LANGUE
Tous les voya(çeurs prétendent que la langue de ces insulaires est facile à apprendre. Toutes les consonnes aigres et sifflantes en sont bannies, parce que tous les mots finissent par une voyelle, ce qui les adoucit extrêmement. Il faut une oreille délicate pour distinguer les modifications nombreuses de le^jfs voyelles qui donnent une grande délicatesse dans l'expression.
L'o et Ve sont les articles qu'ils mettent à la plus grande partie de leurs substantifs (Cook, t 1, p. 303). La seule difficulté qui se fasse sentir, consiste dans le peu d'inflexion qu'ont les noms et les verbes. Cette langue a peu de noms qui aient plus d'un cas , et peu de verbes qui aient plus d*un temps. Malgré cela, ils joignent à leurs paroles des gestes si expressifs, qu'un étranger peut facilement comprendre ce qu^ls disent. Les missionnaires ont trouvé cette langue ditlGcile.
Le taïtien n'est qu'un dialecte polynésien, et l'un des moins riches , à cause de l'imperfection de plusieurs consonnances. En effet, les seules consonnes articulées dans le taïtien sont : by d, fymynyPyr,teiv. Cette indigence multiplie les sons vocaux, et rend l'idiome beaucoup plus difficile pour l'étranger, le même mot signifiant vingt choses diverses. L'accent seul caractérise ces différences. Malgré ses vices, la langue taîtienne a de l'éclat et de l'énergie ; elle a fourni plus d'une fois aux tribuns sauvages ae Papara des mouvements oratoires puissants sur une assemblée (d'Urville). Du reste, on a encore beaucoup à apprendre sur le mécanisme des idiomes polynésiens.
Resserrés par notre cadre, nous ne saurions aborder cette question philo-
logique avec toute retendue quelle mérite. #
POltelB.
Certes, si les premiers navigatcurar avaient pu nous conserver quelquesunes des inspirations poétiques des Taïtiens, nous y trouverions sans doute le charme que la nature a répandu sur ces contrées qui appelaient un Virgile. Une langue si douce,
Qu'elle ne trouvait point de sons assez urs pour exprimer les noms des Anflais, n'était pas sans doute destinée rendre des Idées profondes ou énergiques ; mais elle devait se prêter admirablement à peindre les scènes anacréontiques. Leurs vers sont divisés en pieds réguliers ; ils ne les déclament point, mais ils ont une sorte de mélopée : comme les Italiens , ils chantent généralement en improvisant. Otourou mit en strophes cadencées tout ce qui le frappait durant le voyage de Bougainville. Il avait des expressions uniquement réservées à la poésie ; et la langue doit être abondante, puisqu'il pouvait peindre tant d'objets nouveaux. Cook nous apprend que les discours de quelques cnefs de cet archipel étaient des espèces de poèmes , et que les femmes, à bord de son bâtiment , célébraient le lever de l'astre du soir par des vers harmonieux.
Puisque nous ne possédons presque rien de la littérature taîtienne, nous donnerons ici quelques vers inspirés à deux de nos poètes par les habitants de Taîti ou par les descriptions de ces îles, ^ous citerons d'abord l'épisode suivant de Delilie surPotavcri (*j,dans son poème des Jardins. C'est l'histoire d'un jeune Taïtien amené en France par Bougainville , brave militaire, savant navigateur et homme d'esprit :
Des champs de TaitI si cbers à son enfance, Oà l'amoar sans pvdear n'est pas sans innocence, Ce saavage Ingénu , dans nos mars transporté , Begrettait dans son coeur sa douce liberté , Et son ile riante et ses plaisirs faciles. Ébloui, mais lassé de l'éclat de nos Tilles,
(*) Son vériuble nom éUilt Otourou. C'est le premier Polynésien qui soit venu en Eu<> rope.
LIJKIVERS.
$0iT«at U i*écrUit t « RendaHmol mtt forêU. * On Jour, dans ce jardin oà Lonis k grands ftwt Des quatre points da monde en an seol Uen ma-
[semble Ces peuples vég étaax sorprls de eroUrt ensemble , QbI , ebaascant i la fois de saison et de Ueo , viennent tous h Ytorl rendre bommage à Jusslea, L'Indien parcourait leurs tribus réunies . QMBd twt à coup , parmi ces Tertes eolonies , Un arbre, qu'il connut dès ses plus Jeunes ans, IVappe ses yeux ; soudain avec des cris perçants n s'élance, il l'embrasse , il le baigne de larmes, U eoavre de baisers.Mille objets pleins de charmes. Ces beau champs, ce beau ciel, qui le vireoi beu'
(reux, Le fleuTC qu'il fendait de ses bras Tigoureux , La forêt dont ses traiU perçaient l'hdte sauvage , Cep bananiers ebargés et de fruito et d'ombrage. Et le toit paternel , et les bois d'alentour , Ces bois qui répondaient à ses donx chants d'amour. Il croit les Tolr encore , et son âme attendrie . On moins pow os ioataat , retrouTa sa patrie. »
Voici une ballade délicieuse d*un homme de génie, de l'auteur de Notre- Dame de Paris et de Cromwell , de M. Victor Hugo, sur une jeune fille de Taïti abandonnée par un Européen :
•< Ofa 1 dis-moi . tn reux fclr, et la Tolle tncoostaate Va hleatilt de ces bords t'enlerer è mes yeux; Cette nuit, j'entendais, trompant ma douce attente. Chanter les matelots qui repliaient leur tente. Je pleurale k leurs eris joyeux I
Pourquoi quitter notre ile ? En ton tle étrangère , Les eieux sont'ils plus beaux? A-t-on moins de
[douleurs ?
Les tiens, quand tu mourras, pleureront* ils leur
IfrèreT CoonironUla tes os da plane fkméraire , Dont on ae coeiUe pas les fleurs T
Te souvient-il du jour on les vents salutaires Tamenérent vers nous pour la première fois ? Tu m'appelas de loin tous nos bois solitaires ; Je ne t'avais point vu jusqu'alors en nos terres, Bt pourtant je vins à ta voix.
Oh ! J'étais belle alors , mais les pleure m'ont flétrie. Reste, 6 jeune étranger, bc me dis pas adieu. Ici nous parlerons de ta mère chérie , Tu sais que je me plais aux chants de ta patrie Comme aux lonangee de ton Ueu!
Tn rempllraa mes jours : à toi je m'abandonne. Que f ai-je fait pour AitrT demeure sous nos cieux, Je guérirai tes maui , je serai douce et bonne , Et Je f appellerai du nom que l'on te donne Dans le pays de tes aïeux.
Je serai , si tu veux, ton esclave Adèle, Pourvu que ton regard brille k mes yeux ravis. Reste , 6 jeune étranger, reste, et je serai belle ; Mais tu n'aimes qu'un temps, comme notre hiron-
Idelle, Moi je t'aime comme je visl
Hélas 1 tu veux partir aux monts qui t'ont vu naître : Sans doute quelque vierge espère ton retour. Eh bien 1 daigne avec toi m'emmener, 6 mon maître; Je lui serai soumise , et l'alaserai, peut4lre. Si ta joie est dans son amour.
Loin de mes viens parents, qu'un teo^K orgueil
(cnf vre , Du boU eè daas tas bras j'aeecmnw sans cÂrol j Lelndes fleujM, des palmiers, je ne pourrai plot
[vivre.
Je mourrai seule Ici : va I laisse-moi te eoivre } Je mourrai da moins près de toi.
SI l'humble bananier aeeneilUt ta venue, SI tn m'aimas jamais, ne ne rqwuase paa, Ne t'en vas pas sans moi dans ton île Inoonaue , I)e peur que ma jeune flme , errante dans la nue , N'aille seule suivre tes pas.
Quand le matin dora les voOes fogitiTes . En vain on la chercha sous son d6me léger. Oa ne la revit plus , daas les boia, sur les rires ; Pourtant la douce ricrgc aux ^rolti plaintives N'était pas avec Tétranger. •
Chamfort a peint avec esprit et vérité une scène entre une jeune fiHe sauvage abandonnée et son séducteur américain Belton , qui, sur le point d*épouser une autre femme, entraîné par réioquence de sa maîtresse , renonce à la fortune pour récompenser son dévouement généreux.
D*abord Belton, accablé de remords, se dit à lui-même :
Pourquoi donc la rarir à oe climat canvage T étais je malheorenx f son cœur fut mon partage. Je possédais en paix , dana ma tflicité , Ce ccenr tendre et sublime avec iimplidti. Heureux et satisfaits du bonheur l'un de l'astre; Dans un séjour désert quel destin Ait le nôtre ! Le mépris n'y suit point la triste pauvreté. Le mépris I ce tyran de la société.
Cet horrible fléau . ce poids tnsopportahfta DoQt l'homme accable l'homme et charge aon aem>
[hlable.
Oui, Betti. Je le sens. J'aurais bravé ponr toL Les maux que ton amour a supportés pou* uoL Mais du besoin affreux Thorreur inconcevable... Mon hymen à Betti semblera pardonnable.
Quand die connaitra nos usages, nos mcnrs. Mon déplorable état et nos oomanna mathwwu.
Betti, instruite de ses intentions et des lois des peu[Hes civilisés , s'écrie :
.... Quoi I par vos lois tn peux trahir ma flamaae 1 Tu pourrais oublier.. .. dieux 1 quels aÇfreux climats I Dans quds pays , A dd I as>tu conduit mes paa I Arracbe>m<M des lieux témdns de mon injure. Qui d'un amant chéri font un amant parjura ; Exécrable séjour, aiillc du malheur , Où l'on a des besoins autres que ceux d« cwr. On les bieafUts trahis, où rameur qu'on outrage^ De la ftlidté n'oflrcnt pas un seni gage.
Elle répond ensuite à Movii)raî qui lui demande si elle a une promesse écrite de mqiriage :
Quoil tu peux demander un éeritT l'osestuT
Un écrit I oui j'en ai. . . les horreurs du aaufina^e .
Mee aolM dau on cUmal que ts BOiancs aanrafe»
OGÉANIE.
Toflàxi
SDSuite, B^adressant à Bdton :
....... .Tldu, imiiq*^ toni véconnoi ,
Oaaa le fDod des tarèU, tarlNire, vient le« Hr* : Vartoat à cbiqM P»ê l'uioiur tôt !«• écdi« . ▲a êommti dct roafcwi, daaf bm antrM êUurU^ SoF le bord da riTt^e , et i or le seiii des mert s Tu me dob teat C'est pev d'avoir laorè tm vie, Qb'ii» ticre M fM la flUn t'amnit caot Mb rwrto t Iles Cr»T9at, tu» péiiU t'oiU Mavé dtMM i«w. Entre non père et toi iwrtageant mon emoor. Moo père , ak I je i'entenda k soa keore demièie , 4ji momaat e& BM maSu lui fermaient la pMpMM, Vois dire : Mae entants , ninea-vaas à Jamais ; Je f entends loi répondre : Oui , Je te le promets.
