‹ L'Univers; histoire et description de tous les peuplesChapitre 45 sur 122 · LEUR HISTOIRE · texte numérisé non relu

LEUR HISTOIRE

Si on ne connaît le paradisier ou oiseau de paradis que pour avoir vu sa dépouille couronner d'un élégant panache, des cheveux artistement tressés (**), ou si , prenant son nom à la lettre, on y rattache nuelque légende poétique, on m'en vouara de venir raconter une prosaïque histoire sous prétexte de défendre les intérêts de la science. Heureusement pour ceux qui aiment les contes, l'histoire naturelle a aussi les siens :^elle a sa féerie et ses prodiges, ses magiciens et ses poètes.

Il n*est guère de vérité chez elle qui n'ait un cortège de Gctions. Je ne sympathise guère avec ces érudits qui réduisent tous les faits à une démonstration mathématique. Je respecte l'anatomiste qui , un scalpel à la main, dissè- Que et analyse, mais j'aime aussi à écouter les superstitieux souvenirs du vieux pâtre causeur; je décris un pavs aussi exactement que je le puis, après l'avoir observé de mon mieux, mais j'aime à consulter quelquefois ces voyageurs naïfs, ces missionnaires pieux aui demandaient aux sauvages les traitions du désert et les croyances de leurs pères. Quelques-uns de ers précurseurs de la science ont été fort crédules, quelques-uns même exagérés, menteurs, peut-être, c'est possible; mais nous, n^ unirons- nous pas par être stériles dans notre philosophie et notre scepticisme?

(*) Pichot , Fragmcnr.

(**) Autrefois des daines de l'Amérique da Sud , aujourd'hui des Françaises et des An« glaises.

Les premiers historiens des oiseaux de panidis nous racontent que ce nom leur fut donné parce quMIs allaient tous |es ans passer quatre mois dans le paradis terrestre pour y faire leurs nids et y élever leur couvée. Derniers hôtes de cet Éden , qui démeure caché à tous les yeux, depuis la chute d'Adam, derrière un nuage impénétrable, ils n'avaient pas de pieds, et ne pouvaient ainsi descendre sur notre terre maudite. L'air était leur unique élément ; ils volaient sans cessé et ne se nourrissaient que de rosée. Comme les abeilles, ils formaient divers essaims, gouvernés chacun par un roi , avec cette différence que ce chef, plus petit de taille que les sujets , h'étak pas un roi fainéant, mais le guide, le gardien et Pâmé de sa famille; on lé reconnaissait à deux yeux supplémentaires flamboyant au bout de ueux longues nlumés caudales. C'était lui gui réglait tous les mouvements d'un voyage; on s'arrêtait à son signe, on s alignait peur passer sa revue , on se remettait en route quand il avait fait le dénombrement de' la troupe; Malheur au soldat indiscipliné qui s'écartait imprudemment! il ne revojait plus Éden, et tombait anx pièges des Océaniens. Mal^heur à tous, si ime flèche cruelle frappait le chef lui-même! la tribu entière dispersée, égarée, était tuée par les chasseurs sauvages, qui vendaient aux marchands européens leurs précîieuses dépouilles pour une poignée de verroterie.

Peu à peu les Européens eux-mêmes tentèrent de s'emparer de l'oiseau mystérieux , et le premier oui fut atteint de leur plomb rhortel, ou qui se laissa prendre à leur glu perfide, rompit tout le charme de I histoire primitive... Il avait des pieds ! Les Mélanésiens avouèrent qu'en «ff et ils les -avaient arrachés jusque-là aux oiseaux de paradis avant de les verîdre ; le chirurgien du vaisseau procéda ensuite à l'autopsie anatomique, c'est-àdire, qu'il ouvrit l'oiseau et lui trouva des entrailles faites et disposées comme toutes les entrailles d'oiseau. Les poétiques paradisiers turent alors convaincus scien-

