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I.,es y ietoirea et conquêtes de» Français

La Biographie des contemporains ^ par Arnaull, lay, Jouy et Norvins;

V Histoire de la Révolution ^nçaisetX Tffis* toire du (U}nsulatel de CEn^rt^ parThIrrs;

VHisütire de» cabinets de V Europe pendant le Consutatet Vemptrv, par Armand Lefebvre, ists ;

Eufin/Vapn/ron, ses opinions et jugements sut les hommes et les choses, par Uamas-Hlsnard,

Livraison. (Éoypte française.)

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Le 1 7 octobre 1 797 est une des plus ftlorieuses dates de notre histoire. Ce jour-là, Bonaparte, qui venait de vaincre l’Autriche , et qui s'était chargé du soin de négocier areo cette puissance, lui imposait la célèbre pais de Campo- Formio.... Après cinq ans d’une lutte terrible, après cinq ans de sublimes efforts , la ftance , sur qui l’Europe entière s’était ruée en 1793 , et pour qui il y allait, si elle eût alors lâché pied, nonseulement de retomber sous le joug d’une monarchie absolue , maie d’étre rayée de la liste des nations, et, comme naguère la Pologne , dépecée au protit des puissances étrangères, la France pouvait enGn reprendrebaleine. En effet, l’Autriche soumise, le continent était soumis.

Du moins, nous n’avions plus qu’à traiter avec l’Empire, et déjà l'on était d’accord pour ouvrir un congrès à RastadL Vraisemblablement l’Empire, disloqué de toutes parts , réduit à ses dernières ressources, et trahi comme il venait de l’étre par l’Autriche, qui l’avait sacrifié afln d'obtenir pour elle- même des conditions moins désavantageuses, ne se montrerait pas plus récalcitrant que les autres puissances continentales.

A la vérité, la France, pour avoir eu raison du continent européen , ne pouvait encore ni se croiser les bras ni s’endoimir dans une oisive sécurité. Le continent , ce n’est pas toute l'Europe.

En dehors du continent, il nous restait un ennemi formidable , acharné. Avant de fermer les portes du temple de Janus, il nous fallait combattre, il nous fallait vaincre l’Angleterre....

Or, on était au lendemain du 1 8 fructidor, journée dans laquelle le Directoire avait, on le sait, commis l'attentat le plus criminel contre la constitution qui régissait alors la France ; et le Directoire , jaloux de dissiper la morne tristesseque les bons citoyens en avaient ressentie, songeait, pour distraire l’attention publique, àjeter sur le tapis quelque entreprise d’un immense intérêt national. En outre, le Directoire avait calculé , et c’était avec beaucoup de justesse, que cette vaste entreprise devait être militaire , car la gloire des armes , la gloire proprement dite, est le .seul baume à appliquer aux blessures réelles (i’un peuple, la seule compensation qu'il

accepte jamais à la perte plus ou moins complète de sa liberté. C’était d’ailleurs un gage presque certain de réussite, car la guerre semblait depuis 1793 l’atmosphere véritable où la France puisait la vie. Les champs de bataille , voilà où nousétions grands et forts. Que n’avionsnous pas souffert depuis cinq ans par suite de nos discordes civiles 1... Eh bien , nos victoires , nos conquêtes, nous avaient consolés de tous nos malheurs.

Montrer aux Français une palme nouvelle à cueillir était donc le meilleur moyen auquel pût recourir le Directoire mur faire oublier le coup d’État du 18 fructidor et les nombreuses proscriptions qui en avaient été la suite. Le Directoire n'y manqua point dès que l’occasion s’en présenta. Dès que la paix avec l’Autriche laissa libre.s toutes les forces rie la France, le Directoire s’empressa de les tourner contre l’Angleterre ; et du même coup il tourna de ce cêté tous les esprits.

Le 26 octobre, c’est-à-dire le jour même où il reçut avis de la conclusion du traité de Campo-Formio, le Directoire adressa au peuple français, pour lui communiquer cette importante nouvelle, une proclamation où se trouvait le passage suivant : — < Il ne nous reste plus, citoyens , qu’à punir de sa perfidie le cabinet de Londres , qui a si longtemps aveuglé les cours , au point d’en faire des esclaves de sa tyrannie maritime , et qui trompe encore' les Anglais eux-mêmes pour leur extorquer les moyens de prolonger sur l’Océan les calamités de la guerre , l’effusion du sang humain , la destruction du commerce , et toutes les horreurs qu’il marchande et qu’il paye , mais qui doivent tât ou tard retomber sur lui. Citoyens, c’est à Londres que l'on fabrique les malheurs de l’Europe, c’est là qu’il faut les terminer. » — Le même jour, le Directoire, sans attendre l’issue du congrès de Rastadt ( qui ne devait s’ouvrir que dans la seconde quinzaine de novembre) , arrêta la formation d'une armée d'Angleterre , et appela à la tête de cette armée le plus hanile , le plus heureux, le plus populaire des généraux de la république, celui detousqui pouvait le mieux revendiquer l’honneur d'un tel commandement, Bonaparte. Nul ne l'ignore : Bonaparte, pour scs débuts

d.'ms la carrière des armc.s , avait eu précisément affaire aux Anglais. Il leur avait arraché Toulon en 1793 ; puis c'étaient , d'une part , ses immortelles victoires d'Italie pendant les deux dernières campagnes; c'étaient, de l’autre, les talents diplomatiques par lui déployés à Campo-Formio , qui venaient d’amener enfin l’Autriche à composition , et qui, garantissant ainsi la tranquillité du reste de l’Europe continentale , allaient nous permettre d’étendre le bras hors du continent.

Le but auquel visait le Directoire fut complètement atteint. Non-seulement l’attention publique se concentra sur le grand projet mis a l’ordre du jour, mais tous les partis, tous les patriotes du moins , à nuelque nuance qu’ils appartins.sent , raccueillirent avec un vif enthousiasme. Excepté les royalistes , qui firent des vaux pour la seule puissance demeurée fidèle a leur cause, tous les autres citoyens , animés contre l’Angleterre d’un désir de vengeance bien légitimé, rivalisèrent de zèle et de dési ntéressement pour la réussite de l'audacieuse tentative qu’il s’agissait d’entreprendre. Et tandis quel' Angleterre tremblaitpour son crédit, tandis que la banque de Londres obtenait, par suite des avances considérables qu’elle avait faites au trésor pubi ic, l’autorisation de ne plus rembourser ses billets , c’est-à-dire de suspendre ses payements , on vit en France , où les ressources de l’impdt ne devaient pas suffire à l’armement extraordinaire nécessité par lescirconstances.on vit les principaux négociants, jaloux de concourir à une entreprise qui était toute dans leurs intérêts, souscrire à l'envi un emprunt de quatre-vingts millions, et ne demander en retour que d’étre admis au partage des bénéfices présumablesde la lutte u’on allait engager svec la dominatrice es mers.

