CHAPITRE XllL
Dynastie des mamiouks bahartirs ou turkomiiHs. — Leur oriyiue. — r.liii(iiTet-êddorr. — Ybck-asz-Cd^lyn. — Êl-Mélek-fd-Aehraf. — Nour-éd-dyn-Aly. — QoUou/. ■ Beylnirs I*' — Santtar. — ’ Barkali-Kiian. — Selimech. — Qe- Uuuii. — Klialyl. — Baydara. — Él-Mélek.él-a, K.1SMT 1". — KellMiRlia. — lAgyii. — Bcxlwrs il. — Seyf-éd-dyii-AÎ)OU-l>ek(T. — AU-Cd-fltpiV Kuutcliijuk. — Kt-Melek-.cl-Na.s.»erll. — Ern'adêil.dyn-lsm.àyl. — ÉI-MeIek-ei'K.amel. — (diliah.'iu. — '/.eyo-èiI-dviï'H.'iRv. — El .Mel.!k èl- Nasser-Hassaii — SaUh-Cd-dyn. — F.l-Meli*k-e!- Maiisour. Moli.ammed. — Ei-Méle.k-él*Actiraf- Ch.i.ibàn 11. — ÉI-Mi‘lck-èl-Mansuui-Aly. — ÉI-Mélek èl S.ilèli-li.igy 11. — Banjriui]. — ExtiiicUuii de la dynastie des üahankt.
Le meurtre de fl-Mélek-él-Moazsetn~ Tourûn-chak venait de faire tomber le pouvoir des mains de la famille de Sa-
dispersées devant ce débordement des hordes tartares, et s’étaient répandues Jusque dans les contrées les plus éloignées de leur première, résidence.
Au midi, les Kharizmiens étaient venus s’établir en .Syrie et en Mésopotamie; à l'occident, d’autres tribus fugitives étaient parvenues jusques en Hongrie ; il y avait hâte à fuir, car les retardataires étaient ou massacrés ou réduits en esclavage.
Les marchands d’esclaves de tout l’Orient étaient accourus au-devant des conquérants nouveaux , fourni.sseurs abondants de leur commerce, et avaient transporté dans tous les marchés de l’Asie méridionale la marchandise humaine dont les Tartares venaient de les approvisionner : la marchandise était de défaite, et la vente ne s’en fit pas attendre.
C’étaient généralement des esclaves d’élite, forts, vigoureux, bien faits, jeunes : tout ce qui était d’une qualité inférieure avait été massacré. Tons les pètitS princes de l’Asie profitèrent del’occasion, et le sultan a Égypte fFSaléh plus que tout autre : nous avons ' vu qu’il avait composé de ces e.sclavcs {mamiouks) sa garde particulière; cette garde était appelée Italgah (ceinture), et, en effet, elle était destinée à ceindre le prince et à l’entourer partout comme un vêtement ou plutôt comme une armure.
Partagés en plusieurs corps de milices , les mamiouks de chaque classe se distinguaient par différents insignes, brodés sur leurs habits, ou incrustés en or sur leurs armures. Ces insignes
L’UMVERS.
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étaient, pour les uns des roses, pour les autres des oiseaux ou des anlTons :
des bandes d'étoffe de différentes (touleurs ét.iient spécialement affectées à chacun des corps différents. C’est à l'imitation de ces insimies que les clievaliers croisés inventcrcul les armoiries et les livrées.