Qa9 ne me Inisaais4a dans le foad des forèto! J*7 pourrais sans témoins gémir de tes forfaits. Dans mon «bsenr réduit, dans ma grotte profonde» anTato-Je s'il était das malhearcm au monde? ▲hl oombicB iale sens, quand ta ae m'aimes plos! Eh bienl peisqn'à jamais nos liens sont rompus... Tire-moi de ces lieua. Qu'au Hu>ins , dans ma misère, Mes pleura puUaent couler sur le tonbrau d'uapèfu. Toi, eruel , vis ici parmi des maUteureax; Ils te ressemblent tous s'ils te sonfyVent cliea eux.
Belton attendri implore son pardoD, renonce à rbymend'Arabelle et s'unit avec Eetti :
Mon eorar est oppressé 1... JenesuispuiatbaiteM, Et Je ranrais été si J'avais résUté A eet amour si tendre et trop peu mérité. Ah ! erois-en les serments de mon âme atteadria , L'indignée et les maax où J'exposais ta vie , Seuls k t'abandonner pouvaient forcer mon cœur ; Même en te trahissant , Je voulais ton bonheur. Ml eent fola dans tes brus la misère et routruge M'aeeabler, m'écraser, k bénis OMm partage I Je brave cet besoins ^ pouvaient m'alarmer; Je n'en connais plus qu'un , c'est edni de t'aimer. JelapeidiMaiAcidUaej'allaUétreà plaindiel
Hir^QUE.
Quoique la poésie dea Taitiens eût presque toujours pour objet le plaisir et l'amour, ils chantaient aussi leurs travaui durant la paix , leurs victoires dans les guerres, leurs excursions sur les terres voisines, et les avantages de leur tie sur les autres pays. Lorsque ces hommes simples entendirent la musique des Européens , ils montrèrent une sorte de dégoût pour les compositions savantes ; mais il parait que la mélodie de quelques-uns de nos instruments leur fît un plaisir extrême, quand ils eurent occasion de Tentendre sans tout le fracas d'un orchestre bruyant.
Ces insulaires n'ont pas poussé à un H bAU^ point de perfectiott i*art de la
musique mie les autres connaissances.
Ils jouent d'une flûte de bonibou à trois trous ; ils soufflent dedans avec le nez, tandis oue d'autres naturels ch3ntent. Toute la musique vocale et instrumentale consiste en quatre notes ; car ce ne sont ni des tons ni des demi-tons. Ces notes , sans variété et saps ordre, produisent setilement une espèce de bourdonnement létharcîque, qui ne blesse pas Toreille par des sonsaiscordants, mais qui ne ppoeure pas une impressiofi agréable. Il est surprenant que le godt de la muslifie soit si général sur la terre , tandis mie les idées de rharuMmie sont si différentes parmi les nations diverses. Les Taîtiens ont aussi pour instrument une espèce de tambour, sur lequel ils font agir leurs mains et leurs doigts au lieu de baguettes. Il est à remarquer que, dans les danses , ces insulaires observent la mesure avec autant d'exactitude et de précision que les meilleurs danseurs sur les théâtres d'Europe. Nous avons donné un échantillon d'un morceau de musique taftienne dans notre Tableau général de l'Océanie; seulement le graveur nous a fait faire la gamme ascendante et descendante, quand nous avions écrit : tU, la, sol, mi, nU.
onmoDUcrioir du enisriAifisif b.
D'après un rapport fait à la quatorzième assemblée ae la Société des missionnaires calvinistes à Londres, au mois de mai 1808, les naturels firent d'abord quelques progrès dans les arts utiles ; mais les missionnaires n'avaient pas fait de prosélytes pour le christianisme. Dans une dépêche, les missionnaires de la mer du Sud se consolaient de cette contrariété par la réflexion très-orthodoxe, « que s'il plaisait au Seigneur de verser son esprit sur le peuple, l'ouvrage prospérerait rapidement. » Ils marquaient leur surprise de la promptitude avec laquelle les Taîtiens embrassaient les dogmes sur la dépravation de l'espèce humaine , sur le courroux de Dieu contre les péeheurs, sur la nécessité d'une expiation , et
sur rimmortalité de TAine, tandis quMls refusaient leur assentiment au dogme de la résurrection.
Les missionnaires s'appliquèrent beaucoup à Tétude de la langue taïtienne, qu'ils déclarent, d'am-ès leur propre expérience, être très-dilBcile. Ils ont envoyé en Angleterre un Tolume d'environ deux mille cents mots, sans compter plus de cinc] cents noms d'arbres, d'oiseaux, d'insectes, de poissons, etc., avec un essai de grammaire taîtienne. Ils ont aussi composé quelques courtes formules de prières, et un précis de l'Histoire sainte à l'usage des naturels.
Pomare , roi deTaîti, devint heureusement le protecteur des missionnaires:
ayant appris à écrire sa langue naturelle, il stressa aux directeurs de la Société des missions une lettre dont nous joignons ici la traduction :
MaUTM. Taiti. %•' juxriv XS07.
« Mes amis , je vous souhaite toutes «les bénédictions dans votre patrie, « et beaucoup de succès dans l'instruo- « tion de ce méchant pays, de ce pays «de folie, de ce pays misérable, de « ce pays qui ne connaît aucun bien , « de ce pays qui ignore le vrai Dieu , « de ce pays reprouvé.
« Mes amis, je vous souhaite santé « et bonheur ; puissé-je vivre aussi , et « puisse Jéhova nous sauver tous!
« Mes amis, relativement à la lettre «que vous m'écrivîtes, j'ai à vous ré- « pondre que je consens parfaitement à « tout ce que vous désirez , et que par «conspuent je bannirai Oro (sa «principale idole), en l'envoyant à « Raîatea.
« Mes amis, je crois donc, et j'obéi- « rai à vos paroles.
« Mes amis , j'espère que tous con- « sentirez également à ma demande, « savoir : Je souhaite que vous envoyiez « ici un grand nombre d'hommes*, de « femmes et d'enfants.
« Mes amis , envoyez-nous aussi des < effets et des habillements, afin que « nous adoptions le costume anglais.
« Mes amis , envoyez-nous aussi une « quantité de mousquets et de poudre;
« car les guerres sont fré^pentes dans « notre pays, et si je périssais, tous « n'auriez plus rien à Taïti. Ne venez « point ici lorsque je serai mort. Taîti « est une terre de désolation ; si je « succombais à ma maladie, ne venez « plus ici. Je souhaite aussi que vous « m'envoyiez tous les objets curieux «que vous avez en Angleterre; en- « voyez-moi aussi tout ce qui est né- « cessaire pour écrire : du papier, des « plumes en abondance; ne me lais- « sez pas manquer d'ustensiles d'écri- «ture.
« Mes amis, j'ai fini , et je n'ai p\us « rien à vous demander. Quant à votre «désir d'instruire Talti, j'y donne « mon agrément complet. C'est une « chose ordinaire chez les peuples de « ne rien faire dans le commencement; « mais votre intention est bonne , et « j'y consens entièrement , et je me « déferai de toutes les mauvaises habi- «tudes.
« Ce que je vous dis est la vérité , et « nullement mensonge. C'est une vé* « rite réelle.
« Voilà tout ce que j'ai à écrire. J'ai «fini.
«Mes amis, écrivez-moi, afin gue «je sache ce que vous avez à médire.
« Je vous souhaite la vie et toutes «les bénédictions; puisse -je vivre « aussi, et puisse Jéhova nous sauver « tous ! « POMAJIE , roi de Tal ti.
« A mes amis, la Société des mis* « sionnaires , à Londres. »
Tranquillement établis à Tàîti, à Eîméo, à Borabora, les missionnaires anglais font entendre les douces paroles de l'Évangile sur les lieux où naguère retentissaient les gémissements es victimes humaines et les cris des oiseaux de proie rassemblés autour de l'autel ensanglanté. La paix règne avec les mœurs dans ces bosquets riants, où jadis un peuple d'esclaves nourrissait des maîtres plongés dans la grossière ivresse des sens. Déjà le besoin des plaisirs plus nobles se fait sentir; le peuple réuni écoute les récits de ses historiens naissants. La poésie pastorale vient charmer les loisirs ae ces enfonts favorisés de la nature. L'idiome
OCÉANIE
fl'enridiit et se forme ; le roi Pomare a écrit sur des feuilles de palmier le premier dictionnaire de la langue répandue dans Tarebipel, et une partie de la Bible. Les missionnaires, tonda* teurs de ce nouvel État, rendraient un mnd service aux sciences en recueillant avec soin les notions oue possèdent les insulaires de la Polynésie; c^est surtout en recueillant tous les noms indigènes des peuples, que l'on pourrait espérer de retrouver le Cipangou et le Pravis Sumbdi de Timmortel Magalhaës. Car ces noms sont probablement des corruptions de celui que Magalhaës leur donnait , quoique la relation de Pigafetta ne parle pas de ceux-ci. Déjà un savant et respectable missionnaire, M. Ellis, a publie un ouvrage fort curieux, intitulé Recherches pofynésiennes (*).
Un grand nombre de Taîtiens savent lire et écrire aujourd'hui. Ils ont entre les mains , dit M. Duperrey , plusieurs livres de religion traduits dans leur langue, et imprimés à Taîti, à Raïatea ou à Eîméo. .
Depuis la conversion de Pomare , soixante-six églises assez belles ont été construites, et tout le peuple s'y rend deux fois par semaine, avec une grande dévotion, pour entendre le prédicateur. L'on voit souvent plusieurs individus prendre note des passages les plus mtéressants des discours.
Le révérend J. Williams , l'un des
Îlus anciens missionnaires des lies 'aïti , de retour en Angleterre , a prononcé , dans la dernière assemblée générale de la Société des missions de Londres y qui a eu lieu le 12 mai 1835, un discours dont nous aimons à reproduire ici les passages les plus importants , . attenau qu'il résume , sous un jour intéressant et nouveau, quelques-uns des principaux faits relatifs a l'introduction du christianisme dans ces Iles ; il s*est exprimé à peu près comme il suit :
« Les voyages des navigateurs français Bougainville et la Pérouse, et
(*) Pofynesian researcltes, a vol. in-S.
des capitaines an^çlais Wallis et Gook, avaient un caractère purement scientifique : leur but unique était d'enrichir l'histoire naturelle et la géographie de plusieurs découvertes faites dans une partie du globe presque inconnue, et il faut avouer que les entreprises que ces illustres marins ont dirigées ont été conduites avec une rare habileté et un singulier courage. Cependant ces hommes , sous tant de rapports dignes de notre admiration, n'ont rien fait, n'ont même rien entrepris pour améliorer la condition des sauvages habitants des parages qu'ils ont explorés; et si les missionnaires n'étaient venus sur leurs traces semer les bienfaits de l'Évangile , les McUais des îles de la mer du Sud (*) auraient eu des raisons de maudire plutôt que de bénir le jour où le pied des nommes soidisant civilisés maraua sa première empreinte sur le sable de leurs rivages.
