CHAPITRE II
Invasion de l’Ëgx’pte. — Menf. — Babylone. — .Vokoiikos. — Trallédra Cupliles avec les musiilfn.lns. — lA lente crAmmu. — Koum- Cheryk. — Maryout. — Siège d'.Alexandrie. — Assauts. — Amrou est lait orLsonnier. — Une rase lui obUent la liberté. — Mort d’Héraclius. — Prise d’Alrxsndrie. — Lettre à Omar.
— Amrou premier gouverneur de l’ÈgypIc. — FoslatL — Canal du l'rinceiles lideles. — Conf|uè!es en .Mauritanie. — Othmdn, troisième kh.ilyfc. — Aly, i)ualriérae klialyfe. —Gouverneurs de rtgypte, Alxl- Allah ben-.Syd. — Moliammeil ben Aliou-Ueker — Qays bcii Saad.
— üustuur-.Melek.
Amrou, en réponse aux lettres du kh.nlyfe, lui avait annoncé son entrée en
' Cette année a commencé le 12 lanvlcr de l'an 030 de Icre ebrèlienne.
LUMVERS.
Egypte, clluiavriitdi'mnndfi (le nouveaux rdnforts. Omar s’(itait empressé de lui envoyer Zobéyr, lils d'Aouàin, avec quatre inille hommes d’élite. •
L’armée musulmane, ainsi renforcée, traversa rapidement et sans trouver de r('sistance les nrovinees égyptiennes qui s’étendaient d‘fel-Arycli.àl’aiicieime 1/en/l Menf, faible reste de la splendide Memphis, jadis capitale de l’Euypte entière , avaitconservé avec son nom'ia prétention au même titre; quoique la véritable capitale fdt Alexandrie, ville entièrement grecque , de population , de mœurs et d’affections. Menf, pres(iue entièrement peuplée d’Égyptiens natifs, avait vu avec regret son orgueilleuse rivale lui enlever successivement , non-seulement son influence politique et ses droits anciennement acquis , mais encore les dépouilles de ses plus beaux monuments : les marbres et les ornements dont étaient revêtus les édifices des Pharaons, les obélisques, les colonnes des palais et des temples, étaient arrachés, démolis avec violence et transportés à A lexandrie, pour embellir la ville favorite, la ville impériale. Aussi Menf se regardait comme une esclave, ou plutôt comme une reine injustement dépouillée, forcée de subir le joug et d’abandonner désormais à la ville sa sœur le trône où elle avait régné pendant tant de siècles. Une violente haine divisait les populations de ces deux villes, et cette haine fut encore envenimée par les querelles religieuses.
I,es Memphites étaient jacobites , les Alexandrins melchites, comme les habitants de Constantinople.
C’était de cette dernière ville qu’était venu le gouverneur d’Alexandrie, patrice delaconrimpériale.nomméparnéraclius prefet de toute l’Egypte inférieure; l’Égynte du milieu , Menf et la forteresse de Babvlone étaient sous les ordres d’un autre préfet, Mokonkos (1), Grec d’origine, mais né en Égypte, et que ses relations de famille et ses affections unissaient à la cause des Cophtes opprimés.
L’apparition d’Amrou fournissait l’occasion d'une scission entière avec Alexandrie et son gouvernement. Celte occasion fut saisie avec empressement.
Mokoukos avait déjà eu quelques cor-
(I) Kl-Makyn le nomme aussi Êl-Maqmiqas , et lui lionne le titre de roi ou de vi(x*.roi.
respondancesavec Mahomet (1) : depuis, il parait qu’il les avait continuées à> la cour des khalyfes. Les musulmans lui parurent, non des ennemis, mais des alliés, des libérateurs, qu’il fallait accueillir et non combattre.
En conséquence, dès qu’il villes musulmans répandus autour de la ville s'apprêter a en faire le siège, il assembla les principaux de la nation cophte , et se réunit a eux |iour faire un traité avec Amrou (2).
Parce traité les Cophtes promettaient aux musulmans une soumission entière.
De son côté, Amrou leur assurait la liberté religieuse, la sûreté personnelle, l’inviolabilité des propriétés, une justice exacte et impartiale pour tous; avantages dont les empereurs grecs avaient depuis longtemps dépouillé les habitants de l'Égvpte. Amrou rempla(;a les vexations arbitraires et exorbitantes des préposés impériaux par la redevance fixe et annuelle d’un tribut modéré ; il y ajouta seulement pour chaque habitant de l’Égypte l'obligation de loger et de nourrir pendant trois jours tout voyageur musulman.
Ces conditions parurent si favorables à toutes les populations des provinces, qu’elles se hâtèrent d'adhérer au traité, et de réclamer la protection des armées de l’islamisme, en acquittant d’avance le tribut qui avait été imposé.
L’unique redevance était (l'un r/ynar(3) par tête. Les historiens arabes nous apprennent qu’en peu de jours douze millions de dynars turent versés; ce qui porte le revenu total à 180 millions environ de notre monnaie, et nous fait connaître d’une manière, précise quelle était la population de l'Égypte à cette époque.
Cependant une partie de cette population refusa de se soumettre aux musulmans; elle était, il esterai, peu considérable, car elle ne se composait que des Grecs et des agents du gouvernement impérial. Des que l’acte de soumission des Cophtes leur fut connu , ils compri-
(1) Il lui .avait envov(; on préiciil plusieurs jeune* esclaves é^yptiôiines, donl Tune, Martjnti, fui admise a»*i lit du Prophele.
(2) L'an I» de riifj»irc (CJO de rérc ebrétienne).
(3) Environ quinze Troncs de notre monnaie. Le mol dy/kxr est dérivé du mut latin denarius.
EGYPTE MODERNE
reiUDien que leurndliésion ne serait pas acceptée : alors, saisis de crainte à l'aspect des troupes victorieuses d’Amrou, ils cherchèrent leur salut dans la fuite, et se réfugièrent soit à Alexand rie, soit dans la forteresse de Babylone, située sur la rive droite du Nil et au nord-est de Menf, dont elle était séparée par le fleuve.
Babylone était uneancienne forteresse, bâtie, dit-on, par les rois de Perse lorsqu’ils avaient été maîtres de l’itgyple.
Elle tirait son nom d'une garnison de Babyloniens qui y avait été alors placée.
Assise sur l’une des croupes du mont Moqattam, elle commandait le fleuve par ses fortifications , et sa garnison nombreuse servait à contenir le pays.
Cependant elle lit peu de résistance.
Amrou n’y trouva presque que ceux des Grecs fuyards qui n’avaient pu se jeter sur la route d’Alexandrie.
Mokoukos avait facilité à Amrou les moyens de s’en emparer presque sans coup férir. Voulant éviter une effusion de sang inutile et une défense qui ne pouvait avoir aucun succès, Mokoukos, en sa qualité de préfet, avait donné l’ordre à la garnison d’évacuer presque entièrement la citadelle et de se retrancher dans l’îlede Raoudah, qui, par son étendue et son isolement au milieu des deux branches du fleuve, semblait devoir leur assurer un camp plus propre a une longue défense.
