‹ L'Univers; histoire et description de tous les peuples (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · VOYAGES ET AVENTURES DE MAI · texte numérisé non relu

VOYAGES ET AVENTURES DE MAI

En partant de Wahine, le capitaine Furnaux qui commandait le vaisseau VAveîitwre sous les ordres de Cook , commandant de l'expédition, qui montait la Résolution^ dans son second voyage autour du monde, prit à bord un jeune homme , nommé Mai {*) , natif de Raïatea (**), où il avait eu quelques biens dont les insulaires de Borabora venaient de le dépouiller. Mal n'était distingué ni par sa naissance, ni par son rang , ni remarquable par la beauté de sa taille, de sa figure et de son teint. « Je ne pensais pas , dit le fils du savant Forster, qu'il pût donner en Europe une idée juste des habitants de ces Iles heureuses ; car les naturels du premier ran^ sont beaucoup plus beaux et plus intelligents, et ils ont communément un meilleur maintien que les classes moyennes du peuple. Cependant, depuis mon arrivée en Angleterre, je fus convaincu de mon erreur ; car, excepté son teint qui était d'une couleur plus foncée que celle des Eari ou bourgeois^ qui , comme dans les autres pays , mènent une vie voluptueuse, et sont moins exposés à l'araeur du soleil , aucun autre indigène peut-être n'aurait donné par sa conduite une satisfaction plus générale. Mai était d'une grande taille, mais très -mince; ses mains étaient d'une petitesse remarquable ; il avait de la |)énétration , de la vivacité et des principes honnêtes; son maintien intéressant le rendait agréable à la meilleure compagnie, et un noble sentiment d'orgueil lui apprenait à éviter la société aes personnes d'un rang inférieur. Il était dominé par des passions comme les autres jeunes gens; mais il avait assez de jugement pour ne pas s'y livrer avec excès.

Le vin ou les boissons fortes ne lui causaient, je crois, aucune répu-

(*) Et non Omaî, ainsi que Pappelle Cook. (**) Cook découvrit cette île en 1 769. U altéra fon nom en la nommant Ulietea.

^nanee ; et s'il se trooyait dans un repas où celui oui boirait le plus serait le plus accueilli, je pense qu*il tâcherait de mériter des applaudissements ; mais heureusement pour lui, il remarqua que le bas peuple seul boit beaucoup; et comme il étudiait avec soin les manières, les inclinations et la conduite des personnes de qualité qui l'honoraient de leur protection , il était sobre et retenu; et je n'ai pas ouï dire que, durant deux années de séjour en An*

Sleterre, il ait été une seule fois pris e Tin , ou qu'il ait jamais montré le moindre désir de passer les bornes les plus rigoureuses de la modération. »

Au moment où il partit de Wahine, il semblait être un homme du peuple; il n'osait pas aspirer à la compasnie du capitaine, et il préférait celle ae l'armurier et des matelots. Mais quand il fut au cap de Bonne -Espérance, où Cook rhabiUa à l'européenne et le présenta aux personnes les plus distinguées, il déclara qu'il n'était pas téou téouj nom qu'on donne à la dernière classe des naturels , et il prit le titre de hùàj ou d'officier du roi. On a raconté mille histoires fabuleuses sur ce Taïtien , et entre autres , on a dit gu'il était prêtre du sokU^ caractère qui n'a jamais existé dans les lies d'où on l'a amené.

Nous TOjons dans le premier voyage du capitaine Cook que Pouni, roi de Boraoora , avait conquis Ttle de Raîatea , celle de 0-Taha que renferme le même récif , et celle de Mowrua qui gît environ quinze lieues à l'ouest. Les guerriers qui servaient sous lui reçurent de tres-vastes possessions pour leur récompense, et un grand nombre de ses sujets s'établirent sur les îles conquises. Ourou, roi de Raïatea, fut cependant conservé sur le trône; mais on borna son pouvoir au district d'Opoa. Pouni avait placé à Taha un vice-roi , nommé fioba , qui était son proche parent. La plupart des naturels des Iles conquises s'étaient retirés à Wahine et à Tàîti, aimant mieux un exil volon* taire que de se soumettre au conquérant. Ils espéraient délivrer un jour ieur pays de l'oppression. Il paraît que

. 48* UvraUon. (0€SÀifiB.} t. ii.

