AVANTAGES DU TABOU
Les malheureux habitants de la Nou- Telle-Zeeland, ainsi soumise à une
foule de coutumes i^lus atroces les unes que les autres, auraient déjà disparu depuis longtemps , si uneinstitution relig[ieuseet politique, le tabou, neies garantissait un peu de leurs propres fureurs. Le tabou, selon M. Laplace, constitue, entre les mains des.arikis, un moyen fort respecté de suspendre les horreurs de la guerre, et de mettre des bornes au droit du plus fort. Cette institution ressemble assez à l'usage qui s'était introduit aux neuvième et dixième siècles, en France comme en Angleterre, parmi les seigneurs trop faibles pour défendre leurs biens contre des voisins puissants, de les mettre sous la protection de Dieu, en se reconnaissant vassaux de l'Eglise. Sans doute qu'à la Nouvelle-Zeeland le tabou n'a pas autant d'efQcacité, et ne défend pas d'aussi importants intérêts; mais il n'en rend pas moins de très -grands services sous plusieurs rapports. Le tabou , dit ce navigateur,
garantit les champs de toute espèce e déprédations durant la saison des semailles et des récites; il protège les femmes enceintes jusqu'au moment de leur délivrance; il assure la conservation des animaux et des plantes nécessaires à la subsistance (le l'homme , et dont une consommation désordonnée détruirait l'espèce.
Enfin il préserve des animosicés particulières ou de la rapacité les restes du malheureux mort de maladie, et les ustensiles qui lui ont appartenu. Ainsi placés sous la sauvegarde de la divinité, tous les objets quelconques deviennent sacrés; et, suivant la croyance des Nouveaux -Zeelandais , l'atoua ferait immanquablement expirer dans les plus cruelles souffrances celui d'entre eux qui oserait y toucher. Cette sauvegarde pourtant ne s'étend pas jusqu'à la famille et aux propriétés d'un chef décidé; car à peine a-t^il fermé les yeux que les peuplades des environs accourent pour dévaliser ses cases, ses provisions de patates, et en même temps pour tuer ou réduire en esclavage les membres de sa famille : aussi la mort d'un guerrier entralne-t-elle souvent la dispersion de sa tribu. On pense bien que les prêtres, armés d'une telle
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influence, en profitent pour étendre leur pouvoir et leurs i)riviiéges; ce sont eux, en effet, qui décident de la paix ou de la guerre , sacrifient les prisonniers après la victoire ou les victimes dans les solennités religieuses, et jugent , en mangeant à part les meilleurs morceaux , si Tatoua est satisfait. Cette influence des prêtres, toutefois, ne suffirait peut-être pas pour contenir des êtres aussi féroces et habitués à n'obéir qu'à leurs caprices , si la plupart des chefs importants ne la partageaient avec eux , et n'étaient investis du titre sacré d'arikis. Ayant ainsi le tabou à leur disposition , ces derniers se font craindre des Rangatiras , soit en frappant les plus turbulents d'une sorte d'excommunication, soit en suspendant pour un temps indéterminé la pêche ou l'usage des denrées les plus nécessaires à Ta vie, soit en interdisant les échanges entre les naturels et les Européens (*).
PAJULLÈLE ENTRE LES NOUVEAUX ZEBLAN- DAIS ET LES BATTAS. ^
Dans la partie de Soumâdra qui borde le détroit de Malakka, il existe un peuple, nommé Botta, qui a conservé son caractère national depuis les premiers temps de son origine jusqu'au moment actuel. Ses coutumes et ses institutions, dans leur ensemble, sont semblables à celles des INouveaux-Zeelandais, et presque identiques avec elles.
Prenant d'abord en considération leurs formes respectives de gouvernement , nous les trouverons, dit M. Marsden, de qui nous extrairons ce parallèle, à très-peu de chose près , complètement semblables. L'autorité supérieure réclame une certaine soumission des nombreux petits chefs, tandis que les derniers sont, à tous égards, indéoendants les uns des autres, et jouissent d'un pouvoir absolu sur la vie et les propriétés de leurs sujets. Dans le pays des Battas, comme à la Nouvelle-Zeeland, les femmes'sont admises à la succession; il y a aussi une classe semblable à celle
(*) Laplaoe.
des Rangatiras, qui descend des Raîas ou chefs, et forme les branches cadettes de leurs familles. C'est pourquoi le gouvernement des Battas, considéré sous toutes ses faces, approche plus du système politique en vigueur a la Nouvelle-Zeeland que celui même des Malais. Dans les kampongs, ou villages fortifiés de ces peuples , nous retrouvons presque la forme exacte des pas de la Nouvelle-Zeeland. Construits comme ceux-ci sur un terrain élevé , ils sont fortifiés par de larges remparts plantés en broussailles. En dehors règne un fossé, de chaque côté duquel s'élève une haute palissade en bois de camphrier. Le tout est environné par une haie de bambous piquants, qui, parvenue à une certaine éuoqué, devient si épaisse , qu'elle dérobe entièrement la vue de la ville à l'œil du spectateur. Les indigènes de Batta, guidés par le même penchant pour la guerre et la rapine, vivent, comme les JVouveaux-Zeetandais, dans un état d'hostilité perpétuelle les uns à 1 éfi;arci des autres. Il semble aussi qu'il y ait un certain rapport entre ces deux nations à l'égard de leurs systèmes de mythologie. Les Battas reconnaissent trois divinités pour gouverner le monde, Batara- Gourou y Sora-Pada et MauqalorBoulong. La première de ces divinités peut être assimilée au dieu principal des Nouveaux - Zeelandais , Maoui-Rangui-Rangui ; quant aux deux autres , les Battas ont sur leur compte absolument les mêmes idées que les Nouveaux-Zeelandais ont sur leurs dieux Taur{)ki et Maouî-Moua, l'un ayant
Souvoir sur l'air, entre la terre et le rmament , et l'autre sur la terre. Lès premiers reconnaissent, comme les Nouveaux-Zeelandais, un grand nombre de divinités inférieures, investies d'une autorité locale, et ils ont quelques notions vagues de l'immortalité de l'âme. Outre les traitjs de ressemblance caractéristique, il faut observer que les Battas, aussi bien que les habitants de la Nouvelle-Zeeland, dévorent les corps morts de leurs ennemis.
C'est le même principe de vengeance qui porte l'une et Vautre nation a cet excès
tw
dMnhumanitë; maïs les cannibales de Soumâdra surpassent encore, à nos yeux , ceux de la Nouveile-Zeeland en monstruosité; car non-seulement ils se repaissent de la chair des ennemis tués dans le combat , mais encore ils mettent à part les cadavres de leurs criminels pour les partager par morceaux et satisfaire à leurs appétits. Dans leurs institutions domestiques, ces peuples se rapprochent également des Nouveaux-Zeelandals. Les hommes ,
?|ui sont mattres de prendre autant de emmes qu1ls en peuvent entretenir, mènent une vie oisive , en comparaison de ces femmes , qui sont obligées de faire toute la besogne , et sont traitées comme de véritables esclaves.
Elles sont tenues précisément dans ce même état d'humiliation qu'à la Kouvelle-Zeeland , où, quoique Thomme prenne plusieurs femmes, la principale d*entre elles jouit seule de quelque
f privilège. A Batta, Fadultèreeslpunide *exil , et, en certains cas aggravants^ de la mort. La manière de ST^abilIer en ce pays est la méine qu*à la Nouvelle- Zeeland ; Thabillement des naturels consiste en une étoffe de coton qu'ils fabriquent eux-mêmes, et lieni autour de la ceinture', tandis qu'une autre pièce de la même étoffe, attachée aux épaules, tombe le long du corps. Ces étoffes sont peintes de diverses couleurs ; les Nouveaux-Zeelandais teignent généralement les nattes de dessous en ocre rouge; les plus belles ont des bordures où trois ou quatre couleurs sont assorties avec b<âocoup de ^oût et d'adresse. Les Battas sont certamement plus avancés en connaissances que les Nouveaux-Zeelandais: ils ont une langue écrite; ils ont dressé le.
cheval et le buffle à les servir, et ils ont quelques idées de commerce. Cependant, en dépit de ces avantages, qu'ils doivent uniquement à certames circonstances locales, leur caractère s'élève à peine au-dessus de celui des peuples les plus 8auva|;es. En traçant ce tableau de comparaison entre aeux nations si peu connues, ie ne prétends nas, dit M. Marsden , a/Urmer que les Nouveaux -Zedandais descendit du
peuple Batta , mais qu^ils sont leurs contemporains , et qu'ils ont dû avoir une même origine continentale.
L'auteur de TOoéanie a déià trouvé cette origine des Battas et des Nouveaux-Zeelandais chez les Dayai de la grande Ile de Ralémantan (Bornéo).
RésUMtl OES MOBUaS DES ROOVBAITXZBB- LANDAIS ET PRINCIPALEMENT DES HABI- TANTS DB L'ILE TAVAIPOONAMOU.
Les recherches dé M. Jules Perrot de Blosseville (^^moire géographitpie sur la NotmeUe- Zeeland, etc) résument en quelque sorte ce que Ton a de plus exact sur ce peuple , et présentent plusieurs documents utiles sur divers ports et mouillages encore peu fréquentés de cette partie du globe.
Nous n'en rapporterons que la partie qui concerne les mœurs et les coutumes des habitants de Ttle peu connue de TavaT-Pounamou , afln de démontrer que la race qui habite les parties les plus australes et les plus rigoureuses de- la Nouvelle-Zeeland est identique avec celle qui en occupe les parties les plus septentrionales et les plus tempérées. Il n'y a de vraie différence que dans la faiblesse extrême et le petit nombre des tribus répandues sur la grande tle Tavaï-Pounamou, comparée à celle d*Ika-na-Maoui.
Comme on ne possède encore aucun renseignement précis sur les peuplades méridionales de la Nouvelie-Zee' land, cette esquisse de leurs mceurs pourra paraître intéressante ; elle fera voir que ces hommes barbares ne le cèdent ni en cruauté ni en humeur belli((ueuse aux habitants de Itle septentrionale, et qu'en général ils leur ressemblent beaucoup. C*est avec vérité que les voyageurs nous dépeignent les habitants d'Ika-na-Maoui sous les traits d'hommes superstitieux, calomniateurs, tiers, cruels, sales et gloutons , mais en même temps braves , prévoyants, respectueux pour les vieil' lards,* bons parents et amis fidèles.
Ces vices et ces qualités caractérisent également les habitants de Tavài-Poo* namou.
octkmEé
I>s naturels qui habitent les côtes du détroit de Foveaux sont d'une taille moyenne, bien constitués, gros et robustes; leur couleur est plus foncée que celle des mulâtres; mais la teinte en est changée par les Qgures et les dessins proTonds qu'ils gravent sur leur peau. Les femmes sont généralepient petites et n*ont rien de remarquable; elles considèrent le tatouage comme une prérogative de noblesse. Ces hommes, dans leur état sauvage, sont traitre^, farouches, vindicatifs, dissimulés, et poussent ces vices jus* qu*à i'extréme. Les plus grands bienfaits et Taniitié la plus longue ne peuvent trouver çrâce auprès d'eux pour PofFense irréflecliie d*un moment. Ils sont cannibales dans toute l'étendue du mot; et, loin d'en faire un mystère, ils expliquent complaisamment leurs odieuses pratiques. Également adonnés au vol et au mensonge, ils vivent dans une déflance continuelle; chacun d>ux a dans les bois une retraite particulière, où il cache tout ce qu'il possède. Leur perversité est poussée au point que l'idée de crime leur est étrangère, et que les coupables ne subissent aucune punition. Si un chef dérobe quelque chose à un autre chef, la guerre éclate aussitôt entje les deux tribus; .mais s'il n'a commis le larcin que sur un homme du commun, celuici ne peut se dédommager que sur des hommes de son rang; il n'a aucun recours contre un voleur titré.
La guerre est la passion dominante de ces peuplades avides de pillage.
C'est à leur svstème de destruction qu'il faut attribuer la population peu nombreuse de leur pays. Elles ne ssittaquent ordinairement que lorsqu'elles se croient assurées de la supériorité et d'un riche butin. Dans ce cas, on ne tient pas compte de la perte de quelques guerriers de la classe mférieure ; mais , si au contraire un chef est tué, son parti rassemble ses amis et ses parents, et lorsque la victoire seconde cette troupe, la mort devient le partage inévitable de la tribu entière des meurtriers. Si , au CDOtralre, la bande ne se sent pas assez
forte, la rase Tient à son aide; elle tâche de s'emparer par surprise d$ quelques-uns de ses ennemis, et assouvit sa rage en les dévorant, à moins que les prisonniers ne soient adoptés par les cne£s vainqueurs. Les têtes de ceux qui sont dévorés sont conservées par un procédé fort simple. La personne qui prépare ces têtes ne peut manger pendant les premières vingtquatre heures ; dans la seconde journée, elle ne doit toucher à aucun mets, ei un esclave lui donne sa nourriture.
Ces hommes ont pour armes une grande pique, longue de vingt à trente pieds , une de dix à quatorze , et le putou-patou, qui est pour tous les naturels de la Nouvelle -Zeeland ce que le poignard et le couteau sont pour (es Italiens et les Espagnols. Ils ne lancent jamais la longue pique, el très - rarement la petite; mais alors ils s'approchent aussitôt /et engagent le combat avec le patou-patou , qui est fait avec un os de baleine ou un morceau de la pierre qu'ils nomment pounamou.
Les enfants sont très-^ais, se témoignent beaucoup d'amitié, et déploient dans leurs exercices une agilité remarquable; ils s'amusent à faire des cerfs-volants , des fouets , d'autres jouets et de petites pirogues ; ils dansent ensemble, et s'exercent à' la fronde. Les jeunes gens ne sont .réputés hommes faits que lorsqu'ils atteignent l'âçe de vingt ans; alors, s'ils ont appris a se servir de la lance st du patou-patou, et s'ils ont une certaine corpulence , on les tatoue entièrement, et ils sont proclamés guerriers.
Souvent l'opération du tatouage au** près des yeux leur cause des douleurs inouïes , dont les suites leur font perdre la vue.
Hommes et femmes, tous ces insu* laires sont également modestes ; ils observent en ce point la régularité la plus scrupuleuse , et sont toujours com« .plétement couverts par leurs habille* ments, qui consistent en une natte grossière faite de phormium, et bar* bouilles d'ocre Jaune. Ils mettent par* dessus, dans les jours froid et plu«
vieux, une seconde natte, faîte avec J*écorce d'un arbre nommé ohe; la première est l'ouvrage des femmes , et l'autre celui des hommes. Les cheveux sont réunis en un nœud sur le sommet de la tête; dans des occasions particulières, les hommes se parent de grandes plumes qu'ils placent horizontalement dans ce nœud, et ils en attachent en même temps à leurs ofeilles. Les hommes se jparent également de guirlandes de fleurs rouges et blanches et de verdure, placées avec un goût tout particulier. Le rouge est la couleur préférée, et partage avec les branches vertes l'avantage d'être le symbole .de la paix. Ces ornements de feuillage ne sont portés d'après aucune idée religieuse; ce sont de simples décorations. Les sauvages ne peuvent souffrir la couleur blanche ni la noire; ils se couvrent de peintures et s'ornent de fleurs à l'approche d'un étranger, qu'ils accueillent par ces mots : meiri arawiy en même temps qu'ils frottent leur nez contre le sien, cérémonie fort désagréable pour celuici, mais seul gage de sa sûreté. La polvgamie est permise : dans l'absence de leurs époux, les femmes prodiguent leurs faveurs sans aucune distinction.
Le mari se trouve même flatté de toutes- les attentions qu'un blanc veut avoir pour sa femme.
>. Le grand âge est l'objet du plus
{>rofona respect : un chef même donne a nourriture à un homme de basse classe que la vieillesse a privé de ses facultés; mais aucun sentiment d'affection n'est le mobile de ces bons procédés. Cependant nulle part les lois de l'amitié et les liens de la parenté ne sont plus respectés. Les hommes vivent généralement quatre-vingts ans , et les femmes quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-six. A la mort d'un clief, sa tribu se rassemble et se livre à la joie; on mange des oiseaux, des anguilles , des patates , mais ni entrailles, ni viande crue. Une demi-* heure après la mort , la tête est coupée, et on s'occupe de la conserver. Le corps, placé dans une caisse qui est mise debout dans une maison bâtie
tout exprès, y reste deux ans entiers; ensuite on enlève les os pour les brûler. Le coffre passe à un nouvel oocuDant.
Les hommes du peuple et les escîaves sont enveloppés, après leur mort, dans leurs propres nattes, et jetés comme des chiens dans un trou creusé derrière les cabanes; quelquefois, mais bien rarement, les amis du défunt viennent pleurer sur sa tombe pendant environ une demi-heure, ensuite on ne s'en occupe plus pendant longtemps. Il arrive fréquemment que le corps d'un défunt de cette classe est enlevé et mangé pendant la nuit ; maisVest un crime puni de mort. Si ce cadavre reste enterré, on enlève les os au bout d'un certain temps , et on les brûle.
La mort exerce particulièrement ses ravages sur les enfants de l'âge de deux ans ; on observe pour ceux-ci les mêmes cérémonies que pour les chefs ; les femmes sont également traitées de la même manière, à l'exception des esclaves , qui sont brûlées immédiatement.
Les principales mafadies des insulaires de Tavaï-Pounamou paraissent être Véléphantiasis et \e piauy infirmité trèa-commune dans les Antilles ; elle paraît avoir pour cause une extrême indolence, et l'habitude de rester assis sur les cendres, dans les cabanes. On voit des naturels prives de leurs pieds et de leurs mains; leur corps est dans un état affreux de maigreur, et les extrémités tombent en Eourriture. Il y a aussi parmi eux eaucoup de scrofuleux. Quoique les maux d'yeux soient communs par les suites du tatouage et la fumée des habitations , cependant la cécité est rare avant le grand âge , et elle ne frappe, en général, que les femmes.
Les maux de dents et la surdité sont inconnus. Lorsqu'un membre est cassé ou démis , ils le remettent dans sa position naturelle, le fixent avec des attelles (écorces) et des feuilles de paU mier, et l'exposent deux fois par jour à la vapeur d'herbes mouillées jetées sur le feu.
Ils choisissent , pour bâtir leurs vil-» lages , le penchant d'une colline fai'*
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gant face au point du rivage oit Ton peut débarquer de ce côté, et enlèvent tout ce qui pourrait les emp^her de Yoir arriver les pirogues et les navires. Leurs maisons sont propres et solides ; elles ont seize pieds de hauteur, dix de largeur et trente de longueur ; le plancher, élevé d'un pied au-dessus du sol , est couvert d'une espèce de claie en lianes ; ils y laissent de petites ouvertures, dans lesquelles ils allument du feu lorsque le temps est froid et humide. Quand quelqu'un tombe malade , ou lorsqu'une femme est sur le point d'accoucher, on construit une petite cabane particulière , à quelques toises des autres cases; on y met le feu dès qu'elle n'est plus occupée.
Les jardins sont placés , en général , à une certaine distance des maisons ; on y cultive des pommes de terre , des chout , et d'autres plantes potagères introduites par les Européens. On conserve les pommes de terre, pendant la saison cfe l'iiiver, par le même procédé qu'emploient les Irlandais.
Les hommes chassent, pèchent, bâtissent les maisons , construisent les pirogues , et travaillent au jardin ; mais ils aimeraient mieux mourir que de porter leurs provisions; les femmes sont chargées de tous les fardeaux. Pendant la belle saison, ils tuent des albatros, des poules sauvages, des phoques, des rats, etc. etc. Ces insulaires fument ces animaux et les conservent entiers , enfermés dans des sacs , pendant plusieurs mois. Ces provisions d'hiver sont à l'abri des rats , sur upe plateforme établie au sommet d'un poteau bien lisse , auquel ils montent à Taide d'une échelle mobile. Ils se procurent du feu en frottant vivement un bâton pointu dans une rainure du même Dois, dont la poussière s'enflamme dans un instant. Leur procédé pour préparer les aliments consiste à rôtir fa viande ou le poisson sur le feu, ou bien ils creusent un trou dans la terre, y font chauffer une grande quantité de pierres, enveloppent ce qu'ils veulent faire cuire dans des herbes vertes, et recouvrent le tout avec de la terre. L'équipage du Snapper.
avait adopté ce moyen pour faire cuire son pain à Taide de pierres rougies.
Leurs pirogues, bien construites et décorées de sculptures , résistent difficilement à une grosse mer; mais, lorsque l'eau est calme et unie, les rameurs feur impriment une grande vitesse. Les pirogues de guerre sont généralement simples , et ont de soixante -dix à cent pieds de longueur.
C'est aussi le nombre des combattants et des rameurs. Elles marchent avec une promptitude extraordinaire. Les
frands filets de pèche ont de un à eux mille de longueur , et entre dix à douze pieds de hauteur. Ils sont faits avec les fibres du phormium, abondant à Tavaï-Pounamou et sans aucune pré* paration. La mer est très-poisson« lieuse.
On trouve de l'eau douce presque partout ; mais elle n'est pas toujours d'un goût agréable. Le pays est infesté de rats; on n'y rencontre aucun reptile venimeux. On voit fréquemment depetites chauves-souris, des igouanes, des lézards, beaucoup de moustiques, de grosses mouches, des abeilles, des criquets et des sauterelles. La vue d'un lézard alarme les insulaires, quoiqu'ils mangent souvent des animaux plus sales. Ce peuple n'avait pas encore de cochons à Tépoquedu voyage du ^napper; M. Edwarson leur en a donné plusieurs, dont il^ ont pris le plus grand soin; ils paraissent sentir toute rimportance de ce présent.
Les habitants de Tavaï-Pounamou croient qu'un Etre suprême a tout créé, excepté ce qui est louvraee de leurs mains, et qu'il ne leur fera aucun mal. . Ils l'appellent Maouha ( sans doute Mawi ). Rockou- Nom -Â loua est un bon esprit qu'ils supplient, nuit et jour, de les préserver de tout accident. Kow - Koidu est l'esprit , bu Mmta , qui gouverne le monde pendant le jour, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Ils appellent à haute voix Rockou^Notâ-Motta tl KoW'Koula à leur secours. RocMola est Tesprit nocturne , la chyse de la mort , des maladies, et de tous lès accidents qui peuvent arriver pendant
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les haoTM de mm règne; ifeet pour cette cause qu*oa s'aoresse à lui et à Rockùu-Nùia'Àtoua pendant la nuit.
Il existe des traditions fabuleuses au sulet d'un homme ou d'une femme qui habite dans la lune.
Les choses belles et curieuses qu*ils ▼oient entre les mains des Européens leur font recardei" ceux-ci comme des espèces de diables ou d'esprits (atouas). Us observent les blancs avec la plus grande attention, et épient leurs démarches. La disshnulation ,
3ui gâte chez eux quelques heureuses ispositions, jeur caractère vindicatif et leur esprit rusé , les rendent sensiblés à la moindre offense ; il est alors très-difficile de les apaiser. Si un chef reçoit un présent moins considérable qu*un autre chef, ou si Ton fait un cadeau à un homme du peuple , la colère du premier ne connaît plus de bornes. Cette susceptibilité rend trop pénible la position d*un étranger qui traite avec ces peuples, et qui , à tout événement, doit cherchera plaire à tous. C'est au manque de sage politique qu'il faut attribuer la mort de plusieurs blancs*
On peut citer, parmi les nombreuses ▼ictimes de la férocité des insulaires , le capitaine Tuckey et l'équipage de son canot; cinq hommes du canot du Sychtey'CovCy bâtiment pécheur, tués par Uounoueghi , chef d'Ôwai , dans la partie orientale du détroit de Foveaux ; quatre hommes de la goélette Bra^ thers^ massacrés au havre Molineux; plusieurs matelots du Générai Gates; enfin trois Lascars du ht\^)LMathUday qui avaient déserté pour cause de mauvais traitements; trois autres, qui furent épargnés , enseignèrent aux na« turels la manière d'attaquer les Européens pendant les fortes pluies , lorsque les fusils ne peuvent pas servir, et de plonger pour couper les câbles des navires' pendant la nuit.
James Coddel , ancien matelot du Sycbiey'Covey avait été pris à l'âge de seUe ans , et en avait j3assé autant avec les naturels de Tavai-Pounamou , lorsque le Snapper l'amena à Port- Jacluon « où les officiers de la Coquille
ront vu. Cet homme , qui atatt épettsë une Jeune insulaire , nommée Tougtd* roifîb,. s'était tellement familiarisé avec le genre de vie de ces sauvages, qu'il était devenu aussi franc cannibale qu'aucun deux. Il avait embrassé leurs idées et leurs croyanœs , ajouté foi à leurs fables , s'était plié à tous leurs usages , si bien que l'on aurait pu croire due la Nouvelle-Zeeland était sa véritable patrie. Son caractère, vil et rusé, l'avait fait favorablement accueillir des naturels. Dans les premiers rapports qu'il eut avec M. Edwarson, il avait eu de la peine à se faire comprendre , et avait tellement oublié sa langue maternelle, qu'il pouvait difficilement servir d'interprète. Il était regardé comme fort dangereux ; mais, en ne lui accordant pas une trop grande confiance , on parvint à tirer de lui beaucoup de services.
Entre les localités les plus remarquables , le havre Miîford présente un bon mouillage depuis dix jusqu'à cinq brasses de fond. M. 'de Blosseville dit qu*un rocher, semblable à un navire sous voiles, se trouve à cinq milles de l'entrée de son bassin.
mSTX)IRB.
La plupart des peuples de la Polynésie n'ont d'autre moyen que celui de la parole pour communiquer leurs idées. Ils n*ont même rien ima-
giné qui ressemblât aux symboles iérogivphiques, aux nœuds, aux quipos adoptés par divers neuples encore voisins de l'étit d'enfance des sociétés, à plus forte raison aucuns caractères phonétiques, idéographiques ou alphabétiques, pour transmettre leurs annales à la postérité; la Nouvelle-Zeeland, en pafeticulier, distribuée en tribus peu nombreuses , entièrement indépendantes les unes des autres, et souvent en proie à des guerres terribles , n'avait aucune esp^ de gouvernement régulier, et les générations qui s'y sont succédé n'ont laissé aucune trace de leur existence. Taîti, Ton^ et Uouaî, réunies en petites sou- Tcrametés, avaient su conserver un souvenif' plus distinct des faits les plus
OCtÀHlL
teportants i% rhf stoire d6 leurs rois.
Dans tous les pays, dit STec raison dllnrf Ile , ce qu'avant la naissance de récriture on est convenu d'appeler l'histoire, s'est presque toujours borné à la tradition des faits et gestes des rois ou des che^ de la nation. Or la mémoire de ces faits n'a pu se conserver qu'autant qu'elle intéressait l'ambition et l'orgueil des dynasties, et qu'en outre ces dynasties avaient une certaine durée.
Chez les Nouveaux-Zeelandais, sujets^ par la nature même de leurs institutions, à des révolutions continuelles,, cette mémoire se bornait presque tour jours aux exploits des pères ou des aïeux de la génération vivante; rarement elle remontait jusqu'à la troisième ou quatrième génération. Leurs opinions même touchant leur origine étaient vaeues et divergentes.
Les Zeelandais, séparés de la ï'rance par le diamètre entier du globe, rapportaient , selon Cook , leur origine a un pays qu'ils nommaient, HeawUe (*), ou, scion d'Urville (**), Iwi^ qui signifie à la fois 0» et Mbu^ et dont il signale la ressemblance avec le mot^t?^, mère du genre humain, selon la Genèse, duelquesuns assurent qu'ils descendent de deux frères , Maotâ-Moua et Maoïd'Poteki; que l'atné MaotdrMoua tua et mangea le cadet Maoui-Poteki, d'où provient chez eux la coutume de manger les corps de leurs ennemis.
D'autres enfin soutiennent qneMaoïd, chassé de son pays natal par suite de dissensions civiles, s'embarqua avec quelques-uns de ses compatriotes, et que, guidé par le dieu du tonnerre Taurafdy il vint s'établir sur les bords du Chouraki (^**). Il est probable qu'en ce cas il aurait amené des femmes avec lui, quoique la tradition soit muette à ce sujet.
Une tradition plus remarquable, et qui nous semblerait plus positive , est celle que Cook trouva en vigueur au détroit qui porte son nom, comme aux environs du cap IVord. £lle aurait
M Cook, premier voyage , t m, p. 99S. \[j Voyage de VAstroaibe,X,lL^ p. 35a.
(•**) Marsden; d^UrriUe, t. m, p. 35a,
rapport k une grande contrée située au nord-nord-ouest de la Nouvelle- Zeeland, fertile en cochons, et nommée VUmaraa (qu'il faut lire sans doute OwU-Mara (*), peuple d'un lieu exposé à la chaleur dît soleil). Suivant ceux du cap Nord, leurs ancêtres y seraient ailes dans une grosse pirogue, et il ne serait revenu au bout d'un mois qu'une partie d'entre eux (**). Au dire des habitants de Tatara-Noui , un petit bâtiment venant de ce même pays avait touché chez eux, et quatre hommes, débarqués de ce navire, avaient été massacrés sur-le-champ. Cook aloute que les habitants de la baie des Iles
•nii avaient parlé de ce pays d" UUmch raa. Les Nouveaux- Zeelandais, dit
. encore d'Urvitle , auraient-ils en effet conservé quelques notions des fies situées près de la ligne, auraient-ils eu quelques communications avec leurs habitants depuis l'époque où ils furent condamnés a occuper des régions aussi éloignées les unes des autres? C'est un foit à signaler à l'attention des missionnaires établis à la Nouvelle-Zeeland , ou des voyageurs qui pourront interroger d'une manière précise et détaillée ces insulaires.
Franchissons ces siècles de ténèbres, et arrivons à l'époque où un Européen sut, par sa découverte, rattacher rhistoire delà Nouvelle-Zeeland à l'histoire de l'humanité.
C'est après avoir découvert les terres de Van-Diemen que Tasman accosta, le 13 décembre 1642, les câtes de la Nouvelle-Zeeland, inconnues jusqu'alors aux Européens, Après avoir
. côtoyé la terre pendant quelques jours, il entra , le 17, dans le détroit de Cook , du'il prit d'abord pour une baie profonde: et, s'étant aperçu de son erreur, il fut mouiller le lendemain près de terre , et il envoya aussitôt deux canots à la recherche d'une aiguade.
Les canots revinrent à la nuit, suivis de deux pirogues chargées de naturels, qui parlaient d*une façon bruyante.
(*) Gramnar of New-Zceknd by Kondall, pag. 14^ et X76.
^ (•*) Cook; d'Urvillc, t. IH, p. 19.
Les sauvages ayant fait entendre le son de la conque marine, les Hollandais leur répondirent avec la trompette. Un instant après, les indigènes se retirèrent ; mais le lendemam, ces hommes intrépides osèrent assaillir les Européens. Nous donnerons l'analyse des récits des plus anciens voyageurs à la Nouvelle-Zeeland , à commencer par Tasman lui-même. Ces récits naïfs des vieux navigateurs ont toujours un charme particulier. Ce sont d'ailleurs des documents précieux, presque introuvables, et qui ont aujourdliui le mérite de la nouveauté. Les lecteurs judicieux et amis d'une instruction solide et variée apprécieront toute l'importance des cadeaux que nous leur faisons en ce genre.
« Le 19 au matin, dit Tasman (*), un canot de naturels, monté par treize hommes, s'approcha de notre navire, à la distance d un jet de pierre seulement. Ils nous appelèrent plusieurs fois ; mais leur langage ne ressemblait en rien au vocabulaire des îles Saloroon , qui nous avait été remis à Batavia par le général et le conseil. Ces hommes , autant que nous pûmes en juger, étaient d'une taille ordinaire; ils avaient les os saillants et la voix rude. Leur couleur est entre le brun et le jaune. Leurs cheveux sont noirs, liés sur le sommet de la t^te à la façon des- Japonais, et surmontés d'une grande plume blanche. Leurs embarcations étaient de longues et étroites pirogues réunies deux à deux,- et recouvertes de planches pour s'asseoir.
Les pagaies avaient plus d'une toise de long, et se terminaient en pointe.
Leurs vêtements semblaient être en nattes ou en coton; mais la plupart d'entre eux avaient la poitrine nlie.
« Nous leur montrâmes du poisson , de la toile blanche et des couteaux, pour les décider à s'approcher de nous; mais ils s'y refusèrent et s'en retournèrent à la Gn vers le rivage. Sur ces entrefaites, les officiers du Zeekann
(*) le Journal de Tasman se trouve dans Teicellente coUectiou du capiuiue Burney.
vinrent à notre bord \ et nous résolûmes d'approcher de la côte avec nos navires , vu qu'il y avait un bon mouillage , et queles habitants paraissaient désirer notre amitié. Aussitôt que nous eûmes pris cette résolution , nous vtmes sept embarcations qui venaient de terre. L'une d'elles , montée de drxsept hommes, arriva très-promptemcnt, et vint se placer derrière le Zeeh^nn»
Une autre, portant treize hommes vigoureux, s'approcha à un demi- jet de pierre de notre navire. Ils se hélèrent plusieurs fois les uns les autres, r^ous leur montrâmes encore , comme auparavant , de la toile blanche ; mais ils restèrent immobiles. Le maître du ZeehanTiy Gérard Janszoon, qui se trouvait à notre bord , donna ordre à son canot, armé par un quartier-maître et six matelots , de se rendre sur leur navire pour recommander aux officiers de se tenir sur leurs gardes , et , dans le cas où les naturels l'accosteraient, de ne pas permettre à un trop grand nombre d'entre eux à la fois de monter à bord. Quand lé canot du Zeehann déborda de notrebâtiment, les naturels, dans leurs pros ou pirogues les plus voisines de nous , appelèrent à grands cris ceux qui se trouvaient derrière le Zeehann y et firent avec leurs pa-
faies un signal dont nous ne pouvions eviner la signification. IVIais, quand le canot du Zeehann fut tout à fait au large, les pirogues qui se trouvaient entre les deux navires coururent dessus avec impétuosité, et Tabordèrent avec une telle violence qu'il tomba sur le côté , et. se remplit d'eau. Le premier de ces traîtres , armé d'une pique grossièrement aiguisée, donna au quartiermaître, Cornélius Jopçe, un coup violent dans la gorge , qui le fit tomber dans la mer. Alors les autres naturels attaquèrent le reste de l'éqiiipage du canot avec leurs pagaies et de courtes et épaisses massues que nous avions prises d*abord pour des parangs grossiers , et les taillèrent en pièces. Dans cet engagement , trois des hommes du Zeehann furent tués, et un quatrième blessé à mort. Le cjuartier-maître et deux matelots se mirent à nager vers
OCÉANIË.
iU
DOtre navire, et nous envojrâmes le canot qui les recueillit en vie. Après ce combat , les meurtriers prirent un de nos hommes morts dans leur pi* rogue ; un a;itre des morts tomba à Feau et coula. Ils laissèrent aller le canot. Notre vaisseau et le Zeehann Grent feu sur eux avec les mousquets et les canons , mais sans les atteindre, et ils pagayèrent vers le rivage. Nous envoyâmes notre canot pour ramener celui du Zeekantk; nous y trouvâmes un homme mort et un autre blessé mortellement.
« Après cet événement, nous ne pouvions plus établir de relations amicales avec les naturels , et il n'y avait pas d^espoir de se procurer chez eux de Teau ni des vivres. Ainsi nous levâmes Tancre , et nous ap|>arei liâmes.
Quand nous fûmes sous voiles , vingtdeux de leurs pirogues partirent de terre, et s'avancèrent sur nous. Onze étaient pleines de monde. Quand elles se trouvèrent à la portée de nos canons, on leur tira deux coups, mais sans effet. Le Zeehann fit aussi feu , et atteignit un homme de la pirogue la plus avancée , qui était debout avec un pavillon blanc à la main, et que le coup fie tomber. Nous entendîmes le bruit de notre mitraille sur les piroeues , mais nous ne savons pas quel en fut 1 efl'et : seulement il les força d*o* pérer tout, à coup leur retraite vers la côte , où ils demeurèrent tranquilles , et ne revinrent plus contre nous. »
Tasman, qui le premier leur fit connaître les Européens , fut aussi le premier qui éprouva leur perfidie. Il perdit à la Nouvelle-Zeelano^quatre de ses matelots, que les naturels dévorèrent , après les avoir traîtreusement massacrés. Plus malheureux encore que le navigateur hollandais dont il suivait» cent ans plus tard , les traces presque oubliées, Gook perdit de la même manière Téquipage entier d*un canot de sa conserve , commandée par le capitaine Fumeaux; et, deux ans après ce nouveau désastre, Marion du Frêne et seize de ses gens , victimes de la plus exécrable trahison , subirent un pareil destin Plusieurs au-
8* livraison, (Ockaïhîr.) t. ht.
très navigateurs ont éprouvé, de nos jours, les mêmes malheurs. Cependant il est juste de dire que les Zeelandais ne furent pas toujours les agresseurs.
