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ÉGYPTE FRANÇAISE. f21
bientôt cet étonnement va se changer en effroi. Voici, en effet, Bonaparte; voici ses deux carrés qui arrivent sur le champ de bataille. Ils ont marché en silence ; ils n'ont donné aucun signe de leur approche avant d'étre à portée de canon ; mais ils ont alors démasqué leur artillerie, et maintenant leurs boulets, leur mitraille, portent au loin l’épouvante et la mort. Kléber , d’après la double direction de lacanonnadequ'il entend, a parfaitement saisi le dessein de Bonaparte; il a deviné oue le général en chef veut enfermer l'ennemi au milieu d’un triangle de fer et de feu. Il s’empresse d’y aider de tout son pouvoir, il cède à l’impatience de ses soldats, il reprend l’offensive. Les trois côtés du triangle se resserrent peu à peu , et les projectiles de toute espèce qui ne cessent d’en jaillir font d’abord tourbillonner sur eux-méihes les cavaliers turcs qui se trouvent au centre de la figure , puis les forcent à fuir en désordre vers tons les points de l’horizon. A cette vue, une partie de la division Kléber s’élance sur le village de Fouli iiii’occupe le gros des fantassins d’Ab- (lallah, enlève ce village à la baïonnette, et là encore fait de l’ennemi un horrible carnage. Cavalerie, infanterie, toute cette multitude s’écoule en un instant, et la plaine n’est plus couverte que de morts. Vivement poursuivis dans toutes les directions, prévenus même sur beaucoup de points, coupés de leur camp, coupés de leurs magasins, coupés vers les montagnes de Naplouse, les fuyards n’échappent à la fin qu’en se précipitant derrière le mont 'rhabor.
Par cette route ils gagnent le Jourdain; mais vainement se flattent-ils de le traverser au pont d’Iacoub. Murat , qui a suivi habilement toutes les instructions du général en chef, garde le pont; il leur en barre le passage , leur tue beaucoup de inonde, et leur fait de nombreux prisonniers, tandis qu’ils se rabattent sur celui d’El-Medjameh. Ce deuxième pont, ils le trouvent libre ; mais, pressés par Murat , leur épouvante est si forte, qu’ils encombrent tous les abords, et que nombre d’entre eux , pour gagner plus rapidement la rive opposée, se jettent dans le Jourdain et s’y noient. I..es troupes musulmanes qui parvinrent à franchir le fleuve se dispersèrent dans
les différentes provinces d’où elles étaient sorties, et n’osèrent, pendant plus d’un mois que le siège de Saint- Jean-d’Acre dura encore, se réunir de nouveau.
Ainsi disparut devant six mille Francis une armée que les habitants du pays disaient innombrable comme les éloiks du ciel, innotnbrable comme les sables delà mer, et qui, en réalité, s’élevait au moins à trente mille combattants. Un quart de cette armée avait péri; lesvainipueurs, au contraire, fait incroyable 8 il n’était autbeutiquement prouvé, avaient à peine perdu deux cents hommes. En leur pouvoir resta le camp turc avec tous les riches bagages et tous les approvisionnements qu il contenait, avec les trois queues du pacha, avec cinn cents chameaux. En leur pouvoir tomnèrent pareillement tous les magasins que l’ennemi avait formés dans les environs , et où il avait entassé ses munitions et ses vivres. A Tabarieb seulement, on trouva des vivres en quantité si grande , que toute l’armée française aurait eu de quoi s’en nourrir pendant un an, s’il eût été possible de les emporter.
Bonaparte, laissant Kléber à Nazareth avec sa division, lui ordonna non-seulement de continuer à occuper les ponts dHacoub et d’El-Mediameb , les forts de Zafet et de Tabarien, mais encore de bien surveiller la ligne entière du Jourdain , et reprit le 17 le chemin de Saint- Jean-^’Acre avec le reste des troupes. Le 20, il rentrait dans son camp sous les murs de la place , et ce jour fut marqué par un heureux événement. On apprit que le contre-amiral Ferrée , se risquantàsortird’Alexandrie, qu’eu effet la croisière anglaise ne bloquait plus, venait d’atteindre Jaffa avec les trois frégates la Courageuse, l'Alceste et la Junon, et d’y débarquer de l’artillerie de siège. Cette nouvelle, jointe à l'éclatante victoire remportée naguère sur les alliés de Djezzar, et bientôt la vue d’un convoi de deux mortiers et de six pièces de dix-huit qui arrive au camp , répandent une vive allégresse parmi rarmee assiéeante. Les travaux sont poussés penant quelques jours avec plus de zèle et de vivacité que jamais, et la mine à laquelle on travaille depuis longtemps pour faire sauter la fameuse tour carrée est enfin achevée le 24. On y met le feu
L’UKIVERS.
le 25; mais un souterrain qui se trouve sous la tour annule presque tout l’effet de l’explosion. Partiedes murs extérieurs croule, deux ou trois cents Turcs sont ensevelis sous les décombres, car l'ennemi a crénelé tous les étapes de la tour et les occupe; mais la brècne n'est guère plus praticable qu'auparavant. Bonaparte veut néanmoins proUter de la première épouvante que l'explosion a dû produire, et il envoie trente grenadiers reconnaître comment la tour est liée au corps de la l>lace. Ces braves se logent dans uu des étages du bas, et s'v maintiennent deux jours, malgré les onus, les grenades et autres matières enflammées que l’ennemi, toujours maître des étages du haut, fait pleuvoir sur eux ; mais ils ne peuvent pénétrer dans la place même.
