‹ L'Univers; histoire et description de tous les peuplesChapitre 10 sur 122 · DANSES · texte numérisé non relu

DANSES

Des hommes de la suite de Finat donnèrent à Gook le spectacle d'une danse tonga. Ils formèrent un double cercle de vingt-quatre chacun autour du choeur, et entonnèrent un air assee agréable , accompagné de mouvements analogues de la tête et des mains.

Cette danse, après avoir duré trèslongtemps sur le même ton, devint beaucoup plus vive, et les acteurs répétèrent, ainsi que cela avait d^à en lieu , des sentences conjointement avec le chœur de musiciens. Ils se retirèrent ensuite très-lentement jusqu*att fond de l'arène , comme avaient £ût les femmes ; puis ils s'avancèrent de même de chaque côté, sur trots rangs, : en inclinant le cor{x3 sur une jamte « i tandis qu'ils avançaient l'autre, ai la '■ posant a terre, de manière à former \ un demi-cercJe. Cet exercice fut aosÉl ' accompagné d'un air assez mélodieux^ :

mais on y substitua bientôt des se»* i tences prononcée4s d'une voix forte* ; La danse inrit un grand degré de vi- | vacité, et finit par une aoclamatioa générale et des nattements de mains. \ lis répétèrent ces figures plusieais I fois, et toujours en formant vxm\ double chaîne, comme au commence» j ment. '

La fête se termina par une dansttti qu'exécutèrent les principaux dicfii présents; elle ressemblait, sous plia»

sieurs rapports, à la précédente, excepté que chaque pose ne finissait pas!

de la même manière ; car leurs inoi»-^ vements acquéraient alors une teUft . vélocité, et ils remuaient la tôte d'une

ftt

^ttute à l'autre avec tant de force, fÊC celui qui n'aurait pas été habitué a ce eenre de spectacle, aurait raifODJiablejneDt pu croire qu'ils allaient ae disloquer le cou. Les danseurs formèrent ensuite un triple demiœrde, comme l'aTaient fait ceux qui les «raient précédés, et l'un d'eux, qui s'avança à l'extrémité d'un des côtés du demi-eercle, prononça une espèce de récitatif avec une grâce que Mucoup de nos meilleurs acteurs auraient pu envier. Un autre , placé à l'extrémité opposée du demi-cercle, lui répondit de la même manière. Ceci ayant été répété plusieurs fois, les mx c6t^ du demi-cercle prirent part au dialogue de leurs coryphées, et Snirent par chanter et danser comme ils araient oommeocé.

Ces deux dernières danses furent exécutées avec tant de vivacité et de précision , que les acteurs ftirent couverts d'applaudissements. Certains spectateurs m^gèoes, qui étaient sans doute très-bons juges en pareille matière, ne parent souvent retenir Texraessioo de leur contentement; et Cooà avoue que les Anglais, moins habitués que les indigènes à ces différents exercices, partagèrent souvent leur satisfaction ; car , bien qu'en générai il régnât l'ensemble le plus pariait dans ces exercices , beaucoup de gestes étaient si expressifs que Ton pouvait éin qo'ib peiguaient on ne peut mieux le laïkage qui les accompagnait , si fon admet qu'il y ait quelque rapport entre le mouvement et le son.

L'endroit où ces danses eurent lieu, liait un espace ouvert, entouré d'arhes, près du bord de la mer, éclairé pv (ks lumières placées tout à TentMir à de petits intervalles. On ycomp* tait environ cinq mille spec^teurs.

Le capitaine Cook n'a décrit que deox des principales danses de ces m- Silaires; mais il en est deux autres aessi remarquables appelées héa et ^nbiy que nous emprunterons à Mariner. La première est une des plus antiennes des fies Tonga, et n'est exécutée S 2 par les chefs ou par les mataboulès. le est très-difficile, non-seulement k

65* JJvraiion. (OcÈkJsiE.) t. m.

cause des gestes qu'elle exige, mais encore à cause du chant. Le choeur se compose d'environ dix ou douze cheût ou mataboulès, au milieu desquels s'assied un homme, qui frappe en mesure sur une planche d'environ trois pieds de longueur avec deux petits bâtons qu'il tient dans chaque main. On doit principalement s'attacher à conserver la mesure, et cela est d'autant plus difficile , que le chef d'orchestre la bat avec une extrême vitesse , surtout quand il arrive vers la On. Les danseurs, qui sont tous des hommes, font en même temps autour du chœur plusieurs évolutions, pendant lesquelles ils prennent les attitudes les plus gracieuses. Cette danse conforme, suivant eux, à la dignité et aux habitudes de gens bien nés, est une partie indispensable de l'éducation d'un chef ou d'un matabouiè.