Tasman s'empressa de guitter cette baie, qu'il nomma Mooraenoars bay (baie des Meurtriers) , prolongea toute la côte occidentale d'ika-na-Maouî, et arriva le 4 janvier près la pointe nerd. Le jour suivant, il mouilla près d'une des ties Mana-oua-taondy qu'il nomma ile des Trois Rois, N'ayant pu y débarquer pour faire de l'eau, à cause de la violence du ressac et des préparatifs de guerre des ipdigènes , il remit à la voile et laissa aux terres qu'il venait de découvrir le nom de SUUen Land (terre des États), parce qu'il pensait
Qu'elles devaient se réunir aux terres écouvertes par Schouten et Lemaire, à l'est de la terre de Feu (tierra del Fuego)^ et qui avaient reçu le nom Staien Land. Cest un très-beau pays , et nous pensons, disait Tasman, qu'il fait partie du continent inconnu du Sud. Mais cette erreur avant été bientôt reconnue, ces dernières découvertes du sage navigateur hollandais, reçurent, on ne sait comment, le nom de Nouvelle-Zeeland. Ces deux grandes Iles furent oubliées pendant c«nt vingt années, lorsque le célèbre Cook, naviguant par les latitudes élevées des mers australes, les retrouva le 6 octobre 1769, atterrit dans la partie orientale sur un cap qu'il nomma Young- Nicks, et vint mouiller dans la baie de Taone-Roa.
L'intrépide et opiniâtre Cook vit ses premiers rapports avec les insulaires marqués de scènes sanglantes. Ayant reconnu que ces sauvages bravaient avec orgueil tout système d'intimidation, et n'ayant obtenu d'eux que des insultes malgré les |)aroles de paix de son interprète le Taîtien Toupaia, homme habile et instruit, Cook s'empara de vive force de trois d'eux, qu'il combla de cadeaux et de bons traitements, afin d'amener ainsi les autres à des dispositions plus amicales. Le lendemain, on les amena à terre ; ce qui d'abord leur causa la dIus vive satisfaction. Mals^
L'UNIVK&S.
quand ils viiei^t fendroit où Von voulait les débârc[uer, ils poussèrent les bauts cris , disant qu'ils seraient tués et dévorés par les habitants, qui étaient leurs ennemis. Cependant ils se décidèrent à prendre terre. Nul inal ne leur çurvint et ils s*empressèrentde raconter aux autres ce qu'ils avaient vu et éprouvé à bord.
Cependant une pirogue accosta le tavire qui venait de mettre à la voile. (Quelques homnies montèrent à bord :
on leur (it des présents, et ils cédèrent sans peine leurs armes et leurs cassetéte en serpentine. Ces naturels dëèiarèrent qiTils ne s'étaient décidés à Venir au vais^eaU que sur le récit que )eur avaient fait leurs camarades.
Cool^ s*avança ensuite vers le sud- ^t ; en jpassant près de 111e de Téa- Houra , n remarqua des terres cultivées et des palissades qui servaient de fortlflcations.
Les habitants de la presqu'île Tera- Kako se montrèrent plus avisés, il^ ^'approchèrent dans deux pirogues, écoutèrent lés explications de Toupaîa , lui répondirent avec politesse , refusèrent dç monter à bord, mais licceptèrënt quelques présents , et s'en Retournèrent satisiaits en apparence.
En parcourant la baie de Hawke.
VEndeavour fut souvent accompagne de naturels, oui, quelquefois poussaient des cris de défi , et provoquaient les Anglais aii coinbat par des sestes insultants. Le 14 octobre , neuf ae ces pirogues , remplies de sauvages armés, entourèrent le navire dans le dessein de Tattaquisr; déjà ils avalent entonné rhymne guerrier, et 'se préparaient à faire usa^^e de leurs lances, quand un canon à mitraille refroidit leur ardeur oelliqueuse , el les détermina à regagner la côte.
Le 20 octobre, Cook mouilla sur une J)aie qu'il nomma Tégadou^ la même vraisci^iblablement que M. dUrville nomme Taho-Halou sur sa carte. Les habitants de cet endroit se comportèrent avec les Anglais d'une façon toute pacifique , ce qui permit aux naturalislés de faire quelques excursions dans rintérieur. I^ous y observâmes , dit le
célèbre navigateur anglais . des planta*
tlons de patates douces , ae taro et Ùe citrouilles, tenues avec beaucoup de soin et de régularité. Deux cents ar-
Sents étaient ainsi en culture par lots 'un et deux arpents. La population ne s'élevait guère au delà crune centaine d'Ames. La bonne harmonie se maintint si bien, sur ce point, entre les habitants et les Anglais, que les botanistes furent souvent transportés à bord par les pirogues des naturels, (|uand aucune embarcation des navires ne se trouvait sur la plage.
Le 3 novembre au soir, Cook mouilla sur la baie Miti-Anga, qu'il nomma baie Mercure. Bientôt plusieurs pirogues entourèrent VEndeavour, et les naturels ne répondirent que par des menaces aux avances des Anglais. Le 10, un officier livra h un Zeelandais un morceau d'étoffe pour en obtenir une natte en échange; quand cet indigène se refusa à lui remettre la natte, et né répondit à ses reproches que par des railleries et des gestes aussi indécents qu'outrageants , l'otlicier coucha en joiie le sauvage et retendit roide mort. Cependant le fait ayant été jugé par les chefs, on estima que le naturel était dans son tort, et que l'ofiicier avait eu le droit de le tuer. L'affaire n'eut point d'autres suites.
Dans une de leurs excursions, les Anglais visitèrent un pâ plus important que ceux qu'ils avaient vus jusqu'à èe moment. Voici la description qu'en donne le chef de l'expédition :
« Après déjeuner, j'allai avec la pinasse et la yule , acconipagné de MM.
Banks et Solander, au coté septentrional de la baie , alin d'examiner le pays çt deux villages fortifiés que nous avions reconnus de loin. Nous débarquâmes près du nlus petit, dont la situation est des plus pittoresques cfu'on puisse imaginer. Il était construit sur un rocher détaché de la grande terre, et environné d'eau à la çrar.de marée.
Ce rocher était percé, dans toute sa profondeur, par une arche qui en occupait toute la plus grande partie. Le sommet de l'arche avait plus de soixante pieds d'élévation perpendiculaire au-
QCÉ4NIE..
dessus de la surface de la mer, qui eoalait à travers ie fond à fa marée haute. Le haut du rocher au-dessus de rarcbe était fortifié de palissades à la manière du pays ; mais Tespace n'en était pas assez vaste pour contenir plus de cinq ou six maisons ; il n'était accessible que car un sentier escarpé et étroit, par ou les habitants descendirent à notre aporoche, et nous invitèrent à monter. Nous refusâmes cette offre, parce que nous avions dessein d'observer un fort beaucoup plus considérable de la même espèce, situé à peu près à un mille de là. Nous Ames quelques présents aux femmes; et, sur ces entrefaites , nous vtmes les habitants du bourg vers lequel nous nous dirigions, s'avancer vers nous en corps, au nombre de cent environ, y compris les hommes, les enfants et les femmes.
Quand ils furent qssez près pour se faire entendre, ils tirent un geste de leurs mains , en nous criant : hare nua; ils s'assirent ensuite parmi les buissons de la grève. On nous dit que ces cérémonies étaient des signes certains de leurs dispositions amicales à notre ^ard. Nous marchâmes vers le lieu où ils étaient assis; et, quand nous les abordâmes , nous leur fîmes quelques présents , eo demandant la permission dé visiter leur pâ : ils y consentirent avec joie, et nous y conduisirent sur-le-champ. Ce pâ est appelé fVare^ TawŒy et il est situé sur un promontoire, ou pointe élevée, uui s'avance dans la mer, sur le côté septentrional , et près du fond de la baie. Deux des côtés, baignés par les flots de la mer, sont entièrement inaccessibles. Deux autres côtés sont eontigus à la terre ; il y a depuis la grève une avenue qui conduit à Tun ûe ceux-ci, qui est très-escarpé ; l'autre est plat. On voit sur la colline une palissade d'environ dix pieds de haut, qui environne le toit, et qui est com« posée de gros pieux, joints fortement ensemble avec des baguettes d'osier.
Le côté faible, près de la terre, était aussi défendu par un double fossé, dont l'intérieur avait un parapet et une secoode palissade. Les palissades du de-
dans étaient élevées $ur le parapet .près du bourg, mats à une grande ai»tance du bord et du fossé intérieur,' pour que les indigènes pussent s*y promener et s'y servir de leurs armes. Les premières palissades du dehors se trouvaient entre les deux fossés , et elles étaient enfoncées obliquement en terre^ de sorte que leurs extrémités supérieures étaient inclinées vers le second fossé. Ce fossé avait vingt-quatre piedè de profondeur, depuis le pied Jusqu'au haut du parapet ; tout près et en dehors de la palissade intérieure, if y avait une plate-forme de vingt pieds d'élévation , de quarante de long et de six de large; elle était soutenue par de gros poteaux , et destinée à porter ceux
3ui défendent la place, et qui peuvent e là accabler les assaillants avec des dlards et des pierres , dont il v a toujours des tas en cas de besoin. Une autre plate-forme de la même espèce, et placée également en dedans de la palissade, commandait l'avenue escarpée qui aboutissait à la grève. De ce côté de la colline il y avait quelques petit^ ouvrages de fortification et des huttes qui ne servaient pas de postes avancés, mais d'habitations à ceux qui, ne nou^ vant se loger faute de place dans rintérieur du fort, voulaient cependant se mettre à portée d'en être protégés.
Les palissades, ainsi qu'on l'a déjà observé, environnaient tout le sommet de la colline, tant du côté de la mer que du côté de la terre; le terrain, qui originairement était une montagne, n'avait pas été réduit à un seul niveau, mais formait plusieurs pians dilTérentS qui s'élevaient en amphithéiltre les uni au-dessus des autres, -et dont chacun était environné par une palissade séparée. Ils communiquaient entre eux par des sentiers étroits, qu^on pouvait fermer facilement ; de sorte que si un ennemi forçait la palissade extérieure!
Il devait en .emporter d'autres avant que la place fût entièrement réduite, e|i supposant que les habitants défendis* sent opiniâtrement chacun de ces posr tes. Un passage étroit, d'environ douze cents pieds de long, et qui aboutit J^ l'avenue escarpée qui vient du rivageî
en forme la seule entrée. Elle [Misse sous une des plates-formes; et,quoic|uenou8 ii*ayons rieu vu qui ressemblât à une porte ou à un pont, elle pouvait aisément être barricadée, ae manière que ce serait une entreprise très-dangereuse et très-difficile que d'essayer de la forcer. £n un mot , on doit regarder comme très-forte une place dans laquelle un petit nombre de combattants détermmés peut se défendre aisément contre les attaques de tout un peuple armé. En cas de siège , elle paraissait bien fournie de toute espèce de provisions, excepté d*eau. Nous aper-
Sûmes une grande quantité de racmes e fougère qui leur servent de pain , et des poissons secs amoncelés en tas; mais nous ne remarquâmes point qu'ils eussent d'autre eau douce que celle d'un ruisseau qui coulait tout près et au-dessous du pied de la colline. Nous n'avons pu savoir s'ils ont quelque moyen d en tirer de cet endroit pendant un siège , bu s'ils connaissent la manière de la conserver dans des citrouilles ou dans des vases. Ils ont sûrement quelques ressources pour se procurer cet article nécessaire a la vie; car autrement il leur serait inutile de faire des amas de provisions. Nous leur témoignâmes le désir que nous avions de voir leurs exercices d'attaque et de défense. Un jeune indigène monta sur une des plates-foruies de bataille, qu'ils appellent paraway et un 'autre descendi t danjs le fossé : les deux combattants entonnèrent leurs chansons de guerre, et dansèrent avec les mêmes gestes effrayants que nous leur avions vu employer dans des circonstances plus sérieuses, afin de monter leur imaci- Dation à ce degré de fureur artificielle qui , chez toutes les nations sauvages, est le prélude du combat. Nous aperçûmes sur le côté de la colline , près de ce fort sauvage, l'espace d'environ un demiacre de terrain planté de citrouilles et de patates douces , et qui était le seul endroit cultivé delà baie (voy./?/. 178). Il y a deux rochers au pied de la pointe sur laquelle est construite cette fortification , l'un entièrement détaché de la grande terre, et l'autre qui ne l'est
t'UNIVERS.
pas tout à fait ; ils soni petits tous les deux , et ils paraissaient plus propres à servir de retraite aux oiseaux qu aux ' hommes. Cependant il y a des maisons et des places de défense sur chacun d'eux. Nous vfmes plusieurs autres ouvrages de même espèce sur de petites îles , des rochers et des sommets de collines en différentes parties de la c6te, outre quelques autres villages fortifiés qui semblaient être plus considérables que celui-ci. »
Le SI mars 1770, Cook quitta la Nouvelle-Zeeland , après avoir reconnu toutes les cotes et recueilli les plus précieux documents géographiques. Il donna le nom de Tamise à la rivière de Wahi-Rahou-Rounga et à la baie de Chouraki, laissa son nom à un détroit, donna celui de l'Amirauté à une de ses baies, etc., etc., tandis que de leur côté ses compagnons, Banks et Solander, réunirent une quantité de notions utiles sur l'histoire naturelle de ces deux grandes îles.
Surville reconnut cette grande terre, • qu'il croyait n'être qu'une seule île, le 13 décembre 1769 , par la latitude australe de 36» 37'. Les vents ne lui permirent pas de trouver un' mouillage avant le 17, jour où il jeta l'ancre dans une baie qu'il nomma Lauriston, du surnom du célèbre Law. Le lendeniain il descendit à terre; le chef du village vint au-devant de lui sur le bord du rivage. Les insulaires étaient épars de côté et d'autre; ils tenaient a la main des peaux de chien et des paquets d'herbes qu'ils haussaient et baissaient alternativement, dans l'inteniion sans doute de lui rendre hommage. C'est ainsi que se passa en espèce de salutation la première entrevue : le jour suivant la réception fut bien différente; les indigènes étaient en armes et par troupes. Le chef était venu , dans sa pirogue, au-devant de Surville pour l'engager par signes à l'attendre sur le ord du rivage, parce que les naturels étaient dans de vives alarmes sur la descente à terre d'une grande partie de l'équipage de son vaisseau. Survilie se conforma à ce qu'il désirait à cet égard ; mais lorsque le chef lui fit la
OCÉÀIÏIE.
demande de son fusil, il s*y refusa. Le chef, sans se rebuter du peu de succès de sa première demande, pria cet officier de lui prêter son épée pour la montrer aux gens de son village. Le capitaine pe fit aucune difficulté de lui remettre cette arme. Le chef, satisfait, accourut la montrer aux insulaires, qui paraissaient attendre avec inquiétude te dénoûment de cette entrevue. Le chef harangua à haute voix et avec chaleur ce nombreux attroupement; et dès ce moment, il s'établit entre* les insulaires et Téquipage du vaisseau un commerce, qui procura des vivres et des secours de toute espèce aux malades. Ce chef demanda au capitaine la permission de raccompagner à bord de son vaisseau pour en examiner la construction ; le capitaine y consentit. Mais , dès aue le canot commença à s'éloigner, le cri des femmes et les alarmes des Noifveaux-Zeelandais déterminèrent Surville à le ramener promptement à terre, où cet officier tilt témoin de l'affection sincère de ce peuple envers son chef (*),
L'illustre Cook côtoyait alors la lYouveile-Zeeland ; il releva même la baie où était Surville , sans se douter, dit-il, qu'un vaisseau français eût abordé avant lui à cette terre encore inconnue , quoiqu'elle eût été découverte par Tasman. On lit, à ce sujet, dans la relation de son second Voyage la phrase suivante : « Lorsque je pro- « longeons (en décembre 1769) sur ■ VEndeavour la côte de la Nouvelle- « Zeeland , le capitaine Surville était « mouillé dans la baie Douteuse , sans « que les insulaires m'en eussent ins- « truit. »
Surville éprouva une tempête qui lui fit perdre ses ancres , et dont il est fait mention dans le Journal de Cook, et son vaisseau courut de grands dangers.
Mais cet habile marin savait, dans ces grandes circonstances, déployer, avec un sang-froid imperturbable, toutes les ressources de son art. Aussi avaitfl la confiance de son équipage à tel
(*) Journal de Monneron, subrécargue dtt Saint-Jean-Baptisie,
point qa*il n*était pas intimidé à la vue des plus imminents dangers.
Au commencement de la tempête f la chaloupe où étaient les malades tenta inutilement de gngner le vaisseau. Elle ne put pas même revenir au village; elle fut jetée dans une anse qu'on nomma, pour cette cause, anse du Refuge. Elle fut obligée d'y rester tout le temps de la durée du coup de vent; Nagui-Nouî, chef de ce village, accueillit et reçut les malades dans sa maison. Il leur prodigua tous les rafraîchissements qu'il JPut en son pouvoir de leur procurer, sans vouloir accepter aucun salaire de ses soins généreux. Ce ne fut que le 29 que la chaloupe put se rendre à bord ; la tempête avait fait perdre à Surville le canot qui était amarré derrière le vaisseau ; il le vit échoué sur le rivage de l'anse du Refuge. Ce célèbre marin l'envoya chercher; mais les indigènes, plus alertes, s*en emparèrent, et le cachèrent si bien, que toutes les perquisitions furent inutiles; on soupçonna qu'ils avaient coulé ce canot (ians une petite rivière que Ton remonta et que Ton descendit à diverses reprises. Surville, irrité de la perte de son canot, fit signe à mieloues insulaires qui étaient auprès dfe leurs pirogues de s'approcher. Un d'entre eux accourut; il fut arrêté et conduit à bord; les autres, moins confiants, prirent la fuite. On poursui\it cette hostilité en s*emparant d'une pirogue, et en brûlant toutes celles qui étaient sur le rivage. On incendia tout le village; et, après avoir ainsi porté l'effroi et la désolation dans ces contrées, Surville c|uitta la Nouvelle- Zeeland , sans prévoir que cet injuste châtiment aurait les suites les plus funestes pour les Européens qui auraient le malheur d'y aborder, et qu'il serait la véritable cause de la mort épouvantable de Marion , et du massacre de seize Français de son équipage. Il est bien douloureux pour nous d'être encore forcés de les aggraver ; notre qualité d'historien nous impose le devoir de tout dire, et cette tâche est cruelle , lorsqu'elle peut servir à
L'UNIVËtlS.
accuser d*inju6iîce et d^ingratitude un habile navi|;ateur, un marin d'une saute distinction ; il faut donc faire connaître au lecteur que l'insulaire fui fut arrêté, était le chef fiagui- Kouî^ qui avait reçu les malades dan^ 9a maison avec autant d*humanité qu« ëe /désintéressement , et encore danis la circonstance infiniment critique que pous avons déjà mentionnée. Voiqi ce qu'on trouve à ce sujet dans le jour* nal de Potier de l'Orme, un des lieutenants : « Je fus très-surpris de voir que rindien (*) que Ton conduisait à botxl, pieds et mains liés, était ce chef qui , à mon arrivée à Tanse du Refuge, m'avait fait apporter du poisson séché, sans exiger de payeknent, avec Tair du monde le plus compatissant. Cet infortuné ne m'eut pas plutôt reconnu , qu'il se jeta à mes pieds , lés larmes aux yeux , en me disant des choses que je n'entendais pas , et que je pris pour des prières d'intercéder en sa faveur, et de le protéger, parce qu'il m'avait rendu service dans une circonstance où l'en avais le plus grand besoin.
Je us pour cet homme tout ce qui était en mon pouvoir, pour lut montrer qu'on ne voulait pas lui faire de mal. 11 me serrait dans ses bras« et il me montrait sa terre natale qu'on le forçait d'abandonner ; heureusement pour moi , le capitaine le fit mener aans la chambre du conseil , car il me faisait peine de voir cet homme alarmé du sort qu'on « lui préparait. » On conçoit qu'il deyait être très-inquiet; car, lorsqu'il fut plus rassuré , il apprit à cet officier juste et compatissant, que, lorsqu'ils font des prisonniers , ils les saisissent par la touffe de cheveux, qu'ils fiortent sur te sommet de la tête , et es tuent d'un coup de leurs assommoirs sur la tempe. Ils partagent entre eux , par morceaux , le cadavre , pour en feire un horrible festin. C'est là le
(*) A celte époque on donnait le nom d'Indiens à lous les sauvages des dilTérents pays. I^ Espagnols les nomment encore hs indàiMx G. L. D. &.
sort qu'il craîgnaîtLesZeelandais sont généralement voraces: I^agui-^Nouî désirait non- seulement tout ce qu'on lui offrait, mais il allait encore auprès des matelots, sollicitait et mendiait leç restes de leurs vivres ; il paraissait cependant regretter sa nourriture prl* mitive, la racine de fougère. On a remarqué qu'il avait les dents très* petites <, et qu'il éprouvait une grande difficulté à rendre le son de 1'^. Ce malheureux chef, enlevé traîtreusement, mourut le 12 mars 1770, en vue de la petite île de Juan-Fernandez. ^ A. son tour, le 24 mai 1772, le ca* pitaine Marion du Frêne, commandant les navires le Ma$carin et le Castries f accosta la Nouvelle-Zeeiand , à la hautjeur du cap Borrel , devant le mont Pouke-e-Aupapa; puis, il prolongea toute la bande occidentale d'ikana-!Vlaoui , et le 24 mai il mouilla sur la baie des Iles. Voici le récit du mas* sacre de l'infortuné Marion, et de seize Francis mangés par les Zouveaux-Zé* landais. C'est au capitaine Crozet (*) que nous l'empruntons en l'abrégeant :
n Lorsque nous fâmes à deux lieues de distance du cap Bret^ nous aperçûmes trois pirogues qui venaient à nous ; il ventait peu , et la mer était belle. Une des pirogues s'approcha de notre vaisseau; elle contenait neuf hommes. On les engagea par situes à venir à bord ; on leur envoya diverses bagatelles pour- les y déterminer.
Us y vinrent avec un peu de difûculté, et parurent, en entrant dans le vaisseau, n'être pas sans crainte. M. Marioo les fit entrer dans la chambre du conseil , et leur offrit du pain. Il mangea le premier, et ils ep mangèrent aussi. On leur présenta de la liqueur , ils en burent avec répuenance. On les engagea à se dépouiller de leurs pagnes et on leur fit pressent de chemises et de caleçons, dont ils parurent se laisser habiller avec plaisir. On leur fit voir différents outils , tels que haches, ciseaux et erminettes. ^ Ils se montrèrent extrêmement empressés
(*) Son Voyage a été rédigé par Tabbé Eochon.
OCÉANIE
de les avoir ; et s'en servirent aussitôt pour nous faire voir qu*ils en connaissaient Tusage. On leur en fit présent; ils s*en allèrent peu de temps après, très-satisfaits de notre réce^ tion. Dès qu'ils furent un peu éloljgnés du vaisseau , nous les vîmes quitter leurs chemises et leurs caleçons , pour prendre leurs premiers vêtements et cacher ceux qu'ils avaient reçus de nous. Us abordèrent ensuite les deux autres pirogues dont les sauvages n'avaient pas osé s'approcher du vaisseau : ils parurent les rassurer et les engager à venir aussi nous voir. Us vinrent ^ectivement, et montèrent sur le vaisseau, sans témoigner ni crainte ni déiiance. Il y avait parmi eux des femmes ; on leur donna du biscuit et quelques autres bagatelles.
«Le soir, lèvent étant augmenté, les pirogues se retirèrent à terre. Cinq ou six de ces* sauvages restèrent de leur bonne volonté à bord du vaisseau.
On leur fit donner à boire et à manger ; ils soupèrent même avec nous et mangèrent de tous nos mets avec beaucoup d'appétit. Ils ne voulurent boire ni vin m liqueur. Us couchèrent dans le vaisseau. On leur arrangea des lits dans la grande chambre ; ils dormirent bien , sans marquer la moindre (défiance. Cependant on les surveilla toute la nuit. Parmi ces sauvages était le nommé Takouri , un de leurs chefs , dont on aura occasion de parler dans la suite, lequel témoignait beaucoup d'inquiétude toutes les fois que le vaisseau s'éloignait un peu de la côte pour courir des bordées , en attendant Je bateau que nous avions envoyé le matin à terre.
«Ce bateau revint vers les onze heures du soir. L'officier nous rapporta avoir trouvé une baie dans laquelle il j avait un village considérable et un enfoncement très-étendu , oii il paraissait y avoir un beau port , des terres cultivées , des ruisseaux et des bois.
« Le 4 mai, nous mouillâmes entre des îles, et nous y restâmes à Tancre jusqu'au 1 1 du dit mois, que nous mîmes de nouveau sous voiles {)our entrer dans un port plus assuré; c'est celui
?ue M. Cook àtaft nommé baie ûck les.
«Le 12 mai, le temps étant fort beau, et les vaisseaux en sûreté, M. Marion envoya établir des tentes sur une flîi qui était dans l'enceinte du port, où il y avait de l'eau et du bois , et qui présentait une anse très-abordable vis-a-vi^ des vaisseaux ; il y établit un corps de garde, et y fit transporter les malades; Les naturels nomment cette tie Motoq- Aro.
« A (^eioe fûmes-nous mouillés, quMI nous vint à bord une quantité de pirogues , qui nous apportèrent du poisson . et nous témoignèrent l'avoir péché exprès pour nous. Nous ne savions
3uel langage parler à ces sauvages, 'imaginai par hasard de prendre le vocabulaire de l'Ile de Taïti, que nous avait remis Tintendant de l'Ile de France. Je lus quelques mots de ce vocabulaire, et je vis avec la plus grande surprise que les sauvages m'entendaient
f parfaitement. Je reconnus bientôt que a langue du pays où nous étions était absolument la même que celle de Tîle de Taîti , éloignée de plus de six cents lieues de la Nouvelle-Zeeland. A l'approche de la nuit, les pirogues.se retirèrent, et nous laissèrent à bord huit ou dix sauvages, qui passèrent la nuit avec nous , comme si nous étions leurs camarades et que nous fussions connus d'eux de tout temps.
«Le lendemain , le temps étant trèsbeau, il nous vint beaucoup de pirogues remplies de sauvages, qui nouç amenaient leurs enfants et leurs filles; ils vinrent sans armes et avec la plus grande confiance. En arrivant dans le vaisseau, ils commençaient par crier taro; c'est le nom qu ils donnent au biscuit de mer.. On leur en donnait à tous de petits morceaux, et avec une certaine économie; car ils étaient grands mangeurs, et en si grand nombre , que, si on leur en eût donné suivant leur appétit, ils eussent bientôt achevé nos provisions. Us nous apportaient du poisson en très-grande quantité, et nous le donnaient en troc de quelques verroteries et de morceaux de fer.
Dans ces premiers jours, ils se conten-
taient de vieux clous de deux à trois Bouces; par la suite, ils devinrent plus aifQciles, et demandaient, en échange de leurs poissons, des clous de quatre ou cinq pouces : leur objet , en demandant ces clous, était d*en faire de petits ciseaux pour travailler le bois. Dès
au'ils avaient obtenu un petit morceau e fer, ils allaient aussitôt le porter à quelque matelot , et rengageaient par signes à le leur aiguiser sur la meule; ils avalent toujours soin de ménager quelques poissons pour payer à ce matelot le service qu il leur rendait. Les deux vaisseaux étaient pleins de ces sauvages; ils avaient un air fort doux et même caressant. Peu à peu, ils connurent tous les ofllciersdes vaisseaux, et les appelaient par leurs noms. Nous faisions entrer dans la chambre du conseil seulement les chefs, les femmes et les filles. Les femmes étaient distinguées par des plumes d'aigrette, ou d'autres oiseaux aquatiques, plantées dans leurs cheveux , au sommet de la tête.
« J^es femmes mariées se reconnaissaient à une espèce de tresse de jonc Î[ui leur liait les cheveux au sommet de a tête. Les filles n'avaient point cette marque distinctive; leurs cheveux tombaient naturellement sur le cou , sans aucune tresse pour les attacher. C'étaient les sauvages eux-mêmes qui nous avaient fait connaître cette distmction , en nous faisant entendre par signes qu'il ne fallait pas toucher aux femmes mariées, mais que nous pouvions en toute liberté nous adresser aux filles.
Il n'était pas possible, en effet, d'en trouver de plus faciles.
«Dès <]ue nous eûmes connaissance de ces distinctions, on en fit passer l'avis dans les deux vaisseaux, afin aue chacun fût circonspect à l'égard des femmes mariées, pour conserver la bonne intelligence avec des sauvages qui nous paraissaient si aimables, et ne pas les indisposer contre nous. La facilité d'a- Toir des filles fit que nous n'eûmes jamais le moindre re|)roche de la part des sauvages, au sujet de leurs femmes, pendant tout le temps que nous yécûmes avec ces peuples,
« Lorsque nous eûmes bien fait connaissance avec eux, ils nous invitèrent à descendre à terre, et à venir les visiter dans leurs villages. Nous nous rendîmes à leur invitation. Je m'embarquai, avec M. Marion, dans notre chaloupe bien armée , avec un détachement de soldats. Nous parcourûmes d'abord une partie de la baie, où nous comptâmes vingt villages, composés d'un nombre suffisant de maisons pour loger quatre cents personnes. Les plus petits pouvaient en contenir deux cents.
« Nous abordâmes à plusieurs de ces villages. Dès que nous mettions pied à terre, les sauvages venaient au-devant de nous sans armes, avec leurs femmes et leurs enfants. Nous nous fîmes des amitiés réciproques ; nous leur offrîmes de petits présents, auxquels ils parurent très-sensibles. Des chefs de quel- ({ues-uns de ces villages nous firent des instances très-pressantes pour nous engager à monter avec eux. Nous les suivîmes.
« Peu de jours après notre arrivée dans la baie des Iles, M. Marion tt diverses courses le long des côtes, er ménie dans Tintérieur du pays, pour chercher des arbres propres à faire des mâts pour le vaisseau le Castries, Les sauvages l'accompagnaient partout. Le 23 mai, M. Marion trouva une forêt de cèdres magnifiques, à deux lieues dans rintérieur des terres, et a portée d'une baie éloignée d'environ une lieue et demie de nos vaisseaux. •
Là on forma un établissement dans lequel furent placés les deux tiers des équipages, avec les haches, les outils, et tous les appareils nécessaires pour abattre les arbres et faire les mâts, et pour aplanir les chemins sur trois petites montagnes et un marais qu'il ^|.
lait traverser pour amener les mâts au bord de la mer.
Les Français avaient trois postes à terre : l'un sur Tîie Motou-Aro, au milieu du port, où étiient les malades sous des tentes, notre forge où Ton forgeait les cercles de fer destinés à la nouvelle mâture du vaisseau le Ccrstries, et toutes les futailles vides, avec (es tonneliers pour faire leur eau. Ce
OCÉÀNIE.
poste était gardé par dix hommes , avec UD officier et les chirurgiens destinés au service des malades. Un second poste était sur la grande terre, au bord oe la mer, à une lieue et demie des Taisseaux; il servait d'entrepôt et de point de communication avec le troisième poste, qui consistait en un atelier de charpentiers établi à deux lieues plus loin, dans le milieu des bois. Ces deux derniers postes étaient également commandés par des officiers ayant sous eux des hommes armés pour la garde des effets.
Les sauvages étaient toujours mêlés aux Français dans ces différents postes et sur les deux vaisseaux; ils leur fournissaient en échange de clous^ du poisson, des cailles, des pigeons ramiers et des canards sauvages; ils mangeaient avec les matelots et les aidaient puissamment dans leurs travaux , car ils étaient généralement plus forts que les Français.
Les jeunes gens des deux équipages , attirés par les caresses des sauvages et par la facilité de leurs filles., parcouraient tous les jours les villages, faisaient même des courses dans les terres pour aller à la chasse des canards; et, emmenant avec eux des sauvages qui les portaient, dans les marais et au passage des rivières, avec la même facilité qu'un homme fort porterait un enfant, quelquefois ils sVcartaieiit fort loin, et parvenaient chez des sauvages d'un autre canton, où ils trouvaient des villages beaucoup plus considérables que ceux qui étaient dans le port. Là étaient des hommes plus blancs, qui les reçurent avec tant de bienveillance, qu'ils les accompagnèrent pendant la nuit au travers des forêts, et qu'ils les portèrent lorsqu'ils étaient fatigués.
Cependant, malgré tous ces témoignages d'affection et de bonté, les Français se tinrent longtemps sur leurs sardes; leurs bateaux n'allaient jamais a terre que bien armés, et on ne permettait pas aux indigènes d'aborder les vaisseaux avec leurs armes; enfin,* la confiance s'établit au point que Marion ordonna de désarmer les cita loupes et les canots lorsqu'ils iraient h terre. Le
capitaine Crozet fit tout ce qui dépendait de lui pour faire rétracter cet ordre; et, malgré les caresses des sauvages , il n'oubliait jamais que Tasman avait nommé baie des Meurtriers celle où il avait atterré dans la Nouvello- Zeeland ; et néanmoins il ignorait que Cook venait d'y trouver des anthropophages, et qu il avait failli être tué dans le même port où ils étaient mouillés.
Le capitaine Marion, parvenu à la
Elus grande sécurité, faisait son boneur de vivre au milieu de ces sauvages. Quand il était dans le vaisseau , la chambre du conseil en était toujours pleine; il les caressait, et, à l'aide du vocabulaire de Taîti, il tâchait de se faire entendre d'eux ; il les comblait de présents. De leur côté, ils connaissaient
f parfaitement cet excellent homme pour e chef des deux vaisseaux; ilssavaj^ent qu'il aimait le turbot, et tous les jours ils lui en apportaient de fort beaux.
Dès qu'il témoignait le désir d'avoir quelque chose, iiles trouvait toujours à ses ordres. Lorsqu'il allait à terre, tous les sauvages l'accompagnaient avec un air de fête et des démonstrations de joie; les femmes, les filles, les enfants même, venaient lui faire des caresses ; tous l'appelaient par son nom.
Takouri , chef du plus grand des villages du pays, lui avait amené sur le vaisseau son fils, â^é d'environ quatorze ans, qu'il paraissait aimer beaucoup, et l'avait laissé passer la nuit à bord.
Trois esclaves du capitaine Marion ayant déserté dans une pirogue qui submergea en arrivant à terre , Takouri fit arrêter ceux qui ne s'étaient pas noyés, et les lui ramena.
Les Français étaient si familiers avec ces hommes, que presuue tous les officiers avaient parmi eux des amis particuliers, qui les suivaient et les accompagnaient partout. « Si nous étions partis dans ce temps -là, dit Crozet, nous eussions rapporté en Europe l'idée la plus avantageuse de ces sauvages. Nous les eussions peints dans nos relations comme le peuple le plus affable, le plus humain, le piu9
t'ClilVERS.
bospitalier qui existe sur là terre. 9 Marion était descendu à terre le 6 juin, toujours accompagné d'une troupe de sauvages. Il y fut accueilli avec des démonstrations d'amitié pluis grandes encore que de coutume; les chefs des sauvages s'assemblèrent, et, d'un commun accord , le reconnurent pour le grand chef du pays ; ils lui
{)lacèrent au sommet de la tête, dans es cheveux, les quatre plumes blanches qui distinguaient les chefs. Il re* vint sur son vaisseau plus content que jamais de ces sauvages.
Il y avait trente trois jours que Texl^édition était dans la baie des Iles , et que les Fran<^ais vivaient dans la meilleure intelligence avec les sauvages, qui leur paraissaient un excefieut peuple.
Laissons de nouveau le capitaine CrOzet continuer son récit en rabrégeant. « Le 12 juin, à deux heures de Paprès - midi , le commandant Marion descendit à terre dans son canot armé de douze hommes, emmenant avec lui deux jeunes ofljciers, i\l.M. de Vaudricourt et Lehoux,* un volontaire et le capitaine d'armes du va'sseau. Le nomme Takouri , chef du plus grand village, un autre chef, et cmq ou six sauvages qui étaient sur le vaisseau, accompagnèrent M. Marion, dont le projet était d'aller manger des huîtres , et de donner un coup de lUet au pied du village de Takouri.
« Le soir, M. Marion ne vipt point, comme à son ordinaire, coucher abord du vaisseau. Oïl ne vit revenir personne du canot, maison n'en fut pas inquiet; la confiance dans l'hospitalité des saunages était si bien établie parmi nous, qu on ne se déliait plus d'eux. On crut seulement que M. Marion et sa suite avaient couché à terre dans une de nos «ibanes , pour être plus à portée le lendemain de voir les travaux de -l'atelier, qui était à deux lieues dans l'intérieur du pays, occupé à la mâture du vaisseau le Castries. Cette mâture était tort avancée, et une partie des matériaux se trouvait transportée déjà assez près du rivage, h^
sauvages noua aidaient tous les joura à Ù6& transports très-fatigants.