Les musulmans, après avoir pris possession de la forteresse presque vide, se jetèrent de tous les côtés dans l’île de Raoudah; lesGrecsdela garnison furent facilement cernés et faits prisonniers.
Maître de Menf, de Babylone et de la partie la plus considérable de l’Égypte, Amrou songea à attaquer Alexandrie.
Cette ville, bien fortifiée et remplie d’une nombreuse garnison, avait vu s’accroître le nombre de ses défenseurs par les Grecs qui de toute l’Égypte étaient accourus s’y réfugier.
Attaquable par le côté de terre seulement, ses communications avec la capitale de l’empire grec étaient facilitées par sa position maritime, qui la mettait à portée de recevoir sans obstacle tous les secours qu’Héraclius aurait voulu lui envoyer. Sa prise était donc importante; sans sa possession.
celle de l’Égypte elle-môme ne pouvait être que précaire et mal assurée.
Amrou ordonna le départ de son armée. Ici se place une anecdote singulière, qui pourrait paraître romanesque et controuvee, si une ville entière, existant encore de nos jours, n’était le monument irrécusable de la véracité des écrivains orientaux qui nous ont transmis celte hi.storiette.
Au moment où, pour exécuter les ordres d’Amrou , on abattait toutes les tentes du camp placé entre le bord du Nil et la forteresse de Babylone, on vint rendre compte au général qu’une paire de colombes avait fait son nid sur le sommet de sa tente et que les petits paraissaient sur le point d'éclore. On demanda ses ordres pour abattre la tente et renverser le nid. « A Dieu ne « plaise, s’écria Amrou, qu’un musul- • rnaii refuse sa protection à aucun être « vivant, créature du Dieu très-haut, « qui se sera placée avec sécurité sous « 1 ombre de son hospitalité : d’ailleurs « nous sommes encore dans le mois de « Moharrem, et dans ce mois sacré la « religion nous interdit tout acte de vio- « lence (1) ; qu’on respecte ces oiseaux « devenus mes hôtes, et qu’on laisse ma I tente sur pied jusqu’à mon retour d’A- <1 lexandrie. •
La tente resta debout : au lieu d’être abattue, elle fut affermie contre tout accident; les oiseaux protégés élevèrent sans trouble leur naissante couvée, et nous ne tarderons pas à voir comment c.et incident, si simple et si peu important en apparence, fut l’origine de la fondation d'une grande ville.
En se portant sur Alexandrie le long de la branche du Nil (3), les troupes d’Amrou ne trouvèrent quelque résistance que dans deux petites villes , où
( I ) Le moi» de ^foharreJn est le nremier de l'année tmisuimaac; son num signtlle sacre ^ dffendu , interdit , parc»- ipie la Ruerre et tout acte (le violence sont interdits pendant ce moU aux musulmans. Otle interdiction, qui s’étend !k plusieurs autr(.fs mois, est un des moyens quVmpIoya Mahomet pour forcer a quelques périodes de trêve et de tranquillité les trilms arabes enclore en proie a de.>* haines sanRtiinnires et à des Ruerre» intestines. C’est par le môme motif que notre moyen âge avait établi ses trêves de Dirn.
( i ) Maintenant la branche de Rosette. Autrefolselle portail le.s iioms(r.if^a//ioj/>(einonctde t'iuvius Canapiau.
LUNIVEUS.
s’était jetée la grande masse des Grecs fugitifs (levant lui. Ces deux plaœs, qu’ils avaient fortifiées à la liéte, étaient (Mlles de Kouin-Cheryk (I) et de Maryout (2) : cette dernicre était à l’occident d’Alexandrie et assurait ses communications avec les provinces grecques de la Mauritanie.
Koum-Clicrvk et Maryout furent emportées de vive force, et l’année musulmane arriva sous les murs d’Alexandrie : Amruu en forma aussitôt le siège; il était d’autant plus impatient de s’en rendre maître, qu’il venait d'aprendre qu’une peste furieuse, désoint la Syrie, y avait emporté vingtciii(| mille musulmans et parmi eux les plus illustres générau.x de fislamisme, tels que Serdjyl, son compagnon de gloire, à liamléA, et a Djaynah, Yezyd, Kl-Fadlct Abou-Obeydahsous les ordres duquel il avait combattu en Syrie.
Cependant, malgré tous les efforts d’Anirou, le siège d’Alexandrie traînait en longueur, et durait déjà depuis plusieurs mois sans succès ; les guerriers arabes, redoutables comme la foudre au milieu des plaines et dans les combats corps a corps , se heurtaient en vain contre des murailles solidement fortifiées, et défendues par des machines de guerre qui leur étaient inconnues (3).
L’an I!) de l’hégire (4 ) s’était déjà en partie écoulé dans des attaques sans re- ^sultats; enfin, Amrou ordonna un nouvel assaut qu’il voulut commander en personne. Il réussit d’abord à pénétrer
( I ) Position asser forte sur la rive gauche de la branctie de Rosette, dans une pre^u'ile resserrce entre le Nil et l’einboucliure du (îaiial iiuinmê aulrcfois Lycus Canalia , aupetc depuis Khahjg ét-.yss‘irah ou canal de Ilahirfjh, l.’arinw Irancaise y campa le 27 lueai.sidor an VI . (ISJiiillef I7DH ).
t2| L’ancienne MareoUs : elle avait donné son nuin au lacijui ceign,iit au sud-ouest les remj)arls d'Alexandrie. Ce lac était entièreincnl desiK^he a l’arrivée des Français ; mais il se remplit de nouveau en iseu, lûrs(jue l'exp<''ilitiun anglaise, en coupant la digue du canal d’Alexandrie, eut fait Inonder par les eaux de la mer une partie considéralde de celle province.
(3) Ces machines étalent des espèces de ba- U.vii*s sur un grand modèle ; les bisluriens aralies leur donnent le nom de MatiyttHyg, forme protiablement de l’altération du mot grec pri^^avixè, et dont nosldstorieiis des croisades ont fait notre mot de Manyonneaux .
(4) Cette année a commencé le dimanche 3 janvier de l’an Ciu de l'ére ebrétienoe.
à la tête de ses troupes dans l’intérieur de la ville; mais bientôt les Grecs, réunissant leurs efforts, repoussèrent les assaillants, et Amrou resla entre leurs malus avec Mousiemeh ben- Mokliallad , son lieutenant, et Ouerdân, son affranchi.
Le patrice, gouverneur d’Alexandrie, les fit venir devant lui : « Vous êtes mes « prisonniers , leur dit-il , apprenez- < moi ce que vous voulez de nous , et ■ pour quel motif vous nous faites la « guerre.’ «—Amrou lui répondit: « Nous « voulons, ou vous convertir à l’isla- « misine, notre religion , ou vous sou- « mettre a nous payer tribut; et nous « ne cesserons le combat que quand les « ordres de Dieu auront reçu leur en- " tière exécution. »
Les Grecs ignoraient quels étaient leurs prisonniers; mais l'assurance intrépide , la fierté . le ton imposant et décisif d’ Amrou leur révélèrent quelle était l’importance de la prise qu’ils avaient faite.