La danse nocturne, appelée oula, qui est aussi très-ancienne, n'était jadis en usage que parmi les dernièrei classes du peuple. Mais un chef de Tonga , ravi de la grâce avec laquelle on 1 exécuta devant lui à Samoa, où elle fut, dit-on, inventée, la mit à la mode à son retour dans son fie. Depuis cette époque, Toula de Tonga est tombée dans le discrédit, car Mariner ne se rappelle l'avoir vu danser qu'une seule fois. Les figures sont semblables à celles des autres danses déjà décrites ; mais les mouvements des pieds et les attitudes du corps sont bien différentes, et l'exécution en est beaucoup plus animée (voy* pi. 202).

MUSIQUE ET INSTRUMBirrS DE MUSIQUE, POÉSIE, CONTES ET JEUX.

Ces divertissements nous conduisent naturellement à parler de la musique et de la poésie. .Tous les instruments de musique des insulaires de ToMa sont des bambous creusés, le fu^f espèce de tambour, et une flûte appelée fango'fango, qui s'embouche par le nez. Us placent ordinairement le bec de cette flûte dans la narine droite, et bouchent l'autre avec le pouce de la main gauche. Il y en a qui ont cinq teous en

fUNIVERS.

dessus et un en dessous, et d'autres

2ui en ont quatre et six. Le son en est oux et grare. Cet instrument ne sert oue pour accompagner une espèce de âiant appelé oubé,

La plupart de leurs chansons con'* tiennent des descriptions de quelque site agréable ou le récit d*événements passés; d'autres ont trait à des endroits inconnus , tels que Bolotou et la terre des Papalanguis. Ce dernier mot est une corruption du mot FranguiSy Européens. La peinture qu'ils font du pays des Européens est vraiment comi* que. Le poète commence par décrire les animaux du nays. Il dit, entre autres choses , qu on voit paître dans les champs des cochons prodigieux avec des cornes , et que dans les mouas on rencontre souvent d'énormes oi« seaux qui traînent des maisons. Les femmes, dit-il ensuite, sont tellement surchargées d£ vêtements, qu'Un habitant de Tonga étunt entré dans une maison , prit une femme pour un pa-* quet de gnatou papcUangtd ( linge), et la chargea sur ses épaules pour l'em-

{>orter. Mais quel fut son étonnement orsque le paquet sauta en bas et se sauva ! Une de ces chansons retrace les principaux événements des visites du capitame Cook et de l'amiral d'Entrecasteaux; et une autre, la révolu-^ tion de Tonga et la fameuse bataille qui s'y livra , etc. Il y eu a qui n'ont ni rime ni mesure, et d'autres qui ont les deux. Leurs poètes se retirent souvent pendant plusieurs jours do suite dans les Ueux les plus solitaires et les plus romantiques de l'île , pour dponer un libre cours à leur unagmation poétique, et ils rapportent ordinairement à la moua plusieurs compositions nouvelles.

Leurs jeux et leurs divertisse* ments sont très-nombreux. Celui du Uadgi est le premier et le plus important, en ce que les chetis et les mataboules en ont seuls le monopole. Il faut réunir deux ou quatre personnes , pour pouvoir le jouer. Les joueurs s'as* scyent vis-à-vis l'un de 1 autre, et se mettent à faire simultanément des signes avec la main. Celui dont le tour

est arrivé, présente brusquement i son adversaire sa main ouverte ou fei^ mée, ou simplement l'index éteadu$ii et si celui-ci fait en même temjis le même mouvement, c'est alors a se»

tour. Si, au contraire, le preouer réussit cinq fois de suite à taire aa de «ces signes sans que l'autre l'ait imité , il jette à terre un des cinq pe^ tits bâtons qu'il tient à la main, càoî qui s'en déuiit le premier a gagné la partie. Le jeu de balles plaît beau* coup aux jeunes filles (voy. pi. 101 et 303).

