‹ L'UniversChapitre 63 sur 121 · SI · texte numérisé non relu

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);lais et le pacha d'Aere, leur allié. Il avait donc pris son parti d’un bombardement ^ui ne pouvait pas avoir de résultats bien fâcheux, — le seul dommaf^e que nous en éprouvâmes fut effectivement la perte d’une demi-douzaine de petits bâtiments de transport que les combes ennemies coulèrent bas, — et il s’était mis en marche avec l’état-maJor général , le parc d'artillerie et les divisions Bon et Lannes.

Le 18, l’armée expéditionnaire était entièrement réunie autour d’El-Arisch.

Une partie de l’artillerie de position fut mise en batterie pour foudroyer le fort; mais dès que la crèche devint praticable Bonaparte fit de nouveau sommer le commandant de se rendre. Ibrabim n’efit peut-être pas demandé mieux pour son compte; mais il avait affaire à une garnison d’Arnautes et de Maugrabins ; ces soldatsétaient à cette époque les meilleurs de l’empire turc ; mais, plus farouches encore que les janissaires et les mameluks, iisneronnaissaient rien des usages ni des principes nue les nations civilisées admettent pendant la guerre.

Ils se regardaient comme indépendants, et n’obéissaient que selon la mesure de leur bon plaisir aux ordres d’ibrahim.

Aussi, avant de répondre à la sommation du général en chef français, le commandant du fort se crut-il obligé de consulter individuellement presque tous ses soldats. C’était, en pareille circonstance, une coutume généralement suivie à l’égard de cette milice indisciplinée. Après

Î|uoi s’établit entre Bonaparte et Ibralim une correspondance singulière, qui suffirait seule pour donner une idée des barbares auxquels celui-ci commandait.

Les Arnautes et les Maugrabins voulaient bien capituler; mais ils prétendaient sortir du fort avec leurs armes, leurs ebevaux, leurs bagages, et sans qu’il leur fût imposé aucune espèce de condition. Le général en chef insistait de son côté pour que, suivant les usages de la guerre, la garnison abandonnât ses armes, ses chevaux, ses bagages. — ■ Vous demandez les armeset les chevaux de la garnison, répondait Ibrahim ; c'est une chose qui ne s’est jamais vue, et qui d’ailleurs nous parait contraire aux principes de générosité que vous avez la réputation de professer. Nous dessaisir de

nos armes est ponr noos une humiliation, et la mort nous semble préférable à la honte. Dussions-nous donc périr tous, nous n’accepterons point une condition que nul d’entre nous n’a jamais subie.

Voilà notre résolution dernière; si vous n’y souscrivez pas , nous nous résignerons à la volonté de Dieu.»

Bonaparte, tant lui importait de ménager ses hommes et ses munitions, s’était prêté patiemment à ces pourparlers insolites. Il avait deux fuis fait suspendre le feu des batteries de brèche, et l’avait deux fois fait recommencer. Enfin, connaissant tout le prix que les Orientaux attachent à leurs armes, seule propriété dont le des|)Otisme leur laisse, en effet, la libre disposition, il consentit à modifier sur ce point ses conditions premières. L’armée française et la garnison d’El-Arisch conclurent le 19 une capitulation qui portait que les troupes renfermées dans le fort et montant à quinze cents hommes en sortiraient avec leurs armes, mais y laisseraient leurs chevaux, leurs approvisionnements et l'artillerie; qu'il leur serait accordé un sauf-conduit et un drapeau tricolore pour traverser les postes français; qu’elles se rendraient à Bagdad parle désert, et que les agas ou commandants des divers corps jureraient pour eux et leurs troupes de ne point servir dans l’armée de Djezzar avant une année révolue. Le même jour, à qn.itre heures du soir, le fort fut évacué. On y trouva deux pièces d’artillerie seulement, encore étaientelles démontées, mais trois cents chevaux environ, et des vivres pour plusieurs semaines. Une partie des Maugrabins, plutôt que de se rendre à Bagdad, sollicita et obtint la faveur de prendre du service dans l’armée française.

L’armée, après la reddition d’El- Arisch , resta deux jours pleins campée autour de la place, tant pour se remettre de ses fatigues, que pour donner à la plupart des convois, qui n’avaient pas cheminé aussi vite qu’elle, le temps de rejoindre. Bonaparte en profita pour faire reparer les ouvrages oéfensifs du fort et du village , pour les augmenter même; car, malgré la confiance qu’il avait dans son étoile et dans la bravoure de ses soldats, il ne se dissimulait point qu’un revers était possible. Dans ce ras , El-

Ariseh, par sa position sur les frontières de l’Égypte et de la Syrie, surtout par sa proximi té de la mer, devenait on point d'une extrême importance. Il fallait donc s’en assurer la possession , et la suite de notre récit montrera si la prévoyance da général en chef fut inutile....

I Le 22, tandis que la division Retrnier, qui devait maintenant former l’arrièregarde, demeurait à El-Ariscfa pour y attendre que les fortifications de la place fassent rétablies, et que les nombreux prisonniers faits dans la journée du IS tussent évacués sur le Caire , le reste de l’armée poussa en avant

Ce fut Kléber et sa division qui, dès lors, ouvrirent la marche. I.a cavalerie de Murat , les divisions Bon et Lannes, suivaient à peu d’heures d’intervalle. Toutes ces troupes devaient le soir du 22 être arrivées àKan-Younes — le premier village de la Palestine sur la route oui mène à Gazab, à Jaffa, à Saint-Jean-d^Arre — et y attendre Bon^arte, qui comptait ne quitter lui-même Ei-Ariscb que le lendemain.

Le 28 , Bonaparte, avec son quartier général, atteignit Kaii-Tounes vers midi; mais au lieu d’y trouver son infanterie et sa cavalerie, quel ne fut pas son étonnement de voir le village occupé par les débris du corps de mameluks battu le IS près EI-ArischI Qu’était devenue l’armM expéditionnaire? Avait-elle donc été battue à son tour, taillée en pièces, et si complètement anéantie qu’il ne fût pas resté un seul homme pour porter au général en chef la nouvelle du désastre? Cette supposition n’était point admissible. L’armée avait-elle donc dépassé Kan-Younes?On n’apercevait, il est vrai, nul indice de son passage; mais toute trace s’efface si vite sur les sables du désert! Pour ne conserver aucun doute à cet égard, Bonaparte voulait pousser lui-meme au delà du village; mais, nous l’avons dit, le village était occupé par les mameluks; il les en fallait déloger, et Bonaparte n'avait avec lui que ses guides a cheval et un faible détachement du corps des dromadaires. Les officiers généraux qui raccompagnaient tentèrent de l’en dissuader. Suivant eux , il devait craindre que les mameluks, remarquant la faiblesse de son escorte , et tombant sur lui, ne le fissent prisonnier; mieux

valait donc rétrograder sur El-Ariseh.

Bonaparte repoussa ce timide conseil.

Fuir, c’eût été, suivant lui, enhardir l’ennemi à prendre l'offensive. Il préféra payer d’audace , se mit à la tête de ses guides, et s’avança au galop vers Kan- Younes. La fortune seconda cette témérité. Les mameluks, prenant les quelques cents hommes qui suivaient le général en chef pour l’avant-garde de l’armée , ui sans doute marchait elle-même à peu e distance, abandonnèrent le villagesans combattre , et s’enfuirent à toute bride vers] le camp d’Abdallah-pacha, qu’on distinguait à une lieue plus loin sur la route de Gazah.

Du reste , au ddà de Kan-Younes , rien non plus n’indiquait que des troupes françaises eussent traversé ce village.

Bonaparte prit alors le parti de se replier sur un santon situé à deux ou trois lieues en deçà, et près duquel se trouvaient plusieurs puits. On appelle sai^ tons de petites ciia|)elles funéraires consacrées aux saints de la foi musulmane.

En y arrivant vers le soir, Bonaparte, dont l'inquiétude croissait d’heure en heure, eut la joie de rencontrer les coureurs de son avant-garde, et enfin d’apprendre que les quatre divisions de son armée quti commençait à croireperdues étaient saines et sauves. Elles navaient pas eu affaire à l’ennemi ; mais , ce qui était pire, elles avaient été égarées par l’ignorance ou plutôt par la perfidie d’un

fuide, et avaient erre , trente-six heures urant , au milieu du désert. Leurs souffrances, par suite du manque d’eau et de vivres, peuvent aisément se concevoir, car dans ces contrées, dès qu’on s’écarte delà routeordinaire des caravanes, on ne trouve plus de puits, plus de ressources d’aucune espèce. Une fois certain d’avoir dévié de cette route, Kléber, furieux, et n’attribuant l’erreur du guide qu’à un dessein manifeste de trahir, avait brûlé la cervelle à ce malheureux; puis, en menaçant du même sort quelques Arabes saisis par ses coureurs, il les avait forcés de lui indiquer la direction à prendre pour parvenir à Kan-Younes.

Kléber et l’avant-garde ne tardèrent point à paraître, et Murat, Bon, Lannes, avec leurs divisions, rejoignirent successivement. Toutes ces troupes étaient harassées de fatigue et de dialear , excé-

dées de soif et aefaim. En un instant les puits du santon furent mis à sec , et il fallut creuser assez profondément dans le sable pour trouver encore quelques gouttes d’une eau saumâtre et malsaine.

Bonaparte se hâta d’écrire à Reynier

?u’il envoyât les provisions et les raralchissements dont l'armée avait un impérieux besoin; mais ce secours ne pouvait arriver que le lendemain. Les soldats, pour leur souper du jour, furent obligés d’abattre des chevaux, des chameaux et des ânes. Toutefois, comme ils virent leurs officiers, leurs généraux, et Bonaparte lui-méme, prendre gaiement leur part de ce triste repas, nulle plainte, nul murmure, ne se firent entendre.

L’armée se remit en mouvement le 24, salua, clieinin faisant, lescolonnesérigées dans le désert pour marquer les limites de l’Afrique et de l’Asie, et gagna Kan- Younes, que l’ennemi, si audacieusement chassé la veille, n'avait pas réoccupé.

Abdallah , pacha de Damas , était tou* jours campe dans la même position, c’est-à-dire à une lieue environ du côté de Gazah. Il avait autour de lui le noyau de l’armée que préparait la Porte pour s’opposer à l'invasion de la Syrie par les Français, et venait d’étre grossi par Ibrahim et ses mameluks. KJéber reçut ordre d'attaquer sur-le-champ; mais oi le pacha ni le bey ne crurent devoir attendre le choc : ils levèrent leurs tentes, et se retirèrent sur Gazah en toute hâte. Les Français trouvèrent dans le camp abandonné d’immenses approvisionnements de toute sorte, et eurent bientôt oublié leurs privations des deux derniers jours.