Le patrice , se tournant vers ses soldats, leur dit en grec : « Cet homme ne « peut être qu’un des principaux chefs « des musuhnans; qu'un lui coupe la « tête. «
Mais Ouerdân connaissait la langue gre(X]ue : il avait entendu et compris les ordres du patrice; aussitôt, tirant Ainrouavec rudesse, il lui donna un violent coup de poing; « Qu’est-ce, s’é- « cria-t-il , et que signifient ces paroles ? « toi , l’un des moindres de notre ar- > niée , tu oses expliquer les intentions « de tes chefs ! tais-toi , et laisse parier •> ceux qui sont au-dessus de toi. «
Cet acte d'un mépris simulé en imposa au patrice, qui, changeant d'opinion sur le rang présumé d’Ainrou, révoqua son ordre de mort.
Alors Mousiemeh prit la parole :
« Notre général , dit-il , est prêt à se re- « tirer; mais il voudrait établir une « conférence entre les principaux de « chaque armée, pour régler les condi- « lions de son départ ; renvoyez-nous « vers lui ; nous lui ferons connaître « votre humanité à notre égard, et •I celle considération n’influera pas peu « sur la détermination qu'il va prendre. *
Le patrice se laissa persuader : il rendit ta liberté à Amrou et à ses coin-
J üy XjtJUglc
EGYPTE MODERNE
pa^nons (1). Echappé comme par miracle à un danger si imminent , Araruu de retour au milieu de ses soldats pressa le siège avec une vigueur nouvelle.
De leur côté les assiégés continuaient leur défense; mais, sourd à leurs instantes prières, Héraclius n’envoyait ni vaisseaux ni renforts à leur secours.
Bientôt ils apprirent la mort de ce faible prince et les troubles dont elle fut suivie à Constantinople-, la lâcheté u’Héraclius avait montrée en abanonnant la Syrie et l’Égypte, les plus belles provinces de l’empire, à l’invasion musulmane, lui était devenue fatale :
mécontents d’abord, puis indignés de ces pertes , les patrices et les principaux de sa cour conspirèrent contre Héraclius, qui mourut en proie au chagrin, au moment où il allait être dépouillé de la pourpre impériale.
Constantinople fut alors en proie aux dissensions civiles et aux combats sanglants des divers prétendants àTeinpirè; le fils d’Héraclius, Coiistantiii-Héraclius, qui, sous le nom d’iléraclius II, ou de Constantin 111, succéda à son père, avait péri après un régné de cent jours seulement, empoisonné par sa belle-mère Martine et par le patriarche de Constantinople, Pyrrhus. Il avait été remplacé par Héraclébiias fils de Martine, puis, quelques mois après, par Constans II, iils de Constantinlléraclius. On voyait à Constantinople trois empereurs à la fois, associés à t’empire par un accord monstrueux , mis dans uue position mutuellement hostile, et chacun d’eux prêt à faire des cadavres de ses collègues les marches sanglantes du trône où il était impatient d’être seul assis (2).
Ces nouvelles abattirent le courage des Alexandrins , et leur tirent compren-
(I> El‘iVakffn rapporte qifen reloarmnt au camp dcft musulmans., Mou-slemah disait à son gênerai : « O Atnrou, c'est le coup de poing « do Ouprdiln qui a sauvé ta téU'. •
(2) Après la mort violente de son frère consanguin Constantin-Héraclius, Héracléonas futd’a- Fiord seul empereur sous la tutelle de sa mère, l'impératrice Martine; bientôt une émeute le contraignit d'associer a l'empire son frère David, surnommé TU>ère, et son neveu Constans 11 , (ils de ConstaoUn-Héraclius. Las de cette triple tyrannie , le séuat Ht arrêter iléroélcona-s el Martine : on coupa le nez au Iils et la langue a la uiere; puis ils Imireut leurs jours en exil.
2« Licraison. (Éovpte MonERX
dre qu’ils n'avaient plus aucun secours à espérer de Constantinople ; dès lors, désespérant de leur salut par la voie des armes, une partie se réfugia sur les vaisseaux et gagna la haute mer ; le reste des Grecs recourut à une négociation avec les musulmans et leur offrit la reddifioD de la ville.
Ainsi finit ce long et mémorable siège qui avait duré près de quatorze mois entiers, et qui avait coûté la vie à plus de vingt-trois mille musulmans.
Amrou êbn-él-Aâs.fit son entrée dans Alexandrie le premier vendredi du mois de Moharrem de l’an 20 (1) de I ’hégire (22 décembre de l'anCdO del’ère-chrétienne), au moment même de la prière solennelle
3u’il vint faire publiquement, au milieu e scs soldats , sur la grande place de la ville , consacrant par cet acte religieux sa nouvelle victoire et l’achèvement complet de la soumission de l’Égypte à l’islamisme.
Amrou fut émerveillé de sa conquête:
il écrivit au khalyfe la lettre suivante : « De la part A' Amrou ébn-él-Aàs, « au khalyfe Omar ébn él-KhetUlb, « que le Dieu très-haut lui accorde son c salut et ses faveurs les plus insignes I • a J’ai conquis la Ville de l’Occident, « et je ne pourrais énumérer tout ce « que renferme son enceinte. »
« Elle contient quatre mille bains et « douze mille vendeurs de légumes «verts, quatre mille Juifs payant le «tribut, quatre mille musiciens et ba- « Indins , etc. »
Pendant son court séjour à Alexandrie , jaloux de se concilier l’affection des nouveaux sujets qu'il venait d’acquérir à l’empire des khalyfes , Amrou se plaisait à les accueillir avec bonté; lui-même recevait leurs réclamations et faisait droit à leurs demandes. '
Cette habitude bienveillante, en lui faisant des amis de tous ceux qui l’approchaient, a été la première cause d’une perte irréparable pour le monde littéraire , et dont le reproche non mérité a plus d’une fois cherché à entacher la réputation du conquérant de l’Égypte ; je veux parler de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie.
Cette bibliothèque, renfermée dans
(I) O'Ile.'inow (le l'hi^Kire a commencé le Jeudi 'il décrintiru de l'an 6IU de l’ere ebréUenne.
IS
un des palais gui avoisinaient le port , avait échappé à la connaissance des musulmans, soit gue son asile leur fût resté ignoré, soit que ne devinant pas le prix inestimable des trésors scientiSues qu'elle recélait, ils n'eussent vu ans ces précieux manuscrits que des rouleaux de parchemin ou de papyrus, dont la valeur matérielle leur semblait trop modique pour s'en occuper.
Mais , parmi les habitants d’Alexandrie qui étaient si bien accueillis par Amrou, se trouvait un savant grec nommé Jean le Grammairien, sectateur de ta secte jacobite et destitué par les persécuteurs. Depuis sa disgrâce , livré uniquement à l'étude , il avait été un des hâtes les plus assidus de la célèbre bibliothèque ; croyant que ce riche dépôt, qui venaitde changer de maître, ne tarderait pas à être dispersé , il voulut au moins en obtenir sa part; prolitant donc de la bienveillance particulière que lui témoignait Amrou, qui semblait se laire à ses conversations, il se hasarda lui demander le don de quelques-uns de ces livres philosophiques, qu'il craignait tant de voir bientôt enlevés à ses doctes travaux.