« Le lendemain 13 juin, à cinq heures du matin, le vaisseau le Castriez envoya sa chaloupe faire de l'eau ^ du bôisp|Ourla consommation journalière, suivant l'usage établi entre les deux bâtiments, qui envoyaient ainsi alternativement tous les jours pour les provisions communes. A neuf heures, on aperçut à la mer un homme qui nageait vers les vaisseaux : on Iqi eavoya aussitôt un bateau pour le secourir et ramener à bord. Cet homme était un dialoupier, qui s'était vseul sauvé du massacre de tous ses camairadeé, assommés par les sauvages. Il avait deux coups de lance dans le côté , et se trouvait fort maltraité. Il raconta Que, lorsque la clialoupe avait abordé la terre, sur les sept heures du matin, les sauvages s'étaient préseiv tés au rivage, sans armes, avec leui^ démonstrations ordinaires d'amitié; qu'ils avaient , suivant leur coutume , porté sur leurs épaules , de la chaloupé au rivage, les matelots qui craignaient de se n)ouiIler; qu'ils s'étaient inonr très enfin, comme à l'ordinaire, bons pamarades ; mais que les matelots s'étant séparés les uns des autres pour ramasser cliacun leur paquet de bois , alors les sauvages, armés de cassetête, de massues et de lances, s'é- {aient jetés avec fureur, par troupes de luit ou dix , sur chaque matelot, et les avaient massacres; que lui, n'ayant affaire quà deux ou trois sauvages, s'était d^abord défendu , et avait reçu deux coups de lance ; mais que , voyant venir à lui d'autres sauvages, et se voyant plus près du bord de la mer, il s'était enfui et caché dans les broussailles, et que de là il avait vu tuer ses camarades: que les sauvages, après les avoir tues, les avaient dépouillés, leur avaient ouvert le ventre, et commençaient à les hacher en morceaux, lorsau'il avait pris le parti de gagner un des vaisseaux à la nage.
« Après un rap|K>rt aussi affreux , on Be douta plus que M. Marion et les seize hommes du canot , dont op o*a* vait aucune nouvelle, n'eussent éprouvé
OCÉANIE
la même fin que les hommes de la chaloupe.
« Les officiers qui restaient à bord des deux vaisseaux s'assemblèrent pour aviser aux moyens de sauver les trois postes que nous avions à terre. On expédia aussitôt la clialoupe du Mas* carin , bien armée , avec un oflicier et UD détachement de soldats commandé par un sergent. L'officier avait ordre d'examiner le long de la côte s'il ne découvrirait pas le canot de M. Marion et la chaloupe; mais il lui était surtout commandé d'avertir tous les postes, et d'aller d'abord au débarquement le plus voisin de l'atelier des mâts, pour porter promptemeut à ce poste, le premier et le plus important, l'avis de ce qui venait de se passer. L'officier découvrit, en passant, ui chaloupe du Cculries et le canot de H. IMarion, échoués ensemble dans le village de Takouri, et entourés de sauvages armés de haches, sabres et fusils, qu'ils avaient pris dans les deux bateaux , après avoir égorgé nos gens.
« L'ofOcier , pour ne rien compromettre, ne s'arrêta point en cet endroit, où il aurait pu facilement dissiper les sauvages et reprendre les.
embarcations. Il craignait de ne pas arriver à temps au poste de la mâture. Il se conforma donc à l'ordre qu'il avait reçu d'y porter promptement seeours , avec 1 avis des événements tragiques de la veille et du matin.
ff Je me trouvais heureusement au poste; j'y avais passé la nuit, et, sans rien savoir du massacre de M. Marion , j'y avais fait bonne garde. J'étais sur une petite montagne , occupé à diriger le transport de nos mâts,lors<][ue , vers les deux heures de l'après-midi , je vis paraître un détacliement marchant en bon ordre , avec des fusils armés de baïonnettes , que je reconnus de loin , à leur éclat, pour n'être pas les armes ordinaires du vaisseau.
« Je compris aussitôt que ce détadiement venait m'annoncer quelque événement fâcheux. Pour ne point effrayer nos jgens, dès que le sergent, qui marchait à la tête , fut à la portée
de ma voix , je lui criai d'arrêter , et je m'approchai pour apprendre seul ce dont il pourrait être question. Lors-
Î|ue j'eus entendu ce raoport, je déèndis au détachement de parler, et je me rendis avec lui au poste. Je fis aussitôt cesser les travaux , rassembler les outils et les armes ; je fis charger les fusils , et partager entre les matelots tout ce qu'ils pouvaient emporter.
Je fis faire un trou dans une de nos baraques pour enterrer le reste ; je fis ensuite abattre le baraque , et donnai l'ordre d'y mettre le feu , pour cacher sous les cendres le peu d'outils et d'ustensiles <^ue j'avais fait enterrer, faute de pouvoir les emporter.
« Nos cens ne savaient rien des malheurs arrivés à M.Marion et à leurs camarades. J'avais besoin, pour nous tirer d'embarras, qu'ils conservassent toute leur tête; j'étais entouré de sauvages, chose dont je ne m étais aperçu qu'au moment où le détachemeut m'avait rejoint , et après que le sergent m'eut fait son rapport. Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les hauteurs.
a Je partageai mon détachement, que je renforçai de matelots armés de fusils, partie à la tête, précédés du sergent , et partie à la queue : les matelots chargés d'outils et d'effets étaient au centre; je faisais l'arrière - garde. Nous partîmes au nombre d'environ soixante hommes ; nous passâmes à travers plusieurs troupes de sauvages , dont les différents chefs me répétaient souvent ces tristes paroles ( Takouri mate MarioUy Takouri a tuéMarion).
L'intention de ces chefs était de nous effrayer, parce que nous avons reconnu que , chez eux , lorsque le chef est tué dans une afifaireî tout est perdu pour ceux qui le suivent.
« Nous fîmes ainsi près de deux lieues jusqu'au bord de la mer , où les chaloupes nous attendaient , sans être inquiétés parles sauvages, qui se contentaient de nous suivre sur les côtés , et de nous répéter souvent que Marion était mort et mangé. J'avais dans le détachement de bons tireuiv qui , entendant dire que M« Marion
était tué, brûlaient d'envie de venger sa mort , et me demandaient souvent la permission ds casser la tête à ces chefs qui semblaient nous menacer.
Mais il n^était pas temps de s'occuper de vengeance : dans Fétat où nous étions , la perte d'un seul homme était irréparable; et, si nous en avions perdu plusieurs, les deux vaisseaux ne fussent jamais sortis de la Nouvelle- Zeeland. Nous avions d'ailleurs un troisième poste, celui de nos malades,, qu'il fallait mettre en sûreté, /^arrêtai donc l'ardeur de nos gens , et je leur défendis de tirer , leur promettant de donner carrière à leur vengeance dans une occasion plus favorable.
« Lorsque nous fûmes arrivés à notre chaloupe , les sauvages semblaient nous serrer de plus près. Je donnai l'ordre aux matelots cnar^és de s'embarquer les premiers ; puis , m'adressant au chei sauvage, je plantai un
fû^uet à terre , à dix pas de lui , et je ui Gs entendre que , si un seul des siens passait la ligne de ce piquet , je le tuerais avec ma carabiné, dont je us ia démonstration de vouloir me servir.
Le chef répéta docilement mon commandement aux siens , et aussitôt les sauvages, au nombre de mille hommes , s'assirent tous. .
« J e fis successi vement embarquertout le monde ; ce qui fut assez long, parce qu'il y avait beaucoup de bagages à mettre dans la ch^Joupe; que ce bateau chargé , tirant beaucoup d'eau , ne pouvait accoster la terre, et qu'il fallait entrer dans la mer pour s'embarquer. Je m'embarquai enfin le dernier, et, aussitôt que je fus entré dans l'eau, /es sauvages se levèrent tous ensemble, forcèrent la consigne, poussèrent le cri de guerre , nous lancèrent ' des javelots de bois et àes pierres , qui ne firent de mai à personne. Ils brûlèrent nos cabanes qui étaient sur le rivage , et nous menacèrent avec leurs armes, qu'ils frappaient les unes contre les autres , en poussant des cris affreux.
« Aussitôt que je fus embarqué , je ÛB levçr le grappin de la chaloupe; je
fis ensuite ranger nos gens de manière à ne pas embarrasser les rameurs. La chaloupe était si chargée et si pleine, que je tiis obligé de me tenir debout à la poupe , la barre du gouvernail entre les jambes. Mon intention était de ne pas faire tirer un coup de fusil , mais de regagner promptement levaisseau, pour envoyer ensuite la chaloupe sur l'île Motou-Aro , relever le poste de nos malades , notre forge et notre tonnellerie.
« A mesure que nous commençâmes à nous éloigner du rivage, les cris, les menaces des sauvages augmentaient de telle sorte, que notre retraite avait l'air d'une fuite. Les sauvages entraient dans Feau , comme pour venir attaquer la chaloupç. Je jugeai alors, avec le plus grand rej^ret, qu il était important et nécessaire à notre propre sûreté de faire connaître à ces barbares la supériorité de nos armes. Je fis lever les rames ; je commandai à quatre fusiliers de tirer sur les chefs, qui paraissaient plus agit^, et animaient tous les autres ; chaque coup fit tomber un de ces malheureux. La fusillade continua ainsi pendant quelques minutes. Les sauvages . voyaient tomber leurs chefs et leurs • camarades avec une stupidité incroyable ; ils ne comprenaient pas comment ils pouvaient être tués par des armes qui ne les touchaient pas. »
Dès que le capitaine Crozet fut arrivé-à bord du Mascaririy il expédia aussitôt la chaloupe pour aller relever le poste des malades , et fit embarquer un détachement, commandé par un officier, avec ordre de renvoyer ii bord tous Ips malades, les ofTiciers de santé et tous les ustensiles de l'hôpital, d'abattre les tentes, et de faire autour de la forge un retranchement pour la nuit, de poser une sentinelle avancée dn côté du village qui était sur la même île; de veiller exactement, et de prendre garde surtout aux surprises ; car Crozet se défiait de quelque entreprise, de la part des sauvages, sur l'établissement de la forge, où ils auraient trouvé des fers très-propres à les tenter. Il donna en même temps à l'officier
ÔCÉANIE.
des signaux de nUft, avec promesse de lui envoyer du secours, au cas qu'il fàt attaqué.
Les malades furent heureusement ramenés sur les vaisseaux , vers les onze heures de la nuit, sans aucun accident, et les sauvages restèrent toute cette Duit aux environs du poste; mais, voyant que les Français faisaient bonne
tarde, ils n'osèrent rien eotreprenre.
Le lendemain 14juin, Crozet envoya sur rtle un second détachement avec deux officiers. On manquait malheureusement delà provision d'eau et de bois pour continuer le voyage. Après ce que H» Francis venaient d'éproliver de la part des insulaires, il v aurait eu beaucoup de difficulté à taire cet approvisionnement sur la grande terre. L'île Motou-Aro, placée au milieu du port, a portée des deux vaisseaux , leur offrait ^" ^'^ ^ discrétion , et un ruisseau d'eau douce assez commode pour remplir les pièx;es ; mais il y avait sur cette île un village de trois cents sauvages, qui pouvaient les inquiéter.
Crozet donna ordre à Tofficier qui commandait ce poste de réunir tout son monde, et au premier mouvement hostile des indigènes, d'attaquer le village de vive force , de le brûler, et de nettoyer entièrement l'île , pour assurer l'aiguade.
Aprè^ midi, les sauvages se présentèrent en armes assez près du poste , la menace à la bouche et défiant les Français au combat. On se mit aussitôt en disposition de les recevoir. On marcha à eux sans tirer, la baïonnette au bout du fusil ; ils s'enfuirent dans leur village: arrivés à la porte, ils y tinrent ferme et jetèrent des cris atfreux.
Le chef Motou , maître du village, qui était un de ceux avec lesquels les hommes de l'expédition avaient eu le plus de relations amicales , était accompagné de cinq autres chefs ou guerriers principaux de différents villages. Ils s'agitaient prodigieusement et excitaient tantôt par leurs cris , tantôt par le mouvement de leurs armes, les jeunes guerriers à marcher contre
les blancs; mais ils n'osèrent &ire un pas.
Les Français, en ordre de combat, s'arrêtèrent à la portée du pistolet de la porte du village ; là , ils commencèrent la fusillade, tuèrent les six chefii; aussitôt tous les guerriers prirent la fuite au travers du village, pour gagner leurs pirogues. I..es Français Tes poursuivirent la baïonnette dans les reins, en tuèrent cinquante , culbutèrent une partie du reste dans la mer , et mirent le feu au village. Par ce moyen ils restèrent maîtres de l'île, après avoir eu un seul homme blessé par un javelot , assez grièvement au coin de Tœil.
«Après cette expédition , continue Crozet, nous rembarquâmes notre forge , nos fers, nos pièces à eau , et je fis retirer entièrement le poste; je renvoyai ensuite couper les fougères qui étaient sur nie , dans lesquelles les sauvages auraient pu se cacher pour nous surprendre, car ces fougères étaient hautes de six pieds, et fort épaisses. Je donnai ordre d'enterrer les sauvages tués dans le combat, avec l'attention de leur laisser à tous une main hors de terre, pour faire voir aux sauvages que nous ^n'étions pas gens à manger, comme eux, nos ennemis. J'avais recommandé à nos officiers de faire leurs efforts pour nous amener quelques sauvages vivants , de tâcher de prendre des jeu* nés gens des deux sexes, ou des enfants ; j'avais même promis aux soldats et aux matelots cinquante piastres par chaque sauvage qu'ils pourraient amener vivant; mais ces insulaires avaient eu soin de mettre en sûreté, avant le combat, leurs femmes et leurs enfants, qd'ils avaient fait passer sur la grande terre. Nos soldats tentèrent d'arrêter et de lier des blessés qui ne pouvaient fuir ,- mais ces malheureux étaient enragés, et mordaient comme des bétes féroces ; d'autres rompaient* comme des fils les cordes avec lesquelles on les avait liés. Il n'y eut pas moyen d'en avoir un seul.
« Cependant le vaisseau le Castries n'avait encore ni mât de beaupré, ni mât de misaine. Il n'était plus question d*aUer chercher notre belle ma-*
ture de bois de cèdre que nous avions trouvée sur la pande terre, et qui nous avait coûte des travaux in6nis pour la tirer de la forêt où nous rayions abattue. Nous fîmes des mâts par un assemblage de plusieurs petites
Slèces de bois que nous trouvâmes ans nos vaisseaux, et nous remâtâmes enfin le Castries,
« Il nous fallait sept cents barriques d^eau et soixante-dix cordes de bois à feu pour les deux bâtiments; il ne nous restait qu*une seule cbaioupe pour ces travaux , nous les achevâmes peu à peu dans Tespace d'un mois.
R renvoyais tous les jours la chaloupe sur rtle, pour faire alternativement un voyage à Peau et l'autre au bois; je faisais escorter les travailleurs par un détachement qui revenait tous les soirs coucher à bord du vaisseau.
Un jour que la chaloupe était restée à terre plus tard que de coutume, une troupe de sauvages passa de la grande terre sur Tlle, par un côté où ils ne pouvaient être aperçus. La sentinelle , qui était placée sur une hau* teur, vit venir à elle un homme portant un chapeau , et habillé en matelot, mais qui marchait comme un homme qui se glisse et ne veut pas être aperçu. La sentinelle lui cria d arrêter : c'était un Zeelandais, qui , ne comprenant rien à ses cris, continua d'avancer. La sentinelle reconnut le déguisement, lui tira un coup de fusil et le tua. Aussitôt on vit paraître une multitude de sauvages ; le détachement s'avança , leur donna la chasse , et en tua |)lusieurs , qu'on trouva vêtus des habille* ments des officiers et des matelots qu'ils avaient tués précédemment ; les autres se rembarquèrent dans leurs pirogues, et, depuis cette tentative inutile, les sauvages ne parurent plus.
« Depuis le jour où M. Marion avait disparu, nous apercevions de la dunette des vaisseaux les mouvements continuels des sauvages, qui s'étaient retirés sur leurs montagnes; nous distinguions clairement leurs sentinelles, placées sur les éminences, d'où ellê-s avertissaient toute la troupe du moindre de nos mouvements. Les
sauvages' avaient toujours les Jtat tournes sur nous , et nous enteodions parfaitement les cris des sentinelles, qui se répondaient les unes aux autres avec des voix d'une force surprenante.
Pendant la nuit, ils faisaient des signaux avec des feux.
« Lorsque les sauvages passaient ea troupes à la portée de l'artillerie de nos vaisseaux , nous leur envoyions de temps en temps quelques Goups de canon, surtout pendant la nuit, pour leur faire connaître que nous étions sur nos gardes; mais, comme ils étaient hors de la portée de nos ca* nons , ils n'en éprouvaient jamais l'effet , et il était à craindre qu'ils ne s'eo^ hardissent à mépriser notre artillerie.
a Une de leurs pirogues, dans laquelle il y avait huit ou dix hommes , passa un jour à côté du vaisseau le Cattries^ qui , d'un coup de canon , coupa la pirogue en deux, et tua quelques sau^ vages ; les autres gagnèrent la terre à la nage.
« Cependant nous n'avions pas de certitude sur le sort de M. Marion , des deux officiers qui l'avaient accompagné le ta juin à terre, et de quatorze matelots qu'il avait emmenéy avec lui dans son canot; nous savions seulement, par le rapport du matelot échappé le jour suivant du massacre des chaloupiers, que les onze hommes tués dans cette horrible trahison avaient eu le ventre ouvert après leur mort , et que leurs corps avaient été partagés par quartiers et distribués entre tous les sauvages complices da massacre. Le matelot qui avait eu le bonheur d'échapper, avait vu , au travers des broussailles où il s'était caché, cette scène d'horreur.
« Pour nous éclaircir sur le sort de M. Marion et sur celui de ses compa- * gnons de malheur, j'expédiai la chaloupe, avec des officiers de confiance et un fort détacliemeat, au village de Takouri, que les sauvages nous avaient dit avoir tué M. Marion, où nous sa^ vions qu'il avait été à la pêche, as compagne de ce même Takouri , et oà nous avions vu son canot, ainsi que la chaloupe, échoués, portés à terre et en-
PCÉANIE.
âû7
tooréfl de sauvages armés. Je donnai èrdre aox ofSerers de faire lés ner^ufntions les pluseiactes^d'abord, la où on afUit ^u les iours précédents nos bateaux échoues, puis de monter dans Je village, de le forcer s*il était défendu , d'en exterminer les habitants , de fouiller scrupuleusement toutes leurs maisons publiques et particulières, d'j ramasser tout ce qu'on G»urrait trouver avoir appartenu à . Marion ou à ses compagnons d'in* fortune, a6n de pouvoir constater leur mort par un procès-verbal; de finir Texpéclition par mettre le feu au viliaf^e, d'enlever les grandes pirogues de guerre qui étaient échouées au pied du village, de les amener à la remorque au vaisseau, ou de. les brûler en eu qu'on ne pût les amener. »
Crozet fit donc partir la chaloupe armée de pierriers et d'espingoles. L'offider qui commandait aoorda d'abord Fendroit où Ton avait vu les bateaux échoués. Ils n'y étaient plus ; les sauvages les avaient brûlés pour en tirer le 1er. Le détachement monta en bon ordre au village de Takouri. Les traîtres sont Mches a la Nouvelle-Zeeland comme ailleurs : Takouri s'était enfui ; on le vit de loin et hors de la portée du fîisil , portant sur ses éf>aules le manteau de l'infortuné Marion , qui était d'un drap très-beau de deux couleurs , écarlate et bleu. Dans ce village abandonné, OQ ne trouva que quelques vieillards qui n'avaient pu suivre leurs camarades fugitifs, et qui étaient assis tranquillement à la porte de leurs maisons. On voulut les prendre captib. Un d'eux, sans paraître beaucoup s'émouvoir, frappa un soldat avec un javdot qu'il avait à côté de lui. On le tua, et l'on ne fit aucun mal aux autres, qu'on laissa dans le village. On fouilla soigneusement toutes les mai* isons; on trouva dans la maison de ! Takouri le crâne d'un h<>mme qui avait été cuit depuis peu de jours ^ ] oo y observait encore quelques par-* ities charnues , et même les impresfaons des dents des anthropophages.
■)n y trouva un morceau de cuisse punaine, qui tenait è une broche
de bois, et qui était aux tp}\$ quarts mangée.
• Dans une autre maison, on trouva une chemise gui avait appartenu au capitaine Marion. Le col de cette chemise était tout ensanglanté, et on voyait trois ou quatre trous également tachés de sang sur le côté. Dans diÂTérentes autres maisons, on trouva une partie des vêtements et les pistolets (lu jeune Vaudricourt, qui avait accompagné Marion à la fatale partie de pêche. Enfin, on trouva des arifies du canot, et un tas de lambeaux des bardes des soldats lâchement égorgés.
« Après avoir fait une visite exacte dans ce village, et avoir rassemblé toutes les preuves de l'assassinat de Marion et de ses camarades, ainsi que les armes et effets abandonnés par les sauvages , on mit le ft* u à leurs maisons, et le village entier fut réduit en cendres.
Dans le même temps, le détachement s'aperçut que jes insulaires évacuaient un antre village voisin , beaucoup mieux fortifié que les autres. Uq certain Piki-Oré en était le chef. Les apparences les plus fortes indiquaient
Sue ce Piki-Ore était complice de Taouri. Le détachement se transporta aussitôt à son village, qu'on trouva entièrement abandonné. On en visita toutes les maisons; l'on y trouva, comme au premier, beaucoup d'effets provenant (les bateaux français , et des lambeaux des hardes des marins et soldats que ces barbares avaient massacrés. On trouva, entre autres, dans la maison de Piki-Oré, (Jes entrailles humaines, bien reconnues telles par un de nos chirurgiens; ces entrailles étaient nettoyées et cuites. On réduisit en cendres ce village.
Le H juillet 1772, les vaisseaux le Castries et le McLscarin, commandés par MM. Duclesmeur et Crozet, quittèrent la P^ouvelle-Zeeiand pour continuer leur voyage dans la mer du Sud, laissant dans la mémoire des Zeelandais de terribles souvenirs de la vengeance des Français. « Le meurtre de Marion, dit M. d'Urville, fut une eenséqnence des idées adoptées par les
rUNIVÉÎRS.
naturels sur la nécessité indispensable de venger les insultes reçues. Les dépositions unanimes des chefs de la tribu de Paroa , dont Touï, le principal d'entre eux , était le petit-iiis de ce Malou , qui' périt devant Motou-Roua (*) , tendaient à établir que Takouri, auteur du massacre de Marion et de ses compagnons, appartenait, lui et ses guerriers, à la tribu de Wangoroa; Nagui- Nouï, traîtreusement enlevé, deux ans auparavant, par Surville, était aussi de cette tribu, et pouvait être proche parent de Takouri. Dans cette circonstance, la loi de Thonneur, en vigueur dans ce pavs, imposait à ce chef roblieation d obtenir satisfaction de cet outrage; s'il attendit aussi longtemps, ce fut sans doute pour se procurer une occasion plus favorable. »
Dans son second voyage, en mars et avril 1773, Cook fit une longue relâche dans la baie de Dusky, près du cap Ouest de la Nouvelle-Zeeland. Cette baie forme un labyrinthe d'îles et de canaux où Ton rencontre les meilleurs mouillages du monde. A l'intérieur s'élèvent des montagnes d'une grande hauteur avec des sommets couverts de nei^e ; dans la partie méridionale on voit une cascade d'un effet admirable, dont les rochers qui la forment sont du granit, du saxum et une espèce de pierre de talc brune et argileuse , dis-
{)ersée en couclies, et commune à toute a Nouvelle-Zeeland.
Le 18 mai, Cook alla mouiller dans le canal de la Reine-Charlotte, où il retrouva son compagnon de route, le capitaine Furneaux, dont il était séparé depuis trois mois et denn*. Les naturels vinrent trafiquer à bord; des jeunes filles en ayant obtenu la permission des hommes, moyennant une légère rétribution, se livraient volon-
(*) Les naturels, dit Crozet, nomment cette ilc Motoa-Aro. «Ou Crozet se trompe quant au nom de cette île, dit d'Urville, ou elle a changé de nom depuis ce temps , car il est ceiiain qtiVlle se nomme Motou- Doua ou Moiou-Roua; les natureb confondant souvent le son du d avec celui de Vr.n
tiers aux marins pour quelques misérables cadeaux; d'autres ne cédaient pourtant qu'avec déjgoût , et les femmes mariées se distinguèrent par leur chasteté, et rien ne put les séduire. Les Anglais y acclimatèrent quelques végétaux et «juelques chèvres d'Europe.
Le 7 juin, les Anglais quittèrent la iS'ouvelle-Zeeland. Le 21 octobre de ia même année, Cook reparut près de la baie d'Hawke, où deux chefs étant venus le visiter, il leur fit présent de cochons, de poules, de semences et de racines utiles.
A cette époque, Cook fit une nouvelle relâche dans te canal de la Reine- Charlotte, et c'est là qu'il s'assura que les Zeelandais étaient anthropophagies.
S Quelques officiers ayant trouvé à terre es membres mutiles d'un jeune homme, déjà apprêtés pour être rôtis, les apportèrent à bora, les firent cuire, et les abandonnèrent aux indigènes,
Îui les savourèrent avec délices. Le bon 'aîtien Hidi-Hidi , se trouvant à bord d'un des deux navires, fut tellement ' attristé de cet horrible spectacle , donné à des Européens par des Polynésiens qui parlaient la même langue que lui , qu'il fut se cacher à fond de cale, pour y gémir et pleurer librement sur la férocité de ce peuple, qui avait peut-être la même origine aue le sien.
Dans cette relâc^ie , le savant Forster fut témoin de ia scène suivante : « Notre ami Tawa-Anga, dit-il, vint nous voir avec toute sa famille, et monta sur-lechamp à bord, ainsi que son fils, le petit Koa, et sa fille Kopari. On les introduisit chez le capitaine, qui leur fit plusieurs présents, et revêtit l'enfant d'une de ses propres chemises.
Cet enfant fut si transporté de joie, que nos caresses ne purent le retenir dans la chambre ; sa vanité voulait absolument se montrer à ses compatriotes sur le pont , et il ne cessa de nous importuner jusqu'à ce que nous l'eûmes laissé sortir. Mais il essuya un malheur : un vieux bouc, qui rôdait près de lui et effravait tous les Nouveaux-Zeelandais, s^offeusa de la forme
§rotesque du pauvre Koa , qui se perdit dans les amples plis de sa che*
OCÉANIE
imr
mise, et 11 lui marcha dessus et le foula aux pieds avec beaucoup de complaisance. Il semblait prendre plaisir a lui donner -de légers coups de corne, et à rétendre tout de son long pour mieux salir sa chemise. Les euorts inutiles de Tenfant pour se relever, et ses cris provoquèrent tellement le bouc, qu*i1 allait recommencer, si les matelots n'étaient accourus. Sa chemise était alors noire , et son visage et ses mains couverts de boue. Dans cet état piteux , il regagna la chambre du capitaine. Il avait l^ir très-affligé , tes yeux remplis de larmes , et il paraissait guéri de sa vanité. Il raconta ses malheurs, en pleurant, à son père ; mais, loin d*en ressentir de la pitié, le sauvage se mit en colère et le battit pour le punir. Nous nettoyâmes sa chemise et lui taxâmes tout le corps, ce qui ne lui était peut-être pas arrivé depuis sa naissance. Son père cependant , craignant un pareil malheur, roula soigneusement la chemise, et, ôtant son' f>ropre habit , il en fit un paquet dans e<}uel il plaça tous les présents que lui et son fils avaient re<jus. »
A peine Cook eût-il quitté le mouillage que Furneaux vint y mouiller à son tour. Un de ses canots fut enlevé, et les marins qui le montaient furent assommés ou dévorés par les indigènes. Les Anglais avaient été les agresseurs.
Cook revint encore deux fois dans ces lieux; et, à son troisième voyage, il avait avec lui ce fameux Mal, dont nous avons déjà raconté les voyages et les aventures.
Il quitta enfin ces parages , pour la dernière fois, le 25 février 1777 ; il emmenait avec lui deux jeunes naturels, Tawaî-Aroua etKokoa , qui ne devaient plus revoir leur patrie. Cette relâche fut aussi utile que les deux autres aux progrès des sciences naturelles. Le laborieux Anderson ajouta une foule d^observations précieuses à celles qui avaient été recueillies, dans les campagnes antérieures, par Banks, Solander et les deux Forster.
Vancouver, en 1791, stationna durant vingt jours dans la baie Dusky, où
64* lÀoraison. (Ogbànie.) t. ht.
il ne trouva que deux cabanes désertes.
En 1793, d'Entrecasteaux releva les tles Manaoua-Taouï et la partie nord d*Ika-na-Maouî , dans une étendue de vin^-cinq milles, mais il n*eut avec les indigraes que des communicatioDS à la voile.
Divers capitaines marchands parurent ensuite à la Nouvelle-Zeeland, entre autres Hansen et Dalrymple.
M. Savage, médecin, visita, en ISOS^ la baie des Iles; il y fit un séjour de cinq semaines et en publia un récit assez étendu et exact.
Dans la même année 1805 , le baleinier VArgo , commandé par un capitaine nommé Baden, mouilla sur la baie des Iles, pour se procurer des rafiratchissements. Lorsque ce navire quitta le havre. Doua -Tara, neveu de Tepahi, chef de Rangui- Hou {*) , s*y embarqua avec deux de ses compatriotes. VArgo demeura sur la côte environ cinq mois; puis il revint dans la baie des Iles. Quand il quitta définitivement la Nouvelle-Zeeland , pour se rendre à Port- Jackson , Doua-Tara s'y embarqua, et arriva à Sidney-Cove. Après avoir été remis en état de prendre la mer , VArgo retourna pécher sur les côtes de la Nouvel le-Zeeland, y resta six mois environ, et revint encore à Port-Jackson. Pendant cette croisière , Doua-Tara remplit les fonctions d'un simple matelot, et fut attaché à l'équipage d'une des embarcations. A Tarrivée de VArçjo dans Sidney-Cove, il fut débarque; mais il ne reçut aucune récompense pour son année de service à bord.
Alors il s'embarqua sur le baleinier V Albion y qui se trouvait sur la rade , et qui était commandé par le capitaine Richardson. Il resta six mois ?ur ce navire , occupé à pécher au large de la Nouvelle-Zeeland. VAl* bion ayant mouillé sur la baie des Iles , Doua-Tara le quitta , et retourna
(*) Ses Mémoires ont éié rédigés en anglais par M. Marsden , dans Tfie Narrativm of Ltddiard Nkholas, t. IL C'est à cette source que nous puiserons Thistorique des voyages inléressanls de Doua-l'ara.
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LtfNÎVKHi-
parmi m amh/Lê oapftatiiêlllchardson se comporta très-honnétement à son égard , et lof paya ses gages en divers artioles d*Europe. Doua-Tara passa six mois à la Nôurelle^^eland.
A cette époque lé baleinier5«iilél-//A9iai commandé par le capitaine Meody, relâcha à 1a baie des Des, ttor sa route Yeri rtie Bountv, où il comptait charger des peaux de phoques. Doua-Tara s'embarqua sur ce bâtiment. Arrivé à Bounty, Vintrépide Doui-Tara, un dç ses compatriotes , deux TaUiens ti dix Européens furent mis à terre pour tuer des pitbqu'es. Ensuite le navire fît voile pour la Nouvelle-Zeeland, afin de se
Srocurer de» patates , et pour . l'ile lorfolk , pour prendre du porc, en laissant les quatorze hommes qu'ils venaient de débarquer avec une (ietite , quantité d*eau , de pain et de salaison. Environ cinq mois après qu'il avait quitté l'Ile Bounty, le Kkig-Ceorgesy commandé par M' Chase , y mouilla de ^ nouveau. Avant l'arrivée de ce navire, ' la troupe des' pécheurs avait cruelle* ment souffert, durant plus de trois mois, du manque d'eau. et de provisions. Il n'y a point d*eaU douce sur rtle , et les pécheurs n^avaient d'autre aliment que la chair des phoques ou des oiseaux de mer, tels que les frégates et les albatros dont ils buvaient le sang pour se désaltérer. Les souffrances que la faim et la soif leur avaient-fait éprouver étaient grandes ; ils ne pouvaient se procurer de l'eau que <]uand il venait à tomber quelque gram de pluie.
Deux Européens et Un Taïtien avaient succombé a ces maux. Feu de semaines aprte Parri vée àwKing^Georaes^ \tSantd*Anna lut de retour ;• pendant 9M* absence, les pécheurs s'étaient proCttié huit mille peaux.
< A^KTès avoir embarqué ces peaux, le Swàà-Anna fit voile pour l'Angleterre, et Doda-lTara , ayant depuis longtemps te plus vif désir de voir le roi Georges m, s'embarqua comme simple matelot, dans l'espoir de contenter son envie. Ce navire arriva dans la Tamise vers le mois de juillet laoO. Alors le bon et courageux Zeelandais supplia le capitaine oe lui faire voir le roi ,
attendu que e^étatt 11 le seul mioCif qôt l'avait déterminé à quitter son pays natal. Quand il sMnformaît de quelle manière il riiHait s'y prendre pour voir le roi, quelquefois on lui disait qu'il ne pourrait pas trouver sa- maison; d'autres fois, qu'il n'était permis à personne de voir le roi Georges. II était fort affligé de son désappointement, et il ne vit que très-peu de chose dans Londres: car on lui permettait rarement d'aller à terre. Le navire ayant débarqué sa cargaison, le capitaine lui annonça qu'il allait le placer à bord de VAnn y que le gouvernement avait frété pour transporter des condamnés à la Nouvelle-Galles du Sud.
Doua-Tara lui demanda alors quelques gages et des bardes ; mais M.
Moody refusa de rien lui donner, ajoutant que les armateurs , à son arrivée à Port- Jackson , payeraient ses services avec des mousquets, ^u'il ne reçut jamais. Vers ce temps, il tomba dangereusement malade, tant des suites de ses souffrances, que du chagrin de voir ses espérances frustrées.
Pauvre, malade et sans amis, il fut envoyé à Gravesend , et mis à bord de l'y/un. Il y avait alors cjuinze jours Qu'il se trouvait dans la rivière, depuie rarrivée du Santa^Anna, et or» ne lui avait jamais permis de passer une nuit à terre. Peu après qu'il se fut embarqué à Qravesend, ï*Ann fit ^ilè pour Portsinouth. M. Marsden avait reçu du gouvernement Tordre de retourner à la Nouvelle-Galles du Sud, par ce navire, et il le rejoignit quelques jours après son arrivée à M>ithead.
Doua-Tara y était déjà malade, sans que ce célèbre missionnaire sut encore qu'il était à bord. La première tbis qu'il 1 aperçut, il était sur le gafllard^d'a^nt, enveloppé dans un lai^è éé V<ieMX iMâiiiteau ; il paraissait tres-fâiblë et trèssoufl'rant ; une toux violéàfe l'oppressait et il rendait beaucoup de sang par la bouche ; i\ semblait enfln n'avoir plus
3ue quelques jours à vivre. M. Marsan demanda au capitaine où il l'avait rencontré , et à Doua-Tara , qui Pavait amené en Angleterre, et l'avait réduit à un état si misérable. Le malheureux
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lisélaiHlate rendit qne lês flotiffronoet et les misèrfs qu^il avait éprouvées à bord Au Sani4ihj4niîa avaient été ex* 6essiveSf et que les marins anglais ravalent cruellement battu ; que c*était là la eause de son crachement de sang ; que le capitaine Tavait frustré de tous tes gages, et ravaitertipéchédevoir le roi. « J'eusse bien désiré, dit Ai Marsden , si cela eât été possible, de sommer lema«^(capitaine) du Sofita^u^nnade rendre compte de sa conduite; mais il était trop tard. Je tâchai de consoler Doua-Tara; et je lui promis quMI serait protégé contre toutes sortes d'outrages, etqu*on fournirait à ses besoins.»
