PROPHÈTES
Le 23 août 1777, tandis que les vaisseaux de Cook démarraient de la baie d'Oîtipeha, ce capitaine descendit à terre avec Mai, afin de prendre congé du chef Wahiadoua. Ils causaient avec lui, lorsque l'un de ces enthousiastes fanatiques, qu'ils appelaient atouas^ parce qu*ils les croyaient remplis de l'esprit oe la Divinité, vint se placer devant eux. Les paroles , la démarche et le maintien de ce prophète annonçaient un fou; uite quantité considérable de feuilles de bananier enveloppaient ses reins , et composaient tout son vêtement ; il parlait a voix basse, et d'un ton si criard qu'il était difficile de l'entendre; néanmoins Mai, ^ui prétendait le comprendre parfaitement , dit au capitaine que le prophète conseillait au jeune prince de ne pas le suivre à Matavaï, ainsi qu'il en avait le désir, et que d'ailleurs les vaisseaux n'atteindraient pas Matavaï ce jour-là. Les apparences favorisaient sa prédiction, car il n'y avait pas un souule de vent ; mais il se trompa. Pendant qu'il pérorait, il survint une ondée de pluie très-forte, qui obligea tout le monde à chercher un asile. Quant à Tatoua , l'orage ne parut point l'affecter; il continua à brailler autour des Anglais , l'espace d'environ une demi-heure, et se retira.
Personne ne fit attention a ses propos,
(*) On donnait quelquefois ce nom aa lieu où le corps était gartJé.
et les gens du pa]^ m moquèrent beau* coup de ses extravagances. Cook demanda à Wahiadoua ce que c'était ^u'un pareil original, s*il était de ia âaise des ariis ou de celie des téou* téous. Le chef lui apprit qu'il était
eaia éno, c'est-à-dire, un méchant »mme. Malgré la mauvaise opinion 3u'on avait de ce prophète, malgré le édain qu'on lui témoignait, la superstition maîtrisait les insulaires, au point qu'ils ne doutaient pas aue les insensés de cette espèce possédassent l'esprit de la divinité; erreur assez commune dans toutes les parties de l'Orient. Mai paraissait bien instruit sur cette matière; il assura que durant leur accès , ils ne connaissaient personne , pas même leurs amis; que s'ils avaient des richesses, ils les distribuaient au public, à moins qu'on n'eOt soin de leur en ôter les moyens ; que lorsqu'ils reprenaient leur raison , ils demandaient ce qu'étaient devenues ies choses dont ils s'étaient dépouillés, et qu'ils ne semblaient pas conserver le moindre souvenir de ce qui s'était passé pendant leur accès. Ces hommes offraient quelaue ressemblance avec les derviches et les fakirs.
C&OTAirCBS RBUanCSES.
Les TaTtîens s'imaginaient que tout ce qui existe dans l'univers provient originairement de l'union de deux êtres. Ils donnaient à la divinité suprême, un de ces deux êtres , le nom de Taroataihetonnou ; ils appelaient Tepapa l'autre, qu'ils croyaient avoir été un rocher. Ils étaient censés engendrer concurremment et par jonction les mois et les jours. Ces msulaires supposaient que le soleil et la lune, qui sont des dieux, on< également engendré une certaine aunntité d'étoiles, et qu'elles se sont multipliées d'el'es-mêmes. Ils avaient le même système par rapport aux planètes. Ils supposaient que les éclipses étaient le temps de leur copulation. Ils étaient dans la persuasion que la nlus grande partie de la terre est placée à une grande distance de l'orient de leur lie,
qui a été détachée du continent, tandis que la divinité la traînait vers la mer, avant de s'être décidée sur la forme et l'aspect qu'elledevait lui faire prendre. Ils croyaient aussi qu'il y avait une race inférieure de dieux, qu'ils nommaient atouiis; ils leur attribuaient Ja formation du premier homme. Ils les croyaient mâles et femelles ; car ils prétendaient encore que ce premier homme , entraîné par J'iostmct universel à propager son espèce, n'ayant pas d'autre femelle que sa mère, en eut une fille, et que, s* unissant avec cette fille , il donna naissance à plusieurs enfants qui se multiplièrent pour peupler le monde. Maoïwe, qui est le dieu des tremblements de terre, était le sujet de leur offrande au commencement de leurs repas, et ils mettaient à l'écart quelques mets préparés pour lui. Tano est le dieu auquel ils ad ressaient le plus souvent leurs prières, parce que, selon leurs croyances, c'est celui qui prend une plus grande part aux affaires des humains. Ces peuples, en admettant que l'âme est immortelle, admettaient en même temps deux états de différents degrés ne bonheur.
Ils imaginaient que les chefs et les principaux personnages de l'île rentreraient dans le premier rang, et les naturels d'un rang inférieur dans le second ; car ils ne pensaient pas que nos actions ici-bas puissent avoir la moindre influence sur l'état futur, ni même qu'elles soient connues de leurs dieux en aucune manière. Ils pensaient aue l'Être suprême est trop élevé audessus des mortels pour être affecté des actions qu'ils peuvent exercer sur la terre. Si leur religion n'influait pas sur leurs mœurs, elle était au moms désintéressée, et le bien et Je mat qu'ils faisaient, provenaient ou de l'instinct ou dé leur faiblesse. Partout où le penchant de Thomme à adorer , à reconnaître une puissance supérieure, prend une direction modérée, et se porte à admirer et à contempler l'ordre et la bienfaisance qui existent réellement dans ia nature, l'esprit de superstition est modéré. Lorsqu'au contraire des êtres imaginaires, ouvrage
OCÉANIE
de la crainte et de Tiodolence des hom* mes, sont supposés conduire Funi vers, et deviennent l'objet du culte religieux, la superstition prend des formes plus bizarres et plus atroces.