Amrou accordait d’abord cette demande sans hésiter; mais Jean le Grammairien dans sa reconnaissance ayant insisté maladroitement sur l’extrême rareté de ces manuscrits antiques et sur leur valeur inappréciable , Amrou réfléchissant sur ces éclaircissements , craignit d'avoir outre-passé ses pouvoirs en accordant la demande du savant. « J’en « référerai au khalyfe, » lui dit-il; et, en effet , il en écrivit sur-le-champ à Omar, lui demandant ses ordres pour la bibliothèque entière.
La réponse du khalyfe ne se fit pas attendre. « Si les livres, écrivait-il, ne < contiennent que ce qui est dans lu U- « vre de Dieu (le Koran), il nous suffit et « ces livre.s sont inutiles : s’ils contien- « neiit quelque chose de contraire au « saint livre, ils sont pernicieux : dans « le.s deux cas, brûle-les. •
Amrou ne put qu’obéir : les livres de la bibliothèque , rassemblés avec tant de soins depuis tant de siècles, servirent pendant .six mois à chauffer les bains d'Alexandrie.
Les lettres du khalyfe à Amrou con-
tenaient aussi des félicitations sur rhenreux succès de ses armes, et sa nomination comme premier gouverneur de l’Egypte conquise.
Désirant organiser son nouveau gouvernement, Amrou, après avoir laissé dans Alexandrie une garnison suffisante, donna l’ordre au reste de ses troupes de quitter le camp de cette ville pour venir occuper l’Égypte intérieure. « Où irons- « nous placer notre nouveau camp ?» se demandaient les soldats les uns aux autres ; — « A la tente du général ! » s’écriat-on de toutes parts, et l’armée vint en effet camper aux bords du Nil où Amrou avait ordonné de laisser sa tente plantée. Les soldats construisirent autour de cette tente, devenue leur centre de réunion, des cabanes temporaires, qui se changèrent bientôt en nabitations plus solides et permanentes ; les chefs y firent construire des maisons spacieuses, les énéraux des palais. Cette agglomération e constructions devint bientôt une ville considérable, ville militaire, toute musulmane, qu’on nomma Foslalt pour conserver la mémoire de l'événement, si
fteu remarquable d’ailleurs, qui avait été a première origiive de sa fondation (I).
Amrou êbn él-Aâs résolut de faire de sa nouvelle ville la capitale de l’Égypte ; ainsi , tout en conservant son nom de Fostatt, elle prit en même temps ia dénomination AeMesr, titre affecte aux capitales de l’Égypte (2), et que J/en/'avait conservé jusqu’alors, malgré la concurrence d’Alexandrie.
Fostatt fut ceinte de remparts : Amrou y établit sa résidence , y forma divers etablissements et se livra tout entier à l’organisation de la vaste province dont le gouvernement lui avait été confié par le khalyfe.
L’impôt personnel, impôt unique, avait été déterminé d'une manière fixe par les stipulations du traité de soumission conclu avec lui par les Cophtes; quelques redevances peu consiaérables y furent ajoutées sur les propriétés territoriales,
(I) Dans la langue arabe le mot Fottatt algnilie Untf.
(2) Le nom de OQ Maur est le nom de l’ÊK>'p!e elle-îTu'mc, et dérive de fils
de rt petiHils de Noé» Il est à remarquer
(]uVn Orient le même nom désigne les pays et leurs capit.iles : ainsi le nom de Châm dé^oe <i^a!emcnt Üainas et la Syrie entière, etc.
EOIFTO
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: ''pci.ii * .» . a ] un', iî rn«-; •
r»al O»* I4 Ipl.i V.d,'jôa*
ÉGYPTE MODERNE. 19
en faveur des villes saintes de la Mekke et de Médine, et pour subvenir à quelques frais d’administration locale. L’Égypte entière fut divisée en arrondissements provinciaux, dont chacun eut ses chefs et ses administrateurs séparés, pris parmi les Cophtes eux-mêmes et recevant leurs ordres directement de lui. Les terres qui avaient appartenu au gouvernement impérial de Constantinople, ainsi qu’aux Grecs qui avaient abandonné PÉgypte, ou qui avaient été tués dans la guerre contre les musulmans, furent déclarées domaines du nouveau gouvernement; ou réparties, à titre de fiefs et de récompenses, aux principaux ofüciers de l’armée. Tous ces domaines furent affermés à des cultivateurs cophtes, et les droits respectifs des nouveaux propriétaires ou usufruitiers et des fermiers exploitants, déterminés par des règlements précis et invariables. La population agricole connut ainsi , sous les musulmans , une sécurité et une aisance qui remplacèrent les vexations tyranniques et les avanies arbitraires des agents chrétiens du fisc de Constantinople; en effet, l’Égypte avait vu peu à peu disparaître devant la cupidité vénale de ces agents les bases de l’ancienne administration établies par la sagesse des antiques rois égyptiens, conservées soigneusement par les Ptolémées et par les premiers gouverneurs institués sous, les Césars.
Les nilomètres A' ÉUphanUne , de Kimtos , à'Erment (Hermonthis), d'È- Utnya (I) et de Me%f avaient cessé d’être les régulateurs des redevances annuelles; ce cadastre toujours ouvert à la consultation des administrés ne pouvait que déplaire à des administrateurs qui ne voulaient pas de contrdie. Ces monuments, abandonnés aux ravagesdu temps, étaient depuis longtemps en ruine; Amrou oraonna leur réparation , et les établit de nouveau comme bases fondamentales de l’évaluation du revenu des terres et de la proportion de leurs redevances annuelles. Ne trouvant pas même suffisant le nombre des nilomètres qui existaient encore , il ordonna qu’on en construisit en divers autres points de l’Égypte (2). Les crues proportionnelles du Nil purent ainsi être constatées, dans
(I) Maiotenant rn copbte t-Kkôhhi.
(3; Voyez la planche n* 1&.
toute la longueur de la vallée d’Égypte.