[OCÉAMIE* U$

ce motif enga^ Toupola et Mai, tous deux originaires de Raïatea, à s'embarquer sur des vaisseaux andais.

Ils ténioi^èrent toujours l'un et l'autre le désir de se procurer une grande quantité d'armes a feu. Toupaîa aurait peut-être exécuté son plan; mais Mai n'avait pas assez âb pénétration pour acquérir une idée complète de nos guerres, et l'adapter à la position d^ ses compatriotes. Cependant le projet de soustraire son pays au joug ae Borabora remplissait tellement son esprit, qu'il disait souvent en Angleterre , que si le capitaine Cook ne l'aidait pas dans son entreprise , il empêcherait ses compatriotes ae lui fournir des rafraîchissements. Il médita cette vengeance jusqu'au moment de son départ. On lui conseilla alors d'adopter des principes plus pacifiques, et on verra plus tard qu'il suivit ce conseil.

Mai passa pour un sauvage stupide chez les uns, et pour un homme très-intelligent chez les autres. Sa langue, qui n'a point d*ai^res consonnes, et dont chaque mot finit par une voyelle, avait si peu exercé son organe, qu i* ne pouvait nullement prononcer les sons anglais les moins compliqués, et on fit beaucoup de remarques inexactes sur ce défaut physique , ou plutôt sur ce défaut d'ha- DÎtude. A son arrivée à Londres, il partagea les spectacles et les plaisirs les plus brillants de cette métropole; il imita aisément la politesse élégante de la cour, et il montra beaucoup d'esprit et d'imagination. Pour donner une idée de son intelligence, il suffit de dire

J|u'il fit des progrès étonnants dans le eu d'échecs. La multiplicité d'objets qui affectèrent ses sens, l'empêchait de s^occuper de ce oui pouvait, à son re* tour, être utileàluimêmeetàses coin*

Satriotes. Il était d'ailleurs incapaUe 'embrasser, d'une vue générale, le système social de l'Angleterre , et d'en détacher ce qui était applicable au perfectionnement de son pays. La beauté, la symétrie, l'harmonie et la magnificence enchantaient ses sens. Accou* tumé à obéir à la voix de la nature, il se livrait sans réserve à tous ses mouvements. Passant ses jours dans un

L*D1IIV£ES.

ccrèle continuel de joulisancet, il manquait de temi» pour pensera l'atenir. Son entendement fit peu de pio»

ràs. Ce qu^on aura peine à concevoir, ne montra lamaia le moindre désir de B*instniire de l'agriculture, des arts et des manufactures; il est vrai que personne ne chercha à exciter ce godt ou à donner plus de moralité à son earaotère; du moins il prouva à son départ que toutes les scènes de débauche dont il avait été témoin , n'avaient pas corrompu les bonnes qualités de ion ocDur.

Le célèbre docteur Johnson, si difficile dans ses Jugements sur les hommes , parlait de Maï avec toute la considération qu'il eût témoignée pour un homme de la meilleure âucatlon»

pour un parfait gentleman.

Immédiatement après son arrivée à Londres , le comte de Sandwich , premier lord de l'Amirauté, le présenta, à KeW) au roi qui Taccueillit très-bien.

Il conçut dès lors un sentiment profond de reconnaissance et de respast pour ce prince. Il fut caressé par la première noblesse d'Angleterre ; et on n'eut pas la plus légère occasion d'avoir moms d'estime pour lui. Ses prfncipaux protecteurs Airent lord Sandwich et le docteur Sojander. Le premier crut^ probablement qu*il était du devoir de sa place de prendre soin d'un habitant de cette contrée hospitalière , qui avait fourni avec tant de générosité aux besoins des navigateurs anglais, et le second voulut reconnaître la réception amicale qu'on lui avait ftiite dans Son pays.

Mai demeura quatre ans à Londres^ où il subit heureusement l'inoculation.

il emporta avec lui toute sorte d'habits, d'ornements et de bagatelles, enfin tout ce qu'inventent chaque jour nos besoins ractices. Son jugement était encore dans l'enfance; et comme un enfant , il désirait tout ce qui l'amusait et produisait sur lui des effets inattendus. C'était pour satisfaire ses godts enfantins qu^Mi lui donna un orgue portatif, une machine élec^ique, une cotte de mailles et une ar- Ikiure complète.