Grâce aux soins du chirurgien , du eapitaine et des officiers, et aux vi-» vres convenables qui furent adminisrés à Doua*Tara , il reprit bien vite des forces et du courage. IJ se montra toujours fort reconnaissant, par la suite, des égards qu'on avait eus |)our hii. Dès qu'il en fut capable, il fit son service de matelot à bord de T^nn^ jusqu'à son arrivée à Port-Jackson, en février 1810, et il le remplit aussi bien que la plupart des matelots. «Doua-Tara quitta VAnn, ajoute M. Marsden, pour m'accompagner à Parramatta (près du Port-Jackson en Australie), où il demeura avee moijosqu'au mois de novembre suivant; pendant ce temps, il s'appliqua à l'agriculture. En octobre, le baleinier le Frederick arriva d'Angleterre; il était destiné à faire la pèche sur les côtes de la Noovelle-Zeeland. Doua-Tara , désirant revoir ses amis , dont il était depuis longtemps séparé, me pria de lui procurer, à bord du Frederick j un passage pour sa terre natale. A cette époque V un des fils de Tepahi, proche parent de Doua-Tara, demeurait chez moi , ainsi que deux autres de ses compatriotes; ils désiraient tous retourner dans leur pays. Je m'adressai au mattre du Frederick pour leur obtenir un passaj^e; il consentit à les prendre, à condition qu'ils l'aideraient a se procurer sa cargaison d'huile, tandis ooe le navire serait sur les côtes de la Noavelle-Zeeland ; promettant, quand il quitterait définitivement la me, de les débarquer dans ki baie des
Iles. Ces quatre naturels étaient de trèsbeaux jeunes gens, qui avaient long* temps navigué, et qui devenaient pour ce mattre une précieuse ncquisition. »
En quittant Port^Jackson sur le Ftederichy au mois de novembre, ils se flattaient tous de revoir bientôt leurs amis et leur patrie. Quand ce navire arriva devant le cap Nord, Doua-Tara passa deux jours à terre pour procurer h Téquipage une provl« sion ae porcs et de patates; car il était bien connu des habitants de cet endroit , et comptait plusieurs amis parmi eux. Aussitôt que le navire eut pris les vivres nécessaires, il continua sa croi* sière; et, sa cargaison étant prête au bout de six mois ou un peu plus, il fut
Ï^rét à partir. Doua-Tara, voyant que 'intention du maître était de faire route pour l'Angleterre, demanda que lui et ses trois compagnons fussent mis à terre, conformément à l'engagement que cet o/ficier avait pris avec M. Marsden , avant son départ de Port- Jackson. Dans ce moment, le Frederick w trouvait devant la baie deslies, où demeuraient leurs meilleurs amis ; Doua-Tara avait porté tous ses effets dans le canot, s'attendant qu'on allait sur-le-champ le transporter à terre.
Comme il pressait le maître de les envoyer à terre, celui-ci répondit qu'il allait le faire dès qu^on aurait pris encore une baleine et le navire gouverna aif large de la baie. Doua-Tara fut désolé, car il brûlait d'envie de re* voir sa femme et ses amis, dont il était éloigné depuis trois ans. Il le supplia instamment de le débarquer sur quelmie point que ce fût de la Nouvelle* zeeland : «Peu m'Importe l'endroit, dit* il , pourvu qu'on me mette à terre, j6 saurais bien retrouver mon chemin. »
Le mattre s'y refusa , et lui dit que sois intention était d*atler à Ffle Norfolk, pour se rendre ensuite en Angleterre, et oue, dans sa route de l'Ile Norfolic en Europe, il le déposerait sur lu Nouvelie-Zeeland.
Le Frederick étant arrivé devant cette fie, Doua-Tara et ses troîl compagnons furent envoyés à terrS pour chercher de Peau. Ils manquèrent
LTNIVÊRS.
de se noyer dans le ressac; ear ils furent submergés sous les rochers creux du rivage. Doua-Tara, dans cette circonstance, disait, dans ce style emphatique habituel aux sauvages , qu'au moment où il revint en Tair, « son cœur était plein d*eau. » A l'île Pïorfoik, le débarquement est généralement fort dangereux pour les canots, à cause du ressac. Quand le Frederick eut fait son bois et son eau, et que le maître n*eut plus de prétexte pour retenir Doua-Tara et ses trois compagnons, il leur déclara enGn qu'il ne toucherait pas à la Nouvelle-Zeeland , mais qu'il ferait directement route pour rAngleterre. L'affliction de Doua-Tara fut très-grande; il rappela au capitaine comment il avait violé sa promesse; il lui ditqu'il avait très-mal agi envers lui, en refusant de le débarquer quand le navire était devant la baie des Iles, où il ne se trouvait qu'à deux milles de son pays natal ; qu'il avait eu tort de refuser de le débarquer au cap Nord , quand ils avaient passé près de cette terre , et qu'il était affreux de l'abandonner, avec ses compagnons, à l'île Norfolk, dénué de toute espèce de ressources et loin de ses amis, malgré tous les secours que lui et ses camarades avaient prêtés pour lui procurer sa cargaison.
Tous ses discours ne produisirent aucun effet sur Tesprit de cet homme dur et injuste , qui s'en retourna sur son navire, en les abandonnant a eux-mêmes.
Le capitaine revint ensuite à terre, et entraîna de force, à bord, le fils de Tepahi , qui pleurait et le suppliait de le laisser avec Doua-Tara. On n'a plus eu de nouvelles de ce jeune homme ^'epuis son départ de llle Norfolk. Le Frederick fit voile pour l'Angleterre,' et fut pris dans sa traversée par un Américain , après un engagement meurtrier, dans lequel le maître fut blessé mortellement ainsi que le second Ce châtiment révèle la justice de la Providence. Quelque temos après que le Fre^ derick eut appareillé de l'île Norfolk, le baleinier V^nn, commandé par M.
G winn , y toucha pour prendre des rafraîchissements, devant continuer sa route vers Port-Jackson. Doua-Tara
s'adressa directement à lui podr obtenir son passage, et M. Gwinn y consentit avec beaucoup d'humanité.
« A l'arrivée de VAnn à Port-Jackson , le maître m'informa , dit M. Marsden, qu'il avait trouvé Doua-Tara à Norfolk, dans la plus affreuse misèrê et presque nu , le maître du Frederick l'ayant laissé, lui et ses compagnons, sans habits ni provisions. M. Gwinn déclara en outre que la part de Doua- Tara , comme celle de ses compagnons , pour l'huile que le Frederick salait procurée, eût bien monté a cent liv. sterl. pour chacun, s'ils eussent suivi le navire jusqu'en Angleterre, et sMly fût arrivé à bon port; q^u'en conséquence le maître leur avait tait un tort considérable. M. Gwinn eut beaucoup de bontés pour Doua-Tara, et lu i fournit les bardes et les objets nécessaires ; ce dont celui-ci fut très-recx)nnaissant. Doua- Tara fut enchanté de se trouver à Parramatta , et , chez moi , il me fit un récit très-touchant de l'affliction qu'il avait ressentie tandisqu'il était en vue de son pays natal , lorsqu'on ne voulut point lui permettre de revoir sa femme et ses amis, dont il était depuis si longtemps éloigné; il me raconta aussi le. chagrin qu'il éprouva au moment ouïe Frederick quitta définitivement l'île Noirfolk , en le laissant sur cette île, presque sans espoir de retourner dans sa.patrie. Avant de partir de Port- Jackson , il avait été pourvu de blé pour semer, d'instruments d'agriculture, et dé di^ vers autres articles utiles; mais il en avait été dépouillé sur le Frederick ^ et à son retour dans la colonie il n'avait plus rien de ce qu'il avait reçu. Il demeura avec moi à Parramatta jusqu'à ce que le baleinier VJnn; appartenant' à la maison Alexandre Burnie de Londres, arrivât d'Angleterre. Comme ce navire se rendait sur la côte de la Nouvelle-Zeeland , mon hôte me pria de lui procurer un passage pour tenter encore une fois de revoir sa ramille et sesamis. Je m'ad ressai en conséquence au maître, qui consentit à le prendre, à conditioa
?[ue Doua-Tara resterait à-bord, et y erait le service de matelot, tant que Vyitm serait sur la côte. Doua-Tara ea
OCÉANIE
fitToIontiers la promesse; et quand ce bâtiment quitta Port- Jackson , il s'y embarqua , emportant une seconde fois du blé pour semer et des instruments d'agriculture. Le navire resta cinq mois sur la côte; puis Doua-Tara débarqua chez lui, a-son inexprimable joie et à celle de ses compatriotes.
« Pendant le temps qu'il pa^sa avec moi, il ne cessa de travailler à acquérir des connaissances utiles, surtout en agriculture. Sous le point de vue national, il comprenait parfaitement les bienfaits de ce premier des arts, et il était un excellent ju^e pour la qualité de la terre. 11 désirait vivement que son pavs pût proGter de ses avantages naturels , et il était pleinement convaincu que la richesse et la prospérité d'une nation dépendent prina paiement des produits de son sol. A peine (1812) Doua-Tara fut débarqué de VJnriy qu'il deviiit chef de Rangui-Hou par la mort de son oncle Tepahi. Il prrt avec lui le blé qu'on lui avait donné à Parramatta pour semer, et il instruisit sur-lechamp hcs amis et les chefs du voisinage de la valeur de ce grain , en leur expTi-
Îuant que c'était avec le blé que les luropéços faisaient le biscuit qu'ils avaient vu et mangé à bord des vaisseau ic. Il donna une partie de cette semence à six chefs et a quelques-uns de ses liommes, en leur indiquant comment il fallait la semer; il réserva le reste pour lui-même et pour son oncle GhoDgui, un des chefs les" plus illustres d' I ka-na- \l aouï, dont les domaines s'étendaient de la côte orientale h la cote occidentale de cette île. Tous ceux à qui Doua-Tara avait donné du grain le mirent en terre, et il poussa très-bien; mais , avant qu'il fût parvenu à maturité, plusieurs d'entre eux furent impatients de jouir de leur récolte; et, comme ils s attendaient à trouver du erain à la racine des tiçes , comme dans les patates , ils examinèrent les racines; mais , n'ayant point trouvé de blé sous terre, tous, excepté Chongui, arrachèrent les plantes et les brûlèrent.
Les chef^ raillèrent Doua-Tara au sujet du blé; ils lui dirent que. parce qu'il avait été un grand vovageur. il avait
imaginé pouvoir abuser de leur crédulité, en leur débitant de belles histoires. Tous les arguments de celui-ci ne purent leur persuader qu'on faisait du pain avec du blé. Sa récolte et celle de Chongui vinrent à maturité, et les épis furent recueillis et battus; quoique les naturels fussent très-surpris de voir que le grain venait à la tige et non pas a la râéine de la plante, ils ne crurent cependant pas encore qu'on pût en faire du pain. Vers ce temps, le baleinier le Jefferson, capitaine Thomas Bûmes, mouilla sur la baie des Iles.
Doua-Tara , jaloux de détruire les préventions des chefs contre son blé, et de prouver la vérité de ses anciennes assertions touchant le biscuit, pria le maître du Jefferson de lui prêter un moulin à poivre ou à café. Il voulut essayer de réduire une partie de son blé en farine, pour en faire un gâteau; mais le moulin était trop petit, et il ne put y réussir.»
ProGtant d'un navire qui se rendait de la Nouvelle-Zeeland âSidney, il fitdire a M. Marsden qu'il était enfin de retour chez lui, qu'il avait semé son blé, qui était bien venu, mais qu'il avait oublié de se munir d'un moulin, et qu'il le priait de lui en envojrer un, avec quelques pioches et autres instruments d'agriculture. Peu après , le navire la Çtieen- Char lof (e j appartenant au Port-Jackson , fit route pour les îles Pearl, devant passer par le cap Nord de la Nouvelle- Zeeland. M. Marsden mit a bord des pioches et autres instruments avec quelques sacs de blé, et pria le capitaine de remettre ces objets à Doua-Tara. Par malheur, ce navire dépassa la Nouvelle - Zeeland , sans toucher nulle part, et il fut ensuite pris par les insulaires de Taîti qui pillèrent tout le blé, et détruisirent les instruments. Dès que le b^n missionnaire eut reçu cette nouvelle , il regretta sincèrement de voir que Doua-Tara fût aussi fréquemment contrarié dans ses intentions bienveillantes pour le bien-être et la civilisation de ses compatriotes, et il sentit parfaitement qu on ne pourrait jamais faire rien d'essentiel eu
£iveurdelaNou?elle-2telaBd, à moins d'avoir un navire expressément destiné i maintenir des communications entre «ette tie et Port-Jackson.
« Quand M. Kendall, qui avait été envoyé sous tes auspices de notre Société 4es missions, arriva sur le EarIrSpen'f«r,ditM. Marsden, ie formai aussitôt le projet de fréter ou d'acheter un navire pour le service de la Nouveile-Zeeland ; ear le voulais tenter la formation de f établissementquiavaitétéarrété parla Société en 1808, et pour lequel étaient destinés MM. Hall et King, quand ils in*aûix>mpagnèrent à la Nouvefle-Galles du Sud. Je tentai de louer un navire ; piais je ne pus pas m*en procurer un pour la Nouvelle-Zeeland à moins de six cents livres sterling, somme qui me
Earuttrop forte pour un seul voyage. Le rick V Active arriva à cette éifoque du Derwent; le propriétaire offrit de me le vendre, et je Tacbetai. Mais plusieurs massacres affreux avaient été g^mmis à diverses époques, tant par s naturels que par les Européens. Il y avait peu de temps que l'équipage entier du Boyd avait été exterminé et le navire brûlé. Je ne jugeai pas qu'il fût prudentd'y envoyer tout de suite les familles des colons , mais plutôt de m'y transporter moi-noéme, en menant avec moi M M.Hall et Kendall. Comme je connaissais plusieurs des naturels , j'avais lieu de présumer que j'aurais assez de crédit sur eux pour mettre mes projets â exécution si je pouvais y aller; car, dans ce eas, je pourrais expliquer p<irfaitement à Doua-Tara et aux autres chefs le grand projet que la Société avait en vue en envoyant des Européens habiter parmi eux. Quand j'eus acheté le navire, je me rendis chez Son Excellence le gouverneur Macquarie, et ie lui ûs part de mon projet, en lui expliquant que la Société desirait former un établissement dans la ^ouvelte-Zeeland; puis je lui demandai la permission dé visiter ce pays. Le gouverneur ne jugea pas qu^i fût prudent de m'accorder cette permission pour cette fois; mais il me dit que, si je voulais y envoyer ÏActioe. et qu'il ^vlat sans accident» il me aoonerait
la permission d'acoompacn^ les colons et leurs familles, quand le bâtiment y retournerait une seconde fois. Cette réponse me satisfit; car je ne doutais pas que V Active ne revtut en sûreté, eu égard aux motifs de son voyage dans cette contrée. C'est pourquoi je donnai l'ordre au navire de se préparer à partir, et à MM. Hall et Kendall de se rendre à la baie des Iles, où résî* daient les naturels que je connaissais.
«Quand V Active appareilla, j*ex-
ff'm un message à Doua-Tara, pour expliquer dans quel but j'avais envoyé MM. Hall et Kendall chezhii, et je l'invitai en même temps à revenir avec eux au Port-Jackson et à amener deux ou trois chefs. Je lui envoyais un moulin d'acier pour nsoudre son graia , un tamis et du blé pour semer, avec Quelques autres présents. A l'arrivée de V Active^ les colons furent accueillis avec la plus grande bienveillance par Doua-Tara et tous les autres chefs, ei l'on ne cessa d'avoir pour eux les plua grands égards durant les six semaines qu'ils pa^rent à la NouveUe-Zeeland.
f)oua*Tara fut ravi de recevoir la nK)ulin d'acier. Il se mit aussitôt en besogne pour moudre du blé devant ses compatriotes, qui dansèrent et poussèrent des cris de joie en voyant ta farine. Il me dit qu'il en avait fait un ffâteau , et Tavait fait cuire dans une poéTe à frire; puis, il le donna à manger à ses compatriotes, qui restèrent ainsi convaincus de la vérité de ce qu'il leur avait dit jadis en affirmant que le blé pouvait faire du pain. Les chefs réclamèrent le grain, qu'ils semèrent, et ils n'ont pas tardé à ap- Srécier la valeur du blé. En janvier ernier, j'en ai vu qui était trè&fort et très-beau : le grain, à sa ma-* turité, était nourri et brillant; ce qui me porta à croire que le climat et le sol de la Nouvelle-Zeeland seront très -favorables à sa culture. Avant rarrivéedel'/^c^e, Doua-Tara avait résolu de visiter Port- Jackson par le premier navire qui ferait voile de la Nouvelle-Zeelana pour cette colo* nie , afin de se procurer un moulin , des pioches et quelques autres objets dont
OCÉAWIE.
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il avait besoin. Il fut enchante qaand V Active entra dans la baie, espérant qu'il pourrait y trouver un passage :
jnais, recevant le moulin que je lut envoyais avec le blé pour semer et les autres articles, il changea d*avis, et déclara au'il allait s'appliquer à Tagriculture durant deux années de suite, maintenant qu'il avait Ie& moyens de coltiver la terre et de moudre son grain.
a Le célèbre et puissant chef Choilgui, oncle de Doua-Tara, avait alors an grand désir de visiter Port-Jackson. Comme il n'avait point d*ami ï Sidney qui pût lui servir d'interprète , son neveu se décida à raccompagner. Celui-ci me raconta que ses femmes , ses amis et son peuple tayant vivement sollicité de rester avec eux , s'était efforcé de leur persuader qu'il sefait de retourdans quatre mois, mais qu'ils n'avaient nas voulu le croire, pénétrés qu^ils étaient de ridée que V Active ne reviendrait plus.
Le prêtre lui avait signifié que sa principale femme, s'il la quittait, mourrait avant que le navire ne revînt. C'est cette même femme qtii se pendit le lendemain du jour ou Doua-Tara mourut, à cause du tendre attachement qu'elle lui portait. Il avait répondu au nrêtre qu'il était déjà revenu plusieurs lois , et qu'il reviendrait encore celleci. Kn conséquence, il avait pris congé de ses gens , s'était embarqué pour la Nouvelle-Galles du Sud avec son oncle et un petit nombre d'amis, et était iirrivé encore une fois à bon port, au bout d'un mois, à Parramatta.
«' Pendant son séjour chez moi , je le vis souvent absorbé dans ses pensées , et je lui demandai quelle était la cause de son inquiétude. Il ré- M>ndit : « Je crains que ma première lemme ne soit morte ou tres-malade. » Ce que le prêtre lui avait dit telatif ement à la mort de sa femme , durant son absence, avait évidemment fùX une forte impression sur son esprit, bien qu'il eM auparavant passé près de trois ans dans ma famille, que pendant tout ce temps il se ftlt toujours montré raisonnable, et qn'en toutes les occaetons il eût été disposé à rece-
voir des instructions religieuses. Néan^ moins les notions superâitieuses qu'il avait reçues dès son enfance à la Nouvelle-Zeeland , avaient jeté de profon« des racines dans son cœur. Il avait une grande confiance dans ce que lé prêtre lui avait dit, coibme dans t'effet de ses prières.
« Durant les dit dernières années de sa vie, Doua-Tara avait enduré toutes les sortes de dangers, de privations et de misères qu'il est possible d'éprouver. Lorsque j arrivai à la Nouvelle-Zeeland avec lui et le reste deè ôolons, en 1814, époque de mon pre^ mier voyage, leouel fut suivi de trois autres, il semblait avoir atteint le grand but de toutes ses fatigues, qui avait été le suiet constant de ses entre* tiens, savoir le moyen de civiliser ses compatriotes. Joyeux et triomphant, il me disait alors : « Maintenant ie viens d'introduire la culture du blé à la I9ouvelle - Zeeland ; en peii de temps ma patrie deviendra une contrée importante; je pourrai exporter du blé à Port - Jackson , pour Péchanger contre des pioches, des haches, des bêches, du thé, du sucre, etc. » Pénétré de cette Idée, il fisisait des arrangements avec son peuple pour des cultures très-étendues ; il avait aussi dressé un plan pour construire une nouvelle ville avec des rues régulières à l'européenne, dans une belle situation oui dominait l'entrée de la baie et les campagnes adjacentes. Je l'accompagnai sur ce point:
nous examinâmes le site désigne pour la ville, le lieu où devait se trouver Péglise, et ses rues devaient toutes être tracées avant que Y Active fit route pour Port-Jackson. Ce fut au moment même où il devait mettre à exécution tous ces projets , qu'il fut jeté sur son lit de mort. Je ne pouvais donc me défendre d'un sentiment de surprise et d'étonnement en le voyant courbé sous le poids de la maladie, et j'avais peine à croire que la bonté divine voulût enlever de ce monde un homme dont l'existence semblait d'un si haut intérêt pour son pays, qui sortait à peine de la barbarie et des ténètoeg
de la superstition la plus grossière.
Sans doute il avait terminé sa tâche , et rempli la carrière qui lui était assignée, quoique je crusse fermement qu*il ne faisait que la commencer!
C'était un homme doué d'une inteili-
Sence rapide, d'un discernement sûr, 'un jugement solide et d'un caractère exempt de craintes, en même temps
3u'il était doux, affable et gracieux ans ses manières. Son physique était fort et vigoureux, et promettait une Tie longue et bien employée. A l'épo-
3ue de sa mort, Doua -Tara était ans la force et dans la vigueur de l'âge , et extrêmement actif et industrieux. Il pouvait avoir vingt-huit ans. Quatre jours environ avant sa mort, il fut saisi de douleurs d'entrailles et de poitrine, accompagnées de difficultés dans la respiration , et d'une forte flèvre. En réfléchissant sur cet événement mystérieux et funeste, je suis conduit a m'écrier comme l'apôtre des Gentils : «t Combien la sagesse « et la connaissance de Dieu sont éle- « vées et profondes ! Combien ses ju- « gements sont incompréhensibles , et « combien ses voies dépassent toute « intelligence ! »
En 1808, le capitaine Dalrymple, du navire Général ff^'ellesley, se trouvant à la baie des Iles , reçut des services d'un Anglais nommé bruce, marié à la fille d^in chef nommé Tepahi.
Mais Bruce Tayant suivi dans sa traversée de la JNouvelle-Zecland dans >rinde, Dalrymple laissa le mari aMaiakka et vendit la femme à Poulo-Pinang. Les deux époux parvinrent à se réunir et à retourner à la baie des Iles; mais cet acte d'ingratitude et de perfidie donnèrent aux Zeelandais une triste opinion de la foi européenne.
En aoilt 1815, deux navires. Trial et Brothers y furent attaqués par les !Nouveaux-Zeelandais près du cap Mou- Hao. Les blancs eurent les premiers torts.
En 1816, M. Kendall ouvrit son école.
En mars 1816, le brick américain Y Agnès avant mouillé sur la baie de Toko-Mufou , trois hommes de son
équipage furent tués , et les douze autres qui étaient Anglais ou Américains, furent assommés, rôtis et mangés»
sauf un d'entre eux , nommé Rutberford. Anglais de naissance, qui devint chef a son tour. Rutherford plut à Emaî, chef puissant; il le fit tatouer, et il eut plusieurs aventures , dont il a donné la relation à son retour en Europe, où il se sauva après bien des vicissitudes , et une captivité de dix ans.
M. Liddiard Nichotas, citoyen de la PIouvelle-G ailes du Sud , s'y rendit en 1817: sa relation, à laquelle l'auteur d'une bonne compilation intitulée Neuy ZealandersÇ'), a emprunté de longs et nombreux morceaux , est , à notre avis, l'ouvrage le plus remarquable qui ait encore paru sur cette partie du globe.
En 18 17 Touai et Titari s'embar-
3uèrent pour Londres où ils passèrent ix mois dans les écoles de la Société des missions.Voici quelques particularités remarquables sur le premier.
Touai s'était déjà enrôlé quelques années auparavant avec l'équipage du baleinier le Phénix, capitaine Parker; ce navire se trouva un iour à trois journées de marche de la Nouvelle- Galles du Sud. Le capitaine , Touai et quatre hommes montaient un canot ; ils venaient de tuer une baleine, et avant qu'ils eussent commencé à la dépecer, une autre se montra. En conséquence, suivant leur habitude, ils mirent un pavillon sur la baleine morte pour la signaler, et se mirent à la poursuite de l'autre. Le capitaine réussit à la harponner, et Touai recommandait au canot de pousser en arrière; mais le capitaine voulut frapper la baleine une seconde fois. Cependant il eût été prudent de suivre l'avis de Touai ; car, tandis qu'on lui lançait le second harpon, le monstre des mers, s'élevant au-dessus de Teau , d'un revers de sa queue mit le canot en pièces , et en môme temps blessa le capitaine aux jambes. Aussitôt les quatre
(*) London, Charles Knight. L*aiiteiir a également fondu dans cet ouvrage le récit, de rAiiglaii» Kuiherford , et le voyage du ZcelanJais 'ruiipé-KoiijH) eu Anglcleri'e,
OCÉANIE
bommes sagnèrent la baleine morte , distante crenviron deux milles et demi.
lie navire se trouvait alors presque hors de vue, éloigné de quinze à vingt milles. Mais Touai , ne pouvant se résoudre à laisser son capitaine dans cette affreuse position, saisit à l'instant Tune des gaffes du canot , attrapa le capitaine par ses vêtements , et réussit à le placer sur un des débris. Ensuite il ut une espèce de radeau des fragments du canot qu'il réunit avec des cordes , et; Gxa dessus son ami blessé ; avec sa chemise et le reste de ses bardes , il banda les membres fracturés du mieux qu'il put ; il hissa un signal sur le radeau, prit la main du capitaine, lui souhaita bon courage, et nagea vers la baleine morte. Quand il arriva , il trouva les quatre hommes presque exténués; car ils n'avaient pu monter sur le poisson , dont la peau était trop glissante. Mais il se trouva que Touai portait un couteau pendu à son cou avec une corde ; avec ce couteau , il tailla dans la peau des trous qui les aidèrent à monter. Deux heures après, la mer étant parfaitement ealme , le navire envoya un canot qui les recueillit, ainsi que le pauvre capitaine Celui-ci se rétablit , et récompensa Touai de sa belle conduite.
En plusieurs circonstances, tant sur mer que sur terre, le salut de Touai n'a tenu qu'à un ûl. II porte plusieurs cicatrices sur son corps , et une fois il a été traversé d'un coup de lanc^.
Cet intrépide Zeelanclais disait à M.
Marsden que ses compatriotes ne peuvent croire que ce soit le même Dieu qui ait fait eux et les blancs. En effet, quand les missionnaires leur disent qu'il n'y a qu'un seul Dieu, ils emploient divers arguments pour démontrer que cela ne peut pas être. Voici une épltre des deux chefs néo- chrétiens qui avaientété en Angleterre sur le brick de guerre anglais le Kangarou, afin d'y recueillir des notions utiles pour la civilisation de leur patrie, et qui revinrent a Port- Jackson sur le /îa/iwgr. Leur style singulier nous parait semblable à celui des sauvages de tou;s les pays , qui expriment des idées fort simples, suivant
la syntaxe d'un langage également simple, dans une langue étrangère dont la 8>'ntaxe est compliquée à proportion die la civilisation où est amvé le peuple qui la parle.
Lettres de TUari et de Touai (*), au secrétaire de la Société j écrites par ces naturels y à leur retour d^Ângleterre à la Nouvelle - GaUes du Sud.
Farranutta, la jaillct 18x9.
« Mon cher père et ami M. Pratt, <t Je vous remercie, vous si |)oli pour moi. J'espère toute votre famille trèsbien. Titari fort bien.
« Le Baring touche à Madère. Nous allons tous à terre , nous dormons à terre. Le matin , avant déjeuner, tous allons un peu à cheval , nous montons une très -haute colline. — Visiter grande, belle église. — Grande chandelle et botte, comme la boîte des missionnaires. — L'homme me demande de mettre de l'argent dans la boîte pour Vierge Marie. — Puis nous descendons ; faisons un bon déjeuner.
— Peuple très-curieux , peuple portugais. Nous rencontrons ensuite capitaine Lamb ; il conduit Touai et moi à la maison du gouvernement. — Beaucoup d'oranges. — Beaucoup limons.
— Beaucoup vin. — Allons à bord matin suivant à la voile.
« Nous passons la ligne. M. Neptune Vient à bord. On fait la barbe à chacun avec un morceau de fer. Chacun trempé dans un baquet d'eau.
« Quand auprès du cap de Bonne- Espérance , beaucoup de Tent. SoufDe très-fort. Très-grosse mer. Seulement deux voiles dehors. Beaucoup roulis.
Dimanche matin la vergue de misaine casse ; très-bon charpentier à bord la répare, elle retourne en place. Quelquefois neuf nœuds.
« Bientôt près de la côte de l'Australie. — Vent contre nous. — Ne pouvoir approcher terre. — Reste très-peu deau. — Nous très-contents d'atteindre la terre de la Tasmanie.— Aller dans le port. — Aller chacun tour à tour voir le gouverneur. — Moi
^*) Traduit duMissioiiary register, k93o«
LTJRÎVEKS.
connais lui déji. — Belles patates.
— Bon mouton.— Bon boeuf.— Con- Ticts assez contents. — Beaucoup kalkaî (*).
« Lundi matin le vaisseau fait toile.
«— Souffle très-fort. —Bon vent vieut.
— Capitaine Lamb chante : « Contrebasse partout. > Et nous disons voile.
— Et nous voyons Sidney. — ^t nous mouillons le navire.
« I^ous allons à terre dans le canot du capitaine Pepper. Tous les amis de la Jiouvelle-GaUes (tu Sud très -contents de nous voir. — Moi très -heureux de voir mon ami M. Marsden , et toute ■a famille bien portante , et très-contente de nous voir.
' « Mous allons bientôt à la Nouvelle* Zeeland. M. Marsden il va avec nous.
*— Six hommes de mon pays à Par^a* matta. —Charles Marsden, allant en Angleterre, à apprendre à être un docteur. — Très-oon garçon. — Trèspassionné pour monter à cheval.
« Donnez ma tendre affection à ma«
Îame Pratt et à toute votre fomiUe, à [.et à madame Bickersteth, à madame Garnon , et à tous les missionnaires amis en Angleterre.
i « Je vous remercierai de prier pour moi et mes pauvres hommes du pays, je prie Jésus-Clirist de me faire un bon garçon , et de pardonner mes péchés. Je prie Jésus-Christ de retirer mon cœur méchant. Dieu vous bénisse.
« De la part de votre jeune ami.
« TlTABI. »
fammatti , la jaillet x$tg.
« Mon cher ami M. Pratt , « Je suis arrivé en bonne santé à Farramatta. J*ai trouvé mon cher ami M. Marsden et^^toute sa famille bien portante. — Très-contents de me voir.
« M. Marsden va avec nous à la Nouvelle -Zeeland, sur le brick américain General- Gates, JVspère que tous mes compagnons seront honnêtes pour lui , de même que les Anglais ont été honnêtes pour moi, quand j'étais en Angleterre.
« Nous éUmes un passage passable-
ment bon. — Capitaine Lamb qoelqu^ fois très-aflable. ^otre kaî kaî n et notre eau étaient à court vers la Gn.
-— Vent droit dans nos dents. -- Ne pouvoir approcher de la terre. — Par Jour seulement une pinte et demie d*eaa par homme. ^ Moi obligé de me laver la figure avec de Teau salée.
< Je pi'is dire tous les commandements , et dire un peu de Joseph et de ses frères. Je me rappelle la maison des missionnaires et tous les honnêtes messieurs et dames.
« Donnez ma tendre afTection à madame Pratt et toute la famille, à M.
et à madame Bickersteth , à M. et madame Cooper , et à tous les messieurs du comité.
« Je vais à la maison , et réngaseraî mes compatriotes à m'aider a oàifr une éj^lise et des maisons. M. Marsden me dit que je sefal inspecteur des eut vriers.
. « Mon jeune ami Charles MdTsâen^ il vous porte ma lettre. — n s'en va par le Surry^ capitaine Lane^ foui juste prêt à nure voile.
« Donnez aussi mdi tendre afifec* tien à M. Mortimer, à M. E^lon , ) M.King, i M.Langlev, et toutes leurs familles , et tous les bons amis. J*es« père qut tous les amis prient pont moi. Je prie pour vous. Dieu vous bénisse.
« De la part de votre affectionné ami, Thomas Touat.
En 1819 et dans les années suivantes, Chongui, chef de Kidi-K idi, un des plus vaillants guerriers de la Nouvelle-2eeland, se distingua par ses exploits contre Koro-Koro et autres rivaux. Son plus diçne adversaire fut Moundi-Temaran* gai-Panga, chef du Kaï-Para, homme passablement juste. Il est à remarquer ^le, dans les guerres, le terrible Cnon^ gui fut un des chefs qui livrèrent le
f^lus de prisonniers à resclavage , au ieu de les assommer et de les manger, méthode qui est souvent plus usitée que Tautre. Une nièce de Temarangai.
un des chefs de Toe-Ame, ayant été prise et vendue par des Anglais à ub
(*) Manger.
OCÉAKIE.
dief de Wfti-Anga, nommé Waron, celui-ci, à ta suite d*une querelle, tua •a jeune esclave , et la fit manger à ses •mis. C'était ime terrible insulte faite à la famille. Teinarangai, n'ayant trouvé le moyen de se venger que seize ans après révénement , dissimula pendant tout œ temps. Alors il attaqua Warou , tua son père et quatre cents de ■es guerriers , qui périrent principalement par la fusillade dans une bataille rangée. Cependant Warou ayant demandé ^râce à Temarangai , ce chef lui rendit sa femme et ses enfants qui étaient ses prisonniers, et les vaingaears se régalèrent pendant trois ^urs de la chair des ennemis morts ; puis ils cinglèrent, avec leurs prisonniers , vers la baie des Iles.
En 1810, M. Richard Croise, capi« laine au miatre-vingt^atrième régiment d*inranterie, commandant le détachement embarqué sur lie navire qni portait M. Marsden dans son troisième Tojage, demeura pendant dk mois à la Nouvelle-Zeeland. Sa relation porte le cachet de la vérité, et donne quelles détails utiles sur les mœurs des indigènes de cette grande terre. C'est à cette époque que Pomare, dont le vrai jMoi était Wetoï, chef de Mata-Ouwi, et neveu de Touai , devenu chef de la baie Chouraki , par la mort de son oncle Eaïpe, conquit une partie de I1le jusqu'au détroit de Cook. Touai, devenu chef de Paroa, appelait Pomare le mmapati ( Bonaparte ) de la Nouvelle- Zeeland, ainsi qu'on avait nommé Hihi, dont nous avons déjà parlé page 137, troisième volume de I'Ocba^nib.
M. Duperrey, commandant la CoquiUey parut a la baie des Iles le 4 avril 1824. Durant une relâche dequinze îotirs, il eut des rapports de la nature la plus amiéale avec les Nouveaux- Zeelandais. M. Jules de Blosseville, qui Êûsait partie de cette expédition , publia des observations intéressantes sur ee pays. M. Duperrey débarqua le missionnaire M. Ciarke et sa famille, ainsi que deux insulaires, dont un était le neveu du chef Chongui.
Depuis longtemps rambitieux Chonfoi était eu wat de guerre avec plu-
sieurs chefs ses rivaux. En 1825, il fit prisonnier Moundi-Panga, le plus vaillant de ses adversaires , le tua et le dévora avec une joie féroce. Mais ajant éprouvé plusieurs revers, il se livra à un violent cliagrln, augmenté par rinfidélité de deux femmes , dont une fut immolée par son ordre.
Dans un de ces combats, Chongui, ayant été blessé grièvement , les missionnaires envoyèrent leurs effets les plus précieux au Port-Jackson; car, quoique Chongui eût pour eux peu de considération , surtout depuis son voyage en Angleterre, où il avait appris qu'ils n'appartenaient pas à la caste noble, ils ne s'étaient niaintenua jusqu'alors qu'à l'ombre de son nom.
La scène suivnnte, suscitée, en 1826.
aux missionnaires de Pahia par Tariki Toî-Tapou , et naïvement racontée par madame Williams, femme d'un missionnaire, donne un exemple des inconvénients que les Européens avaient souvent à essuyer parmi les sauvages turbulents de la r^ouvelle-Zeeiand.
«Un chef très- important, nommé Toî-Tapou-, qui réside à deux milles environ d*ici , a tout mis en désordre dans l'habitation. Au lieu de frapper à la porte, comme d'ordinaire, pour être introduit, il a sauté par-dessus la palissade, faite en tai-fiepa. ou en pe* tits pieux de bois. M. Fairfaurn lui a dit qu'il était On tangata-kino (un méchant homme); qu il était venu, en escaladant la palissade, comme un tangcUa-taehae ( un voleur ) , et non pas comme un RangcUira (un gent&man). Sur-le-champ le chef se mit à trépigner et à' gambader comme un fou, en attirant autour de lui les TOisins par les cris et le vacarme qu'il faisait. 11 agitait son méré ( instrument de guerre en pierre verte (*), que chacun d'eux porte caciié sous sa natte) et brandissait sa lance en sautant comme un chat, et la dirigeant av^c fureur contre M. Fairburn. M.W.Williams lui dit 3u'il se comportait fort mal, et refusa e lui toucher la main : le sauvage, car tel il paraissait vraiment alors i se dé*
pouilla pour combattre, ne gardant sur lui qu'une simple natte, semblable à celle que portent les jeunes filles.
MM. Williams et Fairburn le regardèrent avec une indifférence marquée; quand ils s'en allèrent , il s'assit pour reprendre baleine ; et, comme ces deux messieurs se dirigeaient vers la plage , il sortit du jardin.