L’année qui suivit celle de la conquête, le Nil annonçait une crue favorable; mais les eaux étaient encore loin d’atteindre les seize coudées, premier terme de fertilitéetd'abondance. Les Coplitcs vinrent trouverAmrou(l) et lui dirent : « Prince,
« il est pour notre Nil une loi établie par « l’usage ; on doit s’y conformer, pour « que ses eaux parviennent au degré né- « cessaire à l'irrigation des terres et à
• leur fécondation. » — « Quelle est cette
< loi? «dit Amrou : ils répondirent :« Le*
■ treizièmejourdu moiscophtefaounéA « (7 juin) nous cherchons une jeune et <■ belle vierge ; nous l'enlevons de force « à ses parents, nous la parons riche-
• ment des atours d'une fiancée, et nous « la précipitons dans le Nil, au lieu con- « sacré pour cette cérémonie. • — « Ce « sacrifice, leur répondit Amrou, ne peqt « plus avoir lieu sous l’islamisme. »
Cependant les mois de Baounéh, d’Abyb , de Mesory , de Tout, se passèrent, et le Nil restait stationnaire dans sa crue; l’effroi se répandit dans toute l’É^pte, et les habitants se préparaient déjà à abandonner leur patrie, qu’ils regardaient comme désormais vouée à la stérilité. Lorsque Amrou rendit compte de ces événements au khalyfe Omar, celui-ci lui envoya un billet en lui ordonnant de le jeter dans le fleuve. Amrou ouvrit ce bdlet et en prit lecture; il contenait ces mots adressés au Nil :
> Au nom du Dieu clément et miséri-
< cordieux, de la part d’Omar fils de
< Khattab au Nil béni de l’Égypte.
« Si ton cours n’a jusqu’à présent dé-
■ pendu que de ta propre volonté , sus-
< pends-le; mais, s^il a dépendu des or- « ares du Dieu très-haut, nous supplions € ce Dieu de lui donner sa crue oom- > plète. >
Amrou jeta dans le fleuve le billet, selon l’ordre du khalyfe , la veille de la fête de la Croix (2), c’est-àAlire le seizième jour du mois de Tout (S), et, s’il faut en
(I) IfarreUondsJBm-y^Vdv.doatlepauède un très-beau mauDScrU , rapporté dénote : J’ai traduit t(■xt1MllemelIl son intéreauDI rèdt.
(3) £yd ii-Satyb.
(3) l.a tète de la Croix est te u septembre dans 1rs trois premières années du cyele inlrrralalre des Coplites, et le 15 septembre (tans la quatrième ann(è de ce cycle. O Jour P.3.SSC pour être le dernier de la crue du Nil.
LUNIVERS.
croire les historiens orientaux qui racontent cet événement, dès la même nuit le Nil monta à la hauteur de seize coudées. Ce qui est certain, c’est que les registres du niloniètre, que j’ai vus, portent en cette année la crue totale à dixsept coudées et trois quarts.
Le peuple d’Égypte, rassuré par cet heureux événement, crut le devoir aux mérites du khalyfe , et il abolit avec joie l'horrible usage, reste de l’ancien culte égyptien pour te dieu Nil, qui s’était •conservé jusqu’alors , malgré l’introdaction du christianisme.
Depuis , la victime humaine fut remplacée par une masse de terre, grossièrement modelée en forme de statue, et qui, de nos jours encore, est précipitée chaque année dans le Nil, aux acclamations générales, lorsque l’ouverture de la digue du canal se fait en cérémonie.
Cette statue informe porte encore à présent le nom de VArousséh ( la fiancée J, comme pour rappeler d’dge en âge la barbarie de l’ancien culte et l’humanité du vainqueur musulman qui l’abolit.
Après toutes ces améliorations de l’administration intérieure, le gouverneur de l’Égypte porta ses regards sur celle de la justice, jusqu’alors soumise aux décisions arbitraires des agents financiers ou militaires du gouvernement grec. Amrou créa des tribunaux réguliers, permanents et spèciaux, composes de personnages intégrés, indépendants, éclairés, jouissant de l’estime et de la considération générale : c’est à Amrou que remonte la première institution de ces divans choisis dans l’élite de la population, garants de l’équité des qàdÿs et recevant les appels des premiers jugements, pour les confirmer , ou les réformer dans les cas de décisions iniques.
Les arrêts même des juges arabes n’avaient force et pouvoir qu’,à l’égard des musulmans faisant partie de l’armée d’occupation (1); toutes les fois que dans un procès un des aneiens habitants se trouvait être l’une des parties, les autorités ccpbtcs avaient le droit d’intervenir, et les plaideurs étaient jugés par leurs pairs en religion et en nationalité.
(I) Le chof des Jukps ou des q;ldys porle encore a présent lo litre de qdd>j4-askerf dunt nos voya^ifurs ont fait celui de cadilctqui^t et quisi^iiilic proprement de t'armée.
Un acte de justice éclatante acheva de gagner à Amrou le coeur de ses nouveaux sujets. Au milieu des persécutions religieuses auxquelles Héraclius avait consacré toute sou énergie, le patriardie cophte Ben-yamin (Benjamin) avait courageusement conservé intacte sa croyance, sans avoir jamais eu la faiblesse de la modifier, suivant les vacillations que subissaient, au gré des divers partis dominants, les opinions théologiques de la cour de Constantinople. Il était de la secte jacobite, dont il n'abandonna aucun des dogmes; l’intolérance des Melchites tout-puissants ne mbnqua pas de le choisir comme sa principale victime. Ben-Yaminfutdépossédéde son trône patriarcal , sa liberté et sa vie furent menacées, et il ne parvint à conserver l’ime et l’autre que par une prompte fuite. Il vécut ainsi ignoré dans les divers asiles que lui offrirent les monastères des déserts : Héraclius l'avait remplacé dans son siège par u . homme tout dévoué aux opinions que la cour favorisait. L’Égypte entière était séparée en deux communions, en deux églises, divisées entre elles par les haines les plus implacables; à la tête de l’église melcliite était le patriarche nouveau , n’ayant à sa suite que quelques prêtres courtisans et un petit nombre de partisans plus attachés par crainte que par persuasion ; l’églisejacobite, au contraire, se composait de l’immenseaiigjorité de la population, traitant (l'i/Urus le patriarche et les prêtres imposés par l’empereur , et elle ne reconnaissait pour véritable chef religieux que Ben-Yamin, le patriarche, fugitif depuis treizeans, que rappelaient les vœux unanimes. Ces vœux prirent une expression publique, lor.vque la ruine du pouvoir impérial en Égypte en eut permis la libre manifestation. Amrou écouta les suppliques qui lui furent adressées , chassa l’usurpateur à son tour, et rappela Ben-Yamin de son long exil; par un acte authentique il le rétablit dans les fonctions de patriarche.
Amrou ne borna pas 5 cette réliabilitation si équitable la protection qu’il accorda à la religion des Cophtes : il leur ouvrit l'entrée de sa ville musulmane et leur permit d’habiter Éostatt et d’y construire des églises au milieu des soldats musulmans. L’islamisme lui-même inan-
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ÉGYPTE MODERNE
quait pourtant encore à Fostatt d'un temple et d'un lieu consacré , digne de la religion des conquérants. De simples oratoires y avaient été provisoirement établis. Les prières communes et les prédications se faisaient sous la voûte du ciel dans la place publique.
Amrou résolut de faire bâtir dans sa nouvelle capitale une mosquée magnifique (f ), à Vimitation de celle de la Mekke. Ce dessein ne tarda pas à être exécuté; le lieu choisi pour la construction du nouveau temple fut, suivant les auteurs arabes , l’emplacement d'un ancien Pyrée consacré par les Perses, autrefois maîtres de l'Egypte, à leur culte du feu, et totalement ruiné depuis l'époque d'Alexandre et des Ptolémées (2). Les monuments de Menf, déjà ruinés et dépouillés par les empereurs romains et grecs , le furent de nouveau et fournirent à la mosquée d’Ainruii ses belles colonnades de granit et de porphyre et les plaques de marbre blanc revêtant les parois , sur lesquelles les hi.storiens arabes nous assurent que le Koran entier fut gravé en lettres d’or.