B prit à boM peu d^artioies vratesMl utiles à ses oompatriotei. « Mous sucrions voulu rendre i sa patrie, dit Cook , un citoyen bien formé, ou f«mpli de oonnaissancea précieuses, qui pourraient le rendre le bienisiteur et peut-être le législateur de son pays. »

Ma!, rembarqué aveo le capitaine Cook qui entreprenait i bord de ia Découverte son troisième vova^e autour du monde, relâcha avec lui à Ténériffe, au cap de Bonne-Espérance, à la terre'de Rerguelen, dans la baie de l'Aventure, à la terre de Van^DIemen et à la Nouvelle-Zeeland. C'est ici que Mai commença à rendre de véri« tables services à ses hôtes, en leur servant d'Interprète auprès des habitants qui parlent une lan^ à peu près semblable à celle de Taiti.

La HésohOioH et la Découoerte^ c'est le nom des deux navires qui formaient la troisième expédition du capitaine Cook , envoyèrent sur laoAte de la Nouvelle-Zeeland , trois canots armés et commandés par le lieutenant Gore, pour chercher un mouillage et un lieu convenable pour le débarquement, tandis que les vaisseaux serraient le rtnt pour atteindre inutilement la cdte , bcnrdée de récifs de corail , jusqu'à ce que les canots étant de retour, ik entrèrent dans le canal de la Reine -Charlotte.

Trois pirogues montées par les naturels vinrent à la rencontre des vaisseaux, et ceux-ci chantaient quelques mots en chœur; l'un d'eux se levait et Indiquait le mot que les autres devaient répéter ensemble, comme Tauteur de cet ouvrage en a été témoin aux fies Péliou , avec cette petite différence que non-seulement ils chantaient en s'approchant du bâtiment, mais encore qu'ils réglaient la cadence en frappant des mains sur leurs cuisses*

Avant d'arriver à la liouvelle-Zeeland,Maî avait formé le projet d'emmener aux tles de Talti un aes naturels de oe pays. Il trouva bientôt une occasion de rexécuter; un Zedandals, d'environ dix -sept ou dix -huit aoS| appelé Taweilharoua, lui proposa de l'accompagner, et il vint s'établir à bord. Cook fit d'abord peu d'attentiott

OCÉANIE

A cet «rrangement, pane qu'il pensa que le Zeelandais le quitterait lors* qu*oa serait sur le point d'appareiller^ et lorsqu'il aurait profité des larsesses de Mai. S'apercerant enfin qu'il était bien décidé a s'embarquer avec lui , et ayant appris qu'il était fils unique d'un chef mort, que sa mère rivait encore et qu'on la respectait , il craignit que îfaj n'eût trompé ce jeune homme et ceux qui s'intéressaient à lui, en leur laissant l'espoir, ou en les assurant qu'on le re verrait. Il leur déclara d'une manière positive que si Taweilbaroua suivait son dessein , il ne reverrait jamais sa patrie. Son discours ne parut jfaire aucune impression. La veille de son départ, Tiratoutou, mère du jeune homme, arriva à bord dans l'a-

Srès-dtnée, sans doute afin de recevoir e nouveaux présents de Mai; elle demeura avec son fils jusqu'à la nuit. Ils se séparèrent avec toutes les démonstrations de tendresse qu'on peut attendre d'une mère et <run nls qui se quittent pour jamais. Elle dit qu'elle ne verserait plus de larmes ; en effet, lorsqu'elle revint le jour suivant , faire à son fils les derniers adieux , elle parut fort gaie, tout le temps qu'elle demeura à bord , et elle s'en alla sans montrer aucune émotion, comme une mère Spartiate.