Cet élan de la France s’explique par le nombre etl'énormitédes griefs qu’elle avait à reprocher à l’Angleterre depuis près de dix ans, et nous ne ferons à aucun de nos lecteurs l’injure de supposer qu’il les ignore. Puis, le moment d’exercer nos représailles semblait être venu, ou devoir ne venir Jamais. Jamais nous n’avions possédé de plus vastes ressources ; jamais nous n’avions vu nos

armées plus nombreuses et plus belles, mieux aguerries et mieux commandées.

Enfin nous avions désarmé le continent, et nous pouvions diriger l’ensemble de nos efforts contre le dernier ennemi qui nous restât en Europe. L’Angleterre, au contraire , traversait à cette époque une espèce de crise. Ce n’était pas impunément qu’elle avait entrepris d’effacer la France de la carte du monde, et prodigué dix ans de suite, pour accomplir une telle oenvre, son énergie morale et sa force matérielle, son or et son sang.

Outre l’ébranlement de son crédit financier, tous les autres ressorts de sa puissance étaient tendus à l’excès. Il n’y avait pas jusqu’à l’amour-propre national qui ne fit en quelque sorte défaut. Le peuple anglais, las de la guerre, succombant sous le poids des charges publiques, aurait voulu abandonner la partie avant qu’elle ne fût perdue ou même qu’elle ne fût gagnée, et il se prononçait hautement pour la paix. Enfin, l’Angleterre était haletante ; elle éprouvait un inrpérieux besoin de repos; et ce qui le prouve, c’Mt que la fière et aristocratique Angleterre avait, à deux reprises depuis l’espace d’un an, humilié son orgueil jusqu’à demander la paix à la France républicaine. Ce qui le prouve encore mieux, c'est que les conditions auxquelles, la seconoe fois, l’Angleterre se fût estimée heureuse de traiter avec noua étaient aussi humbles que les prétentions qu’elle avait mites en avant lors de sa première démarche avaient été arrogantes.

Ainsi, en octobre 1798, à Paris, où s’étalent tenues les premières conférences, l’Angleterre avait prétendu nous imposer la loi de renoncer à toutes nos conquêtes, la loi d’évacuer complètement les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie, et d’y replacer tout dans le slatu qvo ante beUum. Pour prix de si grands sacrifices , elle avait uniquement offert de nous restituer, à nous et à nos alliés, quelques Iles. Aussi le Directoire, sur le simple énoncé de ces insultantes propositions , arait-il déclaré les conférences rompues.

Eu juillet 1797, sur une nouvelle ouverture du cabinet britannique, de nouvelles négociations s’étalent entamées à Lille; et à notre tour nous nous étions

• montrés fort exigeants. D’abord, il n’avait plus été question de nous disputer les Pays-Bas et la rive gauche du Rhin, ni de'réclanoer contre la dépendance dans laquelle nous tenions la Hollande et ritalie; ensuite, nos plénipotentiaires avaient demandé que le roi a'Aogleterre renonçât au titre de roi de France , dont il continuait à se parer d’après un vieil et ridicule usage , qu’il nous renvoyât tous les vaisseaux capturés à Toulon en 179S, et non-seulement qu’il nous restituât téutes les colonies que nous avions perdues, mais encore qu’il rendit à la Hollande et à l’Kspame toutes celles qui leuravaientétéenlev&s. En échange, nos alliés et nous, qui n’avions rien à rendre aux Anglais, par la raison que nous he leur avions rien pris , nous ne leur offrions que la paix. Et cependant peu s’en était fallu qu’ils ne l’achetassent à ce taux. Si seulement nous les eussions autorisés â ne rendre ni la Trinité aux Espagnols, ni Ce^lan aux Hollandais , ils eussent souscrit à tout le reste. Mais sacriSer l’Espagne et la Hollande après les avoir engagées dans une lutte qui leur était pour ainsi dire étrangère, nous ne l'eussions pu sans dMonneur; l’Angleterre, pour son compte, aurait trouvé trop ignominieux de renoncer à toutes ses conquêtes maritimes sans aucune espèce de dédommagement; et comme c'était là un abîme infrachissable, malgré toutes les ressources de la diplomatie, les négociations avaient été de nouveau rompues le 17 septembre. Dès lors il avait été facile de prévoir que la guerre recommencerait d’un instant à Pautre, plus activeque jamais, entre deux peuples dont l’acbarnement rappelait l’antique rivalité de Rome et de Carthage.

Un mois et quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis la rupture des conférences de Lille, que déjà la France, qui jusqu’à cette époque s’en était à peu près tenue au rôle défensif, se disposait à prendrecettefois l’offensive contre l'Angleterre. Le continent avait-il donc accepté la paix avec sincérité? Non , et la France ne se le dissimulait pas; mais elle espérait que si l’horizon était encore menaient de ce côté, l’orage du moins n’éclaterait pas de quelque temps , et ce Alt sans crainte d’aucune agression con-

tinentale qu’elle se livra à ses projets contre sonirréconciliableennemie. D'ailleurs , tout en se préparant à chercher l’Angleterre, la France, pendant les trois ou quatre mois qui suivirent, ne négligea rien de ce qui pouvait rendre

glus solide encore sa position vis-à-vis U reste de l’Europe. Depuis longtemps elle travaillait à créer contre les trois puissancesdu Nord une sortedediverston permanente propre à leur ôter l’envie de courir aux armes; et c'était dans ce dessein que déjà elle avait institué autour d’elle, à l’instar de la république française, trois républiques qui étaient comme ses annexes , comme Ha avantgardes ; la république batave, la république cisalpine et la; république ligurienne. De décembre 1797 à février 1798, toujours dans le même but, elle en institua deux nouvelles : la république romaine et la république helvétique; et ce soin n’interrompit nullement les pr^aratifs de la grande lutte qu’elle méditait.