TATOUAGB.
Le tatouace, ou dessin creusé dans J'épîderme, dont les indigènes de Taîti se décoraient (usage qui existe encore chez leurs voisins et chez presque tous les Polynésiens), nous parait être un langage hiéroglyphique, entendu par les prêtres d*un bout de TOcéanie à Tautre. Dans ce cas , chaque individu tatoué portait sur son corps Thistoire des initiations auxquelles il avait été admis. Le capitaine Manbv, qui a parcouru une partie de la Polynésie , nous avait annoncé qu'il publierait à Londres un ouvrage pour prouver rJdentité des figures employées dans le tatouage sur les îles du grand Océan; mais nous ne croyons pas que son ouvrage ait iiaru, et nous rattendons avec impatience.
SAGERDOGB.
Le sacerdoce était héréditaire dans les familles; il appartenait aux cadets, et il était répandu dans tous les ordres des familles. Les prêtres étaient respectés presque autant que les rois.
Toute leur science consistait à savoir les noms, le rang et les attributions des différents dieux, et a les invoquer. Ils avaient aussi plus de lumières sur la navigation et sur TastronoAiie que le reiite du peuple , et le nom de TaÂowa qu'oa leur donnait, ne signiBait autre chose qu'un homme éclairé.
SUR LIS SACRinCES HUMAINS.
La religion de ces insulaires admettait Quelquefois des sacrinces humains.
Les nommes convaincus de certains crimes étaient condanmés à être sacriGés aux dieux, s'ils n'avaient pas de quoi racheter leur vie. Ils prenaient généralement pour victimes les hommes dévoués à la mort par les lois du
pays , ou des hommes pauvres de la classe inférieure. Mais les victimes dépendaient le plus souvent du caprice du grand prêtre, qui, dans les assenvblées solennelles, se retirait seul au fond de la maison du dieu, et qui annonçait au peuple , en sortant, qu'il avait vu le dieu et conversé avec lui. Ce pontife iouit seul de ce privilège. Il assurait qu après avoir réfléchi sur le choix de sa victime, le dieu lui avait désigné telle personne présente; et quelquefois l'infortuné périssait victime du ressentiment du grand prêtre, qui , au besoin, avait assez d'adresse pour persuader que le mort était un méchant ; car les préjugés de la superni* tion et de la vengeance sont les plus cruels de tous les préjugés. Voici le récit d'un sacrifice humain exécuté sous les yeux impassibles de Cook.
RÉcrr tyw sACiancB auMAm.
La guerre durait depuis quelques années entre les fies d^ETméo et de Taîti. Taîti envoya en 1774 un armement formidable contre Eîméo; mais cette escadre n'ayant eu aucun succès décisif, une autre expédition devint nécessaire.
Tous les chefs qui se trouvaient à Matavaî, dit le capitaine anelais, s'assemblèrent à la maison u^Otou, où j'étais alors, et j'eus l'honneur d'être admis à leur conseil. L'un des députés exposa le sujet de la délibération et prononça un long discours.
Je ne c^pris guère que les articles principaur de sa harangue; il fit le tableau des affaires à Eîméo, et il invita les chefs de Taîti à se réunir et à prendre les armes. Cet avis fut combattu par d'autres orateurs, qui voulaient attendre que l'ennemi commençât les hostilités. Il résna d'ahoni beaucoup de décence dans le débat, et les conseillers ne parlèrent que run après l'autre. L'assemblée devint ensuite orageuse, et je crus qu'elle se terminerait par des violences, comme les diètes de Poiosne; mais les grands
Personnages qui s étaient échautTés si rusquement se calmèrent de mêmCi
et le bon ordre se rétablit bientôt.
Je m'informai du sujet de la querelle, et j'appris que quelques années auparavant un frère de TVahiadoua était parti de Tiarabou pour aller occuper le trône d'Éïméo , sur l'invitation de Mahine , chef populaire de cette lie; que Mahine l'avait fait tuer peu de semaines après son arrivée, et avait réclamé la couronne au préjudice de Tieratabounou, fils de sa sœur, qui se trouvait le légitime héritier du sceptre, ou , selon une autre version , qui avait été chargé du gouvernement par les Taïtiens.
Touba, parent d'Otou et chef du district de Tettaha, homme -de beaucoup de crédit dans l'île, et qui avait commandé en chef l'armement envoyé contre Éîméo en 1774, n'était pas à Matavaî à cette époque, et par conséquent il n'assista a aucune de ces délibérations. Il me parut cependant qu'il se mêlait beaucoup de ce qui se passait, et qu'il montrait encore plus d'audace que les autres chefs; car le 1*' septembre, dès le grand matin, il fît dire à Otou, par un messager, qu'il venait de tuer un homme pour Tonrir en sacrifice à l'atoua et implorer l'assistance du dieu contre Éîméo. Ce sacrifice devait avoir lieu dans le çrand moraï .
d'Ata-Hourou, et je jugeai que la présence d'Otou était absolument nécessaire en cette occasion.
M. de Bougainville avait déjà dit, sur le témoignage du Taîtien qu'il amena en France, que les sacrifices humains faisaient partie des institutions reli-
gieuses de cette fie. Les recherches ont je m'occupai en 1774 et mes conversations avec Omaî ne me donnaient que trop lieu de penser qu'un usage si contraire à l'humanité y était établi; mais comme on veut toujours douter d'une coutume si atroce, a moins qu'un voyageur n'en ait été le témoin oculaire, je résolus de profiter de l'occasion, et, afin de dissiper toutes les incertitudes, d'assister moi-même à cette barbare cérémonie. Je priai donc Otou de me permettre de raccompagner; il y consentit volontiers, et nous nous embarquâmes tout de suite dans
mon canot, avec mon vieil ami Potatou , M. Anderson et M. Weber; Omaî nous suivait sur une piroeue.