Taweilbaroua , afin de vo^^ager d'une manière convenable à sa naissance , se proposait d'emmener un autre jeune nomme en qualité de domestique ; celui-ci demeura à bord jusqu'au moment où il vit les préparatifs du départ : set parents vinrent le redemander à cette époque ; mais il fut relkiplacé le lendemain par un petit garçon âgé de neuf ou dix ans, appelé Kokoa. Le père de Kokoa le présenta au capitaine. « Je crois, dit Cook , qull aurait quitté son chien avec moins a indifférence ; il s'eoopara du peu de vêtements que portait l'enfant, et il le laissa complètement nu.» On prit des peines inutiles pour leur faiire comprendre que Taweilharoua et Kokoa ne reviendraient plus à la Nouvelle-Zeeland ; ni leurs parents, ni aucun des naturels ne s'inquiétèrent de leur sort. D'après cette insouciance.

diaprés la persuasion oft Cook était que les jeunes voyageurs ne perdraient rien, en s'établissant aux tles de la Société, il consentit aux arrangement!

de son protégé Mai.

Indépendamment des services que Maî rendit à M. Gore, en qualité d'interprète dans la Nouvelle-Zeeland , il en rendit beaucoup d'autres. Les naturels lui firent un [{rand nombre de questions sur l'équipage, sur les vaisseaux, sur rAngleterre et sur l'espèce d'armes qu'employaient les Européens. Il eut l'adresse de mettre du merveilleux dans ses réponses. Il lenr dit, par exemple, qu^il y avait en Europe des vaisseaux aussi grands que leur lie ; que ces bâtiments portaient des instruments de guerre ( il voulait parler des canons) si |ros, que plusieurs

Sersonnes pouvaient s'y asseoir, et ont un seul suffit pour réduire en Soudre une lie entière. D'après cette escription imposante, ils voulurent savoir quelle sorte de canon on avait à bord. Mal leur répondit qu'ils étaient petits en comparaison de ceux dont il venait de les entretenir; que néanmoins il ne tenait qu'aux Anglais , de la distance où se trouvaient les vaisseaux , de détruire 111e et de tuer chacun de ses habitants. Ils l'interrogèrent ensuite sur les moyens qui produisaient des effets aussi terribles , et il essaya de les leur expliquer. Il avait heureusement quelques cartouches dans sa poche; il fournit à l'inspection des insulaires les balles et la poudre , et afin de leur donner une preuve plus frappante, il imagina de les rendre témoins d'une explosion. Un des chefs avait ordonné à la multitude de se former en cercle ; ce cercle fournit à Maî un lieu propre à son expàience. Il disposa sur le terrain et au centre du cercle , la quantité peu considérable de poudre qu'il tira de ses cartouches, et il y mit le feu avec un tison enflammé qu'il alla pren« dre dans le four où Ton apprêtait à dtner. La rapidité de l'effet, le bruit éclatant de la poudre , la flamme et la fiunée, remplirent d'étonnement tous les spectateurs ; ils ne doutèrent plus de la force irrésistible des armes dee

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Yuropi (Européens) , et ils ajoutèrent une ioi entière à tout ce que Mai leur avait raconté.

On crut à bord des yaisseaux que, sans l'effroi inspiré par cette expérience , les naturels auraient tenu toute la nuit aux arrêts les Anglais qui étaient à terre. Mai assura que sul ne retournait pas le soir à bord avec ses camarades, le capitaine tirerait ses canons sur rtle ; aussi s'eropressèrent-ils de laisser partir leurs hôtes. Ils comptaient les revoir à terre le lendemain ; mais Gook était trop frappé du danger qu'ils avaient couru, pour y envoyer au monde une seconde fois.

Cette journée donna beaucoup d'occupation au voyageur taïtien. Quoique nie n'eût pas vu d'autres Européens , on y trouvait pourtant des étrangers ; et Cook aurait ignoré ce fait curieux, si Maî n'eût point accompagné M. Gore.

Il eut à peine débarqué sur la grève, qu'il aperçut dans la foule trois de ses compatriotes. Les Iles de Taïti étant éloignées d'environ deux cents lieues , il faut parcourir une vaste mer inconnue pour arriver ici , et ces peuplades n'ayant que de misérables pirogues propres à des traversjées*^ où Ton ne perd pas la terre de vue ,.une.telle rencontre sur une He qu'on avait abordée, tenait du roman.

Il est aisé de concevoir avec quel étonnement et quel plaisir Mai et ses compatriotes causèrent ensemble.