« La mission chrétienne dans l'océan Pacifique eut à lutter, à son oriêine, contre d'incroyables difficultés, h'eu semblait vouloir renverser toutes . les espérances de son peuple. La mission aux lies Marquises avait échoué ; les missionnaires deXoneatabou avaient été massacrés, et ceux ae Taîti avaient été obligés de se réfugier a la Nouvelle- Galles du Sud, pour échapper aux désastres de la guerre; de sorte qu'en peu d'années tous vestiges de l'ambassade chrétienne envovée par les églises évangéliques d'Angleterre dans l'océan Pacifique avaient disparu. Les hostilités ayant cessé, Pomare II in« vîta les missionnaires à revenir ; ceuxci se rendirent aussitôt à son désir, recommencèrent avec ardeur les travaux, mais sans succès , et sans qu'ils eussent sous les yeux , pour relever et soutenir leurs espérances, un seul fait de nature à les encourager. A Londres
(^ Cette expression fort remarquable confirmerait Torigine que nous avons donnée aux Polynésiens. Nos lecteurs n*ont peut* être pas oublié que nous avons trouvé cette origine chez les Dayas de la grande île de Bornéo , dans la Malaisie. G. L. D. R,
le découraffement étaft complet, et plusieurs fois déjà les directeurs de la Société avaient sérieusement aji;ité la question d*abandonner cette mission.
Ils auraient, sans aucun doute, fini par embrasser le dernier parti , sans les riches et libérales contributions de feu le docteur Haweis, et sans les énergiques représentations de feu le révérend M. Wilks, qui , avec la ferveur qui le caractérise, déclara qu'il vendrait les habits qu'il avait sur le corps plutôt que de consentir à suspendre cette mission , et qui proposa en même temps, qu'au lieu de rappeler les missionnaires en Europe, l'on adressât à Dieu des fM*ières particulières en leur faveur. De ce moment-là , les affaires changèrent complètement d'aspect ; car , pendant que les chrétiens, en Angleterre, assiégeaient par leurs supplications le trône de misériconle. Dieu répondait merveilleusement à leurs requêtes dans Toeéan Pacifique, et, chose étonnante, le bâtiment qui, parti de Londres, était chargé de remettre des lettres d'encouragement aux missionnaires, croisa en route celui qui, ayant mis à la voile à Taîti , non-seulement apportait en Angleterre la réjouissante nouvelle de la ehute de l'idolâtrie dans les fies de la Socié^, mais eiusore avait à bord , comme faisant partie de sa cargaison , les idoles que ce peuple , naguère païen , avait rejetées, et que l'on peut voir maintenant dans le Miméefnissionmaire de la Société. MagniUque exemple du pouvoir de la prière , et de la fidélité de J)ieu dans ses promesses!
« Les circonstances qui ont préparé le commencement de cette œuvre glorieuse sont singulièrement remarquables; je n'en citerai qu'un exemple. De même que pour réoandre son esprit sur la primitive Église, le Seigneur avait, oans sa sage providence, choisi le jour de la Pentecôte , où des Parthes, dès Mèdes, des habitants de la Mésopotamie et d'autres contrées de l'emi)ire romain se trouvaient rassemblés a Jérusalem, de même , pour faire éclater pour la première fois la puis-
sance de sa grâce dans la mer do Sud, il attendit une époque où lee dmfà et la plupart des guerriers des Iles adjacentes s'étaient réunis è Taîti. Ils s'y étaient rendus dans le but de coopérer à la réînstallation de Pomnro dans le
gouvernement de cette fie, et c'est ans cette circoni^nce mémorable au'ils éprouvèrent la puissante inuence de l'Evangiie. On lee vit alors retourner chez eux, non plus comme autrefois chargés des cadavres mutilés des ennemis qu'ils avaient tués dans la bataille , et qu'ils étaient dans l'habitude d'offrir à leurs dieux dans \e but de les apaiser , mais porteurs de la bonne nouvelle, de l'évangile de paix auprès de leurs compatriotes encore païens. Lorsque, de retour de cette expédition , Tamatou , à la tête de ses guerriers, aborda dans son Ile, une ifoule immense d'indigènes se rassembla sur le rivage pour le (éliciterde son heureuse arrivée. Parmi eux se distinguaient les prêtres; ils accouraient de toutes parts, et, saluant les vainqueurs au nom de leurs dieux , ils exprimaient tout haut l'espérance de les voir déposer entre leurs mains de nombreuses victimes. Représentezvous, messieurs, un pareil spectacle.
Le roi ordonna à l'un de ses hérauts de se tenir debout sur la partie la plus élevée des canots de guerre, de rendre d*abord aux prêtres les salutations
3u'ils en avaient reçues , puis de réponre à leur demande. Mais quéle fiit cette réponse ? La voici : « Nous n'avons point apporté de victimes avec nous ; nous sommes tous devenus les adorateurs du Dieu vivant et véritable; nous sommes tous des gens <}ui prions. » Puis, élevant en l'air les livres élémentaires que les missionnaires avaient écrits pour eux (car, à cette époque, il n'y avait pas encore d'imprimerie dans ces îles), le héraut ajouta : « Voici les victimes oue nous vous apportons ; voici les tropnées que nous avons conquis. »
« Aussitôt une assemblée est convo^ quée, dans laquelle le chef et ses gens aéclarent unanimement aux habitants de l'ile qu'ils sont devenus chrétîeps.
et les înTitent à suître leur exemple.
Un tiers environ des indigènes présents souscrivirent à cette {proposition ; les deux autres tiers manifestèrent le déîsir de ne pas changer de religion.
Peu de temps après, le chef tomba malade, et rut en danger de mourir.
A mesure que sa maladie faisait des progrès, à mesure aussi que les païens prenaient courage , et semblaient triompher, les chrétiens, de leur côté, ne fdfsafent que prier ; mais , au lieu de s'améliorer, l'état du chef empirait toujours davantage. Ce fiit alors oue y dans une réunion de prière, un chrétien', qui avait été auparavant Tun des plus ardents guerriers, leur suggéra ridée que Dieu n'avait probablement affligé leur chef, en lui envoyant une maladie aussi grave, que parce qu^ils avaient nédige de détruire Oro, la grande idoie de leur nation (car chez on peuple qui ne fait que sortir du protond abîmé de la barbarie , Ton ne doit pas s'attendre à voir disparaître en un clin d'œil toute trace de superstition), et il leur proposa d'aller de suite renverser Oro, et anéantir le grand marae (temple ) , oIj était placée cette divim'té. Après un moment de délibération , la proposition fut agréée, et aussitôt, rassemblant tout leur courage , ils se rendirent au lieu où était le siège de l'idolâtrie dans cette partie du monde ; ils renversèrent l'idole de dessus son piédestal , mirent le feu à son temple, et abattirent les arbres aux branches desquels on avait coutume de suspendre les victimes. Je ne vous dirai pas si l'on doit attribuer le changement favorable qui s'opéra alors dans la santé du chef au pouvoir de l'imagination qui agit favoraolement sur son esprit, ou à la Providence divine qui jugea peut-être à propos d'intervenir dans une circonstance aussi critique , ou s'il ne faut voir ici qu'une coïncidence naturelle entre deux événements indépendants l'un de l'autre.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, de ce moment-là , In santé du chef commença à se remettre, et que, auinze jours ou trois semaines après , n était complètement rétabli. Ce résultat d'un
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événement dont ils étaient loin d'attendre une pareille issue, exaspéra tellement les païens , qu'ils résolurent de déclarer la guerre aux chrétiens , et de les mettre tous à mort. Dans ce but . ils dépêchèrent des messagers au chef de l'île voisine de Tahaa, pour le prier de venir avec ses gens armés se mettre à leur tête , et leur aider à détruire le parti chrétien. Ils élevèrent aussi une erande maison. Qu'ils entourèrent de cocotiers et (Tarbres à pain , aOn d'y enfermer les chrétiens , et de les y brûler vivants. Ils prirent aussi avec eux des lances qu'ils voulaient chauffer toutes rouges au feu.
et avec lesquelles ils étaient décidés à transpercer leurs ennemis. Effrayés par ces préparatifs, les chefs du parti chrétien envoyèrent à plusieurs reprises des députés chargés de demanaer la paix ; mais on leur répondit : « Il n'y a pas de paix pour des hommes qui ont brillé les dieux ; il faut qu'ils se ressentent eux-mêmes de ce feu qu'ils ont mis au temple du dieu Oro. » Comme dernière ressource, le roi envoya sa propre fllle en ambassade ; mais elle ne réussit pas mieux que les autres commissaires, et on lui ût la même ré-* ponse.
R La guerre était donc devenue. inévitable , et dès le lendemain , les clirétiens devaient être attaqués. De district en district, ceux-ci s'étaient retirés dans un lieu où ils ne pouvaient plus reculer ; la nuit qui précéda le combat fut pleine d'alarmes pour eux^ mais (luelle différence dans l'attitude des deux camps! Tandis que les païens, n'écoutant que les vociférations de leurs prêtres , se livraient à la débauche et a la danse, anticipant ainsi sur lé triomphe qu'ils se flattaient de remporter, les chrétiens, qui s'étaient lortiliés derrière une tranchée élevée à la hâte, passèrent la nuit à prier Dieu. A la pointe du jour, l'ennemi s'approcha , enseignes déployées, et en poussant des cris horribles ; mais comme il y avait entre le camp des chrétiens et le lieu où il aurait voulu débarquer, un lonç banc de sable , il ne put mettre pied à terre qu'à un demi-mille de là.