Un autre jeu consiste à lancer en l'air une lourde lance, de manière à ce qu'elle se fiche en tombait su m morceau de bois tendre placé au bout d'un pieu. Us sont ordinairement six ou huit joueurs de chaque cété, et celui qui réussit le plus souvent dans trois coups gagne la partie. Le piea a environ cinq ou six pieds de long, et le but a neuf pouces de diamètre. Le joueur peut se placer à bi distance qu'à juge convenable.

il y a un dernier jeu qui consiste à porter une pierre sous l'eau entre deux pieux places à trente-cinq toises de distance l'un de l'autre. Lorsqu'il s'élève quelque dispute pendant ces jeux, les hommes la vident par un combat à la lutte, sans qu'il en résulte jamais rien de sérieux.

Les indigènes prennent grand plaisir à s'entretenir avec les personnes qui ont voyagé. Us aiment beaucoup les contes et les anecdotes , et il y en a parmi eux qui ne se font aucun sera* puled'en inventer. Ils se plaisent prin* eipalement à parler des mœurs et des coutumes des Papalanguis. Us se rassemblent pour causer, nou-seulemeot à de certaines heures du four , mais encore pendant la nuit. Si 1 un d'entre eiK se réveille et ne se sent plus envie de dormir, il appelle le voisin pour causer avec lui, et pour peu que celui-ci en réveille un autre , tous les gens de la maison, au nombre d'environ trente ou quarante , prennent bientôt part à la conversation. Le chef ordonne quelquefois à ses cuisiniers de faire cuire un porc et des ignames, et de les lui

OGÉAlfiB.

a^pofter tout chauda au milieu de la Duit. On allume alors les torches et tout le monde se lève pour participer au festin ; après quoi, les uns se recouchent et les autres restent à jaser jusqu'au flMtio.

BMFLOI DD TKim.

Us se lèvent au point du jour, s'enveloppent de leurs gnatous et vont se bai||ner dans la nner ou dans un étang voisin. Ils ont grand soin de leur boiKbe , et frottent souvent leurs dents avec de la coque de coco iMj du charbon. En sortant du bain ils rentrent chez eux , et s'enduisent le oorps dliuila de cooo parfumée de fessence de certaines fleurs ou du bols de sandal , puis lit s'habillent. Les hommes portent autour du corps une pièce de fliatou de cinq , six ou huit pieds de long, drapée avec assez de goât. Il y adeux ou trois manières de la mettre ; mais la plus élégante est celle que suivent les Gheb. Leur gnatou prend du milieu du corps, en laissant la poitrine, les éptotes et les bras à découvert, et descend jusqu'à la cheville des pieds. Ils portent au-dessus des hanches anecemturetrès-laraede la même étoffe , qui se détache facilement , et dont ils se couvrent la tête lorsqu'ils sortent pendant la nuit.

Il y a très-peu de différence entre le costume des hommes et celui des femmes; on distingue ces dernières à nne petite nappe dUm pied de large ou'elles portent autour de la ceinture.

Les femmes enceintes et les personnes âgées se voilent le sein.

Après les parties de kava du ma- (io , qui durent ordinairement de dcQx i eiiiq heures , les vieillards rentrent chez eux pour dormir et pour causer. Les jeunes gens accompagnent les chefs partout où il leur platt de les conduire. Vers midi , un matafcoulè leur Cait une distribution des eomestibtes envoyés aux chefs par loirs vassaux et leurs amis. Dans f apfès-fldidi les uns se rassemblent pour causer, les autres vont donner la chasse aux ratS| et la journée se termine

presque toujoure par des chants et des danses, qui se prolongent asseï avant dans la nuit. Quand ces di vertissenaents n'ont pas lieu , ils se retirent dans leurs habitations respectives aussitôt le coucher du soleil. Ils n'ont pas d'heure fixe pour leurs repas. Ils mangent ordinairement le matin* à midi et dans la soirée ; mais cela dépend entièrement des occupations des chefs ou des provisions qu'ils ont reçues.

