PENCHANT AU VOL
Malgré ces qualités naturelles qu*on remarque dans le caractère des Taîtiens , l'on y observe aussi des vices dominants : celui du vol est le plus général. Mais il faut considérer aussi ^ue ces peuples , par les simples sentiments de la conscience naturelle , ont une connaissance du juste et de l'injuste, et qu'ils se condamnent euxmêmes lorsqu'ils font aux autres ce ?[u'ils ne voudraient pas qui leur fût ait. Il est plus que certain qu'ils sentent la force des obligations morales , et s'ils regardaient comme indifférentes les actions qu'on leur impute, ils ne seraient pas si fort agités, lorsqu'on leur démontre la fausseté de raccusation. On doit sans doute juger
(*) Histoire de rAmèrique.
de la vertu de ce peuple par la seule r^le fondamentale de la morale, et par la conformité de sa conduite à regard de ce qu'il croit être juste; mais on ne doit pas conclure que le vol suppose dans son caractère la même dépravation qu'on rencontrerait dans un Européen qui aurait commis cette action.
Les tentations des Taîtiens sont si fortes à la vue des objets qu'ils croient leur être utiles , que si ceux qui ont plus de connaissances, de meilleurs principes et de plus grands motifs de résister à l'appât d'une action avantageuse et malhonnête, en éprouvaient de pareilles, ils seraient regardés comme des hommes d'une probité rare, s'ils avaient le courage de les surmonter. En effet un Polynésien nous vole quelques couteaux de la valeur d'un sou, de la rassade (*) et des morceaux de verre brisés , mais il ne touche pas à des coffres remplis d'or et de bijoux; d'où l'on peut conclure que si les Taîtiens étaient portés au vol, îi n'était pas si méprisable parmi eux
Î|ue parmi nous. Un neuple qui satisait si aisément à ses besoins, et chez lequel les hommes de tous les rangs vivent de même, a peu de motifs de commettre des vols. Les maisons ouvertes, sans portes, sans grillages, sont des preuves bien sensibles de leur sécurité mutuelle. Nous étions plus blâmables qu'eux, puisque nous les exposions à des séductions trop fortes , en leur présentant des objets extrêmement utiles , à la vue desquels ils ne pouvaient résister. Ils semblaient (Tailleurs attacher peu d'importance à leurs larcins, peut-être parce qu'ils croyaient ne pas occasionner de grands dommages.
i DBS FEMMES EN GÉNÉRAL.
Le capitaine Cook , dans un de ses voyages à Taîti , rapporte un fait qui prouve la licence des femmes en général. Il dit qu'ayant fait monter sur
(*)On entend par rassade une petite qiian- Ulé de grains de verre pour faire des hraceleuet des colliers.
son vaisseau quelques naturels des deux sexes , il y eut une femme qui eut fort envie d'une paire de draps qu'elle vit sur un lit; et, sur le refus qre son conducteur lui en fit, elle insista , et lui promit en échange quelques faveurs : celui-ci ne les dédaigna pas, et, comme, dit le navigateur anglais , la victime approchaUde Pautel de Vhymen, le vaisseau touclia (*). Cet événement imprévu dut interrompre ia solennité. Au reste, cette //cence existe dans unegrandepartiederOcéanieetde l'Afrique. « Danscenombreinfinid'tles (la Polynésie), dit Montesquieu, divisées en une inGnité de petits États , où il n'y a que des misérables qui pillent, et des misérables qui sont pilles , ceux qu'on appelle des grands n'ont que de très-petits moyens; ceux qu'on appelle des gens riches n*ont que leur subsistance. La clôture des teinmes n'y peut être 9ssez exacte pour contenir la corruption des mœurs qui y est inconcevable. C'est là que Von voit jusqu'à auel point les vices du climat , laissés ans une grande liberté, peuvent porter le désordre; c^est là que la nature a une force , et la pudeur une faiblesse (lue l'on ne peut comprendre; il semble que dans ces pavs-ià les deux sexes perdent jusqu'à leurs propres lois. En Guinée , quand les femmes rencontraient un homme , elles le saisissaient et le menaçaient de le dénoncer à leur mari, s'il les méprisait
Elles se elissaient dans le lit d'un homme, elles le réveillaient, et, s'il les refusait , elles le menaçaient de se laisser prendre sur le fait.*»
Il est certain que les indigènes de Taîti ne paraissaient pas regarder la continence comme une vertu. Les Taîtien* nés vendaient leurs faveurs aux étrangers librement, avant l'introduction du christianisme ; leurs oères et leurs frères les amenaient même souvent euxmêmes , afin de traiter sur cet article. Ils connaissaient cependant le {>nx de la beauté , et la valeur du snaire que Ton demandait pour la jouissance d'une femme, était toujours pro-
(•) Cook , 1. I , p. 3o5.