Le 25 , dès l’aube, l’armée , bien restaurée et bien reposée, quitta son bivouac de Kau-Younes, et continua bravement sa marche. Aprèsles soixante lieues qu’elle venaitdeparcourirdansuD désert nu , aride et brûlant, ce fut avec une vive satisfaction, avecdescris de joie, qu’elle contempla les sommets Loisés des belles montagnes de la Syrie, et qu’elle foula les plaines cultivées qui avoisinent Gazah, plaines doniraspectet la fertilité lui rappelaient le sol de la France. Dans la matinée, comme pour compléter la ressemblance du tableau, une grosse averse vint à tomber, qui tempera lacba- Isnr. Celte pluie, la première que nos

soldats eussent vue depuis leur départ de Toulon, contribua encore à augmenter le charme qu’ils éprouvaient au sortir du désert. Ils s'arrêtèrent pour se mieux faire mouiller, se dépouillèrent même de leurs vêtements, et reçurent avec délices une ondée bienfaisante que le ciel leur envoyait fort à propos pour les rafraîchir et les purifier. Lorsqu’il leur fallut ensuite reprendre leur route, ils entonnèrent la Marseillaise et le CkatU du départ. Les hymnes républicaines , qui depuis sept ans fixaient la victoire sous les enseignes françaises, retentirent ainsi dans les mêmes vallons où les croisés avaient jadis fait entendre les cantiques de la foi chrétienne. Ce souvenir des croisades doublait l'ardeur de nos guerriers ; l’amour de la liberté, la gloire de la patrie, les enilammaient d'un enthousiasme au moins égal à celui que l’espoir de conquérir le saint sépulcre et le désir de faire triompher la religion du Christ avaient provoqué chez leurs aïeux ; et c’est dans ces bonnes dispositions qu’ils aperçurent vers dix heures du matin les troupes d’Abdallah et d’ibrahim postées sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Gazah.

Bonaparte, suivant sa tactique ordinaire, forma aussitôtses quatre divisions en carré. A gauche , la cavalerie de Murat, soutenue par l’infanterie de Kléber et par six pièces d’artiiierie, reçut ordre d'entamer l’action par une charge vigoureuse contre la droite de l'ennemi, entièrement composée des mameluks d’ibrahim. La division Bon , placés au centre, marcha sur le front de la ligne d’Abdallah. La division Lannes, formant la droite , se dirigea vers les hauteurs pour tâcher de prendre à revers les positions occupées par l’infanterie et la cavalerie du pacha. La plus grande incertitude semblait présider aux desseins de l’ennemi. On eût dit qu’il n’osait ni refuser la bataille qu’on venait hii offrir, ni l’accepter franchement. Les mameluks eux-mêmes se portaient tantôt en avant et tantôt reculaient. Enfin, ils s’ébranlent et paraissent vouloir charger; mais au moment où Murat s'avance pour recevoir leur choc, ils tournent oride tout à coup, et s’éloignent au grand galop, comme pour se reformer un peu plus loin. Murat les poursuit.

i;UNlVERS.

dans l’espoir d'en venir sérieusement aux mains , et ne tarde guère à les atteindre. Toutefois, la queue des cavaliers ennemis échange seule quelques coups de sabre avec le peloton d’avant-garde française ; le gros de cette troupe continue son mouvement de retraite. Dès qu’il a vu la fuite des mameluks, Abdallah s’est retiré non moins précipitamnieut avec toutes ses forces ; il a traversé, il a abandonné Gazah, et n’a même pas laissé de garnison dans le fort. Les Français traversent Gazah derrière lui, le pourchassent au pas de course pendantune lieue , quoique depuis plusieurs jours , dit Bonaparte dans le bulletin officiel de cette affaire. Us ti eussent ni fait un bon repas ni bu d'eau à leur aise , et reviennent s’établir près de la ville, sur 1rs hauteurs où le philistin Samson enavait jadis emporté les portes.

Le quartier général fut placé dans la ville même, ou l’on trouva plus de deux cent mille rations de biscuit, du riz et de l’orge en abondance. Le fort renfermait quinze à seize mille livres de poudre, quantité de cartouches , des bombes et autres munitions de guerre, des outils, et plusieurs pièces de canon.

Les troupes d’Abdallah et d’Ibrabim s’étaient à peine éloignées de Gazah, ue les habitants avaient envoyé une éputation au général en chef français.

Cette prudente mesure sauva la ville du pillage. Bonaparte accueillit les députés avec bienveillance, les combla de présents, et les chargea de publier dans toute la contrée qu’il venait, non comme ennemi , mais comme ami des Syriens. Puis, afin de prouver autant par ses actes que par ses paroles la réalité de ses bonnes intentions, le général en chef veilla au maintien de la plus sévère discipline parmi ses soldats; et pendant quarante-huit heures que l’armée séjourna autour de la place, il ne fut, en effet, commis aucun excès qui pût indisposer les habitants. Dans cet intervalle , Bonaparte procéda avec .son activité habituelle à forganisation civile et militaire du pays. Il institua un gouverneur général de la Palestine et un administrateur général des finances, donna un gouverneur particulier à Gazah, et, de plus, forma dans cette ville, comme il l’avait partout fait en

Égypte, lin divan composé des notables pour administrer et reudre la justice au nom des Krançais.

Le 28 février, apprenant que l’ennemi concentrait de nouveau ses forces sous Jaffa, Bonaparte donna ordre à ses divisions de se remettre en marche. Trois étapes, seize lieues environ, séparent Gazah de Jaffa, et le chemin qui mène de la première à la seconde de ces deux villes offre d’extrêmes difficultés. Il faut parcourir une plaine immense, absolument dépourvue de végétation et couverte de petits monticules d’un sable fin et mouvant , — monticules que la cavalerie surtout ne gravissait qu’avec une peine infinie. Les chameaux euxmêmes, tout habitués qu’ils étaient à marcher dans le désert, ne franchissaient que lentement et péniblement ces agglomérations de poussière. Le premier jour, on fut obligé pendant trois lieues de tripler les attelages de l'artillerie, et souvent les soldats eurent encore à pousser aux roues pour dégager les pièces et les caissons. Ils souifrirent beaucoup ce jour-là; ils fatiguèrent plus peut-être qu’ils n’avaient jamais fatigué. Mais quand ils voyaient leur général marchant à leurs côtés, ne songeant pas même à monter dans sa voi- .

ture , qui suivait toujours vide , et supportant, avec unedébile santé, les mêmes privations et les mêmes fatigues , ils n’osaient plus se plaindre...

Le 1" mars, l'armee bivouaqua au village d'Ezdod, l’ancienne Azote , où se trouveut des puits qui purent fournir à ses besoins. Le 2 elle quitta la plaine ingrate où elle avait cheminé la veille, se rapprocha de la mer, et longea le rivage dans la direction de Ramieh, bourg presque entièrement habité par des chrétiens. Les mameluks d'ibraliim V étaient postés, mais ils prirent la fuite à l’apparition du drapeau tricolore. Nos colonnes trouvèrent à Hamleli, de même qu’à Gazah, des vivres et des munitions en abondance. Elles firent pareil butin au village de I.idda, où elles couchèrent le lendemain 2. 1.es Orientaux , en effet , ignorent géucralement l’usage qu’on pratique en Europe d’évacuer les magasins à l’approche de l’ennemi; et, comme leurs troupes ne se retirent guère d’un poste qu'à la

ÉGYPTE FRANÇAISE. lOi.

dernière extrémité, elles n’emmènent que leurs armes, leurs chevaux, et leurs bagages particuliers, c’est-à-dire quelques objets de campement.

La division Kléber, formant toujours Favant-garde, arriva le 3, d’assez bonne heure, en vue de Jaffa, autrefois Joppé, si célèbre dans la merveilleuse histoire du peuple d’Israël. Ibrahim et Abdatlali.„ campés tous deux avec leur cavalerie en avant de l’enceinte, non-seulement n’osèrent pas venir à la rencontre des Français , mais rentrèrent précipitamment dans la place par une porte pour en sortir bientôt par la porte opposée , avec la majeure partie de leurs troupes.

Jaffa était à peine fortifiée. Son enceinte ne consistait qu’en de haute.s murailles, flanquées de tours il est vrai , mais sans fossé ni contrescarpe, et qui pouvaient être facilement détruites à coups de canon. La garnison, augmentée de renforts que le bey et le pacha venaient d’y laisser, s’élevait à sept ou huit mille hommes. Cétait un ramassis d’individus de contrées différentes. On y voyait des Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens, des Uamasquins, des Alépins, • des noirs du Takrour. Toutefois, cette singulière milice, cette réunion de soldats presque tous étrangers les uns aux autres, ne manquait pas d’une certaine résolution, qu’elle puisait dans la ferveur de ses croyances religieuses. Il fallait, en effet, des hommes résolus, il fallait de fanatiques musulmans pour ne pas craindre d’attendre l’armée française derrière d’aussi faibles remparts que ceux de Jaffa.

L’importance de cette ville , qui était la clef du pachalick de Ujezzar, et qui d’ailleurs offrait un port aux deux escadres chargées du matériel de l’armée expéditionnaire, ordonnait d’en hâter le plus possible l’occupation. Le 3 , dès son arrivée, Kléber en commença l’investissement; mais Bon et Lannes le remplacèrent le lendemain, parce que te général en chef, sur la nouvelle que les peuplades qui habitent le revers des montagnes de la rive droite du Jourdain se rassemblaient pour s’opposer aux progrès des colonnes françaises, ordonna a l’avant-garde de se porter plus loin

pour couvrir le siège. Kléber alla donc prendre position sur un torrent qui coule à quelques lieues de Jaffa , tandis que Bon investissait les fronts droits, et Lannes les fronts gauches de la place. Dans la soirée, Murat, avec un détachement de sa cavalerie, en reconnut exactement les environs et les approches. Pendant cette opération, AlMu-Saab, gouverneur de la ville, démasqua une quarantaine de pièces d’artillerie de tous les points de l’enceinte, et ne cessa d’assaillir nos cavaliers par un feu vif et soutenu. La reconnaissance s’acheva cependant, et Caffarelli-Dufalga, lorsque les résultats lui en furent connus , conseilla de diriger l’attaque principale au sud de la ville. De ce côté étaient les parties les plus fortes et les plus élevées. Pouruuoi Caffarelli donna-t-il donc un tel conseil , et pourquoi Bonaparte l’adopta-t-il ? Sans doute afin d’attirer particulièrement l’attention des assiégés sur le point le plus fort , afin d’endormir ainsi leur sécurité sur les endroits faibles, et d’en profiter pour tenter une surprise avec meilleure chance de succès. Quoi qu’il en soit, on commença, dès la nuit suivante, l’ouverture de la tranchée. Une batterie de brèche et deux batteries d’approche furent établies contre une tour carrée qui dominait tout le front sud. Une autre batterie de mortiers, établie au nord de la place, fut destinée à tenir la garnison divisée, en l’occupant à la fois sur deux points. Les journMS du S et du 6 furent employées a avancer et perfectionner ces travaux. Les assiégés cherchèrent , mais en vain, à ralentir le progrès des assiégeants. Deux sorties faites presque coup sur coup , et qui permirent de voir combien les nommes ue la garnison différaient par le costume et par la couleur du visage, furent vigoureusement repoussées, et coûtèrent beaucoup de monde à l’ennemi.

Le 7, au lever dn soleil, tout était préparé pour tirer sur la place et pratiquer la brèche ; mais avant d’ouvrir le feu , Bonaparte, qui ne se souciait de perdre ni son temps ni ses soldats à l’attaque d’une bicoque , ordonna au chef de l’état-major général de tenter la voiedes négociations. Berthier envoya donc la sommation suivante au gouverneur de Jaffa :

« Dieu est clément et miséricordieux.