Dès que les chrétiens s'en aperçurent, et avant que les païens eussent débarqué, l'un d'eux, guerrier distingué, r adressa au chef, en lui disant : «Permettez que je mette à part tous les hommes de guerre, et que j'aille avec eux attaquer l'ennemi , avant qu'il ait eu le temps de se rallier après le débarquement; peut-être que la terreur s'emparera d'eux dans ce moment de trouble et de confusion , et que Dieu opérera ainsi notre délivrance. » Après un moment de délibération, le plan fut adopté. « Mais, reprit le chef, avant que vous partiez, unissons-nous en prière. » Sur-le-champ , hommes , femmes et enfants s'agenouillèrent en dehors du rempart de pierre, et le roi lui-même supplia le Dieu de Jacob de couvrir leur tête à l'heure de la bataille ; en terminant , il dit à la petite bande de ses fidèles sujets : « Allez maintenant , et que la présence de Jésus soit avec vous. » Pour arriver au lieu où les païens devaient mettre pied à terre, ils firent un détour pour ne pas être aperçus; et comme les premiers ne s'attendaient pas à les voir les aborder si inopinément et si promptement, ils furent saisis d'une telle terreur panique , que , jetant leurs armes , et ne songeant qu'à fuir, les uns se mirent à grimper sur les arbres, les autres à fuir dans les montagnes , s'attendant à ce que les chrétiens les massacreraient , comme ils avaient eu eux-mêmes l'intention de le faire à leur égard. Mais quand du fond des cachettes où ils s étaient retirés, ils virent que les chrétiens ne faisaient aucun mal aux prisonniers qui étaient tombés entre leurs mains , ils s'écrièrent du milieu des buissons ou du sommet des arbres : « Nous sommes ici, épargnez notre vie, pour l'amour de Jésus, votre nouveau Dieu!» Et toute la journée fut employée à aller à la recherche des prisonniers, et à les amener au chef, placé sur l'éminence, où quelques heures auparavant il avait recommandé sa petite troupe à la garde et à la protection de Jéhova. Un héraut se tenait à ses côtés, et à mesure qu'un ou plusieurs fugitifs étaient présentés
au roi. Il criait à haute yoIx : « Soyez les bien venus! soyez les bien venus!
vous êtes sauvés par Jésus et par l'influence de la religion d'amour que nous avons embrassée ; » et an lieu de les maltraiter comme Ils auraient pu s'y attendre, on prépara une ïéte aux vaincus : on les fit asseoir à table, on leur servit à manger; mais ils pouvaient à peine goûter quelque nourriture, tant ils étaient confondus et absorbés par les événements de Ja Journée. Pendant qu'ils étaient à table, l'un fles païens se leva et prit la parole : « Voici mon discours, dit-il; que dia* cun suive son sentiment; pour ma part , je déclare que ce jour, jusqu'à ma mort , je suis décidé à ne plus servir des dieux qui n'ont pu nous protéger à rheure du danger ; nous étions quatre fois plus nombreux aue ces gens qui ont prié, et cependant ils nous ont vaincus sans effort. Jéhovah est le vrai Dieu. Si nous eussions triomphé, nous les aurions brûlés dans la maison que nous avions construite exprès. Pour eux , ils n'ont fait de mal ni à nous, ni à nos femmes, ni à nos enfants; au contraire, ils nous ont préparé ce repas magnifique. Leur religion est une religion de miséricorde. Je veux m*unir à eux. » Tous ceux qui étaient présents souscrivirent à cet avis ; et je puis affirmer que oe soir-là, les païens se joignirent aux chrétiens, ployèrent les genoux avec eux devant Jéhova , et rendirent grâce ensemble pour la victoire qu'il venait d'accorder à son peuple. Le lendemain, aussitôt après la prière du matin, païens et chrétiens, mêlés et confondus ensemble, partirent dans différentes directions , et s'en allèrent effacer jusqu'aux dernières traces tout vestige du culte des idoles dansTahaaetRaîatea.
Trois jours après cette mémorable bataille, il ne restait plus un seul, idolâtre dans toute l'étendue de ces deux fies, et les deux chefs avaient formé entre eux une alliance ayant pour but d'user de toute, leur influence pour étendre l'empire de la religion chrétienne. On nous a reproché d'avoir eu recours au pouvoir civil pour éta-
blir et soutenir le diristianisme. Je nie le fait. Jamais nous n'avons profité d'autre chose dans ce but que de rinfluence de l'exemple des chefs.
On ne saurait trouver dans le code entier des lois des naturels un seul article qui déclare que la religion chrétienne est la religion de l'Ile ; la seule chose que nous ayons cru devoir recommander par des lois, est la cessation de tout travail lejour.de repos. Mais ce que nous n'avons pas voulu faire, nous, les chefs eux-mêmes Tout fait.
L*un d'eux est mort en recommandant la religion chrétienne, et en s*écriant : « Qui nous séparera de l'amour du Christ? » Dans toute cette œuvre , le doigt de la Providence divine n'est-il pas marqué par des sillons de lumière?
et les chrétiens ne doivent-Us pas y voir le plus légitime des sujets d'encouragement à la poursuivre avec une sainte confiance?
« Pour donner une idée des bienfaits que le christianisme a apportés à ce peuple, je ne citerai plus qu'un exemple, c'est celui d'une réunion de missions à laquelle j'ai eu le bonheur d'assister. C'était par un de ces beaux jours sans nuages, si communs dans l'océan PaciGque; le soleil venait h peine de se lever dans sa gloire majestueuse, que déjà des multitudes (Tindigènes s^étaient réunies pour implorer la bénédiction divine sur la solennité de la journée. A midi, une assemblée, qui ne le cédait point en nombre à celle à laquelle j'ai rbonneur de parler à cette heure, s'était formée sans peine, et, comme nous n'avions pas d'édifice assez spacieux pour contenir un pareil auditoire, il lut convenu que l'on chercherait un abri à l'ombre d'un petit bois de cocotiers qui se trouvait dans le voisinage. Représentez-vous, messieurs, une congr^ation de cette nature, protégée contre les rayons per^nts du soleil par les feuilles à éventail du cocotier, de cet arbre curieux, dont les troncs sveltes et cylindriques lui donnent l'aspect d'une sublime cathédrale rustique, élevée dans ces îles sauvages par la main du tout puissant arcnitecte. Jje roi, entouré de sa famille,
des principaux chefs et des nobles de la nation, tous dans leur costume de fête, était placé près de notre bienaimé frère Nott, qui devait ce jour-là haranguer la multitude. Celui-ci avait parlé pendant une demi-heure environ .
quand le roi lui adressant la parole, lui dit dans la laneue du pays : « Ativa, e iVotJ;» c'est-à-aire, « M. Nott, finissez, je veux parler moi-même. » M. Nott continua quelques minutes; mais le roi ayant manifesté une seconde fois son désir de parler aussi , notre frère s'assit, et le roi, s'étant levé, fit à son peuple un tableau saisissant de sa condition actuelle, comparée avec son état précédent de barbarie et de paganisme ; il lui rappela le souvenir des bienfaiteurs auxquels il était redevable de tant d'avantages; il lui parla de la manière dont les chrétiens cr Angleterre recueillaient des fonds pour taire prêcher au loin l'Évangile , et conclut en disant : «Nous n'avons pas d'argent, mais nous avons des porcs , des noix de coco et de Xarrcw-root; avec cela nous pou« vous avoir de l'argent, et je propose que nous formions dès aujourd'bui une société qui aura pour titre : Société taîtiennepùur ^extension de la parole de Dieu. Que tous ceux qui approuvent cette proposition lèvent leurs mains. »
En un instant, une forêt d'armes nues brilla dans les airs, et l'on vit se dresser, pour appuyer une œuvre de charité, des mains qui ne s'étaient guère élevées auparavant pour autre chose que pour aonner le coup de la mort à quelq^ue ennemi dévoué au trépas.
Aussitôt les indigènes retournèrent chez eux pour mettre à exécution le projet qui venait de leur être soumis, et quoique le roi eût répété, au moins six fois dans son discours, que l'offrande devait être entièrement volontaire, et que nul n'était contraint de la faire, tous se mirent à fabriquer de l'huile de noix de coco, et en peu de temps l'on en recueillit une cargaison qui fut immédiatement envoyée en Angleterre, et qui, vendue, rapporta, tous frais déduits , guatorze cents livres sterlings (trente-cinq mille francs). Comme c'était la première cargaison de cette na«
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tare qui fut importée Ha Angletem des lies de la Société , Sa Majesté fit ^râce du droit d'entrée auquel elle était sujette d'après les lois, oe qui accrut de quatre cents livres sterlings le produit de la vente. C'est de cette manière que nous devons désirer que les rois et les reines deviennent les nourriciers de rÉgiise; et jpourtant ce chef était, quelques mois auparaTant, Tun des plus sauvages despotes de la terre. En mourant, voici comment il exprima ses dernières volontés : 1* Maintenez les lois; 2° soyez bons envers les missionnaires; 3*" retenez ferme l'Évangile. »
En terminant son discours , M. Williams fit un appel aux marchands, aux philanthropes et aux propriétaires de vaisseaux^ |M)ur les engager à soutenir la belle institution des. missions évangéliques ; puis , présentant au président un exemplaire du Nouveau Testament, traduit et imprimé dans la langue d'une ile qu'il avait lui-même découverte, il ajouta : « J'en ai trouvé les indigènes païens, je les ai quittés professant le christianisme; je les ai trouvés avec des idoles et des maraêsC), et je les ai quittés avec trois belles chapelles construites sur les ruines des temples de leurs dieux, et dont l'une est remplie, chaque dimanche, par trois mille auditeurs; je les ai trouvés sans livres et sans langue écrite, et je les ai laissés Usant dans leur propre langue les c/ioses merveilieuses de Dieu; je les ai trouvés sans écoles, et, d'après une lettre reçue tout récemment de ces Iles , il n'y avait pas moins de mille trentequatre élèves dans l'une de celles que nous avons fondées parmi eux. »
Nous avons dit que l'usage des sacrifices humains avait cessé. En effet, depuis l'année 1816, époque de Tabolition de cette exécrable coutume , on n'avait plus entendu dire que le sang eût coulé sur les autels des dieux ; 0 paraît néanmoins que dans quelques parties éloignées du gouvernement, une partie des habitants qui n'a pas abandonné son ancien culte , se livre en-
(*) Maraés ou moraïs*
core en secret à ses anciennes superstitions. *^
Une aventure, dont un voyageur anglais a été naguère le héros, jettera un grand jour sur le fanatisme encore existant, quoique caché par la crainte qu'inspire la nouvelle reine, ou plutdt les missionnaires qui sont ses ministres et ses directeurs.
AVEirnJBE ÉPOnVAlfTilBLE.