« Quand M. Williaims revint, il vit quelques nattes étendues par terre,
âu'il jugea appartenir àToî; il les jeta ehors, ferma la porte, et alla au fond de la maison. Peu après, cet homme furieux accourut du rivage, et, arrachant une longue perche, il en frappa contre la porte. Voyant qu'elle résistait à ses çfforts , il sauta de nouveau par-dessus la palissade, et recommença ses gestes sauvages; et quand M. Williams parut, il dirigea sa lance contre lui. Sans y prendre garde, M.Williams s'avança vers ce sauvage ; mais , bien que tremblant de rage , il ne jeta pas sa lance contre lui. Il dit qu'il s'était blessé au pied en sautant sur la palissade, et demanda un oiUou ou un pa^^^ement polir sa blessure. Comme on lui répondit qu'il n'en aurait point, il se dirigea vers le magasin , et s empara d'un vieux pot de fer, en guise d^oiUou. Il voulut sauter par-dessus la palissade, mais le poids ou vase l'en empêcha, et il se dirigea vers la porte. Alors M. Williams s'élança sur lui ; il lui arracha le pot des mains , et s'appuya le dos contre la porte pour l'empêcher de s'enfuir ; il appela aussi quelqu'un pour emporter le pot, que Toï tenta plusieurs fois de reprendre. En même temps celui-ci agitait son méré et sa lance avec des gestes furieux , tandis que M. Williams tenait ses bras croisés, en Je regardant d'un air qui annonçait une résistance froide et déterminée.
Comme je regardais par la fenêtre avec un vif sentiment de crainte ce qui se passait, cette scène me rappela celle d'un homme qui, attaqué par un taureau sauvage et furieux, fixa hardiment ses yeux sur cette bête féroce, et la tint ainsi en échec. Notre forgeron, étant survenu et s'étant emparé du pot, poussa Toï par les
épaules. Mais tout en cédant , oelui-«t continua ses menaces; malgré sa taille gigantesque, son agilité était surprenante; il courait çà et là, la lanoe en main , comme un enfant qui joue à la crosse. En pareil cas, les guerriers de la Nouvelie-Zeeiand sautent sur le côté, en se battant les hanches, et frappant du pied en mesure et avec des gestes affreux ; tantôt ils s'arrêtent tout court, tantôt ils s'accroupissent, la poitrine gonflée et haletant avec force, comme pour exciter leur rage au dernier degré de violence, avant de donner le coup fatal.
« M. Fairburn revint au moment où Toï s'assit pour reprendre haleine, et ils reparlèrent longtemps encore : Toï réclama son autou, et déclara qu^il resterait là tout le jour, le lendemain et cinq autres journées encore ; qu'il engagerait un grand combat, et que le lendemain, « dix, dix, dix, et puis dix hommes, levant en Tair ses bras à chaque fois, arriveraient, mettraient le feu à la maison, et brûleraient le magasin. » Quand MM. Williams et Fairburn purent dire un mot à leur tour, ils lui répondirent : « Qu'est-ce que cela signifie, monsieur Toï? vous causez beaucoup, vous plaisantez, monsieur Toï.
«Durant la prière, il resta plus tranquillement assis derrière la maison, auprès du feu des naturels, c'fêt-àdire , de ceux qui nous étaient attachés; sa femme, quelques personnes des deux sexes qui étaient venues aveclui, Apou»
femme de Waraki , l'un de nos solides amis , et d'autres , regardaient par la fenêtre, et un ou deux chefs s'assirent dans la chambre. Tekoke, notre chef^ était absent.
«Après les prières, Toï revint à la fenêtre, et, sans cérémonies, mit la jambe dessus, en montrant son pied , et demandant le outou pour le peu de peu de san^ nui en coulait. M. Williams lui dit ne s'en aller, et de revenir le lendemain comme un gentleman, de frapper à la porte comme MM. Tekoke, Watou, Houroto, Waraki, etc., et qu'alors il lui dirait : « Comment vous portez-vous, monsieur Toï-Ta-
OCÉANÎÉ.
SSt
poa ?» et qu'il Finviterait à déjeuner avec nous. Celui-ci répondit qu'il avait trop de mal aux pieds pour pouvoir marcher ; il renouvela son intention de rester là plusieurs jours, et de brûler la maison; apr^ avoir parlé quelque temps , il entra de nouveau dans une colère épouvantable. !Nos amis , e» regardant par la fenêtre, m'adressaient souvent la parole, et s*écriaient Tun après l'autre : « Eh! mère (c'est le titre que les filles et les femmes du pays donnent par amitié aux femmes des missionnaires)! Aire! mal (venez), apapo (demain vous verrez un grand feu ; la ' maison — oh oui ! — les enfants morts — tous morts — un grand nombre d'hommes — un grand combat — baucoup de mousquets.) »
«M. Williams rentra dans la maison, me pria de me coucher, ferma les fenêtres, et recommanda au forgeron de veiller avec SQÎn. Les chefs, nos amis , s'enveloppèrent dans leurs nattes fourrées, et allèrent dormir sur des paquets de taihepa. Tandis que nous nous mettions au lit, Toî commença à chanter, ou plutôt à hurler d'un ton lugubre, certaines paroles, et M. Fairburn nous apprit qu'il le faisait pour jeter un charme sur nous; car ce malneureux, victime de la superstition et esclave de Satan, imaginait,- par ce moyen, rendre notre mort infaillible.
« Nous fûmes éveillés de grand matin par les cris de Toî et d'autres naturels, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au nioment où notre habitation en fut tout à fait environnée. Avant de déjeuner, M. Williams avait été obligé de pousser Teî de force hors de la cour, parce que dans un transport de rage, ir s'était saisi d'un pauvre petit chevreau. Au déjeuner j'avais préparé du thé pour plusieurs ae nos amis, et, curieux de voir comment Toî le receyrait, nous lui en envoyâmes une pinte toute pleine hors de la porte , où il se tenait assis par terre avec une
gravité taciturne, entouré d'une foule e ses partisans , qui s'étaient assein-. blés pour le combat. Au travers de la palissade, nous le vtmes boire son thé, et j'eus Tespoir que cela pourrait le
rafraîchir; mais il ne tarda pas à gambader de nouveau dans la cour, avec plusieurs euerriers à figures hideuses, armés de lances et de haches d'armes, et quelques-uns de mousquets.
« Nos jeunes filles du paj^s étaient toutes dehors; madame Fairburn et moi nous étions prisonnières chez nous, et nos fenêtres furent tout le jour masquées par les têtes des naturels qui regardaient chez nous. J'en fus bientôt excédée : il faisait extrêmement chaud, nous étions privées du grand air, et nos pauvres enfants commençaient à languir par défaut d'air et de liberté.
«Vers cinq heures, M^ Williams , qui tétait rendu au milieu des naturels , vint à la fenêtre de la chambre à coucher, et nous dit que tout était plus tranquille , et que les naturels se dispersaient. En conséquence , je fis passer deux des enfants par la fenêtre ; mais , à peine leurs pieds touchaient à la terre, qu'on entendit tout à coup des coups violents qui semblaient appliqués derrière le magasin; on eût oit qu'on voulait ouvrir une brèche au travers des murs de bois. Les enfants furent replacés en bâte dans la chambre, et M. Willûims courut sur le terrain. Le tumulte et les clameurs devinrent très -grands. Les enfants étaient fortement persuadés que les naturels allaient tuer leur père. Comme j'étais assise au milieu de la chambre à coucher , avec un enfant au sein et les trois autres collés contre moi , je vis, par la petite fenêtre de la salle, un homme pointer son fusil vers la maison , prêt à faire un effort pour y entrer, et mon mari se jeter au-devant de lui. Alors mes craintes furent portées au plus haut degré ; cependant je conservai assez de courage pour résister aux souffrances qui vinrent déchirer mon âme dans ce moment terrible. Ces chers enfants criant et sanglotant, tombèrent à genoux, et récitèrent avec moi une prière inspirée par la circonstance. Le bruit continua; les sauvages secouèrent plusieurs fois nos faibles murailles de oois , mais la maison résista , et les enfants devinrent
StI
L*tJlfiVE»«.
ploi ealm6s. Je toulaf Misarer l*atné , ea lui disant que plusieurs des naturels étaient de nos amis, et qu'ils taeberaieut de sauver papa. « Oh ! maman, s^écria l'enfant, que nos amis sout d'effrayantes créatures ! •
«Lm femmes, en dehors, défendaient l'accès de la fenêtre, en criant de temps en temps : « Eh modder! eh moader I te nara ko hoe modder î »
( Mère ! mère ! prenez courage , mère 1 ) Enfin, Apou vint nous montrer sa bonne et affectueuse figure, en m'annonçant que le combat était fini pour la journée; que tous les hommes étaient partis , et qu'elle s'était vaillamment battue pour nous ; car les femmes combattent aussi à la Nouvelle-Zeeland. Je débarrai de bon oœur la porte , pour laisser entrer M. Williams , qui nous dit oue tout était fini. Cette seconde querelle avait été tout à fuit distincte de la première. Durant la dernière affaire , Toî était resté en repos, et prêchait même eu quelque sorte pour nous. Pour complaire aux vœux réunis des chefs nos amis , le pot en litige lui fut donné , et il retourna chez lui. »
Le baleinier anglais Merewry ayant débarqué dans la baie des Iles eo 1826, les sauvages le surprirent, le pillèrent, et réquipage eut bien de la peine à se aauver.
Le capitaine Dillon y parut deux fois en 1827, et c'est de lui uue nous avons appris la mort du chef Bomaré, qui fût abattu par une balle et assommé à coups de meré. Dillon était encore sur les Keux quand les ennemis de ce chef dévorèrent son corps et conservèrent aa tête ainsi que celle de son fils aîné , après les avoir apprêtés selon la méthode du pays.
Le 12 mars 1827 , V Astrolabe^ commandé par M.D. d'UrviUe, mouilla sur la baie des Iles, près des débris du village ruiné de Paroa , après avoir accompli sur les cotes de la Nouvelle- Zeeland la reconnaissance d'un développement de trois cent cinquante lieues de côtes et d'autrer travaux hydrographiques que BOUS ne saurions trop Ibuer.
« Depois que tes naturels, attirés pat la présence de V Astrolabe, avaient élevé une espèce de village sur la Ion* gue plage de sable la plus voisine, noa communications avec eux étaient tr^ actives, dit M.' de Sainson, mais eilee cessaient toujours aux derniers rayons du soleil. Renfermés à bord cluique soir, nous pouvions apercevoir à terre beaucoup de mouvement; plusieurs
grands feux s'allumaient à l'approche es ténèbres ; de nombreux cercles se formaient autour des feux, et sans doute ces scènes du soir étaient trèsanimées; car souvent la brise apportait jusqu'à bord les rires, les cris et lès chansons de la pia^e. M. Gaimard me communiqua le désir qu'il ressentait de connaître de plus près les habitudes nocturnes de nos voisins; je partageai vivement cette curiosité; M. Faraguei se joignit à nous ; et le commandant ayant mis à nos ordres la petite baleinière, nous fdmes portés à terre, le 20 janvier, à la tombée de la nuit.
Nous n'emportions aucune arme, aucun objet qui pût exciter la crainte oo la cupidité des naturels ; seulement , par un plaisant hasard, M. Gaimard se trouva muni d'une bougie fine, et nous rîmes d'avance du projet d'allumer ea plein air, sur cette plage lointaine^ cette cire façonnée à Paris pour le luxe de nos salons.
« A notre débar^ement sur le sable, nous fûmes accueillis par des cris d« joie et des caresses incroyables, surtout lorsque les sauvages virent le canot reprendre le large, et nous abaa> donner au milieu d'eux. C'était à qui nous serrerait les mains en répétanl kaptAy et il nous fallut subir bien des applications de nez gui écrasaient les nôtres ; car c'est ainsi qu'on s'embrasM à la Nouvelle-Zeeland. Plus de cent a»* turels se pressaient autour de nous, et, en peu de minutes, nous fûmes se* parés. On nous éloignait peu à peu du village, et les groupes qui nous entoo» raient nous conduisaient vers la lisière de la forêt, à l'endroit où un joli mis* seau, s'éooulant du sein des m>is, tra* versait le sable pour se joindre à la mer. Je n'apercevais plus )a troupeqoS
octj^vit.
tttompafnait M. Ôaimard ; M. Fara« fuet avait aussi disparu; pour rooi« sçrré de près par ma bruyante escorte, j'avais déjà fait quelques pas sous les arbres « ou Tobseurité devenait plus épaisse, lorsqu*un homme à Tair véné* rable porta la main à mon oou, et ea détacha , sans façpn , la cravate de êok qui Tentourait. Dans ma position, )• ll*avais garde de réclamer contre les manières libres du vieillard ; je me pro* mettais même de laisser passer en sa possession toutes les plèees de mon nabillement Tune après Tautre, si telle était $a fantaisie; mais combien je me repentis d^avoir Jugé trop légèrement un honnête sauvage I Loinde prétendre à me dépouiller^ comme je pouvais m'y attendre, il m'offrit aussitôt, en échanf^e de la cravate, un objet de quelque prix p<Mir lui , je le suppose, car cet objet , c'était sa fille.
« Elle était très-jeune, sa fille; des aheveux noirs et bouclés tombaient sur son firoot, et cachaient de grands yeux brillants de vivacité; sa grâce, encore enfantine, n'empruntait rien de l'art; son unique vêtement consistait en quelques feuilles de pAonnium, voile peu discret dérobé aux plantes du ri« vage. Le père devenait pressant, et ma position &n't réellementcritique; màisv en. prenant la main de la jeune fille, jq m'aperçus qu'elle pleurait : les grâces, dit-on , sont encore embellies ^r les
Sieurs; il n'en était pas tout à fait ainsi e ta jeune sauvase. Je n& fus pluâ frappé. alors nue de l'abus de pouvoir révoltant dont le père se rendait coupable; j'essayai même de le gronder; mais je ne vis pas que mon sermon produisit grande impression sur son esprit, car il redoublait de prières au« pm de moi, et, il faut bien le dire, de menaces envers sa fille. Me royani cependant inflexible, il m'offrit de me •rendre cette précieuse cravate, à laquelle il avait voulu mettre un si haut
Erix. Ce trait d'honnêteté lui en valut I possession ; je la lui donnai comme un gage d'estime. Il l'accepta avec joie; sa tiile se mit aussitôt à rire, et tous deux disparurent à travers les arbres.
Jk ma trouvai alors a^ul; car, durant
mon collocRié avee le ▼fefilard , tous les autres avutiit eu la discrétion de ai retirer.
oNosZeelandaîs n^étaientpastottjotifi aussi discrets ; cav,4ion loin du ruisscMl doDtj'ai parlé, une réunion nombreuse d'indigènes manifestait une bruyanta . pieté par des rires et des gestes appro^ bateurs.Tellefutjadts lajoyeuseclameuf
2ui s'éleva dans l'Olympe, lorsque les lets Jaloux de Vulcain livrèrent deuï amants surpris à la risée des dieux as^ semblés! A part les filets et fépoux irrité, l'étrange scène qui se passait ^lors rappelait en tous points ce scan^ dale fameux de la mythologie. La bougie apportée de VÀstrotahe^ tenue pae un brave guerrier, colorait de ses re« flets vacillants vingt têtes expressives ^ et prêtait des formes fantastiques à un tableau digne de Callot ou de Char* let. Mais soudain tout rentra dans l'obscurité. L'homme qui portait là bougie, enchanté de cette charmante invention, n'avait pu résister au désir de se ('approprier ; et , soufflant dassus, il avait pris sa course vers la forêt, laissant les curieux dans un singuliei^ désappointement.
«Cependant, sur la plage, les faux étaient aUumés , et de toutes parts sa faisaient les apprêts du souper. Noua nous approchâmes tous trois a'un cercle Où l'on nous fit place^ et bientôt notre présence attira la majeure partie dei nabitants, qui voulaient jouir de noire vue. Les naturels étaient accroupis sur le sable ; les uns mangeaient do poisson cru séché au 3eleit; d'autres écrasaient des racines de fougère dans de petites auges de bois. Lorsqu'ils ont réduit cette racine en filaments, ils en for-^ ment des boules, qu'ils tiennent dana la bouche jusqu'à ce qu'ils en aient exjjrimé tout le suc. Nos hôtes ne man«
Suèrent pas de nous offrir notre part e ce frugal repas ; et , nous voyant peu empresses d'accepter, plusieurs d'entre eux poussèrent la prévenance jusqu'à mâcher d'avance des morceaux dl poisson, qu'ils nous présentaient en* suite dans le creux de leur main.
•Après souper vinrent Tes chansons graves et monotooea des nàturelai
LntTîïlVERS.
nous leur répondîmes |>ar l'air des Enfants de la France y par plusieurs de nos grands cliants patriotiques , et par le chœur de Robin des Bois, Les sauvages parurent fort contents de nous.
Nous essayâmes aussi leurs organes en leur faisant prononcer un grand nombre de noms propres fran^is; la plupart étaient smgulièrement estropiés , mais quelaues-uns étaient répétés exactement. C était un plaisir piquant pour nous de faire redire aux échos de la Nouvelle-Zeeland des noms illustres qui font chez nous la gloire des armes, de la tribune et de la scène. On ne se fait pas d'idée de quel charme s'environnait dans notre position le plus léger souvenir qui rappellait la patrie.
«La soirée s*écoula gaiement. Quand rheure du sommeil arriva, les sauvages nous offrirent d'entrer dans leurs cabanes; mais nous nous gardâmes bien d'accepter leur proposition. Les huttes de la Nouvel le-Zeeland sont hautes à peine de trois à quatre pieds ; il faut y entrer en rampant, et il s* en exhale presque toujours une odeur extrêmement fétide. Nous préférâmes nous étendre sur le soble, au pied d*un petit arbre qui bornait la plage; mais nous n*y trouvâmes guère de repos.
A notre grand regret, un certain nombre de naturels vint nous tenir compagnie, et nous eûmes l'agrément de servir d'oreiller à ces messieurs, qui trouvèrent commode d'appuyer leurs têtes sur nos membres étendus.
Le moyen de dormir au milieu des ronflements et des mouvements continuels de pareils voisins !...!! faut ajouter encore que, tourmentés par des insectes dont ils sont abondamment pourvus, ils se grattaient d'une manière horrible. Un sybarite serait mort de douleur dans notre position.
«Vers deux heures, une grosse pluie nous fit quitter la place, et nous allâmes nous abriter sous les flancs d'une pirogue qu'on avait halée à terre. La mer était mauvaise , et le vent soufflait assez fort; nous attendîmes le jour un peu plus tranquillement ; car les sauvages nous avaient abandonnés pour chercher un meilleur asile que le
nôtre. A cinq heures, ane embarcation nous fiit envoyée ; en approchant de la cote, une lame la remplit et les matelots, renversés, tomoèrent à Feau.
Nous eûmes cjueique peine à vider le canot et à le tirer à terre; les sauvages nous aidèrent avec beaucoup de oom-
{)laisance dans cette opération , malgré a pluie qui tombait par torrents. £n* fin, à six heures, nous montâmes à bord où notre accoutrement excita la gaieté de nos camarades. Trempés par la pluie, couverts de sable et de boue, nous avioYis besoin de quelques heures de repos pour réparer les fatigues d'une nuit, dont cependant nous ne regrettâmes pas l'emploi. »
La belle recx>nnaissance qu'a faite M. Dumont d'Urville de cette vaste région séparée de nos pays par le diamètre entier du globe , et ses travaux hydrographiques sur ces îles, ont surpassé, à notre avis, ceux que ses plus illustres devanciers ont laissés sur cette importante contrée. M. d'Urville paraît confirmer l'évaluation de sept mille pieds que M. de Simonoff a donnée au pic Esmont {pouké e opapa)j qui ressemnie d'ailleurs au pic deTéneriffe. On doit à M. de Safnson , dessinateur de cette expédition , artiste observateur et spirituel, des portraits des indigènes d une parfaite ressemblance , et que nous avons fait copier ( voy. j»/. 176, 176 et 183).
Peu de temps avant l'arrivée à la Nouvelle - Zeeland de l'expédition qne commandait M. d'Urville, le. bruit courut que les Français allaient s'emparer d« cette grande terre. Treize chefs , entre autres Temarangai et Patou-Oné , signèrent une pétition au roi d'Angleterre, pour envoyer des forces contre les hommes terribles de la tribu de Sdrville et de Marion. Ce savant navigateur , qui vit cette pétition , en rit beaucoup , comme on pense ; et il attribua cette ruse pieuse aux missionnaires anglicans.
Au reste , le capitaine Wallis avait joué cette comédie à Taîti , Vancouver a Haouaï, Parker à Nouka-Hiva, et des employés de la compagnie anglaise à Canton /l'avaient répète , durant le
OCËAISIE.
règne du grand empereur Napoléon , auprès des Chinois et des Portugais à Macao , et auprès des Portugais seuls à Goa (Inde) , et avaient réussi , dans la dernière ville , au point d'y placer une garnison anglaise, ainsi que nous rayons appris sur les lieux. Ces momeries sont bien absurdes aux yeux des hommes pensants : les Chinois n'en furent pas dupes.
C'est peu de jours après le départ de V Astrolabe (]ue le célèbre chef Chongui mourut a Wan^aroa , dans le pâ de Pinia qu'il habitait depuis qu'il en avait fait la conquête. Une balle t'arrêta au milieu de ses triomphes, et toute la peuplade voisine de Wangaroa fut exterminée. Ce fut en Quelque sorte une représaille de la perudie avec laquelle cette peuplade avait massacré en 1820 l'équipage du Boydy navire anglais, commandé mr le capitaine Thompson , homme lâche , brutal et cruel, qui avait provoqué la vengeance des Zeelandais en faisant fouetter indignement Taara, fils d'un des principaux chefs de Wangaroa, et connu plus tard sous le nom de George.
Voici quelques détails curieux sur la mort et les funérailles de Chongul.
Quand Patou-Oneet ses gens arrivèrent au pâ de Pinia , ils le trouvèrent dans un tel état de faiblesse qu'ils en furent très-affectés. Après être restés assez longtemps pour lui rendre leurs hommages, ils allaient s'en revenir quand Chongui fut tout à coup pris d'un mal subit ; alors ils résolurent d'attendre le résultat de cette crise. Jugeantd'après son grand affaiblissement que sa mort approchait, Chongui dit à ses amis:
« Je mourrai bientôt, mais pas aujourd'hui. » Il demanda sa poudre à canon ; quand on la lui eut apportée, il dit : « Kao or a koutouy cela va bien pour vous, » en s'adressant à ses enfants. Ce même jour, 15 mars, il légua à ses enfants ses méré ou haches de combat, ses mousj^uets , et la cotte de mailles qu'il avait reçue du roi George lY.
Après avoir arrangé ses affaires, il
parla de la conduite des naturels après sa mort, et il assura que, suivant toute apparence, ils se conduiraient avec amitié envers ceux qui allaient lui survivre , en disant : « Ko tvcU ma te hcd hi a hou touf kaou! » Qui est celui qui voudra vous manger tous?
personne !
Il employa ses derniers moments, dans la matinée du 16 du courant, à exhorter ses compagnons à se distinguer par leur courage , et à repousser toute espèce de force, quelque grande qu'elle fût, qui tenterait de marcher contre eux. Il leur déclaraque c'était là toute la satisfaction, otitou, au'il exigeait; ce qui supposait qu'on lui avait adressé, la question suivante : « Quel est celui quil faudra tuer en satisfaction de votre mort?» Cette abominable coutume d'honorer les morts par des sacrifices humains, existe encore à la Nouvelle -Zeeland. Ses lèvres, expirantes, proféraient ces mots : «A'ia toa, kia totty soyez braves , soyez braves! » Aussitôt que Chongui eut rendu le dernier souffle , tous ses amis, dans le pâ de Pinia , commencèrent à trembler pour leur propre compte, car ils ne savaient pas si les naturels de Chonki- Anga n'allaient pas tomber sur eux , et les envoyer tenir compagnie à leur chef mort, dans les contrées de la nuU. Pour prévenir tout souMon de leur part, les naturels de Chonki-Anga ordonnèrent à leurs gens de rester tranquilles dans leurs cases, tandis qu'ils se rendraient au pâ pour venir préparer le corps de Chongui : à leur approche, ils s^aperçurent que les ha* bitanto du pâ frissonnaient de peur « comme des feuilles agitées par le vent, jusqu'à ce que Patou-One et ses compagnons eussent dissipé leurs craintes , car elles étaient sans fondement* Le désir de tenir la mort de Chonffui cachée, jusqu'à ce qu'il fût enterré, de peur que leurs ennemis ne vinssent les attaquer, engagea ses enfants à Tenseveur, ou plutôt à le déposer sur le fVahi-tapoUf ou sur l'endroit sa-
JSrratum. On a oublié de citer M. Laplace comme auteur de l'artide Cultttm., etc. page x5l de la 6o* livraison.
65* Livraison. (OciiifiB.') t. in.
S6| le jour même qui suivît sa mort.
m Patou-Ono leur en fit des reproches « en disant - « Ce n'est que dWjourd'hi|j qu^ j'ai connu des gens qui veulent ent^rf^ leur père vivant. • (7est ppurouoi on attendit quelques jQm^ {)our 1 0n3evelir; durantce temps, on rendît tous les honneurs que les ]9auveau9-20eUndaissont susceptibles de rendre am dépouilles du célèbre Cpongui. Ifi naturels passèrent tout ce ^efnps a fair^ des harangues, à pousser des cris, à se déchirer le corps, a ddoser ^t à tirer des coups de fiisii (*);
If 17 novembre 1838, le Hawes partit de Sidney; c'était w hrick an« gUjs de cent dix tonneaux , monté par quatoj^zç hofumes d'équipage et comjnandé {)^r le capitaine John James, il avait a hori) douxe matelots dont il débarqua dix aux Antipodes et deux i Boiinty. De là ils Ofent voile pour la Koûvelle-Zeeland, hut de leur voyage, entrepris dans des vues commerciales.
lie Iiawes toucha à la baie des Iles an mois de décem|)re, pour faire du bois et de Teau , et il se dirigea vers le cq» de TEst, éloigné environ de cinq cenà mille). Dès que les indigènes aperçurent (es étrangers, ils vinrent en fouie dan^de larges napo^. Lecapitaine avait pris à son pord, dans la baie des Iles, un Apglais qui. lui servait d'interprète. Ce fut en vain qu'il chercha à leur per? sua^er ()e faire des échanges, ils s'y re? fusèrent absolument; ce dont l'équipage fut très-surofi^ , car ces peuples sont trës-avides ne tout ce qui vient d'Eo^ ropç. Mais le mystère fut bientôt écùiirci ; i-in|erprète leur dit qu'ils oomi mençalei^t leur chant de guerre, et se Réparaient à attaquer te navire.
vob|[et (le notre voyage, dit le second puicief dans son journal (**), ne pouvant être atteint sur ce point , nous léYâmes l'ancre, et, longeant la cote, npMS allâmiés à quelques milles çlus loin , à la baie d^ Plenty. Les insulaires T spot en gra()d nombre; ils sont beluqueux, voleqri; çt perfides. Notre ca« piûine pern^ità quelques-uns des pria-?
(••) United service journaL
eipaux cheft de venir à liord; fl «ut pour eux beaucoup d'égards, espérant ainsi les disposer à traquer avec nous. Sa conduite adroite lui réussit; nous obtînmes en deux jours autant de lin (pAormîvm) que nous en désirions.
Ces marins se rendirent ensuite à quelques milles de là, à un endroit nommé Taouronga, bon port pnour les petits bâtiments, situé à rentrée de la naie de Plenty.
L'interprète recommanda au capitaine d'envoyer une barque au pâ de TYalkitanna, établissement situé à environ cinquante milles de Taouronga , où étaient les Anglais, l'assurant qu'il y trouverait des vivres en abondance.
En conséquence la barque fut gréée «t l'officier nit chargé du commandement. Le lendemain matin , il partît nvec l'interprète et un homme de l'é-
Suipage; à minuit, ils jetèrent Taiicre ans une petite baie qui est en avant de rétablissement; au point du jour^ ils remontèrent la rivière, et, a un quart de mille environ , ils se trouvèrent en face du pà. Ce này comme ceux dont nous avons parlé, est situé sur une montagne escarpée et de forme conique; sa force naturelle est encore augmentée par une espèce de parapet en terre. On y arrive par un sentier étroit et tournant, que les Européens ne peuvent gravir sans danger, tandis que l'habitant de la Ïîouvelle-Zeeland court nu -pieds sur les rocs les plus aigus avec une extrême lécèreté.
Des insulaires, rassemblés au Heu du débarquement, saluèrent les étrangers de leur Aéromoftiy parole d'amitié qui veut dire, venez ici. L'interprète tes ayant informés de l'objet de leur visite, leur joie devint excessive; ils dansèrent et chantèrent autour d'eux, en faisant les gestes les plus bixarres , et ils déclarèrent qu'ils rendraient aux blancs tous les services qu'ils pourraient. Ils les conduisirent à l'habitation de leur chef par le sentier dont 9 a été question plus haut. C'était une petite hutte faite de pieux enfoncés ea terre; les parois et le toit étaient de roseaux arrangés de façon à ne pas laisser pénétrer la pluie, la seule ou-
OGÉANIE.
ftst
Tertnre qoi donnftt an Jour et de Tair était une petite porte de roseaux à coufisses, et a peine assez large pour laisser passer un homme; la hauteur de cette hutte ne permettait pas qu'on s*j tint debout. Elle était entourée d'une espèce de galerie ornée de sculptures grossières peintes en rouge, ce qui désignait le rang et la famille du chef.
L^ buttes des autres membres de cette peuplade sont tout à fait misérables, et ressemblent à des étables à cochons. Les indigènes ont Fhabitude de dormir en plein air, et il faut que le temps soit bien rigoureux pour les forcer à eliercber un abri dans ces cahutes.
Ils dorment assis , les jambes pliées sous eux, et couverts (Tune natte de Jonc; en sorte que, pendant la nuit, ils ont l'air de petites meules de foin éparpillées sur Je revers de la montagne.
Le chef auprès duquel on nous introduisit se nommait Enararo. ou le Lé- Eard; il était grand, bien lait, d'une forte stature et d*un aspect imposant; tout son corps était tatoué, rious le trouvâmes assis devant sa hutte, ayant tme belle natte sur les épaules. Sa figure était barbouillée d'huile etd'ocre rouge ; ses cheyeyx , arrangés à la mode du pays , étaient attachés sur le sommet de la tête, et ornés de plumes de pou, oiseau très*remarquabie, quoique son chant soit moins mélodieux que celui du moqueur, et qu'il soit moins familier gue le moucherolle (*). Dès qu'il fut informé de ce que nous désirions, il nous montra un assez grand nombre de beaux cochons qu'il consentait à nous céder. Je le priai de les envoyer par terre à l'endroit où notre navire était stationné; mais il répondit que eela lui ^ait impossible, attendu qu'il était en guerre avec quelques-unes des tribus iBtennédiaires. Je ue vis d'autre
(^ Od pent dter parmi les oiseaux remar^ quables le philédon à cniTate, Vaptérix^ aorte de caaiiar à long bec grêle, notre genre moarrhjnaiie. Parmi lesécfaassien, il faut remarquer les huitrieri, les chevaliert (eKoellent giibier), nonrrilure «ncculente à laquelle iea yfflandaia préfèrent pourtant l'huile da |ihoqne tt la cnaîr hiimaimi.
moyen que de retourner I noire bâti* ment, la barque étant trop petite pour transporter ces provisions. L'ofocier engagea un des ctiefe de cette tribu à venir avec hii , et Ils se mirent en route le lendemain à la pointe du jour.
L'offider trouva le pays monta*
Sneux, coupé de nombreuses rivières, ont il leur fallait souvent eôtoyer le( bords pendant des milles entiers avant de rencontrer un endroit çuéabte, ep qui allongea de beaucoup leur route.
Le lin (pÀormtt^ tenax) croft en aboQ* dance sur ces rives; on y voit de petites pièces de terre cultivées qui produisent des choux, des pommes d^ terre, des panais, des carottes, une petite espèce de navets, des melons d'eau et des pèches. La culture de l'oranger y a été introduite avec asseï de succès. Les arbres les plus utiles el les plus remarquables, dit Tofflcier, sont le kalkcUea et le koudi; ils s'élè^ vent tous les deux à une hauteur pro^ digieuse et sur une seule branche; Ils seraient excellents pour faire des mâts de grands vaisseaux. Le kaîMfi^ tea(*) se trouve dans les endroits marécageux et sur le bord des rivières; sa feuille paraît être persistante et ses baies sont rouges. Le kowUC*)^ qui
(*) C'est le podoearpus decrydoîdu, €ook l'avait ausu eru ainsi ; mais il a sa* connu plus tard que son bois était trop caasant pour être utilement employé en mâture. O, L. D. &,
{**) L*ofBcler du Hawkes parait ignorar la botanique. De même qu'il avait nommé le kaikatea, katrassee, il nomme le koudig kairee. Nous avons pris la liberté grande de rectifier ces deux mots. L'officier aurait
Su nommer ieparé avec lequel on alluma u feu par le frottement, le manguL mangui, le kinou qui sert & teindre let étoffes en noir, le supple 'Jetck , immense liane, le wao^ espèce de liège, le iim/o- Utica scoparia, qui remplaça le Ibé poor les équipages de Cook, le dacrydium eu* prettinum, dont ce grand navigateur fit une boisson salutaire, le Utraroma expatum^ qui lui servait d'épiuards , Te dracœfta au^ U-alU ( ti des naturels) , dont les sommités remplacent le chou plmiste et ont le goèt de Tamaude et la saveur du chou, ei iai
lai est préféra, s'ëlève â plus de cent pieds daDS les terrains sablonneux; son diamètre en a quel<]uefois quarante ; il a un très-beau feuillage et contient beaucoup de résine. Une grande partie du voyage se fit à travers les sables, ce qui le rendit très-pénible.
Après avoir marché pendant deux jours et deux nuits, en évitant avec soin la rencontre des insulaires, ils ar^ rivèrent auprès de leur bâtiment. « Je donnai h mon guide, dit Toflicier, une couple de leurs tomahawks (*} et un peu de poudre', ce dont il parut très-satis- Cait. Dès que le capitaine sut qu'on a\ait trouvé des provisions à 'Walkitanna , il leva l'ancre et se dirigea vers rétablissement, devant lequel il arriva la nuit suivante. Les habitants parurent joyeux de nous revoir; ils vinrent à nous dans de grandes barques, nous apportant d'abondantes provisions de )orc, que nous aclietâmes sans aller usqu'au mouillage. Eoararo vint à x>rd et nous traita avec une apparente cordialité; son peuple semblait animé des mêmes sentiments; et, conformément aux ordres qu'il en avait reçus, il se tînt à distance du navire, rfous rangeâmes les provisions sur le pont le mieux au'il nous fut possible, afin ou'il en tint davantage; et, le vent iraîchissant au sud-est, nous retournâmes dans la baie de Taouronga pour tuer et saler nos cochons; mais la quantité n'étant pas suffisante, nous mimes encore une fois à la voile pour Walkitanna, où nous arrivâmes le V mars 1829. Le temps étant superbe, nous jetâmes l'ancre entre l'île de Maltora et Ttle principale. A peine étionsnous mouillés, que les indigènes vinrent en grand nombre nouis apporter des cochons; mais comme nous n'en
jeunes plantes du sonchjus oleraceus, qua les marins de Vjésiroiaèe mangeaient tant eo soupe qu'en salade. G. L. D. K.
(*} C'est une erreur : nous avons entendu donner le nom de tommfuik au cause -tèle dans TAmérique du Nord , chez les sauvages des environs de la cataracte de Niagara, nais nous savons que dans la Nouvelle-Zeeland on le noinioe méré, G. U D. IL
avions besoin que de vingt ^ oe fut tout ce que nous leur achetâmes.
« Le lundi 2 mars , à six heures da matin, la barcjue fîit envoyée à terre avec un officier et huit hommes, v oompris l'interprète, pour tuer et préparer proniptement nos porcs à une source d'eau chaude qui se trouvait sur la côte , à peu de distance du vaisseau. A une heure apr^-midi , nous les hélâmes pour qu'ils vinssent dîner; comme ils ne nous entendaient pas , le capitaine alla les trouver, et me laissa, avec trois hommes , pour avoir soin du bâtiment, ne se menant nullement des intentions perfides des insulaires. Enararo était alors à bord avec dix ou douze des siens. Je remarquai plusieurs fois qu'ils parlaient avec chaleur du Mbbouki, le bâtiment; et, soupçonnant quelque trahison , je dis au commis aux vivres , qui était un Taîtien , de sortir les sabres et de surveiller Enararo, que je vis redre^er son arme. A ce signal, ses hommes se précipitèrent sur les haubans du grand mât, ayant chacun un fusil qu'ils avaient caché dans leurs canots. Dans ce moment critique, nous n'avions pas de pistolets sur le pont , et ie sentais bien que si l'un de' nous descendait pour les chercher, Enararo en profiterait pour commencer l'attaque.