JOUaVAL D'UK AfiTISTE UISTmOUA («), D«.

RANT SOU SàJOUa A TONGA.

Les habitants de Tonga observent religieusement l'usage remarqué par les plus anciens navigateurs de changer de nom avec rami qirils ont choisi. Les deux chefs Palou etLavaka, qui, depuis l'échouage de VÂtirolabêy étaient restés les fidèles commensaux du bord, avaient adopté des amis parmi les officiers, et les gens de leur suite avaient aussi ait leur choix parmi le reste de l'équipage. Pour moi , dit M. Sainson, dessinateur habile et exact de l'expédition, non moins qu'homme d'esprit, occupé prévue tout le jour à dessiner les sujets variés qui se présentaient en foule , j'avais eu peu de relations particulières avec les indigènes , lorsque deux jours après notre ancrage, l'Anglais Ritcliett, que j'avais eu occasion d'obliger en renouvelant son accoutrement européen , m'aborda surle i)ont, et me montrant un homme assis à l'écart sur le bastingage, me dit que cet homme voulait être mon ami. Je demandai à Ritchett quel était ce personnage que je n'avais oas encore aperçu parmi les autres insulaires : «Oh! Monsieur, me répondit l'Anglais, c'est un grand chef et un grand guerrier ; cet homme est le Napoléon ae Tonga-Tabou. » A une aussi imposante dénomination , le ne balançai pas, je m'avaitçai vers le chef qui me tendit la main en souriant, j'appuyai mon nez contre le sien. Je lui dis mon nom, il m'apprit le sien, et dès ce moment je devins ponr toute

(*) M. de 8ain$on, Toya^ de f><i«r#*

LnJNIVERS,

hk population de l'île un autre luimême. Mon nouvel ami se nommait Tabofa.

L'Anglais ne m'avait pas trompé , Tahofa jouissait d'une autorité et d'un crédit tort étendus; nous en eûmes plus tard des preuves qui nous coûtèrent malheureusement trop cher. Ce chef, qui eut une influence si fatale sur notre séjour à Toneà, pouvait avoir quarante ans ; sa taule n'excédait pas cinq pieds trois pouces. Ses belles lormes accusaient une grande vigueur musculaire: sur toute sa personne régnait une propreté remarquable; comme tous les insulaires, il portait autour des reins un large jupon a'étoffe d'hibiscus, sans aucun ornement qui annonçât son rang suprême. Sa Ogure imposante empruntait un caractère singulièrement noble d'un front élevé qui allait s'élargissant vers les tempes , et que couronnaient des cheveux bruns, rares et frisés. Son regard était doux et vif en même temps ; ses lèvres minces et vermeilles affectaient souvent un sourire qui n'avait rien de franc. Enfîn sa figure , sa voix insinuante , ses habitudes flatteuses , décelaient un homme infiniment plus avancé que ses compatriotes dans les voies de la civilisation , mais peut-être aussi de la perfidie. Tahofa était sans doute par sa bravoure l'Achille de ces parages, mais nous trouvâmes aussi en lui plus d'un rapport avec le sage Ulysse.

Dans l'état politique qui régissait alors Tonga, l'autorité suprême, partagée en apparence entre les trois chefs, se trouvait réellement réunie dans les seules mains de Tahofa.

Lorsque les habitants de l'île eurent chasse la race antique de leurs rois, Palou (voyez leurs portraits p/. 191), Lavaka et Tahofa furent conjointement investis de la .souveraine puissauce. Tahofa , doué de qualités guerrières , rendit au pays d'éminents services dans les combats , et dès lors il s'éleva dans l'opinion des insulaires bien au-dessus de ses deux collègues , qui , à des coûts tout pacifiques , joignaient l'indolence et l'incapacité. Bien

plus, par une politiaue qui dénote un aegré peu commun J'intrigue et d'habileté, Tahofa, devenu père d'un garçon , réussit à le faire adopter par la tamaha, mère du roi chassé, et la seule personne de la branche souveraine qui fût restée dans l'île. En vertu de cette adoption , nous pûmes voir le peuple de Tonga, et Tahofa lui-même, rendre humblement à un enfant de trois ans les honneurs dus au rang suprême et à la race vénérée des touïtonga^. On voit que, pour un sauvage, Tahofa avait assez bien préparé l'avenir de sa famille.