Nous descendîmes pendant la route sur une petite île qui gît en travers de Tettaha , où nous rencontrâmes Touha .
et les gens de sa suite. Lorsque les deux chefs eurent causé quelque temps sur la çuerre, Touha m'adressa la parole, et il réclama encore mes secours; je fis pour la troisième fois une réponse négative, et il parut fâcbë; il hji semblait étrange que m'étant toujours déclaré Tami de Taîti , je ne voulusse pas combattre ses ennemis. Il donna à Otou deux ou trois plumes rouges liées ensemble, et un chien très-maigre fut mis dans une de nos pirogues. Nous nous rembarquâmes, et nous prîmes à bord un prêtre qui devait assister à la cérémonie.
Nous arrivâmes à Ata-Hourou sur les deux heures de l'après-dînée; Otou me pria d'ordonner aux matelots de demeurer dans le canot, et il recommanda à M. Anderson, à M. Weber et à moi, d'ôter nos chapeaux dès que nous serions au moraï. Nous en prîmes à l'instant même le chemin. Une multitude d'hommes et quelques petits garçons nous escortèrent; mais je n'aperçus pas une femme. Quatre prêtres et leurs acolytes ou assistants nous attendaient au moraï; le corps de l'infortuné qu'on allait ofirir aux dieux était dans une petite pirogue retirée sur la grève et exposée en partie à l'action des vagues; deux prêtres et plusieurs acolytes étaient assis près cle la pirogue; les autres se trouvaient au moraï. Nous nous arrêtâmes à vingt ou trente pas des prêtres. Otou se plaça en cet endroit, et nous nous tînmes debout près de lui avec quelques habitants du pays ; le gros du pieuple se tint plus éloigné.
Les cérémonies commencèrent alors :
l'un des acolytes apporta un jeune bananier qu'il mit devant le roi ; un autre apporta une touffe de plumes rouges montées sur des fibres de coco; il toucha le pied du prince avec une de ces plumes, et il se retira vers ses camarades. L'un des prêtres assis au moraï , en face de ceux qui se trouvaient
OCÉAISIE.
sur la grève, fit une longue prière, et il envoya de temps en temps de jeunes bananiers, qu'on déposa sur la victime.
Durant cette prière, un homme qui était debout près du nrétre ofliciant.
tenait dans ses mains deux paquets qui me parurent être d'étofife : nous reconnûmes ensuite que Tun d'eux contenait le maro rojral, et Tautre Tarche de Tatoua» si je puis me servir de cette expression. Des que la prière fut terminée, les prêtres du moraï et leurs acolytes vinrent s'asseoir sur la grève, et ils apportèrent les deux paquets dont je pariais tout à l'heure. Ils recommencèrent ici leurs prières, pendant lesquelles les bananiers furent étés un à un et à différents intervalles de dessus la victime , couverte en partie de feuilles de cocotier et de petites branches d'arbre; on la tira alors de la pirogue et on rétendit sur le rivage, les pieds tournés vers la mer. Les prêtres se
f placèrent autour d'elle, les uns assis, es autres debout, et l'un ou plusieurs d'entre eux répétèrent quelques phrases l'espace d'environ dix minutes. On la découvrit en écartant les feuilles et les branchages qui la cachaient, et on la mit dans une direction parallèle à la côte. L'un des prêtres, oui se tint debout auprès du corps, ut une longue prière, a laquelle se joignirent quelquefois les autres : chacun d'eux avait a la main une touffe de plumes rouges. Vers le milieu de la prière, on enleva quelques cheveux de la tête de la victime et on lui arracha l'œil gauche : les cheveux et l'œil furent enveloppés dans une feuille verte et présentés a Otou ; le roi n'y toucha pomt, mais il donna à l'homme qui les lui offrit la touffe de
Ç lu mes rouges qu'il avait reçue de ouha. Les cheveux et l'œil de 'la victime furent reportés aux prêtres avec les plumes. Otou leur envoya bientôt après d'autres plumes qu'il avait mises le matin dans ma poche, en me recommandant de les garder. Tandis qu'on procédait à cette dernière cérémonie, on entendit un martin-pêclieur qui voltigeait sur les arbres. Otou , se tournant ▼ers moi , me dit : « C'est l'atoua , » et il parut enchanté d'un si bon présage.
Le corps fut porté quelques pas plus loin, et on le déposa, la tête tournée vers le moraï, sous un arbre près duquel étaient trois morceaux de bois minces et larges , chargés de sculptures grossières , mais différentes les unes des autres. On plaça les paquets d'étoffes dans le moraï, et on mit les touffes de plumes rouges aux pieds de la victime. Les prêtres se rangèrent autour du corps, et on nous permit d'en approcher autant que nous le voulûmes.
