent plus d'une fois des projets de vengeance contre ces insulaires , qui avaient aidé à leur malheur et rendaient chaque jour leur position insupportable. Mais la réflexion, et aussi respoir qu'on viendrait à leur secours, arrêtèrent l'exécution des projets plus ou moins extravagants que le délire moral leur faisait concevoir.

Cependant la Pomarée était arrivée le 9 mars à Taïti avec Middleton et les deux hommes de l'équipage auxquels les plongeurs avaient donné la permission de s'embarquer, mais pillée de tout ce qu'il y avait à bord et hors d'état de reprendre la mer. Alors le capitaine T. Ébrils , du brick -goélette ÏÈUsa de cinquante tonneaux , de Valparaiso, qui appartenait à l'officier du commerce, sans que celui-ci en eût connaissance, avait pris ses dispositions pour délivrer ses compatriotes de l'île k Harpe.

Ceux-ci étaient constamment dans l'attente. Vers la fin de mars , le vent ayant soufflé à l'ouest pendant cinq oii six jours d'une jolie orise, ils s'étaient tenus en alerte et en vigie dans l'espoir d'apercevoir queloues voiles venant de Taïti pour les délivrer. Vaine espérance! le vent changea et renversa leurs illusions. Ils se figuraient d'ailleurs que les insulaires, en vovant paraître quelque bâtiment, ne les relâcheraient qu'en exigeant une bonne rançon; aussi pensaient-ils que tous leurs dangers n'étaient pas finis et qu'il leur faudrait passer encore par plus

d'une épreure. Afin d'obvier à ce péril, le capitaine et l'officier du commerce recommandèrent à leurs compagnons de leur donner avis quand ils verraient un bâtiment, et de cacher soigneusement cette heureuse nouvelle à leurs ennemis.

Le 7 avril, les insulaires s'embar-

Suèrent en grand nombre dans deux e leurs pirogues pour aller chercher des vivres dans une fie éloignée de nie de la Harpe d'environ douze milles; il n'en resta qu'un nombre égal aux Européens , en ne tenant pas compte des femmes et des enfants.

Le 9, le capitaine et Voffider du commerce, qui n'avaient man^é depuis quelques jours qu'un peu d'herbe bouillie, et qui se sentaient épuisés de fatigue, désespéraient déjà de leur position , et s'imaginaient être au dernier jour de leur vie. Ils étaient ensemble dans leur hutte, lorsqu'un matelot vint leur annoncer que lui et les autres matelots voyaient depuis quelque temps une baleinière dans l'entrée de Pile.

Qu'on juge de leur joie, lorsque s'étant rendus avec précaution du coté du lieu désigné, ils virent la baleinière déjà près d'eux. Les naturels l'ayant aperçue en même temps, se mirent à pousser des cris pour réunir tous ceux qui étaient dans des pirogues ou autrement, et pour empêcher l'embarcation d'approcher. Le roi fit même tirer dessus deux coups de fusil; mais les Européens, qui alors se trouvaient en force, l'empêchèrent de continuer; il commença même à trembler de tous ses membres , craignant qu'on ne tirât vengeance de sa conduite. Il fut obligé de Iqisser arriver l'embarcation, qui en moins de cinq minutes se trouva près des prisonniers; le capitaine Ébrils en descendit : il y avait déjà dix-huit jours qu'il était parti de Taïti pour venir à la délivrance de ses compatriotes ; son bâtiment étant à dix-huit milles sous le vent, hors de vue, et le vent étant extrêmement faible , il s^tait dé* cidé à la pointe du jour à venir dans son canot, avec six hommes bien armés , tenter de les arracher à l'improviste des mains des Indiens.

OCÉANIE

Comme on le voit, son entreprise avait été complètement couronnée du succès. Il avait eu lu prévoyance d'apporter du biscuit, de la viande et une bouteille de vin aux prisonniers; ce qui leur arrivait d'autant plus à propos

auMls n^avaientpris aucune nourriture epuis plus de trente-six heures. Il était temps, un des matelots était trèsmalade et n'aurait probablement pas survécu de trois jours.

Vers une heure ils s'embarquèrent tous, à Texception d'un matelot qui était allé le matin dans un autre endroit de Pile, et arrivèrent à bord a quatre heures sans accident. Le lendemain on reviot chercher cet homme ; en même temps on s'empara du chef de Fîle, d'un autre qui n'avait jamais voulu donner à manger aux captifs, d'un jeune indigène qui, lorsau'ils ne possédaient rien au monde, leur avait volé une aiguille qui leur était du plus grand secours pour réparer leurs efiets, et du propriétaire des chiens qui avaient mordu le capitaine et failli mordre l'offlcier du commerce. On brilla toutes les maisons qui se trouvaient sur le rivage, les nattes, les cocos dont les Indiens se servaient pour garder l'eau, les Glets, les pirogues, paniers, voiles, etc. , et on reprit tout ce que l'on retrouva des objets appartenant aux Européens. Ensuite on fit monter les quatre prisonniers à bord , on les attacha Tun après l'autre au grand mât, et on les fit sauter à la mer, après avoir administré à chacun d'eux cinquante coups de corde bien appliqués.

Revenu à Taïti après de nouveaux dangers, l'équipage de la Pomarée retrouva son navire dans l'état le plus déplorable, dépouillé de tout ce qu'il avait été possible d'emporter, les manœuvres courantes coupées et n'ayant ^uequelques voiles en vergue.Une chose bien étonnante cependant, c'est que I^iiddleton avait réussi à sauver le chro- Momètre, en faisant croire aux indigènes que c'était une petite boussole qui lui était nécessaire pour naviguer.

M. Morcnhout est le dernier voyageur qui nous ait donné quelques nouveaux détails sur l'archiprl Pomotou.

Ses recherdies ont été entreprises dans l'intérêt presque exclusif d'un commerce assez étendu qu'il dirigeait, le plus souvent, en personne. C'est, à notre avis, un des voyageurs qui ont visité le plus de terres aans la Polynésie.

Indépendamment des relations continuelles qu'il a entretenues de Pitcairn aux îles Viti , et de la Nouvelle-Zeeland aux îles Haouaï, il a fait jusqu'à trois fois le voyage du Chili aux îles de Taïti ou dé la Société, visitant à chague traversée un grand nombre d'Iles intermédiaires. Il a parcouru, dans cinq voyages différents, les îles de l'archipel de Pomotou; visité, depuis l'Ile Vaïhou ou de Pâques jusqu'à celle de Manaîa , toutes les fies qui , rangées presque en ligne droite, forment comme la lisière des archipels méridionaux, ainsi que le démontre, à la simple inspection des cartes , la situation relative de Vaïliou , de Pitcairn , de Râpa, de Raïvavaï, de Toubouaî, de Rimatara, de Rouroutou et d'autres. M. Morenhout a de plus touché à 3uelciues-unes des îles INouka-lIiva et es îles Samoa ou des Navigateurs.

Pour ces deux derniers archipels, malgré l'ignorance où il était de leur langue et de leurs coutumes , et en dépit des dispositions hostiles de leurs habitants, « J^ai pu, mieux que personne, dit-il, m'instruire de ce qu'ils pouvaient présenter d'intéressant, soit par mes relations avec quelques-uns des insulaires, soit par ce que j'en voyais moi-même , soit enfin par mes conversations avec un grand nombre de personnes qui les avaient visités et que j'ai connues à Taîti.

« Quant aux autres îles, le long séjour que j'y ai fait, et les visites répétées dont elles ont été l'objet pour moi, m'ont procuré des notions que peu de

rrsonnes, jusqu'à ce jour, se sont vues portée d acquérir sur leur situation géographique, sur leurs pnorts, sur les moyens de communication qu'elles présentent, sur l'étatde leurs habitants, sur leurs ressources commerciales , sur le parti qu'on en peut tirer comme lieu de relâciie ou de sauvetage dans un

L'UNITÈRS.

coup mèr, été. Cm tioikmi, dévdop* pées dvec le soin que sollicite leur importance, pourront ne pas paraître tout à fait indifTérentes , tant pour la direction des entreprises oommerctaies que pour la sûreté des explorations nautiques dans ces parages. »

M. Morenhout siçnale, d*après le îapport d*un capitaine baleinier, un récif des plus dangereux , dont Texistence paraît d*ailleurs bien attestée, et situé par 27» de latitude sud et par 149** è l^O"" 20' de longitude ouest.