Un voyageur snghis, qui ne nous a pas appris son nom, était depuis quelque temps dans l'archipel; un pur, qu'il se reposait dans un vague recueillement au milieu des bois de Ttle principale (Taïti), il fut réveillé par le son d'une multitude de voix qui s'élevaient à quelque distance sur sa gauche; une bruyère et un taillis très-épais l'empêchaient de voir ce qui se passait, et de distinguer si c'était une querelle ou vn combat. Il n'avait entendu parler d'aucune hostilité imminente, quoiqu'il sût qu'il y avait beaucoup d'animosité entre la partie chrétienne de la communauté et ceux des habitants qui restaient fidèles à leur ancien culte. Il avait wàne donné des avertissements aux missionnaires, et leur avait conseillé de prêcher à leurs adeptes des sentiments de paix, bien convaincu que si la guerre s'élevait, la superstition aurait nécessairement le dessus. Ses avis avaient réveillé les craintes des pasteurs, sans leur faire adopter de plan arrêté, et ceux-ci avaient donné matière à reproche par les mesures qu'ils avaient cru devoir prendre contre Tomatî , chef d'une grande réputation, et le soutien le plus opiniâtre des vieilles croyances.
Après avoir écouté pendant quelques secondes ce bruit confus, l'Anglais se leva, et, se frayant un passage à traversa bruyère et le taillis, il aperçut et reconnut la cause du désordre.
Sur les côtés opposés d'une vallée étroite étaient rangés au moins deux mille naturels revêtus de leur costume de guerre, plusieurs d'entre eux parlant et gesticulant avec fureur. C'était un spectacle magnifique et plein d'émotions. Le voyageur avait vu en Europe
OCÉANIË.
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h guerre céndtrfte eommé on jeo d*édiecs, et des batailles livrées sans que la force et le coorage individaels eussent aucune chance de se faire yaloir.
C'était la guerre dépouillée de s^s encouragements, et réduite à des règles mécaniques. Id, au contraire, il allait assister à un combat d'une tout autre nature, dans lequel les acteurs étaient braves et rigoureux. Quoioue l'usage des fusils rat déjà introduit, il y en avait cependant en trop petit nombre
Sour rien ôter aux chances physiques e la lutte.
Chaque homme avait son vêtement de guerre, et son turban orné de plumes , qui se balançaient et se reflétaient aux rayons d'un soleil brillant; leurs tailles nautes et imposantes formaient un spectacle majestueux. Derrière la ligne des guerriers étaient des groupes de femmes, aussi énergiques que les hommes dans leurs cris et dans leurs gestes.
L'Anglais s'arrêta, frappéd'une pénible surprise; car « nul homme, dit-il, ne peut voir ses semblables sur le point d'entamer une lutte meurtrière, sans se sentir profondément remué dans ses sympa tliies , quand même il ne doit pas prendre part a l'action. »
Les deux armées ennemies n'étaient qu'à quelques pas l'une de l'autre, et se trouvaient à portée d'entendre les reproches et les injures mutuelles qu'ils s'adressaient dans les termes les plus outrageants. Ils s*animaient de plus en plus , brandissant leurs lances et agitant leurs frondes.
Les lignes étaient partagées en divers groupes, depuis vingt jusqu'à cent hommes, chaque chef ayant ses partisans autour de lui, tandiis que, de distance en distance , se tenaient , dans les endroits les plus en vue, les ranti ou orateurs de guerre, épuisant leur éloquence à stimuler leurs amis. Ces hommes se distinguaient de leurs compagnons par leur haute stature et par leur nudité complète, à Texception d'une ceinture de larges feuilles de U.
Après les avoir considérés pendant quelques temps , l'Anglais pensa qu'une réconciliation ne serait pas possible.
Il connaissait bien le caractère sauvage et sanguinaire de ces peuples, en ap-> parence pacifiques et Inoffensifs; et quoique ces temps fussent bien loin où ils considéraient les Européens comme des êtres d'un ordre supérieur, cependant les hommes blancs exerçaient toujours de l'influence sur eux, et aucun motif ne pouvait le rendre suspect à aucun des partis.
Il s'approcha à environ quarante oas d'un groupe de guerriers, sans être aperçu , tant ils étaient occupés à accabler de malédictions une autre troupe qui leur était opposée, et il se dirigea vers ce groupe, dès qu'il eut reconnu dans le centre Tomati, dont il était bien connu, et qui l'avait souvent appelé son meilleur ami , parce qu'il lui avait rendu une foule de services.
Mais à peine Tomatt l'eut aperçu, qu'il poussa un cri perçant, et, se pré cipitant sur lui comme un furieux , il voulut le percer de sa lance. La surprise et le ressentiment rendirent l'Anglais un instant immobile. « Je suis votre ami , s'écria-t-il. > Mais le voyant lever de nouveau sa lance, il se ieui de coté, et, la saisissant, il chercna à la lui.arracher. LeTaîtien étant beaucoup phis fort que l'Européen , celui-ci aurait
Ï^romptement succombé dans cette utte, si Anato, un des chefs du parti opposé, ne fût accouru à son secours avec sa petite troupe et ne l'eût promptement délivré.
Ce fiit le commencement de la hotaille, à laquelle l'intérêt de sa propre conservation le força de prendre port.
Il eut bientôt des armes; car un grand nombre d'indigènes mordaient successivement la poussière. C'était une lutte sanglante, terrible et à outrance, homme contre homme, massue contre massue. La mêlée devint générale; des cris et des hurlements déchiraient l'air, et ces deux troupes refluaient de côté et d'autre, suivant la fortune du combat.
L'Anglais se retira, aussitôt qu'il put se dégager de la mêlée, se conten** tant d'une lutte défensive. Ces hommes féroces continuèrent de se massacrer impitoyablement y tandis que les fem*
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mes, exaltées jusqu'à la fureur, volti-
feaient autour des combattants , criant , uriant, et mutilant, avec 'la plus cruelle férocité, les guerriers blessés ou mourants.
Il prit position à quelques pas de l'un des ^anti, celui-ci portant une branche de tt dans une main et une javeline dans l'autre, se démenant en gestes passionnés; il se répandait en exhortations éloquentes, dont les métaphores étaient vraiment admirables, et rappelaient les chants de guerre des vieux nommes du Nord. Il est impossible de traduire, de manière à en donner une faible idée, toute la sublimité, toute l'énergie de ces expressions, qui s'élançaient d'une âme enflammée à la vue d un combat furieux. Quelquefois il s'adressait à la masse des combattants; tantôt il apostrophait chacun des guerriers par leurs noms; tantôt, selon la position où ils se trouvaient, soit qu*ils combattissent avec valeur, soit qu'ils triomphassent de leurs ennemis, soit qu'ils succombassent sous les armes de leurs adversaires, son langage était varié et suivait les chances du combat, quelquefois s'exaltant en triomphe, quelquefois se modulant en lamentations, ou vomissant des impré* cations contre le meurtrier.
Le combat avait duré plus d'une heure avec un acharnement et une férocité toujours croissante, lorsqu'il devint certain que le parti qui avait pris l'étranger sous sa protection allait avoir le dessous. Ce parti fut forcé de céder du terrain, quoiqu'il se battît avec la plus grande bravoure. L'étranger apprit alors que la guerre avait commencé entre les prêtres indigènes et la mission ; et il était empressé de
(pourvoir à sa sûreté, connaissant à 'avance les cruautés auxquelles il serait exposé s'il tombait entre les mains des vamqueurs. Comme il se retirait dans ce dessein , il s'aperçut que de nouvelles bandes ennemies arrivaient sur le champ de bataille, et environnaient peu à peu le corps des chrétiens. Il s'élança dans un tailhs, et peutêtre serait-il parvenu à se cacher, s'il ne s'était trahi lui-même en en sortant
un instant pour secouirit lechef Ànato, qui, couvert de blessures, était tombé entre les mains d'une troupe de femmes, sous la cruauté desquelles il ne tarda pas à succomber. L'étranger fut aussitôt saisi à son tour, et emporté avec des cris de triomphe et de vengeance.
Plus d'une massue fut levée pour lui | briser le crâne, et plus d'une lance fîit placée sur sa poitrine par les vainqueurs furieux; mais il était réservé pour des souffrances d'une nature plus terrible. Les prêtres, dont l'influence . était toute puissante, le saisirent ■ comme leur proie ^ et II fut destiné à être offert en sacrifice à leur dieu Oro.
Le pauvre voyageur aurait regardé alors la mort comme une faveur ; mais il était désormais garanti contre tout danger immédiat; et, quoique soumis aux traitements les plus barbares,
3uoi(|ue meurtri de cx)ups , et exposé à e légères blessures (|u ils se faisaient , un jeu cruel de multiplier, ils avaient | grand soin de ne pas aller jusqu'à ' mettre sa vie en danger, et il était le seul prisonnier qu'on eût épargné.
«J'étais, dit-il, destiné à expier les fautes et les conversions des missionnaires, mes compatriotes. » Fortement lié avec des cordes d'écorce de coco, et gardé par plusieurs guerriers, il fut entraîné à travers les -détours d'une contrée qui lui était familière; il l'avait parcourue le matin , et elle lui avait paru un véritable Ëden : maintenant toutes les chaumières étaient en flammes, et les habitants qui n'avaient pas cherché leur sûreté dans la fuite, avaient été traînés en esclavage. C'était dans cette partie de l'île que les missionnaires avaient compté le plus de convertis ; on voyait des traces de leur influence dans des plantations d'arbres fruitiers venus d'Europe , et dans la disposition régulière de petits jardins qui présentaient toute l'apparence de la symétrie anglaise. Des mains rouges de sang étaient alors empressées à les bouleverser, et à chasser les enfants et les femmes qui s'étaient réfugiés dans les bois et les rochers environnants.
OGEANIE.
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Lear voyage dura josqu'au eoucher du soleil ; c^est alors qiron arriva en vue du grand temple national (maraé); à cette vue Pétranger pensa que là allait se terminer son pèlerinage sur cette terre. Ce maraé s^élevait sur un beau promontoire environné d'immenses bouquets d^arbres dont les branches étendues entremêlaient leur riche t feuillage, et donnaient naturellement . à ce lieu un aspect sombre et mélan- I colique , surtout à un malheureux enf chaîné et gardé à vue , connaissant I le destin qui Tattendaft, et n'ignorant ' pas les rites mystérieux et sanguinaires qui s'accomplissaient dans cette affreuse enceinte. Il avoue n'avoir jamais senti un abattement comparable à celui qu'il éprouva en entrant dans la première enceinte du temple. Cétait un bâtiment gigantesque formé de fragments de rocher, d'une architecture rude, mais imposante par sa grandeur, et encore plus par le service religieux auquel il était destiné.
i\près un échange de quelques mots entre les prêtres et ses gardiens, il fut remis au pouvoir des premiers, et les guerriers s'en allèrent en hâte à de nouvelles scènes de carnage. Il fut transporté dans un enclos ouvert dans l'intérieur du temple, après avoir eu encore à éprouver quelques traitements barbares, et lié de manière à lui 6ter toute idée de fuite. Dans le centre de l'enclos était fixé un grand poteau auquel il fut attaché au moyen d'une longue corde dont les tours nombreux l'enveloppaient entièrement, commençant au cou et se terminant aux chevilles ; ses bras y étaient aussi renfermés , et la corde était si serrée qu'il en éprouvait une véritable torture : nulle partie de son corps n'était libre, excepté la tête; et les muscles et les veines, comprimés fortement , semblaient prêts à se rompre.