Celui qui paraissait exercer les fonctions de grand prêtre était assis à peu de distance; il parla un quart d'heure, en variant ses gestes et les inflexions de sa voix ; il s'adressa toujours à la victime, et il parut souvent lui faire des reproches ; il lui proposa différentes questions; il me sembla qu'il lui demandait si on n'avait pas eu raison de la sacriGer; d^autres fois il lui adressa des prières, comme si le mort avait eu assez de pouvoir et de crédit sur la divinité pour en obtenir ce qu'il solliciterait; nous comprimes surtout qu'il le suppliait de livrer aux mains du peuple de Taïti, Eïméo, le chef Mahine, les cochons, les femmes, et tout ce qui se trouvait dans cette dernière Ile : le sacrifice n'avait pas en effet d'autre but. Il chanta d'un ton plaintif une prière qui dura près d'une demi-heure; deux autres prêtres , Potatou et une grande partie de l'assemblée , l'accompagnèrent durant cette prière. L'un des prêtres arracha encore de la tête de la victime quelques cheveux, qu'il mit sur des paauets d'étoffes; ensuite le çrand prêtre pria seul, tenant à la main les plumes dont Touha avait fait présent a Otou. Lorsqu'il eut fini , il donna ces plumes à un second prêtre > qui pria de la même manière. Les touffes de plumes furent déposées sur les paquets d'étoffes, et le lieu de la scène changea.
On porta le corps dans la partie la plus visible du moraï; on y porta aussi les plumes; les étoffes furent placées sur les murs du moraï, et on posa la victime au-dessous. Les prêtres l'entourèrent de nouveau, et, après s'être assis , ils recomo^encèrent leurs prières «
tandis que quelqaes-uns de leurs acolytes creusèrent un trou de deux pieds 6e profondeur, où ils jetèrent Tinforlunée victime, qu'ils couvrirent de terreau et de pierres. Au moment où on mettait le corps dans la fosse, un petit garçon poussa des cris , et Omaî me dit que c'était Tatoua. Sur ces entrefaites on avait préparé un feu : on amena le chien dont j ai parlé plus haut, et on lui tordit le cou jusqu'à ce qu^il fût étouffé; on enleva ses poils en le passant sur la flamme, et on lui arracha les entrailles qu'on jeta au feu , où on les* laissa brûler. Les naturels chargés de ce détail se contentèrent de rdtir le ccsur, le foie et les rognons , qu'ils tinrent sur des pierres chaudes l'espace de quelques minutes; ils barbouillèrent ensuite le corps du chien avec du sang qu'ils avaient recueilli dans un coco , et fis allèrent le placer, ainsi que le foie, etc., devant les prêtres qui priaient autour du tombeau. Ils continuèrent quelque temps à prier sur le chien , tandis que deux hommes frappaient avec force par intervalles sur deux tambours. Un petit garçon poussa , à trois reprises différentes, des sons perçants , et on nous apprit que c'était pour inviter l'atoua à se régaler du mets qu'on. lui préparait. Dès que les prêtres eurent achevé leurs prières, on déposa le corps du chien , avec ses entrailles , etc. , sur un whaftaj ou sur un écliafaud de six pieds de hauteur, qui se trouvait près de là. Ce whatta offrit à nos regards deux autres gros cochons et deux cochons de lait, qu'on avait offerts dernièrement à Tatoua , et oui exhalaient une odeur insupportable.
Cette puanteur nous tint plus éloignés qu'on ne Teût d^ailleurs exigé de nous; car du moment où Ton eut porté la victime, du bord de la mer près du moraï , on nous laissa les maîtres d'en approcher autant que nous le désirions : il est vrai que depuis cet instant nous n'aperçûmes plus parmi les spectateurs l'air recueilli et Kittcntion que nous avions remarqués d'abord quand on déposa le chien sur le whntta. Les prêtres et leurs acolvtes terminèrent la cérémonie par uiie acclamation. La
nuit approchait, et 6n nous eondoisit à une maison qui appartenait à Potatou, où on nous donna à souper et où nous couchâmes. On nous avait avertis que les cérémonies religieuses recommenceraient le lendemain, et je ne voulais pas quitter cet endroit de TÎJe tant quil resterait quelque chose à voir.
Nous craignions de perdre une part/e du spectacle, et quelques-uns d entre nous se rendirent au lieu de la scène de très-bonne heure, mais tout y était tranquille. Bientôt après on sacriGa un cochon de lait qn'on déposa sur le whatta. A huit heures, Otou nous ramena au moraî, où les prêtres et une multitude d'insulaires venaient de se rassembler. Les deux paquets d'étoffes occupaient la place où on les avait mis le soir de la veille ; les deux tambours étaient au front du moraî, mais un jseu plus près que le jour précédent. Otou se plaça entre les oeux tambours, et 11 me dit de me tenir à ses côtés.
La cérémonie commença de la même manière que le jour précèdent. On apporta un jeune bananier, qu'on mit aux pieds du roi; les prêtres qui tenaient dans leurs mains plusieurs touffes de plumes rouges et un panache de plumes d'autruclie, que j'avais donné a Otou et qu'on avait consacré depuis, firent une prière. Lorsqu'ils eurent fini, ils changèrent de position, ils se
f lacèrent entre nous et le moraî; et un d'eux, le même qui avait joué le principal rôle la veille, marmotta une seconde prière qui dura environ une demi-heure. Durant cet intervalle ^ les plumes furent portées une à une et déposées sur Tarche de Tatoua.
Peu de temps après , on amena quatre cochons de lait; Tun de ces animaux fut tué; on conduisit les trois autres dans une étable, et on les réserva vraisemblabiement pour le premier sacrifice. On ouvrit alors un des pa<|uets d'étoffes, et on trouva, comme je Tai déjà dit, qu'il renfermait le maro, dont les Tuïtiens investissent leurs rois : le maro est pour leur roi ce que sont en Europe les symboles de ia
rovauté. On le tira avec soin de Ten- ▼eloppe qui le couvrait, et on retendit devant les prêtres : c*est une ceinture lonf;ue d*environ six pieds et large de quinze pouces; il paraît, d*après son nom, que le monarque le porte sur ses reins comme te reste des naturels porte le maro ordinaire. Il était orné de plumes jaunes et rouges, et surtout des dernières, que fournit une colombe de Vîle; i*une des extrémités avait une bordure de huit nièces, chacune de la grandeur et de la forme d'un fer à Chevaf, avec des franges de plumes noires ; Fautre extrémité était fourchue et les pointes se trouvaient de différentes longueurs. Les plumes offraient deux lignes de compartiments carrés, et elles étaient d*ailleurs disposées de manière à produire un effet agréable.