L'histoire de ces derniers est très-intéressante. Ils s'étaient embarqués sur une pirogue à Taîti, au nombre de vingt hommes et femmes, afin de se rendre à Raïatea , une des îles voisines. Un vent contraire qui soufflait avec impétuosité, les empêcha d'arriyer;à leur destination pu de regagner le poirt d'où ils étaient |>artis. Leur pkssikge devant être court, ils n'avaient guère embaroué de provisions, et ils manquèrent bientôt de vivres. On ne peut imasiner tout ce qu'ils souffrirent, tauais qu'ils furent chassés sur l'Océan au gré de la tempête. Us passèrent un grand nombre de jours sans avoir rien à manger ni à boire. La famine et la fatigue détruisirent peu à

peu ce petit équipage : il ne restait que quatre hommes, lorsque la pirogue chavira. La perte de ces quatre malheureux semblait inévitable ; ils eurent cependant l'adresse et la force de saisir les cordages de l'embarcation, et de ^ s'y tenir suspendus pendant quelques jours. Ils furent enfin jetés aux environs de cette île; les naturels du pays détachèrent tout de suite des canots qui les sauvèrent et les conduisirent à terre. L'un des quatre était mort, mais les autres vivaient encore , et ils racontèrent à Mal les détails miraculeux qu'on vient de lire. Us vantèrent beaucoup le traitement amical qu'ils avaient reçu des insulaires; et ils étaient si contents de leur sort, qu'ils Irefusèrent l'offre de Cook qui , à la sollicitation de Maî, leur proposa de les ramener dans leur patne. La conformité des mœurs et du langage les avait plus que naturalisés sur cette terre, et les liaisons qu'ils y avaient fi)rmées et qu'ils auraient eu bien de la peine à rompre, expliquent assez pourquoi ils ne voulurent pas revenir au lieu de leur naissance. Ils se trouvaient à la Nouvelle -Zeeland depuis plus de douze ans.

' Quelque temps après , l'expédition fit Ta découverte de l'Ile Touboucai; elle arriva en juillet 1777,-à OItipeha, une des baies de l'île Taïti:

La reconnaissance qui se fit entre plusieurs des officiers et des matelots avec les naturels qu'ils avaient connus dans les voyages précédents, fut touchante. La défiance avait disparu , eties témoignages d'affection éclatèrent.

La lune brilla toute la nuit au milieu d'un ciel sans nuages, et couvrit de ses rayons argentés la surface polie de la mer, tandis qu'elle montrait dans le lointain à Téquipage un pavsaee charmant qui semblait avoir été créé par la main d'une fée. Un silence parfait ré-

fnait dans l'air ; on entendait seulement ans le lointain les voix de quelques Taîtiens qui étaient restés à bord , et qui jouissaient de la beauté du firmament, avec les amis qu'ils avaient connus en 1769. Assis aux côtés du vaisseau, ils s'entretenaient tantôt avec des pa-

rôles et tantôt au moyen de si^es. Ils demandaient surtout ce qui était arrivé aux étrangers depuis leur séparation, et ils racontaient à leur tour la fin tragique de Toutaha et de ses partisans.

Gibson , soldat de marine , qui , lors du premier voyage de Cook , fut si enchanté de cette tle quMl déserta pour y rester, jouait un grand rôle dans cette conversation, parce que , entendant le mieux la langue, les naturels Taimaient davantage. La confiance de ce peuple, et sa conduite cordiale et familière réjouirent les Anglais. Son caractère se montrait dans un jour plus favorable que jamais , et ils furent convaincus aue le ressentiment de Tinjure et 1 esprit de vengeance tourmentent peu les bons et simples Taîtiens. Il serait doux de penser que la philanthropie est naturelle aux hommes, et aue les idées sauvages de défiance et de haine ne sont que la suite de la dépravation des mœurs. Les découvertes de Colomb, de Gortez en Amérique, et celles de Mendana, de Quiros, de Schouten, de Tasman (*) et de Wallis dans la mer du Sud, ne démentent point entièrement cette opinion; mais elle serait peu fondée, SI on l'appliquait à un état social avancé. L'attaque faite par les Taîtiens sur le Dolphin (**) naquit probablement de quelque^ outrage commis par les Européens sans le vouloir; et quand cette supposition ne serait pas fondée, si la conservation de soimême est une des premières lois de la nature , ce peuple avait sûrement droit de regarderies Anglais comme des usurpateurs, et même de trembler pour sa liberté. Mais, après que les Européens eurent déployé la supériorité de leurs forces, quand les insulaires reconnurent que le capitaine Wallis se proposait seulement de passer quelques jours parmi eux, afin d'acheter des rafraîchissements, que les étrangers n*étaient pas absolument destitués d'humanité et de justice, ils leur ouvrirent les bras ;