« Le général en chef Itonaparte me charge de voua faire connaître que le pacha Djezzar a commencé les hostilités en Égypte en s’emparant du fort d’El-Arisch ; que Dieu , qui seconde la justice , a donné la victoire à l'armée française . qui a repris le fort d’El-Arisch ; que c’est par suite de la même opération qu’il est entré ^ns la Palestine, d’où il veut chasser les troupes de Djexur, qui n’aurait jamais dâ y pénétrer ; que la place de Jaffa est cernée de tous côtés ; que les batteries de plein fouet à bombes et à brèche vont, dans deux heures, en renverser la muraille et eu ruiner les défenses ; que son emur est touché des maux qu’éprouverait la ville entière en se laissant prendre d’assaut ; qu’il oflre sauvegarde à sa garnison , protection aux habitants de la ville ; qu’il retarde, en conséquence, lecommaademmit du feu jusqu’à sept heures du matin. *

Abou-Saab, pour toute réponse, fit couper la tète au Turc porteur de cette sommation, et jeter son corps à la mer.

A sept heures, comme I ennemi ne répondait point, les pièces de douze, les seules qu'on eût pour battre en brèche, commencèrent à foudroyer la tour cacrée, dont les hautes murailles semblaient peu solides. En effet, peu après midi, Bonaparte, qui s'est rendu à la tranchée, déclare la brèche praticable et ordonne l’assaut. Lannes en a bientôt fait les dispositions. Dix carabiniers de la vingtdeuxième légère s’élancent au premier signal ; ils sont conduits par Lejeune , le chef de cette demi-brigaae ; ils sont accompagnés par l’adjudant- général Rambanu, par l’adjoint aux adjudants-généraux Netherwood, par le capitaine du génie Vernois; ils sont soutenus par la plupart des artilleurs qui servaient les natteries, par les sapeurs et les mineurs qui ont accompli les travaux de la tranchée; ils sont suivis enfin par trois compagnies de grenadiers des treizième et soixanteneuvièmedeligne. Tous ces braves escaladent à qui mieux mieux le rempart, malgré les bouletsde quelques eanonsde flanc qu’on a cru inutile de démonter à l’ennemi, et répandent autour d’eux l’épouvante et la mort. Néanmoins, le moment de la surprise passé , les défenseurs de la ville, qui n’ont d’abord sougé qu’à fuir, se rassurent, reviennent au combat, opposent une énergique résistance, oppo-

sent la supérioritédii nombre à l'ardeur des assaillants, et leur font éprouver des pertes assez sensibles. Lejeune est atteint d’une balle à la tête; il tombe, et sa mort surtout contribue à jeter une espèce de découragement parmi les officiers et les soldats qu’il commandait.

Enfin, nos braves allaient plier , lorsu'un bruit qui se répand dans toute la ivision Lamies ranime leur courage et les fait redoubler d’efforts. Ce bruit, c’est que les troupes du général Bon sont dans Jaffa. Ln effet, tandis que l’assaut se donne sur un point tout à fait opposé, quelques chasseurs de la quatrième légère, rôdant autour de la fausse attaque, ont remarqué une sorte de brèche dans la partie des murs qui regarde la mer; ils en ont profité pour s’introduire audacieusement dans la ville; ils ont été repoussés par les habitants, massacrés même pour la plupart; mais ceux qui sont parvenus à s’échapper ont couru au camp de la division et demandé vengeance pour leurs camarades. Bon a envoyé reconnaître la brèche, l'a jugée praticable, et a donné ordre ^’on pénétrât dans la place par ce côte. La place n’était que faiblement défendue sur ce point , car la garnison presque tout entière s’occupait de repousser l’attaque principale- En un instant les troupes de Bon ont franchi le rempart, ont renversé tout ce qui leur barrait le passage, et se sont logées dans le port.

Cette nouvelle, nous l’avons dit, rend du coeur aux carabiniers qui forment la tête de l’attaque et aux grenadiers qui les suivent. Piqués d’émulation, appuyés de plus en plus fortement par le reste de la division, ils culbutent enfin les troupes qu’ils ont devant eux et dont une partie est forcée de courir vers le port. La tour carrée est prise, et tous les défenseurs de cette tour sont éventrés i coups de baïonnette ou précipités du haut des murailles. De ce côté aussi, les assaillants, toujours soutenus par des troupes fraîches, toujours secondés par le feu des batteries qui ne cessent de mitrailler la place , avancent dans l’intérieur, et bientôt, de rue en rue, de maison en maison , la division du générai Lannes opère sa jonction avec celle du général Bon. La garnison est cernée

et pressée dé toutes parts, mais elle refuse de déposer les armes et ne veut point de quartier. Alors commence une épouvantable boucherie, non-seulement des hommes de cette garnison, mais encore des habitants de la ville. Nos soldats, vainqueurs si généreux en Égypte , nos soldats qui ont Je nombreuses pertes à venger, mais dont rien ne saurait ni justilier la fureur ni légitimer les excès, nos soldats égorgent à plaisir , nos soldats se baignent dans le sang. Sourds à la voix de l'humanité, inJociles aux ordres de leurs chefs, ils ne s’arrêtent enCn que quand ils sont las de tuer, ou plutôt que lorsqu'ils sont épuisés de fatigue, et c’est à regret qu’ils font six à sept mille prisonniers.

L’armée victorieuse bivouaqua dans l’intérieur de la place , sur ces trophées de carnage qu’elle venait d’élever à sa vengeance. Le croirait-on! après quelques heures données au repos, l’incendie et le pillage , le viol des femmes et des filles, le massacre des vieillards et des enfants recommencèrent de plus belle, pour continuer toute la nui t et se prolonger encore pendant le lendemain. Nulle ville emportée d’assaut n’a peut-être présenté un spectacle plus affreux que Jaffa pendant ces deux journées du 7 et du 8. — Jamais , dit Bonaparte dans le bulletin du siège qu’il adressa au Directoire, jamais la guerre ne m'a paru si hideuse. — De fait , on verra tout à l’heure Bonaparte mettre lui-même le comble aux horreurs que nous avons déjà rapportées ...

L’armée trouva dans Jaffa soixante pièces d’artillerie , dont quarante de modèle européen et formant un équipage de campagne envoyé à Djezzar-pacba

fiar le Grand Seigneur; elle y trouva égaement des monceaux de poudre et de projectiles ; elle y trouva encore deux à trois mille quintaux de riz, quatre à cinq cent mille rations de biscuit; et ce n’est pas tout : quinze petits bâtiments de commerce venant deSaint-Jean-d'Acre, et chargés de munitions de guerre et de bouche entrèrent le 9 dans le port de Jaffa. Inutile de dire qu’on les captura; mais ce qu’il faut mentionner, c^est la surprise que témoignèrent les équipages quand ils virent la ville en notre pouvoir ; ils avouaient que, dans l’opinion des

gens du pays , Jaffa aurait dâ noos arrêter six mois.

Notre armée regarda dès lors la conquête de Jaffa comme du meilleur augure

four la prompte et heureuse issue de expédition, et le général en chef résolut de marcher sur Acre sans délai. Acre était le dernier boulevard de la Syrie. La prise d’Acre devait ouvrir aux troupes françaises la route de Constantinople... Mais, Bonaparte le sentait bien, il lui importait de faire diligence, et de ne pas laisser aux efforts combinés de la Turquie et de l’Angleterre le temps de mettre Acre sur un bon pied de défense. Sans doute, il n’avait pour entreprendre laréductiond’Acrequ’unmatérielfortin- SDftisant, puisque ni l’une ni l’autre des deux escadres qui devaient lui apporter à Jaffa une artillerie de siège n'étaient encore arrivées. Réu.ssiraient-elles l’une ou l’autre à tromper la vigilance des croisières anglaises? L’une ou l’autre arriverait-elle jamais? Mieux valait donc que Bonaparte suppléât tout de suite par la promptitude et Vaudace à la faiblesse de ses moyens.

Siircesentrefaites, Kléber écrivit pour annoncer que les peuplades de la rive droite du Jourdain continuaient à montrer les dispositions les plus hostiles.

Plusieurs reconnaissances poussées à fond lui avaient prouvé que tous les pachas de la Syrie se donnaient de grands mouvements pour organiser leurs troupes et se porter au secours d’Acre. Naplouse semblait devoir être le rendez-vous général. Cette ville est située à dix-huit lieues de Jaffa, à seize d’Acre, à quatorze de Jérusalem, et Kléber tâchait de persuadera Bonaparte qu’il serait utile d’en aller prendre possession. Bonaparte, sans nier positivement l’utilité de cette mesure, aimait mieux marcher droit sur Acre. Au lieu donc de recourir à la force pour contenir les N'aplousains, il préféra tenter les voies de la douceur, et envoya à Kléber la proclamation qu’on va lire, en le chargeant de la transmettre aux cbeiks, aux ulémas et aux chefs militaires de Naplouse :

« Je me suis emparé de Oazab , Ramieli , Lidda, Jaffa, et de toute la Palestine. Je n’ai aucune inleotion de faire 1a guerre aux habitaoUde Naplouse , car je ne viens en ces cou-

LUNIVERS.

Iréei que pour repousser les mauieluks et Djezur-Pdclia , duiil je sais que voiu êtes les enoeuiis. J’ofrre donc aui lutbitants, par la présente lettre, la |)aix ou la guerre : s’ils veulent la paix , <|u'ils eliasseiit les mameluks de chez eux, et me le fassent eonnailre en promettant de ne commettre aucune hostilité contre moi ; s’ils veulent la guerre , je la leur porterai luoi-méme. Je suis clément et miséricordieux envers mes amis, mais terrible, comme le feu du eiel , envers mes ennemis. »

Une proclamation rédigée à peu près dans les mêmes termes fut adressée aux habitants de Jérusalem , qui ne se montraient pas disposés plus favorablement à l’égard des Français; mais on verra bientôt qu’elles n'obtinreut ni l'une ni l’autre aucun bon résultat.

Le 10 , impatient de marcher sur Acre, Bonaparte, après avoir envoyé à Reynier, dont la division était toujours à El- Aiiscb, l’ordre de se mettre en route I>our Jaiïa , après avoir donné une garnison, un gouverneur, un divau à cette ville , se disposait à la quitter , lorsqu’un obstacle étrange vint l’y retenir. L’armée, qui ne pouvait penser de sang-froid aux excès de toute sorte qu’elle avait commis dans Jaffa, et ne point rougir de honte, s’applaudissait déjà de fuir des lieux témoins de son infâme conduite ; maisraccomplissementd’une horrible tâche l’y arrêta quelque temps encore.

On se rappelle que six à sept mille prisonniers avaient été faits, presque tous les arntes à la main, et dMiarant qu’ils aimaient mieux mourir que de capituler. Au moment où l'armée française se préparait à poursuivre sa marclie, quel parti prendre à leur égard? Fallait-il les envoyer eu Egypte? Une escorte était indispensable pour les y conduire, et cette escorte , à part la aistanee , à part les nouvelles fatigues qui en eussent résulté pour une partie de nos soldats, eût singulièrement affaibli l’armée expéditionnaire, déjà trop peu nombreuse.