On les avait d'abord collées ou attadiées sur des morceaux de Pétoffe du pays, et on les avait cousues ensuite au haut d'une flamme de navire, que le capitaine Wallis arbora et laissa flottante sur la côte, la première fois qu*il débarqua à Matavaî; c'est du moins ce qu on nous dit, et nous n'avions aucune raison d'en douter, car nous y reconnaissions une flamme anglaise. Une bande du maro de six à huit pouces en carré était plus dénuée d'ornements : on n'y voyait pas de plumes, si ce n'est quelques-unes envoyées J)ar\Vahiadoua. Les prêtres firent une on^e prière relative à cette partie de la cérémonie, et, si je ne me trompe point, ils l'appelaient la prière du maro. Le symbole de la royauté fut ensuite envelo[)pé soigneusement dans l'étoffe et remis sur le nioraï.
On ouvrit l'autre paquet auquel j'ai donné le nom d'arche; maison ne nous permit pas d'en approcher assez pour examiner les choses mystérieuses qu'il contenait : on nous dit seulement que l'atnua auquel on venait d'offrir ce sacrifice, et qui s'appelle Ouro, s'v trouvait cacl)é, ou plutôt que l'arche renfermait le signe représentatif du dieu.
Ce tabernacle est composé de fibres entrelacées de la gousse de coco, qui présentent la forme d'un pain de sucre, c'est-à-dire, Qu'elles sont arrondies et
beaucoup plus épaisses à une extrémité qu'à l'autre. Différentes personnes nous avaient vendu de ces cônes, mais nous n'en appilmes l'usage qu'ici.
On nettoya alors le cochon dont nous avons parlé plus haut, et on en ôta les entrailles. Ces entrailles offrirent plusieurs mouvements convulsift qu'on remarque en diverses parties du corps d'un animal qu'on vient de tuer; et les insulaires les prirent pour un présage très-favorable de l'expédition qui occasionnait le sacrifice. On les laissa exposées pendant quelque temps, afin que les naturels pussent examiner des indices si heureux, et on alla ensuite les déposer aux pieds des prêtres. Tandis que l'un d'eux faisait une prière, un autre examinait plus attentivement les entrailles, qu'U retournait d'une main légère avec un bâton , et lorsqu'ils les eurent bien examinées, ils les jetèrent dans le feu. Le corps du cochon , son foie, etc., furent mis sur le whatta, où la veille on avait déposé le chien ; on renferma dans l'arche avec Tatoua toutes les plumes, excepté le panache de plumes d'autruche, et la cérémonie se trouva complètement terminée.
Il y eut toute la matinée quatre doubles pirogues sur la grève, aevant le lieu où se passa le sacrifice. L'avant de chacune oe ces embarcations portait une petite plate-forme couverte de feuilles de palmier liées entre elles par des noeuds mystérieux ; les naturels donnent aussi àc^ plates* formes le nom de morat. Des noix de coco, des bananiers , des morceaux de fruit à pain, du poisson et d'autres choses étaient étales sur ces moraîs maritimes. On nous dit que les pirogues appartenaient à Tatoua, et qu*elles devaient accompagner l'escadre destinée pour Êîméo.
L'infortuné qu'on sacrifia à cette occasion me parut un homme entre deux âges ; on nous apprit qu'il était téoutéou, c'est-à-dire , (le la dernière classe. Je fis beaucoup de recherches, et je ne découvris pas qu'on Teût désigné pour victime parce qu'il se trouvait coupable d'un crime capital. H est
L'UJSIVERS.
sûr néanmoins qu'ils immolent en général dans leurs sacriGces des individus qiii ont commis des délits graves , ou bien des vagabonds des derniers rangs de la société, qui' courent de bourgade en bourgade, ou d'une île à Tautre, sans avoir de domicile ou de moyens connus pour pourvoir à leur subsistance , espèce d*hommesque Ton rencontre souvent sur ces terres. J'eus occasion d'examiner le corps de la malheureuse victime ; je reniarquai que le derrière de la tête et le visage étaient ensanglantés , qu*il y avait une meurtrissure énorme sur la tempe droite :
je reconnus alors de quelle manière on l'avait tué. On m'annonça en effet qu'on l'avait assommé à coups de pierres.
Ceux qui devaient être les victimes de cet affreux sacriflce ignoraient l'arrêt prononcé contre eux , et ils n'en étaient instruits qu'à l'instant où ils recevaient le coup mortel. Lorsque Tun des grands chefs jugeait qu'un sacrifice humain était nécessaire, il désignait lui-même l'infortuné qu'on immolerait. Il appelait ensuite quelques-uns de ses serviteurs affidés qui tombaient brusquement sur la victime, et qui l'assommaient à coups de massue ou de pierres. On portait la nouvelle de la mort au roi, dont la présence était absolument indispensable aux cérémonfes qui suivaient le sacrifice.
Otou jouait en effet un des premiers rôles au sacrifice dont on vient de lire la description.
La cérémonie générale était appelée poure-arii ou la prière des chefs , et la victime offerte à la divinité taatatabou y que nous traduirons V homme consacre y et non V homme dévoué^ ainsi que Cook l'a traduit. C'est le seul cas, dit ce grand navigateur , où nous ayons entendu à Taiti le mot tabou , où il a une signification mystérieuse, ainsi qu'à Tonga. Les habitants de cette dernière tle l'employaient toutes les fois qu'ils voulaient désigner des choses auxquelles il ne faut pas toucher; mais on se servait alors h Taïti du root rcuiy dont l'acception n'est pas moins étendue.