Il a reconnu personnellement un récif, situé à environ 90 milles au sudest de Pitcairn , et qui encore, en plusieurs endroits caché sous Teau, et n'émergeant que sur une étendue d'environ un demi-miJIe, présente Faspect d'un mur élevé perpendiculairement au-dessus des abîmes de la mer, la sonde ne trouvant nulle part de fond à Tentour. M. Morenhout nous apprend qu'il a reconnu trois îles à Touest de Vile de LordHood, dont une, d'environ six milles de circonférence, est par 21' 45' de latitude sud et par 139° 40' de longitude ouest; une autre lie, à quarante milles au sud de l'Ile de Lord Hood, à peu près de même forme et même étendue que cette dernière, par 22* latitude sud et par 137» 50' de longitude ouest; une île encore, habitée, peu boisée, que deux cocotiers qui s'élèvent dans sa partie nord font distinfuer de très-loin, et située par 18" 32' e latitude sud et par 144° 35' de longitude ouest ; trois petites îles , formant comme un triangle, situées par IG"* 45' et 16** 52' de latitude sud et par 146<> 40' de longitude occidentale; et enûn, partant deux fois des îles dites Deux Groupes^ situées par 1 7» 45' a 1 8» 15' latitude sucl et par 144» 35' à 144» 50' longitude ouest, pour se rendre à Anaa, ou l'île de la Chaîne, il s'est assuré de la non-existence des îles dites Bayer^S'Grovm ^ marquées sur toutes les cartes anglaises. Il n'y a dans ces eaux qu'une très-grande île basse, boisée et habitée , mais située beaucoup plus au sud, selon ce que nous lui avons entendu dire à la Société de géographte de Paris,

« Toutes ces tles de corail , dit-i, ne datent pas de la même époque. Dans les unes, en effet, le sol s'élève déjà à

Êusieurs pieds au-dessus du niveau de mer, et leurs lagons internes, déjà oonsidérablement diminués ou comblés presque en totalité , s'y sont chan- , gés en terrains fertiles qui produisent la pomme de terre douce, les bananes , le taro et même le îm\t à pai'o ; d'autres , au contraire , sont encore à (leur d'eau, ou se cachent à plusieurs toises sous la mer, ou déjà s'élèvent perpendiculairement de soa sein en oes endroits où la sonde ne trouve pas de fond. J'en conclus , abstraction faite môme de la formation iournalière de nouveaux récifs à Tou- Douaî, à Raîvavaî, à Rouroutou, et même dans quelques parties de Taîti ,

Î[ue les polypes, ces agents si actifs de a nature organisée, n'ont pas encore accompli leur œuvre d'édiucation, et que , la continuant probablement aux (les Kouka-Hiva ou Marquises, et dans l'archipel de Hamoa, ou des Navigateurs , ils y formeront de vastes baies et de beaux ports, semblables à ceux

au' ils ont formés aux îles de Pomotou, e Taïti et ailleurs; ils élèveront, des profondeurs que riiomme ne peut ni mesurer, ni connaître, des môles nouveaux, des terres nouvelles à peupler; et rapprochant ainsi peu à peu les distances, finiront par constituer un grand continent sur les débris de celui qu'une tradition de la Polynésie prétend y avoir autrefois existe.

<i Les îles de corail sont presque invariablement de forme oblongue, et affectent presque aussi invariablement la direction du sud-est au nord-ouest , direction ordinaire des vents et descourants, dont l'action plus ou moins énergique pourrait bien expliquer l'identité conslante de la figure de ces terres nouvelles dans toute retendue de la Polynésie. J'ai reconnu aussi que plusieurs de ces îles, constamment élevées dans toutes leurs parties, forment autour de la mer comme une enceinte inabordable où viennent continuellemeut se briser les vagues, et dont le centre présente des lacs d'eau salée très-

OGÉANIE.

nrofoBds quand ils sont récents, et toujours extrêmement poissonneux.

D'autres Iles offrent, au contraire, sur quelques points de leurs remparts naturels, des ouvertures assez larges pour laisser passer des embarcations ou même des navires, et forment alors des ports excellents, où les bâtiments, bien abrités, pourraient se réfugier au besoin, réparer leurs avaries ou reposer leurs équipages, auxquels toutes les baies fourniraient a peu de frais, et sans beaucoup de travail une nourriture aussi same qu'abondante, et presque toutes la meilleure eau possible. Telles sont, par exemple, parmi celles de Tarchipel Pomotou ou Dangereux, nie de la Harpe, Mathilda's Rock, les ilesISigeri, Philipps, AVittgenstein,Tiokéa,WilsonetAVaterland.

D'ailJeurs, quant à Teau, toutes les îles assez formées pour avoir des bancs de sable, que les vagues de leurs lagons forment toujours d'abord au nordouest, toutes c«s Iles, dis-je, en ont de plus ou moins douce; et pour l'obtenir, il suflit de faire un trou dans le sable à très-peu de distance du lac; l'eau qu'on se procure par ce moyen paraissant de suite à la surface du sol, semble n'être que celle du lac, fjltrée au travers du sable et des débris de coquilles; mais elle n'en est pas moins excellente, et se conserve même fort bien à bord des navires. »

M. Morenhout remarque d'abord, avec tous ceux qui les ont parcourues, que, sous les tropiques, les courants, comme les vents, se dirigent presque continuellement à l'ouest. Les remarques qu'il a faites personnellement, et ses informations tes plus exactes recueillies à bord des nombreux navires aui-ont visité Taïti pendant son séjour ans cette Ile , Tont convaincu de plus, qu'au sud. de la ligne, ces courants sont plus violents entre les 10* et 14" degrés, et près des tropiques ou du *J2' au 24' degré, que dans les latitudes intermédiaires, et varient d'intensité et souvent de direction au delà du 25*. Ce qu'il y a de singulier, dit-il, c'est que cette intensité des courants devient très-sensible à la longitude de l'Ile de

Pâques, et se soutient au même degré Jusqu'aux îles Tonga ou des Amis, où le courant paraît se resserrer; d'oS l'on pourrait conclure qu'il est occasionné par la direction du lit de l'Océan, comme semble l'indiquer le gisement des terres qui se forment journellement dans ces eaux , et surtout la situation des lies basses de l'arcbipel Pomotou ou Dangereux.

Dans ces parages, dit M. Morenhout, les vents et les courants sedirigent tou< jours à l'ouest. Au sud de la ligne, ces courants sont plus violents ; entre le 10" et le 14** et près du tropi()ue, ils augmentent ou diminuent de violence, suivant les saisons; et bien que la marche en soit quelquefois comme entièrement suspendue , pendant les forts coups de vent de déx^embre et janvier, ils n'en sont pas moins alors plus rapides que jamais, les marées étant beaucoup plus fortes à cette époque de l'année, comme l'indique le nom même de Tetua miti raii {*) {saison des hmttes marées)

Sue lui donnent les indigènes. Ces moiGcations des nnarées et des courants se font sentir dès la Gn d'octobre, au • moment où le soleil , s'approchant du tropique du Capricorne, toucbeau s^olstice d'été dans ces climats, et durent jusqu'en avril, après son passage de Vautre coté de l'équateur.

Le vent régnant dansées parages en deçà des tropiques , est , comme Fa déjà dit M. Morenhout, celui d'est sud-est.

Il règne, pour le moins, neuf mois de l'année ; mais il subit des changements périodiques causés tant par ralternative des saisons, que par la différence des situations géographiques. Ainsi en décembre et en janvier commencent dans ces mêmes parages les forts coups de vent d'ouest, dont la violence augmente toujours à mesure qu'on pousse dans la direction d'où ils souHlent. Ce sont, en effet, de véritables ouragans aux Iles Salomon, aux Nouvelles-Hébrides, aux îles Viti, aux Iles Tonga.

Parvenus à Taïti , ils y soufflent assez

(*) Mot formé de matt, saison, imH, mer, et raîi ou raki, grand (saison des gnUH des mers.)

violemment, puisqu'ils y abattent des arbres assez souvent; mais ils ne se font plus guère sentir au delà de Parchipel Pomotou, et ne s'y manifestent à quelques degrés de plus dans Test, que par des calmes et de légères agitations atmosphériques. Réciproquement, à la fin de février ou mars et en avril, des pluies fréquentes et de forts grains du nord et du nord-est annoncent le retour des vents alizés du sudest, ou le Tetaupoaï {*) (saison de <ecAtfre«5e}, comme disent les indigènes.

Telle est ,à peu près, en effet, la mardie ordinaire des vents dans ces parages : mais ils y éprouvent encore de forts changements en raison de la différence des latitudes. Les coups de vent d'ouest, par exemple , se font rarement sentir avec violence au 10* degré sud, et ne s'étendent £uère que jusqu'au 24*, où ils soufflent déjà moins fort , et du sud-ouest : tandis que, de mai en octobre , quand le vent d*est règne constamment et avec force d'un bout à l'autre des tlesde la Polynésie qui, sauf laMouvelle-Zeelandet les groupes voisins de cette grande terre, sont situées entre les tropiaues, il n'est pas rare d'éprouver de l^ers vents d'ouest près de la liffne, tandis que des coups de vent violents d'ouest, de sud, mais surtout de nord , non-seulement se font sentir à Râpa au 27* degré, mais en* core s'étendent fréquemment Jusqu'à Pitcairn , et même jusqu'à Raivavaî.

Dans les tles de la Polynésie, les espèces végétales sont invariablement les mêmes sous les mêmes latitudes , mais plus ou moins riches, plus ou moins variées, suivant la fécondité du sol qui les nourrit, et elles changent en raison de la situation géographique.