Fallait-il que rarinée, alors qu’elle s'ébranlait pour aller mettre le siège devant une place qui sans doute opposerait une vigoureuse résistance, alors qu'elle avait sur ses flaucs des nuées d’ennemis qui d’un moment à l'autre pouvaient l’assaillir, gardât et traînât tant de captifs avecelle?C’étaitcompliquerd’uu énorme surcroît d’embarras ses mouvementsdéjà

si malaisés. Surtout, une fois arrivée devaut Acre, que ferait-elle de ses prisonniers ? Un des moindres inconvénients de leur présence serait d'avoir à les nourrir, et, vu la raretédes vivres, vu la difCcuIté qu’on éprouvait à s’en procurer dans le pays ou à en tirer d’ Égypte par le désert , ce seul motif suffisait pour qu’on ne les emmenât point jusque sous les murs d’Acre. Fallait-il donc leur rendre à tous la liberté? N’iraieut-ils pas, quelque serment qu’on exigeât d'eux, se jeter dans les rangs des Naplousains, et grossir encore le nombre déjà si supérieur des adversaires que nos troupes avaient à combattre? La chose n’était (]ue trop certaine. On savait par expérience combien peu il était prudent de compter sur la parole des défenseurs de la Syrie. En effet, parmi les prisonniers de Jaffa se retrouvaient presque tous ces prisonniers d’El-Ariscb auxquels ou avait déjà pardonné à condition qu’ils ne serviraient de nouveau contre la France qu'après un an révolu.

Toutes ces différentes considérations jetèrent Bonaparte dans de longues et pénibles perplexités. Enfin, il résolut de se moutrer encore doux et clément à l'égard des captifsqui venaientde tomber pour la preniierefois au pouvoirde ses soldats ou qui avaient consenti à se rendre , mais sévère et impitoyable envers ceux qu'il avait déjà relâchés à El-Ariscb, ou qui dans Jaffa s’étaient laissé prendre les armes à la main. C’est ainsi que, moyennant promesse de. ne pas s’enrôler d’un an parmi les troupes des pachas de la Syrie , certain nombre d’Égyptiens , i*rtain nombre d’habitants de Damas et d’Alep, obtinrent la permission de retourner dans leurs foyers; maiseomême temps Bonaparte voulut, par la rigueur du cliâtimeut qu’il réservait aux autres , ôter à ceux qu'il renvoyait libres la tentation de violer leur serment. Les grâciés partis , il restait encore quatre mille prlsoiiuivrs. (Quatre mille! tel est le chiftre que donne le bulletin signé par Bonaparte lui-même. Bonaparte, transporté dans un pays barbare dont il avait involontairement adopté les mœurs, se décida envers ces quatre mille infortunés à une mesure horrible, seul acte cniel de sa vie: illesQt fusiller tous. Nos soldats, revenus, nous l’avons dit, à des senti-

ments de pitié , accomplirent arec obéissance, mais non sans une espèce d'effroi, ces sacrifices humains offerts à l’implacable dieu delà nceessité, sacrifices qui eurent les dunes pour autels et qui durèrent deux jours...

L’armée française, sa terrible besogne achevée, vâ-t-elle du moins pouvoir s’éloigner immédiatement de Jaffa.’ Non... Elle n’a eu à l'assaut de cette ville que cinquante morts et deux cents blessés; mais voici que le 13 une épidémie se déclaretout à coup dans ses rangs et y vient exercer d’affreux ravages. De nombreuses pétéchies qui envahissent tout le corps de la victime et se changent bientôt en bubons pu ruients, d’intolérables maux de têtes, d’atrocesdouleurs d’entrailles, tels sont les principaux symptômes du fléau. Un prompt trépas, suivi d’une décomposition instantanée, telle n'en n’est que trop souvent l’issue. Quelle en est la nature ? les médecins et les chirurgiens de l’armée ne l’ont que trop bien reconnu ; aussi hésitent-ils à en prononcer le nom. Enfin ce nom leur échappé. Cest la peste! ont-ils dit; et ces trois mots qui volent de bouche en bouche, ces trois mots que toute l’armée répète, y frappent de terreur les courages les plus indomptés, les imaginations les plus vigoureuses.

Quoique depuis le commencement de l’expédition de Syrie la peste régnât sur tout le littoral, les Français avaient été assez heureux pour parvenir jusque sous Jaffa sans éprouver les atteintes du fléau; mais les excès de tout genre auxquels ils s'étaient livrés pendant le sac de cette malheureuse ville développèrent peu à peu, et à l’insu de fout le monde, les miasmes délétères contenus dans les vêtements, les fourrures et autres objets qui avaient tenté leur cupidité. Puis, dans la matinée du 13, après avoir ainsi couvé deux ou trois jours, l’épidémie, dont rien, la veille encore, n’annoncait la prochaine invasion, éclata comme la foudre. En quelques heures, sept ou huit cents de nos soldats furent attaqués par la contagion , et il fallut improviser une vaste ambulance. IjCS malades se virent d’aterd, c’est-à-dire tant qu’on ignora la nature de la maladie, entourés des soins alTectueux de leurs camarades ; mais à peine sut-on qu’il s’agissait de la peste ,

que parents, amis, infirmiers mêmes, prirent la fuite. Un moment, les malheureux pestiférés restèrent sans secours , sans consolation ; ils restèrent abandonnés non-seulement aux progrès du mal, au péril de leur état, aux horreurs de leurs souffrances, mais, ce qui était pire peutêtre, aux angoisses de la crainte et du désespoir. Apprenant le manqued’énergie des malades, et surtout sjndignant ne la lâcheté de ceux qui les abandonnaient à leur triste sort, Bonaparte voulut payer de sa personne, et par son exemple ramener dans tous les cœurs la confianc.e et le courage qui n'étaient que trop nécessaires. Il annonça hautement son intention d’aller rendre visite aux pestiférés. En vain s’efforça-t-on de lui persuader qu'il commettait une grave imprudence. — Qu'importe ! répliquat-il froidement, c’cfl monrievoir, puisque je suis général en chef; — et il persista dans son dessein. Il se transporta donc à l’ambulance ; et alors eut lieu cette scène fameuse que Gros a prise pour sujet d'une de.s plus belles pages de la peinture française. Accompagné du général Berthier, du chef de brigade Bessières, de l’ordonnateur Daure, du médecin Desgenettes, Bonaparte parcourut lentement les différentes salles, et s’arrêta devant presque tous les lits pour parler à ses pauvres soldats , pour leur reprocher de se laisser abattre et de céder à de chimériques terreurs, pour leur représenter que des braves comme eux ne devaient point mourir à l’hôpital. Il ne s’en tint même pas à de simples paroles; mais, afin de démontrer par unepreuve péremptoire que la peste n’était ni infailliblement contagieuse, ni infailliblement mortelle, il écarta la couverture d’un grenadier chez qui le mal semblait parvenu au dernier période d’intensité, et pressant de sa propre main les bubons sanglants du malade ; — f'ous voyez, dit-il à ceux qui l'entouraient, vous voyez que ce nest rien. — Tant d’héroisme sauva l’armée. Sans doute la eontagion fit encore de nombreuses victimes; mais combien n’en aurait-elle pas fait davantage si Bonaparte n’efit cherché, n’eût réussi à combattre l’effroi et le découragement qui s’étaient emparés de toutes les âmes. Non-seulement le service de l'ambulance des pestiférés

no

reprit, après la visite du général en chef, la régularité de celui d’un hôpital ordinaire, mais quiconque depuis lors, officier ou soldat, fut atteint de la peste, ne se regarda plus comme désespéré , et augmenta amsi ses chances de guérison. On en vint même à imiter le fatalisme des Turcs ; l’on négligea de plus en plusune multitude de précautions qui, loin d’alléger le mal, semblaient au cun- traire l’aggraver, et l’on s’en trouva de mieux en mieux. A mesure que la terreur disparut et que le moral se raffermit, les effets du fléau devinrent de moins en moins funestes.

Le 14 , Lannes et Bon partirent enfin de Jaffa pour aller rejoindre l’avantgarde au village de Miski. D’une reconnaissance que Kléber avait envoyée le matin vers Naplouse il résultait que les Naplousains s'avançaient en forces, et qu’Abdallah-pacha était sur le point de se réunir à eux. Cette nouvelle , transmise au général en chef, qui ne devait quitter Jaffa que dans la soirée, le décida à hiter son départ, et le lendemain 15 l'armée se porta dans la direction de Zêta à la rencontre de l'ennemi. Vers midi, nos coureurs découvrirent une cavalerie nombreuse : c’était celle d’Abdallah. Le pacha, pour retarder la marche de nos colonnes , était accouru prendre position sur les hauteurs de Qâquoun, et s’appuyait aux montagnes de Naplouse, occupées par les milices de cette ville. Bonaparte fit aussitôt ses dispositions d'attaque. Les divisions Bon et Kléber, formées l’une et l'autre en carré, se portèrent contre les cavaliers d'Abdallab. I.a division Lannes , formée de meme, manoeuvra sur la droite du pacha, de manière à le couper des milices naplousaines. La simple marche des deux carrés Bon et Kléber mit en fuite la cavalerie d’Abdallah. La division Lannes n’eut pareillement que besoin de se montrer pour mettre en déroute l’infanterie des Naplousains; mais, au lieu de s'en tenir là, comme c’était l’ordre formel du général en chef, les troupes de cette division, entraînées par leur ardeur, s'eng.agèrent dans les défilés des montagnes a la poursuite de l'ennemi. Qu'advint-il de cette imprudence? c'est qu’après s’être quelque temps laissé poursuivre , les fuyards firent soudain volte-face,

attaquèrent à leur tour les Français, les contraignirent h rétrograder, et les ourchassèrent vivement jusqu’au déouché des gorges. Une cinquantaine d’hommes de la soixante-neuvieme de ligne et le chef même de cette demi-brigade furent tués pendant la retraite; et ce succès des Naplousains, exaltant leur fierte et leur confiance , rendit tout accommodement impossible avec eux.

L’armée française bivouaqua le 15 à une lieue de Qâquoun. Le 16 elle atteignit Nabata , village situé au point où lès gorges du mont Carmel viennent déboucher sur la plaine de Saint-Jeand'Acre, et s’y arrêta, moins l'avantgarde. Kléber, en effet, poussa le même jour jusqu’aux portes de Caïffa, petite ville qui s'élève au bord de la mer, à trois lieues environ d’Acre, et que dominent de très-près les mamelons du Carmel. A leur arrivée devant Caïffa, Kléber et les siens aperçurent une division anglaise qui croisait sur les côtes de la Syrie. Cette division , aux ordres du commodore sir Sidney Smith, faisait prtie de l'escadre qui avait tenté un mois auparavant de bombarder Alexandrie, et s’en était détachée pour porter secours à Djezzar-pacha, qui se disait résolu à tenir dans Acre jusqu’à la dernière extrémité. On put distinguer en mer les deux vaisseaux de ligne anglais le Thésée et le Tigre. Les chaloupes du Tigre s'avancèrent même si près du rivage pour reconnaître l'avant-garde française, qui défilait au pied du mont Carmel, et pour tenter par leur feu d’inquiéter sa marche, qu^on s’empara de l'une d’elles.

Quoique Caïffa eût une bonne muraille garnie de tours et un château assez tort, Djezzar avait néanmoins, au premier bruit de l’approche des Français , désarmé le château qui défendait le port et la rade , et rappelé ses troupes. La division Kléber entra donc sans coup férir dans la place , et y trouva d'abondants magasins de riz et de biscuit, que le pacha n’avait pris soin ni de faire évacuer ni de détruire. Le 17 les autres divisions atteignirent Caïffa de bonne heure, et Bonaparte, avant de passer outre, y mit garnison, y fit construire des fours, organiser un vaste hôpital.