tifiquement de se nourrir d'aliments plus solides que la rosée. L'analysé découvrit que c'était même une race gourmande , faisant sa pâture des épi* ces du pays, telles que la muscade, et de diverses baies , notamment de celles du waringa. Une seconde dissection les fit accuser d'être une race de rapaces, de dévorer les insectes et surtout les grands papillons. Une troisième leur donna une réputation bien plus odieuse encore, en démontrant que ces prétendus brahmanes de l'air, ces saints pèlerins d'Éden étaient, ie le dis avee douleur, de vrais cannibales, des mangeurs de petits oiseaux. Enfin , uh roi de paradisiers, blessé à nîortou captif, subit à son tour l'observation impitoyable de la science. Et un jugement plus sévère que celui qui attendait les rois d'Egypte lejour de leurs funérailles, le déshérita de sa royauté usur|>ée. Ce roi prétendu ne fut même plus un oiseau de paradis, malgré plusieurs traits de ressemblance, mais l'oiseau appelé niamtcode, appartenant à imefamUle très-inférieure. On trouva une explication plausible à cette découvert*. Parmi tous les oiseaux vivant en troupes, si l'un d'eux reste eh arrièi'e de sa bande et ne la retrouve plus, il se réunit à celle d'une autre espèce, voyageant avec elle toute une saison, jusqVà ce qu'il arrive dans les parages ordinairement habités par là sienne. Cet enfant perdu de Pair a naturellement ses habitudes à lui. Il se tient un peu à l'écart, se sentant étranger parmi ses nouveaux associés, qui lie l'acceptent pas sans défiance, et c'est le mouvement continuel de son inquiétude qui lui donne l'allure importante d'un chef. Ainsi le manucode précède les paradisiers, mais il ne les dirige pas; il tourne autour d'eux quand ils s'arrêtent, mais il ne les passe pas en revue; et les deux yeux dé sa queue d'Argué, ce ne sont pas des yeux , mais les extrémités de deux filets de plumes garnies, de barbes faisant la boucle en se roulant sur elles-mêmes, et ornées de petits miroirs semblables à ceux de la queue du paon.

Les marchands de l'Océanie et de

l*Orient avaient craint d^abord C|ue , dépouillés du prestige de leur origine céleste et des attributs d'une nature a part , les oiseaux de paradis ne perdissent de leur valeur auprès des marchands d'Europe ; mais ils furent rassurés quand ils virent qu'en raison du peu de durée le haut cours s*en maintenait. De leur côté , les Européens , qui n'avaient pas reculé devant le sacrilège de chasser et de disséquer eux-mêmes un oiseau qu'ils croyaient sacré , n'eurent plus désormais de pitié pour lui.

Us applaudirent à tous les moyens par lesquels les indigènes ou les Moluquois cherchent à conserver à Toiseau de paradis, mort, ses belles couleurs. Comme ses plumes , dit-on , brillent d'un éclat d'autant plus maçnilique qu'on le prépare vivant, les chasseurs ne négligent rien pour les rendre dijines d'orner la tête de la reine d'un bal ou d'une soirée. La chasse à l'oiseau de paradis est une horrible guerre. A force d'étudier leurs moeurs, on a reconnu que œs oiseaux habitent de préférence les bois, et se perchent sur des arbres élevés. Les indigènes attachent à ces arbres des lacets ingénieux , ou même des huttes légères dans lesquelles ils se placent en embuscade pour tirer les paradisiers. Ce n'est pas tout encore : on leur fait la guerre par le poison.

Comme on a remarqué qu'ils descendent au bord de certaines fontaines pour s'y désaltérer, on y jette des coques du Levant , car ces fruits les enivrent au point qu'on les prend à la main. EnGn l'homme appelle la tempête à son secours contre les oiseaux de paradis. Si le ciel annonce une bourrasque , on les guette au passage , car, s'il arrive que l'ouragan les surprenne avant qu'ils puissent s'élever au-dessus des nuages pour se soustraire au danger, un fort coup de vent bouleverse leurs plumes ,> et ils tombent en poussant des cris d'alarme, auxquels on répond par des cris d'une atroce joie.

Hélas! une fois captifs, blessés ou mourants , les pauvi*es oiseaux de paradis voient aussitôt les bourreaux préparer les tortures. Leur supplice

consiste k être embaumés pu plutôt desséchés encore vivants. Les détiils de ces horreurs f traient frémir la beauté la plus coquette , si on lui en faisait le récit au moment même oà elle reçoit le plus de compliments su]r sa coiffure ornée d'un (je ces martyr^ du luxe. D'abord on lui enlève les entrailles , et on lui passe dans le corps un fer rouge pour opérer une sorte de cuisson; il s'agit ensuite d'extraire les os du crâne, et de tanner, à |a vapeur du soufre , la peau enfilée sur un roseau. Voilà comment l'oiseau de paradis, momie d'oiseau soigneusement introduite dans un bambou creux, nous arrive avec tout son plumage , mais , en quelque sorte, sans corps, avec une petite tête déprimée, des yeux à peine visibles. Le rapprochement inévital)le des plumes pressées sur une peau racornie, lui donne cette apparence de velours qu'on admire à la partie dû cou et à la poitrine.