I,a création deces milices, envahissant à la fois le service intérieur et le service extérieur du palais, ne fut pas vue de bon œil par le reste de l’armée et par les habitants de l’Éqypte et de la Syrie. L'historien Aboiil-Mahassen nous a conservé les vers d’un poète contemporain , qui reproche à él-Mélek élSaléh i\egm-m-d;/n son imprudence, y voit la source de mille maux pour l'Egypte et le présage de la destruction de la dynastie régnante par les mains mêmes appelées à la défendre. « Imprudent Mo- <> narque, dit-il, dans le nid de l'aigle • tu appelles les vautours;
« Les fils du grand Salà/i-éd dyn ont « acheté des esclaves pour se vendre à « eux comme esclaves eux-mêmes. »
Quoi qu’il en soit, ces milices étaient nombreuses , bien armées , sentant leur force , disposées à en abuser de toutes les manières , et désormais incapables de se plier au joug d'aucune discipline, même en faveur du souverain de leur choix. Leurs chefs occupaient les principales dignités de l’État; leurs troupes, les principales forteresses de l’Égypte : lorsque ét-itélek-él-Saléh eut si inconsidérément accru leur nombre, les casernes jus(|u’alors consacrées au logement des gardes du prince n’a(aient pu les contenir , et il avait fait construire pour eux, à l’extrémité méridionale de l'ile de Râouddah, près du Meqyês et le long du bras oriental du Nil, de vastes quartiers fortifiés, tant par des constructions que par leur position entre les deux brasdu lleuve, dont ils étaient entourés : or le lleuve du Nil reçoit en Égypte le nom de ei-Bakar, qui en arabe signilie proprement la mer; et de ce nom est venuceluide Uaharites, parlequel la première dynastie des mainlouks est désignée.
Après quelques jours d’anarchie et de désordres de toute espèce, il fallut songer à régler et organiser ce pouvoir de souveraineté , que venaient de s’arroger les
milices rebelles: il était naturel de penser que le trône vacant deviendrait la proie du premier ambitieux assez hardi pour oser prétendre à ce poste, devenu si glissant et si dangereux. Le nouveau roi d’Égypte semblait devoir être celui des chefs des mamiouks qui saurait le mieux réussir h capter la faveur de ces milices effervescentes : il n’en fut pourtant pas ainsi d'abord.
Pendant le tumulte au milieu duquel \es\i\lan(!UMélek-êl-Moaz,'iem-Toufànchah avait été assassiné, le roi de France Louis IX et les princes et les chevaliers de sa suite étaient encore entre les mains des musulmans et enfermés dans la même tour en bois où le sultan avait vainement cherché un asile. Dès le commencement de l'incendie, les croisés en étaient sortis, et, sans être inquiétés par les révoltés, avaient pu aller a travers les groupes, hostiles pour le sultan seul, se réfugier sur les galeres qui, d’après le traité, devaient les transporter a Damiette.
Du haut de ces navires , ils avaient vu toute la scène sanglante, et le malheureux Tourân-chak avait succombé auprès même de la galère que montait le sire de Joinville. L’undes meurtriers, é’ares-Oktay, que Joinville nomme Pharncatail, avait arraché le cœurde.sa royale victime, et vint présenter cette offrande à I.ouis IX, témoin de la catastrophe, lui demandant une récompense pour avoir tué son ennemi ; bien plus, s’il faut en croire des récits afûrmés par les uns , démentis par les autres, la couronne d’Égypte fut alors offerte par les émirs au roi de France, qui la refusa.
En effet, les conspirateurs étaient embarrassés dans le choix du nouveau souverain qu’ils allaient se donner ; chacun d’eux avait une semblable répugnance à choisir pour maître un de ceux qui étaient encore leurs égaux. Toutes les prétentions marchaient de front , se heurtaient, se croisaient, et semblaient ne pouvoir se décider que par le sabre : l’intrigue et l’habileté d’une femme surent dénouer ces difticultés , et les amener à une solution sans déchirements sanglants et sans guerres intestines.
Cette femme étau Chageret-éd-dorr, femme de l’avant-dernier sultan, mère, ou, suivantquciques écrivains, seulement.
EGYPTE MODERNE
l)pllc-mpre du sultan massacré par les Tplielles. Du fond de son palais , elle veillait sur les événements, prête à en tirer parti, avec la même dextérité politique qu’elle avait déjà déployée a la \\v.\TlA'él-Mélek-el-Salèh-Negméd-dyn, pour conserver le trône à TourAn-chah , qui ne lui en avait marqué aucune reconnaissance.