ÉGYPTE FRANÇAISE. ni

L’intention du général en chef était de s'avancer le soir même jusque .sous les murs (leSaint-Jean-d’Acre; maisd'emauvais chemins et un temps brumeux r.s permirent aux divisions d'arriver que fort tard sur les bords du Kerdanneb, rivière qui a son embouchure à trois mille mètres en avant de la place , et qui coule dans un fond très-marécageux. Le général Andréossy, avec un bataillou de la quatrième légère, le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides a cheval et deux pièces de canon , passèrent seuls dès le soir sur la rive opposée pour y contenir les nombreux tirailleurs ennemis, fantassins et cavaliers, qui la défendaient. Comme la rivière était large et profonde , le passage du reste de l’armée dut être remis au lendemain, et toute la nuit l’on s’occupa de jeter un pont reconnu presque indispensable.

L'opération du passage s’effectua le 18, à la pointe du jour. Bonaparte se porta immédiatement sur une chaîne de hauteurs qui commence à une demilieue au nord de Saint-Jean-d'Acre pour s’étendre tout le long de la mer jusqu’au cap Blane, et qui domine la ville. Üe là il fit une reconnaissance sommaire de la place; et remarquant que tous les jardins qui l'entourent étaient occupes par les troupes du pacha , il ordonna aussitôt d’attaquer ces différents partis et de les rejeter dans l’intérieur des remparts, mesure dont l’exécution n’uffrit que peu de difficultés. Il envoya ensuite un fort détachement occuper le château de Cheffnaer, clef des débouchés de la route de Damas.

L’armée française était animée d’une noble ardeur et avait pleine confiance dans l’heureuse issuedel'expédition. Elle marcliait desucoès en succès depuis l’ouverture de la campagne, et n’avait plus , pour achever la conquête de la, Syrie , pour s’élancer même vers la capitale de l’empire ottoman , qn’un siège à faire.

L’aspect des murs de Sainl-Jean-d’Acre, seule place qni lui restait à réduire, ne pouvait qu’exalter encore son courage et ses espérances. En effet, Saiiit-Jeand’Acre, l'ancienne Ptolémaïs , s’élève sur un promontoire qui n’est lié au continent que par une étroite lanrae de terre, eties lurtiUcations qui comblaient ce court

intervalle, maiiraUcs courtines flanquées de tours carrées à la manière du dou- 7.ième siècle, ne paraissaient pas moius faibles que celles de Jaffu. On devait donc présumer que la réduction d'Acre ne serait ni plus longue ni plus difficile. Malheureusement toutes les circonstances n’étaient point les mêmes. Sous Jaffa l’on n’avait eu à lutter que contre la valeur fougueuse , mais inexpérimentée , des Orientaux. Acre , indépendamment d’une garnison plus nombreuse et commandée par Ujezzar lui-même , indépendamment de la diversion que viendrait sans doute opérer en sa faveur l’armée du pacha de Damas, qui se grossissait de jour en jour de toutes les forces de la Syrie , allait opposer aux efforts des assiégeants tout ce que l'art militaire, tout ce que le génie des Européens peuvent créer de ressources et d’obstacles pour la défense d'une ville assiégée. EIn effet, outre les canons de clioix, outre les munitions de toute sorte , outre les excellents pointeurs que le Thésée et U Tigre venaient de fournir à Diezzar , le commodore avait encore donné au pacha un officier d’artillerie d’un grand mérite, et le général en chef français ne devait pas tarder à s’apercevoir qu’il avait, au sein de la place ennemie, dans la personne même d'un compatriote, d’un ancien condisciple, un adversaire des plus redoutables. L’adversaire en question était le nommé Phélippeaux.

Descendant d'une des plus anciennes familles du Poitou , camarade de Bonaparte à l’École militaire de Paris pendant les années 1783 et 1784, promu capitaine au troisième d'artillerie en 178U, et réputé à juste titre un des meilleurs officiers de son arme, Phélippeaux avait émigré dès 17'J1 , et u’était rentré eu France, vers 1795, que pour s’y faire chouan. Arrêté en 1797 à Paris, où il était venu pour organiser quelque nouvelle conspiration royaliste, et renfermé au Temple pendant que sou affaire s’instruisait, il avait trouvé Sidney Smith parmi ses compagnons de captivité. Siduey Smith était détenu dans la même prison depuis plus d'un an. A quelle occasiou, le voici. En 179G, un jour que Sidney Smith, qui n’était encore que capitaine de frégate, croisait sur nos côtes avec son bâtiment, il avait capturé un

(le nos corsaires qui rentrait dans le port du iiavre; il avait voulu le monter et remmener lui-méme, mais; surpris par le reflux , il avait été entraîné assez loin dans la Seine. Plusieurs barques canonnières s'étaient alors élancées du Havre et de Hoiifleur, avaient délivré le corsaire français, et fait Sidney Smith prisonnier. D'abord conduit à Rouen, ensuite transféré dans la capitale et écroué au Temple , Sidney Smith , après plus d'une anneede détention préventive, y attendaittuujours qu’on statuâtsurson sort, quand Ptieiippeaux y était arrivé en 17!)7. Les deux captifs s’étaient pris aussitôt d'une vive amitié l'un pour l'autre, et quand , au bout de quelques mois, Phélippeaux s’évada àforce d’intrigueset de ruses, il était parvenu à faire en même temps évader Sidney Smith. Au sortir de leur commune prison , Sidney Smith avait partagé sa bourse avec Phélippeau.t, qui se trouvait dans un déndinent absolu, et ces deux hommes, unis par les liens d'une reconnaissance mutuelle, unis encore par une haine égale contre la France, ne s'étaient plus quittés depuis cette époque. Phelippeaux avait d'abord suivi Sidney Smith en Angleterre ; il l'avait ensuite accompagné à Constantinople, où le commodore avait été dans ces derniers temps chargé d'une mission extraordinaire; il l'accompagnait encore dans ses croisières sur les côtes d'Egypte et de Syrie ; et Sidney Smith venait de présenter sonami à DJezzar comme l'ofticier le plus capable de ('aider à faire dans Acre une résistance victorieuse. Aisément agréé parle pacha, Phélippeaux s’était occupe sur-le-champ d’augmenter et de compléter les ressources défensives de la place. 11 y faisait exécuter de grands ouvrages supplémentaires, et notaiument il était en train d’établir une nouvelle ligne de fortifications presque complète derrière la vieille enceiute de la ville.

Cependant les travaux entrepris par Phélippeaux et les secours fournis par les Anglais eussent été sans doute insuffisants pour mettre Djezzar en état de tenir contre un siège ré^lier, si la fortune n’edt , d'un même coup , sin^ièrement accru les moyens de défense des assiégés, singulièrement diminué les moyens d’attaque des assiégeants.

Des deux flottilles que Bonaparte avait fait équiper, l'une à Alexandrie, l'autre à Damiette, et qui devaient , soit l’une, soit l’autre, suivant que les circonstances sembleraient leur promettre un meilleur succès, tenter de conduire aussi loin que possible sur le littoral l’artillerie de siège et les munitions probablement nécessaires pour obtenir la réduction de Saint- Jean-d’Acre, la seconde s'était risquée seule encore à braver les croiseurs anglais. Elle avait d’autant plus dechance d’y réussir qu’elle ne se composait, avons-nous dit , que d’une corvette et de neuf très-petits bâtiments, qui pouvaient au besoin, vu leur faible tirant d'eau, longer d'assez près la côte pour que les vaisseaux de ligne anglais ne s’aventurassent point à les y poursuivre.

Cette précaution , soigneusement observée Jusqu’au bout, eut produit les meilleurs résultats. Par malheur, elle ne le fut que jusqu’à la pointe du mont Carmel.

Parvenu le 18 dans ces parages , l’officier qui commandait la flottille négligea d’envoyer reconnaître le port de Caïfb , dont il n'était plus qu’a trois lieues, ou du moins il ne l'osa faire ; il craignit de le trouver occupé par les troupes de Djeszar, tandis que déjà les nôtres y étaient. Dans le doute, il aima mieux rester au large, et, pour ne pas être pris par les Turcs, s’exposer à l'être par les Anglais. Aperçu effectivement par le Tigre, ourchassé par ce vaisseau, criblé de oulets, il échappa avec la corvette qu’il montait et deux de ses neuf bâtiments; mais les sept autres, la Négresse, la Foudre , kl Dangereuse, la Marie, la Fierge de Grâces , les Deiix-t'réres et la Tauride , ceux qui étaient le plus pesamment chargés et dont la capture était le plus importante, tombèrent au pouvoir de l’ennemi. Celte perte, irréparable pour l'armée française, décida non-seulement du sort de Saint-Jean-d’Acre et de l’issue de l’expédition de Syrie , mais encore de l’avenir de Bonaparte et des destinées du monde. L’imagination s’égare, en effet, à chercher jusqu'où serait peut-être allé Bonaparte, si Acre ne l’edt arrêté!...

Phelippeaux s'empressa d’utiliser dans l’intérêt du salut de la place le matériel qui devait en précipiter la ruine. Les pèces, les munitions, les madriers pour les plates-formes, tout ce que conte-

ÉGYPTF. FRANÇAISE.

nnient les sept bâtiments capturés fut débarqué sur-le-champ et distribué sur les principaux points de l’enceinte. Les bâtiments eux-mêmes furent armés et employés à inquiéter les postes français sur la'câte, à intercepter les communications et les convois par mer.

Quant au général en chef, il paraissait, malgré la perte d’une partie de son artillerie de siège, ne douter nullement de pouvoir rènuire Saint-Jean-d’Acre; son artillerie de campagne lui suffirait nu besoin. Il ne déses^rait même pas d'entrer dans la place sans être obligé de recourir à la force; et void une lettre qu’ilécrivit à Djezzardans la soirée du 18, alors qu'il connaissait le sort de sa flottille :

« Depuis mon entrée en Égypte , je vous ai fait connaître plusieurs fois que mou inlenlion n'était pas de vous faire la guerre , que mon seul but était de chasser les mamelulu ; vous n'avez répondu 1 aucune des ouvertures qui/ je vous ai faites.

e Je vous avais fait connaître que je désirais que voua éloignassiez Ibranim-bey de nos frontières communestbien loin delà, vous avez envoyé des troupes à Gazah ; vous avez fait de grands magasins ; vous avez publié partout que vous alliez entrer en Égypte. Effectivement, vous avez accompli votre invasion , en portant deux mille hommes de vos troupes dans le fort d'El-Arich , enfoncé à six lieues dans le territoire égyptien. J'ai dA alors partir du Caire, et vous apporter moi-méoie la guerre que vous paraissiez provoquer.

O I.es provinces de Gaish, Ramieli et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai traité avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à ma discrétion ; j'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits de la guerre, et me voici parvenu sous les murs de votre capitale. Mais , quelle raison ai-je d’oter quelques années de vie à un vieillard que je ne conuais pu? Que me font quelques lieues de plus à côté des pays que j ai conquis ? et, puisque Dieu me donne la victoire, je veux, à son exemple, être clément et miséricordieux, non-seulement envers le peuple , mais encore envers les grands.

a Tous n’avez point de raisons réelles d’Atre mou ennemi, puisque vous l'étiez des mameluks. Votre pacbalicL est séparé de l'Êgypte par les provinces de Gazah , de Ramieh , et par d'immenses déserts. Redevenez mon ami , soyez l'ennemi des mameluks et des Anglais , je vous ferai autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal.

lis

« Envoyez-moi votre réponse jiar un homme muni de pleins-pouvoirs et qui connaisse vos intentions. Il se présentera à mes avanl-posles avec un drapeau blanc, et je donne ordre à mon état-major de voua envoyer un sauf-conduil, que vous trouverez ci-joint.