Où et comment la France voulait-elle donc attaquer le colosse britannique ?

Elle voulait marcher à lui par la voie la lus courte, aller le saisir corps à corps ans son lie , opérer une descente en Angleterre. Fm ces temps, qu’on pourrait appeler les temps héroïques de la France, et qui déjà, quoiqu’un demi-siècle à peine nous en sépare, ne nous apparaissent plus, fils dégénérés que nous sommes de pères si glorieux , qu’à travers une espece de demi-teinte fabuleuse, on était habitué à tant d’audace , on voyait s’accomplir tant de prodiges, que le trajet delà Manche parunearmée francise et son débarquement sur les côtes e la Grande-Bretagne n’ôffraient rien d’étonnant. L’exp^ition que Hoche avait tentée en décembre 1796 contre l’Irlande, et qui n’avait échoué que parce qu’une anredse tempête était venue assaillir notre escadre au moment où elle touchait aux rivages ennemis, ne prouvait-elle pas qu’on pouvait franchir le détroit à la faveur des brumes ou d’un coup de vent? Une fois le détroit franchi, unefoisdébarqués,nouscombattions, semblait-il, avec des éléments bien supérieurs à ceux que pourraient nous opposer les Anglais. On ne croyait pas que, malgré tout son p.vtriolisme, la na-

tion anglaise, qui n'a jamais eu de garde nationafe, et qui à cette époque n’avait pas même d’armée de terre , pdt , avec les seuls équipages de ses vaisseaux , ou avec de simples citoyens enrégimentés à la bâte , résister à nos admirables pha- I anges de l’Italie et du Rhin , et sur* tout aux merveilleux talents militaires du vainqueur d’Arcole et de Rivoli. Le Directoire comptait ne laisser que vingtcinq mille hommes en Italie, et ramener le surplus dans l’intérieur. De même pour la grande armée d'Allemagne : il n'en laisserait au delà du Rhin qu'une division capable d’imposer à l'Empire pendant le congrès de Rastadt, et il en ferait refluer tout le reste vers l’Océan.

Dès les premiers jours de 1798 ces mesures s’exécutèrent , et toutes les autres troupes disponibles reçurent la même direction. En même temps , une extrême activité régnait dans la marine ; des ordres étaient donnés pour réunir de nombreuses flottilles, et les généraux du génie couraientde Nantes à Amsterdam pour choisir les meilleurs points de départ. Il est vrai que la marine hollandaise , qu'on s’étaii flatté un instant de réunira la nôtre, venait d’essuyer unrude échec en vue du Texel, et qu’il n’en était rentré dans les ports de la Uollande que des débris ; il est encore vrai que la flotte espagnole, sur laquelle on comptait également , était presque tout entière bloquée dans la rade de Cadix par une escadre anglaise; mais, s’il ne fallait plus espérer le concours de la marine hollandaise , un coup de vent pouvait éloigner de Cadix l’amiral anglais, et, dès lors réunies , la marine française et la marine espagnole suffiraient pour prqtéger le transport de soixante ou quatrevingt mille hommes en Angleterre. Enfin, et c'était là une garantie de succès, un motif de sécurité nationale, Bonaparte dirigeait, surveillait, activait tous les préiiaratifs.

Après la signature du traité de Campo- Forraio, Bonaparte, chargé de représenter aussi la r^ublique a Rastadt, s’était rendu dans cette ville ; mais il n’y avait séjourné que peu de temps. Le congrès à peine ouvert, il avait laissé aux citoyens Bonnier et 'Treilbard, qu’on lui avait donnés pour collègues, le soin de poursuivre les négociations, qui sem-

blaient ne devoir pas marcher vite, et il avait volé vers la capitale de la France, où l’attendait un» réception triomphale.

Il était arrivé à Paris le 5 décembre; il avait, si l’on peut s’exprimer de la sorte, donné quelques jours à la curiosité des Parisiens, accepté avec une modestie lus ou moins feinte le tribut de leurs ommaget, montré sa sérieuse figure à deux ou trois de leurs fêtes; puis il avait paru se vouer corps et cœur à la têclie nouvelle dont la patrie lui confiait l'accomplissement. Plusieurs fois il avait visite en détail les côtes de l’Océan, et chaque fois il avait pris les plus judicieuses dispositious.

Pourtant, vers la On de février 1798, Bonaparte, au retour d!uue de ses courses le long du littoral, au moment où le monde entier fixait les yeux sur le détroit de Calais, et s'attendait à voir les vainqueurs de la coalition continentale fondre sur les lies britanniques , Bonaparte se présenta devant le Directoire, et déclara que selon lui le projet dont la France attendait la ruine de l’Angleterre était presque inexécutable.

Le projet de descente, malgré la sollicitude avec laquelle Bouaparte semblait depuis plusieurs mois en préparer l’exécution, lui souriait peu. Jeter soixante et quelques mille hommes sur les rivages de la Grande-Bretagae, marcher sur Londres , y entrer, Bonaparte ne voyait là rien d'absolument impossible. Mais, pensait-il, conquérir le pays, le conquérir et le garder était d'une impossibilité radicale. On pourrait seulement le ravager, lui enlever une partie de tes richesses, l'annuler pour quarante ou cinquante ans; encore faudrait-il sacrifier à ce denii-rteultat l’armée qu’on y aurait conduite, et, après cette espèce d’invasion barbare, s'en revenir presque seul.

Bonaparte, toutefois, ne tint pas un tel langage au Directoire. Il se contenta d’exposer que racbèvemeiit des préparatin exigeait encore un assez long délai, que d’ailleurs la bellesaison allait arriver, que pour tenter la descente on avait besoin d'être secondé par les brumes et les mauvais temps , et qu’aiiisi on devait différer au moins jusqu’à l’automne. — « Mais , dans l’intervalle, que faire donc ^ s’écrièrent d'une voix li-s cinq directeurai

LTJNIVERS.

Faul il que nous restions les bras croisés, que nous laissions aux Anglais le temps de se mettre sur leurs gardes? »

— C’était là que Bonajparte les attendait.