OCÉANIE
portionnelle à ses charmes. Ce n'était pas l'usage, à Taîti , que les hommes , uniquement occupés de la pécbe et de la guerre , laissassent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture , comme chez les Hurons, et tant d'autres peuples; une demi-oisiveté dans ces climats était le partage des femmes, et le soin de plaire aux hommes était leur plus sérieuse occupation (*)•
UCXNCB DBS FnXBS.
Dans nos climats et dans beaucoup d'autres , on retient les ûlles par une éducation analogue aux usages. On a soin d'écarter de leur esprit toutes les idées qui tiennent à l'amour. Il arrivait prâisément à Taîti tout le contraire. Les jeunes filles dansaient entre elles, et y prenaient des positions et des gestes extrêmement lascifs , aux-
Î|uels on accoutumait les enfants dès e bas âge. Cette danse était accompagnée de chants qui exprimaient encore plus clairement la lubricité. Ces amusements , permis à une jeune GUe , lui étaient interdits dès le moment qu'elle était devenue mère; car elle pouvait chaque jour mettre en pratique et réaliser les symboles de la danse. D'après cela, on ne peut pas supposer que ces peuples aient estimé beaucoup la chasteté. L'inGdélité conjugale, même dans la femme, n'était punie que par quelques parolesdures et par que^ues coups légers.
Montesquieu rend , en peu de mots, raison de ce désordre apparent. Dans les climats du Nord , dit-il , à peine le physique de l'amour a-t-il la torce de se rendre bien sensible. Dans les climats tempérés, l'amour, accompagné de mille accessoires , se rend agréable par des choses qui d'abord semblent être lui-même , et ne sont pas encore lui; et dans les climats plus chauds , on aime Tamour pour lui-même, il est la cause unique du bonheur , il est la vie.
« A mesure que nous approchions de
(*) BougUDville, t. II, p. So.
Taîti , dit Boogainville , les insulaires avaient environné les navires. L*affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, que nous edmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu cfe la foule et du bruit. Tous venaient en criant tayo, qui veut dire ami y et en nous donnant mille témoî-
§ nages d'amitié. Tous demandaient es clous et des pendants d'oreilles; les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l'agrément de la figure, au plus grand nombre de nos Européennes; et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues , car les hommes 'et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient oté la pagne dont ordinairement elles s'enveloppent. Elles nous firent d'abord , de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrait quelque embarras; soit que la nature ait partout embelli le sexe d'une timidité ingénue , soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l'âge d'or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu'elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncèrent bientôt clairement; ils nous pressaient de choisir une ftmme , de la suivre à terre , et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande, comment retenir au travail quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mots n'avaient point vu de femmes? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre , il entra à bord une jeune fille , qui vint sur le gaillard d'arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan ; cette écoutille était ouverte pour donner de l'air à ceux qui viraient ; la jeune fille laissa tomber négligemment une pagne qui la couvrait , et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s'empressaient pour parvenir à l'écoutille , et jamais cabestan ne ifut viré avec une pareille activité.