A Gambier, il n'y aj)as une plante qui ne se trouve à Taiti ; mais il y en a beaucoup à Taîti qui ne se trouvent

(*) Mot formé de tetau, saison, et de poai^ faim , disette. Ce dernier mot est plus généralement employé pour désigner les temps de sécheresse (juin ou novembre) qui , dans ces contrées, amènent souvent le manque de fruits.

rà Gambier; à Gambier, Tarbre pain est bien moins majestuoix qu'a Taîti , et n'y donne qu'une seule récolte par an. Pitcairn, située par 25 degrés de latitude sud et par 135» 45' de longitude ouest, est Pile la plus méridionale où existe cet arbre; mais il ne s'y trouve que d'une seule esoèce, et il y est reproduit spontanément, sans que les habitants actuels aient su le reproduire en le plantant, comme on Va fait dans les autres îles. Pitcairn est aussi Ttle la

f^Ius méridionale où Von voit Vouhuly 'igname {dioscorea alata)y \e pia {tacca pinniUifida)y le kaari^ le cocotier {cocos nuci/era), le meiay la banane {miisa)^ le to, la canne à sucre {saccharum officinarum); tandis que Râpa, située par 27» 36' latitude sud et par 146" 32' de longitude ouest, est la dernière île où se trouve le taro {caladium escukrUum) et le/i {dracaenœ species) C*) , qui , avec qudques autres racines et du poisson, étaient autrefois la seule nourriture des habitants de cette fie, lesquels cultivaient aussi Vaoulé (broussonetia papyrifera) y plante employée dans toutes les îles de l'immense Polynésie , à la fabrication des plus belles étoffes.

Cette plante se trouve aussi à Gambier, à Raîvavaî, à Pitcairn; mais elle devient plus petite à mesure qu'on s'élève en latitude ; et d'arbre qu'elle est à Taîti, elle n'est plus qu'une fai> ble tige de médiocre hauteur à Pitcairn et à Râpa, TOpara des cartes.

I^s mêmes observations doivent s'appliquer aux autres végétaux. Pour les îles basses de corail, leurs premiers produits sont quelques herbes \so\ees, puis le fara (pandanus odarafissimus)j qui, prenant racine entre des

{*) Quelques personnes ont assuré à M.

Morenhout que ces deux dernières plantes se trouvaient aussi autrefois à la Nouvelle- Zeeland ; allégation qui mériled*ètre xénBét. C'est à M. I^ertero que nous devons ces détails sur rhisioire naturelle. Il avait communiqué ses observations à M. Morenhout Un funeste naufrage Ta enlevé prématurément à sa études et à ses utiles travaux.

OCÉANIE

dânris de corail et les sables les plus arides , couvre le premier ces tristes lieux de son beau feuillage, y embaume Tair de ses parfums, et, comme le précieux cocotier, offre, bien qu'en moindre quantité et en qualité mférieure, le vivre et le couvert indispensables aux malheureux que la tempête jette et condamne à résider sur ces tristes rudiments de terres, destinés à devenir un jour peut^tre de riches et vastes ooiitiuents.

aroiGÈKES DES ILES POMOTOU.

l^es habitants de la plupart des îles Pomotou offrent le même caractère physiofo^omonique que ceux de notre archipel deRoggeween. Pour en juger, nos lecteurs consulteront les p/. 145, 146 et 147.

«Ces hommes, qui n'avaient jamais vu que* peu ou pomt d'étrangers , j'ai pu les observer dans toute la naïveté de leurs moeurs, dit M. Morenhout, dans cet état qu'on appelle Vétat de nature; et ces hommes, tant que la fréquentation des Européens ne les a pas encore corrompus, tant que la onitaiité des Européens et leur mjustice ne les ont pas rendus vindicatifs et traîtres; quand, d'ailleurs, on peut se faire entendre d'eux et les fréquenter, en ne heurtant ^s leurs préjugés, en se conformant a leurs usages, sont toujours, et je les ai constamment trouvés, malgré l'extérieur d'une farouche défiance, du caractère le plus doux et le plus débonnaire, hospitaliers surtout, au dernier point, et recevant ceux qui les visitent avec une franchise^ un abandon, une cordialité qu'on chercherait en vain aujourd'hui chez les nations les plus civilisées. Le plus souvent, ces pauvres ichthyophagcs viendront, à votre approché, danser sur leurs rivages, en brandissant leurs lances ^n signe de déO.... mais ne craignez rien, abordez-les avec confiance; ils ne vous auront pas plutôt entendu parler, ils n'auront pas plutôt compris que vous ne leur voulez pas de mal , qu'ils vous accableront de caresses, vous offriront à Tenvi les pro-

duits de leurs baies, les fruits de leurs terres, et verseront souvent des larmes de joie sur le sein que naguère ils menaçaient de leurs dards.

« Mes recherches ont été bien plus fécondes en résultats variés, que je ne l'avais d'abord espéré; car, après avoir observé, chez ces peuples peu nombreux et isolés des lies basses, l'homme encore endormi, pour ainsi dire, dans la première enfance de ses inclinations et de ses goûts purement instinctifs , je Tai vu , dans les îles Gamhier et airieurs, encore entouré d'antiques coutumes, gouverné par les rites d'une religion imparfaitement connue jusqu'ici, dont l'origine et le but ont été l'objet constant de mes recherches. »

Les habitants de Gambier paraissent bons et braves. Us sont terribles dans les combats (xoy.pL 143); leurs radeaux sont aussi solides qu'ingénieux (voy. pL 144).

SrOAADES OCÉANIENKES.

Nous comprendrons sous le nom de Sporades océaniennes l'île Vaîhou ou de Pâques et l'île Sala y Gomez , les deux terres les plus reculées de la Polynésie. Nous allons d'abord décrire la première.

L'île Vaînou est située (extrémité nord-est), selon Beechey,par 27" 6' 28" de latitude sud, et 1 1 1<> 32^ 42" de Ioneitude est; elle est de forme triangulaire et a environ cinq lieues dans sa plus grande largeur : son port, qu'on nomme la baie de Cook , est par 27'' 9' latitude sud , et 1 1 1» 4â' longitude est. Le point culminant de l'île s'élève à onze cents pieds environ au-dessus de la mer.

Uidi-Hidi (OEdîdée) , Taïtien qui accompagnait Cook, résuma parfaitement l'impression que laisse Vaîhou. Taata maUaî, wenoua tn€,ditril; « les hommes bons, la terre mauvaise. » En effet, tout annonçait une ancienne civilisation perdue pour les habitants actuels : c'est que la stérilité avait changé la face de ce pays. Cook a estimé la population de cette île de six à sept nulle

finies ^ la Péroase à deux mille, et Beechey à douze cent soixante. Selon Roggeween, leur taille est gigantesque ; selon Beechey, elle ne dépsse pas cinq pieds sept pouces et demi anglais. Un navigateur (je crois que c*est la Pérouse) prétend qu'ils vivent en communauté de biens et de femmes.

Cette île, dont les différents noms européens ont la même signiûcation , et que les Anglais et les Américains appellent Easter^s-lsland^ les Français Ile de Pâques , et les naturels ^athou, fut découverte le jour de Pâques, le 6 avril 1772, par la division hollandaise aux ordres de Tamiral Roggeween, qui la baptisa du nom de Pctasaen (Pâques), en l'honneur de la solennité du jour.

A peine cette division était-elle en vue de cette île, qu'un naturel d'une taille élevée, d'une physionomie agréable, vint vers elle sur une pirogue, et monta à bord sans façon. Cet homme, véritiible nasquin , grimacier comme un polichinelle, répondit à l'accueil amical qu'on lui Gt par toutes sortes de singeries. Il copiait tout ce qu'il voyait faire, et il amusa beaucoup réquipâf];e. On lui (It quelques présents qu*il suspendit à son cou ; il mangea avec grand appétit les aliments qu'on lui offrit; mais au lieu de boire le vin qu'on lui donna, il se le jeta dans les yeux. Plus d'un matelot rit de bon cœur, tout en blasphémant contre le drôle qui faisait, selon eux, si peu de cas du jus divin. Cette hospitalité lui allait à merveille; mais ses notes ne se souciaient guère d'une plus longue visite d'un sauvage dont ils ne pouvaient deviner les intentions qui pouvaient être hostiles; aussi on eut toutes les peines du monde à lui faire abandonner ses nouvelles connaissances, et à le faire descendre dans sa pirogue, lorsque le soir fut venu. Il dut pourtant se résoudre à cette séparation , qui dut être toucliante de sa part, si Ton en juge par Tobstination qu'il mit à y consentir. Il retourna enfin vers la terre, en criant de foute la force de ses poumons: Odorragal odorraga!

C'étaient vraisemblablement ses adieux.

On ne sait pas au juste quel récit il fit à ses compatriotes de sa réception

sur le naTÎre hollaBdaîs, et s'il tcnk leur cupidité ou excita d'irgustes soupçons sur les intentions des Européens, mais le lendemain, quand la division mouilla devant l'île , sur la plage qui était semée d'idoles, une foule curieuse et étonnée circulait sur le rivage. Leur physionomie sembla aux Hollandais moins heureuse que celle du sympathique arlequin de la veille, et ils crurent n'engafi;er qu'avec ûéùance des communications 'avec ces insulaires, La suite justifia la perspicacité des nouveaux débarqués. On n'a jamais pu savoir comment commen<^a la lutte; un coup de fusil fut tiré; un insulaire tomba roide mort. C^e coup de fusil alluma la guerre. Roggeween descendit lui-même à la tête de cent cinquante hommes, tant soldats que marins, et fit feu sur la multitude, qui avait l'outrecuidance de repousser par la force des botes qui leur faisaient Thonneur de leur rendre visite, et cela sans respect pour la solennité des saintes fêtes de Pâques. Il y a un vfeux proverbe : Le bon pâtit pour le méc/iant. Uélas ! les Hollandais eurent la douleur de reconnaître, au nombre des victimes de cette première décharge, leur bon aini l'arlequin de la veille.