• Demain, je commencerai l’iuvestissement de Saint-Jean-d'Acre; que d’ici-là, voire réponse me soit jurvenue. »

Djezzar n’avait pas répondu à deux précédentes lettres que Bonaparte lui avait déjà écrites ; il ne répondit pas davantage à la troisième. Aussi, dans la journée du 19, le général en chef, accompagné des (généraux Caffarelli-Dufalgaet Dominartin, procéda-t-il à l'exacte reconnaissance de la place. En même temps , il adressa aux habitants des diverses provinces du pachalick d’A cre une proclamation dont voici les principaux passages :

« Dieu est elémeni et miséricordicuz.

« Dieu donne la victoire à qui bon lui semble ; il n'cn doit compte à personoe , et les peuples doivent se soumeltre a sa volonté.

■ Dieu , qui tôt ou tard punit les lyraiu , a décidé que le terme du règne de Djezzar est venu.

« En entrant avec mon armée dans le gouvcmemeot d’Acre , mon intention n’est que de punir Djezzar ; il a osé me provoquer à la guerre, je la lui ai apportée : mais ce n’est pas à vous , habitants , que je veux en faire teatir les horreurs.

« Ainsi , restez tranquilles dans vos foyers : que ceux qui par peur les ont quittés y rentrent. J'accorde sûreté et sauvegarde a tous. Je laisserai à chacun la propriété qu'il possédait.

■ Hou iulention est que les cadis continuent à rendre la justice , que la religtou , surtout, soit protégée et respectée, et que les mosquées soient fréquentées par tous les bous mosulmaos.

e U est nécessaire que vous sachiez que tous les efforts humaios sont inutiles contre moi, car tout ce que j’entreprenda doit réussir. Ceux qui se déclarent mes amis prospèrent ; ceux qui se déclarent mes ennemis périssent.

L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa et à Gaxah doit voua bire eounailre que si je suis terrible pour mes ennemis , je suis bon pour mes amis , et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre peuple. •

Cette proclamation n'obtiot guère de succès que chez les Druses , peuplades demi-chrétiennes dont nous avons

8' Livraifon. (Égyptb Française.) 8

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LTIMYEKS.

déjà parlé, et qui habitent non-seulement les revers du Liban, mais encore plusieurs des villaeesqui environnentSaint- Jean-d'Acre. Chez eux, du moins, elle excita un vif enthousiasme. Soit haino du mahométisme , soit sympathie pour des hommes presque de leur religion, iis témoignèrent dès les premiers jours beaucoup d'empressement à communiqueravec les Français ; ilsaccoururent en foule au camp ; ils y apportèrent toutes sortes de provisions , et grâce à eux s'établit , sur les bords du Rerdanneh , un marché abondamment pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie. Bonaparte leur promit de rendre bientôt leur nation indépendante, d'alléger pour elle le fardeau des tributs, et de lui restituer le port de Beyrouth et les autres villes pouvant servi'r de débouchés à son commerce. Cette promesse acheva de gagner au général en chef l'affection des Uruses affection qui ne se démentit pas pendant toute laduréedu siège d’Acre,etqui fut extrêmement utileà l’armée française.

Bonaparte avait résolu d'attaquer le front oriental de la ville. C’est le seul des quatre côtés de l’espèce de parallélogramme au milieu duquel Acre est bâtie que la mer ne baigne pas ; c’était par conséquent le seul que Sidney Smitli ne pôt protéger du feu de scs vaisseaux. Le général du génie Samson, chargé de reconnaitre cette partis de l’enceinte , effectua l'opération dans la nuit du 19.

Il s'était déjà avancé assez loin en se traînant presque à plat ventre, lorsu'une balle lui traversa la main droite e part en part. Un cri , une plainte , et Samson était perdu. Il eut la présence d'esprit , il eut la force de se taire , et de continuersa marche aussi lente que périlleuse. Mais l'incommodité de sa posture, la violence de la dou leur, surtout la grande obscurité, ne lui permirent pas dé faire une parfaite investigation des lieux. Il crut à tort être allé jusqu’au pied du rempart, et déclara à son retour que l’enceinte n’avait ni contrescarpe ni fossé. On pensa dès lors n'avoirqu'à pratiquer une simple brèche et à monter ensuite à l’assaut ; on sa flatta de l’espoir d’eulever Acre en quatre ou cinq jours.

Le 20 on ouvrit la tranchée. On put, en prolitant des jardins, des fosses de l'ancienne ville et d’un aqueduc qui tra-

versait les glacis, l’ouvrir à environ trois cents metresde l'enceinte. En même temps , on serra la place de manière à empêcher toute relation des habitants avec le dehors et à repousser avec avantage les sorties de la garnison. Bientôt, sous l’habile direction de l'infatigable Cafl'arelli-Dufalga , qui semblait communiquer à tout le monde son zèle et sou activité , on travailla avec tant d'ardeur aux batteries de brèche et aux contre-batteries, qu'elles se trouvèrent dès le 2S prêtes à commencer le feu. Leur armement ne consistait, il est vrai, qu’en une caronade de trente-deux , quatre pièces de douze , huit pièces de huit et quatre obusiers ; mais on avait bien pris Jaffa sans autre artillerie; on avait même maintenant la caronadede plus, car elle ne provenait que de cette chaloupe du 7'tÿrequ’on avait saisie près de Caïffa. Les boulets manquaient absolument; mais on avait imaginé un raoven de s’en procurer, un moyen de s’en faire fournir par Sidney Smith. Depuis quelques jours on faisait de temps en temps paraître sur la plage des cavaliers ou des chariots : le commodore s’approchait à cette vueenfaisantfeude toutes ses batteries, et nos soldats , à qui on donnait cinq sous par boulet, couraient ensuite les ramasser. Timides d’abord, ils finirent par si bien s’habituer à cette manœuvre , qu’ils l’exécutaient au milieu de la canonnade et des rires universels. On recueillit de la sorte des boulets de douze et de trente-deux. Quant à la poudre, elle abondait. D’une part on en avait apporté une certaine quantité du Caire ; de l’autre on en avait beaucoup trouvé à Gazah , beaucoup trouvé à Jaffa.

Le 2S au matin les batteries furent démasquées, et l’on battit en brèche une grosse tour carrée qui dominait le rempart. Quoique les canons qui armaient cette tour fussent d’un calibre plus fort que les nôtres, nos artilleurs parvinrent cependant à les démonter, et vers trois heures du soir la tour présentait une brèche assez satisfaisante. A cette vue, les grenadiers français , (ju’en- Oamme le glorieux souvenir de l’assaut de Jaffa, se persuadent qu’il ne doit pas être plus difficile de monter à celui d’Acre, et demandent comme une grâce qu’on leur permette de tenter

ÉGYPTE FR.VKCAISE. 115

l'entreprise. On le leur permet : ils ge glissent hors de la tranchée , ils s'élancent; mais au bout de quelques pas ils sont arrêtes court par un large fo.ssé à revêtement de pierres que Samson n’avait point vu.

On fait jouer la mine pour démolir cette contrescarpe; mais la mine, qu’on se bâte trop d’allumer , ne la renverse qu' imparfaitement. N’importe : on s’avance au milieu des débris jusqu'à la tour déjà battue en brèche , et sous le feu des remparts, qui sont garnis principalement delà belle artillerie que Sidne^ Smith nousa prise, on entreprend de miner cette tour même. On travaille activement; mais le 26 les assiégés, conduits parDjezzaren personne, font une sortie.

On les repousse, on les rejette eu désordre dans la place; mais ils ont à peu près détruit nos ouvrages. Ces ouvrages, on les recommence ; et le 28 , après trois jours, les mineurs jugent leur puits suCQsamment creusé. L’explosion abat, eu effet, un pan du mur extérieur de la tour; mais il en reste encore huit pieds. Aussi Bonaparte, qui était dans la tranchée depuis le matin, bésite-t-il quelque temps à donner l’ordre de l'assaut. Enfin, pressé par les chefs de corps, qui viennent lui répéter à chaque instant qu’ils peuvent à peine contenir leurs troupes , il donne vers quatre heures du soir Tordre si impatiemment attendu. Toutefois, six sapeurs et trente grenadiers, conduits par le capitaine d'état-maior Mailly -Château-Renaud, doivent aller préalablement déblayer et la contrescarpe et le bas de la tour. Ils descendent la contrescarpe au moyen d’échelles; mais pendant qu’ils s’efforcent d'accomplir la première partie de leur tâche ils sont assaillis par une fusillade si vive, qu’ils y renoncent. Us aiment mieux franchir tout de suite le fossé, attachent une de leurs échelles à la brèche, et, sans déblayer le pied de la tour, montent à l’assaut. Pour les soutenir s'ébranlaient deux bataillons de la soixante-neuvième, aux ordres de Tadjudani-général I>augier, quand tout à coup survient une de ces complications fatales qui changent un succès en revers. A la seule vue des échelles, on avait cru dans la ville que tout était perdu. Déjà Djezzar lui-même avait

couru s’embarquer, et la plupart de ses soldats, également saisis de peur, s’enfuyaient vers le port pour imiter son exemple. Avant de fuir comme les autres, un soldat turc décharge son fusil au hasard, et la balle va atteindre Mailly, qui tombe mort. C’en est assez pour que les assaillants s'effrayentà leur tour, pour qu'ils reviennent sur leurs pas, et lassent rebrousser chemin aux deux bataillons qui s'avançaient derrière eux.

Cette panique ne dure, il est vrai, qu’un instant; Laugier ramène presque aussitôt ses hommes vers la brèche; mais déjà c’était trop tard. I.es Turcs y sont revenus de leur côté, dès qu’ils ont vu qu’on ne les poursuivait pas, et maintenant ils opposent une vigoureuse résistance. Les assaillants ont à braver nonseulement les balles et les boulets, mais encore une grêle de pierres , de grenades, de morceaux de bois goudronnés et enflammés, et, qui plus est, des flots de résine et d’huile bouillante. Quelque temps ils tiennent bon ; mais ils voient leurs raugs s’éclaircir de minute en minute, et lis vont tous périr s'ils n'inlei^ rompent une lutte trop inégale : ils se décident enfin à la retraite. Que ia petite colonne dirigée par Alailiy rôt continué un moment de plus à se porter en avant, et Ton s’apercevait de la stupeur dont les ennemis étaient frappés, et la ville était prise dès le 28 mars. Pendant un mois et demi que l’armée française demeura encore sous ses murs, l'occasion manquée ce jour-là ne se représenta

fioint. Sinimlieres chances de la guerre! a mort d’un seul officier a fait le salut de Saint-Jean-d’Acre, et probablement donné un tout autre cours à la fortune de Bonaparte.