— « Non, leur répondit-il ; un moyen, un même moyen s’offre à tous , et d'employer utilement l'été pour la France, et de susciter à l'Angleterre des embarras qui l’empi^heront de se préparer à la lutte de riiirer prochain. > — Bonaparte alors développa un plan qu’il caressait depuis plus d'une année; un plan tout aussi audacieux que le projet de descente en Angleterre, et bien autrement gigantesque, bien autrement fertile en vastes con.séqueoces; un plan qui pour toucher aux limites du merveilleux n’en était pas moins fort logique et susceptible d'uneexécutionpresqneimmédiats.

Pendant ses campagnes d’Italie, Bonaparte s’était beaucoup occupé de la Méditerranée-, il avait beaucoup réfléchi sur l’importance de cette mer intérieure, sur le rôle que nous pourrions y jouer, ht il avait conclu que s’il nous fallait accepter des maîtres sur l’Océan, nous n’en devions pas souffrir sur ce grand lac européen. Jaloux de donner à la France l’empire de la Méditerranée , ambitieux d’en faire, suivant sa belle expression, un lac français, il s’était aussitSt mis à l’oeuvre. Il avait créé une espèce de marine dans l’Adriatique; il avait, lors du partage des États vénitiens, réservé à la France les Iles de la Gr^e , Corfou, Zante, Sainte-Maure, Cérigo, Cephalonie ; il avait noué des intrigues avec Malte , et s’était promis , pour peu qu’il en trouvât l’occasion , d’enlever cette lie à l’ordre usé qui la possédait encore, avant que les Anglais ne la lui enlevassent ; enfln, il avait souvent porté les yeux sur l'ÊGyPTE.

L’Égypte avait toujours paru à Bonaparte un point intermédiaire que la France devait occuper entre l’F.urope et l’Asie pour s’assurer le commerce du Levant ou celui de l’Inde. L’idée, cependant, de conquérir l’ÉOTpteetd’y fonder une puissante colonie Irançaise, ne s’était d’abord présentée à son esprit qu’avec tout le vague d’un rêve ; peu à peu elle avait pris une forme moins indécise; bientôt elle étaitdevenue l’objet exclusif des méditations et des études du jeune général. Durant les lentes négociations

de Campo-Formio , il avait fait venir de Milan tous les livres de la bibliolhèuue ambroisienne relatifs à l’Orient; et Ton s’aperçut, lorsqu’il les renvoya, qu’ilf étaient tous marqués ou annotés aux pages qui traitent spécialement de l’Égypte.

Ce plan de conquête et de colonisation , Bonaparte devait-il jamais être à même de le réaliser? Les circonstances lui en fourniraient-elles jamais les moyens? Il l’ignorait; en attendant, et comme pour sonder en France l'opinion publique au sujet de cette colossale entreprise, comme pour y habituer et ses compagnons d’armes et les chefs du gonvernement , il n’avait pas laissé que d’y faire , soit dans ses harangues aux uns , soit dans sa correspondance avec les autres , des allusions plus ou moins directes.

Ainsi, dès le 10 mars 1797, au quartier général de Romano, passant quelques brigades en revue : <• Soldats, avait-il dit, les couleurs françaises flottent pour la première fois sur les bords de l’Adriatique, en face et à vingt-quatre lieues de l’antique Macédoine, d’où Alexandre s’élan^ vers fOrient. Une grande destinée vous attend aussi , vous n’avez pas tout achevé. Vous châtierez ces insulaires perfides qui, étrangers aux malheurs de la guerre, prennent plaisir a en accabler le continent. >

Et encore , le 28 septembre de la même année, s’adressant aux équipages d’une petite escadre avec laquelle il envoyait Brueys s’emparer des lies grécovénitiennes : « Camarades, s’écriait-il, dès que nous aurons pacifié le continent, nous nous réunirons p vous pour conquérir la liberté des mers. Sans vous , nous ne pourrions porter la gloire du nom français que dans un petit coin du globe; avec vous nous traverserons les mers, et le drapeau national verra les régions les plus éloignées. >

Quelques semaines après, dans une lettre ou il annonrait au Directoire que les Iles Ioniennes étaient en notre puissance, et qu’il comptait mettre aussi la main sur Malte, il s’expliquait plus clairement. « De ces divers postes, «rivait-il, nous dominerons la Méditerranée, nous veillerons sur l’empire ottoman, qui croule, et nous serons en mesure ou

oogle

de le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous ferons davantage, nous rendrons presque inutile aux Anglais la domination de l’Océan. A Lille, ils noos ont contesté le cap de Bonne-Espérance ; nous pourrions nous en passer si nous occupions l’Egypte. Il nous serait facile d'étanlir là une des plus belles colonies du globe, et nous aurions la route de l'Inde. •

Un mois plus tard, lorsque Bonaparte avait vu la France nediter une vaste entreprise, et qu'il s’était entendu appeler à en être le chef, un secret espoir d’y substituer, comme plus utile et comme allant mieux au but a atteindre , celle qu’il avait conçue lui-même , était venu chatouiller son cœur. Il avait repris ses études, il avait achevé de mûrir son plan. Les archives du ministère des affaires étrangères possédaient de précieux documents sur l'Egypte , sur son importance coloniale, maritime, militaire ; il se les était fait communiquer par le citoyen Talleyrand, alors ministre, et l'un des plus obséquieux du petit cercle de courtisans qui l'entouraient depuis son retour à Paris. Tous ces documents, il les avait dévorés. Obligé plusieurs fois de visiter les ports de la Manche pour surveiller les préparatifs du projet de de descente mMite contre l’Angleterre, il avait chaque fois garni sa voiture d’ouvrages propres à te familiariser de plus en plus avec l’antique empire des Pharaons; et tandis qu’il paraissait obéir avec zèle aux vœux du Directoire, tandis qu’il paraissait dirigerai complaisamment les préparatifs de descente, .tandis qu’il était de sa personne sur les grèves numides et sous le ciel brumeux de la Batavie , sa pensée errait sur les bords féconds du Nil, son imagination l'emportaitaux splendides rivages de l'Orient. Les yeux fixés vers cet horizon fantastique, il y entrevoyait un avenir confus et immense. S'élancer à son tour vers ces régions de lumière et de gloire, où Alexandre et Mahomet avaient détruit et créé des empires, y marcher sur leurs traces, y faire retentir assez haut le nom de Bonaparte pour que les échos de l’Asie le renvoyassent à la France et à toute l’Europe, c’était pour le jeune général républicain une enivrante perspective.