Comme nos fusils avaient été fhcés dans la hune de misaine , non - seulement pour qu'ils fussent plus en sûreté , mais aussi crainte ae surprise , j'ordonnai à l'un de mes hommes d'j monter et de tirer sur Enararo ; mais comme il n'était pas convaincu aussi bien que moi des mauvais desseins des insulaires , il refusa d'obéir. Il n'y avait pas cependant un moment à perdre : je montai moi - même dan& la tiunie , en ordonnant d'avoir l'œil au guet. Malheureusement mes hommes m*écoutèrent jpeu , disant que je méditais la mort (Pun innocent , et ils continuèrent à plaisanter entre eux. Mais dès qu'Enararo me vit dans la hune occupé à dénouer les fusils , il tira sur un des nôtres , qui était à trois pas de lui , et qui s'amusait à jouer avec son sabre ; la balle passa au travers de st
OCÉAN lE.
tête, qu'Enararo lui coupa aussitôt avec sa méréj sorte de petite massue ou casse-téte , qui se termine par un caillou aiguisé. Tous les siens sautèrent alors sur le pont , et les deux pauYres matelots qui nous restaient furent massacrés avec des lances , des massues, des casse-téte, des haches {pcUou)^ et autres armes (voy.
pi, 182). Les insulaires tirèrent ensuite sur moi sans m'atteindre; mais, au moment où j'armais mon fusil, Enararo m'envoya dans le bras droit une balle qui brisa l'os. Quand ils me virent tomber dans la hune , ils commencèrent leur danse de guerre en faisant d'horribles hurlements; puis ils se mirent à piller le navire. Quoique je fusse presque accablé par la douleur, je remarquai que, dans la chaleur du pillage, ces misérables n'avaient aucun égard pour l'autorité de leur chef; et , comme ils ne voulaient point lâcher prise, quelques-uns furent tués sur place.
Leur diligence à remplir leurs canots fîit extrême. Enararo ordonna à un des siens de venir me prendre; cet homme ne pouvant y parvenir à lui seul, appela à son aide , et je fîis traîné dans un des canots. Le soleil était couché ; les sauvages firent force de rames pour entrer dans la baie avant la nuit, ce qui alors est extrêmement dangereux.
Kous y arrivâmes sans accident , quoique nous eussions à passer sur un brisant. Quelques-uns des canots trop chargés , principalement ceux qui l'étaient de nos armes et de nos munitions, chavirèrent; les insulaires parvinrent à se sauver, niais ils perdirent et leur butin et leurs canots.
« J'ignorais le sort du capitaine et celui & l'équipage ; Je croyais même qu'ils avaient tous été taillés en pièces ; et je me voyais la seule victime qui eût survécu. Destiné à souffrir de la
Bart de ces cannibales les plus horriles tortures , avant qu'ils assouvissent sur moi leur passion pour la chair humaine, j'aurais dû regarder avec indifférencela perte de leurs canots; mais, malgré l'agonie de corps et d'esprit dans laquelle j'étais , je vis avec ravissement cet acte de justice. Quand nous
fûmes arrivés à rétablissement, les femmes nous entourèrent en chantant , en dansant, en faisant toutes les dé« monstrations d'une ioie extravagante, et en louant leurs .héroïques maîtres de l'action courageuse que, dans leur opinion, ils venaient de faire. Lors-*
gue les indigènes eurent débarqué leur utin,ils allumèrent de grands feux, autour desquels ils se réunirent La lueur des flammes faisait voir de plus en plus leurs horribles contorsions. Us paraissaient discuta avec violence: j'entendais assez leur lanj^age pour comprendre que j'étais l'objet qui les occupait si vivement. Mon sort me parut inévitable; la plupart des sauvâmes demandaient ma mort : Dieu en ordonna autrement. Je dus mon salut au chef qui m'avait servi de guide , et qui intercéda pour moi, promettant aue, si ma rançon n'arrivait pas à une époque fix^, ce serait lui-même qui me tuerait, mais qu'un fusil valait bien mieux aue ma personne. Ce raisonnement aédda les insulaires à différer ma mort. Alors il me conduisit dans sa hutte. Tous les événements de cette pénible journée se retraçant tour à tour à ma pensée, j'offris à Dieu des actions de grâces pour ma délivrance miraculeuse, et j'implorai sa miséricorde.
« Je passai les deux premières nuits sans fermer l'œil ; tout ce que j'avais éprouvé et la douleur que me causait mon bras ne m'en laissaient pas la possibilité. Mes plaintes importunèrent mon hôte , au point qu'il me mit hors de sa hutte ; je me traînai sous une espèce de hangar qui était tout auprès.
Pendant ces deux jours, personne n'avait pensé à me soulager : enfin je trouvai un morceau de cuûr , que ie plaçai comme une éclisse autour oe mon bras; puis, déchirant mon bas
I>our me servir de bandage, mon hôte e serra sur ma blessure, et j'allai plusieurs fois la laver à la rivière, où l'un de mes gardiens m'accompagnait. La balle avait traversé l'os, et il restait encore du plomb gue je ne pouvais extirper. Le second jour de ma captivité , me trouvant du côté du pà qui fait
L'UKIVER«.
ùce à la baî«, la tua d'osé goélette attira nàoa atteation. Lorsqu'elle fut orooba de notre misérable navire « dont presque tous les agrès avalent été enfevéa, je vis les insulaires Tabandonner en toute bâte, et la goélette chercher à le remorquer hors de la Imûc. Je suppliai ces misérables de me mener à bord, leur promettant ma rançon et des indemnités; ils furent aoorda à mes prières. On concevra mieux ooe je ne pourrais rexprimer^ ce que j^éprouvai , en voyant s'éloigner ces deux vaisseaux, qui pouvaient seuls m'assurer quelque cnance de salut. Je tâchai de me résigner à mon sort, puiV qu'il était inévitable; mais l'amour de M vie , et cette pensée oue je venais d'échapper au plus grand oanger, firent rentrer dans mon ame un rayon d'espoir. Ce qui m'arriva le lendemain n'était cependant pas de nature à diminuer mes mortelles anxiétés. Un des indignes m'apporta la tête d'un de mes infortunés compagnons : c'était celle du Taitien , qu'ils avaient préparée avec beaucoup de soins, et tatouée.
Ils conservent ainsi un grand nombre de têtes , et c'est même une de leurs branches de commerce ; je frissonnai à l'idée que la mienne ne tarderait pas à en faire partie.
« Le matin du quatrième jour de ma captivité, ^e fus vivement alarmé en voyant les insulaires se réunir autour de moi. J'en demandai la raison : c'était, me dirent-ils , le peuple de Taouronga, tribu voisine , qui venait les attaquer avec des forces supérieures aux leurs.
« Peu après, Enararo parut , tenant le sextant du capitaine; il me le donna, en me disant d'observer le soleil , et de rinstruire si véritablement la tribu de Taouronga s'avançait vers la sienne.
Le refuser m'eût été fatal ; il ne Pétait ' pas moins de mal prophétiser. Toutefois , réfiéchissant, d'après le caractère bien connu de ces insulaires , que la nouvelle du pillage de notre bâtiment devait avoir excite la cupidité des peuplades voisines, j'obéis aux ordres d'Enararo. J'observai la hauteur du soleil, et demandai un livre que j'eus
Fair de coosuller attentiveoMiit. « Ovi» lui dis-je, la tribu de Taouronsa s^avancera vers ton peuple avec aes iatentions hostiles.» — « Et jjuand? » me demande-t-il. Mon agitation était extrême 'i je savais â peuEie ce que je dirais , et lui répondis : « Demain. » Il parut oontent de moi , et se prépara k une défense vigoureuse. Les naturels construisirent, du cêté de la rivière et au pied du pà , une espèce de rempart en terre , de «latre pieds de hauteur, sur lequel ils placèrent nos caronades et nos pierriers ; et ils attendirent avec impatience et sans crainte l'aurore du jour suivant. Elle paraissait à peine , que j'entendis une décharge de mousqueterie. Enararo, se précipitant dans ma hutte , m'annonça que l'attaque de la tribu de Taouronga avait lieu , ainsi que je l'avais annoncé. Sa confiance en mes prédictions ne connaissait plus de bornes ; il me supplia de lui oire s'il serait vainqueur. Je lui répondis que oui , ce qui inspira une nouvelle ardeur à son peuple, parmi lequel ma pre* mière préaiction s'était promptement répandue. L'ennemi était alors de l'autre côté de la rivière; iJ avait commencé un feu très-vif, auquel ceux de Walki tanna répondaient vigoureusement. Un'd'eux me conduisit derrière l'établissement , pensant que j'y serais moins en danger; ma vie était devenue un objet de sollicitude. J'entendis bientôt après le bruit d'un de nos canons, accompagné dédiants de victoire.
Cette décharge avait produit une telle frayeur parmi les assaillants, qu'ils s'étaient enfuis dès qu'ils l'avaient entendue. Enararo vint à moi , suivi de plusieurs chefs, m'appela nt afoua.
Dieu. On coupa la tête des blessés ennemis qui étaient restés prisonniers; on enleva et nettoya l'intérieur des corps; on les fit cuire; et l'avidité que montrèrent ces sauvages, hommes et femmes , dans cet horrible repas , dont je fus malheureusement spectateur, me persuade qu'ils préfèrent la chair humaine à toute autre nourriture. »
L'officier étant arrivé dans la baie des Iles, y fut soigné par le révérend M. Williams, missionnaire , et arrivé
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è Sidsejr , un èhimrtfitQ êitirpa de son brasphiaîeMraeoqiillkweltroJspkdmbi:
de Sidney il partit pour l'Aiigletenre.
Après rofoGier an HataeSf noua eiterons parmi les YÎftiteurs de la Nou- Telle -Zeeland M. Earle» tjpe vraiment remarquable de ces hommes aux désirs ardents « au voliloir iouth
r lissant, qui passent inébranlables, travers une vie errante, semée d'a- Tentures et de périls , pour arriver à leur but. Nomaoe de cœur et d'âme, il a parcouru tout le globe comme un autre eut fait d'une province.
Depuis 1815, époque à laquelle son frère, le capitaine Earle, et quelques autres amis, le recommmdèrent à l'amirauté et lui procurèrent roccasion de voyager, il a visité Malte, la Sicile, et un grand nombre d'autres points sur la Méditerranée; accompagné lord Ëxmoutii dans sa première expédition contre les États barbaresques; étudié les ruines de C^rthage et plusieurs parties de la Libye, visité une seconde fois le mont £tna , d'où il se rendit à Gibraltar; erré deux années durant de province en province aux États-Unis d'Amérique; exploré Rio- Janeiro, Li« ma et le Chili; puis, de retour àRio^ il s'est embarqué sur une méchante bouée usée jusqu'aux côtes, laquelle est allée lejeter sur Tristan d'Acunha, où il a été obligé de suspendre ses courses aventureuses d'artiste,et où il afaitbon gré, mal gré un séjour de plus de six mois, fauted'un navirecapable de tenir la mer.
A u surplus , l'histoire de ce séjour n'est pas la moins intéressante qu'il ait écrite, et rinfatisable voyageur s'y montre penseur et écrivain, à la manière de son compatriote Trelauney. ËnGn un navirtil Admirai Coekburn. capitaine Coolin^, viut prendre l'exile dans son tle, et il partit pour la terre de Yanbiémen, la Nouvelle- Galles du Sud et la Nouvelle -Zeeland. De retour à Sidney^ M. Earle a fait les dessins d'après lesauels a été peint le curieux panorama de M. Burfort, naguère ouvert dans Leicester-Square, à Londres. Plus récemment, et comme pour donner à ses voyages plus de variété et d'agrément, li a fait une tournée
aux lies GaroUnes, et payé $on tribut d'hômmagea à Gouaham « dans les lîiriannea, touché à Manila, laissé sa carte de visite au résident de Singbapoura, et souhaité le bonjour à cetdi dePoulo-Pinang; puis il s'est arrêté quelque temps à Madras, où ses dessina ont été vivementadmiré8,et où il afait entre autres ceux qui ont servi de modèle au panorama de MM. Daniel etPaivris. Cependant, sa santé oommençani à décliner, il se rendit à PQndichéry, et y ayant trouvé un navire de Bordeaux, il s embarqua pour l'Angleterre, en passant par la France; mais il semblait que les circonstances, toujours contraires à ses vues, dussent fe forcer de rester partout où il ne voulait pas se* journer. Le navire sur lequel if était, fut forcé de relâcher à Tîle de France, où il fut condamné. M. Earle se trouva donc réduit à revenir en Angleterre par voie directe. De retour enfin dans son pays, il s'est de nouveau engage eomme marin, classé sur le Beagte^ emportant avec lui le titre de pre* mier membre honoraire du 'lYaveUer'i' Club (•).
Un véritable artiste qui a tant va doit avoir bien des choses à raconter } aussi trouve-t-on , dans le journal de M« Earle (**), un bon nombre de do« euments généraux et de détails eu* rieux , dont nous emprunterons qud« ques-uns sur la Nouvelle-Zeeland.
Au mois d'octobre 1827^ cet Intrépide voyageur partit de Sidney avec soa ami , M. Snand , sur le brick le Governor-Macquarie, capitaine Kent, ea destination pour la Nouvelle-Zeeland < Parmi les passagers se trouvaient plo^ 9ieurs personnes qui allaient fonder^ à i'est-ouest de Ké- Anga , un établisse^ ment de missionnaires méthodistes. Ils prirent terre au village appelé Parfcou* ni s , où déjà ils virent des choses assea en dehors du cercle ordinaire de leurs habitudes pour les étonner.
« Étant allé me promener ( pour ré* pondre aux exigences de ma nattire h^ comotisé) , dit M. Earle , je ne iaidai
(*) Vnerarjr Gazette.
(**) Un vol. wk^t en anglan.
pas à ét*e témoin d'une scène qui me ferca bien de ne pas oublier, si j'en avais été tenté , que j'errais dans un
Says sauvage y. parmi une population e sauvages , et me fit bien réfléchir 3u'i] suffit souvent de quelques jours e traversée pour trouver dans les mœurs des différents pays une distance immense. Or, le tableau pittores(|ue dont ma vue et ma pensée étaient ainsi frappées, c'était un corps d'homme en lambeaux presaue entièrement consumé, sur lequel s'acharnaient, en grognant et montrant les dents , une meute de chiens et de pourceaux. La vue de ce festin me fit plutôt horreur qu'elle ne me surprit , car i'avais assez entendu parler au cannibalisme des habitants de la Nouvelle - Zeeland.
Toutefois, l'impression fiit si forte, que je renonçai , pour ce jour-là du moins , à poursuivra mes excursions. Je revins donc chez M. Butler, curieux de connaître les détails et la cause de ce que je venais de voir. Ce monsieur m'apprit que la nuit de notre arrivée, un chef avait posté un de ses waris (esclaves) à l'entrée d'un champ de koumeras ( patates douces), pour empêcher les porcs d'y faire des trouées. Il arriva que le pauvre diable, ravi à l'aspect de notre navire , qui cinglait vers la côte , et plongé dans 1 extase quand il nous vit à l'ancre , se laissa aller à nous contempler, au lieu de guetter les porcs; en sorte que ceux-ci pénétrèrent dans le champ , et y firent une ample récolte aussitôt avalée que déterrée. Le maître survint précisément dans cet instant , et l'affaire de l'esclave en défaut ne fut pas lonffue: le malheureux re<^ut de son maître un coup de hache en pierre dans la tête , et il tomba mort sous le coup ; puis on le fît rôtir sur un beau feu , et tout fut dit ! »
Naturellement dégoûtés de Parkounis , nos voyageurs formèrent une sorte de caravane , et traversèrent le pays jusqu'à la baie des Iles. Ils rencontrèrent sur leur route un village appartenant au fîls d'un chef, appelé Patou- One. Le récit de la réception qu'on leur fltestremarqudble.ÉcoutonsM. Earle:
« Gomme le villaçe, dit-il, était situé sur la côte opposée à celle par où nous arrivions ,• nous nous assîmes quelque temps à l'ombre d'un grand arbre, pour contempler à notre aise l'aspect que présentait ce village , puis , en même temps, pour nous concerter sur la manière dont nous passerions tous les ruisseaux, et, enfin, pour me laisser le temps de dessiner une vue à la hâte. Les bois épais et couverts, qui couvraient le versant de la colline, trempés de lumière à leur cime par la rouge et flambo3^ante clarté, du soleil couchant , relevaient encore l'effet du paysage magnifiquement éclairé et un énorme arc-en-ciel couronnait ce tableau d'une auréole dont les nuances étaient merveilleusement pittoresques. Les naturels ne nous eurent pas plutôt aperçus de la côte opposée, qu'ils poussèrent un long cri de bienvenue , et se portèrent en foule à notre rencontre. Ils nous portèrent sur leurs épaules pour nous faire traverser le courant, nous conduisirent à leurs huttes , et là , ils demeurèrent en contemplation devant nous. Fatigués comme nous l'étions, nous défîmes promptement nos paquets pour y prendre- ce dont nous avions oesoîn.
Alors les habitants ouvrirent les yeux plus grands encore, et se mirent à pousser des cris aigus et prolongés a la vue de chaque objet nouveau.
N'étant point encore naturalisé chez eux, je fus d'abord quelque peu effrayé de leurs cris ; mais je ne tardai Sas à reconnaître que c'était à tort, fous vîmes là le fils de Patou-One, escorté de treize ou quatorze jeunes esclaves, tous assis ou couchés autour de lui. C'étaient tous de très-beaux hommes, malgré leur aspect sauvage et la férocité de leurs regards. Qu'on se figure ces messieurs portant la main sur chaque objet, à mesure que nous le montrions à ce groupe de sauvages, dont chacun avait en bandoulière un fusil chargé à balle, à la ceinture un étui à cartouches bien garni , au poing unpcUoU'pcUou y ou hachette en pierre , et au cou, pour ornement, des ossements humains-, et qu'on me dise s'il
OGÉANIE.
n'y avait pas de quoi effrayer un voyageur ! . . . Cependant mes craintes étaient tout à fait injustes; car, après avoir admiré, Tun après Tautre, tous les objets de notre bagage ( mais surtout nos fusils de chasse , qui étaient fort beaux, il est vrai), ils nous demandèrent un peu de tabac, se retirèrent à distance des huttes qu*ils avaient préparées pour nous recevoir; et, nous laissant souper seuls et tranquilles, ils revinrent ensuite, mais seulement pour loger nos effets dans les huttes, et nous montrer par là que nous étions en sûreté, nous et tout ce qui nous appartenait. La nuit fut sombre et pluvieuse. Nous la passâmes dans une méchante hutte fumeuse, autour d'un grand feu allumé au milieu , mais entassés les uns sur les autres; car à peine avions-nous •eu fini de souper, que les naturels s'étaient jetés en masse dans cette hutte jusqu'à ce qu'elle fût comblée , et cela , pour jouir mieux et plus longtemps de notre présence. Ce fut donc une nuit bien fatigante à passer; mais j'en fus dédommagé par le tableau singulièrement neuf que cette réunion eroupa et fit mouvoir à mes regards d'artiste. Jamais Salvator Rosa n'eût pu concevoir quelque chose d'aussi admirablement horrible. Qu'on imagine, s'il est possible, une douzaine d'hommes aux formes éminemment athlétiques , étendus par ter/e, sur la natte qui leur sert de vêtement, étalant leurs membres sauvages sous la lueur empourprée du feu , tandis que leurs visages, hideusement tatoués partout, ressortaient presque bleus de soufre à l'éclat de la flamme; puis enfin, tous ces yeux , au regard naturellement si féroce, fixés sur nous avec l'expression d'un respect mêlé d'affection et de curiosité!... v
Toutes ses craintes étant désormais assoupies, M. Earle eut le tem|)s de contempler et d'étudier à loisir cette scène bizarre. Il fuma une pipe en compagnie avec ses hôtes , qui gont fous de tabac; puis il s'étendit,
Jtour essayer de dormir , au milieu de eurs nuages de fumée et de leurs ton-
nerres de paroles. Mais tous ses efforts furent vains , grâce aux moucb» , moucherons et mouches de sable noireS'O, oui, outre le tatouage qu'ils firent subir à sa peau, et malgré la fumée des pipes et du feu , bourdonnèrent toute la nuit à ses oreilles , au point de dominer la voix des naturels.
Le lendemain matin, au point du jour, M. Earle et ses compagnons prirent congé de leurs hôt^, et continuèrent leur voyage.
En pénétrant dans le pays, ils arrivèrent à la rivière de Kiddi-Kiddi , au bord de laquelle il y a une église et un établissement de missionnaires. Elle forme une belle cascade d'eau douce au fond d'une crique d'eau salée. C'est avec regret que nous citons un passage qui met en opposition les mœurs douces et hospitalières des cannibales, des païens, avec les mœurs dures des chrétiens.
«Çà et là, continue le voyageur, nous rencontrions des bandes diiommes tout nus, voyageant chargés d'énormes fardeaux, et chantant leurs chansons barbares pour se reconnaître entre eux. Nous rencontrions aussi parfois de bizarres figures barbouillées d'Ocre rouge , et fixées en terre sur un poteau , pour indiquer que le chemin était mouvant de ce côté. Mais nous ne tardâmes pas à trouver un tableau qui contrastait singulièrement avec tout ce que nous venions de voir : ce fut celui d'un village tout anglais. Des nuages blanchâtres de fiimée nous apparurent s'élevant en spirale audessus des cheminées de maisons proprement bâties et à façades ; aux fenêtres vitrées éclatait la clarté du soleil couchant; et nous vîmes, à l'heure où nous approchâmes du village, des troupeaux bien gras revenant, le long des collines, à leurs étables ou à leurs parcs. Il m'est impossible d'exprimer le plaisir que j'éprouvai en revoyant un tableau rural que j'iiH vais cru laisser si loin , et pour si longtemps , derrière moi.
(*) Forster nomme cette mouche tipula alù incumbentibus. G, L. D, &.
« Suivant la coutume du pays, nous tfédiar^eâtties nos ftnils pour aTertir les habitants aue notre caravane approchait du village. A peine la détohation eut-elle été entendue, que nous vîmes venir vers nous en courant des bandes d'individus étranges. C'est tout au plus si , au premier abord , on pouvait dire à quelle classe d'êtres ils ap- S&rtendienf. Toutefois , en les vojant e plus pr^, it les reconnus pour de Jeunes Zeelandais attachés à nos missionnaires. Ils étaient revêtus de la plus étrange façon qui se puisse imaginer. Sans doute ces braves gens n'ont pas ridée du pittoresque et du beau ; car ils masquent avec de grossiers habits de marms , les formes les plus gracieuses du corps humain de manière a ne pas lès laisser deviner. Les jeunes garçons d'une qtiinsaîne d'années étaient enveloppés d une longue veste dehiatelot, mais en forme de sac, et boutonnée, avec des boutons de corne noire, depuis le menton jusqu'à la gorge. Leurs chemises grossières étaient ornées de collets dont les deux angles retombaient de chaque côté, et leur belle chevelure hérissée était remplacée par un méchant bonnet écossais. Ces malheureux indigènes , à moitié couverts , après avoir parlé des yeux et des gestes avec nos guides, nous conduisirent aux habitations de leurs maîtres. Comhie j'étais porteur d'une lettre d'un des missionnaires de ee corps . je ne doutai
Sas un instant que nous ne fussions trèsien recusvert nous suivîmes les naturels. Iious fûmes introduits dans leur matson, tr^proprement et même élégamment tenue : là tout respirait l'ordre, le silence et la vie retirée. Je présentai ma lettre à on personnage au regard sévère et grave, lequel passa dans une autre piec« pour prendre conseil de son supérieur sans doute, et revint, BOUS invitant à demeurer et à prendre une tasse de thé. On eut bientôt servi tout oe qu'on peut se procurer dans une ferme fiche et chez un épicier bien assoKi d^Aùgleterre. Chacun des missionnaires qui entra pendant notre repas fut aussitôt mande par les autres, •t j'entendis clairement qu'on lisait et
discutait ma lettre de recommandation. Je ne nus m*empêcher de me demander si c était ainsi qu^on devait recevoir des compatriotes aux antipodes de son pays ! Pas un sourire ne leur vint desserrer les lèvres ^ pas une parole ne sortit de leurs bouches pour nous demander des nouvelles du pays; en un mot , nous ne trouvâmes pas ia plus légère marque de cette sympathie que nous sentirions si vivement, nous autres gens du monde , s'il nous arrivait Jamais de recevoir, dans dn pays aussi sauvage, la visite de quelouésuns de nos compatriotes. Les enfants gros, gras et trais qui nous examinaient de tous les angles des appartements , et Pair tranquille et satisfait de leurs parents , nous Grent bien vite deviner que ces gens-là faisaient dans le pays quelque commerce fort agréable et avantai^eux. Ils nous invitèrent, mais bien froidement , à passer la nuit chez eux. Kotre grand nombre ne nous permit pas d'accepter, et ils nous prêtèrent leur bâtiment pour nous transporter à la baie des Iles, à environ vingt-cinq milles de là. La niiit fut très-sombre, le vent très-fîolent, et notre bateau était d'ailleurs chargé de naturels curieux de nous examiner. Ce ne fut pas sans désagrément et sans danger que nous descet^dtmes la rivière de Kîdî-Kidi, hérissée de rochers, les uns au-dessus, les autres au-dessous de l'eau, et dont 11 nous fallut nous garer avec beaucoup de
récaution. Enfin, après avoir échappé plus d'un écueil dangereux, nous arrivâmes sains et saufs sur la grève de Koraradika, où un Anglais, nommé John Stoue , nous donna un asile dans sa hutte. »
Peu de jours après son arrivée, l'infatigable M. Earle passa sur l'autre rive pbur visiter l'église et rétablissement des missionnaires, au moyen d'une lettre de recommandation d'un des leurs. La demeure confortable de ces apôtres du Christ est admirablement située sur une côte pittoresque, au bord d'une large et belle grève où l'eau se balance comme un miroir immense, tacheté d'îles fertiles et riantes. Ils
OGÉAIIIB.
ont doimé à ee lieu le nom de Marsëm^yale. Les missionnaires lui eurent bientôt lait entendre qu'ils nedésiraient DOS faire sa connaissance; aussi cette croideur, ce défaut d'hospitalité dans un j^reil lieu les lui fit prendre sin-
Klierement en fiaine. Selon lui, le t primitif de leur mission eût été très-avantageux aux naturels de la KouTelle-Zeeland, et eût hâté (eurs procès vers les lumières; mais cette mission est ^ par le fait, remplie de telle sorte, qu'elle ne neut amener pour les Zeelandais que oe mauvais résultats.
Coi malmureux sauvages ne peuvent aucunement profiter de l'Évangile qu'on veut leur prédier, si leurs esprits ne sont disposés à féconder la parole divine; cependant les missionnaires ne s'occupent nullement de leurs dispositions, et les meilleures raisons du monde ne les feraient pas changer de système.
D'après les renseignements que M.
Earle obtint sur leur compte, il apprit qu'ils étaient tous des ouvriers mécaniciens ou des Jeunes gensqui avaientétudié quelque temps pour être ministres delà religion protestante, et que les Anglais avaient fort judicieusement choisis dans ces deuj( classes d'hommes utiles nui devaient aller porter si loin )e flambeau de la religion et de la ci- Tilisation. Certes, rien n'aurait été plus beau que de voir ces athlétiques Zeelandais, devenus menuisiers et forgerons, se construire des maisons sondes et agréables, et s'habituer à eraevftr utilement leur temps et leurs as pour se faire la vie plus agréable et plus pleine; mais c'est seulement lorsqu'ils auraient senti l'utilité de ce qu'on leur aurait ainsi appris , que les missionnaires Anglais auraient pu les prêcher avec fruit et leur faire comprendre les beautés de la religion.
Malheureusement rien de cela n'a eu lleuf selon notre voyageur. Il prétend que les missionnaires commeneent par se construire une bonne maison, solide , confortable, avec des fossés pour se mettre à l'abri des excursions des sauvages; que lorsque leur maison est bien meublée, bien.
approvisionnéet km jardin bien plan* te, ils laissent là leurs instrumeati de travail, et s'amusent à prédiMr; qu'ils recueillent alors çà et là qud*ques pauvres misérables naturels du pajTS, auxquels ils apprennent à lire et 41 écrire la langue zedandaise seu»
lement, car Tandis y est prohibé; qu'enfin ils renvoient ces jeunes gens à leurs parents, qui leur rient au nex, et les «prennent en mépris en raison de ia vie molle et efféminée que leur ont apprise les missionnaires. M. Earle dit avoir vu entre autres un stupide et grossier forgeron , encore jeune, assis au milieu d'un groupe de sauvages , auxquels il expliquait le mystère de 4a Rédemption, en émettant les propo* sitions les plus incohérentes et les plus absurdes pour prouver ce qu'il avançait, et il pense oue ce jeune homme aurait dd d'abord leur apprendre à foudre, battre et limer un morceau de fer, ou à faire un clou ou une bêche.
Il paratt qu'une des choses qui nuisent le plus aux missionnaires dans l'esprit des naturels , est le dédain avec lequel ils accueillent leurs compatriotes, dont ils ne rougissent pas de reoe» ^ voir souvent des caravanes en dehors de leurs fossés ou retrancliements.
£n revenant de Marsden- Yalle, M. Earle et ses compagnons revirent leurs amis les sauvages , qui les raillèrent, mais d'une manière fort aimable. Ils les avaient prévenus de la froide réception que leur allaient frire les missionnaires; aussi le plaisir que ces braves Zeelandais témoignèrent à revoir leurs Tiôtes et à les loger de nouveau, leur fit faire d'amères réflexions et une comparaison qui ne fut pas à l'avantage des apôtres do Jésus>Christ.
« Un jour^ dit M. Earle, nos deui maisons, qui étaient assez bonnes ^ furent réduites à un* amas de ruines, et presque tout ce qui noua appartenait fut emporté paries JVarp(m (*). Cet accident nous donna l'ooeasion de connaître une autre coutume
(*) H lapposQ qu*il faut lire lef Ngapouis*
aae
barbare. Quand un malheur arrive à un chef de communauté ou à un individu isolé, chacun, même les amis de leur tribu, se jettent sur eux et les dépouillent de tout ce qui leur reste.
Comme le poisson qui , à peine frappé par le harpon, est tout de suite entouré et dévoré par ses compagnons^ le chef de famille zeelandaîs n'est pas pÂutôt tué, que ses amis pillent sa veuve et ses enfants , et, par vengeance, maltraitent et assassinent même leurs, esclaves, de manière qu'un malheur en amène plusieurs autres, assaisonnés de cruautés inouïes.
« Pendant l'incendie, nos alliés nous firent bien voir qu'ils étaient en effet les voleurs les plus adroits que l'on puisse imaginer. Chose étrange! car, avant cet événement, ils ne nous avaient rien pris, et tout ce que nous possédions était à leur disposition. Quand nous leur demandâmes ce qu'étaient devenus nos effets, ils nous déclaré* rent franchement où ils étaient déposés; et, après quelques difficultés, moyennant une rançon fixée de gré a gré, nous recouvrâmes la plupart des objets volés, mais non pas (bien entendu) ceux que les pillards avaient emportés.
c Je ne ferai pas d'observation sur la cruauté de cette coutume, que sans doute je n'aurais jamais eu l'occasion de connaître, si je n'en avais été la victime. £n rachetant des indigènes ce qu'ils- avaient volé le jour de l'incendie, nous retrouvâmes bien quelques-uns de nos coffres, de nos pupitres et de nos habits, mais tous nos ustensiles de ménage furent perdus sans ressource. Quand l'incendie fut éteint, nouç reçûmes une visite d'un missionnaire qui nous fit une petite offre de secours. Nous acceptâmes un peu de thé, du sucre et quelques articles de porcelaine ; mais les missionnaires savaient que nous n'avions pas de maisons, que nous étions au milieu d'une horde de sauvages , et ils ne nous offrirent pas un asile chez eux ! Certes , si un tel malheur leur était arrivé, nous leur eussions ouvert nos cabanes et nous aurions par^
tagé avec eux tout ce que nous possédions. C'était bien là , pour des apôtres, l'occasion d'enseigner par l'exemple aux païens (car c est ainsi qu'ils daignent les habitants de la Nouvelle- Zeeland ) le grand précepte chrétien :
« Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent.
« Je dois avouer que nous étions sin-
§ulièren\ent contrariés d'être obligés de ormir, trois personnes serrées l'une contre l'autre , dans une petite cabane de la Nouvelle-Zeeland , remplie d'ordures et de vermine de toute espèce, tandis que, à deux mille seulement de distance, il existait un village où la philanthropie anglaise avait apporté toutes les commodités , toutes les douceurs de la vie , par le canal de missionnaires dont j'étais moi-même un des pourvoyeurs, ayant fourni ma quote-part pour faire les frais de leur mission. »
Notre voyageur déclareà ce sujet qu'il n'a jamais vu un seul prosélyte d^ missionnaires. Dans . sa correspondance avec les naturels, il les loue toujours ; et , selon nous , il est plus que leur apologiste dans les scènes et les événements qu'il décrit. Après tout, les Zeelandais , si peu intéressants que les fassent leur manque de gouvernement, la férocité sans bornes de leurs coutumes, leur système d^esclavage, leur indifférence complète de la vie humaine, leur manque de religion, leurs usages , dont un des plus sanglants est la soif d'une vengeance souvent exercée d'une manière atroce , les Zeelandais nous inspirent un vif désir de les voir marcher vers une vie meilleure.
M. Earle faisait de fréquents voyages dans l'intérieur, et partout il se confirmait dans la bonne opinion qu'il avait conçue des habitants, de sorte qu'il se trouvait tout à fait en sûreté parmi eux. Le manque total de quadrupèdes dans ce pays y rend les voyages très-longs et très-pénibles, etc'est selon lui à cette absence des quadrupèdes qu'il faut attribuer la férocité des Zeelandais et leur penchant au cannibalisme. «En revanche, dit-il , on y voit une quantité immense d*oiseaux, à tel point que leurs
OËÉANIE.
▼olées obscorcissent qadqoefois le jour en interceptant les rayons du soleil, et il y en a plusieurs dont le ramage est très-agréable. » Certes, les canards sauvages et les sarcelles leur fourniraient un manger supérieur à leur fougère, qoi n^est guère préférable à rberbe qu'on n')r rencontre nulle part.
« J'eus connaissance un jour, dit Tartiste-voyageur, delà promptitude que les Noayeaux-Zeelanaais mettent à rendre la justice. Un chef, qui demeurait dans le village, ayant la certitude de r infidélité (Tune de ses femmes, prit son patou • p€Uou {hache de pierre) et partit pour sa cabane, où cette malheureuse se livrait aux soins de son ménage. Sans rien dire de ce qu'il savait et sans lui faire aucun reproche, il lui assena avec un sang-froid incroyable un coup de hache (patou) sur la tête, qui la tua sur-leoiamp; et, comme elle était jcsclave, U traîna le cadavre hors du village, et le laissa à dévorer aux chiens. A peine eûmes-nous ouï le récit de cette mort, que nous allâmes sur les lieux pour demander la permission d^ensevelir le cadavre de la femme assassinée; ce qui nous fut tout de suite accordé. En conséquence nous cherchâmes deux esclaves, qui nous aidèrent à porter le corps jusqu'au rivage, où nous Tenseveltmes comme nous pûmes.
« C'était le second assassinat dont pavais manqué d'être le témoin depuis mon arrivée; et l'indifférence avec laquelle on m'avait parlé de ces deux meurtres me faisait croire que de pareilles cruautés se renouvelaient souyent. Cependant les moeurs en général me semblaientdouces et sympathiques; mais l'infidélité d'une femme n'est jamais pardonnée ici ; et ordinairement, si l'on peut trouver l'amant, il est imnjolé avec elle. La vérité m'oblige d'avouer que, malgré l'horrible châtiment qu'elles ont devant les yeux, les Zeelandaises ne reculent pas devant une intrigue {*). »
(*) Ceci est fort exagéré à Tégard des femmes mariées, de celles surtout qui ne •ont pas esclaves. G. L. D. R.
L'auteur va nous raconter des cbo« ses bien plus terribles.
« Il y a bien longtemps déjà qu'on a, pour la première fois , accusié de cannibalisme les habitants de la Nouvelle-Zeeland ; mais nul homme grave et bien connu (*} n'avait encore attf^ cette allégation, atroce si elle eût été Élusse; de sorte que, pour ne pas insulter à la nature humaine, on avait rejeté ce fait parmi les mille et un contes des voyageurs. On a d'ailleurs beaucoup écnt pour prouver qu'un penchant si affreux n^existait nulle
rirt. Cependant j'étais destiné , moi , le constater dans ses plus horribles détails. Un jour, vers les onze heures, comme je rentrais d'une longue promenade, le capitaine Burke m'apprit qu'il savait de source certaine (quoique les naturels du pays eussent voulu tenir la chose secrète) , que, dans un village voisin, une esclave nommée Matou avait été tuée, et que Pon préparait sa chair dans ce moment même pour la manger. En même temps il me parla d'un incident qui avait ea lieu la veille. « Àtouî , me dit-il , m'a- « vait rendu une visite, et en me quit- R tant il reconnut une esclave qui , « dit-il, s'était enfuie de chez lui. Aus- « sitôt il l'arrêta et la donna à garder « à ses gens. Cette fille avait été em- « ployée chez moi à porter du bois, « et la réclamation d' Atouî ne me don- « nait aucune inquiétude pour la sû- « reté de sa vie; car je ne pensais pas « que le crime fût aussi grave. Mais « voilà que je viens d'apprendre que « cette pauvre fille a été ou va être « mise au four. »
M. Earle et le capitaine Burke résolurent d'assister à cet affreux spectacle; mais ils se gardèrent bien de dire qu'ils connaissaient les circonstances de l'affaire, bien certains que les naturels nieraient tout, et les repousseraient.