Bonaparte les rappelle, et dirige alors tout le feu de ses batteries contre la tour fatale, qu’il a résolu de raser compté^ ment. Au moyeu des grosses pièces qu'il a maintenant à sa disposition , cette tâche lui semble facile. En quarante-huit heures, tous les créneaux de la tour sont détruits , tous les canons qui en garnissent la muraille sont démontés; déjà l'imagination des Turcs est frappée de tei^ reur, et l'on ne peut plus obtenir d’eux qu’ils restent sur la muraille ou dansl’intérieur de la tour. Ils croient tout miné, et les contre-mines que Phélippeaux a établies ne les rassurent point. Pbéli ppeaux lui-méine sent que tout est perdu s’il reste sur la défensive. Il trace donc des lignes de contre-attaque, et mène en même temps deux tranenées, qui, flgurant deux côtés de triangle, vont prendre en flanc tous nos ouvrages. La supériorité numérique de l’ennemi , les escouades d'ouvriers que les habitants de la ville lui fournissent, les ballots de coton qui abondent dans la place et dont il fonne des épaulements, hâtent beaucoup ces travaux. En peu de jours, les assiégés ont réussi à flanquer de droite et de gauche la tour et la brèche; après quoi , ils élèvent des cavaliers , et y placent de l'artillerie de vingt-quatre. Plusieurs fois on culbute leurs batteries, on rudouc leurs pièces; mais leurs ouvrages sont trop dominés par les remparts pour qu’on puisse s’y maintenir ; chaque fois ils y rentrent, y ramènent de nouvelle artillerie, et poussent leurs sapes plus avant. Bona-
parte fait alors saper contre eux, et bientôt leurs travailleurs etiesnôtres ne sont plus séparés que par deux ou trois toises de terrain. Dans la nuit du 31 avril au i*' mai les sapeurs français surmontent ce dernier obstacle. Vingt grenadiers s’élancent dans le boyau ennemi, égorgent les sentinelles turques, et cherchent à se loger de nouveau dans la tour. Bonaprte comptait beaucoup , pour la réussite de cette attaque nocturne , sur le préjugé des musulmans qui leur interdit le combat au coucher du soleil; mais Siduey Smith et Phélippeaux étaient parvenus à démontrer au vieux Djezzar les inconvénients d'un pareil préjugé, vis-à-vis surtout des Européens, et les milices du pacha se tenaient prêtes la nuit comme le jour à vigoureusement repousser les surprises des assiégeants. Elles ne tardent donc pas à sortir en force; elles tournent notre détachement de grenadiers, le criblent de balles , et l’obligent à opérer sa retraite. Ce premier succès des assiégés dure peu, il est vrai , et va leur coûter cher : les troupes de siège marchent sur eux , les cou{Mnt de la place, et, massacrant les uns, culbutent les autres dans la mer; mais c’est encore un assaut manqué , et le général en chef commence à douter que la tour contre laquelle il s’épuise en efforts superflus uepuis près d’un mois et demi, doive jamais lui donner accès dans la place. Ën conséquence, il se décide à faire pratiquer une seconde brèche, et choisit une portion du rempart située à droite de la tour. Sur ce point sont aussitôtdirigées toutes nos batteries. Sur ce même point s’avance en outre une sape qui doit permettre de franchir le fossé et d’attacher le mineur au pied du rempart. On travaille avec tant d'ardeur , que dte le 5 la contrescarpe a sauté, le fossé a été franchi, et le mineur a pu se mettre à l'œuvre. Mais l’ennemi, pendant ce temps, n’est pas demeuré inactif. Dans la matinée du 6 l’ennemi débouche par une sape qu’il a menée au-devant de la nôtre, évente notre mine, en comble le puits. On le chasse la baïonnette dans 1rs reins , mais le mal est fait. Tous les travaux commençés pour ouvrir la deuxieme brèche se trouvent inutiles, et il faut en revenir à la tour carrée. Bonaparte ne se laisse point décourager par
tous ces échecs , austjuels il n’est cependant que peu habitue, et semble résolu à lutteropiniétréiiientcontrela mauvaise fortune. Dès la nuit du C au 7, il ordonne qu'on tente un nouvel effort pour s'eml^rer des ouvrages que l’ennemi a élevés en avant de la tour. Comme toutes les attaques précédentes, celle-ci, faite par les éclaireurs et les grenadiers de la quatre-vingt-cinquième de ligne, réussit d’abord. Les ouvrages qui défendent les approches de la tour sont emportes en un clin d’ooil , mais cet avantage n'est que momentané et n'aura poi nt de résultat : le feu plongeant des assiégés met nos braves dans l'impossibi litédedétruire les ouvrages en Question, dans l’impossibilité même des7 maintenir.
A dater du jour suivant, de nouveaux obstacles allaient ajouter encore aux difficultés d’un siège dont la longueur commençait à exciter les murmures du soldat. Le 7, vers midi , trente ou quarante voiles se montrent à l’horizon. Estce unellotte ennemie ?N’est-ce pas plutôt une flotte française qui apporte des renforts et des munitions à l'armée assiégeante? Un instant Bonaparte et les siens purent le croire, car ilsvirentSidney Smith sortir précipitamment du port de Saiot-Jean-d'Acre et prendre le large avec ses deux vaisseaux , comme si le commodore eût jugé prudent de fuir devant des forces supérieures. Hélas ! combien cette illusion dura peu! Quelques heures se furent à peine écoulées, qu'on reconnut le pavillon ottoman et même le pavillon britannique à la poupe et aux mâts des bâtiments qui s’avançaient. En effet, la flotte signalée se composait d’une dizaine de bâtiments de guerre, les uns turcs, les autres anglais, servant d’escorte à trente et quelques bâtiments de transport qui venaient de l'tle de Rhodes et amenaientaux assiégés des troupes et des ravitaillements. Le Thétée et le Tigre n’avaient levé l’ancre que pour aller audevant de cette flotte et rentrer avec elle dans le port.