Dépouillé de tout le prestige du merveilleux, et restreint à de simples proportions d’utilité, le plan que Bonaparte venait proposer au Directoire pouvait encore soutenir l’examen de la froide raison.

L’Egvpte a excité de tout temps la jalousie des peuples qui ont dominé l'univers, car elle est le centre géograplii-

3ue du vieux monde, comme llsthme e Panama est le centre de la jeune Amérique. Mais, sans parler des anciens, Bonaparte n’était pas, chez les modernes même, le premier qui eût jamais tourné ses regards vers l’Egypte, et découvert les nombreux avantages de sa possession.

Vers la fin du douzième siècle , c’està-dire lorsque les chrétiens , partis surtout des rivages de France, eurent fondé des établissements durables en Syrie, où le souvenir de la passion du Christ les avait appelés dès ta fin du siècle précédent, les rois de Jérusalem commencèrent à sentir l’importance de la conquête de l’Egypte. S'il faut en croire une vieille tradition , un indigène, du nom de Caracus, auraitrévéléà Philippe-Auguste que l’Égypte était la clef de la Syrie. Dès lors, dans le but de prévenir les attaques sans cesse renaissantes des Arabes, et de s’emparer d’un pays aussi riche et aussi fertile

aue la vallee du Nil , un grand nombre 'expéditions furent entreprises par les croisés. Toutes c«8 tentatives, il est vrai, n’aboutirent qu’a des résultats médiocres et temporaires; d’ailleurs, jusqu’au milieu du treizième siècle, jusqu'à Louis IX, elles ne tendirent qu’à l’occupation matérielle de l’Egypte, en vue de la Palestine, et non du développement de notre marine et de notre commerce. Au contraire , lorsque Louis IX se décida à prendre la croix en 1248, aux motifis pieux qui l’armèrent contre les infidèles se mêla la haute pensée politique d’assurer à la Franæ la domination delà Méditerranée, qui, perdue déjà pour les Arabes, était disputée contre nous par les Aragonais. Aussi marcha-t-il droit sur l’Égypte. Raconter ici comment il échoua n’est point de notre sujet ; seulement, pour bleu montrer quelle intention guidait le saint roi, rappelons qu’après avoir échoué contre l’Fgypte , il dirigea ses efforts sur

Tunis, oui, à bien dire, est la clef véritable de la prépondérance dans la Mediterranée. En effet, Tunis, placée juste au «entre de cette mer intérieure, domine le détroit de Sicile, lequel marque le partage des eaux à l’Orient et à l'Occident. L’Égypte a toutefois cet avantage sur Tunis , non-seulement de commander aussi la Méditerranée, mais encore de communiquer avec i’Inde; et avant Bonaparte deux hommes de génie, l’un vice-roi des Indes portugaises, l'autre simple philosophe, Albuquerque et Leibnitz , avaient , comme Louis IX d’abord, porté leur attention sur l'Égypte même.

Au quinzième siècle , l’illustre Albuquerque sentit que ses compatriotes, qui venaient de découvrir la route de l’Inde par le cap de Bonne-Espérance .

pourraient être dépouillés de ce grand commerce si l'on se servait du Nil et de la mer Rouge. Aussi, pour rendre cette voie à jamais impraticable et assurer éternellement à sa patrie le commerce de l’Inde, Albuquerque conçut , dit-on, le gigantesque projet de détourner le cours du Nil avant qu'il n'attcigiilt les cataractes de Syène , et de le jeter dans la mer Rouge. I.’entreprise n'était pas moins sensée que hardie ; mais quels bras auraient pu l’accomplir ! D’ailleurs, vaine prétention des humains à éterniser quoi que ce soit en ce monde, qui sans.cesse change et se renouvelle! si le projet d’Albuquerque eût été mis à exécution, c’est pour la Hollande , et ensuite pour r Angleterre, que les Portugais eussent travadlé.

Albuquerque mourut en 1515. Cent cinquante-cinq ans plus tard, le savant Leitmitz, dont l’espnt embrassait toutes choses, rédigea pour Louis XIV, qui voulait envahir la Hollande à propos de quelques médailles, un mémoire, modèle de raison et d’éloquence , où il lui conseillait d’allpr plutôt conquérir l’Égypte. — • Sire, disait le philosophe au monarque, ce n’est pas chez eux que vous vaincrez ces républicains ; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez toute l’Europe de leur côté. C’est en Égypte qu’il faut les frapper. Là , vous trouverez la véritable route du commerce de l’Inde , vous enlèverez ce commeice aux Hollandais , vous assure-

rez l’éternelle domination de la France dans le Levant, vous réjouirez toute la chrétienté, vous remplirez le monde d’étonuement et d’admiration, et, loin de se liguer contre vous , l’Europe entière vous applaudira. > Malheureusement, le mémoire de Leibnitz ne fut commencé qu’en 1670, et il n’était nas achevé en 1671, lorsque les armées françaises fondirent sur la Hollande; aussi pense-t-on que ce travail n’a jamais été remis ni à Louis XIV ni à ses ministres. Mais, que Louis XIV l’ait ou non connu, on est fondé à croire uece monarques plus d’une fois songe l’Égypte. Comment admettre, en effet, qu’il ait pu ignorer les avantages d'une pareille possession, avantages déjàappréciés du temps de saint Louis-, sinon par rapport à l’Inde , du moins par rapport à la Méditerranée? Mieux que toutes les expéditions qu'il a entreprises à travers l'Océan, la conquête de l’Égypte eût frayé au grand roi le chemin de l’Inde; et, une lois maître des débouchés de ces deux pays , il n’eût pas tardé a saisir la prépondérance maritime, qui était, aussi bien que la suprématie conlinentrale, l’objet de ses désirs , et qui flottait alors incertaine entre la Hollande, l’Espagne, l’Angleterre et la France. Il répugne de penser que Louis XIV, qui certes ne manquait ni de coup d’œil politique ni d’ambition, n’ait pas vu ce que nous voyons tous. Pourquoi , au lieu de disséminer ses forces maritimes sur différents points de l’univers, ne les a-t-il point concentrées sur l’Egypte ? C’est que l'Égypte , à cette époque, était sous la domination réelle de l'empire ottoman; c’est que cet empire n’en était pas encore venu à son état actuel de décadence et de faiblesse ; c’est que son alliance, ou du moins sa neutralité, nous était indispensable pour refouler l’Europe devant nous jusqu’à ce que nous eussions atteint nos frontières naturelles, et qu’une démonstration contre l'Égypte aurait eu pour conséquence de jeter la Porte dans les rangs, déjà trop nombreux, de nos ennemis. Louis XIV avait donc les mains liées.