(*) En exceptant les sauvages féroces de la Nouvellie-Zeeland et de quelques autres lies.

[**) Cétalt le nom du vaisseau de Wallis.

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ils oublièrent le massacre, et ils offrirent avec empressement leurs richesses. Ils leur prodiguèrent de concert des témoicnages de bonté et d'amitié depuis le dernier des sujets jusqu'à la reme ; de façon que chacun de leurs hôtes eut lieu de regretter cette côte hospitalière (*).

IL'HOUtfS.DIEn BB BORABORA.

Le 13 août, Cook voulut faire une visite à un homme que Mal lui peignait comme un personnage bien extraordinaire, car, à l'en croire, cet homme était le dieu de Borabora. Ils le trouvèrent assis sous un de ces abris qu'offrent ordinairement leurs plus grandes pirogues. Il était avancé en âge, il avait perdu l'usage de ses membres, et on le portait sur une civière. Quelques insulaires l'appelaient oUa ou orra y nom du dieu de Borabora ; mais son véritable nom était Etari, Le ca-

{Htaine anglais supposait que le peuple ui prodiguerait une sorte d'adoration religieuse; mais, si ce n'est que déjeunes bananiers étaient placés devant et audessus de lui pour l'abriter, rien ne le distinguait des autres chefs. Maï lui

{présenta une touffe de plumes rouges, iées à l'extrémité d'un petit bâton, et, lorsqu'il eut causé quelques moments sur des choses indifférentes avec ce prétendu homme-dieu de Borabora, il remarqua une vieille femme , la sœur de sa mère, qui se précipita à ses pieds, et les arrosa de larmes de joie.

Cook avait pris, en 1773, à son bord un jeune homme nommé Hidi-Hidi (OEdidée). Au retour de ce navigateur et de Maî à Taîti, il s'efforçait , ainsi que le Taîtien qui avait été au Pérou avec les Espagnols, de montrer sa politesse, et de s'exprimer en anglais ; il disbit souvent : YeSy sir; ifyàupleaseySir.

Hidi-Hidi, né à Borabora, était à Taïti depuis trois mois , sans autre dessein que celui de satisfaire sa curiosité, ou^ peut-être, la passion de l'amour, qui anime tous les habitants des lies Taîti. Selon Cook, les insulaires qui

(*) Cook , troisième voyage.

voyagent d'ane terre à Tautre ne paraissent pas avoir d*autre but. Il préférait à nos modes et à nos parures, celles de ses compatriotes ; car, lorsque le capitaine lui eut donné les habits (*} que le bureau de l'amirauté l'avait àargé de lui remettre, il les porta auelques jours, et il refusa ensuite a'en faire usage. Cet usage et celui du Tàîtieh qui avait été à Lima, prouvent bien la force de la nature oui ramène l'homme à ses premières habitudes,

ATEUTUAIB DB BIDI-EmL

Avant de continuer l'histoire de Maî, nous allons terminer en peu de lignes celle de Hidi-Hidi. Ce jeune homme s'était adressé à Cook pour venir en Angleterre ; son teint et ses vêtements le lui firent iuger d'une bonne famille. Il ne le crut pas d'abord capable de renoncer à la vie douce que mènent , sur ces Iles, les personnes de son rans; et, souriant a sa proposition, il lui peignit les fatigues et les peines auxquelles il s'exposait en quittant son pays ; il eut soin de lui parler de la rigueur du climat, de la mauvaise qualité des aliments ; mais rien ne put changer sa résolution, et ses amis se joignirent à lui pour le prier de l'emmener.