S’emparer de laplaceaprès queles troupes de secours seront réuinés à celles de la garnison, il n’y faudra plus penser. Bonaparte l’a compris; mais il calcule, d’après le vent, que les renforts qui arrivent à l'ennemi, renforts considérables , à en juger par le nombre de voiles ,
ne pourront être complètement débarqués de vingt-quatre heures, cl il veut mettre à profit cet intervalle pour tenter un suprême effort. Il ordonne sur-lechamp qu’on renouvelle l'attaque des travaux extérieurs de l’ennemi, et désigne, pour la renouveler, les dix-huitième et trente-deuxième de ligne, sous les ordres des généraux Bon , Rampon et ■Vial. Ces travaux sont, cette fois, nonseulement emportés en peu d'heures comme à l'ordinaire, mais comblés, mais détruits. I.a résistance des assiégés, le feu terrible de leurs remparts , rien ne peut arrêter l’audace et l’acharnement de nos braves. Généraux, officiers, soldats, tous combattent pêle-mêle, tous accomplissent des prodiges. A chaque instant, ils enlèvent des drapeaux, ils prennent ou enclouent des canons.
Le général Bon succombe dans la mêlée; le chef de la dix-huitième, avec quinze ou vingt officiers et plus de cent cinquante soldats de son corps, succombe également; mais leur trépas trouve des vengeurs. Les Français ne cessent d'avancer, et font, à mesure qu’ils avancent, un tel massacre de leurs adversaires, que de dix pas en dix pas ils se servent des cadavres turcs pour épaulement. Enfin, ils se logent dans la tour, dans la terrible tour, et s’y maintiennent toute la nuit. C’était beaucoup, mais ce n’était point assez : il eût fallu prendre la ville dès le 7 , de manière à prévenir le débarquement des renforts.
IjB soleil retrouve les deux partis aux prises, et la journée du 8 voit d'abord la lutte continuer avec plus d’ardeur encore que la veille. Bonaparte, à qui ne manquent maintenant ni les pièces de siège ni les munitions, fâit de nouveau battre le rempart à droite de la tour. Après deux heures d’une violente canonnade , une partie de ce rempart s’écroule et présente trois brèches. Bonaparte les vient reconnaître, les juge praticables, et donne le signal de l'assaut. Rambaut, qui a gagné les épaulettes de général au siège de Jaffa , se met à la tête de deux cents grenadiers de la division Lannes; Lannes lui-même conduit le reste de sa division , et tous deux s’élancent au pas de charge, tandis que les soldats logés depuis la veille dans la tour balayent les remparts de leurs balles.
afln d’emp^dier la garnisoa de se porter à la défense de la triple breche ou de tenter une sortie. Rambaut et les éclaireurs ont bientôt franchi les fossés, bientôt escaladé la muraille, et voilà qu’ils pénètrent dans la place. Lannes les suit avec le gros des troupes. Déjà les Français poussent des cris de victoire, déjà iisse croient maîtres de Saint- Jean.d’Acre, lorsque tout à coup iis sont arrêtés par un obstacle auquel ils lie s’attendaient mère. A leurs regards s’offre une seconde enceinte ; c’est celle que Phélippeaux a fait construire derrière l’ancienne. Grâceaux renforts venus de Rhodes, et qui ont eu tout le tenaps de débarquer, cette seconde enceinte est entièrement garnie de troupes. N’importe, les deux cents grenadiers, que précède toujours le valeureux Rambaut, se précipitent pour la franchir, profitent du desordre et de la terreur que leur élan jette parmi les assiégés , et y réussissent. Que Lannes les eût fait appuyer, et sans doute Saint-Jean-d’Acre allait être la prix glorieux de leur intrépidité ; mais Latines ne le put. Tandis que Rambaut et ses vaillants compagnons péiiètrentau cœur de la ville, les soldats turcs, qui tiennent encore dans les ouvrages à demi démantelés de l'enceinte extérieure, descendent en grand nombre dans le fossé, filent sans nruit, vont prendre les trois réelles à revers, et, par un feu des plus vifs, interrompent l’escalade des troupes françaises. En même temps ceux de nos soldats qui ont déjà atteint le haut du vieux rempart, et qui, à l’exemple de Rambaut et de ses braves, essayent d’escalader l’enceinte nouvelle , sont assaillis par une fusillade non moins vive qui part des maisons, des rues, des barricades construites de touscôt^. Ils s’arrêtent un moment , incertains s’ils continueront d’avancer ou s’ils reculeront; mais, en ne se voyant point soutenus, leur hésitation cesse : ils se croient sacrifiés, et commencent à rétrograder en désordre. Ils ont pris deux canons et denx mortiers ; ils les laissent derrière eux, et ne tes enclouent même pas. Enfin, ils auraient sur-le-champ abandonné le rempart, si I^Aiines, intrépidement placé sur la brèche, ne les eût arrêtés par son exemple. lannes, du geste et de la voix, parvient à rallier
aussi celles des troupes qui n'ont pas encore monté à l’assaut et mi aban donnaient le fossé même. En vain, toutefois, Lannes s’efforce- t-il de mettre un terme à cette funeste confusion ; il ne peut rendre aux soldats la confiance et l’ardeur impétueuse qui les animaient d’abord. En vain Bonaparte envoie-t-il ses guides à pied soutenir les assaillants : l’enthousiasme fait défaut, et dès lors le combat ne saurait être rétabli avec avantage. D’ailleurs, l’ennemi est maintenant sur ses gardes; l’ennemi, sans cesse renforcé par les troupes fraîches qui débarquent, présente sur tous les points des masses effrayantes. Sur ces entrefaites, Lannes, blessé d’un coup de fau à la tête, est contraint de rentrer au camp. Son départ est le signal d’une retraite générale. Les troupes qui combattent entre les deux enceintes se replient surcellesquiluttent au bas de la première ; les unes et les autres réunissent , il est vrai , leurs efforts pour rejeter l’ennemi dans la place , et elles y parviennent; — mais elles semblent avoir oublié Rambaut et son détachement d’avant-garde. Rambaut, et les grenadiers qu’il dirige, avaient déjà poussé jusqu’au sérail oe Djezzar, quand ils s’aperçoivent qu’ils ne sont plus suivis de leurs camarades.Une demi-heure, une heure s'écoule sans qu’ils les voient paraître. Ils comprennent alors qu’il leur faut renoncer à l’espoir d’être secourus ; et, digne.<i d’une meilleure fortune, ces deux cents héros et leur chef prennent la sublime résolution de se maintenir dans la place ou d’y périr jusqu'au dernier. Ils marchent vers une mosquée voisine, s’y barricadent, et longtemps se défendent en lions contre les bordes aussitôt accourues pour les assiéger; mais leur petite troupe diminue peu à peu... Déjà près du tiers de ces braves et Rambaut lui-même avaient succombé.