Sous le règne de Louis XV, lorsque toutes nos colonies d'Amérique étaient en péril , on songea , comme dédommagement, à occuper l’Égypte. On y son-

fni encore quand on vit, et Joseph II, empereur d’Allemagne , et Catherine II , impératrice de Russie , menacer l’empire ottoman; mais, quoique l'empire ottoman eût cessé d'étre aussi redoutable que du temps de Louis XIV, ni le duc de Choiseul ni son successeur n’osèrent assumer sur eux la responsabilité d’une entreprise qui aurait détruit l’ancien système d’alliances avec le secours duquel nous avions si souvent contenu ou dominé l’Europe.

EnBn , depuis quelques années , le citoyen Magallon , notre consul au Caire, homme supérieur, et qui connaissait à fond l’Égypte et l’Orient, car il y avait résidé presque toute sa vie , adressait au gouvernement mémoire sur mémoire, .voit pour dénoncer les avanies que les mameluks faisaient subir au commerce français, soit pour démontrer les avantages de la vengeance à exercer contre eux.

La mauvaise délimitation qui a toujours existé, depuis la destruction de l'empire carlovingien, entre le territoire de la France et celui de l’Allemagne, a été ponr nous un embarras perpétuel , un obstacle qui s’est sans cesse opposé à notre développement au dehors ; mais dès que le traité de Campo-Formio eut tranché la question que Louis XIV n’avait pu résoudre, dès que la France révolutionnaire eut solidement conquis la frontière du Rhin , Bonaparte , s’inspirant , ou plutôt ( l’idée, en effet, avait spontanément germé dans son esprit un jour qu’il regardait la carte du monde) s’aidant des données oue lui fournissait l’histoire et des documents nombreux qu’il trouva dans nos arcliives nationales, put songer à l’Égypte et à l’Inde.

L’Égypte, exposa Bonaparte au Directoire, est la contrée la plus fertile de la terre. Jadis le grenier de Rome, elle est à présent celui de Constantinople.

Elle récolte en abondance le blé et le riz; elle produit, en outre, des légumes de toute espèce , du sucre, de l’indigo, du coton, du séné, de la casse, do natron, du lin, du chanvre ; elle nourrit de nombreux troupeaux , indépendamment de ceux du désert ; enfin, elle élève une quantité prodigieuse de volailles, que de temps immémorial on y fait éclore dans des étuves. D’autre part, l’Égypte a de merveilleux coursiers elle a des

ânes excellents, elle a surtout cet infatigable chameau, navire du désert. Il est vrai, l’Égypte manque de combustible, et n’y supplée qii'imparfaitement avec de la bouse de vache séchée au soleil; elle manque aussi d’huile, de café, de tabac : mais il semblequetout l'Orient prenne à tâche de pourvoir aux besoins des habitants de la vallée du Nil. L’É-

œsert, en effet, d’intermédiaire à que et à l’Asie. Les caravanes arrivent au Caire comme des vaisseaux sur une côte, au moment qu’on les attend le moins , et des régions les plus éloignées. Ces caravanes, composées ordinairement de plusieurs centaines et quelquefois de plusieurs milliers de chameaux, viennent, les unes des diverses parties de l’Arabie et de la Syrie, les autres des côtes de la Barbarie, d'autres de l’Abyssinie, de l’Afrique centrale , de Tangoust et des lieux qui se trouvent en communic.ation directe avec le cap de Bonne-Espéranc« et le Sénégal, et apportent dans la capitale de l'Égypte, pour les y échanger contre les marchandises de l’Europe, non -seulement du bois et du charbon, du tabac et du café, de l’huile et des fruits, mais encore des esclaves, de la poudre d’or, de l’ivoire, des plumes, de la gomme, des parfums, des aromates, des châles, et généralement toutes les productions de l’intérieur de l'Inde.

L’Inde !... Bonaparte insista spécialement sur ce point , que chez les anciens et dans le moyen âge l'Égypte avait été l’entrepôt du commerce de l’Inde avec l’Europe. Jusqu’au milieu du quinzième siècle, Jusqu’à la découverte du cap de Boune-Espérance, le commerce de l’Inde se faisait par la mer Rouge. Les marchandises étaient débarquées à Bérénice, et transportées à dos de chameau l’espace de quatre-vingts lieues, jusqu’à Thèbes ; ou bien , elles remontaient par eau de Bérénice à Cosséir, ce qui augmentait la navigation de quatrevingts lieues , mais réduisait le portage à trente. Parvenues à Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil, pour être ensuite répandues dans toute l’Europe. Telle a été la cause de la grande prospérité de Thèbes aux cent portes. Les marchandises remontaient aussi au delà de Cosséir, jusqu’à Suez, d’où on les trauspor-

L’UMVERS.

tait , à dos de chameau , jusmi'à Memphis et Péluse , c'est-à-dire l'espace de trente lieues. Du temps de Ptolémée , le canal de Suez au IVil fut ouvert. Dèslors, plus de portage pour les marchandises : elles arrivaient pareau à Baboust et à Péluse, sur les bords du Nil et de la Méditerranée.

Indépendamment du commerce de rinde , l’Êgypte, ajoutait Bonaparte , en avait un qui lui était propre. Cinquante années d’une administration française accroîtraient considérablement sa population , qui , après avoir été jadis de douze à quinze millions d'âmes, était maintenant réduite des deux tiers. L’Égv’pte offrirait à nos manufactures un débouché qui amènerait un développement immense dans toute notre industrie ; car bientôt nous serions appelés à subvenir aux besoins de toutes les tribus des déserts de l'Afrique et de l'Asie.