{*) M. Earle n^a pas connu sans doute le rapport du capitaine Crozet sur la mort du capitaine Manon. Certes, Crozet était un homme plus grave que M. Earle, et aa moius aussi connu que lui« ,
. Hs partirent et prirent une route détournée pour arrirer au village.
Gomme ils coonaissaient parfaîteoieat It chemin , ils tomt)èreDt tout à coup sur eux « et les surprirent au milieu 4» leur abominable cérémonie. Sur la pente d*uiie colline , en dehors du village, un homme était occupé à cons* tniire un four, selon la méthode du pays, méthode dont nous avons donné b description au tome II , page 311 de VQcàANh.
«En approchant, dit M. Earle, BOUS reconhûmes les traces non équivoques du meurtre qui venait de s^aoeomplir. Des nattes sanglantes furent disposées de tous côtés. Un jeune garçon, debout sur la place, riait à gorge déployée; il toucha sa tête avec son doigt, et puis dirigea ce doigt vers un buisson. Je m'approchai de l'endroit qu'il indiquait ainsi, et mes yeux y rencontrèrent une tête humaine. Qu'on Juge de l'horreur dont Je fus saisi, en reconnaissant les traits de la malheu* reuse fille fugitive! JSous nous précipitâmes vers le lieu où le feu était allumé; là, un homme était debout ^ occupé à faire une cuisine dont la vue n'était pas de nature à éveiller la curiosité plus que l'appétit. Il apprêtait les quartiers d'un caaavre pour un fes* tin ; après avoir ôté les grands os , il avait coupé la chair en filets, et se disposait à la mettre au four.
« Gomme nous étions là devant le feu, frappés d'horreur et stupéfiés, nous vimes un gros chien arracher des lambeaux de la tête de la victime, en la traînant de buisson en buisson pour qu'elle ne lui fût pas ravie. Gependant le cuisinier de chair humaine acheva son rôti avec le plus grand sang-froid , en nous disant que le repas ne serait prêt que dans quelques heures. Hélas!
ee fut ainsi que nous vîmes de nos yeux , le capitaine Burke et moi , un spectacle dont plusieurs voyageurs ont parlé sans être crus ; car on a toujours révoqué en doute les faits de cette nature. Gependant, dans ce cas, il n'était pas question de manger la chair d'un prisonnier de guerre, ni de boire le sang d'un «nnemi> afin de s'exciter con-
tre les ennemis qui restaientaprèt liiL Il n'y avait ni rage ni vengeance à satisfaire. On ne saurait invoquer ici , ea £Biveur des Zeelandais, la foreur indomptable qui survit quelques instants encore à un combat sanglait. C'était \k un acte de eamUbaHsme pur y sans la moindre circonstance atténuante.
Enfin , pas plus loin que la veille , Atouî nous avait vendu quatre pores pour quelques livres de poudre ; il ne poa«> vait donc alléguer non plus le défaut absolu de provisions. «
Après s être un instant consultée, le capitaine Burke et M. Earle résolurent d'aller réprimander Atouî sur sa cruauté inouïe. Il les accueillit comme à l'ordinaire, et sa physiono** mie n'était pas celle d'un homme qui vient de commettre un pareil acte de barbarie. M. Earle vit et contempla, non sans frissonner d'horreur, l'énorme quantité de pommes de terre qun ses esclaves préparaient pour compléter rinfernal festin.Voici ce qu'il ajoute i
« Nous parlâmes à Atouî sans ani«> mosité ; car , ne pouvant plus empêcher le meurtre, nous voulions au moina tâcher d'en connaître les détails. D'abord Atouî tâcha de nous faire croire qu'il ignorait l'afSairet et aue ce n'était qu'un repas pour ses esclaves ; maie nous lui dîmes que nous avions la certitude, que le festin ^it pour lui et ses compagnons. Après avoir longtemps encore tenté de nous cacher le fait, Atouî nous avoua franchement qu'il attendait que la cuisine fût faite pour en manger. U ajouta que , con^ naissant l'aversion <)ue les Européen^ avaient pour ces espèces de festins , \ê$ naturels faisaient tout ce qu'ils pou* valent pour les cacher à nos yeux , e| qu'il était très-fâché que nous eussions eu connaissance de l'affaire, mais qu'une fois le fait avoué il ne tenaii(
f>as à se taire. Donc , il nous dit que a chair humaine exigeait un apprêt plus lon^ que toutes les autres; que.
si elle n'était pas assez cuite , elle etaii trop ferme ; mais que , bien cuite , elle était tendre comme du papier. Et, en disant cela , il tenait à la main un moxv oeau de papier qu'il déchirait par ma-
ocikmt.
ftfère d^explicatioD. Il nous apprit que la ch&îr qui se préparaît alors ne serait pas cuite ayant le lendemain matin ; mais une de ses sœurs nous dit à Toreille qu'il nous trompait, et que é*éiait au coucher du soleil qu'il avait rintention de la manger.
a Nous lui demandâmes pourquoi H ayait lait tuer cette pauvre fille, et comment la sentence avait été exécutée. Il répliqua que son seul crime était de s'être enfuie de cbez fui pour retourner chez ses parents. Alors il nous conduisit hors au village, et, nous montrant le pilier auquel il l'avait attachée, il se mit à nre en réfléchissant à la ruse qu'il avait employée pour donner le chanse à la victime : « Car, disait-il , je ne la mena<^ai que d'un léger châtiment ; mais je tirai et je la frappai au coeur. » Ces paroles barbares , cette naïveté féroce me glaça le sang, et je regardais ce sauvage avec un sentiment d'horreur, tancns qu'il se complaisait dans son récit.
« Et maintenant , le croira-ton ? ce barbare était, je le répète , un beau jeune homme aui manières douces et afihbles. l^oas Tavions admis à notre table, et il nV en* avait pas un parmi noas qui ne l'aimât beauooup ; ce qui n'empêche pas que la victime qu^il ve- Bait de tuer était une jeune fille de seize ans. Au récit détaillé de cet événemefil, nous sentions notre cœur se soulever d'horreur, et je crus que j'allais m'évanouir.
« Nous primes oongé d' AtoUf , et nous nous dirigeâmes de nouveau vers l'endroit 0^ se faisait l'infernale cuisine.
Nous n*y trouvâmes plus un seul Zee« landais. Une vapeur fétide, infecte^ s'exhalait au-dessus du feu. Le chien» après avoir bien broyé la tête, s'en re-» tournait pesamment, l'oreille basse, au village, et un ^ucon planait audessus du lieu de |a scène, flairant l'odeur en sang et de la chair. Cei|i était affreux 1 »
M. £aHe et le capitaine s*assî^ rent tristement et vaguement attachés parcesombne tableau. I^e^oiel était aadié derrière de lourds et sombres wa^es aqioncdés, et ilséoootaientles
rftiements sourds du vent qui faisaient ondoyer les buissons en balayant les coteaux, et rendaient des sons en harmonie a vec leu rs pensées nf}élancoltques. '
Après avoir demeuré quelque temps en contemplation devant cette scène d'horreur, laissant éclater leurs malédictions contre les barbares , in conçurent ridée de tromper Tappétit cannibale d'Atouî, en détruisant les apprêt du festin. Laissant le capitaine fiaire sentinelle sur les lieux , M. £arle courut au mouillage, rassembla le plus grand nombre a*£uropéens qu'il put , leur exposa l'affaire, en leur proposant de les aider à saecagar la cuisine, et à enterrer ensuite tes membres de la victinDe enfermés dans le four, fis acceptèrent avec enthousiasme , s'armèrent de pelles, de pioches, et le suivirent sur les lieux.
Atouï et les siens avaient eu vent de ce projet, et s'étaient aussi portés sur les lieux pour en empêcher l'exécution. Il essaya plusieurs fois les menaoes pour effrayer les étrangers, et paraissait profondément indigné de leur audace; mais , coinme les siens ne paraissaient pas désirer d'en venir aux mains avec les blancs , et semblaient tout honteux de leur avoir laissé découvrir leurs apprêts, on les laissa iiaire. M. Earle et ses compagnons oreusèrent une fosse asses profonde , puis ils attaquèrent le four. En déblayant la terre et les pierres encore chaudes , ils découvrirent les quatre membres à demi rôtis de la .jeune fille. Des nuages de fomée et d^mfectes exhalaisons faillirent à les suffoquer au plus fort dé Ton* vrage; eependant ils parvinrent à ras sembler les prineipeux débris du cada^ vre. Le cœur était préparé à part, sans doute pour Atouî, comme le morceau le plus délicat. Ils déposèrent tons ces restes de femme dans la fosse qu'ils comblèrent, et détruisirent le four.
«Le lendemain, ajoute M. £arle.
notre vieil ami le roi George6( le chef Chouliteaà qui on avait donné ce nom) BOUS lit une longue visite, et nous lui parlâmes , sans nous échauffer, de cetta abommable aâiaire. Il Uâma faaute« foeot notre ûonduite. ,
« D'abord , dit-il , vons avez risqué « votre vie pour une misérable écbauf- « fourée sans but , il fallait au moins « enterrer ailleurs les débris du festin ; « car, TOUS n^avez pas été plutôt par- «tis, qu'ils ont exhumé le corps, « voyez - vous , et en ont dévoré jus- « qu'au dernier morceau...
«Il ne se trompait pas, nous en avons acquis depuis la preuve incontestable.
« D'ailleurs , continua le roi Geor- « ges , c'est une ancienne coutume , « une coutume qu'ils tiennent de leurs « pères , que leurs pères ont consa- « crée ; et vous n'avez pas le droit de « vous jeter à la traverse dans leurs «cérémonies, quelles qu'elles soient.
« Moi , j'ai bien voulu , et non pas « pour vous complaire , messieurs les « Européens , renoncer au canniba- « lisme , cela est vrai ; mais vous « croyez - vous en droit . d'exiger la « même renonciation des autres chefs?
« — Quel châtiment infligez-vous , en « Angleterre , aux voleurs et aux dé- « seiteurs ?
« Quand on les a dûment jugçs, répondîmes-nous , on les fouette ou on les pend.
«Hé bien^ répliqua- 1- il, il vous « plaît de les fouetter et de les pendre; « a d'autres, il plaît de les tuer et de « les manger... Voilà toute la dlffé- « rence.
« Après nous avoir ainsi rhïHnum' dés y il nous Gt des aveux fort curieux sur le chapitre du cannibalisme. Il se souvenait fort bien, nous dit-il, du temps antérieur à l'époque (époque notable pour les Zeelandais ) où Ton avait introduit dans le pays les pommes de terre et les porcs. Alors , lui , qui était né dans un district de l'intérieur du pays et qui l'habitait, ne connaissait (l'autre nourritureque la racine de fougère et le houmera; alors les( indigènes ne faisaient pas même usage du poisson, et ainsi s'expliquaient leurs habitudes de cannibalisme... »
M. Burke pense qu'il n'est pas surprenant que cette nation de sauvages cannibales n'ait pas détruit l'esclavage, et qu'il est surprenant, au contraire,
qu'on Fait conservé ailleurs plus mi moins tempéré. En effet, chez les Zeelandais, l'esclavage est revêtu de sa plus infâme livrée. Tout individu qu'une tribu peut capturer chez une autre tribu, est de droit esclave. Les che£s ne sont jamais faits prisonniers : ou ils combattent jusquli ce que le dernier tombe, ou bien ceux qui restent sont décapités, et l'on conserve leur tête par un procédé particulier, pour servir de trophée à l'ennemi.
Mais on attache beaucoup de prix à la capture des enfants ; car une fois en la possession de l'ennemi , ils sont esclaves pour le reste de leur vie , et ils ont la chance de servir longtemps.
Chaque chef prend rang dans la société, en raison du nombre d'esclaves qu'il peut étaler, et ceux-ci n^ont guère d'autre moyen de sortir de leur état de servitude qu'en provoquant la colère de leur maître; pour qu'il les tue dans un accès de rage.
. En entrant dans un village, les étrangers distinguent de suite les esclaves des hommes libres, quoique les traits et les vêtements soient absolument les mêmes. Mais un Zeelandais libre est gai, rieur; il piaisantecontinuellement et son regard petillede joyeusehumeur :
l'esclave , au contraire, est morne; son regard est terne ; jamais un sourire ne rayonne sur ses lèvres, et il a presque toujours l'aird'un homme à demi-mort de faim. Ce qui caractérise le mieux les Zeelandais au physique, c'est la beauté de leurs dents et de leurs cheveux : les cheveux surtout sont extrêmement soignés , et forment après le tatouage leur plus grand ornement; mais les esclaves sont à moitié rasés.
Aucun esclave mâle ne peut se marier, et s'il est surpris avec une femme, il est généralement puni de mort. Il est impossible d'imaginer des hommes plus complètement séparés de la société, que ces ilotes zeelandais. Ajoutez à cela qu'ils ne peuvent compter sur une heure d'avenir, exposés qu'ils sont incessamment aux caprices meurtriers de leurs maîtres. Bien plus, M. Earle prétend que si le hasard les a jetés aux mains d'un bon maître qui vienne
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' à être tué, ils partaient presque toujours son sort. Ainsi , ces pauvres esclaves n*ont derrière eux aucun aiguillon qui les anime, devant eux aucune espérance qui les attire comme les autres hommes : il n'est pas de zèle , d^attachement, de services rendus oui puissent les garantir de la brutalité de leurs maîtres. D*un autre côté, ai l'esclave réussit à fuir, à retourner dans son pays, il sera banni et méprisé des siens ; et , s'il meurt de mort naturelle , son corps est traîné hors du village , pour servir de but aux enfants et de pâture aux chiens ! Mais ces malheureux meurent assez rarement de mort naturelle , et sont presque tous assommés par leurs maîtres dans un accès de rage , et mangés par lui et les siens ! Quant aux femmes esclaves, bien qu'elles servent de maîtresses à leurs propriétaires quand elles sont jolies , elles n'ont guère plus de chances de bonheur ni de mort naturelle (*).
Void quelques détails sur les progrès rapides de la culture dans ce pays qui est à peu près inconnu , de même qu'une partie de la côte :
« Sur tous les points du pays que j'ai parcourus, dit M. Earle, j'ai eu la preuve de l'intelligence progressive des Nouveaux-Zeelandais. J'ai fait des excursions dans beaucoup de directions différentes; le sol m'a paru gras, bien arrosé et très-fertile, et toutes les terres qu*ont cultivées les habitants ont rapporté considérablement. On trouve clans la Nouvelle-Zeeland tous ou presque tous les simples connus; tous les arbres , grands ou petits, tous les végétaux qu'on y a semés ou plantés jusqu'ici , ont parfaitement réussi , et il serait bien à désirer qu'on y introduisît toutes les herbes et tous les fruits d'Europe. Je suis bien certain qu'une fois ces essais en train, les farines seraient beaucoup plus rechercltées ici que dans la Nouvelle-Galles méridionale. Il n'est pas une plante ni uu fruit importé ici par les missionnaires qui ne soient bien venus. Les naturels promènent les pêches et les
(*) Burke cl Earle.
66» Livraison. (Ocbanie.) t. m.
melons d'eau à pleins paniers chaque jour de porte en porte, et les donnent presque pour rien, pour des bagatelles, comme un hameçon, un bouton, etc.
Le blé d'Inde vient aussi très-bien et rapporte infiniment. »
Dans ce pays , les liens du sang influent beaucoup sur la position sociale de chacun, et le fils aîné d'une grande famille est, de droit, chef principal de son district ou de sa tribu , quand c'est lui qui peut réunir autour de lui le plus de guerriers de son nom ; car ayant plus que tout autre la facilité d'avoir un très-grand nombre d'esclaves, il domine naturellement sa peuplade. Du reste, les autres chefs le regardent tous comme leur pair, seulement ils lui doivent obéissance pour les intérêts généraux du pays, et c'est lui oui les conduit à la guerre. Selon MM. Burke et Earle, chaque ciief est maître et seigneur dans sa famille; il a droit de vie et de mort sur tous les siens; mais nul homme n'est meilleur ni plus aimable dans son intérieur, et il laisse jouir d'une liberté pleine et entière les enfants , jusqu'à l'âge où les filles sont formées et où les garçons sont en état de faire laguerre.Les Zeelandais idolâtrent leurs enfants et sont généralement bons et hospitaliers. Quand ils voyaient, c'est bien plus souvent le père que ta mère qui porte l'enfant encore trop faible pour les suivre, et on voit le mari lui prodiguer en souriant, tous les soins tendres et minutieux d'une nourrice.
Dans plusieurs occasions la femme zeelandaise est traitée comme l'égale de son mari; ce qui distingue cette nation de presque tous les autres peuples sauvages. Quand ils ne sont pas en guerre , ce sont des gens gais , faciles, éminemment sociaux; mais aussitôt au'on les blesse ou qu'on les raille , ils deviennent furieux. Des hommes dont la passion n'a jamais été comprimée dans la jeunesse, et dont la grande maxime est d'effacer toute insulte ou passe-droit avec du sang, doivent être nécessairement cruels et vindicatifs à l'excès.
« J'ai vingt fois essayé , dit M. Earle, de m'expliquer la différence frappante
LTMVERS.
gnî existe entre les habitants de TAustralie et ceux de la Nouvalle-Zeeland, dont la position géogra[)hique et le climat sont à si peu de chose près les mêmes, et qm*, par leur isolement de nos continents depu is des siècles, et leur manque de tout rapport avec les autres peuples, devraient se ressembler Iiresque en tous points. D'où vient que es naturels de l'Australie sont d*une espèce bestiale, et fbrment le dernier anneau de la chaîne qui unit Thomme à la brute ?d*oii vient aussi que leurconformation est si différente de ceux dq lar<ouvelle-Zeeland?L*Australîena led membres lonj^s, maigres , les genoux et les coudes saillants et osseux, le front tout dejeté en avant, le ventre gros : au moral tout répond à cette structure; il n'a ni énergie, ni volonté, ni sagacité, ni désir d'apprendre , et ce n'est que rarement et avec beaucoup de peine qu'on parvient à piquer sa curiosité. A cela il y a bien quefuues exceptions; mais ce
Ïïortrait est fidèle en général. Le Zeeandais, au contraire, mérite de servir de modèle : ses formes ont tellement de pertection dans l'enfance , qu'il pourrait poser pour V Hercule-enfant ; les homr mes faits sont remarquablement taillés et musclés; les femmes présentent î rœil les plus harmonieux concours; et ils ont tous un regard si éloquent, de si beaux cheveux soyeux et bouclés'; ils ont enlin , hommes et femmes , une telle supériorité intellectuelle, une telle soif d apprendre, une énergie si infatigable et un amour si urononcé pour certains arts cultivés chez eux,
Î[u'il est impossible de les comparer à eurs voisins. »
Le portrait que fait M. Earle d*un confrère artiate sauvage nous a beaucoup amusé , et nous le donnons ici , persuadé qu'il 'produira Te même effçt sur nos lecteurs.
« On a porté si loin ici Part du tatouage, que je reste en admiration devant tous les Zeelandais tatoués que je vois. Le tatouage est un ornement comme les plus riclies vêtements , et les naturels sont aussi fiers de mettre à Pair leur peau magnlGquement tatouée, qu'un flâneur fashionable de
promener un habit extraordinaire. Le tatouage est une des marques distinotives des principaux guerriers : ils se font toujours tatouer en partant pour la guerre.
a Le district de Korora-Reka, oà je me trouve , ayant fait une fois deg préparatifs et rassenoblé ses munitions et armes de guerre , tels que canots , fusils, poudres, balles, un artiste sia" gulièrement habile, nommé Aranghi , arriva dans le pavs pour exploiter son art, et fut bientôt mis à contribution ; car tous les hommes un peu notables des environs lui passèrent par les niàins. Comme cet artiste était mon très-proche voisin, j'allais assez souvent lui faire des visites dans son atelier, et il me les rendait toutes les fois qu'on lui en laissait le temps. 11 était réputé dans tout le pays pour un homme d'un très-grand talent, et les chefs faisaient souvent de longs voya* ces pour venuir lui confler leur peau a tatouer. Ses ouvrases étaient tellement estimés, que j en ai vu conserver et exposer les cadavres longteinjps après la mort de l'individu. Il y a trespeù (le temps qu*un de mes voisins ayant tné un chef tatoué par Aranghî^ trouva le tatouage si beau , qu'il tanna 'la peau des cuisses, et eo couvrit son 'étui à cartouches.
; « J'ai admiré moi-même la hardiesse et la précision avec lesquelles Aranghi dessinait surja peau, et la richesse, la beauté de ses enjolivements.
On ne trace pas des lignes plus droites avec une règle, et des cercles plus parfaits avec un compas. Telle est la réputation et la vogue de cet artiste,
Î[u'une tête de chef bien tatouée par ui a plus de prix qu'an portrait de sir Thomas Lawrence chez nous,
a De misérable esclave qu'il était, ce professeur s^st élevé par son ta- 'lent à la hauteur des cliefs les plus distingués du' pays. Comme tous les chefs Qu'il tatoue lui font un cadeau, il est devenu immensément riche, et vit toujours reclierché et entouré des plus grands personnages de son temps et de son pavs, tels que Pongho-Pongho^ Rouké'RoukéyKivi-KiviyAranghi' Toc-
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ker, 0le. , etc. Mon ami Choiilitea (le roi George) lui envoyait tous les jours tes mets les plus r«c6erchés et les plus abondants de sa table. Mais quotqu*it fût ex posé au plein soleil de la grandeur, Aranghi avait trop de génie pour se laia* ser éâoulr. Simple et sans orgueil , il descendait presque tous les soirs pren-. dre un simplette avec moi. Il était ravi de mes ouvrages, et surtout de son portrait, que je pris grand, plaisir è faire. Cet homme écoutait avec tant de plaisir les quelques leçons que je lui ai données; il semblait prendre tant de goât à la peinture , que je l'aurais certainement amené avec moi en Angleterre, comme doué d*un génie tstraordinaire , et capable de grandes choses; mais je ne devais pas y retourner directement.
« Un des personnages les plus notables qui vinrent à notre village pour mettre a contribution le talent d^Aran-
È, fut M. Rouké-Rouké (il tenait ucoup au titre de mmuieur). Il amena avec lui quatre de. ses frmmes sur dix (la polygamie est permise sans restriction chez les Zeelaiidais). L'une de ces femmes était une jeune ftlle âgée de dix ans au plus. Elle nous intéressa vivement, et M. Rouké-Rouké s'en étant aperçu, nous laissa d'abord entendre qu'il serait assez disposé à nous la donner; puis il Gnit par nous l'offrir pour un fusil. »
Mais il est temps de s'arrêter pour ne pas abuser des extraits des voyages de M. Earle, (juelque envie qu'on en ait.
M. le capitaine Laplace parut, en IM31, à la baie des Iles, ou'il décrit comme une excellente rélâche; et le portrait qu'il a fait des Zeelandais n*est rien moins une flatteur. C'est le revers de la médaille de M. Earle, sauf ce qui ooneerne les missionnaires, que Tunet Tautre nous paraissent avoir traité avec sévérité. Le récit de M. Laplace confirme, au reste, tout ce que nous savons sur ki barbarie des ^'ouveaux-Zeelandais, barbarie qui contraste avec l'aptitude aux arts de la dvilisatioB qu'ont manifestée les insulaires de Uuouaî, des Carolines, de Taîtl, et même de f^ouka-iliva et de
Tonga , et de presque tout les peuples polynésiens.
« Les moeurs des Nouveanx-Zeelaiidais, dit-il , sont singulièrement bellt* Gueuses. Jusqu'à ce jour les Rangatiras nisaient des combats leur unique oo cupation ; ils renonçaient volontiers aa repos, et même à l'indépendance, pour se ranger sous les ordres d'un chi^ renommé par son courage, et entreprendre quelque expédition. Le rapi d'une jeune ulle que ses ravisseurs avaient rôtie et mangée, la possession d'une baleine échouée sur la côte, ou une rivalité de puissance entre les tn-^ bus, était ordinairement le prétexte de leur agression. Alors commençait une série de dévastations et de massacres; les flottes, chargées quelquefois de plusieurs milliers de cotnt>attants , se rencontraient, s'attaquaient à l'abordage, et les vaincus se retiraient en toute bâte dans leurs pas , que ne tardait pas à bloquer le parti victorieux. Dti haut de ces espèces de citadelles, construites au somii)et<de ntornes couronnés de retranchements, qui seiw valent de refuge aux combattants , les assiégés assistaient à l'incendie de leurs cases, de leurs pirogues de pêche ei de leurs moissons. Lorsque le siège traînait en longueur, les conquérants, fotigués, déclinés par des luttes meurtrières qui avaient coûté la vie à leurs plus braves guerriers , abandonnaient rentreprise jusqu'à Tannée suivante, et retournaient veiller à leurs semailles. Mais si , par surprise ou à la suite d'un assaut heureux, ils parvenaient, malgré les pierres, les lances et une résistance opiniâtre, à forcer les retranchements, ni les femmes, ni les enfants ne trouvaient grâce devant eux. Après s'être gorgés de leur chair pendant plusieurs jours, et avoir pré* serve de la corruption les têtes des chefs tués dans l'action , en les vidant et les exposant ensuite à la fumée , il8 remontaient sur leurs pirogues, oà étaient jetés pêle>mêle les restes à demi brâiés des derniers festins, et les prisonniers destinés à l'esclavage ou à leur servir de nourriture pendant li traversée.
« Quoiqae ces épouvantables guerres fussent continuelles , la population de la Nouvelle-Zeeland , et particulièrement celle d'Ika-na-Maouî, était pourtant assez considérable à Tépoque de la fondation de Sidney; mais, depuis lors, Taflluence des bâtiments européens à la baie des Iles, et Tintroduction des armes à feu eurent des résultats effrayants. Les tribus du nord, pourvues de bonne heure de ces redoutables moyens de destruction, ne mirent plus de bornes à leurs vengeances, et n'accordèrent aucune trêve aux habitants des cantons du sud, qui, ne pouvant plus leur résister, virent leurs pas, les plus inaccessibles jus-
Îiue-là, enlevés presque sans coup érir, et tombèrent eux-mêmes aux mains d'un ennemi altéré de leur sang.
C'est ainsi que les parties autrefois les plus florissantes d'Ika-na-Maouî sont transformées aujourd'hui en solitudes, que les beaux vilias;es qui couvraient la baie de Chouraki et de la rivière Tamise, ainsi (][ue la plupart des autres points de la cote orientale , dont les relations de Cook vantent la riante apparence, ont presque totalement dis-
Saru. Les dévastateurs eux-mêmes, puisés par des expéditions sans cesse renouvelées, et par des divisions intestines, quittent leurs anciennes habitations , et laissent leurs terres en friche. Partout , dans ces campagnes désolées, et principalement aux environs de la baie des Iles, on remarque les traces des dégâts au'ont occasionnés leurs sanglants démêlés avec leurs voisins, et surtout avec les naturels de la pittoresque et fertile baie de Wangaroa.
La lutte entre deux peuplades également puissantes , également approvisionnas de fusils et de poudre par les blancs, ne pouvait manquer d'être longue et acharnée. Aussi dura-t-elle plusieurs années, et ne Gnit-elle que par l'entière destruction de l'une d'elles. Ce fut Chongui, chef de Kidi- Kidi , Rangatira redouté de ses ennemis et admiré de ses compatriotes pour SCS talents militaires, qui accomplit, après bien des chances diverses, cette œuvre d'extermination.
« Chongui, voulant se procurer des armes pour abattre ses ennemis, parvint à tromper les missionnaires, qui, de leur côté , en l'envoyant à Londres, se
{>romettaient bien de profiter, pour eurs propres intérêts, oe la haute idée, que, suivant eux , il prendrait indubitablement dans- son voyagedes Anglais en général, et de leur congr^tion en particulier; mais la première partie seulement de ce calcul de leur amourpropre se réalisa. Le chef zeelandais, présenté à la cour, déniêla au premier coup d'œil les attributions de raristocraiie, reconnut parfaitement qu'elle
Eossédait tous les emplois, tous les onneurs militaires, qu elle était vouée au métier des armes, et laissait au peuple les travaux de la terre ou de l'industrie. On concevra sans peine le rapprochement oue l'orgueilleux sauvage établit sur-le-champ, et les conclusions que, par analogie, il tira de ses remarques. Aussi s'einpressa-t-il , en remettant le pied k Ki baie des lies, d'apurendre à ses compatriotes qu'ea Angleterre, de même^u'à la ?iouvelle* Zeeland, les Rangatiras faisaient ia guerre, ne travaillaient pas, et que les missionnaires étaient des tvaris{*)m . Une semblable découverte eut, comme on le pense bien, les plus funestes conséquences pour ces derniers; ils tombèrent dans le mépris des chefs , qui les avaient respectés jusqu'alors , et dont les exigences s'accrurent chaque jour. Chongui lui-même ne leur témoigna plus la même bienveillance:
et , pendant les guerres sanglantes qui signalèrent son retour, ils furent expulsés de plusieurs cantons, et obligés d'abandonner, à leur grand désespoir, les habitations commodes , les bonnes récoltes et la vie confortable que, dans ses bénédictions, le Seigneur leur avait accordées. Si on les en croit, ce sont les marins européens, et principalement les baleiniers , qui empêchent les indigènes de faire des progrès dans la civilisation , et les excitent contre eux,* soit en leur donnant de mauvais exemples et des conseils pires encore, soit en les
(•) EscUvM,
OCEANIE.
exaspérant par des injustices, des meurtres ou des trahisons , soit en leur fournissant de la |>oudre et des fusils
Jour s'entre-détruire plus facilement.
*avoue que ces griefs sont fondés en partie; que les baleiniers n'ont pas, en fait de mœurs et de religion , des principes bien arrêtés ; que leur caractère grossier, leur penchant à la débauche et à rivrognerie sont peu propres à édifier leurs hôtes et à leur inspirer de louables sentiments. Mais les matelots , à leur tour, se plaignent de ces hommes de Dieu ; ils leur reprochent d*étre égoïstes , durs et fanatiques envers eux; ils les accusent de prendre plus de soin de leurs propres mtéréts que de la conversion des indigènes, et de n'apporter aucun dévouement à Texercice de leurs saintes fonctions. Quelque impartialité que je mette à garder la neutralité entre les deux partis, je suis forcé de convenir aue ces récriminations, toutes fortes qu el- Jes sont , ne manquent pas de fondement; car j'ai eu lieu d observer par moi-même , après tant d'autres navigateurs, que les missionnaires de la baie des Iles sont défiants, personnels, parcimonieux au sein de l'abondance, et qu'ils ne montrent ni la charité évangélique dont s'honorent les prêtres de toutes les religions, ni cette obligeance noble et généreuse, ordinaire à leurs compatriotes. Mes offres , mes sollicitations à l'effet d'obtenir d'eux quelques rafraîchissements pour nos malades, furent complètement infructueuses, et j'eus bientôt acquis la certitude que ces apôtres de l'Évangile , s'opposant à notre séjour dans ces parages par un but politi-
gue, chen^naient à troubler la bonne armonie qui régnait entre nous et les naturels, en leur insinuant que J'étais Tenu pour m'emparer de la- baie des Iles , pour venger sur eux la mort de Marion, assassiné par leurs pères vers la fin du siècle dernier. »
^ous avons déjà vu que M. d'Urville reproche la même conduite et la fabrication du même conte aux missionnaires anglicans établis à la Nouyelle-Zeeland.
Revenons aux Zeelandais et consacrons quelques lignes aux mœurs et coutumes de leurs compagnes.
On voit quelque fois auprès de mauvaises cahutes, dormir des hommes couverts de haillons, tandis que des femmes, au teint hâve et au corps éti-
3ue , assises à côté d'eux , tachent e les débarrasser, en la croquant , de la vermine qui les tourmentait.
Les Nouvelles - Zeelandaises partagent ce goût avec les Cochinchinoisas; et, non moins attentives que ces dernières pour leurs époux , elles se chargent avec empressement du soin de purger leurs vêtements d'insectes incommodes. Elles étendent pour cela des vêtements faits de tissu de phormium au-dessus d'un feu de bois vert, et les tiennent exposés à la fumée, jusqu'à ce aue le gibier, contraint de fuir jusqu'à rextrémité des fils, tombe au pouvoir de ses avides ennemies.
« Un jour, après le dîner, dit M.
Laplace , nous descendîmes à terre , suivant notre coutume, mes officiers et moi, pour nous promener aux environs de Korora-Reka , tandis qu'une partie de l'équipage s'y rendait aussi pour pécher. Ce moment était toujours attendu avec une égale impatience à bord de la Favorite et sur le rivage : d'un côté arrivaient nos matelots , beaucoup plus empressés de rejoindre leurs connaissances qu'à jeter la seine; de l'autre, toutes les jeunes filles de l'endroit, dans un négligé galant, la chevelure ornée de morceaux de papier colorié ou de chiffons , et le cou garni de cordons de rassade obtenus la veille, accouraient au-devant de nous.
Bientôt, sur la plage qui sépare les cases de la mer, se succédaient les scènes les plus singulières : ici, nos jeunes gens, séduits très-facilement par les sirènes, abandonnaient furtivement le filet, disparaissaient avec elles derrière les buissons , puis révenaient d'un air penaud recevoir les remontrances de mon brave lieutenant.
Celles qui , par leur naissance et surtout par leurs charmes, avaient droit de prétendre à des choix obscurs, s'acheminaient doucement vers un
ruisseau dont les rives, ombragées de bosquets solitaires , convenaient parfaitement à d'amoureux rendez- vous.
"Enfin les panas et les mamans, accroupis sur fie sable, paraissaient enchantés de ce oui se passait, et attendaient tranquillement le partage du produit de la pèche, en fumant les cigares que par leurs obsessions ils nous avaient arrachés.
«Cependant mes compagnons rencontTMient quelquefois des cruelles qui empochaient leurs cadeaux , mais ne leur accordaient rien ; ce qui les chagrinait d'autant plus, qu'elles étaient les plus Jolies et les moins sales de la troune. A leur chemise blanche, à leurs cneveux proprement arrangés, à la richesse de leurs colliers, à leur petit air doux et réservé, on reconnaissait en elles les favorites des caoitaines ou des officiers baleiniers que Vhiver suivant devait ramener à la baie des Iles. Ceux-ci , à leur départ , avaient fait prononcer par Tariki le redoutable tabou sur leurs belles, comme ils le font quelquefois sur d*autres personnages (voy. pL 185), dont la fidélité, grâce à cette précaution , devenait Taffaire de TAtoua, et, si j*en juge par ce
Sue j'ai vu, était scrupuleusement garée. Malheureusement pour nous, pauvres marins condamnés à courir le monde, cette belle institution, protectrice des absente, non -seulement n'est pas connue dans notre patrie, mais ne pourrait, je crois, y prendre racine que diflicilement.
« Il est à présumer qu'à fa Nouvelle- Zeeland les prêtres, de peur de compromettre leur autorité, ne lancent pas souvent le tabou contre les amours; car je trouvai toutes les femmes à qui Je faisais des cadeaux prêtes à m'offrir en échange une monnaie qu'elles supposaient devoir être de mon goût.
Alais je n'avais garde de mettre leur bonne volonté à proGt, et cette prudente continence, qu'elles ne comprenaient sans doute pas, semblait détruire, à leurs yeux, tout it mérite de ma générosité.
«Parmi ces créatures si complaisantes , quelques - unes pourtant n'é-
taient pas à dédaigner ; une voix àùooê^ des regards expressif, une boucte bien meublée, des formes fraîches et arrondies, de la gaieté, de Tentraînefnent au plaisir, et même un grain de co(;[uetterie, auraient dû me séduire- Mais j'étais rebuté par les agaceries mêmes , autant que par Fimmodestie dont elles me donnaient assez de preuves dans les scènes mimiques qui, chaque soir, après leurs frex^uentations avec nos hommes d'équipage, marquaient l'instant de la séparation.