N'était-il pas merveilleux de retrouver aux extrémités du monde, dans une île presque imperceptible sur la carte du globe, une parodie si vraie, si frappante des grands événements qui, lorsque nous étions encore enfants, avaient agité l'Europe entière?

Ainsi la mer du Sud avait aussi son IVapoléon. Peut-être n'avait^ii manqué au guerrier sauvage qu'un plus vaste théâtre pour remplir aussi un hémisphère de son nom et de sa renommée.

N'est-il pas au moins étonnant de voir, aux deux points opposés de la terre, deux ambitions procéder par les mêmes moyens, et s'avancer vers un même but ? Entre Napoléon et Tahofe, la distance est énorme , sans doute :

mais aussi entre la France et Tonga- Tabou!

L'incognito de mon illustre ami ne fut pas longtemps gardé à bord.

Palou le présenta au commandant comme l'un des trois chdis de l'île, régnant plus particulièrement sur le district de Béa, grand village dans rintérieur des terres. Tahofa reçut, comme ses collègues, des présênU considérables , et aevint , ainsi qu'eux, habitant du navire.

Chacun des chefs de Tonga-Tabou entretient une cour fort nombreuse ,

aui, comme cela se pratique dans 'autres contrées, dissipe largement avec le maître ce que le peuple récolte péniblement. Le nombre et le uiérile personnel de ces courtisans rapportent au chef plus ou moins de considération ; ils sont en même temps les conseillers

ARCHIPKL mÉlAJîO - POLYlîÉSIEN.

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OCÉANIE

et les gardes du corps da patron qu'ils serrent : on les nomme mataboulès.

Nos trois hotcs , qui ne quittèrent pas la corvette, s'étaient fait accompagner d*uii assez grand nombre de ces niataboulés, de sorte quTe nous possédions 3uaûtité de convives que nous fêtions e notre mieux pour répondre aux politesses des chefs. Aussitôt ^'on avait desservi nos tables, les cuisiniers se remettaient à Fœuvre pour nos hôtes et leur suite, et ce n'était pas on spectacle peu récréatif pour nous que ae voir ces messieurs assis gravement à la table, imiter tant bien que mal nos usages , et se faire servir par aos domestiques , qui avaient ordre de ne leur rien refuser. Nous remarquions sortout le gros Palou , qui , ayant des Anglais à son service , se piquait de savoir les belles manières, et qui , pour le prouver, tendait à chaque instant son verre, demandait du rhum, et bavait tour à tour à la santé des convives, non sans faire quelques gri^ maoes.

Pendant que nous menions à bord du narire cette vie tout à la fois tranquilk et confortable, l'extérieur de la corvette offrait du matin au soir les scènes les plus variées. Dès que le soleil se montrait à l'horizon, une foule de pirogues nous entouraient de toutes jnrts; les naturels qu'elles apportaient grimpaient aussitôt contre les flancs du bâtiment, et malgré la protection de nos filets d'abordage,

Î|oi étaient constamment hissés, les actionnnaires ne pouvaient qu'avec Jieine empédier les plus entreprenants de s'intTfxiuire sur le pont. Un triple f^ dliomnies et de femmes chargeait nos porte-haubans, et leurs cris assourdissants ne laissaient pas de BOUS éti-e incommodes. C'était à travers les mailles du filet qu'avaient lieu ks échanges auxquels les indigènes et lotre équipage se livraient avec une ardeur égale. Sans parler de rextréme abondance de vivres que nous achetânes en peu de jours , le navire fut rempli de curiosités, de coquilles, d*ofaiets d'histoire naturelle, que Té- ^page se procurait avec un euopres-

sement sans exemple. Les matelots, qui remarquaient le zèle infatigable de nos natursuistes , ne pouvaient se persuader que leurs collections n'eussent ?u'une valeur purement relative. Dans idée qu'un intérêt plus réel s'attachait à des objets si soigneusement recherchés , l'équipage entier s'appliquait à en réunir la plus grande masse possible. Ces collecteurs éclairés travaillèrent de telle sorte que , dans la suite du voyage, l'autorité des ofGciers dut arrêter cette fureur scientifique, et qu'on jeta à la mer , au grand désap-

Ï^ointement des propriétaires, une ouïe de ballots qui encombraient réellement le navire, et nuisaient à la salubrité.