Les indigènes, qui n^avpient pas compris le hollandais, comprirent cette leçon de politesse; ils s'y montrèrent sensibles; et pour témoigner à leurs hôtes toute leur reconnaissance de leurs bontés, ils se hâtèrent de venir déposer à leurs pieds tout ce qu'ils avaient de plus précieux, armes, pré< sents, provisions de toutes sortes; ils poussèrent même la complaisance jusqu'à leur amener leurs femmes, et à les forcer de coucher à bord.

Depuis cet échange de polîtes^, la bonne harmonie ré^na entre les Européens et les insulaires. Ceux-ci trouvaient qu'ils n'y avaient rien gagné; les dragées dont lé parrain de leur île avait cru devoir accompagner son baptême, leur semblaient trop amères pour en chercher de nouvelles. En conséquence, les Hollandais visitèrent leur fie; la terre y était bien cultivée, les champs y étaient clos et distincts, et chaque

un

fttaiHe iKxapni mi hameau. Les habi** tations, formées do pieux fichés en terre et d'un mortier d'argile ou de limon 4 avec une couverture de chaume, étalent larges de huit ou dix pieds el longues de quarante à soixante.

lies naturels leur semblèrent Tifs, alertes, et d'une physionomie douce, soumise, agréable, modeste, presque timide : quelaues*uns étaient presque bbncs, mais la plupart avaient Je teint d'ua jaune foncé, et leur corps était couvert de dessins d'animaux et d'oiseaux.

Suivant la relation de la Décou- ' verte j ils préparaient leurs aliments dans des pots de terre; ce qui, si le fait est vrai , annoncerait une industrie asses avancée.

Quant aux femmes, les Européens les trouvèrent passablement jolies, et ils en éprouvèrent toutes sortes de prévenances.

Les idoles de Yaîhou étaient des statues colossales taillées dans la pierre, avant quelque configuration humaine, el environnées d'une aire pavée en pierres blanches. Les naturels ne les re^^aient qu*avec une profonde vénération, et se tenaient en foule et assidûment auprès d'elles; parmi eux on distineoait divers personnages ayant des boudes d'oreilles, la tête rasée, et un bonnet de plumes noires et blanches, et que l'amiral Roggeween a cru être leurs prêtres.

Le navigateur hollandais ne put faire que de courtes observations sur Vaîhou , d'où il fut forcé de partir le lendemain de crainte d'un vent douest.

Depuis cette époque aucun Européen n'avait visité cette Ile, lorsque Cook sy arrêta huit jours au mois de mars 1774 i et y recueillit facilement toutes les notions qu'il pouvait désirer. Les naturels, instruits par une triste expérience de ce que coûtait la guerre avec les Euro|>éens, ne s'opposèrent pas eette fois à leur visite.

Ils y trouvèrent partout les hommes beaucoup plus nombreux que les femmes, et cette disproportion les frappa même tellement, que, selon Forster, oe sexe aurait été graduellement en décroissant. U est probable qu'elles se ca-

diaient. Cette erreur hil en fit commet* tre sans doute une autre dans révalua-* tion de la population , dont il n'a porté le chiffre qu'à neuf mille Ames. Un Taïtien, nommé Hidl-Hidi (OEdidée), qu'ils avaient à boni, servit d'inter-

{irète aux Anglais et facilita un peu eurs rapports avec les insulaires, dans le langage desquels Forster a remar-

3ué quelque ressemblance avec un ialecte de la langue des habitants de Taïti. Selon Cook , ils appelaient leur tle Teapi, et selon Forster ils rappelaient A afAof^, qui est en effet son véritable nom. Ils vivaient alors sous la direction d'un chef nommé Tohi-Taï, dont le pouvoir très-restreint consistait à donner plutôt des conseils que des ordres.

Les hommes étaient tatoués de la tête aux pieds; les femmes l'étaient beaucoup moins, mais les deux sexes avaient le corps recouvert d'une couleur rouge ou blanche. Les hommes n'avaient ordinairement pour vêtement qu'un tablier court attaché autour des reins au moyen d'une corde; d'autres, et en général les femmes, étaient revêtus d'une grande pièce d'étoffe qui leur enveloppait tout le corps, et avaient les jambes con vertes d'une pièce plus petite. Çà et là se rencontraient des hommes ayant une sorte de diadème garni de plumes sur la tiHe; les femmes portaient un bonnet en paille et pointu par le haut ; tous avaient les lobes des oreilles extrêmement allongés , parfois jusqu'à deux ou trois pouces de longueur, et ornés ordinairement de touffes de duvet blanc, de ^ plumes et d'anneaux de diverses substances.

Leurs cases, dont la porte était si basse qu'on n'y entrait qu'en rampantj étaient de véritables chenils de la lar-

§eur de six à huit pieds et de la hauteur e cinq ou six. Elles 'consistaient en des bâtons fichés en terre à quelaue distance les uns des autres, recourbés ensemble à Jeur sommet pour former la charpente, et recouverts en feuilles de chaume. Comme on leur interdit l'entrée de plusieurs autres, construites en terre et recouvertes en pierres, ila

supposèrent que c'étaient des tombeaux.

Rien ne saurait donner une idée exacte des singuliers monuments qui existaient naguère à Vaïhou, et que les Hollandais avaient pris pour des idoles. Cook les examma avec soin sur plusieurs points de l'Ile. C'étaient des effigies ayant des yeux en ellipse placés en travers de la tête, un nez sans front, un cou très -court, des oreilles interminables, des cheveux roi- * des et droits , des épaules à neine indiquées, et au-dessus de ce ouste un appendice en pierre de la forme la plus bizarre, et ayant quelque ressemblance avec le psenih^ coiffure des dieux égyptiens ( voyez pi. 171 ). Tel était le genre de ces monuments élevés à la mémoire des plus crands hommes du pays. Les statues étaient hautes tantôt de dix , tantôt de quinze, tantôt de vingt pieds, et souvent le tiers de ces statues n'était formé que d'un bonnet cylindrique dont le diamètre avait quatre h cinq pieds. Les naturels en interdisaient toujours l'approche aux Anglais. Ils donnaient communément à ces statues les noms de Tomo-Aîj Tomo-Éri, HouhoUy Maraheina , Ouma-JUva . ff^napou , sans doute les noms des chefs auxquels ils étaient consacrés, et ils les confondaient tous sous la dénomination de Arufa-TahoUy qui signiOait peut-être monuments consacres ou qu'on doit révérer. Aujourd'hui les habitants ne construisent que de simples mausolées en pierre en l'honneur des morts. Les monuments vus par Cook étaient trèsanciens, et il est à supposer que la décadence de rile a empêché les habitants d'entreprendre clés travaux gigantesques de ce eenre.

Forster trouva rîle Vaïhou généralement couverte de pierres brunes, noires et rougeâtres, de nature spongieuse et d'origine évidemment volcanique. Des touffes de feuilles extrêmement glissantes étaient les seules preuves de sa végétation. Parfois, se présentait un sol de tuf ferrugineux, où la rodie était si compacte qu'il n'y germait ni herbes , ni plantes. Elle

lui parut peu susceptible de fertilité.

Bien qu'il rapporte que les natureb avaient des pirogues , il ne rencontra pas un arbre, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à quelques tiges d'JUhiscus populneusy chétif arbrisseau d'un bois blanc et cassant , et dont la feuille ressemble à celle du frêne ^ ou bien à des mûriers à papier, dont les Insulaires tiraient parti pour faire leurs étoffes , et à une espèce de mimosa au bois rouge, dur et ptsant, maïs dont la tige tortue, rabougrie, épaisse de trois pouces , atteint rarement plus de sept piiHls de hauteur. Il est donc trèsprobable que les observations du sa- Tant Forster furent incomplètes.

Les oiseaux étaient peu nombreux et la pêche peu abondante dans ces parages; les poules étaient le seul animal domestique de If le, mais elles étaient rares, petites et maigre. Les Anglais présumèrent que les habitants se nourrissaient de rats. Leurs plantations consistaient en ignames, en patates, en citrouilles, en bananiers, en cannes à sucre et eu une espèce de solanum ou morelle. Quoique dépourvus d'eau, ils les entretenaient trèsbien. Il n'y avait dans l'île ni torrent, ni ruisseau , ni source , et ils se contentaient, pour boire, de Peau fétide qu'ils puisaient dans une mare.