Dès que le jour baissait, toutes ces filles se plaçaient sur une ligne, les unes derrière les autres, et commençaient, en chantant et en battant des mains, une^spèce de danse lubrique qui s'échauffuit par degrés, finissait par des contorsions et des mouvements dont l'obscénité, quoique révoltante, excitait tellement, je dois l'avouer, la sympathie de l'assemblée, qu'à peine les bayadères haletantes avaient-elles pris sur le sable quelques moments de repos, que, pour céder aux instances des amateurs , elles formaient de nouvelles danses tout aussi lascives que les premières, et non moins applaudies. »
Pendant la relâche de la Favorite à la baie des Iles, M. Laplace vit la grande flotte ramenant plusieurs centaines de guerriers (voy. pL 188 ) partis depuis quatre mois de cette baie, pour aller guerroyer dans le sud. Ils revenaient victorieux, après avoir tué soixante de leurs rivaux , dont les cadavres , déjà en partie dévorés, devaient servir au banquet de retour. Dès le même soir, en effet , la plage se couvrit de feux destinés à éclairer la fête. Les sauvages se mirent ensuite à danser et à chanter, s'arrêtant et s'assevant quelquefois pour se gorger de cnair humaine; et, a la lueur des flammes, on distinguait parfaitement les visiteurs de la veille , qui , dans les intervalles des chants et des danses, prenaient part à cet horrible festin. <
Les réjouissances durèrent jusqu'au jour : alors la plupart des vainqueurs se rembarquèrent pour retourner chacun chez eux; mais, avant de quitter
OCÉA«I£.
la rade, ils régalèrent les Français, probablement par déférence, d'une parade de leur façon.
a Aucune description, dit M. Laplace, ne saurait dépeinore Faffreuse mine de ces abominaoles coauins. Leurs corps absolument nus et bariolés de rouge , de bianc et de noir, leurs cheveux ébouriffés et saupoudrés d'ocre jaune, leurs attitudes baroques et leurs grimaces effrayantes leur donnaient Tapparence de démons. Debout sur Pavant de leurs pirogues, les uns étalaient devant nous, au bout de perches teintes de sang, les têtes des chefs ennemis tués dans le combat; les autres, bran* dissant leurs armes, exécutaient des danses, que de vieilles mégères, accroupies au fond des pirogues , accompagnaient de leurs battements de mains. Tous hurlaient des chansons de guerre, et cherchaient à se surpasser en extravagance dans leurs contorsions. Je voudrais bien savoir ce qu'eût dit, s'il avait assisté à ce spectacle , un de ces philosophes qui considèrent le sauvage comme un modèle d'innocence et de bonté. Pour nous qui avions pu, depuis près de deux ans, tantôt au milieu de tribys féroces, tantôt chez des peuples policés, envisager la question sous tous les points de vue, une p<ireille scène ne contribua pas faiblement à nous dégoiUer de cette contrée barbare; notre tristesse, se reflétint sur les objets extérieurs, donnait à tous les sites qui passaient devant nous une teinte uniforme et presque lugubre. Aussi, quoique l'air fût parfaitement calme autour de nous, et que les vallons et les collines qui s*étendent jusqu'au bord de l'eau offrissent la phis belle végétation , je ne i>ensais pas même à les admirer. L'isoement Je ces lieux , dont le bruit monotone de nos avirons troublait seul le silence, Taspect de ces pointes coupées à pic et surmontées de fortlGcations en ruine, seuls restes de pas autrefois renonmiés pour le nombre et le courage de leurs défenseurs, me faisaient éprouver le sentiment le plus pénible. »
KTABLISSBMFirr M CHRIftTIANISMB A LA KttUtELLB-ZBBLAlU».
Nous terminerons cette h'stoire par celle de la conversion au christianisme d'une partie des habitants de l'île Ikana-Maouî. La société des missionnaires de l'Église (Church mUtsionary Society) , après avoir envoyé des députés sur divers points de l'océan Pacilique, avait jeté les yeux sur la Iifouvelle-Zeeland en XSOS. Elle y envoya M. Marsden en 1810, accompagné de MM. Hall et King, pour y organiser une mission. Mais la sanglante catastrophe du navire fioydy que nous avons racontée, et les excès en tous genres, commis par les Européens, engagèrent M. Marsden à suspendre son établissement. Il signala ces excès au général Macquarie , alors gouverneur de la Nouvelle- Galles du Sud, qui promulgua, en 1814, un ordre pour assujettir à toute la rigueur des lois les marins anglais qui useraient de mauvais traitements envers les Nouveaux -Zeelandais. De-
Iiuis , un consul anglais a été envoyé à a Nouvelle-Zeeland ,etle calme a' été rétabli. Les missionnaires appartiennent à r Église anglicane , sauf quelques missionnaires Wesleyens.
Chongui , Koro-Koro , Doua-Tara et Touai s*étant Intéressés aux projets des missionnaires, M. Marsden, voulant profiter de leurs bonnes dispositions , se rembarqua , ainsi que nous l'avons déjà dit, le 19 novembre 1814, avec MM. Kendall, Hall et King, et leurs familles , pour la baie des Iles (*). .Le 24 janvier 1815, il acheta des chefs Je Aangui-Hou, une étendue de terrain de deuT cents acres environ, moyennant douze haches en fer. Ce local devint le siège du nouvel établissement, et le berceau des missions qui se sont depuis étendues sur cette terre lointaine (**).
Nos lecteurs liront peut-être avec plaisir la copie de la concession de
(*) T! a fait quatre voyagea à la Nouvelle* Zeeland.
(**} Cunningham.
cette terre. C'est un échantillon du notariat zeelapdais, où Ton reconnaît cependant l'empreinte de la main des missionnaires.
« Oue tous ceux auxcjuels on présentera le contrat que void, sachent que moi, Oudi-Okouna, roi de Rangui- Hou , sur rtle de la Nouvelle -Zeeiand , moyennant douze haches qui m'ont été payées et remises personnellement par le révérend Samuel Marsden de Parramatta, dans le territoire de la Nouvelle-GoUes du Sud, j*ai donné, cédé et vendu, et, par ce présent acte, je donne, cède et vends, au comité de a société des missionnaires de TÉglise pour l'Afrique et l'Orient, institué à Londres , dans le royaume de la Grande- Bretagne, et à leurs héritiers et successeurs , la pièce entière ou le morceau de terre situé dans le district de Ochi , dans rile de la Nouvelle-Zeeland , terminé au sud par la baie de Tepouna et la ville de Rangui-Hou, au nord par une crique d'eau douce, et à l'ouest par une route publique dans Fintérieur, avec les droits, privilèges et appartenances oui en dépendent, et cela libre et franc de toutes taxes, diarges, impositions et contributions quelconques; ce territoire étant devenu leur propriété absolue et spéciale pour toujours.
« En témoi^naçe de quoi , au présent acte ainsi fait et conclu , j'ai apposé ma signature, à Ochi, sur l'île de la Nouvelle-Zeeland, ce vinct-quatre janvier. Tan du Christ mil nuit cent quinze. »
Le chef a signé le contrat d'une manière aussi curieuse qu'originale; il y.
a déployé l'adresse qui caractérise ses compatriotes , en y appliquant la copie minutieuse et soignée des dessins qui composent le tatouage de sa figure.
Les témoins de cet acte sont M. John Liddiard Nicholas, geîUlematiy qui avait accompagné M. Marsden de Port- Jackson , et M. Thomas Kendall, un des colons de la société.
A ces signatures est jointe celle d'un Nouveau-Zeelandais , qui paraît être la copie d'une partie du dessin qui se trouve sur son visage.
Le commencement des missions fîit pénible, et les guerres de Chongui et la mort de Doua-Tara empêchèrent les progrès de l'Évangile prmi les naturels de la Nouvelle-Zeeland. Voici quelques détails à ce sujet, donnés par M. Williams , missionnaire :
«Les naturels m'ont conté leurs craintes superstitieuses, pour avoir brûlé quelques bâtons qui étaient sacrés , les restes de quelaues vieux hangars, ainsi qu'un peu ne chanvre. Un fils du vieux Tareha , mort depuis longtemps et changé en Tanewa (dieu de la mer), s'est montré à son père, et lui a reproché sa méchanceté et celle de ses compagnons, ajoutant qu'il ne serait point apaisé qu'on ne lui eût sacriflé quelques hommes en satisfaction du sacril^e commis; ^ue les vents violents qui régnaient étaient causés par ce motif; qu'il chavirerait leurs
{)irogues, et que la mer resterait boueuse pendant fort longtemps. Le vieux Tohi-Tapou et d'autres écoutaient avec beaucoup d'attention ce récit, et soutenaient l'opinion nue la tempête était une conséquence de ce qu'ils avaient profané des terrains consacrés. Ils ont une grande frayeur de Tanewa. Us ne doivent point .garder de vivres cuits dans leurs pirogues de guerre; il leur est défendu de manger ou de cracher tant qu'elles sont à flot, ni même d'y avoir du feu et de fumer leurs pipes,
{)rivations qui témoignent vivement de eur foi. Je leur dis que les Anglais étaient les premiers marins du monde, qu'ils allaient partout sans craindre Tanewa; que si les navires des naturels.étaient plus solides, ils pourraient aussi naviguer sans crainte comme ceux des Anglais; mais ils ne pouvaient comprendre cela , et ils se contentèrent de dire qu'ils attendraient plusieurs jours pour que la mer fût tout à fait calme.
« Dans une nuit qui précéda une de leurs expéditions guerrières, les Nouveaux-Zeelandais faisaient un bruit épouvantable et parlaient de tous côtés, longtemps avant qu'il fit jour. Quand je aemandai mon déjeuner, on me dit que le feu et l'eau étaient taboues , et
OCEANIE.
que personne ne devait ni manger ni boire avant que roracle eût été consulté; enfin que le tohounga ou prêtre se préparait pour cette cérémonie à une petite distance. J'y allai, et je trouvai sept à huit chefs assemblés dans un lieu retiré et ombragé/D*abord on me défendit d*approcner; mais, après une coarte consultation , on me le permit, eu égard toutefois à ce que j'étais un homme blanc. Ils étaient tout à fait nus, et occupés à planter en terre de petits bâtons d*un pied de long, i>ar rang, suivant le nombre de leurs piroçues; ils en plantèrent aussi
rr représenter le nombre des chefs parti ennemi. Devant chacun de ces bâtons, ils en plaçaient deux autres de la même longueur, autour de chaque bâton était attaché un morceau de I»lante de phormium ou kouradi en angue maouîenne. Quand tout fut prêt, on nous fit retirer tous, à l'exception d'un vieux et pauvre diable oui n'avait pas cinq livres de chair sur les 08. Une demi -heure après, le vieillard vint s'asseoir au milieu de nous-, il demanda à Tohi-Tajpou quels avaient été ses songes, et il raconta celui qu4i avait fait lui-même la nuit précédente, songe qu'il serait trop long de rapporter ici. On nous fit approcher ensuite avec de grandes précautions de l'endroit où le prêtre était resté à travailler, et nous trouvâmes les bâtons dans un grand désordre, tout comme si un chat se fât amusé à y prendre ses ébats; un tiers environ était étendu par terre, et ces bâtons désignaient ceux qui devaient succomber dans la bataille. On avait aussi planté un assortiment particulier de bâtons pour mon canot, c'est-à-dire, pour moi et me.s jeunes gens; ils étaient tous demeurés intacts.Quelques minutes après, les naturels arrivèrent en foule et avec
Frand bruit pour apprendre le sort de expédition; chacun faisait des questions touchant son propre sort, avec tant d'instance et d'une façon si bruyante, qu'il était impossible de rien entendre. A la fin , un demi-silence s'établit, et le vieillard commença à entrer dans des détails. Il n'alla pas loin
sans s'embrouiller, et l'on fut obligé de recommencer la cérémonie. Le terrain sacré fut, en conséquence, débarrassé de la présence de tous les spectateurs, et nous allâmes sur le rivage attendre le bon plaisir de ses inspirations. Qudques mdividus demandaient si j'avais mançé mon déjeuner, et parurent bien aises d'apprendre que je n'avais encore rien pris. Durant cet intervalle, je conversai avec tous ceux qui m'entouraient ; ils semblaient attacher tout autant de confiance dans les Indications qui allaient résulter des opérations du tohounga {*) , qu'ils en auraient eu sur la direction des vents d*après la marche des nuages. Je leur assurai (]u'ils abandonneraient bientôt ces pratiques, comme avaient fait nos ancêtres , et qu'ils embrasseraient l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Quelques-uns acquiesçaient à mes paroles; d'autres point. A dix heures, tout étant tranauille, nous sonnâmes la cloche pour le service. Elle venait d'être apportée par le navire qui appartenait à Pi , et nous nous en servions pour la première fois; c'était un son Dien agréable dans cette contrée sauvage , et au milieu de cette bande plus sauvage encore. Nous nous réunîmes au nombre de cent environ; Rewa et Te-Kohi-Kohi furent les seuls chefs de distinction ; mais' tous les assistants furent attentifs. Après le service, Rewa me dit qu'ils ne tarderaient pas à croire à nos paroles. »
M. Williams est un des missionnaires qui ont rendu le plus de services, après M. Marsden. Il faut encore nommer à ce sujet MM. Kendall , Yate, Davis , F. Hall, et quelques autres. Ces pasteurs prudents et courageux ont obtenu avec le temps de grands succès.
Parmi les missionnaires méthodistes , MM .Stak et Hobbs ont également rendu des services et obtenu des succès.
Voici ce qu'écrivait M. Marsden en '1823 sur les missions :
« Je suis heureux de dire que toutes les missions prospèrent au delà de l'i-
(*) Ce mot signifie prêtre dans toute la Nouvelle-Zeeland. Les prêtres sout nommés ariki dans la baie des Iles.
magination : dans ma troisième visite Il la Nouvelle-Zeeland, en 1819, où j*ai établi àKidi-Kidi une nouvelle mission sur un terrain de treize mille acres d'étendue que Tacquis moyennant quarante-huit haches (^), J*âi trouvé un changement très-surprenant parmi les indigènes de cette île. Plusieurs de ces cannibales sont maintenant d*humbles disciples de TÉ^angile; quel(]ues-uns le prêchent à leurs compatriotes, et mènent une vie exemplaire. Les Européens qui viennent chez eux leur font Beaucoup de tort, en encoura|;eant la guerre et toutes sortes de cnmes. Il n'existe pas de magistrats dans la Nouvelle-Zeeland , ni de loi par laquelle les Européens puissent être punis de leurs meurtres et de leurs autres méfaits. J'espère qu^avec le temps on f prendra des mesures pour protéger les nsulaires contre leurs violences et leurs désordres. Quand je débarquai , je trouvai les armées en campagne; un
grand nombre d'hommes avait été tué ans la bataille et restait étendu sur le rivage. Je ne perdis pas de temps pour communiquer avec les chefs des deux partis; la paix fut rétablie sans autre effusion de sang : mais j'entends de nouveau le signal delà guerre; elle éclatera, à moins qu'on ne puisse opposer quel-
Îue frein à la conduite des F.uropéens. In officier anglais qui vient de visiter la Nouvelle-Zeeland nous a assuré que ces ci-devant sauvages ont mis en fuite une bande de matelots , encouragés par leurs otficiers à insujter une famille de missionnaires, parce que le gouvernement indigène et les parents refusaient de prostituer leurs lllles à ces hommes
(*) Treize mille acres dVxrellenie terre avec de la bonne eau , des sites charmaitis et un petit port pour quarante-huit haches en fer qui oul^dù coAter une centaine de francs, certes ce n*est pas cher. W. Penn fut traité* par les sauvages de rAmérique aepieiitrionaie moins généreusement que M. S. Marsdeu par ces terribles' Zedandaîs, qui, du reste, sont tellement hospitaliers, quoique antroiwpbages , qu*un homme juste et pnideni peut vovager au milieu d*eux avec plus de sécuriie qu'on ne le ferait en plusieurs contrées de I Europe. G. L. D. R.
indignes. Une cai^ison entière de liqueurs fortes avait été colportée de porte en porte par les ennemis de$ missionnaires, et un navire avait dépensé mille piastres pour favoriser la débauche; mais le bon grain semé depuis quelques années produit maintenant une récolte abonaante. »
Nous pensons qu'il existe trois obstacles à une prompte propagation de la religion cnrétienne, i^ la présence des condamnés échappés des prisons de Port-Jackson, qui dépravent les naturels au lieu d'améliorer leurs dispositions; 2^ la constitution so* ciale des Zeelandais divisés en une foule de petits États , formant comme autant de petites républiques aristocratiques , gouvernées par des cliefs influents, touiours en guerre pour des préjugés d'honneur; 3« la coutume terril)le de laver le sang par le sang.
Les missions anglaises, malgré les désastres qu'elles avaient éprouvés durant les années précédentes, n'en possédaient pas moins, en 1831, deux établissements considérables, Fun à Kidi-Kidi,gros bourg construit sur les rives d'un canal qui communique à la mer dans la partie occidentale de la baie des Iles; l'autre, à Paî-Hia, village bâti sur les bords de la rivière de Kawa-Kawa, à deux milles et vis-àvis de Korora-Reka, outre les mis* sions de Rangui-Hou, de Keri-Keri, de Manawa-Oura et de Waî-Alaté , et non compris la mission méthodiste ou Wesleyenne établie à Mangouuga, sur les bords du Chouki-Anga.
Les pasteurs et les colons anglais possèdent aussi dans le pays plusieurs terres et maisons.
Il y a deux missionnaires à Rangui- Hou, trois à Kidi-RiJi, cinq à Paî- Hia, dix à WaMVlaté; ils appartiennent tous à la société anglaise Cnurch-Mis* sionuryy et résident sur les bords de la baie des lies, sauf ceux de AVaî- Maté, qui sont à environ dix lieues dans l'intérieur.
Cette station (*), qui date de Tannée
(*) Nous empruntons les principaux détails de l'état de celte station au Joumai des miuion* i^angéliguet
OCÉANIE
i990n et qui est acfaiellement Tune des plus florissantes de la Nouvelle-Zeeland, est, entre mille autres, un mo- Du nient frappant de la puissance régénératrice et civilisatrice propre au diristianisme. Bien des difOcultés s'opposaient à sa formation, principalement le manque de routes qui pussent servir à transporter de la côte et de Ridi-Kidi , autre station missionnaire à dix milles de là, les provisions, et, en générai , les objets dont on pourrait avoir besoin dans le nouvel établissement. Après bien.des recherches, on parvint a tracer une route serpentant au milieu des collines et des ravms , et, au moyen de trois ponts jetés sur des torrents, dont Tun ayant soixante pieds de longueur et quarante de hauteur, et de plusieurs grands abatis de bois, entrepris pour se faire jour à travers d'épaisses forêts, Ton uarvint à établir des communications régulières entre la côte et Waî-Maté, praticables en hiver comme en été : ce fut là Kœuvre de trois mois de travail, et le tout fut exécuté par les indigènes eux-mêmes, sous la direction de deux aides-missionnaires, MM. Clarke et Hamlin.
L'établissement est situé au centre d'un district populeux, sur un sol qui présente toutes les facilités pour Tagriculture; la plaine est entourée d'un amphithéâtre de collines, couvertes de bois de construction : au pied de ces collines coulent les limpides eaux de la Waitandgi , ^ui arrosent et fertilisent toute la vallée. A droite de la station Ton voit le Pouke-Notdy ou* grande colline qui paraît être d'origine volcanique.
JusQu'à trente-cinq milles au sudouest de Waî-Maté, Tes indigènes ont pratiqué des routes pour faciliter aux missionnaires leurs communications aVec les nombreux villages, où chacun d'eux va régulièrement annoncer l'Évangile avec sa suite, composée de naturels (voy. pL 179). Dans la plupart de ces villages, des chapelles ont été bâties et consacrées au service de Dieu; les unes sont en joncs, les autres en morceaux d'écorce d'arbre proprement liés ensemble; des iroîsièmes
sont faîtes de ces deux sortes de matériaux réunis; l'une d'elles, plus massive et plus solide atie les précédentes, est en planclies : elles sont assez spacieuses pour contenir de cent cinquante à deux cents personnes, et, quoiqu'on ait pu faire peu de chose pour les décorer intérieurement, cependant, quand on réfléchit qu'elles sont le produit du travail d'hommes naguère sauvages et cannibales, et qu'elles sont propres, convenables et suffisantes pour les mettre à l'abri des intempéries de l'air, on a lieu d'en être fort satisfait, et même d'en être surpris. Chaque dimanche le service divin y est célébré par les aides-missionnaires, et occasionnellement par le pasteur de Waî- Maté. Dans ces mêmes villages l'on a établi, avec l'agrément des chefs, des écoles du dimanche et des écoles quotidiennes. Dans l'établissement même quatre écoles sont en pleir^e activité ; t une de petits enfants {infant school) ^ fréquentée par vingt-cinq enfants environ ; l'autre , pour les jeunes garçons et les adultes, est ouverte depuis six heures jusqu'à huit en été, et depuis sept jusqu'à neuf en hiver; une troisième, qui a lieu l'après-midi, est destinée aux femmes et. aux jeunes filles:
il s'y trouve toujours une cinquantaine de personnes; et enfin une école pour les enfants des missionnaire*
A l'exception d'un ouvrier qui a trih vaille à construire un moulin, et d'un forgeron qui a préparé le fer nécessaire pour cette construction, aucun Européen n'a été employé dans l'établissement; les indigènes seuls, sous la direction des aides-missionnaires, ont fait et cuit plus de cinquante mille briques , dont on s'est servi pour faire des cheminées; plus de sept mille pieds de bois ont été coupés et sciés pour faire des planches , et plus de deux cent mille bardeaux ont été fendus et utilisés. Trois maisons d'habitation , solidement construites en planches, de quarante pieds sur vinçt, avec des galeries couvertes derrière et sur Tes C(Hés, ont été élevées; en outre, on a construit des écuries pour douze à quatorze chevaux f des greniers, des ato-
lîers de charpentier, de fprgeron, des fermes, huit à dix maisons en bois, et une chapelle spacieuse , capable de contenir trois à quatre cents personnes.
Les maisons de la mission sont entourées d'une palissade en pieux, et possèdent plus de trente acres de terrain (voy. pL 174) : tout ce terrain est défriché et en partie couvert de ^azon, en partie planté d'arbres fruitiers et de légumes ; Ton en a aussi donné quelques portions aux indigènes mariés, {>our former des jardins autour de eurs demeures. Outre les terres cultivées en dedans de l'enclos, il y a au dehors plus de auarante-huit acres de champs semés d orge, de blé, de maïs, de luzerne, etc. Aucun spectacle ne peut sans doute être plus agréable aux yeux du philanthrope chrétien que celui de la charrue européenne brisant le soi de la Nouvelle-Zeeland , et que la vue de l'indigène de ce pays la conduisant lui-même, et dirigeant les travaux d'une nouvelle agriculture. L'introduction de la charrue et de la herse a fait époque dans l'histoire de cette contrée : jusque-là les indigènes ignoraient ce qu'était capable de produire le sol qu'ils cultivaient; ils ne le savent que depuis peu d'années. Il est intéressant, en outre, de savoir que tous les objets f n fer, nécessaires aux fermes , chars , wagons , charrues , herses , etc., ont été forgés dans la station; que trois puits, de cinquante pieds de profondeur, ont été creusés; qu'une écluse a été construite et un conduit d'eau pratiqué pour le moulin; que toutes les briques et les planches dont on a eu besoin ont été travaillées dans le pays et charriées de dix milles de distance , et tout cela par le moyen de quarante à cinquante jeunes gens, qui n'avaient point auparavant I habitude du travail , et qui ont eu à lutter contre les difBcultés nombreuses qui se présentent à tout instant dans .un pays non civilisé.
Voici Tordre des services à Waï-Maté, le jour du dimanche : à huit heures et demie du matin, la cloche sonne, et le service commence dans la chapelle à neuf heures. D'abord on chante un
cantique; puis on lit la liturgie, traduite dans la langue des indigènes. On chante encore, et après cela le missionnaire prononce un discours. La chapelle est ordinairement remplie d'auditeurs attentifs et pieux. Le service fini , chacun trouve une occupation importante : les uns vont enseigner dans les écoles; les autres se répandent dans les villages voisins pour y annoncer l'Évangile. Le soir encore, il y a service, et une exhortation est adressée aux indigènes.
« Qu'on se représente, dit le Journal des Missions évangéliques , les échos d'une cloche de chapelle répétés par les collines de la Nouvelle-Zeeland, un pavillon avec le signe de la' croix, et ces mots : Hongopai {TÉvanaile), flottant au-dessus de l'église; les habitants jadis cannibales de la JNouvelle-Zeeland se pressant, à ce double signal, dans la maison de Dieu , pour y entendre proclamer la bonne nouvelle du salut; que l'on saisisse d'un coup d'œil l'œuvre de civilisation et d'évangélisation commencée à Waî-Maté, et dont nous avons essayé de donner une description, et que Ton dise si le lieu aride ne s est pas réjoid, et si le désert fCa pas fleuri comme la rose; si^ au lieu du buisson y n^apas crû le figuier ^ et y au lieu des épines y VoUvier et le myrte^ pour servir de monument perpétuel à la louange de la gloire de notre Dieu!!! »
Aussi il est facile de prévoir que ce peuple intelligent, brave et généreux, après avoir renoncé à l'idolâtrie, à des guerres éternelles' et à Texécrable cannibalisme, pourra, sous l'influence de la suinte morale évangélique, s'élever à de hautes destinées.
Déjà, nous a-t-on assuré, M. Yate y a imprimé, en 1831 , six cents exemplaires de^ cliapitres choisis dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Les naturels y sont fort empressés de se procurer ce petit volume, qu'ils nom- . ment maore y et il est probable que bientôt il existera chez Tes anthropophages de la Nouvelle-Zeeland un journal comme à Uaouaî.
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ILB8 CHATAM, BOVirrT, ANTIPODE, li*ÉVÉQUE ET SON CLERC, ktc.
Il nous reste à décrire rapidement les petites lies et rochers situés au sud de cette grande subdivision de la Polynésie australe que nous avons composée du groupe de Kermadec, des deux grandes lies de la Kouvelle-Zeeland et e leurs annexes, et de celles que nous avons citées dans le titre de ce cha* pitre.
Le Groupe Chatam fat découvert le 23 novembre 1791, par le capitaine Broughton , compagnon de Vancouver.
Il mouilla dans la partie nord sur une petite baie qu'il nomma baie de f Escarmouche, Il y trouva des habitants armés de lances, à qui il Gt des cadeaux, et qui ne voulurent rien donner en échange. Mais ils invitèrent, par les signes les plus pressants, les Anglais a débarquer. Broughton se décida à descendre à terre, et prit possession de rtle au nom du roi d'Angleterre, selon la coutume britannique, et sans beaucoup de peine. Ce capitaine admira leurs pirogues de pèche de neuf pieds, trois pouces de longueur, sur trois de large et deux de profondeur, et construites d'un bois si léger, que deux hommes peuvent les porter sur leurs épaules. Il admira également leurs ^letsr fabriqués avec un beau chanvre à deux brins, à nœuds bien serrés et d'un tissu très-solide.
« Après avoir fait,* dit Broughton, environ une demi-lieue autour de la baie, nous arrivâmes à la place derrière laquelle, du haut du grand mât, on avait aperçu de l'eau au delà du rivage. En marchant sur la grève, nous reconnûmes que cette eau formait, à Touest, une vaste nappe autour d une montagne, qui nous empêcha d'en voir plus au loin le développement. Vers l'extrémité supérieure de ce lac, le pays nous parut agréable et le terrain de niveau. L'eau était d'une couleur rougeâtre, et avait un goût saumâtre qu'elle devait probablement à l'eau saièe qui filtrait à travers la grève, ou peut-être avait-elle, à l'ouest, avec la mer, quelque communication que nous
n'avions pu découvrir. T^ous essayâmes d'expliquer aux naturels qui nous aeconipaçnaient que cette eau n'était pas bonne a boire, et alors ils retournèrent au bord de la mer. Quand ils furent vis-à-via le bateau , ils devinrent extrêmement bruyants, parlèrent très-haut, et se séparèrent comme pour nous entourer, un jeune homme s'avança vers moi avec une attitude menaçai. te. Il disloquait tous ses membres , retournait ses yeux , faisait de hideuses çpi« maces, et se donnait de la sorte, amsi que par ses gestes, l'aspect le plus féroce. Dès que je l'eus couché en joue avec mon fusil à deux coups , ses contorsions cessèrent. Les intentions hostiles des insulaires étaient trop évidentes pour s']^ méprendre; et, afin de n'avoir pas à recourir à de fâcheuses extrémités, le canot eut ordre d'avancer pour nous recevoir. Alors, quoique nous fussions sur nos gardes, ils commencèrent l'attaque; et, pour éviter d'être battu avant de pouvoir faire retraite, je fis partir à regret un coup de fusil chargé de menu plomb , que j'espérais devoir suffire pour les intimiaer, sans en blesser dangereusement aucun , et pour les empécner de troubler notre embarquement. Une lourde niassue, dirigée contre M. Johnstone, vint frapper son mousquet avec une telle force, que l'arme tomba à terre; mais il la releva avant que son antagoniste eût pu s'en saisir, et il fut obliffé de faire feu pour parer un second coup dont il était menacé. Un soldat de marine et un matelot , qui étaient placés auprès de lui, furent, par le même moyen, forcés d'entrer dans l'eau , mais non sans avoir fait usage de. leurs armes, le danger imminent auquel ils étaient exposés ne .leur ayant pas permis d'attendre des ordres. Le commandant du canot, nous voyant serrés de près par les insulaires et obligés de faire retraite, fit feu aussi, ce qui les mit en fuite. J'ordonnai de cesser à l'instant , et je fus charmé de voir nos ennemis s'éloigner sans qu'aucun d'eux parût blessé. Cette illusion fut de courte durée : on découvrit qu'un liomme était tombé, et
Je suis affifsé d'ajonfer qu*on le trouva sans vie. une balle lui avait cassé le bras et percé le cœur. Nous dirigeâmes innmédiatement nos pas vers le canot; mais le ressac Tenipéchant de s^approcher, (| fallut nous rendre d'abord à Tendroit où nous avions dessein de nous embarquer. Pendant que nous nous retirions, nous vtmes un des naturels sortir du bois où tous sVtaient réfugias, et s*étant placé près du mort, nousTentendîmes distinctement exprimer la douleur par des lamentations semblables à des hurlements.
« Lorsque nous approchâmes du lieo où nous avions débarqué, nous ne vîmes aucune apparence d'habitation , quoique nous dussions supposer que les femmes et les enfants nous regardaient du fond du bois, pendant que nous conversions avec les hommes à r instant de notre arrivée. Quelques traces que Ton suivit ne condiiisirent qu\i des monceaux de coquilles et à des retraites entourées d'une simple palissade, et formées de la même manière que celles que nous avions vues à notre débarquement. Pour donner à connaître aux naturels les bonnes intentions avec lesquelles nous étions venus vers eux, et pour leur faire aussi quel que réparation du mal que nous leur avions fait éprouver, en nous défendant contre une attaque que nous n'avions point méritée, nous plaçâmes dans une pirogue le reste des bagatelles que nous avions apportées. Pendant que nous faisions route pour gagner le vaisseau , nous en vîmes deux qui accouraient vers le lieu où ces pirogues étaient mouillées; mais, quand nous Aimes à bord , il nous devint impossible de les distinguer, même avec nos lunettes.
ft Les hommes étaient de moyenne taille, vigoureux, bien proportionnés, ^t ils avaient les membres pleins; leurs cheveux et leur barbe étaient noirs, et quelques-uns les portaient longs ; les jeunes gens avaient leur chevelure relevée en nceuds sur le sommet de la tête, et entremêlée de plumes noires et blanches ; quelques-uns d'entre eux s'étaient arraché la barbe. Ces insulaires ont tous le teint d*un brun
obscnr, les traits prononcés et de rnaiK vaises dents ; leur peau n'offrait aucun signe de tatouage, et ils semblaient très-propres. ' Pour vêtement ils portaient une peau d'ours ou de veao marin attachée autour du ooa avec un cordon natté, et qui leur tombait jusqu'aux hanches , le poil tourné en dehors; d'autres avaient en place des nattes très-artistement faites, attachées de même, et qui leur couvraient les épaules et le dos; quelques-uns étaient nus, à l'exception d'une natte d'un tissu fin, au'un cordon fixait autour des reins. Nous ne remarquâmes pas qu'ils eussent les oreille percées, ni qu'ils portassent des ornements sur leurs personnes, excepté cependant quelques-uns d'entre eux qui avaient uu collier de nacre de perles. Plusieurs avaient leur ligne, qui était faite avec la même espèce de chanvre que leurs filets, passée autour du cor|)s comme une ceinture ; mais nous ne vîmes point leurs hameçons. Nous distinguâmes deux ou trois vieillards qui, toutefois, ne paraissaient revêtus d'aucune autorité. Tous annonçaient beaucoup d'enjouement, et notre conversation excita fréquemment de grands éclata de rire parmi eux. Il est difficile de se faire une idée de leur surprise et do leurs exclamations tordue nous débarquâmes; ils indiquaient du doigt le soleil, puis nous-mêmes, comme pour nous demander si nous en descendions.
Le manque d'habitations nous fit supposer que cette partie de Ttle n'offrait aux habitants qu'une résidence tempo < raire, où ils se rendaient pour se pro* curer du pNoisson et des coquillages. Il se trouve ici différentes sortes de ces derniers qui doivent être très-abon* dants. Nous vtmes des bras d'écrevisses dans les pirogues; et, comme les oiseaux étaient en grand nombre sur le rivage, et qu'ils volaient autour des naturels comme si ceux-ci ne les in* quiétaient jamais, nous jugeâmes que la mer fournit à ces hommes leur principale subsistance. Des pies de nwr noires avec un bec rouge, des courlis tachetés de noir et de nianc avec un bec jaune, de gros pigeons ranaien
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comme eeiix de la baie Dusky, des ca- Dards d*espèces très-variées ,'de petites alouettes et des guignettes de sable, étaient, en grand nombre sur le riwe. »'
L'Ile principale, nommée aussi Chtktamf a douze Keues de longueur de l'est à Touest; les autres, moins considérables, ont reçu les noms d*tles des DeuX'SœurSy PiUj Pyramide' tt ComwaiHs, Cet archipel austral a environ cent vingt milles d'étendue du sud-«st au nord-ouest; il a pour limites géographiques en latitude sud 48"* 88* et 44» 4v, en longueur ouest 179« et I77*.
Les îles Bouitty furent découvertes, en 1788, par Bligh. Elles forment un groupe de treize tlots ou rochers, occupant un espace de trois milles et demi est et ouest, et d'un mille et demi du nord au sud. Latitude sud 47^*44'; longitude est 176<»47'. Quelques navires européens et américains s*y livrent à la péclie des phoques. Elle n*a point d'habitants.
L*tle Antipode est déserte; elle fut découverte en 1800, et visitée par le capitaine Pend leton , de y Union y qm \dL trouva médiocrementélevée. Elle a reçu le nom d*Antipode , parce qu'elle est située à peu près aux antincnJes de Londres, et peu loin de celles de Paris.
Latitude sud 49» 40*; longitude est I77« 20'. On y fait la pèche des phoques.
Les tles Aucxland ont été découvertes par le capitaine Briston du navire l)aleinier Océan, Elles furent visitées par plusieurs bâtiments pécheurs, et, en 1830, par rAméricain Benjamin Morrell, qui y passa huit jours au mouillage. Morrell ait que ces fies sont couvertes d^une riche végétation ; qui^sur les hauteurs s'élèvent des arbres magnifiques, dont on remarque surtout deux grandes et belles espèces :
Tune, une espèce de sapin; l'autre, une sorte d'érable ; la première, plus propre à la mâture ; la seconde, plus convenaole pour les constructions. « Sur le rivage, ajoute-t-il , on trouve le céleri et le cochléaria à côté d^autres plantes moins utiles. L'unique quadrupède de l'île est
le rat; maison v voit beaucoup d'ofseaux d'un fort beau plumage et d'un ehant très-agréable , entre autres , des pigeons, des perroquets, des perruches , un coucou , un gros bec et d'autres espèces inconnues. Il y a quantité d*excellents poissons. Les coquillages les plus abondants et les plus délicats sont les moules, dont quelques-unes ont jusqu'à douze ou quinze pouces de lon^ueur.Leclimatdugrqupe Auckland est doux fSalubre et tempéré.» Morrell affirme avoir entendu dire à des capitaines qui avaient visité cette fie au fort de l'hiver, que le thermomètre n'y était jamais descendu au-dessous de* 3 ou 4^ dans les vallées, et que les arbres à cette époque y conservaient leur feuillaj^e comme dans la belle saison. Lui , qui s'y trouvait au milieu de l'été, n'y vit jamais le mercure audessus de 25« 8*. Aussi conseille-t-il fortement à ses compatriotes d'y former un établissement, attendu que nul point de l'hémisphère austral ne présente plus de richesses: mais Morrell est généralement exagéré. Ce dont on ne peut douter, c'est que ce groupe offre plusieurs bons mouillages. Les petites fles*qui entourent Auckland se nomment Enderby^ Désappointement et yédams. Latitude sud 50<» 40' ; longitude est 164<» (milieu).
L^île Campbell, qui ne se compose que de rochers anguleux, fut découverte, en 1810, par le navire baleinier Persévérance. Selon M. de Freycinet, qui rangea ses côtes en 1820, c'est une terre nnontueuse de dix lieues de circonférence. Position géographique : 52» 43' latitude sud ; 167» 2' lon- Eitude est (flot du sud-ouest). Campeil est privée d'habitants.
Le petit groupe Macquarie fut découvert, en 1811, par un pécheur de phoques , qui put s'y procurer quatrevingt mille peaux. Ce groupe lut revu»
en 1820, par le russe Bellinghausen.
Selon ce navigateur. File principale a dix-neuf milles de long sur cinq ou six de large, et offre deux mouillages ouverts. Malgré sa haute latitude, elle est couverte de végétation, et on y voit de jolies petites perruches vertes