Sans se découragerdès lors, Bonaparte reconnut toutefois que la place ne pouvait être emportée d’un coup de main , et qu’il fallait procéder à une attaque régulière. Les travaux furent donc repris avec ardeur dès la soirée du 28 , et ^ndant la nuit on prolongea de plusieurs mètres les sapes et les cbeminscouverts. Mais si la coufiance des Français n’avait pas été diminuée par un premier échec, celle du pacha et ne ses troupes s’était, à [ilus forte raison , accrue d’un premier succès. On sait qiieles Orientaux engénéral , et surtout les Turcs, se regardent

LT.INIVERS.

comme invincibles derrière des murailles. Après avoir repoussé l’assaut des Français , les soldats de Djexzar furent plus que jamais dans cette persuasion. Djezzar et Phélippeaux, voulant mettre à proGt cet enthousiasme, ordonnèrent une sortie, 30, à midi, lesassiéeés, protégés par une vive canonnade, s’élancèrent hors de la place et attaquèrent vigoureusement les travaux de la tranchée. T..eur choc fut si terrible, que les soldats français ne purent le soutenir et se replièrent. L'entrée d’une batterie de mine et un bovau qui se trouvait devant la batterie de brwhe restèrent au pouvoir de l'ennemi. Heureusement ce nouvel avantage n’eut pasde suite, et nos braves, bientôt revenus de leur épouvante, reprirent l'un après l'autre lesdeux postes qu'ils avaient perdus; mais ce ne fut pas sans peine. Les 'Turcs firent retraite en bon ordre, et même s'arrêtèrent plusieurs fois dans les cimetières de la ville pour recommencer la fusillade.

Pendant la huitaine suivante, assiégés et assiégeants redoublèrent d’efforts, les uns pour prolonger leur résistance et sortir victorieux de la lutte , les autres pour empêcher qu’un siège qu’ils s'étaient flattés de terminer en quelques Jours ne traînât trop en longueur.

Les troupes du pacha, contre Tordiuaire de cette milice indisciplinée, se montraient intelligentes et dociles dans l’exécution des ordres de l’ofncier européen qui lesdirIgeait.Jouret nuit, sans relaie, elles s'occupaient d'achever l'enceinte nouvelle dont nous avons parlé. Phélippeaux leur faisait même conduire entre la ville et notre camp plusieurs sapes destinées à détruire par des contre-attaques nos ouvrages oftensifs. Nos soldats, de leur côté, travaillaient avec non moins d’ardeur à perfectionner ces ouvrages et à se mettre dans le cas derenouvpler l’assaut avec succès ; mais on sait qu’il n'en est pas d'un siège comme d'une bataille. Dans un siège, le courage n’est pour ainsi dire que secondaire: il faut, en preniicrc ligne , pour renverser des murailles, des moyensmatérioJs que rien ne supplée. Ces moyens manquaient toujours a l'armée française. Toujours elle en étiit réduite, pour battre en brèche la tour carrée, a de simples pièces de campagne

.dont Tinsuiflsance devenait de plus en plus manifeste. En même temps, les approvisionnements de poudre diminuaient à vue d'ceil , et la difficulté des communications ne permettait pas de les renouveler. Quant aux boulets , recueillir ceux de l’ennemi, comme il fallait bien continuer à le faire, était une si triste ressource, que souvent on laissait passer des jours entiers sans répondre au feu de la place ni à celui des vaisseaux de ligne anglais. Indépendamment de cette disette de munitions, celle des vivres commençait aussi à se faire sentir. I.es magasins de Caïffa s’épuisaient, et les paysans des environs d’Aere, si empressés d'abord è apporter au camp leurs denrées, ralentissaient sensiblement leur zèle depuis que l’insuccès du premier assaut leur faisait craindre que la victoire ne restât à Djezzar. Les Druses seuls, jusqu'à la fin du siège, n'interrompirent point leursrelations, et ce fut à eux que les Français durent de ne pas être atteints par la famine.

Ce furent encore les Druses qui, dans les premiers jours d'avril, apprirent à Bonaparte que les pachas de la Syrie hâtaient la concentration de leurs troupes, et qu’ils comptaient, après avoir rallié les milices naplousaines venir contraindre l'armée francise à lever le siège d’Acre. Djezzar , disaient les Druses, avait partout envoyé ses agents pour insurger le pava, pour exciter les fideles sectateurs de la foi musulmane à l'extermination des ennemis du Prophète. L'or appuyait ces intrigues, et oejà Sidon, véritable chef-lieu du pacbalick de Djezzar, Alep, Damas, avaient fourni de nombreux contingents , qui s’avançaient avec d’autant plus de sécurité, qu’on leur annonçait n’y avoir pour eux aucun péril. « Les Français ne sont qu’une poignée d’hommes, leur répétai^on; ils n’ont point d'artillerie , et Djezzar est soutenu par de nombreuses troupes anlaises. Montrez-vous, et c’en est fait e l'impie Bonaparte , c'en est fait de sa misérable armée. >

Voulant s’assurer du véritable état des choses , Bonaparte forma plusieurs détachements et les envoya reconnaître la contrée qui environne Saint-Jèand’Acre. Vial marcha vers le nord. Murai vers le nord-est, Junot vers le sud. Les

EGYPTE KRANÇAISE. H 7

travaux du siège n’en furent pas inter- • rompus. On continua quelque temps à liattre en brèche la tour carrée ; mais les Turcs ravalent tellement remplie de pièces de bois, de sacs de terre et même de balles de coton, que c'était peine perdue. On renonça donc à se loger dans la tour; mais on travailla à former un rameau de mines sous ses fondations, afin de la faire sauter. Cependant, les informations données par les Druses étaient exactes, et Djessar, exactement renseigné lui-méme, avait résolu d’occuper si bien les assiégeants qu’ils ne pussent pas se porter à la rencontre des troupes syriennes avant qu’elles ne fussent toutes réunies en une armée de secours. Le 7 avril , les assiégés firent une sortie générale. Ils s’élancèrent sur trois colonnes, à la tête de chacune desquelles était une petite avant-garde anglaise tirée des guipages du 'ngre et du Thiiée. Protégées par l’artillerie des remparts, que servaient des artilleurs anglais, les colonnes ennemies attaquèrent avec tant de vigueur nos premiers postes et nos travaux avan<^, que les troupes qui gardaient ces ouvrages ne purent pister su choc, et se replièrent. Toutefois, l’artillerie française dirige, des places d’armes et des parallèles , un feu si meurtrier sur les assaillants, nue les deux colonnes de droite et de gaucne font bientôt volteface pour regagner les remparts. Celle du centre s'obstine seule à avancer au milieu d’une grélo de balles et de mitraille, quand tout à coup roflicier anglais qui la commande tombe et expire au pied des siens. Cet événement est le signal d’une déroute complète :

Anglais, musulmans, perdent leur audace , et laissant les revers des parallèles couverts de morts et de blessés, rentrent précipitamment dans la ville.

L’armée mn^ise fit néanmoins ce jourlà une perte bien regrettable. Le général Camrelli-Dufalga , qui était brave jusqu’à la témérité, eut le coude du bras droit fracassé par une balle; l'araputation fut Jugée nécessaire, et il n’y survécut pas. Du 7 au 30 , Djezzar tenta presque tous les jours de nouvelles sorties; mais elles n’eurent encore aucun succès, et surtout n’atteignirent aucunement leur but , car on va voir qu’elles n’empécbèrent point Bonaparte et

ses principaux lieutenants d’aller détruire l’armée syrienne qui accourait...

Yial avait traversé les montagnes du cap Blanc, poussé jusqu’à Sour — l’ancienne Tyr — , laissé une petite garnison française dans cette ville, et, ne trouvant trace d’ennemis nulle part, était revenu dès le 6 sous Saint-Jean-d’Acre. Murat, après avoir atteint et pris le fort de Zafet, où il avait aussi laissé garnison, s’était avancé jusqu'au lac de Génézareth, avait cam^ vingt-quatre heures sur les bords du Jourdain ; puis, n'apercevant non plus aucun rassemblement de troupes, il était rentré au camp le même jour que Vial. Mais il s'était trop bâté. Ce même jour, en effet , les troupes de Damas ^ectuèrent le passage du Jourdain sur les deux ponts d'Iacoub et d’El-Medjameh, établirent leurs magasins dans la ville de Tabarieh — l’ancienne Tibériade, — et ne tardèrent pas à être rencontrées par Junot.

Le 8 , maître de Nazareth depuis l’avant-veille, Junot apprit qu’une troupede quatre ou cinq cents cavaliers , formant l'avant-garde ne l’armée damasquine, se montrait dans la plaine qui sépare les montagnes de Nazareth des montagnes deNaplouse. Aussitôtil se porta enavant avec cent cinquante grenadiers de la dix-neuvième de ligne , cent cinquante carabiniers de la deuxième légère, et cent chevaux du quatorzième de dra-

Sons.Arrivéau village de Cana vers huit eures du matin, les habitants lui annoncèrent que ce n’étaient pas quatre ou cinq cents cavaliers, mais bien deux ou trois mille, qui occupaient la plaine ; et ils rengageaient h ne pas avancer plus loin. Oet avis ne pouvait intimider Junot. Seulement il ne continua sa marche qu’après avoir écrit à Kléber, à la division duquel appartenait son détachement, qu^il étoit en présence desDamasquins, qu’il marchait à leur rencontre, et que probablement il aurait besoin de secours. Au sortir de la vallée de Cana, et comme il atteignait le village de Loubi, Junot aperçut effectivement deux ou trois mille cavaliers qui caracolaient entre le village et le mont Tbabor. II pressa donc le pas ; mais, parvenu à moitié de la distance qui le séparait d'eux, il reconnut n’avoir affaire qu'à dos

ns

L’UiMVERS.

Arabes. Toutefois, au moment où il faisait cette découverte, il vit un second corps de cavalerie, composé celui-là de mameluks, de Turcs et de Mauj;ral)ins, déboucher de Loubi même et s'avancer sur ses derrières. Cette nouvelle troupe, qui paraissait forte de deu.v mille hommes au moins, marchait en masse , et, contre la coutume des Orientaux , au petit pas et en bon ordre. Dans ses rangs flottaient de nombreux étendards.

Junot comprit sur-le-champ que l'attaque de ce dernier corps devait seule être dangereuse, que les deux ou trois mille Arabes aperçus les premiers se contenteraient d’escarraoucner pendant le combat, et qu'il sufGrait d'un rang de grenadiers pour les tenir en respect. Il fit donc faire halte à sa petite troupe , disposa son infanterie sur quatre lignes, dont trois tournées vers I.oubi et la quatrième vers le mont Thabor, porta sa cavalerie sur son flanc droit, puis attendit l'ennemi de pied ferme. Il avait recommandé à tous ses soldats une immobilité complète, un silence absolu, et l'attention la plus grande aux différents ordres qu’il donnerait. Fantassins et cavaliers sentirent que la situation était critiqne, et que le salut commun dépendait d’une commune obéissance.

Chacun tint donc à honneur d’obéir.

I/ennemi s’attendait à n’éprouver qu’une faible résistance de la part de cette poitiée d'boinmes, qu'il supposait immoiles de terreur; maiscoinbien ne fut-il pas déconcerté, quand, après s’étre avancé jusqu’à portée de pistolet sans essuyer aucun feu, il fut tout à coup accueilli par la décharge la plus vive et la plus meurtrière. En un instant plus de trois cents des siens jonchèrent la plaine, et il dut se retirer à quelque distance.