Mais une entreprise bien autrement importante ne tarda pas à réclamer tous les soins d’Amrou.
Une disette vint désoler le territoire de Médine, et le khalyfe écrivit à Amrou pour obtenir de lui tous les secours en blés et autres vivres que pourrait fournir l'Égypte.
Amrou se bâta de réunir totit le froment que lui avaient livré les payements d'impôts en nature; il en chargea (les chameaux, qu'il expédia par une caravane si considérable, que, s’il fallait en croire les historiens arabes., le premier chameau de la ble entrait à Médine, lorsque le dernier n’avait pas encore (juitté Fostatt.
Pour subvenir d’avance à des conjonctures semblables. Omar envoya alors à Amrou l’ordre de creuser un canal, qui partant de Fostatt, traverserait le désert, et, aboutissant àQoIzoum, porterait chaque année jusqu’à ce port les approvisionnements de blés destinés à Mé-
( 1) Cette mosquée exlale encore , mais elle est rainée presque entièrement. Voyez lapUnclie l" de ra volume.
(2) Les ruines de cet ancien temple sont dilsianéeâ par les Arabes sous le nom de A'citr-élchami ( le château des Hambeauil.
dine; le trajet de Qolzoum a la côte arabique voisine de Médine se ferait par mer.
Amrou mit le plus grand zèle a exécuter les ordres du khalyfe : le canal fut creusé avec unecéléritéextraordinaire; on le nomma Khahjg émir-él-nioumengn , c’est-ü-dire le canal du Prince des fidèles.
Les oecupations de l'administration intérieure n’avaient pas cependant ralenti l’ardeiir militaire d’Amrou ébnêl-Aâs; tandis qu’on creusait le canal, il se mil à la télé de ses troupes, et s’avança à l’occident d’Alexandrie sur la côte mauritaniqur. Bientôt il put annoncer au klialyl’c qu'il avait soumis à l'empire de l’isbiiiisme les villes de Barqah et de Tripoli (I).
Mais Omar êbn èl-KltelM n’eut pas le temps de jouir de cet accroissement de gloire et de puissance; peu de temps après il fut assassiné par un esclave persan, nommé Fijrouz ( turquoise ) et surnomme /thou-ljoulouah (2), qui le punit par lin coup de poignard d'un déni de justice. Omar mourut de sa blessure le 2f> du mois de Dou-l-llagéli (3), dernier mois de l’an 23 de l’hégire (4), après un règne de dix ans, cinq mois et vingt-huit jours.
OUimàn ben-A/ân, parent du Prophète comme ses deux prédécesseurs , mais à un degré plus éloigné, fut choisi ponrreinpIacerOmar, par les six électeurs que le khalyfe avait désignés avant sa mort (5). .Sa nomination éprouva cependant quelque contradiction , car il avait plusieurs compétiteurs. Plusieurs jour.s se passèrent avant que les électeurs dont il faisait partie se fussent accordés.
Omar, consulté avant de mourir sur le successeur qu'il désirait avoir, avait répondu à mesure qu’on lui nommait les divers prétendants : « Mon tils est trop
(1) Il y a deux vIIIm de ce nom : l’iine est TaraboiôuM tt-Châm (Tripoli de Syrie ); l'autro en Atrique, et dont il est ici question, porte la dénomin.ilion de Tarabolous il-Gharo (Tripull de roœidenl ).
(2) Abou-Laulouah dont le nom sixniUe le pire de la perle, était esclave de Vajhayrah : snivant les uns, il était mage de religion suivant d’antres II ét.iil chrétien.
(3j Suivant d'autres auteurs, le lundi îH du même mois.
(V) Celle année a eommencé le mereredi 19 noveralire de l’an 643 de i’ère ciirétieiine.
(5) Ces électeurs élaienl Olhm.in, Aly, Talliah, Zobej r, Obi’ydali , et Saad. Jj.*urs noms se
«jeune, et c’est déjà bien assez qu'un « par famille soit appelé à rendre compte « U Dieu de la gestion du khalyl'at;
• Aly n’a pas assez de gravité dans ses « moeurs ; Talhali , neveu du khalvfe » AbourBeker, est trop orgueilleux ; Zo- « bevr, trop attaché à l’argent: quant à « Othmân, il est trop partial envers les « personnes de sa famille et les familiers
• de sa maison. >
Malgré cette improbation d’Omar, Otbmàn réussit à se faire élire khalyfe; mais il ne tarda pas à justiOcr la prévention défavorable de son prédécesseur : à peine régnait-il depuis un au qu’il avait destitué et remplacé par ses proches parents ou ses favoris les principaux chefs musulmans nommés par Omar. L’an 25 (t) de riiégire(2), il enleva à Amrou ébn-éi-Aàs son gouvernement de l’Égypte, et nomma en sa place son frère de lait Abd-Allab 61s de Sayd (3). La première opération du nouveau gouverneur, à son arrivée en Égypte, fut d’augmenter les
impôts modérés que son prédécesseur y avait institués. Lesrontributions établies par Amrou se montaient à douze millions de dynars seulement, Abd-Allah, eu imposant indistinctement tous ceux qui avaient été exemptés jusqu’alors, porta leurs contributions aussitôt à quatorze millions. Le khalyfe vit avec plaisir cette augmentation des revenus du fisc. « Abd- « Allah a bien su traire encore la chamelle « après toi , « dit un jour Otlimàn à Amrou: — « Celaest vrai , répondit Amrou, « mais aussi il a affamé les petits. •
Au reste, si Abd-AIlah nes’occupa point, comme l'avait fait Amrou, d'améliorer l’administration intiirieure, il voulut au moins l’iniiter dans ses expéditions guerrières. Il marcha à la tête de ses troupes (1) vers la ville d’Afrvkyah en Mauritanie, tua le prince qui y régnait, et réunit la ville à son gouvernement d’Égypte. Un an après , l’an 28 de l’hégire , après avoir ravagé dans une expédition maritime les côtes d'Espagne et les lies
lisent à la salle de ceux do Prophète el des flque suivante, trouvée par moi dans un des an-
quatre premiers kbalyfes sur l'inscripUon kou- dens palais du Kaire.
(0 Suivant au commencement de (i) L'an 37 de l'Iiéqire ; celte année a com-
l'an 38. meiicé le dimanche 7 ucluhrc de l'au di7 de
(3j Cette année a commencé le vendredi 38 IVre chrétienne, octobre l'an 84S de l'ére chrétienne.
(3) Kits de Sayd suivant tt-Makyn , de Mesaoud suivant Ab»u-l-FarA(lj.