Les autres étaient perdus, car leurs cartouches s’épuisaient; leur asile allait être forcé, et sans doute, quand même ils eussent rendu leurs armes , Djezzar les eût fait massacrer impitoyablement; tes autres étaient perdus, disons-nous, si, touché de tant de vaillance , Sidney Smith n’edt intercédé auprès du pacha et obtenu en leur faveur une capitulation honorable.
Tous ces assauts successifs, livrés avec obstination et repoussés avec acbarnement , avaient causé des pertes énormes à l’armée française, des pertes encore plus énormes aux troupes de la garnison. Mais, quoique le chiffre des morts et le chiffre des prisonniers s'élevassent encore plus haut du côté des assiégés, la partie devenait de plus en plus inégale pour les assiégeants. Tandis que l'enoeini réparait ses pertes, voyait même augmenter ses mrces et ses ressources, les Français ne recevaient, ne pouvaient recevoir aucun renfort, aucun secours. Aussi, après les terribles journées du 7 et du 8, Bonaparte commença , dit-on , à perdre l’espoir de réduire une place défendue avec tant d’énergie, une place sans cesse ravitaillée, sans cesse secourue par mer, comme l’était Saint- Jeand'Acre; mais il n’était point homme à renoncer à une entreprise sans avoir forcé, pour aiusi dire, le sort Jusuue dans ses derniers retranchements. Il donna vingt -quatre heures de repos à ses troupes, rappela à lui dans cet intervalle la division Kléber afin de diminuer autant
3ue possible la supériorité numérique e Djezzar, Ot continuer le canonnade pendant toute la journée du 9, pendant toute la nuit suivante, et le tO, dès deux heures du matin, après être venu dans la tranchée afin de reconnaître par iui-méme les progrès du feu de la veille et de la nuit, après s'étreavancé jusqu’au pied du rempart et y être demeuré quelque temps au milieu des balles et des boulets de l'ennemi afin d’exalter l’ardeur de ses soldats par l’exemple de sa propre intrépidité, il commanda un nouvel assaut. Les éclaireurs des quatre divisions de l’armée expéditionnaire, les carabiniers de la deuxième légère et les grenadiers des dix-neuvième et soixante-quinzième de ligne , s’élancent sous la conduite du général Verdier, escaladent la brèche, tuent tout ce qui s’offre devant eux, pénètrent dans la ville; mais, se heurtant bientôt contre l'obstacle qui a déjà fait manquer l’assaut précédent, ils ne peuvent dépasser la seconde enceinte que garde toute une armée, et se voient contraints de battre en retraite.
A peine s’il était midi : Bonaparte,
obstiné jusqu'à la fureur, veut que toutes ses batteries continuent à foudroyer 1.1 ville; puis, vers quatre heures de relevée, il accorde aux grenadiers de la vingt-cinquième de ligne, laquelle faisait partie de la division Kléber et venait de rentrer au camp , l'honneur, soUiciié par eux , de monter à leur tour à l'assaut. Le chef de ce corps, Venoux, dont l’histoire doit recueillir le nom, se met à leur tête. Si Saint-Jean-dC Acre n'est pas pris ce soir, dit-il en partant, qu'on soit sûr que Genoux sera mort.
Le soir la place n’était pas prise, et Venoux avait en effet péri du trépas des braves,— sur la brèche. Les grenadiers, arrêtés eux aussi devant la seconde enceinte , avaient tenté inutilement de la franchir et dû abandonner enûn ce théâtre de carnage. Il était dit que l’armée conduite par Bonaparte, moins heureuse, quoique non moins vaillante que celle des anciens croisés, n’aurait pas. comme eux, la gloire de planter ses drapeaux sur les murs de l'antique Ptolémaïs.
Vraisemblablement, si Bonaparte, dont le matériel se complétait enaque jour, eût persévéré dans ses efforts pour s’emparer de Saint-Jean-d’Acre, il eût fini par y réussir, nonobstant toute difficulté; mais combien peut-être n’eût-il pas sacrifié de temps, sacrifié de inonde! D’une part, deux mois s’étaient éootilés déjà depuis que l'investissement de la place avait commencé; l’armée expéditionnaire, de l’autre , était déjà diminuée de près du tiers. L’armée avait déjà perdu quatre mille hommes environ ; elle les avait en majeure partie perdus depuis deux mois, et comptait en outre six cents blessés, douze cents malades. En effet, ce n’était pas seulement le feu de l’ennemi, ce n’étaient pas seulement les fatigues, c’étaienteneore les maladies, et surtout la peste, qui décimaient nos soldats. Fléau plus terrible et plus destructeur que la guerre même, la peste , dont ils avaient pris le germe devant Jaffa, mais qui , lors de leur arrivée devant Acre, semblait vouloir ralentir les ravages qu’elle exerçait dans leurs rangs , avait bientôt re-
r'is toute sa fureur, et fait parmi eux, mesure que le siège se prolongeait , des victimes de plus en plus nombreuses.