Sor ces entrefaites, la nuit était venue, et les prêtres', qui s'agitaient autour du prisonnier à la lueur des torches, faisaient l'oflice de véritables démons. Après l'avoir ainsi attaché, ils le laissèrent seul dans son malheur, avec la triste certitude de passer encore plu-
W JJvraiton. (Ogbanib.) t. it.
sieurs heoresdansunétatde seuffianee intolérable. La tension des cordes sembla pendant quelque temps s'accrûttre; les muscles se gonflèrent par TefFet de la violente pression , la douleur ite» vint affreuse, et il invoquait la mort avec les cris et le râle d'un agoni* sant. « Je ne sais, dit-il, combien de temps je demcmrai dans cet état de irénésie. Enfin, l'intensité même de la pression devint on soulagement; car mes membres engourdis avaient presque entièrement perdu toute sensibilité. Mais même cette sensation était cruellement accablante, et pendant que Je tentais en vain de mouvoir tous mes membres endoloris , J'aurais volontiers échangé quelques années de ma vie , si elles m^avaient appartenu , contre un instant de répit à de si horribles souffrances. » Cependant, par un violent effort d'imagination, il rappela ses sens, et dierciia à penser. La nuit était d'une beauté ravissante ; en levant la tête, il sentait la fraîcheur de la brise qiii se jouait sur son front, et sa douc^ influence vint ranimer ses esprits qui s'éteienaient. Il contempla le magnifique ciel de cet hémisphère méridional; toutes les constellations étalaient leurs plus éclatantes beautés.
Il est rare qu'un homme d'un caractère sensible et élevé regarde les étoiles briller aux cieux sans éprouver des sentiments de religion et de reconnaissance pour l'Etre suprême. Ainsi, même dans ce cruel abandon où était plongé le prisonnier, sans on être humain qui pdt sympathiser avec lui, il sentit toute la puissance d'esooir que l'on trouve à communiquer ne coeur avec la Divinité. Il ne put se mettre à genoux ; mais sa pensée s^élança vers son créateur en solennelles et ferventes émotions.
Calmé par cet appel à la Divinité, et cherchant à distraire son âme de ses tourments corporels , l'infortuné prisonnier regarda autour de lui ; la lune se levait à sa gauche au-dessus d'une montagne boisée, et les sommets des arbres les plus élevés des bosquets environnants se teignaient d'une lumière argentée ; tout le reste était enseveli
dans Tombre. Les mouveinents de la brise à travers le feuillage produisaient un doux murmure, tandis que le bruit éloigné des brisants de la mer faisait Tenet d'une mélodie lointaine dont les sons s'élevaient et s'abaissaient alternativement.
L'espérance qui l'avait abandonné pendant son paroxysme de souffrance, revint alors à son aide, et il espéra,
Soique son imagination ne put se urer aucune cnance capable de le sauver; il espéra, même avec l'intime conviction que ses souffrances actuelles n'étaient que le prélude de tourments plus atroces et d'une mort plus cruelle. La voix de la brise lui apportait avec elle des consolations, et il prétait l'oreille à ses murmures varies , jusqu'à ce qu'il en vtnt à se persuader qu'elle kii transmettait des paroles de sympathie, des promesses de secours.
Après quelque temps cependant, ces émotions consolantes disparurent devant rhorrible réalité de sa position ; son esprit perdit encore ce courage qui l'avait ranimé. Il invoqua à haute voix du secours, quand toute. invocation était vaine, et, dansTamertume de ses angoisses, il appela la, malédiction et la mort sur la tête' de' ceux qui le traitaient d'une manière si barbare.
La lune était dans tout son édat, et illuminait les masses de feuillage qui environnaient le temple ; en regardant les branches qui se balançaient doucement au vent, il crut, dans un instant d'égarement, qu'elles insultaient à ses souffrances. Il contempla la belle et paisible voûte du ciel, et les étoiles qui brillaient sur lui dans leur éternelle tranquillité, et s'étonna que le cours de la nature restât inaltéré (si on peut bazarder ce mot), parce que lui , un homme, un pauvre insecte, se débattait dans les chaînes. Le murmure même de la brise ne lui paraissait que comme des sons terribles et sinistres , et son esprit dérangé se créa des tortures intérieures assez vives pour surpasser ses souffrances physiques.
Comme les yeux du prisonnier erraient de côté et d'autre, une espèce
de monstre , qui semblait s'élancer de l'obscurité à quelques pas devant lui , flxa son attention; ne sachant sous quelle forme et à quelle heure ses bourreaux devaient l'assaillir , il poussa un liarlemcnt lamentable en voyant cet objet hideux se dessiner graduellement dans l'ombre; mais chacun de ses traits devint peu à peu visible , jusqu'à ce qu'il apparut en relief bien prononcé, sous Paspect d'une tête gigantesque, et d'une forme horrible. L'imasination exaltée et terrifiée de l'Anglais ravait revêtu de mille attributs effrayants, et il l'apostropha avec une rare véliémence; mais elle resta immobile à la clarté de la lune, également impassible devant ses prières et ses malédictions. Ses efforts désespérés recommencèrent, et un accès de folie furieuse, augmentée par la souffrance, se termina par un profond évanouissement.
Lorsque le prisonnier reprit ses sens, les doux rayons du matin commençaient à tout ranimer autour de lui. La lune était encore visible au ciel, les étoiles avaient disparu, et les oiseaux faisaient entendre leurs chants dans les bosquets. Il regarda autour de lui dans un complet anéantissement de force et de courage, et à mesure gu'il se rappelait l'un après l'autre les mcidents ae la nuit , le désespoir saisissait son âme. Braver le danger est souvent un acte de courage mécanique ; mais lorsque toute énergie corporelle et intellectuelle a disparu , peu d'hommes peuvent regarder la mort en &ce, et cependant l'incertitude est un état si pénible au cœur des pauvres mortels, ^u'il tardait à notre prisonnier de voir arriver le dénoûment fatal, quoique cette idée seule le ttt frissonner.
Dans cet état, il reconnut que l'objet qui l'avait tant épouvanté était uneidole monstrueuse , grossièrement sculptée en bois. Plusieurs autres , d'une moindre (grandeur, étaient placées autour, mais toutes de formes hideuses et gigantesques, semblant narguer leur victime, et s'en moquer avec a'af< Creuses grimaces.
OCÉANIE
Après être resté encore quelques heures dans cet état d'exaspération, et épuisé de souffrances et d'inanition, les prêtres Tinrent le détacher. Il était incapable d'agir, et il leur fallut le porter ou plurot le traîner dans l'intérieur du temple. On lui apporta de la nourriture; mais, après avoir mangé quelques bouchées, il éprouva de mortelles nausées , et , s'étendant par terre, il invoqua la mort.
Cette ^râce lui fut refusée, et il était destmé à épuiser , dans toute sa violence, la cruauté d'une idolâtrie £3natioue, lorsque des cris, rappelant ses bourreaux, et quelques longs et heureux efforts le dâivrerent. Alors il se traîna lentement sur le rivage , et , ayant trouvé une pirogue, il arriva, à force de rames, à Huanine, où sa cruelle aventure excita l'indignation des Européens et de la plupart des Taïtiens qui suivent l'Évangile.
.£OimSSTATION ET JUOEMBlfT.
«Pendant le séjour de M. Laplaoe, à Taîti, il lui arriva un accident assez singulier. Il y avait alors dans la baie deux baleiniers, l'un américain, VOrkm, de Nantucket , et l'autre, le Narrins, de Londres « Une nuit, dit M. Laplace , les matelots de ces bâtiments , qui étaient à terre, prirent querelle entre eux, se battirent , et un des matelots anglais fut tué de deux coups de couteau par un de ceux du navire améncain. Le criminel était né près d'Amsterdam ; il fîit arrêté , garrotté , lié par les naturels, qui remirent à lui faire son procès à trois jours de là. Ce jour arrivé, tes juges , les chefs et un très-grand concours de peuple se réunirent dans le temple bâti par les soins des missionnaires anglais. Je vis passer devant la maison où je demeurais le prisonnier, et quelques moments après, mû par la cunosité de voir comment les naturels agiraient dans cette circonstance, je me rendis aussi à l'église ; je la troHvai remplie, et je me glissai dans une tribune où se trouvaient quelques femmes de missionnaires. Le tribunal était un peu en avant de la
chaire ; le grand juge et les cheft étalent assis sur des bancs des deux côtés , ainsi que quelques Européens, et trois missionnaires étaient placéi plus avant dans l'église : l'un d'eux devait faire l'office d'interprète. Le coupable se trouvait encore un peu plus loin entre deux Indiens gui le tardaient : une table se trouvait au milieu , sur laquelle étaient placés une Bible et le Livre de la loi. A peine étais-je entré et assis, que le grand juge requit le silence, et commença un discours gui dura fort longtemps, et il me semblait qu'en le prononçant, il me regardait toujours, ce qui ne laissait pas que de me surprendre beaucoup. Dès qu'il eut fini, un des missionnaires s'avança vers moi, et me dit que le discours du grand juge s'adressait à moi seul, et qu'il avait pour obiet de me proposer de juger à moi seul le criminel ; que le juge savait
jue j'étais consul en Espagne, et que le coupable étant de mon pays , il consentait (le juge) à s'en remettre à ma décision à ce sujet, si je voulais bien m'en charger. Quoique surpris d'une pareille proposition, qui me laissait entrevoir le désir qu'avaient le juge et les missionnaires de sauver le coupable, s'il était possible, je répondis que, si telle avauété leur intention, il était bien inutile de réunir le grand concours de peuple au milieu duquel nous nous trouvions; mais que je ne pouvais admettre cette proposition; que ma juridiction ne s'étenoait pas si loin, et que, d'ailleurs, jamais consul n'avait eu droit de vie et de mort sur aucun individu ; que s'ils voulaient me remettre le coupable, je me chargerais de son transport dans sa patrie, et m'engaçerais a y faire parvenir la procédure intentée contre lui , afin qu'on l'y pût juger en conséguence. Le ju^e me dit alors que , jpuisque je refusais de juger le prisonnier sur-le-champ, il espérait que je ne trouverais pas mauvais que les lois de Taîti eussent leur cours, et on procéda immédiatement à l'audition des téipoins.