Après laPérouse, piusieuirs marins aventuriers se permirent toutes sortes de violences a l'égard des habitants de cette île. Le schooner le Man^j de Kew-London , qui péchait des phoques sur nie Mas-a-FuerOj dont les fourrures se vendent très -bien à Clinton , alla recruter des matelots à Vaïhou. Ces hommes, enlevés de force, se jetèrent à la mer, et les nventuriers n'amenèrent que des femmes à Mas-a- Fuero. D'autres descentes excitèrent une indignation générale parmi les indigènes, et tous les baleiniers qui s'y présentèrent depuis , furent , avec rafson , fort mal accueillis.

C'est ainsi que Kotzebûe , qui ignorait ces Uistes motifs d'irritation oontre les Européens, tomba dans une sorte de guet-apens, quand il eut mouillé, le 2$ mars 1816, devant Val-

OCÉANIE-

boti, avec son petit navire le ifurick. A. son arrivée , les naturels lai avaient fait le plus cordial accueil, lui offrant des présents , échangeant qael<^ues productions de rtle pour de petits morceaux de fer; mais quand les Russes voulurent débarquer, iis les cernèrent et les volèrent indignement. Ils les assaillirent d'une grêle de pierres, et les forcèrent de se rembarquer. Kotzébùe ne put donc pas observer Vaîhou; seulement il remarqua que les statues avaient été renversiées de leurs piédestaux.

Voici , du reste , de quelle manière Choris, dessinateur de Texpédition, fait le récit de Texpédition du Rurick :

« Le 16 mars, de bon matin, nous eûmes connaissance de Tlle de Pâques, .ou Vaïhou. On voyait sur la côte septentrionale des espaces qui avaient Pair d'être couverts d arbres, mais ce n'étaient probablement que des bananiers.

Bientôt on aperçut, à Taide des lunettes d^approcne,* les monuments dont Cook et la Pérouse ont parlé; ensuite on découvrit de la fumée dans plusieurs endroits. Nous marchions lentement, de sorte que nous n'atteignîmes qu'à midi la baie de Cook.

« Deux pirogues chétives, pourvues de balanciers , et portant chacune deux hommes , s'avancèrent vers nous. Les hommes nous faisaient des signes et poussaient des cris en montrant la terre , et tenant des fliets de pèche à la main. Malgré toutes nos invitations, ils refusèrent de s'approcher, et bientôt ils rebroussèrent chemin.

« On envoya aussitôt un canot pour sonder la baie et trouver un mouillage. Les insulaires étaient rassemblés en foule sur le rivage. Un grand nombre se jetèrent à la nage , et apportèrent des bananes , des ignames , des cannes à sucre, qu'ils échangèrent contre du fer; ils ne faisaient pas grand cas des bagatelles qu'on leur offrait. Un insulaire, après avoir reçu des ciseaux, qui étaient le prix des bananes qu'il tenait à la main , se mit a fuir sans avoir livré sa denrée ; on l'appela inutilement. Ses camarades, qui entouraient le canot, semblaient se moquer de nos

gens, de wrte que TofOeier qui commandait l'embarcation fut ennn obligé de tirer à olomb sur le fuyard. Celuici jeta les fruits , et se hâta de gagner la terre ; ses camarades le suivirent.

« L'aspect de Tlle était assez aride ; toutefois elle nous parut moins misérable qu'à Cook et à la Pérouse. Toutes les pentes des hauteurs étaient partagées en champs plantés de différents végétaux, dont les nuances variées produisaient un effet très-agréa* ble; sans doute ils doiventaux bienfaits de l'expédition française, commandée par la Pérouse, plusieurs plantes utiles qu'ils cultivent aujourd'hui.

« On apercevait de tous côtés des hommes qui couraient au rivage; la plupart étaient nus ; il y en avait cependant quelques-uns qui portaient des espèces dfe manteaux jaunes et blancs de différentes dimensions.

« Dès que nous eûmes laissé tomber Tancre, deux canots, montés par vingtdeux hommes bien armés, se dirigèrent vers la terre. Nous nous en approchions, iors(]ue les insulaires se mirent à nous jeter des pierres; les uns criaient, les autres nous faisaient des gestes menaçants. Le rivage était couvert au moins de six cents hommes, gui avaient l'air de vouloir s'opposer à notre débarquement. On tira quelques coups de fusil à poudre; alors on en vît un grand nombre se réfugier derrière les rochers; le bruit passé, quand ils reconnurent n'avoir point de mal, ils sortirent de leur cachette, en riant et se moquant de nous.

«I On ne pouvait pas raisonnablement se venger oes plaisanteries de ces grands enfants; mais comme on avait le plus

§rand désir de communiquer avec eux, fallut, puisqu'ils nous refusaient de nous laisser aller chez eux , tâcher de les attirer à nous. On leur montra donc des outils de fer. Les plus hardis se jetèrent à l'eau , nous apportèrent des fruits ; cependant ils ne cessaient pas de montrer de la crainte. Enfin , quand ils virent qu'on leur payait bien leurs fruits, ils échangèrent contre notre fer des filets et un petit |)oulet. Leur provision épuisée, ils retournèrent à terre.

Nous leur fîmes signe de s'éloifçner du rivage. Ils nous comprirent tres-blea, et nous débarquâraes.Toutefois, comme il était évident que ce peuple n avait pas de bonnes dispositions pour nous, nous restâmes à peine cinq minutes à terre. D'ailleurs le ressac était trop fort , et nos canots auraient couru des dangers.

« Nous ne vîmes pas sur le rivage de la baie les statues dont parlent les voyageurs qui nous ont précédés dans cette lie, et, à l'exception d'un bâtiment haut de sept pieds , construit en petites pierres, et dans lequel on pouvait entrer en rampant^ par une ouverture pratiquée sur le coté, nous n'aperçûmes rien de remarquable, et rien ne nous indiqua que ce fût une habitation humaine. A droite du lieu du débarauement , et à deux cents pas environ au bord de la mer, s'élevaient un grand nombre de piliers hauts de trois à quatre pieds, construits d'une seule pierre, et surmontés d'une dalle de - couleur blanche.

n Parmi la foule des insulaires qui avaient couvert le rivage, et dont le nombre s'élevait à peu près à neuf cents , nous ne distinguâmes que deux fenmies. Un seul homme avait uùe massue en forme de spatule et ornée de ciselures.

« Il était inutile de s'obstiner à visiter cette Ile malgré la volonté des liabitants ; en conséquence on lit voile au coucher du soleil. »

Depuis Kotzebùe, il n'y a guère que Beechey qui ait donné de nouveaux renseignements sur Tile Vaïliou , bien oue son débarquement n'ait pas eu plus de succès que celui que nous venons de raconter. Il la visita en 1826, en longe^int de près la partie septentrionale, imparfaitement reconnue par ses devanciers, et en observant sa charpente avec plus d'attention. Il remarqua des cratères éteints et recouverts de verdure, excepté un seul vers la pointe nord-est.

Une grande aridité régnait sur les coteaux, et les vallons lui parurent mal cultivés. Il distingua dans l'un de ces YldUous un moraî avec ses quatre idoles

sur une plate-fonne , quekiieg graafo cases environnées de quelques petites cases souterraines (voy. pi, 1 72), el on grand enclos en pierres surmonté d'au* très pierres blandiies, à demi cadiées par des bananiers. Pendant tout cet examen autour de l'île, Beechev avait vu une foule de naturels, dont les uni étaient nus et ne portaient que le maro, et les autres avaient un manteau jeté sur l'épaule, décrire en petit in même ligne que lui , en le suivant œatinuei' lement à terre jusqu'au mouillage de Cook , où il envoya deux canots bien armés pour établir les communications avec eux. Ils furent accueillis avec les mêmes dispositions amicales dont on avait usé vis-à-vis Kotzebùe ; les naturels accoururent à la nage avec Heurt femmes et des provisions à échanger.

Les canots n'étaient pas encore à terre , lorsqu'un de ces insulaires, apportant sa fille sur ses épaules, la lança au milieu des Anglais, en la recommandant bien à leur attention. Cette jeune personne était des plus gracieuses; die avait de beaux yeux noirs , et des cheveux d'ébène flottaient sur ses épaules. Ainsi ^ue les autres femmes , die était tatouée au-dessous des souralset depuis la ceinture jusqu'au genou , de sorte que de loin on croyait que c'était un vêtement qui couvrait cette partie de son corps. Cette charmante créature n'était pas dépourvue du défaut qui caractérisait ses compatriotes; car aussitôt qu'elle fut près des Anglais, elle s'empara sans façon de Thabit d'un officier, et s'en drapa à son goât.

A peine les Anglais fureot-ils débarqués qu'ils s'aperçurent, un peu tara, du guet-apens dans lequd ils s'étaient jetés; les naturels les assaiilireot et les volèrent. Une lutte s'engagea « dans laquelle jouèrent les c&sae-teté, les dards , les pierres d'un côté, et tes fusils de l'autre. L'officier anglais se vit forcé de reculer vers la chaloupe , d'où il ordonna de faire feu: le chef qui avait soulevé r£tte lutte fut tué le premier. L'officier jugea cependant ^ue , malgré cet avantage , la place n'était pas tenable, et regagna fe bâtiment, ramenant tous les hommes qui étai«nC

océauib.

avM lai, Vitesses de eou]» ée ]»erre8.

Les naturels, de leur cdté, avaient eu an homme tué , outre leur chef.