Turke de naissance, esclave achetée par le sultan , Chageret-éd-dorr avait (les sympathies naturelles avec les mamlouks. Turks comme elle, comme elle esrlaves achetés : elle était d'ailleurs liée avec les principaux d'entre eux par les relations du palais aussi bien que par leur coopération commune aux manœuvres et aux intrigues inférieures de la cour. Elle sut employer à propos ces diverses Influences, et elle fut (léclarée reine d’Égypte par une décision qui n’avait pas'd'antécédents dans les dynasties musulmanes précédentes, et dont l’exemple unique ne fut suivi à aucune des époques qui lui succédèrent.
Les émirs, dans une assemblée générale , lui prêtèrent serinent de lidélite; elle s’était attaché Ybek-Azz-éddtjn, leplus considérable d’entre eux, par des liens plus intimes, même avant la mort de (l-Métek-él-Salèh. Son nom fut proclamé dans les tribunes sacrées à la prière solennelle : on lui donna pour y/faoeA ( tuteur ou régent) l’associé de ses intrigues, cet Azz-éd-dijn-Ybek , qui partageait déjà secrètement son lit, suivant la plupart des historiens, et qui fut soupçonné d’avoir trem|)é dans le meurtre 'A'il-Mélek-él-Moazzem.
I.es commencements du nouveau règne se présentèrent sous d’heureux présages : la meilleure intelligence se manifestait entre la sultane et le régent, les émirs étaient combles d’honneurs par leur reconnaissance; la diminution des imp()ts avait conquis l’affection du peuple : cette situation favorable ne tarda pas à être troublée par de nouveaux orages.
I.es émirs s’étaient empresses de faire connaître la nouvelle organisation du royaume d’Égypte aux détachements de mnmiouks qui occupaient la Syrie, les invitant à suivre l’exemple de leur soumission. Des dépêches avaient, en même temps, été envoyées à Baghdad,
au khalyfe (l-Mosianscr-b-lllah , pour en réclamer le diplôme d’investiture en faveur de la souveraine qu’ils venaient d’élever au trône.
La réponse du khalyfe fut indignée et menaçante-. Il écrivait aux mamiouks :
« Pui^u’il ne se trouve parmi vous au- <> cun homme capable d'être votre sul- ■ tan, j’irai moi-même vous en donner • un de ma main. Ignorez-vous que no- « tre vénéré Prophète a dit : Malheur « aux peuples gouvernés par des fem- « mes: »
D’un autre côté , les mamiouks de Damas refusèrent l’obéissance à la reine d’Égypte , et livrèrent leur ville , le 8 da mois' de Raby-êl-Thany, au sultan d’Alep , él-Mélek-él-Nasser-Youssouf, arrierc-petit-flls de Saldh-éd-dyn. Ceux des mamiouks qui avaient embrassé le parti de Chageret-éd-dorr avaient été massacrés; les villes de Baalbek,Ae Chamymis et d’ tdgeloun avaient suivi l’exemple de Damas ; de sanglantes représailles avaient eu lieu , de la part des mamiouks d’Égypte, contre les mamiouks de Syrie.
L’Atabek Azz-éd-dyn-Ybek profita de ces conjonctures difficiles pour séparer ses intérêts de ceux de son associée : les émirs forcèrent Chageret-éddorr d’abdiquer, après quelques mois de règne, et, l’an 648 de l’bégire (I), Azz-éd-dyn-Ybek fut proclamé souverain de l’Égypte, sous le titre de éi- Mélek-ét-Mbéz-él-Ojachenkyr; il prit aussi le surnom A'él-Tourkomany, parce qu’il était en effet de race turkomane.
Ybek épousa alors Chageret-éd-dorr, afin de réunir à son parti celui que pourrait conserver encore la reine déposée, et il sortit du palais, en faisant porter devant lui le Sandjaq (étendard) impérial , entouré de tous les corps de milices; mais à peine eut-il été reconnu pour sultan, que ces mêmes milices, inconstantes et insubordonnées, changèrent tout à coup de sentiment, et lui donnèrent un associé a l’empire.
Les mamiouks s'étaient partagés en deux partis ayant des vues opposées et des intérêts différents.
Les uns prirent le nom de Moèzzites, parce qu'ils avaient été achetés par êf-
(I) Celte année a coinmnucé le mardi 5 avril de 1 an l-rw de notre ère.
l'Umvi;rs.