«L'exaspération était au comble contre ce pauvre diable , surtout parmi un grand nombre de blancs vagaix)nd8
ou déserteurs, qui fourmillent dans Ytky et qui , pour se donner un air de vertu , ne cessaient de répéter <]u'il fiiUait le pendre; et comme c'était le premier crime de cette espèce que Ton eût commis à Taîti, ils tâciiaient de £aire partaeer leur exagération aux indigènes. Il n'eûtdonc pas été prudent de sauver d'une manière directe le criminel, que je pouvais protéger contre leur malveillanœ^ et qui ne pouvait que me compromettre vis-àvis de quelques brigands et scélérats capables de tout. Je résolus de faire tout ce qui dépendrait de moi pour arracher ce malheureux au sort qui Fattendait, et je me rendis immédiatement chez moi ; récrivis une lettre au grand ju^e par 1 intermédiaire des missionnaires, afin qu'ils la lui traduisissent. Dans cette lettre , je répétais une partie de ce que j'avais dit verbalement ; je renouvdais la proposition de pren* dre à ma charge le soin d envoyer le criminel devant les tribunaux de sa patrie , et je priais le juge de mettre ma lettre sous les yeux de la reine , dans le cas où lé criminel serait condamné i la jMine capitale, afin de l'engager à lui accorder sa grâce, ou bien le remettre entre mes mains. Je m'en retournai à l'église, et donnai ma lettre aux missionnaires, qui la traduisirent aux juges.
« Pendant mon al^ence , on avait terminé l'audition des témoins , et nommé un jury composé de six blancs et de six naturels, pour prononcer la sentence; ils s'étaient retirés dans un apnartement séparé : ils ne tardèrent pas a rentrer, et prononcèrent le mot de cotipable- Le grand juge se leva aussitôt, ouvrit le Livre de la loi, lut l'article concernant le meurtre, qui condamnait le prisonnier au suppnoe de la corde, et indiqua le lendemain , à midi , pour le jour de l'exécution.
« Pendant toute cette cérémonie, le juge se comporta de la manière la plus décente, la plus grave et la plus respectable, et tout aussi bien qu'aucun président d'un tribunal d'Europe. Je revis, dans le courant de la journée, le juge et les principaux chefs, qui me
dirent qu'ils pensaient que la reine se rendrait à ma demande. £n effet, le lendemain, de fort bonne heure, ils vinrent me voir, et me dirent qu'elle remettait le prisonnier entre mes mains ; que cependant on le garderait jusqu'au moment de mon départ. J'eus donc le bonheur de contribuer à sauver un de mes compatriotes; j'en fus d'autant plus flatte, qu*il parait que c'était ua très-braye homme, dont son capitaine faisait le plus grand éloge, et qui n'avait commis ce crime qu'étant dans un état complet d'ivresse. »
PABALLftLB DBS ANaBlIVBS MCMIBS ET DBS IIOBURS liOOEElf ES.
On ne trouve déjà plus ces Taltîens au caractère aimable, aux manières à la fois si libres et si innocentes, dont les compagnons du Erave Cook et du spirituel Bougaiuville nous ont tracé des portraits trop séduisants pour n'être pas un peu flattés. Ces fleurs d'une civilisation pour ainsi dire primitive, ont été fanées par le contact de la race l)lanche, et le vovageur qui aborderait ces lieux, autrefois enchantés, serait navré de leur triste état. En vain il chexcherait ces jolies cases, abritées du soleil par des bouquets d*arbres fruitiers, ces champs cultivés avec soin et séparés par de légères clôtures, ces hommes si confiants , si affectueux , ces femmes si gracieuses, si attrayantes, et iiabi liées avec tant de soin et*de propreté; il ne verrait que des campagnes presque désertes, déboisées et en friche, des misérables adounés au vol, à la débauche et à tous les excès de l'ivn^gnerie, des filles souillées de toutes sortes de maladies impures, suites de leurs liaisons avec les matelots européens ; enfin , des missionnaires anglais ou américains régissant en mattres les restes de cette population infortunée, dont les travaux assurent leur fortune et les font vivre dans une sainte oisiveté. Tel est le tableau que présentent la plupart des arcliipels dfe la Polynésie. Les îles Baouaï sont aujourd'hui une véritable colonie britannique, et celles de Tonga et de Nouka-Uiva, envahies
0GÉA1HIE.
Clément par les ministres anglicans, ne tarderont pas à devenir une succursale de la Nouvelle-Galles du Sud.
C0L0V1BS D'ENTHSrOTS ANGLAIS ÉTABUES DAHS TOUTKS L£S PAATIES OU GLOBB.
T.ies missionnaires anglais se sont établis dans les lies Taîti, comme ils Tont fait à Ouati ou Santa-Christina, à la Nouvelle-Zeeland , à Haouaî , à Tonga et ailleurs; ils ont eu des prosélytes, et ils ont préparé les voies au commerce et à la domination future de leur patrie. Les Anglais, en créant leurs nombreuses colonies d*entrepôts, semblent avoir eu pour but de s'assurer de Tapprovisionuement universel du slobe; toutes sont situées de manière a leur permettre rexploitation de contrées étendues. Ainsi Jersey et Guernesey, dans la Manche, servent à solder à la France, par la contrebande, la différence des importations; Héligoland à l'Allemagne; Malte et Corfou rapprocfaent TAngleterre du Levant, et assurent sa prépondérance dans le commerce méditerranéen, dont Gibraltar est la clef. Cette ville lui permet encore de fournir à TEspa^i^ne tous ses produits; c'est, en outre, un bazar d'où elle sort fréquemment pour faire des excursions mercantiles dans les États barbaresques; les îles d'Ormus et de Kechmis résument le commerce du golfe Persique et des, pays arrosés par tes grands fleuves qui s'y jettent; la grande île Socotora est une possession unique par rapport à la mer Rouge; Pinang commande le détroit de Malakka ; les lies de Mel ville et de Bathurst lui seront un moyen de |)énétrer dans les Moluques et la Maiaisie, pendant que le cap de Bonne-Es|)érance sert à fui assurer la suprématie de l'Océan indien, tout en facilitant son invasion dans 1 intérieur de F Afrique, et que Annebon et Fernando-Po lui livreront la Guinée. Grâce aux Barbades et à la Jamaïque, l'Angleterre domine le golfe du Mexique. Feignant d'oublier nos droits sur Madagascar et surTourane, en Cochinchine, elle s'oppose à notre établissement dam ces deux pays, et
foulant aux pieds les droits qu'a la France sur les Malouines dont Boa* gainville avait pris possession, elle s'empare de cet archipel. De là, tel qu'un polype fixé à un rocher étend au loin SCS lones bras, elle plantera son pavillon sur les meilleurs points maritimes de la Patagonle, où, dès à présent, ses baleiniers abordent en grand nombre pour se procurer des bœufs et des moutons, qu'ils payent avec de grossières étoffes de laine, de la quincaillerie, du rhum et du tabac, et ils s'établiront enfin dans la Nouvelle- Sbetland, au milieu des glaces des terres antarctiques, si ledimat le leur permet
Certes, si c'était dans un but d'humanité auetous ces établissements eussent été faits ou préparés, nous ne pourrions uu'applaudir à l'habileté colonisatrice aes Anglais; mais l'intérêt, l'ambition, le désir de la suprématie maritime, ont été leur principal, je ne dirai pas leur unique mobile.
DU COMMERCE EN GÉNéRAL DAMS LES ILES DE LA MKB DU SUD ET SCB LES COTES OCCIDENTALES DE L'AM^EIQUE. BAIGHÉBS PAR CETTE MER.
Les caboteurs américains et les Russes, surtout, exportent en Chine quelques pelleteries de leurs comptoirs américains de Noutka et de Sitka, et vont chercher la nacre, le tripang et le sandal ^ dans les fies de la mer du Sud. A ce sujet, nous extrairons les réflexions suivantes de M. le capitaine Laplace, réflexions excellentes et qui sont d'un intérêt palpitant.
« La puissance des czars s'étend sans bruit sur trois parties du inonde, cherche à les enlacer de ses longs bras, et s'apprête à remplir sur terre le même rôle que l'Angleterre prétend jouer sur mer.
« Pendant que l'Angleterre fait trembler la Chine , convoite les fies de la Sonde, s'approprie toute la Nouvelle- Hollande , colonise la Nouvelle-Zeeland, ainsi que les principaux archipels de la Polynésie, et conduit à son gré toutes les républiques de l'Amérique du Sud»
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les Russes marchent à la domination de rhémisphère opposé : ils règlent les destinées du nord de l'Europe, et s'avancent, sans interruption, vers le midi , soumettant à leurs vues les cours de Téhéran et de Constantinople, et menaçant les nrovinces britanniques dans l'Inde ; ennn , ils sont venus prendre une position formidable sur les cÂtes nord-ouest du nouveau monde, au moment où l'indépendance des colonies espagnoles, l'aflluence des Européens aux terres australes, et l'ouverture probable d'un canal à travers l'isthme de Panama , annoncent que ces mers , à peine explorées il y a un siècle , deviendront, avant peu d'années, le théâtre de grands événements.
« De leurs nouvelles possessions, qui sont déjà très-peuplées , et où se construisent dans de superbes arsenaux des navires de guerre et de commerce , ils
Ï>lanent, pour ainsi dire, nonobstant es vives réclamations des États-Unis, sur le nord-ouest de l'Amérique septentrionale, qui sépare ce contment de la Chine et du Japon.
«Quelle facilité une semblable position ne leur donnerait-elle pas pour lier les relations commerciales avec ces deux dernières contrées, lorsqu'elles seront forcées d'étendre leurs rapports avec les Européens ! Ce qui ne saurait tarder , car la cour de Saint-Pétersbourg devançant les autres puissances maritimes, a déjà obtenu , bon gré mal eré , de l'empereur du Jarvon la propriété d'une tle très-voisine des États de ce déflant souverain.
« Dans ce parta^^e de richesses et de puissance , ou se feront admettre bien certainement les États-Unis , et auquel l'Espagne même voudra particirr, lorsqu'ayant tout à fait renoncé l'espérance de réconquérir ses colonies , elle se contentera d'exercer sur elles l'influence du langage , des mœurs et d'une ancienne dommation , quelle part s'est réservée la France , qui , en Europe , sert de contre-poids à la Russie, et peut rivaliser sur mer avec l'Angleterre? Elle ne paraît méme,pas y avoir songé : ses hommes d'État trouvent ces régions trop lointaines
pour s'en occuper ; ils les dédaignent parce qu'ils ne les connaissent pas :
comme si la Nouvelle-Galles du Sud et Van-Diémen, dont les progrès rapides les étonnent, étaient moins ignorés à Paris au commencement du siècle , que ne le sont aujourd'hui les archipels de la Polynésie ou le nord-ouest de l'Amérique.