Comme tous les naturels de ces vastes mers , nous trouvâmes les naturels de Tonga-Tabou fort empressés de se procurer du fer ; mais une marchandise dont nous ne soupçonnions pas l'importance, acquit tout à coup une valeur incroyable chez ces insulaires :

c'étaient les perjes de verre bleu clair. Il est impossible de se figurer avec quelle avidité cette précieuse matière était recherchée à Tonga. Je ne crois pas exagérer en assurant que chez nous celui qui donnerait des diamants pour des épingles , n'aurait pas plus de cens à contenter. Les coiliers de verre bleu excitaient l'envie de tous les habitants, depuis les chefs jusqu'aux derniers rangs du peuple. Dès qu'ils s'étaient procurés ce trésor, ils le cachaient avec un soin extrême, revenaient à la charge pour tâcher d'ajouter encore à leurs richesses, en nous offrant tout ce qu'ils pouvaient imaginer de plus tentent pour nous. Cette fureur d'acquérir nous valut quelques offres réellement singulières ; mais il n'était rien dont un insulaire ne pût faire le sacrifice pour ces beaux colliers bleus.

Combien n'en ai-je pas vu réunir à

?|rand'peine quelques bagatelles qui aisaient tout leur bien, et solliciter à ce prix quelques grains du verre tant désiré ! Aussi de cet engouement pour un objet particulier naissait-il une dépréciation considérable de tous les autres , et tel nous accordait pour une

L'tJWlVERS.

a^ule perle , de qu'il duf ait refîisé de livrer pour plusieurs ustensiles de fer d^Une râleur incomparablement supé* rîeure.

IVotre équipage dvait grand besoin, pour réparer ses forces, de l'excellent i^églme nutritif dont nous jouissions â Tonga ; car il était soumis aux plus fades travaux par suite de notre malneureux éehouage. Nous avions laissé au fbnd des eaux de la passe d'entrée des ancres qu'il nous était trop précieux de retrouver pour qu'on négligeât d'en faire la tentative. Ainsi, outre les travaux ordinaires du bord, les approvisionnements de bois et dVau, nos matelots durent encore, pendant plusieurs jours , sur une sçrosse mer, et brûlés par un soleil ardent, User leurs forces à cette pénible pédie,' qui eut d'asset heureux résultats , mais qui jeta parmi eux un découragement qui faillit plus tard nous devenir funeste. Accablés par la fatigue du moment, ces hommes insouciants oubliaient qu'ils travaillaient pour euxmêmes, et que ces ancres , si péniblement arrachées du fond des coraux, leur sauveraient plus d'une fois la vie dans la suite du voyace. Les officiers du bord commandaient ordinairement ces lonijues corvées ; la relâche presque entière fut employée par eux en travaux fastidieux. Plus heureux , les naturalistes et moi, nous pouvions nous livrer è des excursions qui grossissaient leurs collections et mon portefeuille, tandis que nos pauvres camarades ne nous accomuagnaient

Î[ue dans les interralies que le service eur laissait.

Dans les premiers jours de notre relâdie., nous trouvions sur l'île de Pangaî-Modou une chasse abondante d'oiseaux très-variés. Cette île servait surtout de retraite à une charmante eispèce de eolombe dont le plumage est vert et la tète amarante. Nous a^ mions aussi à aller nous asseoir sous ses beaux ombrages , sans autre but que de jouir de notre bien-être présent, 81 doux en comparaison des traverses que nous avfons essuyées dès le commencement de notre pénlieuse cam-

pagne. Couchés 80IIS les bdies roùios de cette large végétation, souvent j'esquissais avec soin tous les arbres nouveaux pour moi , que j'embrassais d'un seul coup d'oeil. C'étaient l'élégant bananier, qui fournit à la fois aux habitants de Tonga un fruit excellent, de vastes serviettes pour étaler leurs mets, des torches pour chasser les ténèbres , des couoes qui ne servent qu'une fois pour noire le kava, et après le repas, de ses nervures ouvertes , une eau assez abondante pour laver les doigts et les lèvres des oo-