C*est seulement de l'Ile de la Pa-

ffouasie , des Iles des Papouas , et des les Arrou , que les oiseaux de paradis sont apportés en Europe. ïjts premières notions exactes sur leur conformation véritable et leurs mœurs datent de la seconde expédition de Magalhaès. Parmi les compagnons de ce célèbre navigateur, était un Italien nommé An tome Pigafetta , qui , ayant partagé avec enthotisiasme tous ses périls , mérita une part de sa gloire. Pigafetta était de ces chevaliers de la mer qui couraient à la conquête d'un pays mconnu, comme jadis les paladins de roman à celle du fabuleux Saint-Graal. A l'esprit d'aventure, il joignait Taniour des sciences naturelles, et il maniait la plume aussi bien que l'épée. Dans sa relation , il vous avoue ingénument qu'il a fait quinze mille lieues sur l'Océan , sans autre but que d'en voir les merveilles, aCn de pouvoir, dit- il, faire aux autres le récit de son voyage, tant pour les amuser que pour leur être utile, et se faire en même temps un nom qui parvint à la postérité. C'est à Pigafetta que nous devons de connaître lés détails de la dernière navigation de Magalhaès, admirable odyssée dont le

héros est plus çrand qu'Ulysse , et plus maMieureux. Pigafetta eut le bonheur d'échapper à la catastrophe de son vaillant amiral. Au milieu des merveilles qu'il a vues et décrites , l'histoire des oiseaux de paradis tient sa place. Il raconte comment les Mores insulaires faisaient, avec ces oiseaux, des panaches à leurs casques, ou les suspendaient à leurs sabres. Il nous raconte enfin le secret de cette absence des pieds et des entrailles, qui a\ait tant surpris les premiers observateurs.

Un autre historien des oiseaux de paradis fut le bon Jésuite Nieremberg, que je cite bien moins à cause de sa science qu'à cause de la douleur naïve avec laque le il se résigne à ne plus croire qu'il y ait encore des oiseaux dans le paradis terrestre {tendant quatre mois de l'année; car si les paradisiers disparaissent ainsi à une certaine époque, c'est en effet pour aller faire leur nid en toute sécurité, mais dans quelgue forêt où I homme n'a pas pénétre encore, et non dans cet Éaen qui n'existe plus , ni pour la coupable race humaine, ni pour l'innocente race des oiseaux.

Je dois aussi dénoncer une falsification qui semble à peine croyable, mais (jin , tentée déjà du temps de Biiffon , (ioit bien mieux se pratiquer encore dans un siècle comme le nôtre, où l'industrie ose défier la nature par tant d'imitations perfectionnées. On fait de faux oiseaux de paradis, comme on fait de fausses perles et de faux diamants. Il paraît que , pendant la mousson d'est, vent particulier aux climats où ils voyagent, les oiseaux de paradis subissent une mue qui leur fait perdre leurs plumes subalaires; ces plumes sont ramassées précieusement.

On prend une jolie perruche, un pétulant promerops,un rollier d'Angola ou môme d'Europe; on les mutile, on les préparé, on leur adapte ces ornements étranc;ers; la teinture ajoute son vernis à cotte métamorj)hosc ; et , jouant, malgré eux, le rôle du geai paré des plumes du paon, ces oiseaux ont l'honneur de servir à leur tour de

parure. îl faut que l'artifice soit quelquefois bien difficile à reconnaître, puisque de savants naturalistes y ont été trompés.

DESCKIPTION DU GKNKE PAIIADISIER OV OISBAU DB PARADIS.

Le genre paradisier appartient à l'ordre des omnivores. Voici quels sont ses caractères : bec droit, quadrangulaire, pointu, un peu convexe en dessus, comprimé; arête s'avançant entre les plumes du front; échancrure de la pointe à peine visible ; mandibule inférieure (Iroite , pointue ; narines placées à la base du bec et près du bord , ouvertes , entièrement cachées par les plumes veloutées du front ; pieds robustes ; quatre doigts , trois en avant; les latéraux inégaux , et rintermédiaire plus court que le tarse ; l'externe soudé a sa base , l'interne réuni à rintermédiaire jusqu'à la première articulation; le pouce plus fort et plus long que les autres doigts.