Le moraî, où se passèrent ces cérémonies horribles, devait être tout à à la fois un temple, un lieu destiné aux sacriGces, et un cimetière. C'est celui où l'on enterrait le chef suprême de l'île entière, et il était réservé à sa famille et à quelques-uns des principaux du pays. Il ne différait guère des moraîs ordmaires que par sa grandeur.
La partie la plus remarquable était une masse large et oblongue de pierres posées l'une sur l'autre sans ciment ; elle avait environ douze ou quatorze pieds de hauteur *, elle se resserrait au sommet , et elle offrait de chaque côté un terrain carré, pavé de cailloux mobiles, au-dessous desquels on enterrait les chefs. A peu de distance de l'extrémité la plus voisine de la mer, était situé le lieu où l'on offre les sacrifices. Il était paiement pavé presque en entier de pierres mobiles.
On y voyait un grand échafaud ou whatta, sur lequel on plaçait les fruits et les différents végétaux qu'on offrait à la divinité; mais les animaux étaient déposés sur des whattas plus petits:
c'était sous diverses parties du pavé gu'on entérrait les malheureux gu'on immolait aux dieux. On apercevait aux environs divers monuments de la superstition desTaîtiens; tantôt de petites pierres s'élevaient au-dessus du pavé , et tantôt d'autres pierres auxquelles étaient attachés des morceaux d'étoffes. A côté de l'a grande masse de pierres, et en face de l'esplanade du moraï, était un grand nombre de morceaux de bois sculptés , où ils supposaient que la divinité réside quelquefois, et qui , par conséquent , étaient sacrés à leurs yeux. Un amas de pierres réunies à l'une des extrémités du vhatta, devant lequel on offrait la victime, et qui présentait d'un côté une espèce de plate-forme , mérite une attention particulière. C'est là qu'on exposait les crânes de tous les infortunés qu'on immolait aux dieux, et dont on déterrait les corps quelques mois après la sépulture. On plaçait au même endroit, durant la cérémonie , le maro et un paquet qui contenait le dieu Ourou , selon la folle croyance des insulaires.
OCÉANIE
Ces amas de pierres étaient vraisemblablement des autels.
On est effrayé de la puissance de la superstition qui étouffe les premiers sentiments de Tbumanîté, lorsqu'on voit cette institution abominable établie diez un peuple qui n*avait pas d'ailleurs la brutalité de la vie sauvage; et on est indigné de la voir répandue sur la vaste étendue de la mer Pacifique.
R^LEXIOITS SUR LES SACIUnCES HUMAINS»
BTC.
La conformité des usages et des idiomes qui existe entre les ties de cette partie de l'Océan qui se trouvent les plus éloignées, donne lieu de croire qu'elles se rapprochent aussi par quelques-uns des articles les plus importants de leurs cérémonies rcligienses. En effet, Cook nous apprend que les nabitants 'des Iles des Amis (Tonga) sacrifiaient des hommes à leurs dieux.
Il a décrit le natchi dont il fut témoin à Tongatabou. Les insulaires, en lui parlant de lasuite de cette fSte, lui assurèrent qu'on immolerait dix victimes humaines. Nous savons que ces boucheries existent à la Nouvelle-Zeeland et à Nouka^Hiva, d'où l'on peut se former une idée de la quantité des sacrifices humains dans les archipels de Timmense Polynésie. Les Taïtiens n'immolaient jamais plus d'une personne à ià fois ; mais il est probable que ces sacrifices revenaient souvent, et qu'ils enlevaient une foule d'individus. Cook compta quarante-neuf crânes exposés devant un moraî ; ces crânes n'avaient encore éprouvé qu'une lécère altération : ce qui prouve que c'était depuis peu qu'on avait immolé quarante-neuf personnes sur cet autel de sang.
Bien ne peut, sans doute, affaiblir l'horreur gu'inspire une pareille coutume; mais ses funestes effets, dit le '' narrateur du Voyage de Cook, se trouvaient-ils diminués à quelques égards, et contenaient-ils la multitude , en lui donnant du respect pour la divinité , ou pour la religion du pays ? Hélas ! non ; elle était si loin de produire ce faible avantage, -que la foule nombreuse, as-
semblée au moraî à l'occasion du sacrifice, ne paraissait nullement pénétrée des discours ni des actions des prêtres durant la cérémonie. On l'avait déjà commencée, dit Cook, quand Mai arriva, et la plupart des spectateurs se précipitèrent autour de lui ; ils ne songèrent qu'à lui demander le récit de ses aventures ; ils l'écoutaient avec une attention extrême, sans s'occuper du sacrifice. Les prêtres eux-mêmes, trop habitués à de pareilles scènes, ne prenafent point cette gravité imposante nécessaire pour donner du poids aux cérémonies religieuses, excepté celui qui faisait communément les prières. Ils portaient l'habit ordinairedes naturels, et causaient entre eux sans le moindre scrupule. Us interposaient, il est vrai, leur autorité, afîn^ d'empêcher la populace de venir à l'endroit où se passaient les cérémonies; mais ils n'imaginaient rien autre pour conserver un air de décence. Ils répondaient d'ailleurs 'd'une manière tres-franche aux Questions que les Européens leur nrent sur cette exécrable institution. Lorsque rillustre navigateur les pria de lui en expliquer le but, ils répondirent que c'était une vieille coutume ; qu'elle était agréable à leur dieu qui aimait les victimes humaines, ou, selon leur expression, qui s'en nourrissait, et qu'après une pareille cérémonie^ ils en obtenaient ce qu'ils voulaient. Cook ne manquait pas de répliquer gue leur dieu ne pouvait manger les victimes, puisqu'il ne les voyait pas; que les corps des animaux demeuraient longtemps intacts, et que les prêtres, en enterrant les victimes humaines, lui ôtaient les moyens de s'en nourrir.