Cetterecrudescence de l'épidémie, ces progrès quotidiens du mal, provenaient sans
doute (les miasmes fétides incessamment dégagés par les monceaux de cadavres turcs et de cadavres français qui pourrissaient dans les tranchées et dans les fossés de la ville. Comme le feu de la place ne permettait pas d'y descendre pour les nettoyer, pour y brûler les cadavres ou les couvrir de terre, Bonaparte avait voulu entrer à ce sujet en négociation avec Djezzar; mais le pacha trouvait dans la peste un auxiliaire trop puissant pour consentir à l'éloigner. Djezzar avait d'abord refusé d’admettre le parlementaire qui s'était présenté de fa part de Bonaparte, et ne l'avait ensuite admis que pour le retenir prisonnier.
Assiéger Saint-Jean-d’Acre indéCniment, ne point se hâter de fuir des lieux infectés par la contagion , accroître ainsi dans les cadres de l'armée d'Égypte des vides qu'il pourrait être impossible d'y jamais remplir, c'eût été de la part du général en chef une faute immense. Cette faute, Bonaparte se garda bien de la commettre. D'ailleurs, les pertes considérables déjà essuyées par le corps expéditionnaire, l'énergique résistance que lui opposait Djezzar, et le chiffre élevé des renforts qui venaient d’arriver au pacha, renforts qui, au diredes prisonniers fai ts lors des deux derniers assauts, ne montaient pas à moins d'une vingtaine de mille hommes et sans doute se renouvelleraient au besoin, n'étaient pas les seules considérations qui enpgeaient le général en chef français à s’éloigner au plus tôt. Les nouvelles qu'il recevait journellement du Caire, d’Alexandrie, de toutes les principales villes de l’Égypte, étaient de nature à ne pas lui permettre de différer plus longtemps son retour. Dès l’instant de son départ, l’Égypte, lui écrivait-on, était redevenue, le Delta principalement , un foyer d'insurrections. Les généraux et les troupes qu’il avait laisses derrière lui étaient constamment restés sur le qui-vive , et quoique les rebelles eussent été partout contenus, partout châtiés, la rébellion semblait toujours prête à relever la tête. Il n’y avait que sa présence, lui mandaient ses lieutenants, qui pût rétablir d’une manière durable la tranquillité intérieure du pays. En outre, et c’était là le plus grave, on allait entrer dans la belle saison, ta seule pendant laquelle
les descentes soient faciles en Egypl».
La côte égyptienne, en effet, généralement fort basse, oblige les vaisseaux qui veulent y débarquer une armée ennemie à mouiller fort loin du rivage; et comme, dans un tel mouillage, nul vaisseau ne saurait tenir contre la violence des vents de l’hiver, il en résulte que les débarquements ne sont guère possibles sur cette partie du littoral de l’Afrique qu’à la fin du printemps ou pendant l’eté. Or, le lecteur doit, nous l’espérons du moins, n’avoir pas oublié que la Turquie préparait une puissante expédition dans les ports de l’Archipel, et que probablement elle la destinait à agir contre l’Égypte. Bonaparte ne l’oubliait pas ; Bonaparte calculait que cette expédition arriverait vers les bouches du Nil dans les derniers jours de juin peutêtre, ou dans le courant de juillet au
Elus tard , et l'événement a prouvé comien ces calculs étaient justes. Il voulait donc avoir regagné l’Égypte pour cette époque, et sentait devoir jusquelà ménager si bien les troupes, qu’elles pussent affronter sans trop de desavantage la supériorité numérique de l’armée turque.
Tels sont, indépendamment du contenu d’un paquet de dépêches que Bonaparte avait naguère reçn d'Europe et qu'il n’avait communiqué à personne; tels sont, disons-nous, les différents motifs qui le déterminèrent à ne pas demeurer davantage en Syrie. On croit que dès le 8 mai, dès l’instant où il avait rappelé Kléber près de lui, le général en chef songeait à opérer sa retraite, car avec l’ordre de rentrer au camp il avait envoyé à Kléber celui de brûler les magasins de Sour , de Zafet , de Tabarieh et de Nazareth. L'assaut du 10 n'avait été en quelque sorte qu'un coup de désespoir. C’était le dixième, — ce fut le dennier. Dès lors, sans plus hésiter, Bonaparte prit une détermination qui sans doute coûta singulièrement à son amourpropre : il se décida, quoi qu’en dût souffrir la réalisation de ses rêves ambitieux, à lever le siège de Saint-Jeand’Acre.
Toutefois, aGn de mieux donner le change à l'ennemi, Bonaparte ne divulgua nullement son projet, et Ut continuer jusqu’au IG le feu des batte-
ries de brèche. Ce jour-là seulement il retira sa grosse artillerie pour la remplacer par des pièces de campagne, et le lendemain 17 la proclamation suivante fut mise à l'ordre du jour dans toutes les divisions du corps expéditionnaire :
« Soldats!
« Vous avez Inversé le désert qui sépare l’Artiqiie de l'Asie avec plus de npidilé qu'uiie armée d'Arabes.