« Au lieu de s'emparer , dans les mers de la Chine ou dans l'océan Austral, d'un point aui puisse offrir par la suite un dëboucné à la tempête et un abri à ses escadres , elle se borne à faire doubler le cap Hom, ou celui de Bonne-Espérance, par quelques bâtiments armés , trop peu nombreux pour paraître dans les lieux où Tintérét de son commerce exigerait leur présence , et trop faibles pour inspirer du respect à des peuples en proie aux révolutions, et à peine sortis de la barbarie. Dans quel endroit du globe sont nos établissements militaires ou commerciaux? Sur quelle terre, ou seulement sur quel rocher flotte le pavillon tricolore, au milieu de cette immense mer du Sud parsemée d1les presque toutes occupées actuellement par les nations maritimes nos rivales , qui, plus prévoyantes que nous, se préparent à une lutte coùamerdale et politique beaucoup moins éloignée que l'on ne croit généralement.
« Quand cette lutte commencera , la France se trouvera sans moyens de défense, comme sans moyens d'agression , dans l'océan Paciflque. Au premier bruit d'une guerre maritime, ses stations privées de relâche ou de ravitaillement seront obli^'ées, pour édiapper aux croisières ennemies , de fuir précipitamment vers l'Europe , en laissant nos négociauts à la merci des autorités locales.
«D'un autre c6té, les armateurs français, n'ayant aucune suite dans leurs opérations , ne peuvent compter que sur des gains très-modiques. Combien néanmoins faudrait-il que ces gains fussent considérables pour les mettre en état de lutter contre les Anglais, puisqu'on a calculé que, i>ai suite des frais énormes de commis-
OCÉANIE
sion, des frais d'assurance, etc., les marchandises françaises expédiées au Pérou et au Chili reviennent au moment d'être vendues à 35 pour cent Elus cher que si elles eussent été fariquèes en Angleterre et apportées sur des bâtiments anglais.
« Le capitaine et son petit équipage vivent très-sobrement, ne boivent que du rhum, et ne font qu'un très-court séjour dans le port d'arrivée. Cette observation s'applique également aux marins de l'union, qui surpassent même ceux de la Granae-Bretagne en activité et en parcimonie.
« J'ai entenau , par exemple, les subrécargues se plamdre des dépenses onéreuses où les entraînent les frais de chancellerie des consulats, et la redevance, souvent assez forte, que les consuls exigent d'eux pour chaque signature.
« Ces frais de chancellerie sont d'autant plus pesants pour les armateurs •qui tréquentent la mer du Sud , que leurs navires éprouvent souvent des avaries majeures en traversant les parages orageux du cap Horn , et qulls stationnent ensuite des années entières sur les rades du Pérou et du Chili , en attendant un chargement, lequel ne se compose la plupart du temps que de peaux de bœufs , de cuivre , de quinquina , de salpêtre, ou même de nacre, qu'ils vont pêcher, au risauede se perdre mille fois, dans les arcnipels de la Polynésie. Les Anglais évitent les inconvénients du retard , en repartant le plus ordinairement sur leur lest. Quant aux Américains , qui fournissent Valparaiso et Lima de meubles, de rhum , oe tabac, de toiles de coton écrues, de bois de mâture et d'approvisionnements pour la marine, ils y prennent en échange des piastres -et une grande quantité de cuivre, qu'ils portent à la Chine. -
« D*un autre côté, le gouvernement, toujours restreint dans ses dépenses, même les plus nécessaires, et ne pouvant assurer aucun avenir financier à ses projets , est obligé de réduire chaque année les armements de la marine militaire, et de renoncer à la forma-
tion d'aucun établissement d'outremer.
«Cette pénuHe d'armements est cause que les cotes de la presqu'île de Tlnde, celles de la Chine, le grand archipel d'Asie (laMalaisie), Van-Diémen et la I^ouvelle-Galles du Sud, toutes contrées que fréquentent nos marchands, ou quHls fréquenteraient si des traités leur en ouvraient Taccès , ne sont visitées qu'à de longs intervalles par les bâtiments de l'État. Il y a même des points sur ces côtes, tels que San- Blas et les autres ports d^Amériqueau nord de Panama, où bien rarement notre station du Pérou et du Chili a pu étendre sa surveillance.
« Un tel état de choses est extrêmement fâcheux , et s'il se prolonge longtemps, les relations maritimes de la France et son influence sur les peuples d'Asie et d'Amérique tomberont tout à fait. Mais il faut espérer aue les chambres adopteront enfin, à regard de notre commerce, les mesures d'amélioration dont presque toutes les puissances leur donnent l'exemple, et qu'elles abandonneront ce principe exagéré d'égoîsme national qui , en empêchant d établir un bon système d'échange avec les autres pays, nuit considérablement à la prospérité de nos provinces frontières.
«£n effet, les escadres, les comptoirs, les traités et de meilleures lois de douanes pourront bien ouvrir un champ plus vaste à ses opérations, mais non lui inspirer cet esprit d'ordre et d'économie , cette probité dont notre commerce maritime manque entièrement, et sans lesquels il ne fleurira jamais. Tel je l'ai vu dans l'Inde et a la Chine, tel je l'ai retrouvé à Valparaiso et à Lima, où pourtant les Eroduits de notre sol et de nos manuictures se vendent en plus grande quantité que partout ailleurs. Aussi la plupart des Français qui trafiquent sur les côtes occidentales du nouveau monde n'inspirent que fort peu de confiance aux habitants et aux étrangers. Ce sont généralement des pacotilleurs que de mauvaises affaires ou l'inconduite forcent à quitter l'Europe,
et qui , pourvus de quelques ballots de marchandises achetées le plus souvent à crédit, et par conséquent à des prix exorbitants, comptent , dans leur inexpérience , les vendre en Amérique avec des bénâSces assez élevés pour remplir sans peine leurs onéreux engagements.
« Heureusement que tout notre commerce avec le Pérou , et principalement avec le Chili , n*est pas en de pareilles mains, et qu'à Lima comme a Valparaiso il exiiçte plusieurs maisons françaises très-estimées; mais elles ne peuvent, sous aucun rapport, soutenir la concurrence de celles que gèrent les Anglais.
DU COMMEaCB A TAITL
Le commerce de Tarchipel consiste principalement en perles, nacre, racines de taro, huile de coco, que les indigènes donnent en échange des marchandises de fabrique anglaise; ils recherchent surtout les tissus de coton, les lainages, la quincaillerie.
Les Anglais, les Américains, les Busses et les Espagnols, font quelque trafic avec les Taîtiens; mais le commerce français y fait de rares apparitions.
Les habitants de Taîti, outre le commerce extraordinaire qu'ils font avec les étrangers, par les échanges de cochons et de volailles contre des clous, des plumes rouges et des ustensiles en fer^ en ont un continuel avec les fies voisines qui sont à Test deTaïti.
Leur commerce consiste à changer leurs étoffes et des provisions de bouche contre des jperles fines et des soies de barbets, qui seraient fort estimées dans nos climats. Il est bon d'observer que toutes les graines d'Europe, excepté celles du melon, de la moutarde et du cresson , y croissent facilement et avec abondance. Ces peuples avaient leurs arts, ^ui sont adaptés à leur manière de vivre. « Notre luxe, dit Montesquieu , fie saurait être le leur, ni nos besoins être leurs besoins. Leur climat ne leur demande ni ne leur permet presque rien de ce qui vient
de nos climats : ils vont en grande partie nus; le peu de vêtements qu'ils ont j le pays les leur fournit convenables. Ils n ont donc besoin que de nos métaux, qui leur sont infiniment essentiels, surtout le fer, qui sont le signe de valeurs, et pour lesquels ils donnent des marchandises que leur fragilité et la nature de leur pays leur procurent en abondance. Ainsi, de loua les temps, comme à présent, les voyageurs qui négocieront aux Indes (lisez en Océanie) y porteront des métaux, et n'en rapporteront pas.
C'est à la politique à réfléchir sur le bien ou le mal de cette espèce de coMunerce; les nouveaux besoins ne les reudroflt pas plus malheureux. >
Ce oui contribue le plus à cette espèce de commerce de ces insulaires avec ceux des îles voisines, c'est que Tair y étant salubre, ceux-ci ne craignent pas de prendre des maladies des autres insulaires et réciproquement.
L'air en général y est si pur que, malgré la chaleur, qui est quelquefois extrême, les aliments s*y conservent plus longtemps nue dans des climats où il fait une chaleur également forte. On n'y trouve ni grenouilles, ni crapauds, ni serpents d'aucune espèce.
Les fourmis et les mouches, qui y sont en petit nombre, sont les seuls msectes incommodes. La partie sud-est de rîle semble être mieux cultivée et plus peuplée que les autres. Chaque jour il y arrive des bateaux chargés de différents fruits, de sorte quelles étrangers qui y abordent y trouvent des provisions en très-grande quantité, et par con.« équent à plus bas prix que dans tout autre eau ton de Tîle. Le flux et le rellux de la marée y sont peu considérables , et son cours est irrégulier, parce qu'elle est maîtrisée par tes vents, qui y soufflent ordinairement de l'est au sud-est, et que ce sont le plus souvent de petites brises. 11 y a à quelque distance de Taîti Ftle Ëoralwra, qui a servi dans l'origine, suivant le rapport des naturels , à faire un lieu d*exil pour les criminels. Cet usase a duré pendant quelques années. Mais le nombre des exilés s'accrut tellement
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par les transfuges qui vinrent s*y rendre volontaire ment pour se soustraire à la punitioD de leurs crimes , que les proauctîons de cette île devenant iusufGsantes pour la subsistance des habitants, la nécessité en fit des pirates. Ils étaient souvent en guerre avec les Taîtîens, à oause des prises de pirogues qu'ils faisaient journellement .
DiCLAHATION DB L'IirDÉPBNOAlfCB TAITIBNNB.
Taîtî s^est déclarée indépendante au commencement de rannêe ]82t8. Le pavillon anglais gui y flottait est remplacé par un pavillon rouge sur lequel on remarque une étoile blanche placée dans Tangle supérieur. Les missionnaires, pour lesquels les insulaires gardent une grande vénération , ont cependant conservé leur influence.
aSINB OB TAITI.
Le gouvernement de Taîti est aujourd nui confié à une jeune reine de vingt ans . nièce du feu roi Poinare.
Sa helle cnevelure noire retombe en boucles f^racieuses sur ses épaules. Elle porte ordinairement sur la tête une couronne de fleurs naturelles; son abord prévient en sa faveur, et sans être aune beauté remarquable, elle rappelle la Nuba de lord Byron.