3uets insulaires; le papayer aux fniîts orés , qui se distinguent {tar un goôt et' une odeur fortement prononcés; le latanier, qui donne aux femmes de Tonga de légers éventails ^ur chasser loin du chef qui dort les insectes importuns ; le vaquois avec ses bicarrés rejetons, qui, d'un seul artyre, font oent arbres issus d'une tige commune; le frêle hibiscus y dont 1 écoroe giuttnéuse s'étend en étoffes immenses; les élégantes fougères, dont les dessins déliés ornent ces mêmes étofUn : teÀes étaient les riches productions de ia nature dont j*étBis entouré ; et puis dessus tout cela se balançait majestueusement le cocotier , cet arbre bienfaisant oui désaltère les hommes et nourrit les animaux , aui donne à ces peunlades une huile douce et suave pour la parure, du bois pour élever les maisons, un chaume impénétrable pour les couvrir, et des cordes pour gréer les pirogues. Souvent, au milieu de ce magnifique spectacle, favorrâé par le silenoe des dois, je me suis involon* tairement laissé aller h des rêveries dont les heureux mensonges me reportaient au milieu de ma familières mes amis ; car la France était toujoum le but de nos pensées , màne lorsque mille émotions nouvelles venaient not charmer par leur variété.... Et puis, je venais a songer quelle distance mm séparait de la patrie, par combien de dangers nous devions acheter notre retour, j'osais à peine espérer mm nous reverrions un jour notre cber pays!

Quelques cabanes épar^es «ous k^

OCÉANIE

arbres sarvaient de demeures à un petit nombre d'insulaires. Lorsque nous arrÎTÎODS chez ces bonnes sens, ils nous InTÎtaient fort poliment a nous asseoir sur la natte qui couvre le sol ; les jeunes gens noontaient aussitôt au sommet du ooootier le plus {irochain, et en faisaient tomber les fruits; ils se ser- Taient de leurs dents pour enlerer le brou tenace et landreux qui entoure la noix» et cette opération exi^e beauotMip de force et d adresse; mus, lorsque le tK>ts est mis à nu , ils enlèvent adroftement le dessus du fruit, du côté de la pointe , et l'offrent à leurs hôtes , qoi n'oDt plus qu*à boire la fratcfae liqueur.

Lorsque nos botes avaient montré pour nous ees aimables prévenances, nous les en récompensions au moyen de qudqoes grains de verre, et certes nous nous montrions généreux ; aussi ne nous laissaient-ils partir qu*en nous engageant à revem'r souvent les visiter.

Bientôt nos promenades d urent prendre plus d'extension , car les oiseaux , eflàrooefaés par nos coups de fusil, avaient déserté Fangaî-Modon. An mejtm de la marée basse, qui ne laissaft sur œ récif jiu*un ou deux pieds d^eau, Doos passions dans les petites fies voisines, jusqu'à celie qu'on nomme Onéata, gai offre une assez grande étendne. U se bornèrent nos courses, pendant quelques jours ; mais im>8 liaisons avec les chefs , et la confiance que nous avions dans les insulaires, nous inspirèrent bientôt le désir de voir mieux le pays, et d'aller chez les naturels eux-mêmes étudier leurs mœurs et leurs usages.

Un four, M. de Sainson , et son ami^ M. Lesson , se rendirent à TAe Onéata.

A quelques pas, sous les arbres, dit le premier, nous découvrîmes t'établisse^ nscnt de pêche de Tahofa, disposé neranae un hameau de cin^ ou six ca- Wnes. La principale, destmée à la famille du cnef , s élevait sur le bord de la mer, et se distinguait par sa propreté Intérieure et la finesse des nattes étendues sur lesoUvoy.p/. 192). Moustrouvâmes là une petite partie de la famille 4n TdMtfi nvac l'dpouae du chef, mère

de l'enfant mâle adopté par la tamaha.