« L'armée qui était en marche pour entahir l’É(;yple est détruite; vous avez pris son général, son équipage de rampagne, ses bagages, ses outres, ses chameaux;
< Vous vous êtes emparés de toutes les places furies qui défendent les puils du désert ;
■ Vous avez dispersé aux champs du mont Tlubor cette nuée d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égjrple.
• Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il ^ a douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais, obligée d'accourir à Acre, elle f a fini ses destins : une partie de sesdnpeaux orneront votre entrée en Égypte.
• Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cceur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications de Gazah , Jaffa , Caiffa , Acre , nous allons rentrer en Égypte : la saison des débats quements m'y rappelle.
- Encore quelques jours, et vous aviez Tespo'r de prendre le pacha même au milieu de son palais; mais, dans cette saison, la prise du chiteau d’Acre ne vaut pas la perte de quelques jours ; les braves ijue je devais y perdre me sont aujourd'hui necessaires pour des opérations essentielles.
« Aidais! nous avons une carrière de fatigues et de dangers à parcourir. Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d’une partie de l'Occident.
« Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire ; et si , au milieu de tant de combats , chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il faut que de nouveaux braves se forment , et prennent rang . à leur tour, parmi ce petit nombre qui donnent l'élan dans les dangers et maitrisent la victoire. •
Pettdant les trois jours qui suivirent, Bonaparte fit ses préparatifs de retraite.
En même temps il repoussa vigoureusement plusieurs sorties que tentèrent les assiégés, ne cessa d’accabler la ville de ses feux, comme s’il eût voulu laisser à cette malheureuse cité un terrible souvenir de son passage , la couvrit en effet de ruines et de cendres; puis le 21, jetant un coup d'oeil de regret sur cette Asie dont il avait espéré un moment changer la face, il partit enfin. Les Drusps. les Mutualis, tous les chrétiens de la Syrie , toutes les peuplades ennemies de la Porte qui durant le siège avaient nourri l’armée française, la virent s’éloigner avec désespoir. Elles allaient retomber sous le joug des pachas , et probablement payer cher les services qu’elles nous avaient rendus...
La dernière sortie que Djezzar avait faite dans la matinée même du 20 lui avait été si fatale, qu’il se trouvait hors d'état d’en tenter une nouvelle de quelques jours. Aussi n'essaya-t-il point de poursuivre les Français. D’ailleurs, comme nos troupes, immédiatement après avoir quitté les murs de la place, devaient cheminer l’espace d’environ trois lieues sur les bords de la mer , et que si ce mouvement se fût opéré de jour elles auraient couru le risque d’être maltraitées par les chaloupes canonnières de Djezzar, Bonaparte profita des dernières heures de la nuit pour commencer sa retraite, et non-seulement il recommanda le plus grand silence, mais encore il poussa la précaution jusqu'à faire emporter à bras les pièces de campagne qui étaient en batterie. Ce fut seulement au lever du soleil, et quand l'armée française avait déjà une avance assez considérable, que l’ennemi s’aperçut qu’elle se retirait. Cétait trop tard pour qu'il s'élançât sur ses traces; plus tût, il n'en aurait eu ni l’envie ni la possibilité. Notre armée chemina donc toute la journée du 21 sans être inquiétée, et vers le soir elle atteignit Tentoura , petit port situé entre Caiffa et Césarée , sur lequel Bonaparte avait dès la veille fait évacuer son artillerie de siège et les quarante pièces de campagne turques prises à Jaffa. Il eût été bien d&irable d'emmener tout ce matériel en Ë^'pte ; mais comment lui faire franchir le vaste désert qui sépare l'Égj'pte de la Syrie?
D'un côté, 1(8 faibles moyens de trans-
Eort qui se trouvaient encore disponiles eussent été à peine suffisants ; de l’autre Bonaparte voulait avec raison les réserver de préférence pour les blessés et les malades. U fallut enclouer nombre de pièces et les jeter à la mer, il fallut livrer aux flammes nombre d’affdts et de caissons.
Le 23 , nos colonnes atteignirent Cé> sarée même. Le lendemain 33 , comme elles se remettaient en marche, elles rencontrèrent un nombreux parti de Na-
Ïdousains accourus pour les harceler sur eurs flancs. Après les avoir facilement dispersés, on les poursuivit au loin, et Bonaparte ordonna de fusiller tous ceux
aui se laisseraient prendre. Non content 'avoir ainsi châtie leur audace, le général en chef, qui se souvenait de la conduite que les Syriens avaient toujours tenue a son égard depuis son entrée dans le pays, résolut de tirer une sévère vengeance du mal qu’ils lui avaient cauâ. Les jours suivants , tout en continuant sa route, il envoya contre leurs villages de forts détachements de troupes qui enlevèrent les bestiaux, chas- .sèrent les habitants, incendièrent les habitations, imprimèrent partout une terreur profonde, et bientôt la fertile contrée qui s’étend depuis Acre jusque vers Jaffa n’offrit plus que l’aspect de la désolation. Outre la satisfaction cruelle qu’éprouvait Bonaparte à se venger ainsi de ceux qui avaient souvent attaqué ses convois , souvent massacré ses escortes, il trouvait dans ces terribles mesures l’avantage d’ôteraux troupes ennemies les moyens de le poursuivre et de troubler sa retraite , si par hasard elles se ravisaient et qu’elles voulussent l’essayer.