Au moment où il s'embarqua, ses amis vinrent lui faire leurs derniers adieux, et ils lui donnèrent des étoffes, et pour ses provisions de mer, du fruit à pain fermenté (du mahei), qu'ils aiment passionnément, et qui est une substance extrêmement nourrissante.

Hidi-Hidi fut violemment attaqué du mal de mer dès que le vaisseau fut au large. Cependant, comme on regardait le pic élevé de Borabora, il eut assez de force pour dire : « Je suis né sur cette île, et je suis proche parent de Pouni , le |;rand roi qui a conquis Otaha et Raiatéa. » Il apprit en même temps aux officiers que son véritable nc-:n était Mahiva ; mais qu'il l'avait changé pour celui de Hidi-Uidi

(*) Cook lui donna en outre, de son dief, «mecaiise d*outiU et quelques auUres articles.

! un dief d'ElméOf usage commua i toutes ces tles, ainsi qu'on Ta

aveci

dans loutes ces nés, ainsi quu remarqué ailleurs. Pouni était alors dans nie de Mowrua, île qu'on passa dans l'après-midi , et qui est composée d*une seule montagne de forme conique, s'élevant en pointe aiguë.

Hidi-Hidi ne recouvra son appétit que le lendemain ; il mangea un morceau d'un dauphin qui pesait vingthuit livres-, et qui avait été pris par un des matelots. On lui proposa de le lui apprêter tout de suite, mais II réponoit qu'il était beaucoup meilleur cru; on lui donna un vase rempli d'eau de mer, dans lequel il trempa la chair comme dans une sauce ; il en mangea avec un §^and plaisir ; en place de pain, il mordait alternativement dans une balle de mahei , ou de pâte de fruit à pain.

Avant de s'asseoir pour prendre son repas, il eut soin de séparer deux petits morceaux de poisson et de mahei, qu'il offrit à Tatoua, ou à la divinité, prononçant en même temps quelques mots qui étaient probablement une courte prière. Il fit la même cérémonie deux jours après, quand il mangea du goulu de mer cru.

Après avoir visité l'archipel de Tonga, la Nouvelle-Zeeland , Vaîbou et les tles rVouka-Hiva ou Marquises, traversées qui durèrent sept mois, Cook le ramena dans sa patrie dans le courant de l'année 1774.

L'un des Taîtiens que les Espagnols avaient emmené à Lima , vint également faire une visite aux Anglais. On ne pouvait, à ses manières et à son extérieur, le distinguer du reste de ses compatriotes. Il se souvenait cependant de quelques mots espagnols qu'il avait appris , et qu'il prononçait très-mal. Il répétait sturtout fréquemment : Si senor; et lorsqu'on s'approchait de lui, il ne manquait pas de se lever, et de se faire entendre le mieux que possible avec son petit vocabulaire espagnol. Revenons à Mai.

SUITB DES AVEimmBS DB MAI.

Le 4 septembre 1777, Ma! donna à dîner dans l'île au capitaine Cook et

OCÉANIE-

à ses çffldets. Son repas fht très-bon , et eomposé de poissons, de Yolailles, de porcs et de pouddines. Le chef/ O-Tou fUt du dtner;dansTaprès-Qiidi, Cook raccompagna à sa maison, où il trouva tous ses domestiques occupés è rassembler des provisions qu*on lui destinait It v avait entre autres choses un gros cochon, qu'ils tuèrent en sa présence. Ils flrent onze portions des entraffles, et on distribua ces portions aux serviteurs; queloues-uns firent cuire la leur dans le même four que le cochon , et la plupart emportèrent cru ce qu'ils reçurent.

Il j avait aussi un grand poudding.