Dkîi’-'—i
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adjacentes , U réunit ses vaisseaux à ceux du gouverneur de la Svrie, Moaouyah flls a'jiboii-Sofydn; puis après avoir dévasténie de Chypre, il réduisit une partie (les habitants en esclavage, et soumit les autres à un tribut annuel de sept mille dynars (environ 100,000 francs).
Trois ans plus tard (l'an 31 (1) de l'hégire), Abd-JUah-ben-Sayd s'avança aussi en Nubie ; mais il y trouva assez de résistance pour n’en tirer d’autres avantages que ceux de conclure un traité de paix avec le roi de ce pays et de ramener en Égypte une grande quantitéd'esclaves.
Le |»u de succès de cette dernière expédition sembla avoirfait perdre à Abd- Allah le goût des conquêtes ; du moins , il B'en tenta plus d'autres jusqu'à l’année 35 (2) de l’hégire, qui fut signalée par le meurtre du Ithalyfe Othmân son protecteur. Les destitutions injustes des plus illustres défenseurs de l'islamisme et les nominations partiales de favoris sans mérite, faites par Othmân , avaient excité contre lui le mécontentement général, qu'accroissait encore le rappel des ennemis du Prophète, bannis par lui , par Abou-Beker et par Omar, et qu’Othmân avait réunis à sa cour et comblés de faveurs. Othmân se voyait en butte aux haines les plus ardentes et aux plus violents reproches ; mais parmi ces accusations , la plus grave et la plus unanime, était d’avoir dépouillé du gouvernement de l'Égypte celui qui avait acquis cette province à l'islamisme, et d’avoir choisi, pour remplir cette importante fonction, un homme tel que Abd- Allah ben-Sayd, qui, Jadis secrétaire du Prophète, avait ensuite déserté sa cause en apostasiant la foi musulmane , et qui aurait été mis à mort par Mahomet , le jour de la prise de la Mekke, l’an 8 de rhégire, si Othmân, intercédant pour lui, n’avait obtenu par ses supplications le changement de son arrêt de mort en (%lni de bannissement.
Enfin , l’an 33 de l’hégire (3) , éclata l'orage qu'Olhmân semblait s’être plu à amasser sur sa tête par son administration tyrannique et ses injustices.
( I ) Colle année a commencé le mercredi a» août de l’ân «51 de l’ére chrétienne.
(2) (^tte année a coimneiicé le samedi 1 1 )ulllel de l’an sas de l’ère chréllenne.
(a) Cette année a commencé le vendredi 2 août de l'an 653 de l’érc chrétieoue.
Les chefs des mécontents étaient El- Horith , Thabet, DJoumayl, Zeyd et son frère Safah , Arouah, et Amrou, fils de Hamaq : ils chassèrent de Koujah (I) le gouverneur Sayd, nommé par Othmân, et y levèrent les premiers l’étendard d’une insurrection qui ne tarda pas à s’étendre au loin dans les autres provinces de l’empire.
En vain Othmân , effrayé de ses prorès, espéra-t-il, par des concessions et es promesses , arrêter la propagation de l’incendie; l’an 35 de l’hégire, l’Egypte montrait de tels symptômes d'un soulèvement général, que son gouverneur Abd-Allah crut devoir aller trouver le khalyfe à Médine, pour lui exposer la situation du pays et prendre ses ordres.
A peine Abd-Allah eut-il quitté son gouvernement, dont il avait confié l'administration provisoire à Oqybah , fils de Tammm, que Mohammed ben- Hamyfah, l’undesprincipauxconspirateiirs contre le khalyfe, profitant de cette absence, entra ên Égypte , en chassa la lieutenant d’Abd-Alfah, etdéclara Othiiiân déchu de la dignité du khalyfat.
Abd-Allah ben-Sayd se hâta de retourner à son gouvernement; mais il fut repoussé par Mohammed Ju^u’à A»qal&n, où il mourut quelque temps apres, dans le mois de Regeb (2).
Profitant de leurs avantages, les chefs, de la rébellidn devenue générale marchèrent sur Médine : trois cents partirent de Koufah , trois cents de Basrali, mille environ d’Égypte, tous unanimes en leur haine implacable contre Othmân et d'accord sur sa déposition, mais divergeant d'opinions sur le choix de celui qu’on revêtirait du khalyfat à sa place. Les Égyptiens voulaient pour khalyfe Aly-ben-Aby-Taleb , gendre du Prophète; les voix de Basrah étaient pour TaÛiah, celles de Koufah pour Zobeyr.
( ■} La ville de Koufah est altuée iqt lei bords de l'Euphrale dans liraq babylonien ( la Uésopntamie), qoi comprend l’ancienne Chaldée i elle fait maintenant partie de la province turque de Vlmq, sur les fronliéres de l'Arabie déserte. Elle est célèbre par l'usage qui y fut élabli de l’ancienne écriture arabe appelée de son nom Kouflque. Voyez divers specimem de celte écriture pfanebe 2U et sur les médailles ciaprès insérées.
(2) Oirrespondant au mois de Janvier de l’an S55 du i'ére chréUcuoe.
LX’MVERS.
La villede Médine était envahie par ces troupes tumultueuses ; Othmûa, croyant encore pouvoir les apaiser, leur envoya JmTmi ébn él-Jds et Et-Moghayrâh, pour déclarer en son nom qu'i I se repentait de sa conduite passée, et (|ue dorénavant il régnerait suivant les lois, leur accordant d’avance toutes leurs demandes.
Une des réelamaliotis des insurgés était adre.ssée contre le gouverneur de rfigypte .Ibd-AUah dont la mort n’était pas encore connue : Othmàn aequiesça a sa révocation , et à son remplacement par Mohammed, fils du khalyfe Abou- Beker, lui délivra l’acte authentique de sa nomination , et le revêtit lui-méuie des insignes de gouverneur.
Un grand nombre d’autres destitutions et d’autres remplacements demandés furent de même promptement accordés, et l’intervention A'Ahj, calmant un peu les esprits des confédérés, les détourna d’attenter à la vie d’Othinân, et les détermina à retourner daus leurs provinces.
Mohammed, fils d’Abou-Beker, partit our l’Égypte; un grand nombre des abitants de la Mekke et de Médine se joignirent à son escorte ; mais les concessions arrachées pur la crainte à Othmân n’avaient été consenties par lui u’avec mauvaise foi , et il se reservait e les rétracter par un acte de (lerfidie.
I..e$ troupes qui accompagnaient Mohammed en Egypte, arrivées près A'Eylak, y rencontrèrent un Arabe monté sur un chameau , et le reconnurent pour un ' messager du khalyfe. On le fouilla et on trouva sur lui une lettre signée par Othmân et scellée de son cachet, adressée à Abd-Allah ben-Sayd, qu’il croyaitencore en possession de son gouvernement d’Égypte.