Ces peuplades manquaient de tout; et qu'était-ce que Saint-Domingue, qu'était-eequetoutes nos colonies, comparées à tant de vastes régions?... La France, à son tour, tirerait d'Égypte du riz , du sucre , du coton ; l’Égypte nous fournirait tous les produits ae l’Amérique , et pourrait la remplacer entièrement pour nous.

Les Français une fois affermis en Égypte , il serait impossible aux Anglais, disait encore Bonaparte, de se maintenir longtemps dans l’Inde. Des escadres construites sur les bords de la mer Rouge , approvisionnées des productions du pays, équipées et montées par nos troupes expraitionnaires , nous rendraient infailliblement maîtres de l’Inde , au moment où l’Angleterre s’y attendrait le moins. A supposer même que le commerce de la grande péninsule indienne restât , comme il l'avait été jusqu’alors, libre entre les Anglais et les Français, les premiers seraient bientôt hors d’état de soutenir la concurrence.

La possibilité de la reconstruction du canal de Suez au Nil était un problème résolu, et l’entreprise n’exigerait qu’un travail de peu d’importance ; or, par ce canal les marchandises arriveraient si rapidement et avec une telle économie de capitaux, que les Français pourraient se présenter sur les inarchés avec d’enormes avantages. Le

commerce de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance en serait infailliblement écrasé.

Ainsi, qu’on allât s’établir en Égypte, et selon Bonaparte on ruinait l'Angleterre , on dominait à jamais la Méditerranée, on consolidait ^existence de l’em-

fiire turc; ou, si cet empire devait crouer, on prenait la meilleure part de ses dépouilles. Qu’on fit donc de l’Égypte une colonie , un simple entrepôt, ou un point de départ pour fondre sur les établissements des Anglais dans l’Inde, on était certain de ramener le haut commerce dans ses voies naturelles, et , par suite, de le faire aboutir aux ports français , puisque la France est sans contredit, de tous les grands empires occidentaux, le mieux situé relativement à l’Égvpte.

L'expédition d’Égypte avait enfin aux yeux de Bonaparte tout le mérite de l’a-propos. D'après la lumineuse correspondance du convul Magallon, c'était le moment de partir. Eu activant les préparatifs et le trajet, on arriverait dans les premiers jours de l’été; on trouverait alors la récolte Gnie, et par conséquent d’abondantes provisions de bouche; on aurait de plus des vents favorables pour remonter le Nil , car ce sont les vents étésiens qui, necessant de soufGer du nord au sud pendant les mois de mai, de juin et de juillet, entraînent tous les nuages formM à l'embouchure du fleuve pour les porter à six cents lieues, vers les montagnes abyssiniennes , où il prend sa source , et où ces nuages s’agglomèrent, se précipitent en pluie pendant les mois de juillet , d'août et de septembre , et produisent le célèbre phénomène des inondations. D’un autre côté , Bonaparte soutenait qu’avant l’hiver il était impossible de débarquer en Angleterre.

L’Angleterre, d’ailleurs, était trop avertie. Au contraire, l’expédition d’Égypte, tout-à-fait imprévue, ne présenterait presque aucune diCflculté. Bonaparte n'avait besoin que de quelques mois |K>ur établir les Français au bord du Nil.

L’automne venu, il reviendrait de sa personne pour exécuter la descente en Angleterre , à laquelle il ne renonçait pas. La saison serait alors propice, t'Augieterre aurait envoyé dans I Inde une partie de scs (loties , « t l’on rencon-

12 eo Dy VjDogle

trerait bien moins d'obstacles pour aborder sur ses rivages.

Outre tous ces motifs , Bonaparte en avait de personnels. T/oisivcté de Paris lui était insupportable. D’une part , le moment, qn’il épiait, de s'élancer sur l’arène politique, ne lui semblait pas arrivé ; de l’autre, il craignait, si pendant huit ou dix mois son épée restait dans le fourreau , si pendant tout ce temps il n’ajoutait rien à sa renommée militaire, il craignait de s’user, et de descendre dans l’opinion faute de s’y élever davantage. Il aspirait donc à une auréole plus brillante encore. Les grands noms, disait-il, ne se font qu’en Orient.

On accuse le Directoire d’avoir envoyé Bonaparte en Egypte pour se débarrasser de lui. Rien de plus faux. Ce n’est pas au Directoire, c’est à Bonaparte que revient l'honneur d’avoir conçu l'idée de l'expédition. Au contraire, les cinq directeurs combattirent d’abord de toutes leurs forces le projet du jeune général. Suivant eux, on allait enlever à fa patrie trente ou quarante mille de ses plus braves soldats, et les commettre au hasard d’une bataille navale avec les Anglais ; on allait , au moment où l’Europe n’était rien moins que pacifiée, et où la création de deux nouvelles républiques excitait partout de violentes rancunes, priver la France du meilleur de ses généraux, de celui que l’Autriche redoutaitle plus; enfin, peut-être allaiton se brouiller avec la Porte en envahissant une de ses provinces, et se mettre sur les bras un ennemi de plus.

Bonaparte sut trouver réponse à tout.

— • Quoi de plus facileque de tromper les Anglais surla destination de l’entreprise, et d’échapper ainsi à leurs croisières?

L’Angleterre se croît menacée sur ses propres cfites ; c’est là qu’elle concentrera ses efforts pour empêcher une descente. Fondre sur l’Égypte, s’entendre maître, y créer une colonie, sera l’affaire de quelques mois ; et lorsque cette expédition sera terminée, lorsque j’aurai fait trembler l’Angleterre pour ses possessions de l’Inde , je reviendrai en toute hâte pour la frapper sur son territoire européen... Qu’est-ce, ajoutait Bonaparte, que quarante mille soldats sur une armée de quatre cent mille hommes ? Le sort de la république française en est-il

à dépendre d’une si faible parlie de ses forces?... L’Europe ? elle est tranquille. L’Autriche ? elle a besoin de repos, et avant qu’elle ne bouge notre mission lointaine sera accomplie. I-a Porte ? elle a depuis longtemps perdu l’Egypte parl’usurpation des mameluks; elle nous verra avec plaisir leschâtier, et nous pourrons nous entendre avec elle... Malte , disaitil encore, est le poste le plus important de la Méditerranée : j’enlèverai Malte chemin faisant, et j’en assurerai la possession à la France. »