Beediey, dans son journal , a tracé le portrait de ces insulaires, qu'il croit avoir beaucoup d'analogie avec les habitants de Ja Nouvelle-Zeeland. Le portrait qu*fl en fait est assez avantageux. « C'est, dit-il, une belle race.

Tes femmes surtout , avec leur figure ovahi^ leurs traits réguliers, leur riront haut et uni, leurs dents superbes, leur oeil noir, petit et quelque peu enfoncé. La peau des naturels est un peu plus daîre que celle des Malais; la forme générale du corps est correcte; les membres, peu musciileux, accusent pourtant de l'agilité et de la vigueur; tes cheveux , d'un noir de jais, ne grisonnent que fort tard. » (Voy. pi. 169 et 170}.

n.E SALA.

L'tle Sala y Gomez tst un amas confus de rochers déserts. Elle nous paraît être la continuation de la chaîne de TarchipeJ Pomotou dont Ducie est l 'anneau intermédiaire. Elle fut décou- V erte , en 1 793 , par le navigateur espai^nol de oe nom. Un second Espagnol retrouva cette île en 1805; en 1816 Kotzebûe, et en 1826 Beechey la reconnurent à leur tour, et la rangèrent de très-urès. Située par 26» 28' de latitude suu et 107° 4 1 ' de longitude ouest, elle est la plus orientale des îles de la Polynésie.

Ijbs lies du groupe de Juan-Fe mandez, à l'orient de Sala, en sont éloignées d'environ 700 lieues, et appartieoueot au Chili (*).

ilVfiNTDRES D'UN IRLANDAIS.

Le lecteur lira avec plaisir les aventures d^un Irlandais, et son établissement dans un endroit nommé Pat, à l'est de l'île Charles, dans rarchipel

(*) L'île Juan-Fernandei fut le théâtre des aventures du matelot écossais A. Selkirk, que Daniel de Foe a illustrées sous le nom de Rohinson Crusoé. C'est aujourd'hai le lieu de déportation choisi par le gouw- ^ d« la républiqHe du Chili.

des Iles Gallapag06(*). Quoiqu'elles se soient passées en dehors de la Polynésie , elles n'en sont pas moins d'un grand intérêt en ce au*elles se sont passées dans une des Iles de la mer du Sud ou grand Océan , on océan PaciGque, et qu*elles peuvent expliquer l'origine de certaines variétés d'hommes : nous les tenons du brave capitaine Porter.

Un Irlandais, nommé Patrfk Wat^ kins, ayant déserté d'un navire anslais, lixa sa' résidence et se construisit une misérable hutte à un mille du lieu qui porte aujourd'hui son nom , dans une vallée qui contenait environ deux acres de terre susceptibles de culture , les seuls qui, peut-être, dans toute Tile fussent assez humides pour être cultivés. Là il parvint à faire pousser des pommes de terre et des citrouil'es en grande abondance, qu'il échangeait généralement contre de l'eau-de-vie , ou qu'il vendait pour de l'argent.

L'extérieur de cet homme était aussi repoussant que possible : des haillons cachait sa nudité, et il était couvert de vermine ; ses cheveux étaient rouges, sa barbe mêlée, sa peau horriblement brûlée par le soleil; enlin son aspect et toutes ses manières étaient si sauvages que nul ne pouvait le regarder sans être frappé d'horreur. Pendant plusieurs années, cet être misérable vécut seul dans cette île déserte, sans aucun autre désir apparent que celui de se procurer de Teau-de-vie en assez grande quantité pour se mettre dans un état d'ivresse complet; et alors , après qu'il s'était absenté de sa hutte pendant plusieurs jours, on le retrouvait tout à fait insensible, gisant à terre ou roulant sur les rochers des montagnes. Il paraissait être réduit au dernier degré de dégradation dont la nature humaine soit susceptible, et n'avoir de différence avec les tortues et les autres animaux de l'île que la méchanceté et une passion effrénée

Sour la boisson. Mais cet homme, si égradé et si misérable qu'il puisse p«-

(*) Ces iles dépendent géognphiqueswat d« la réptd>lique du Pérou*

rattre, ne fut cependant ni exempt d*ambition , ni incapable de se déterminer à une entreprise qui eât glacé de crainte le cœur de toute autre personne : il posséda même le talent de forcer plusieurs individus à le seconder dans son téméraire projet.

Il avait réussi à se rendre maître d*un vieux fusil, d'une certaine quantité de poudre et de quelques balles.

Ce fut sans doute la possession de cette arme qui éveilla son anibition :

il se regarda comme le souverain de nie, et bientôt il éprouva ledé^ir d'essayer de son autorité contre le premier être humain qui se trouverait sur son passage. Le hasard voulut que ce fût un noir commis à la garde d une chaloupe appartenant à un navire américain , qui avait relâché à la hauteur de nie pour s'y procurer des rafraîchissements. Patrick se rendit à l'endroit du rivaçe où avait touché la chaloupe, arme de son mousquet, qui était devenu son compagnon inséparable, et ordonna impérativement au noir de le suivre, et sur son refus, le tira deux fois avec son mousquet, qui, heureusement ne partit ni Tune ni Taùtre fois ; mais le nègre , intimidé , consentit à le suivre. Alors Patrick mit son mousquet sur son épaule, marchant devant, et, tandis qu'ils gravissaient ensemble les montagnes, il déclara Gèrement au noir qu'il était devenu son esclave, qu'il travaillerait désormais pour lui, et que la manière dont il serait traité, bonne ou mauvaise, dépendrait de sa conduite future. Au moment où ils allaient entrer dans un déG>é étroit, le noir, voyant ,ue Patrick n'était pas sur ses gardes, i saisit entre ses bras, le jeta à terre, lui attacha les mains sur le dos, et, le chargeant sur ses épaules, l'emporta vers la chaloupe, d'où il fut transporté à bord du vaisseau , lorsque les gens de l'équipage furent de retour. Un contrebandier anglais était alors aussi mouillé dans le havre : le capitaine condamna Patrick à être fouetté à bord des deux vaisseaux, sentence qui fut mise à exécution ; après quoi il tut reconduit à terre et emmenotté par

les Anglais. Us le forcèrent à leur £ijre connaître 4'endroit où il cachait quelques dollars que lui avait proauits la vente de ses pommes de terre et de ses citrouilles, et ils les lui prirent Mais, pendant qu'ils étaient occupés à détruire sa hutte et son jardin, k malheureux parvint à leur échapper, et se cacha parmi les rochers dans l'in* térieur de l'île, jusau'à ce que le vaisseau eût remis à la -wile. Alors il sortit de sa cachette, et, au moyen d'une vieille lime qu'il enfonça dans un arbre, se débarrassa de ses menottes.

Depuis , il médita une vengeance terrible , mais il cacha ses intentions. l>es vaisseaux venaient toujours relâcher à son île , et Patrick leur fournissait des léçumes; de temps à autre il réussissait, en administrant de fortes doses de sa liqueur favorite à quelques hommes de leurs équipages , et en les enivrant au point d'être tout à fait insensibles , à les cacher jusqu'à ce que leur vaisseau eût mis à la voile. Alors, comme ils se trouvaient entièrement sous sa dépendance, ils s'enrôlaient volontiers sous sa bannière, dévalaient ses esclaves, et lui-même était le plus absolu des tyrans. Par ce moyen, il se donna quatre compagnons , et fit ensuite tous ses efforts pour leur procurer des armes , mais mutriemeut. On suppose que son but était de surprendre quelque navire, d'en massacrer l'équipaîîe et de s'en emparer. Tandis que Patrick méditait son plan, deux bâtiments, l'un anglais et l'autre américain , touchèri;nt à l'Ile et s'adressèrent à lui pour des légumes. Il leur en promit la plus grande quantité, pourvu qu'ils envoyassent leurs chaloupes à son lico de d'ébaniuement, et que leurs gms vinssent les chercher jusqu'à son Jardin , alléguant que ses esclaves étaient depuis quelque temps devenus, si paresseux qu*il ne pouvait les faire travailler. Cette condition fut acceptée :

deux chaloupes partirent de chaque vaisseau, et vinrent aborder dans iTle.