Voici comment il fut préparé. Les cuisiniers prirent d'abord du fruit à pain , des bananes nulres , du taro, des noix du palmier et du pandanusy râpés , découpés en petits morceaux , ou piles et cuits séparément. Ils exprimèrent ensuite de l'amande de la noix de coco uue quantité assez considérable de jus qu'us jetèrent dans un baquet ou vase de bois, et après y avoir mis Je fruit à pain , les bananes , etc. , qui sortaient du four , ils y placèrent quelques pierres chaudes, afin de raire bouilhr doucement le tout. Trois ou quatre hommes remuèrent avec un bâton les différentes matières , jusqu'à ce qu'elles fussent incorporées l'une à l'autre, et que le jus de la noix de coco fût changé en huile. Les diverses parties ne tardèrent pas à prendre de fa consistance. Quelques-uns de ces pouddings sont excellents, et l'illustre navigateur, qui y avait pris goût, avoue qu'on en fait rarement en Angleterre d'une saveur aussi exquise:

aussi, durant sa relâche à Taïti, lorsqu'il put avoir de pareils pouddings, ce qui n'arrivait pas tous les jours, il ne manquait pas de demander qu'on lui en servît.

Quand le cochon et le poudding qu'O-Tou destinait au commandant de rexpédition, furent cuits, on les embarqua sur une pirogue avec deux cochons vivants, dufi'utt à pain et des noix de cocos , et on les conduisit à bord de la Découverte^ où Gook se rendit, ^insl que toute la famille royale.

Le lendemain, un Jeune bélier de la race du Cap, qu'il avait eu beaucoup de peine à conserver, fut tué par un chien. On se trouve quelquefois danis des positions où la perte d'une bagatelle devient importante : Cobk é&ft vivement occupé du soin de propager aux tles de Taiti ce quadrupède utiïe, et la perte du bélier fut un véritable malheur.

Pour divertir les insulaires, le T, dans la soirée, Cook fit tirer des feule d'artffice devant le peuple assemblé.

Ce spectacle fit grand plaisir à une partie des Oîtipebans ; mais il causa un effroi terrible à la plupart, et on eut bien de la peine à les retenir jus au'à la fin. Une table de fusées volantes devait terminer le jeu : l'assemblée entière se dispersa au moment où elles partirent, et les hommes du pays leà plus courageux s'enfuirent avec précipitation.

Le 8, Hidi-Hidi, Tanclen compagnon de Cook, voulut lui exprimer sa reconnaissance, en invitant a dîner le commandant et ses officiers. Son festin fut composé de poisson et de porc : le cochon pesait environ trente livres ; il fut tué, cuit et servi en moins d'une heure. On achevait de dtner, lorsque 0-Tou arriva ; il s'approcha du capitaine, en lui disant : « Ton ventre est- U plein? — Oui, reprit celui-ci. — Dans ce cas, viens avec moi, O-Tou ]e conduisit chez son père , où il trouva différentes personnes qui habillaient deux jeunes filles d'une quantité prodigieuse de belles étoffes arrangées d'une façon singulière. Une extrémité des pièces, qui étaient en grand nombre, se trouvait relevée par-dessus la tête des jeunes filles, tandis que le reste environnait le corps à commen« cer de dessous les aisselles. L'autre extrémité tombait en plis jusqu'à terre, et ressemblait à un jupon de femme porté sur un large panier. Plusieurs pièces enveloppaient le bord extérieur de ce panier, et grossissaient Pattirail. Les étoffes occupaient l'espace de cinq ou six verges de circuit, et ces pauvres filles étaient accablées sous un énorme poids; elles avaient en outre deux

MO

taamas (deux pièces de ooip8)4ui leur servaient de parure , et qui doonaient un air pittoresque à leur accoutrement.

On les conduisit dans cet équipage à bord de la Découverte^ la pirogue qui les amena était chargée de plusieurs cochons , et d'une quantité assez considérable de fruits et d^étoffes , dont le père d'O-Tou voulut faire présent à Cook. On nommait JH les personnes de Tun ou de Tautre sexe habillées de cette manière.

Le lendemain 0-Tou lui fit présent d'un cochon et de quelques fruits , et chacune de ses sœurs lui donna un cochon et d'autres fruits. Les naturels avaient pris en dedans du récif, avec la seine, une quantité considérable de maquereaux ; ils en échangèrent une partie dans le camp et sur les vaisseaux des Anglais.

O'Tou , si soigneux de leur fournir des vivres , cherchait avec le même soin à leur procurer des amusements continuels. Le 10, Cook et une partie de ses officiers se rendirent avec Mai à Oparre, où 0-Tou les régala d'une espèce de comédie. Ses trois sœurs y jouèrent , parées d*habits neufs et trèsélégants.

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