« Moi soins réussirent dépendant à oonteoir ces hommes ensorcelés; le moins difficile n^avait pas été de se contenir soi-même. Un seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le moyen de s'écbapper, nous revint bientôt plus mort que Wf. A peine eut-il mis pied à terre avec la belle qu'il avait choisie , qu'il se vit entouré par une foule dinsulaires qui le déshabillèrent dans un instant, et le mirent nu de la tête aux pieds. Il le crut perdu mille fols, ne sachant OÙ aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en tumulte toutes les parties de son corps. Après ravoir bien considéré, ils lui rendirent ses pabits, remirent dans ses poches tout ce qu'ils en avaient tiré , et firent approcher la fille, en le pressant de conienter les désirs qui l'avaient amené à terre avec elle : ce fut en vain. Il fallut que les insulaires ramenassent à boni le pauvre cuisinier, qui me dit que j'aurais beau le réprimander, mais que je ne lui ferais jamais autant de peur qu'il venait d'en avoir à terre. »
Les Taîtiens faisaient de l'union des deux sexes l'objet d*une cérémonie pu« blique. Plusieurs peuples anciens onteu l'idée bizarre d'obliger les jeunes filles à immoler en honneur d'une divinité, et par une sorte de prostitution sacrée, ce trésor de la virginité, qui, aux yeux des Européens et de la plupart des peuples I constitue la dot la plus précieuse.
JBIJKBS FIIXBS PROSTITUÉBS PAS DBVOIK CBfiZ LES PEUPLES Alt CURS BT HOOBRJIBS.
Les Babyloniennes , les plus riches comme les plus fiauvres, se livraient, par devoir religieux, aux étrangers dans le temple de M^litta. Les Phéniciens paraissent avoir eu des fêtes religieuses, desquelles laprostitution des femmes de tout rang faisait partie. A Hiéropolis, la déesse Atargaté reçut jusau'au temps de Constantin ce ^ence oe culte, dont il reste de nos jours des traces dans l'usage adopté dans quelques villages de supplier les voyageurs de jouir des femmes et des
filles de l'endroit. Chez les Arméniens, les familles les plusdistinguéiM livraiénl leurs filles au même culte dans le teniple d'Anaîtis, et c'était même un moyen de les marier honorablement. Il est probable que les nations modernes, chez ^ui la virginité est proscrite par les lois et les mœurs, attachent à cette idée quelques superstitions inconnues.
Les indigènes nonchrétiens des fies Philippines ont des fonctionnaires publics chargés de déflorer les viciées avant Je mariage , et s'il e^t vrai oue chez les naturels du Brésil et sur la côte d'Or il existe un usage de ne iâmais marier une fille vierge, peut-on chercher la cause dé ces sinsuliéres coïncidences ailleurs que dans I idée d'un sacrifice agréable à quelque divinité? Il est prouvé, à l'é-
{;ard des Taîtiens, qu'ils faisaient de 'union des deux sexes l'objet d'une cérémonie publique dont la description égave les voyages du capitaine Cook.
Nous trouvons même dans Marco Polo, le premier des voyageurs modernes, une description naïve et détaillée de ce même usace singulier chez les Tibétains ; description oui confirme; et éclafrcit admirablement les rapports d'Hérodote, qui ont été légèrementxévoqués en doute par Voltaire.
«Une coutume honteuse, dit-H, « règne parmi les habitants de cette «contrée : ils ne veulent pas pour «tout au monde épouser une fille « vierge; mais ils exigent qu'elles aient < auparavant eu commerce avec l'autra «sexe; re^ti<e«^, disent-ils, agréa" « 6/e à leurs diviniiéi. » Mous devons à la bonne foi de dire que les manuscrits A et C du grand voyaeeUr Marco Polo, que possède la Bibliotlièqueroyale de Paris , n'out pas la phrase soulignée. Le premier, à la date de 1398, dit :
£t hiû tm teil cosUtme de marier famés qe vos dirai. Il est wÀr qe md home ne preneroU une pitcelle à famé por rien dou monde y et dient qeiee na vaillent rien se elles ne sont ures et costumes comaint homes.