Ils répliquèrent que leur dieu arrivait la nuit sans qu'on l'aperçût ; qu'il se nourrissait de l'âme ou de la partie Immatérielle qui , selon leur doctrine, errait autour du moraî, jusqu'à ce que la putréfaction eût entièrement détruit le corps.
Us prétendaient qu'il était indispensable d'arracher l'œil gauche à l'inibrtuné qu'on sacrifiait; le prêtre le présentait au roi , ainsi qu« Cook en
UUNIVERS.
fut témoin ; .il rapprochait du monarque, à qui il recommahdait d'ouvrir les lèvres ; mais il le retirait sans le mettre à la bouche du prince. Ils appelaient cette partie de la cérémotîie manger Vhomme ou régal du chef^ et c'est peut-être un reste des temps où les rois mangeaient véritablement le corps de la victime.
Ne nous arrêtons pas plus longtemps sur o«s détails qui souillent riinaj^ination. Il est sûr qu'outre les Scjorijlces humains, ces insulaires, si remplis de bienfaisance et de douceur, avaient d'autres coutumes barbares.
Ils coupaient tes mâchoires de ceux de leurs ennemis qu'ils tuaient dans les batailles ; ils ofirarent même en sacrifice à Tatoua les corps des vaincus.
S'ils sortaient vainqueurs d'un combat, ils rassemblaient peu de temps après les morts qui étaient tombés entre leurs mains; ils les apportaient au moraî, où ils creusaient une fosse avec beaucoup d'appareil, et ils les y enterraient; mais ils ne les déterraient pas pour en. dter les crânes.
La sépulture de ceux de leurs premiers chefs qui mouraient dann les combats était différente. Le roi Toutaha, Toubourai, Tamaide et d'au* très, qui périrent dans une bataille livrée aux habitants de Tiarabou, furent apportés au moraï d'Ata-Hourou. Les prêtres leur ayant ouvert les entrailles, qu'ils déposèrent devant le grand autel, enterrèrent ensuite les corps en trois endroits, sous la grosse masse de pierres oui forme la partie la plus remarquable du moraî. Les hommes du peuple , tués par l'ennemi dans ce même combat, furent enterrés dans une seule fosse , au pied de cette masse de pierres. Les obseaues eurent lieu le lendemain ; on les célébra avec beaucoup de pompe et d'appareil, au milieu d un conc4)urs nombreux d'insulaires. Dans l'intention des naturels, ce furent des actions de grâces rendues à Tatoua pour la victoire qu'ils venaient d'obtenir. Les vaincus qui se sauvèrent dans les montagnes, s'y tinrent cachés une semaine ou dix jours, jusqu'à co que la fureur des vainqueurs fût
apaisée , et qu'on eût arrangé le traité de paix. Ce traité déclara Otou roî de Tîle entière. En effet, on Tinvestit du maro en grande pompe, dans le même moraî , et en présence de tous les chefs de la contrée.
Certes , on do't des actions de grâces aux missionnaires qui ont détruit à Taïti ces épouvantables sacriGces. Sans eux, ils existeraient peut-être encore, quoique, de mëinequ*avant fes n)is.sfonnaires, les Taïtiens s'étu\eni ilé^oùies de la chair liumarne, pe-ut-étre au> raient-ils renoncé à celte infernale coutume quia déshonoré tant' de peuples, et les Gaulois en particulier.
ÉTUDES NOrV ELLES DKS TKADITION'S ET DES CROXANCES ÂUCIKNNK^ UE TAlTl.
M. Morenhout paraît avoir donné la plus grande attention à l'ancienne religion , aux usages et aux mœurs de Taïti , si bien décrits dans leurs fornies extérieures par Hougainville, par Cook et Forster, qui les ont peints avec un talent supérieur, mais sans jpouvoir toujours en saisir l'esprit et la portée. Il a vu là, posément, à loisir, sinon dans leur splendeur primitive, du moins dans tout ce qui peut les rappeler encore, les fêtes religieuses et nationales si brillan* tes des îles de Taïti et même de celles de Tonga et de Haouaî. a j'ai pu, dit-il ,
Sar analogie, mieux que mes illustres evanciers, déterminer la cause de leur établissement, en reconnaissant dans les usages, dans les cérémonies, dans les chants sacrés, dans les légendes et dans les traditions de ces peuples , la preuve de tout ce qui m'a été communiqué à Taïti sur l'existence et sur le triomphe de l'un des plus beaux s)^tèmes de religion que Thonime ait jamais imagine ou connu, mais que les insulaires d'aujourd'hui n'entendent plus , et dont ils n'ont conservé qu'un souvenir vasque et imparfait. »
« ï^e& relations des plus intimes, dit encore M. Morenhout , formées et soutenues a Taïti, surtout avec des chefs contemporains de Cook , et aveo des 'vieillards, qui, jadis, ont servi leurs anciens dieux a leurs aucieoa
OCÉANIE
autels , m^ont procura ces précieux nia> nunients de leurs antiques traditions, qui devraient intéresser vivement le public Y en admettant qu*il fût possible de les exposer à ses yeux sous leur véritable point de vue. En effet, indépendamment de ce que ces monuments présenteraient à la curiosité publique, comme je viens de le dire, Tensenible d*un système de religion des plus suhlinies et des plus compli(^ups, quel lour étonnant ne ^teraienl-ils pas sur rorigine et sinr 1 état ancien de ces peuples , en démontrant que a*s peuples mêmes sont les restes dégénérés d'une nation autrefois assez puissante, qui pourrait bien avoir poussé les arts et les sciences beaucoup plus loin Qu'on ne serait tenté de limnginer d'abord ! Pour prouver cequej*avance, peut-être suOira-t-il de dire que leur cosmogonie seule, non moins élevée dans les idées qu'elle professe, que par les couleurs si éminemment poétiques dont elle les revêt, témoigne d'ailleurs de connaissances supérieures.