Voici en quels termes cette lettre était conçue :
• 'Aussitôt que Mohammed, fils A'A- « bou- Beker, excem. de ses compagnons «dont je joins ici l’état nominatif, se- « ront arrivés en Égypte , qu’on n’ait au- « cun égard aux lettres et titres émanés « de moi dont ilssont porteurs; qu’on leur « coupe les pieds et les mains, et qu’on « les pende aux troncs des palmiers. «
A la lecture de cette lettre, l’indignation et la fureur des Égyptiens éclatèrent contre le khalyfe déloyal; ils re-
broussèrent (^lemin et rentrèrent à Médine, où ils trouvèrent encore les troupes de Basrah et de Koufah, auxquelles ils communiquèrent la véhémence de leur ressentiment.
Se réunissant aussitôt , ces bandes furieuses coururent assiéger Othmôn dans son palais. Vainement il désavoua sa signature et son .sceau , rejetant la lettre fatale sur Mcroiidri, son secrétaire ; vainement Aly, imploré par lui, envoyat-il généreusement ses deux fils JJassân et Homseyn pour le défendre , après un siège decinquantejours, le palais fut forcé le mercredi 18 du mois de Uou-l-llngéli , et Othmôn fut transpercé par la lance de ce Moham ni et/, fils il’ Abou-Bcker, qu’il avait voulu faire périr dans un piège si perfide, //oôni', Soudan, et . tmrou, fils de Hamaq, l'achevèrentdeneufcoups d'épée, tandis que, pour dernier bouclier, il s’efforcait d’opposer à ses meurtriers le livre sacré du Koran (l), qui fut teint de son sang.
Ainsi se termina le khalyfat d’Othmân avec sa vie (2), ajirè.s un régne de douze ans moins douze jours.
Son corps resta trois jours sans sépulture; enfin, .sans le laver, sans l’ensevelir, sans faire pour lui aucune cérémonie, roulé dans scs vêtements ensanglantés, il fut jeté la nuit dans un fossé.
La mort d'Othmôn, ouvrant la carrière à l’ambition des divers compétiteurs, donna le signal de longues guerres civiles : au milieu de ces dissensions, Aly, tAs A' Aboa-Taleb , gehdre du Prophète, qui déjà avait été écarté trois fois du khalyl'at p.i'r les nominations successives d’Ahou-Beker, d’Omar et d'Otlmidn, fut enfin élu par ses partisans; mais son règne ne fut qu’une longue suite de revers. A peine quatre muis s’étaient écoulés depuis le serment prêté entre ses mains par TaUiah eX liobeyr qu’ils le rétractèrent comme arrache par la crainte. S’étant enfuis à la Mekke avec Abd-Allah, fils d'Oniar, et un grand nombre d’au-
( I ) Rartln'U'ini dTalesse nous apprend quïï le premier recueil des smirate.s du Kuran fut écrit de la main d'OIlmi.in , par ordre d’Abou- Beker, et il a)oule que cet exemplaire protolypn «lait encore de sou lemj» conservé dans la princip^e. uiusi|uiie de üainas, qui fut autrefois une église consacrée a saint JeamBaptisle.
(2 iOlhman était alors Agd de «2 ans, solvant ei-.Vatiijn ; de 76 ans , suivant d'autres auteurs cités par Abou-I fedi.
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très opposants, ils se réunirent à Àychah, veuve du Prophète, qui s’était mise à la tête des ennemis d’Aly. Le nombre de ceux qui soutenaient Aly à Médine diminuait de jour en jour : la plupart des habitants de cette ville se rcniérinaient dans une neutralité indifférente; les autres quittaient la capitale du khalyfe pourse réunira ses adversaires. Le nombre de ces derniers se composait surtout des anciens partisans d’Othmân, parmi lesquels était le fougueux Afoaouyah, gouverneur de S)rie, qui avait apporté a Damas le manteau ensanglanté d’Othmân, et l’exposant du haut de la tribune de la mosquée aux regards des musulmans, accusait hautement Aly du meurtre du khalyfe, et appelait les Udèles à la guerre contre le meurtrier.
Aly eut l’imprudence d’augmenter encore le nombre de ses ennemis par la destitution de presque tous ceux que Othmân avait placés à la tôle des provinces. Déjà 5aAe/, (ils de llanayf, avait été nommé pour remplacer IUMtouyah dans son gouvernement de Syrie. Mais Moaouyah avait su s’y maintenir et empêcher son successeur nommé de pénétrer dans la province. D’autres destitutions avaient accru encore le nombre des ennemis du khalyfe et n’avaient servi qu’à conduire à une mort certaine ceux qu’il envoyait prendre possession des postes qu’il leurconfiait; une nomination que (it Aly à cette époque combla lamesure de ses imprudences, et amena rapidement la catastrophe qui lui coûta le trdne et la vie.
Mohammed ben-Abou-6eker, quoiqu'il eût entre les mains l’acte de sa nomination au gouvernement de l’Égj'pte signé du khalyfe OthinAn,ne s’était pas mis en possession de cette province. Comme le gouvernement en était vacant , Aly y nomma au commencement de l’an 36 de l’hégire ( 1 ) Gays, fils de Snad; mais le nouveau gouverneur, devenu suspectd'intelligence avec le rebelle Moaouyah, n’avait pas tardé à être destitue et remplacé
fiar Oustour-Mekk , fils de Hareth. Ceui-ci mourut à Qoizuum empoisonné, et sa mort laissa encore l'fcgypte sans gouverneur. Aly redonna alors cette province à Mohammed, fils à! Abou-Ueker. Ce choix
( I ) Cette année a comoiencc le jeudi 30 luin de l'an «6« de l’ére clirétienne.
du meurtrier d’G//imdn souleva tous les esprits, et sembla confirmer les accusations de participation au meurtre du khalyfe, mises en avant et propagées par ses ennemis.
Moaouyah, les ayant réunis, se trouva bientôt assez fort "pour aller se mesurer avec son adversaire. Des succès divers signalèrent une longue suite de combats sanglants entre les deux partis ; un premier accord, partageant l'empire entre les deux compétiteurs , avait établi à la fois deux khalyfes : Aly dans l’Yraq, l’Arabie et l’Égvpte ; Moa'ouvah en .Syrie. Mais cet accord, bientôt decfiiré par leurs prétentions réciproques, amena une guerre encore plus sanglante.
Enfin, aprçs le trente-troisième combat, au moment où la victoire était prête à se déclarer pour .lly , une ruse politique, ourdie par l’ancien gouverneur de rÉgypte Jmrou-ébn-el-^lâs dévoué à Moaouyah, assura ladestitutiond’.Alvet (it proclamer Moaouyah comme khalyfe.
En vain Aly chercha-t-il à réparer par sa bravoure personnelle l'échec diplomatique qu'il venait d’essuyer, il ne réussit pas même à trouver une mort glorieuse danscesrombatsopiniâtres ; il peritassassiné : de ses deux (ils llassim et Uousspyn, le premier abdiqua ses droits au khalyfat par amour de la paix et pour éviter l’effusion du sang; le second périt malhciireiiseincnt. En eux se termina le règne de la dynastie des premiers khalyfes, désignés sous le titre de Khalyfes légitimes. L’an tt de l'hégire (I), Moaouyah ( 2) se vit seul possesseur de cet empire du khalyfat «qu’il avait si longtemps disputé, et qui lui avait coûté tant de combats et d’intrigues.