Arrivée le 3S devant Jaffa, l’armée française y séjourna le 26 et le 27 , tant pour faire sauter les fortifications de la place, pour enclouer et précipiter dans les flots l’artillerie de fer qui garnissait les remparts , que pour compléter la ruine du pays des Naplousains. On eut ensuite a évacuer l’hôpital que Bonaparte avait établi dans cette ville deux mois et demi auparavant, et sur lequel il avait dirigé tous ses blessés et tous ses malades pendant le siège de Saint-Jeand'Acre. Les malades , nous l’avons dit ,
étaient presque tous des pestiférés, et parmi ces malheureux s’en trouvait une soixantaine sur qui le fléau avait déjà sévi avec tant de torce, qu’ils n’étaient ni transportables ni même susceptibles de guérison. Dès lors à quoi bon les arracher de leurs lits? à quoi bon les entraîner BU milieu du désert? En ne les emportant pas, il est vrai, on les laissait exposés à une mort inévitable, soit par la maladie , soit par la faim , soit par la cruauté des Turcs. Aussi Bonaparte, qui visita de nouveau l’hôpital, et qui était accompagné du médecin Desenettes , osa-t-il lui dire qu’il y aurait ien plus d’humanité à leur administrer de l'opium qu’à vouloir prolonger de quelques jours leur vie et leurs souffrances. — Mon métier eit de les guérir et non de les tuer, répondit Desgenettes ; et cette réponse a été fort vantée. A la bonne heure, s’il les élit guéris , ou si seulement il eût veillé lui-même à ce qu’on les emportât! Or, ce dernier soin fut laissé à un subalterne , qui , moins humain que Bonaparte et moins scrupuleux que Desgenettes, ne leur administra pas d’opium , mais ne craignit pas de les abandonner. Qu’arriva-t-il ?
ce qu’avait prévu Bonaparte. L’ennemi rentra le lendemain dans Jaffa, et coupa la tête à tous ceux qui étaient encore vivants. Pourtant, après la réplique que sa réflexion lui avait attirée, Bonaparte s’était empressé de mettre aux ordres du médecin en chef les chameaux et les transports dont l’armée disposait.
Comme ces moyens ne suffisaient pas, il avait requis les chevaux des officiers, il avait iivré ceux de sa propre écurie , et même, s’apercevant qu’un des siens manquait, ii avait appelé, réprimandé, menacé de son épée le palefrenier qui par excès dezèle hésitaità s’en dessaisir. Ceux des pestiférés qu’on emporta et les autres malades suivirent les traces de l’armée, tinrent la même route qu’elle , et campèrent constamment à petite distance de ses bivouacs. Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente auprès d’eux, et ne passait pas un jour sans les visiter , sans les voir d^ler au moment du départ...
De Jaffa , d’où l’armée ne s’éloigna que le 29, elle atteignit Gazah en deux étapes. Gazah est la ville de Syrie la
plus rapprochée de rËeypte. C’était ceptibles d’étre suffisamment puriflés , presque la seule dont les habitants eus- puis, dans la soirée du 13, poussent sent favorablement accueilli nos trou- jusque sous les murs du Caire ou du pes, lors de leur passage. Aussi , jalou- moins jusqu'à la Qoubbeb, qui en est ses de se montrer reconnaissantes, elles un des principaux faubourgs. L’armée y respectèrent religieusement les pro- et le général en dief doivent faire la
firiétés, et se contentèrent de détruire lendemain leur entrée solennelle dans e fort , qui aurait pu servir à l’ennemi, la capitale.
I.e 1*' juin l'armée s’engagea dans le Bonaparte aspire à ce que cette oérédésert , et coucha à Kan-Younes. Le inonia soit antourée d’una pompe guer- 2 elle gagna Ei-Arisch; et Bonaparte, rière; il veut qu’elle ressemble autant plus convaincu quejamais de l’importance que i^ible à un triomphe ; il se flatte de ce point des frontières égyptiennes, d'en imposer ainsi à la multitude et de donna de nouveaux ordres pouraugmen- donner le change aux indigènes sur les ter les fortifications de la place et la résultats incomplets de l’expédition qu’il faire amplement approvisionner de mu- vient d'accomplir. Les généraux Dugua nitions et de vivres. et Destaing, qui commandent, l’un la
La saison où l’on était parvenu ren- ville et l’autre la province du Caire, ont dit la traversée de la mer de sable qui rew des ordres en conséquence, s’étend de Gazah à Katieb bien plus Le 14, dès le lever du soleil, le tarapénible encore qu’.à l’époque où l’armée bour bat dans toutes I» rues de la caf’avalt franchie pour la première fois, pitale. Toutes les troupes de la garnison En effet, l'ardeur du soleil était bien plus prennent la grande tenue, quittent leurs accablante en juin qu’en février; la pluie quartiers , et vont s’échelonner sur deux était infiniment plus rare; l’eau des sour- lignes, depuis le palais que Bonaparte ces, presque tarie, était plus saumâtre; habite, sur la place Ezbekyeh, jusqu’à les rations étaient moins copieuses et celle des portes de la ville par laquelle il l’ordinaire plus maigre; enfin les effets yrentrera, etquiiaété,pourlaeirconsd’équipement étaient plus détériorés, tance, baptisée du nom de Bab-el-Nassar Nos soldats, cependant, supportèrent ou Porte de la Victoire. En même temps, mieux la fatigue et les privations, ü’une les membres des diverses administraprt, ils y étaient comme aguerris; de lions civiles et militaires, les membres l’autre, ils se voyaient au moment de de la commission des sciences pt des rentrer en Égypte : ils savaient que arts, les membres de l’Institut d’Égypte tons leurs besoins y auraient été prévus, et ceux du grand divan, les Cophtes qu'ils y trouveraient une nourriture charges de la perception des impôts, abondante et du repos, de bons vête- les principaux négociants et tous les ments et de bonnes chaussures, et cette personnages que distingue leur naisperspective doublait leurs forces, ai- sance ou leur richesse, se réunissent guillonnait leur courage. en un lieu indiqué dès la veille. Vers
D'immenses magasins les attendent cinq heures du matin, Dugua et Desen effet à Katieh, à Salahieh, à Mata- taing, suivis de tout ce monde, sortent rieh. Ces magasins s'ouvrent successi- du Caire, et s'avancent vers l'armée, vement pour eux, et leurs deriiieres qu’on aperçoit dans le lointain rangé* étapes sont moins une marche mili- en bataille. Français et Égyptiens arritaire qu’une promenade. Le village de vent bientôt jusqu’à Bona|tarte, qui les Matarieli n'est plus distant du Caire attend au milieu de son état-major, et que de quelques lieues : ils y arrivent le complimentent tour à tour. Le cheik le 10 , s y arrêtent quelques jours, afin Kl-Bekri, représentant de la plus illustre de subir une sorte de quarantaine,* des nombreuses familles issues du Prose soumettent aux mesures de précau- phète , lui offre en cadeau un roagnition en usage dans les lazarets, de peur fique cheval arabe, noir comme le jais, d’introduire le germe de la peste dans et dont la housse étincelle d'or et de la capitale de l’Égypte, lavent leur linge pierreries. Il le prie d’accepter égaleet leurs habits , brûlent tous ceux de ment l’esclave qui tient la bride de l’a- . leurs effets qui ne paraissent pas sus- nimal. Cet esclave, c'est le mameluk
9® Licraison. (Égypte Fbançaisb.) 9
L’ÜMVERS.