Ces êtres mystérieux paraissaient, aux yeux des peuples créaules , posséder (les propriétés merveilleuses ; aussi ces oiseaux étaient conservés avec la plus £[rnnde vénération ; on en faisait des fétiches et des amulettes , et on espérait , par ce moven , se préserver de tous maux , et obtenir les faveurs célestes.

Dans le moiide entier, nul oisenu ne déploie plus de magnificence dans la parure , de gn^ces et d'agilité dans le vol, (lue ces admirables paradisiers. Ils semblentchoisirdepréference, poiur leur retraite , les parties des forêts les

f)lus retirées et les plus épaisses. Quand 'air est calme , le ciel pur , ils recherchent ordinairement le sommet des arbres les plus élevés. Ils volent avec rapidité, mais toujours par ondulations , ainsi que font , en général , les oiseaux dofit le> plumes sont longues et séparées les unes des autres. La longueur de leur plumage les oblige constamment à prendre une directioa contraire à celle du vent, de peur que le jeu de leurs ailes ne soit gêné et difficile , comme cela arriverait si le vent

OCÉANIE

relevait et étalait leurs plumes. Cette manœuvre est pour eux très-naturelle, puisqu'elle maintient leurs longues

El urnes appliquées contre le corps, ^ans un moment d'orage , ils s'élèvent perpendiculairement dans les airs, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une atmosphère calme , dans laquelle ils puissent voler sans embarras et avec sécurité.

A l'approche des orages, ils restent tapis sous des troncs d'arbres. Leur caractère est assez conforme à leurs habitudes; ils sont courageux et vindicatifs. Quelle que soit la supériorité de leur ennemi , par la force du bec et des serres, ils le poursuivent et combattent avec acharnement. Les Papouas et les insulaires d' A rrou, chez lesquels ils ne sont point rares, et qui font, de la dépouille de ces somptueux oiseaux , de nombreux échanges avec les Chinois et les Malais, les soumettent difficilement à l'état de domesticité. Les auteurs ne sont pas d'accord sur leur mode de nourriture. L'attachement exclusif de l'oiseau de paradis pour les contrées où croissent les épiceries, a donné lieu de croire qu'il rencontre, sur ces arbres aromatiques , la nourriture qui lui convient le mieux. Tavernier assure qu'il aime passionnément les muscades, et que, dans la saison, il en mange tellement, qu'il s'enivre et tombe par terre. J. Otton Helbigius, qui avait voya£;é dans la Malaisie , dit qu'il se nourrit de baies rouges que produit un arbre fort élevé. Linné croyait qu'il fait sa proie des grands papillons; et Bontius, qu'il donne quelquefois la chasse aux petits oiseaux, et les mange. Plus bas nous rectifierons ces erreurs.

Les indigènes les tirent avec des flèches émoussées , ou les prennent avec de la glu ou des lacets ; et après les avoir fait séclier au moyen de la fumée et du soufre , ils les échangent généralement contre des clous, des Haches , des piastres. Ou en porte surtout à Banda, et en les examinant avec soin, on reconnaît qu'excepté la nature de leurs plumes, ils ne diffèrent guère des corbeaux.

Les soius qui précèdent , accompa-

gnent ou suivent l'incubation de ces oiseaux précieux, nous sont encore inconnus. Les insulaires de la PajX)uasie se contentent , pour préparer leurs plumes employées dans la parure des dames, de les enlever du corps ^ . et de détacher les véritables ailes , ainsi que les pieds et les jambes ; ils enlèvent la cervelle, et fixent le crâne contre on bâton qu'ils introduisent par le bec, et qui traverse tout le corps, en perjant même la queue , lorsqu'ils jugent à propos de la conserver

La plupart des oiseaux de paradis, qu'on rencontre dans les collections d'ornithologie, ont été montés avec de semblables dépouilles.

Le caractère distinctif de ces magnifiques oiseaux consiste dans un corps flanqué, au-dessous des ailes, par de larges parachutes de plumes formant une sorte d'aérostat.

Nous n'admettrons, dans ce genre, que huit espèces : le grand oiseau de paradis ou paradisier grand émeraude , le petit émeraude , le paradisier rouge, le superbe, le manucode ou royal , le magnifique, celui à six filets, et enfin le paradisier à douze filets.

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