Toutefois, revenu de son premier étonnement et fort de sa suj)ériorité numérique, il renouvela bientôt l'attaque. Nos braves soutinrent ce second choc avec non moins d'intrépidité que le premier, et l'eoDemi laissa encore deux cents hommes sur le champ de bataille. Le gros de la troupe accompagna alors les Arabes dans leur fuite vers Fouli, village situé au basdu mont Thabor; mais une centaine des plus intrépides revinrent une troisième fois à la charge, lorsque déjà Junot se repliait en bon ordre

sur Orna. Aussitôt quelques carabiniers de la deuxième légère s'élancèrent hors des rangs pour avoir l’honneur de lutter presque corps à corps avec les cavaliers ennemis. Sept ou huit engagements partiels eurent en effet lieu, et 1a victoire dans chacune de ces actions, qui toutes rappellent les célèbres exploits des croisés français nu plutôt les combats héroïques chantés par le Tasse, se déclara contre les Turcs ou les mameluks. Deux des furieux dont nous parlons assaillirent Junot lui-même, dont l'uniforme de général avait particulièrement attiré leur attention ; mais il renversa l'un d’un coup de pistolet , et mit l’autre en fuite en lui assénant un coup de sabre sur la tête.

Bonaparte reçut dès la nuit suivante le rapport du combat de Nazareth, — tel est le nom que l’histoire donne à la brillante affaire du 8, — et ordonna aussitôt à Kléber d'aller avec le reste de sa division renforcer son lieutenant.

Kléber se mit en marche dans la matinée du 9, rejoignit Junot dans la soirée du 10, et, apprenant que les troupes battues l’avant-veille occupaienttoujours Loubi, il résolut de marcher le lendemain sur ce village. Le 11, comme la division française n'en était plus qu'à un quart de lieue, elle découvrit l’avant-garde de l’armée syrienne qui, forte de cinq mille chevaux et d’environ mille fantassins, descendait elle-même dans la plai neaprès avoir aperçu ses adversaires , et étendait ses ailes de manière à les envelopper; mais Kléber ne lui laissa point aciiever ce mouvement. Tandis que deux de nos bataillons s’élançaient sur l’infanterie ennemie, le reste de nos troupes se forma en carré, et , comme d'habitude , attendit de pied ferme le choc de la cavalerie. Fantassins et cavaliers engagèrent assez vivement la lutte , mais ils ne la soutinrent pas longtemps, et, rompus, culbutés, se retirèrent en désordre jusqu’au Jourdain.

Le manque de munitions empêcha Kléber de poursuivre énergiquement les vaincus. Aussi , les rivesdu fleuve devinrent-elles, pendant les journées du 13 et du 13, le rendez-vous général des differents corps do l'armée d'Abdallah.

Cette armée , composée des mameluks d'ibrahim, des janissaires de Damas, dos

Il»

ûnissaires d'AIep et d’Arabes de toutes Tes tribus de la S^e , opéra même sa jonction avec celle des Naplousains ; puis, le 14, les deux armées réunies, après avoir envoyé un fort détachement bloquer la garnison française laissée par Murat dans le fort de Zafet , vi nrent camper dans la plaine qui s'étend au pied du mont Tbabor. Elles formaient une trentaine de mille hommes, dont vingt, mille au moins de cavalerie. Pendant la journée du 14 , Kléber expédia un courrier à Bonaparte pour l'informer de toutes ees circonstances et lui demander quelques renforts; car son intention était d'aller, dans la nuit du 15 au 16 , tourner le gros de l'armée ennemie et tenter de la surprendre dans son camp.

Bonaparte approuva l’ardeur de Kléber. Bonaparte ne doutait point qu’il ne fallût en venir à une action géaMale et décisive pour disperser les forces redoutables dont la concentration lui était annoncée, et conjecturait avec non Moins de raison ou’une fois vaincues, ces hordes indisciplinées, qu'on ne peut mère retenir sous les drapeaux le lendemain d’une défaite, péroraient et la confiance que Djezzar avait réussi à leur inspirer, et l’envie d’affronter de nouveau des adversaires aussi redoutables que les Français. Mieux valait donc , puisqu'une grande bataille devenait nécessaire , la livrer plus tôt que plus tard , avant, par exemple, queles masses ennemies n'eussent poussé jusqu'à Saint-Jean d’Acre et combiné leurs efl'orts avec ceux des assiégés. Toutefois, se demandait Bonaparte, Kléber n’avait-il pas trop présumé de son courage? Oser, avec trois mille hommes à peine, en attaquer trente mille, n’était-ce pas s’ôter toute chance de victoire et s'exposer à une destruction inévitable? A la vérité, Kléber s’attendait à être secouru ; mais pourrait-on le secourir à temps?...

Au lieu de s’en tenir à d’inutiles réflexions, Bonaparte résolut d’agir. Au lieu d’envoyer, un simple renfort, et de s’en remettre à aucun de ses lieutenants du soin de le conduire, Bonaparte résolut dès le 14 d’aller en personne, avec toutes les troupes dont il pouvait disposer sans compromettre 1rs opérations du siège de SaintrJean-d’Acre, prêter main-forte à Kléber pour contraindre

l’ennemi extérieur à repasser irrévocablement le Jourdain. Dans la matinée du 1 5 , Djezzar, instruit et de l'approche d’Abdallah et deapréparatifs du général en chef français, tenta une nouvelle sortie ; mais, mitraillé a outrance, il laissa nos ouvrages couverts de ses morts , et Bonaparte se mit aussitôt en marche.

Bonaparte lança d’abord Murat en avant avec mille hommes d’infanterie, une pièce d’artillerie légère et un détachement de dragons. Murat avait ordre de marcher en diligence vers le pont d’Iacoub dont il s’emparerait, de prendre à revers les troupes qui bloquaient Zafet , et de se mettre, s’il était possible, eu conimunicationavec Kléber. Après quoi, ne laissant sous Acre que les divisions Lamies et Reynier, Bonaparte partit lui-même avec le reste de la cavalerie, la division Bon tout entière et huit pièces de campagne. Il bivouaqua le soir au delà de Nazareth, et le lendemain 16 il se porta vers Fouli dès la pointe du jour; mais le transportde son artillerie l’empêcha de franchir en droite ligne les montagnes qui le séparaient de ce village, et il fut, à son grand regret, obligé de suivre les gorges sinueuses qui les tournent. Malgré ce fâcheux retard , Bonaparte et les troupes qui l’accompagnaient atteignirent vers dix heures du matin des hauteurs qui dominaient la plaine du mont Tbabor, et alors s’offrit à leurs regards une scène de l’intérêt le plus saisissant. A trois lieues environ de distance, au milieu de la plaine entièrement couverte de feu et de fumée, une poignée de Français, retranches derrièro des monceaux de cadavres, luttaient héroïquement contre une masse d’ennemis acharnés qui les pressait de toutes parts. C’étaient, — avons-nous besoin de le dire ? — c'étaient Kléber et sa petite division aux prises avec le gros de l’armée syrienne... A l’odeur de la poudre, à l’aspect du péril qui menaçait Kléber et les siens, les soldats conduits par Bonapartedemandèrent d’une voix unanime à marcher immédiatement au combat pour secourir et délivrer leurs compagnons d’armes ; mais le général en chef contint cet enthousiasme de bon augure. Il exigea que les troupes prissent d’abord quelques instants d’un repos devenu nécessaire par la marche péuiblede lainatinée, et il en pro-

D g iizcKj Dy Googlc

(ita pour faire ses di^sitions d'attaque. Il forma deux grands carrés de tout son monde, puis, au bout d’une demi-heure, il les dirigea de manière à présenter bientôt avec la division Kléber un triangle équilatéral au centre duquel l’enoemi allait se trouver enfermé.

Kléber, d’après le plan par lui communiqué au général en chef, avait quitté Nazareth dans la soirée du 15, peu avant que Bonaparte et sa troupe n'y parvinssent. Il comptait marcher rapidement vers Fouli, et, quelles que fussent les forces d’Abdallah, l’assaillir le lendemain 16 à la pointe du jour; mais, égaré par ses guides , il n’arriva en vue du camp turc qu’à six heures dn matin, et ne put effectuer la surprise qu’il avait méoitée, ni même Jeter parmi ses adversaires un moment de confusion. En effet, le pacha , prévenu à temps, s’était mis sous les armes, et ce fut lui, confiant en sa supériorité numérique , qui commença l’attaque. Tandis que nos deux ou trois mille fantassins s’avancaientsilencieusementàtraverslaplaine, Hs virent tout à coup un corps de quatre mille chevaux s’ébranler, accourir, fondre sur eux. Ce premier corps fut promptement suivi d’un second, puis d’un troisième, puis d'un quatrième et d’un cinquième de même force. Enfin, il s’rtaità peine écoulé une demi-heure, que la totalité de la cavalerie syrienne enveloppait et serrait l’infanterie française. Jamais nos soldats n’avaient vu tant de cavaliers caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens. En outre, les fantassins d’Abdallah se répandirent de tous côtés en tirailleurs. N’importe : les Français conservèrent leur sang-froid accoutumé. Ils marchaient en deux divisions, lorsque l’ennemi s’était précipité à leur reucontre : loin de céder à un premier mouvement de surprise et de terreur, les deux divisions, dont l’une était commandée par Junot, l'autre par Kléber lui-méme, firent tranquillement halte, se formèrent chacune en carré comme à l'ordinaire, attendirent leurs fougueux adversaires de pied ferme, les reçurent à bout portant par un feu terrible , et , dès le premier choc , abattirent un nombre considérable d'hommes et de chevaiLx. Sept heures durant, les Turcs, cavaliers et fantassins, essayè-

rent d’entamer les deux carrés français par des charges, tantôt partielles et tantôt générales , qu’ils fournissaient en poussant les cris les plus affreux; mais, chaque fois, la bonne contenance de nos braves, leurs feux de file bien nourris, et la mitraille que vomissaient leurs canons, obligèrent l’ennemi à faire volte-face et portèrent dans ses rangs

firessés d’épouvantables ravages. Nous 'avons dit : sur les dix heures du matin , au moment où Bonaparte arriva en vue du champ de bataille, Kléber et ses vaillants compagnons luttaient déjà à l’abri d’une ligne de cadavres. Cet horrible abatis alla sans cesse augmentant; toutefois, vers le milieu du jour, Kléber crut s’apercevoir qu’un de ses deux carrés, celui que commandait Junot, était à peine assez grand pour renfermer les attelages des pièces d’artillerie, les caissons, les bagages, et il résolut de n'en former qu’un seul des deux. Il exécuta ce mouvement malgré tous les efforts de l’ennemi, et continua d'opposer une résistance insurmontable. Seulement, il se tint dès lors sur une espèce de défensive, et recommanda de ménager avec soin les munitions, pourqu’elles durassent jusqu’au soir. Il savait que les Turcs, en leur qualité de musulmans, cesseraient de combattre au coucher du soleil , et il voulait profiter de leur retraite, qui est toujours un peu désordonnée, pour se lancer impétueusement à leur poursuite. Mais aura t-il besoin de recourir à une telle combinaison?...

Vers une heure de l’après-midi, une bruyante canonnade résonne soudain sur les derrières de l’armée turque et de deux points opposés de la plaine. Kléber et les siens ne se méprennent pas sur la signification de ces décharges qui se rapprochent de minute en minute.

Cest Bonaparte! c’est le petit caporal .' s’écrient officiers et soldats, le front radieux d’espérance; et tous oublient leurs fatigues, tous se sentent animés d'un redoublement d’ardeur, tous demandent à grands cris qu’au lieu de les tenir immobiles on leur permette de marcher en avant. A ces acclamations qui partent des rangs français, l'ennemi, qui dans ce moment meme tentait un nouvel effort, l’ennemi étonné s’arrête, et

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