Roustan , que Bonaparte emmènera en France quelques mois plus tard, qu'on verra quinze ans investi de toute la confiance de son maître , et qui l'accompagnera dans toutes ses campagnes à travers l’Europe , mais dont le dévouement n’ira point jusqu’à le suivre dans l’exil. De son cdte , le chef des percepteurs eophtes, Gergès-el-Gohary, offre à Bonaparte deux superbes dromadaires, ricnement harnachés, Bonaparte monte sur-Ie-cbamp le cheval dont le cheik vient de lui faire hommage , et , prenant la tête du cortège , il entre triomphalement au Caire. Derrière Ini marchent cinquante nenadien, qui portent les drapeaux enlevés à l’ennemi; derrière ces drapeaux viennent les nombreux prisonniers faits pendant la campagne. Soit crainte , soit curiosité, soit in^rêt véritable, une foule immense , et qui présente un spectacle assez curieux, car on y voit pêle-mêle des Européens, des janissaires, des Grecs, des Cophtes, des Fellahs, des Maugrabins , des Nubiens et autres échantillons des différentes races africaines, des mameluks même à pied et à cheval ; une fouleimmense, disons-nous, encombre les rues et les places par lesquelles le cortège doit passer; et tandis que des salves répétées d’artillerie annoncent le retour du maître après quatre-vingtquatorze jours d’al^nce, cette foule l'accueille avec les témoignages de la joie la plus vive, le salue des ^us bruyantes et des plus cordiales acclamations.
En Europe, en Afrique, la multitude est toujours la même : toujours elle est prête à s’atteler au char du vainqueur, a baiser la poussière du pied qui l’écrase.
Désireux de persuader au peuple égyptien que les troupes françaises revenaient complètement victorieuses de Syrie , Bonaparte ne négligea aucun des moyens qui pouvaient accréditer cette opinion. Il fit suspendre les drapeaux ennemis aux minarets des principales mosquées du Caire , il fit promener plusieurs jours de suite les prisonniers syriens dans les divers quartiers de la ville ; il fit rédiger par les membres du grand divan , imprimer en arabe et répandre à milliers dans toutes les provinces une espèce de bulletin qui
contenait le récit le plus élogieux de la campagne. Ce bulletin, trop long pour être textuellement inséré ici, célèbre en de magnifiques termes la prise d'El- Arisch, l’occupation de Gazah et de Ramieh. l'assaut de Jaffa, la victoire du mont Thabor, la défaite et la dispersion de l'armée syrienne qui se préparait à fondre sur l’Égypte , enfin les terribles vengeances exercées par le sultan Rébir sur la capitale du pachalik de Djezzar. Jusque-là , rien de trop; mais le bulletin ajoute que la destruction de Saint-Jeaii-d'Acre a été si complète, qu'il n'en re*U plu$ pierre sur pierre, et qu’on Me demande si cette viUe dont la eonstruelion dura prés de vingt ans a Jamais existé... Eût-on dit que Saint-Jeau-d’Acre venait de braver les efforts de Bonaparte 1 Au fond , il est vrai , et nonobstant cet échec, l'expédition de Syrie avait donné le résultat que Bonaparte en attendait. Détruire les rassemblements de troupes qui se formaient sur les rives du Jourdain, mettre pour un temps l’ennemi dans l’impuissance d'agir de ce cété, tel avait été le principal but de l’expédition : ce but n’était-il pas atteint.’ Mais la partie brillante de l’entreprise , mais ces vagues et merveilleuses espé^ rances de conquérir l’Orient que nourrissait le jeune général, il lui avait fallu y renoncer. Après même l'aneantissement de la flotte française dans la baie d’Aboukir , ces errances , si la marine britannique n’eût contribué au salut de Saint-Jean-d’Acre, se fussent réalisées peut-être. Leur déception causa de si vifs regrets à Bonaparte, que, malgré la splendeur inouïe de sa destinée , malgré les innombrables faveurs que lui a prodiguées le sort, malgré tant de pages qui, dans son histoire, font pâlir les pages les plus belles de l'histoire d’Alexandre , de l’histoire de César, de l’histoire deCbarleinagiie, il garda toute sa vie rancune à Sidney-lxmith. — , Cet homme, lui a-t-on enteiiilu dire souvent , m’a fait manquer ma fortune.
ÉGYPTE FRA^ÇAISE. lîl