Tous les marins qui les montaient se rendirent à l'habitation de Patrick; mais ils n'y trouvèrent ni Patrick, m un seul de ses gens : après avoir at-

OCÉANIE

fenda jusqu'à ce qae leur |)atienee se ffit épuisée , ils retournèrent au rivage, où ils ne virent plus aae les débris d'une des chaloupes qui était restée à terre. Les commandants des deux navires envoyèrent d'abord cbercher leurs matelots dans une embarcation; ensuite, redoutant quelque nouvelle fourberie, ils pensèrent que le plus sûr était d'ai baodoaner VUe au plus vite , laissant Patrick et ses complices tranquilles L possesseurs de la ch.iloupe volée. Mais f avant de lever l'ancre , ils mirent , dans un coffre qu'ils attachèrent sur . le rivage , une lettre dans laquelle toute rhtstoire était contée^ Cetite lettre fut trouvée par le capitaine Randal, mais seulement après qu'il eût envoyé sa chaloupe chercher des légumes vers le lieu de débarquement de Patrick ; et, comme on doit le penser, son inquiétude fut grande jusqu au retour de ses gens ; ils revinrent enfin, et rapportèrent une lettre de l'Irlandais trouvée dans sa hutte, et conçue dans les termes

suivants : « J'ai souvent demandé

à des capitaines de navires de me vendre une chaloupe ou de m'emmener hors de ce lieu, mais ils ont toujours refusé. Aujourd'hui que l'occasion se présente de m>mprer d'une chaloupe ,

j'en profite J ai longtemps tâché,

à force de travail et de souffrances, d'amasser une petite fortune qui me permit de vivre dans une certame aisance , mats j'ai été plusieurs fois volé et maltraité; en dernier lieu , par un capitaine anglais, qui n'a pointeuhôhte, outre l'affreux cnâtiiiient, qu'il m'a infligé,' de me voler environ 500' dollars Aujourd'hui 9 mai 1809, je

pars pour la iles Marquises ( Nouka- Hiva). Qù*on ne tue pas la vieille poule, elle couve .maintenant,' et ses ^petits doivent- bientôt cclore. » -

Patrick arriva, seul à Gduayaqouil dans sa ■ chaloupe découverte; ses compagnons de voyage périrent sans doute en chemin, faute d'eau , ou peutêtre les fit -il périr,' lorsqu'il s'aperçut que la provision' d'eau diminuait.

l)e Gouayaqouil il sé< rendit à Pavta, où il s'éprit d'amour pour une donzelle bornée , et obtint d'elle qu'elle

44* Livraison, (Ocbànib.) t. il.

voulût bien retourner avec lui dans son île, dont il lui peignit apparemment les beautés sous de brillantes couleurs; mais son extérieur sauvage le fit regarder par la police comme une personne suspecte, et, trouvé sous le tour de loch d'un petit bâtiment alors prêt à être lancé à la mer, soupçonné de mauvaises intentions, il fut mcarcéré.

Par suite de cette circonstance, dit Porter, l'tlede Charles, ainsi que le reste du groupe des Gallapagos, peut rester bien longtemps inhabitée. Cette réflexion nous conduit naturellement à envisager la question sur laquelle tant de conjectures ont été hasardées. Je ne hasarderai, moi , qu'un mot à ce sujet : les siècles passés peuvent avoir produit des hommes aussi entreprenants que Patrick, et des femmes aussi disposées que l'était son amante à les ac< compagner dans leurs aventureux voyages. Puis; lorsque nous considérons la race qui pourrait provenir de l'union d'un Irlandais à cheveux ro'uf^es avec une compagne à la peau cuivrée , il ne faut plus nous étonner des variétés innombrables de l'espèce humaine.

Si Patrick, sortant de prison, pouvait gagner avec sa belle son île chérie, peut-être quelque navigateur futur, un jour qu'on ne songera plus ni à lui ni aux Iles Gallapagos, surprendrait-il le monde par leur découverte et par les détails qu'il donnerait sur le peuple étrange par qui elles seraient probablement habitées. ' Vii la souche dont serait sorti ce peuple , il est vraisemblable qu'il aurait un trait de caractère commun à toits les naturels des îles de Tocéan Pacifique, une grande disposition' à s'approprier le nién d'autrui.

Cette circonstance pourrait faire confondre s6n*oHgine avec celles de tous les ' autres

CLASSIFICATION DES ILES TOUSOCAI .TAm, ET l>B TOUTES LES PARTIES DE LA. POLT-

NÉSIE.

Nous pensons que la manière de diviser la Polynésie en régions naturelles (et son immense extension exisè une classification qui en facilite la

connaissance), est de comprendre les îles Mariannes, notre archipel de Gaspar-Rico, le grand archipel des Carolines et ses dépendances, ainsi que celui que nous nommerons Méiano»

Polyn&ien, dans la Polynésie occi' dentale^ dont Tlle déjà célèbre d'Ualan serait le centre.

La Polynésie septentrionale se composerait de l'archipel de Uaouaî ou Sandwich, ainsi que du groupe de TV ashington, comme nousTavons déjà £iit.

Arrivé maintenant au centre de ces myriades d*îles, nous formerions la Polynésie centrale, de notre vaste archipel de Roggeween , de celui de Taïti et du groupe de Toubouaï , du groupe de Manaîa,de Tarciiipel de Samoa ou Hamoa, ou des Navigateurs, et de celui de Tonga ou des Amis.

La Polynésie orientale se composerait de 1 archipel de Nouka-Hiva ou des Marquises, du grand archipel de Pomoutou -et de ses dépendances, et des îles Vaîhou et Sala y Gomez, que nous avons nommées sporades océaniennes.

La Polynésie australe ou mériâio^ note comprendrait le groupe de K.ermadec et les lies de la Nou veOe-Zeeland, les plus grandes de cette division de rOcéanie, avec les îles Chatam, Tîle de r Antipode et Ffle Macquarie, et se terminerait parles deux Ilots l'Évéque et son Clerc.

POLTHÉSIB csimjaB.

Nous avons décrit en passant le vaste archipel de Roggeween, sur lequel nous avons fort peu de détails; nous avons du moins tait tous nos efforts pour fixer de la manière la plus exacte la position géographique de ses Iles, dont plusieurs sont très-douteuses, ou plutôt n'existent pas. Nous allons continuer notre tâche par la descriptioa des tles Toubouaï.

GROCPB DK toubouaï.

Nous comprendrons sous cette dé« nomination, à Texemple de notre sayant ami M. Balbi , les cinq Iles sui-

vantes : Toubooaî, Rouroutoo oa Ohiteroa, Rimetara, Vavitou ou Rafvavaî. et Routoui. Nous y ajouteroos celle de Broughton, si elle existe, car elle nous paraît au moins douteuse.

Ces îles sont hautes et situées au sud de l'archipel de Taîti , et se trouvent à de grandes distances les unes des autres. Leurs habitants ofi^ent beaucoup de ressemblance avec les Tajtieii#,

nji toubouaï.

Toubouaï. L'tlepriocipaledugroupe, et la seule qui ait un port, glt par 23* 24' de latitude sud, A par t5t* 41' de longitude ouest; y compris le brisant ^ui la cerne, elle n'a pas plus de quatre a cina milles de largeur, quoiqu'elle soit Qominée par de hautes collines boisées. On y mouille par cinq brasses de fond en dedans des récifs de la bande occidentale, et c'est sur cctt^ grève que se sont établis les habitants de file, au nombre de trois cents: cependant on y comptait jadis mille âmes. Cette tle marche lentement à la dépopulation, ainsi que les groupes voisins.

Les naturels sont vigoureux; ils ont la peau cuivrée. Quelques-uns sont nus, d'autres se drapent avec des étoffes blandies, d'autres ont des huîtres perlières tombant en collier sur leur poitrine.

On trouve à Toubooaî des cocotiers, l'arbre à pain, le bananier c^ autres arbres , du taro, des poules, et beaucoup de poisson.

Toubouaï fUt découverte par Gook en août 1777; il n'y mouilla point, mais il communioua avec les habitants qui vinrent dans des pirogues de trente pieds de long , montées chacune par sept ou huit hommes.

Après cet intrépide navigateur, pa* rurent à diverses reprises tes révoltés du BoufUy^ qui cherchèrent vainement à s'y établir.

Les missionnaires protestants Tinrent, en 1821, y prêcher la foi chrétienne, et après d'assez grandes dilUcultés, ils ont converti une partie des habitants.

Le capitaine Paulding y passa en

OGÉAKIE.

1826; la popnUtîûQ était encore par- • tagée entre les deux cultes. Il est probable qu'aujourd'hui la population entière a enobrassé Je christianisme,

▼Avrrou.

Vatitod ou RaîTava! a dousa on quinze roiiles de cireuit; elle est pla- [ eée par 7i'6(y de latitude sud, etoor I îâa* 12' de longitude ouest. Cette île , [ ¥ue à distance , parait être de moyenne ^ hauteur, fertile et boisée. Sa végétation est analogue à celle de Taîti. Sa population- était de trois mille flmes , mais une af&euse épidémie Ta réduite à sept cents.

Ce fut Oayaoffos , Espagnol , qui découTrit cette Ile Te 5 février 1776 , mais il n'y débarqua point. Les indigènes n'étaient point tatoués, et portaient des vêtements papyriformes comme ceux de Taltl. Ils avaient de belles armes et de belles pirogues. Gayangos les représenta comme des voleurs, tracassiers ^ turbulents; mais on doit se méfier du récit d'hommes qui n'ont vu d'un pays qœ quelques individus , et encore en passant* On ne peut juger des peuples qu'après avoir vécu queique temps avec eux et sur leurs terres. Broughton revit Vavitou en 1771.

En ISII, elle fut aperçue par Henry, qui s'en crut le découvreur. En 1822 , elle fut convertie à la foi calviniste par des néophytes taîtiens. Ces convertisaeurs polynésiens surpassèrent tous les travaux des missionnaires européens.

J amais on ne vit de succès aussi prompt et aussi complet.

Cette fJe est visitée de temps en temjas par des navires de commerce.

KOUaOCTQU.