Je cite pour preuve Texplication assez distincte qu'elle parait donner de la clarté de la lune , du phénomène de Tarc-en-ciel , des nuages et des pluies. J'y joindrai un jour un exposé de leur système cistrcnomique, dont j'ai recueilli û«i fragments précieux , et qui doit faire supposer chez eux une connaissance implicite du zodiaque.
Comme d'autres peuples, ils v font voyager les étoiles , tantôt sous le nom de rois, tantôt sous celui de dieux, dans des barques, qui, tour à tour, surgissent à l'horizon et naviguent vers telle ou telle partie de l'océan des cieux. Ils y placent nos Castors et Poilia, qu'ils nomment, comme nous, les gémeaux , signification propre de leur mot poétique hui tarara ; et certaine étoile qui, d'après la position qu'ils lui donnent, me paraîtêtre le 5agUiaire, v est désignée, comme quelquefois cnez les Égvptiens, par le caractère d'étoile à deux fanes {mata roua). » Il est à désirer que M. Morcnhout publie les observations importantes qu'il a promises. Avant de terminer ce qui se rapporte aux mœurs
anciennes de Taîti, nous allons donner le récit des voyages de quelques insulaires de l'archipel.
. VOTACB D'OTOUROn.
Bougainvîlle s'était lié d'amitié avec £reti , un des chefs de Taîti. « Lorsqu'ils aper(jurent que nous mettions à la voile , dit le savant navigateur français, Êreti avait sauté seul dans la f)remière piro^iiequ'il avait trouvée sur e rivage, et s'était rendu à bord. En y arrivant, il nous embrassa tous; il nous tenait quel(|ues instants entre ses bras versant des larmes, et paraissant très-affecté de notre départ. Peu de temps après, la grande p rouue vint à bord, chargée de rafraîchissements de toute espèce; les femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire qui le premier jour de notre atterrage était venu S'établir à bord de VÊtoue, Éreti alla le prendre par la main, et il le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom était Otourou, voulait nous suivre , et en me priant d'y consentir. Il le présenta ensuite à tous les of'Gciers chacun en particulier, disant que c'était son ami qu'il confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d'intérêt. On fît encore à Éreti des présents de toute espèce; après quoi il prit congé de nous, et alla rejoindre ses femmes, lesquelles ne cessèrent de pleurer tout le temps que la piropue fut le long du bord. Il V avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l'insulaire qui venait avec nous alla embrasser. Il lui donna trois perles qu'il avait à ses oreilles, la baisa encore une fois, et malgré les larmes de cette jeune fîlle, son épouse ou son amante, il s'arracha de ses bras, et remonta dans le vaisseau.
P^ous quittâmes aussi ce bon peuple, et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je l'avais été de leur conGance à notre égard. »
Otourou , transplanté à Paris , avait intéressé par sa franchise et par ses excellentes qualités naturelles. Le gou* vernement l'avait renvoyé à l'tle d^
France chargé de présents, et avec ordre aux administrateurs de cette colonie de lui procurer son retour dans sa patrie.
Le voyage du capitaine Marion du Fresne, alors officier de la compagnie française des Indes, fut résolu eu partfe pour ramener Otourou ; cet habile marin devait en même temps proûter de sa navigation dans des mers encore peu connues, pour y faire de nouvelles découvertes.
Marion eut deux vaisseaux sous ses ordres, le Mascarirtj qu'il montait, et XtMarqtds de CastrieSy commandé par le chevalier de Clesmeur. La cour de Versailles venait d'envoyer à l'île de France M.' de Kerguelen , officier également distingué, et chargé de même de contribuer aux progrès de l'hydrographie. Les deux bâtiments appareillèrent de l'île de France le 18 octobre 1771. Ils relâchèrent d'abord à nie Bourbon, où Otourou fut attaqué de la petite vérole dont il avait emporté le germe de Tîle de France.
Marion, obligé de s'éloigner de l'île de Bourbon par la crainte de communiquer à cette colonie un fléau si dangereux, alla relâcher dans la baie du fort Dauphin , sur l'île de Madagascar, pour donner le temps à la maladie de faire son effet, et pour compléter son approvisionnement. LeTaîtien mourut.
Mais quoique le but principal du voyage n'existât plus, le capitaine Marion, toujours plus désireux d'explorer l'océan austral , n'en continua pas moins sa route.
TOUPAIA.
Dans son premier voyage, Cook, à l'imitation de Bougainville, prit un Taïtien à son bord. C'était l'ex-grand prêtre Toupaïa, homme instruit et ibrt intelligent, surtout en matière religieuse, homme dont l'esprit avait une haute portée, et que Forster considérait comme un génie supérieur. Il visita la Mouvelle-Zeeland en qualité de passager de Cook, et vint mourir à Batavia avec un serviteur qui l'avait suivi. Nous devons regretter infiniment qu'avant sa mort, Cook n'ait pas
obtenu de lui le secret des traditions religieuses de son pays.