Cet enfant, âgé de trois ans et demi , et doué d'une i'barman te figure, jouait à côté de sa mère; il était vêtu d*une petite étoffe, qui laissait nus les bras et la poitrine; un collier de verre bleu, marque insigne de luxe, pendait à son cou; sa tête, raeée è la mode des enfants de Tonga, était ornée, sur les tempes, de deux touffes de cheveux frises, tout brillants d'huile de coco. Dans un coin de la maison, plusieurs jeunes filles , dont les formes et la fleure étaient ravissantes , s'occupaient de je ne sais quels détails de ménage. Ces jolies filles étaient les odalisques du seigneur Tahofa . qui , au dire de Ritdiett , en comptait vingt-trois dans sa maison de Béa. Assurément, nous n'aurions pas mieux demandé nous-mêmes que de faire connaissance avec elles; mais le regard du mattire les tenait clouées a leur place, et je compris que le vieux sultan, en me cédant son nom, n'avait pas prétendu pousser plus loin la communauté.

Après avoir offert à la femme dn chef^un présent convenable de colliers et de bagues, nous primes place sur la natte. Les femmes sortirent aussitôt, et on fit les préparatifs du d^euner.

D'abord on étendit devant nous de grandes feuilles de bananier, puis on y plaça des bananes cuites et crues et des ignames; un instant après, on servit diverses sortes de poissons cuits. Un mataboulè, qui ne mangeait pas, préparait, pour (e chef et pour nous, des morceaux qu'il dépeçatt fort proprement; enfin, on apporta deux poi»sons argentés , que le même serviteur ouvrit encore vivants, car ils sortaient de la mer, et nous vîmes avec surprise notre hôte en manger, sans autre pré«> paration que de tremper des morceaux dans de i'eau de mer. Tahoù , devinant sans doute ce qui causait notre étonnoment, nous engagea à plusieurs re^ prises è faire comme lui; et, les pre» iniers dégoûts une fois vaincus, je fos tout étoimé de tronver cette nourriturt sans apprêt beaueoup pins supfwrtable que je ne l'eusse jamais imaginé* L^ repas achevé, on présenta aux

UUMVERS.

deux ou trois fragments de bananier; il les fendit, en exprima Teau, et s*en lava les lèvres et le bout des doigts. Après cette ablution, tout le monde rentra dans la cabane : la femme et Tenfant du chef vinrent se placer près de nous, et le reste des serviteurs' se tint debout au fond de la maison , du cdté de la mer.

Alors conunenca une scène que nous observâmes avec u'autant plus d'intérêt qu'elle nous donna mieux que tous les livres possibles une mesure exacte du caractère et de la civilisation raffinée de ces peuples, que nous nommons encore sauvages. Tahofa, qui était à demi étendu sur la natte, se leva tout à coup, se prosterna devant Tenfant, en appliquant son front contre terre; il saisit le pied de son fils, se le posa sur la nuque, et resta quelques instants dans cette posture; après quoi, se relevant gravement, il reprit sa place accoutumée. Cet exemple fut suivi par la mère du petit garçon, et successivement par tous les serviteurs du chef, qui s'avancèrent tour à tour pour donner à l'enfant cette marque de respect, à laquelle ils ajoutaient encore un baiser sur le pied. C'était ainsi que Tahofa travaillait à consolider l'édifice de puissance qu'il avait élevé pour sa dynastie. L'adoption de l'enfant par la tamaha l'élevait de droit à toutes les prérogatives de la race royale, dont cette vieille femme était le seul membre survivant dans l'fle, et Tahofa, en profond politique, se soumettait le premier à toutes ces momeries de respect, pour lesquelles il avait probablement dans son cœur un profond mépris.

Pendant tout ce baise-pied, le petit bonhomme jouait, allait, venait, sans se prêter le moins du monde aux hommagesde sa cour, qui saisissait l'instant favorable pour s'acquitter de son devoir. La maison fut encore une fois quittée par les serviteurs de Tahofa; il ne resta plus avec le maître et nous qu'une ou deux vieilles femmes. On apporta des rouleaux d'étoffes qui devaient nous servir de traversins. Le chef s'étendit sur Je dos et ne tarda pas à sommeiller.

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