Les missionnaires taîtiens ont également converti, en 1623, Ffle de RouBOUTOU, ou autrement Ohiteroa, découverte par Cook en 1769. Les productions et les habitants ne diffèrent guère des habitants et des productions de Vavitou. Rouroutou a en- ▼iron douze milles de circuit , et gît par 33* 27' de latitude sud, et 153"* 6' de longitude ouest.

RUIXTABl.

RncxTABA, découverte, en ISll, par Henry, resta oubliée jusau'en fS21, oà les missionnaires y abordèrent.

Cette mission sert de centre à tous les petits groupes environnants. Paulding la trouva entièrement chrétienne en 1626. Sa population est de trois cents habitants, vivant sur un sol extrêmement fertile. Llle est peu élevée, longue de trois milles sur trois de large, défendue par une ceinture de brisants, et située par 22* 28' de latitude sud, 154<» 22* de longitude ouest.

tUOV rSDPLâ D'OISBAUX 01 MOL

Au delà de Rimetara, par 21* 46' de latitude sud, et 167* 14' de longitude ouest, est un petit flot dont la base de corail est entourée de brisants, et a un mille de longueur sur 1800 pieds de largeur. Sa surfaoe est couverte de broussailles. Paulding, qui découvrit cet écueil en 1826, le trouva peuplé entièrement et uniquement u'oiseaux de mer ; la grève était couverte de leurs œufs , et ils ne se dérangeaient nullement devant les matelots, qui en firent une chasse abondante, sans autre peine que de se baisser.

Quant a l'Ile Routoui, elle n*est connue que par les rapports des naturels des autres lies.

ARGVIPBL DK TAITI C*}f

(■T H0« OTABin)

irOMni Auwx oBOEAiBjr n »k i.a mtaixL

TVB KTVOB4IQVS *9 »o|?V«9» 9P VAfVf*

Iiaissons les écueiis sans nombre, les terres de coraux, les bandes de sable et les lagons de l'archipel Pomotou, et les habitants incultes de ses rivages , pour les terres fertiles et rian-

(*) Nous dirons toujours Taiti et non OtahieL La lettre o, placée en télé du mot» signifie c'ett. Les premiers navigateurs questionnant les habiiaiiU sur le nom de leur ile, ceux-ci répondirent OTtâti, cW-à-dire, eett Taili.

tes, et les peuples aimables de Tarcbipel de la Société.

Des innombrables terres de la Polynésie, aucune n'est aussi connue que Taîti et les lies qui Tentourent comme de tendres soeurs. Elles ont fourni matière à plus d'écrits <]ue plusieurs États dePEurope. Leurs sites, leurs coutumes et leur histoire sont plus connus que rhistoire, les coutumes et les sites de TAibanie et de la Norwége, de l'Irlande et de la Sardaigne. Taîti , qu'un célèbre navigateur (*) avait nommé la nouvelie Cvthére, a reçu généralement le litre de Heine de i'hcean Pacifique y et ce titre, elle Ta mérité. Elle a inspiré à Rougainville, à Diderot, à Detille, à Cowper, à Ch.lteaubriand , à Victor Hugo, les tableaux les plus gracieux , les pages les plus éloquentes, ou les vers les plus touchants. Taïli semble être Ip patrie de Ponione , de Flore, de Comus , de Vénus et de Morphée.

Elle réalise toutes les plus séduisantes fictions de l'ancienne poésie grecque et latine.

A côté des prairies émai liées de jolies fleurs, auprès dès eaux des lagunes qu'oiAbi*age le peuplier pyramidal , entre des colonnades de palmiers qui balancent leurs chapiteaux dans les airs', et des forêts d'arbres à pain , qui déploient leurs tiges en forme de parasol, les torrents, se précipitant des pics . volcanisés, roulent en grondant sur des Irts de noir basalte ; de longues lianes, méfées de .fleurs, jettent des ponts naturels sur leurs rives, que tapissent \ès' hèliconlas purpurins, et dont les ravins hérissés de nautes fougères épineuses sont ombragés par la rose de Chine et le suave gardénia.

Ici, par une belle matinée, au milieu de la pompe du soleil tropical , le voyageur contemple la mer s'élevant tantôt comme un boa menaçant, tantôtcomme la foudre tonnant avec fracas; là, on admire une cascade mugissante, montant, tombant, remontant et retombant en montagnes écumantes. Ces merveilles d'une grande et imposante nature enivrent son imagination ; le

(*) BougainviUe.

soir le trouve encore immobile en ces lieux ; une immense pensée l'occupe tout entier , et il demande à tout ce qui l'entoure si ce nouveau monde est une nouvelle création des volcans , ou s'il est formé des ruines d'un ancien monde!

Dans ces bocages, Bougaînvîlle fut invité par un Xaïtien hospitalier à partager le gazon qui lui servait de siège. Le Taîtien lui adressa, ainsi qu'à ses compagnons, des paroles pleines d^affection, et que ses gestes rendaient plus touchantes. Il meUseséhantsaux sons d'une flOte , et ce cliant avait des charmes puissants sans doute, puisque l'illustre voyageur s'écria : « Cette scène charmante est digne du pinceau gracieux de Boucher ! »

Comment parler sans' enthousiasme de ces paysages enchanteurs, où l'on n'apercevait que le bonheur et la fécondité; où l'admiration changeait seulement d'objet; où les indigènes, insoucialits , naïfs et indolents , se livrarent ' habitueltem^Ut à la danse et à tJes. plàisanterres ; filles d'une innocenfe jorie'P-Ct'pënëànt Tamour de la nouveauté, le besoin de'con'naîtres^emparent de quelques-uns de ces hommes simples. Tantôt Otourou , brûlant du aésn* de visiter nos régions, s'embarque avec BougainviUe , et , au sein de la capitale de la France, ne tarde pas à regretter les verts bocages dèisa patrie; tantôt Hidi-Hidi (OKdidée) parcourt avec Cook des mers froides et orageuses, et revient dans l'Ile où il a reçu le jour , effrayer les amis de son enfance , en leur parlant de montagnes dont la ciine est couverte de neiges éternelles; tantôt Maï va visiter la métropole de TAngleterre, et à son retour partage entre ses compatriotes les plus chers les trésors que les Européens lui ont donnés pour enrichir le sol qui Ta. vu naître: heureux si, enivré plus tard à la coupe du pouvoir, il n'avait échangé ses vertus et la simplicité contre la tyrannie, la veneeance et la cruauté!

Le sévère Walîis retrace avec plaisir les charmes de la reine Obérea (*) , cette

O Son véntable nom éuit Pouria,

nouvelle Dîdon qu'il délaissa après un mois de transports mutuejs. Plus tard , Yaocouver ramène dans leur pays Rahina et TImarou, deux jeunes bieautés qu^une indigne trahison en avait arrachées , et le savant navigateur verse des larmes en ordonnant son départ, tant la recoooaissance de la belle Rahina a ému son cœur.

Le caractère des peuples insulaires se distingue par Torisinalité, Tamour de l'indépendance, ropmiâtreté, un

f&triotisme ^oîste et la h^ine envers étranger. Les insulaires de'cet archi- Ëont au contraire fêté constamment étrangers, et en sont devenus les sujets les plus soumis.

Aimables Taïtiens, vos coutumes ont été altérées par rétran;;er. Votre religion a fait place à la religion de Jésus; la société des arreoys n'offensera plus , il est vrai , Dieu et la nature; tous entendrez les douces paroles de rÉvangile dans des lieux où retentissaient les gémissements des victimes humaines et les cris des oiseaux de proie rassemblés autour de Tautel ensanglanté. Mais trop d'austérité a succède a vos fêtes et a vos plaisirs. Toutefois votre pays n*a pas changé : il n'était pas au pouvoir des hommes de détruire les charmes que la Providence lui a départis.

GÉOGRAPHIB.

Le groupe de TaTti se compose des Iles Maîtia,Taîti, Eiméo, Tabou-Éma-, nou , Wahîne, Raïatea , Tahaa , Bora- Bora,Toubaî, Maupiti, et de File basse Tatoua-Roa.

Il r^ne une grande confusion dans les diverses dénominations qui ont été imposées par les différents navigateurs à Taïti , la plus grande lie de ce groupe, etcellequi a donné son nom à Farchipel. Les uns ont compris cette Ile et toutes celles qui l'environnent sous le nom d'Iles de la Société; pour les autres, ce sont les Iles Géorgiennes. Les Anglais, dont le patriotisme, parfois trop exclusivement arbitraire, s'attache opiniâtrement à des futilités ainsi qu'à de graves questions d'intérêt na-

OGÉAISIE. 293

tional , ne peuvent encore renoncer à ces dénominîations, par lesquelles leurs navigateurs et leurs missionnaires désignèrent cet archipel, bien que le mérite de sa découverte ne leur appartienne pas. Plusieurs d'entre eux, et surtout les missionnaires , ont augmenté encore cette confusion, en n'appliquant les noms d'Iles de la Société qu'a rile Tatti et aux quatre ties adja- > centes , et d'Iles Géorgiennes aux fies occidentales. La question sera bien vite tranchée, si on veut s'en tenir à son véritable nom de Tafti. qui est celui par lequel les naturels aésignent Tarchipel et l'Ile principale.

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