Le manuscrit C (en bas latin) dit :
Gens iliius eor^ract» habet matam consuetudinemy quia hab&fU taies mares maritandi /eminas, qlâa mtlius
potest acdpere aHqvam t>irffinem fn uxorem vro Mo mfindo, et eUcunt quod nikil valet niH sU consuetn siare cum mxdtis hominibvs.
. En conséquence, lorsqu'il arrivait une caravane de marchands , les vieilles femmes , tant des cliflteaux que des cabanes, conduisaient leurs filles dans les rues et sous les tentes des marchands, et les faisaient coucher dans le lit de ces royazeuTs; elles se disputaient la préférence, et chacune suppliait le voyapeur d'ao;réer sa fille, et de la garder avec lui aussi longtemps qu'il resterait dans leur pays. Lors de leur départ , ils les rendaient, à leurs mères, et n'osaient jamais les emmener avec eux; mais lis leur donnaient ouelques légers présents ou Joujoux. Le manuscrit A dit : Kt puis quant les hO' mes oui faictà lor rolunté de Ips, et i/s se vêlent partir^ adonc arfent que dnne a cete famé a cui il a ieuy attcune ioie ou aucUn seign por ce le (fue puisse mnnstrer quant cUe se vient a marier qele a eu amant.
Plus lo'n les présents donnés par les marchands sont nommés signaus.
Le manuscrit C dit : Et qvando mer* caforjam fedtfactum suum, oppoT" fet quot det is aliqidd gaudiolum sive jocale^ ad hoc tU possU osfendere quod aliquis hahidtfacere secum.
Les traductions par Pepinus ^l Bononia emploient également les mots gaudiola et jocalia^ que la jeune fille rapportait ch^z elle. « Celles qui , dans la suite, étaient destinées au mariage , portaient ces joujoux autour du cou, et celle qui en possédait le plus i^-and nombre était considérée comme avant paru la plus aimable; par conséquent elle était la plus estimée par les jeunes gens qui cherchaient des épouses. Elle ne pouvait apporter à son mari une dot plus airréahle qii'u ne quantité de semblables présents. Lors de ses noces, elle les déployait aux yeux de l'assemblée, et il (le»mâri) les regardait comme une preuve que leurs idoles ont rendu sa femme aimable aux yeux des hommes. Mais à Favenir personne n'osait avoir commerce avec elle» puisqu'elle était
femme mariée, et eette règle n*était
famais violée.
Nous sommes surprisque ce récit ait pu laisser des doutes dans Tesprit du savant M. Marsden, éditeur anglais de Polo , voyageur si longtemps méconiia et calomnié, et qu'il a traduit et oommenté en anglais d'après la traduction italienne (*).1I veut absolument quecette coutume ait pris son origine dans une sordide spéculation, et le texte qu'il a suivi dit pourtantexpressémenteti deux reprises que c'était une coutume fondée sur la religion; et que les présents, donnés en simples souvenirs , étaient de petits cbjets qu'on pouvait suspendre à son cou. Nous pensons donc, malgré l'autorité de M. Mârsden, qae l'intérêt n'était pour rien dans cette coutume bi/arre, et qu'elle était , du moins originairement, fondée sur quelque superstition aujourd'hui inconnue.
Nous proposerons une conjecture à ce sujet. Les caravanes de voyageurs dont parle ici Marc Paul n'étaient pcut-nre que des troupes de gosseins^ ou pénitents indiens , et les présents qu'ils laissaient à leurs compagnes tibétaines n'étaient que des amulettes, des talismans , des grains de chapelet (**). Encore aujourd'hui les femmes hindoues se livrent à des superstitions de ce genre.