Les discussions furent fort longues, fort vives, et c’est même en cette circonsta nce qu’eut lieu une scène à laquel le on donne d'habitude une tout autre cause que la véritable, et dans laquelle on fait à tort figurer tantôt Rewbell, tantôt Barras. Des cinq membres du Directoire , Larévellière - Lépaux se montrait le plus ardent à repousser l’expédition d'Égypte, et c’était principalement contre ses objections que Bonaparte avait à lutter. Dans un moment de dépit, Bonaparte prononça le mot de démission. — foire démission! Je suis loin de vouloir qu'on vous la donne, s’écria Larévellière avec fermeté; mais, général, ajouta-t-il en lui présentant une plume et du papier, signez-la , el f opinerai pour qu'on Caccepte. — Depuis lors, Bonaparte ne répéta plus le mot malencontreux que l’impatience lui avait arraché. D’ailleurs, vaincus par les raisons et les instances de Bonaparte , séduits par la grandeur et par les avantages commerciaux de l’entreprise bien plus qu’entraînés par le désir d’écarter un rival dangereux, décidés surtout par l’engagement que Bonaparte prenait d’être de retour dans huit ou dix mois et de tenter alors lu descente en Angleterre , Larévellière- Lépaux et ses quatre collègues consentirent enfin.

Une fois cette décision rendue, on se promit le secret de part et d’autre ; et pour qu’il fût mieux gardé , pour u’il restât entre Bonaparte et les cinq irecteurs, on ne se servit pas de lu plume des secrétaires. Merlin (de Douai), president du Directoire, écrivit l’ordre de sa main, et cet ordre même, rédigé sous forme de simple lettre, ne désignait pas la nature de l’entreprise.

L’UKIVERS.

Voici textuellement la pièce en question :

« Paris, le i5 renldsean'VI(5 mars 1798).

N Au rrroTBif BoissrARTX, grhbrsl bb cbbb BB L'sBMiB &'AnOX,BTBBBB.

" Vous troinerez d-joinln,^ géiirral, 1rs rtpéditioos des arrèlés pris par le Dircrloire execulif pour remplir le çraod objet de l'armemenl delà Méditerranée. Vous êtes chargé en chef de leur eséculion ; tous voudrez liien prendre 1rs moyens les plus prompts et les plus sûrs. Les ministres de la guerre , de la marine et des finances sont prévenus de se conformer aux instrurlions que vous leur transmettrez sur ce point important dont votre patriotisme a le secret , et dont le Directoire ne pouvait mieux confier le succès qu'a votre génie et à voire amour pour la vraie gloire.

m Ai,coé.- MBar.in (de Douai), Barbas, LARBVBLI.làRB - LbPACX , RbVBBLL , Babtuélbiat. »

Un des arrêtés que mentionnent les

Sremières lignes de la lettre qu'on vient e lire autorisait Bonaparte à embarquer une quarantaine de mille hommes et une quarantaine de généraux, hommes et généraux à son ctioix ; un autre, à emmener une centaine de savants, d'ingeiiieurs, de géographes , d’artistes, et tel nombre qu’il lui plairait d'ouvriers de toutes les professions ; un troisième mettait à sa disposition l’escadre avec laquelle Brueys évolutionnait dans la Méditerranée , plus une partie des vaisseaux qui se trouvaient à Toulon; un quatrième lui permettait de toucher à la tr^ sorerie quinze cent mille francs par décade, et de prendre trois des huit millions trouvés dans le trésor de Berne lorsque naguère nos troupes avaient envahi la Suisse pour la républicaniser.

Quant à remploi de ces sommes , quant au matériel de toute nature dont elles devaient être le prix , et à tous les autres préparatifs, Bonaparte, de même que pour la conduite à tenir, lorsqu’il aurait atteint la rive africaine , avait absolument carte blanche.

La grande latitude que le Directoire laissait à Bonaparte dans l'exercice des pouvoirs qu’il lui confiait, Bonaparte en prodta pour donner à l’expédition toute la force, toute la consistance nécessaire , et surtout pour hâter le moment du départ. Dès le 6 mars il se mit à

l’œuvre, avec cette activité ex traordinair» qu’il apportait à l’accomplissement de tous ses projets; dès le 6 il courut alternativement chez les divers ministres dont il avait besoin; il passa des hôtels de ces ministres à la trésorerie , donna partout des ordres, et revint chaque Jour vérifier par ses propres yeux s’ils étaient exécutés, afin, s'ils ne l’étaient pas, d’user de son ascendant pour en accélérer l’exécution. Un de ses premiers soins fut de former une commission , dite pour tarmement des côtes de ta Méditerranée, chargée toutefois non d’armer en effet ces côtes, mais de parcourir le littoral méditerranéen et d’y préparer tous les moyens de transport. Ces commissaires , et tout le monde avec eux en France, en Angleterre, en Europe, ignorèrent le but véritable de la tâche qmils avaient à remplir. Comme tous les ports à la fois étaient le centre d'un mouvement considérable, on supposa que les préparatifs de la Méditerranée n'étaient que la conséquence de ceux de l’Océan ; et cette supposition paraissait d’autant plus rationnelle, que les troupes expéditionnaires (^ui se réunissaient dans le golfe de Lyon s appelaient aite gauche de F armée d’Angleterre.

Par l’entremise des commissaires dont nous venons de parler, Bonaparte fit traiter en France et en Italie avec tous les capitaines de vaisseaux marchands qui montrèrent de la bonne volonté. Il se procura ainsi quatre cents navires, et fixa pour la réunion des convois et des troupes quatre ports qui devaient servir aussi de points de départ. Il arrêta que le convoi principal

fiartirait de Toulon, le second de Gênes, e troisième de Civita-Vecchia, le quatrième d’Ajaccio. En effet, sauf quelques détachements de l’armée du Rhin, les divisions de l’armée d’Italie qui rentraient en France, ou qui venaient d’envahir les Etats du pape et de proclamer la république romaine, allaient composer l’armée d’Egypte tout entière. Bonaparte, en même temps, désignait les généraux et les officiers dont il voulait être suivi ; il réunis.sait une artillerie nombreuse, et un immense approvisionnement de munitions, de fusils, de sabres, d'armes de tout" espèce ; il rassemblait

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