‹ L'UniversChapitre 65 sur 121 · CHAPITRE \nil · texte numérisé non relu

CHAPITRE \nil

SOMMAIRE : PROrORDE T8A!IQini.LtT< DE L'Û- CTPTF. PEnDAKT 1£S DEDE PREMIERS MOIS DE L’EXPéOmOI DE SYRIE, — TKODBLÉC ERSDITE SCR «QUELQUES POINTS PAR LA Ré- TOLTE DE L'ÉMIR-nADJI ET PAR L'aPPARI- TION DE L’ARGE EL>M0HDBT, — HAIS PROHP- TEMERT R^ARLIB PAR LE REDL PAIT DD RETOUR DE BORAPARTB. — MOTERS DITERS Qd’eMPLOIR BOHAPARTE pour ERTREnniR LES IRDIctNES DARS DES DISPOEITiaNS PACI- PIQUES. — ROUTELLES TERTATITESDEMOURAD-

BET OÉBABQUEHERT D’dRE ARMÉE DE TIRCT

MILLE TURCS. — BONAPARTE S’ÉLANCE A LEUR RERCCMTBB, UTRE ET CACNE LA BA- TAILLB d'ABODEIR. — DESTROCTION COM- PLÈTE DEL'aRMÉR ENNEMIE. — DES NOOTELLEt D’eUROPE DÉTEBMIRENT BIENTOT APRÈS BO- NAPARTE A REPASSER EN PRARCB.

L’expédition de Syrie dura près de quatre mois. Pendant cet intervalle Desaix, nous l'avons vu, poursuivit la conquête du Saîd. Il eut même achevé sa tâdie, il eut confiné Mourad dans le désert de la Nubie , dès les premiers jours de mars ; du moins il ne lui resta dès lors qu’à réprimer les insignifiantes tentatives que lebey se risqua encore de temps en temps a faire dans la vallée supérieure du Nil.

A en croire les rapports que Bonaparte, une fois qu'il eut mis le pied en Syrie, ne cessa de recevoir des autres généraux qu’il avait laissés en Égypte et charges en son absence de commander les provinces depuis longtemps conquises de rOuestanieh et du Delta, le simple soin de maintenir ces provinces dans le devoir leur aurait coûté infiniment plus de tracas et de peine que la conquête du Saïd n'en donna à Desaix. Il n*en était rien ; mais le général en chef avait pris sur la plupart de scs lieutenants un ascendant tel , que presque tous s'étaient habitués à ne mettre leur espoir de salut qu’en lui. Aussitôt qu’ils le virent s’éloigner d’eux , ils s’exagérèrent mille sujets d’alarme , dont leur prudence , leur zèle, leur activité, leur courage, surent d’ailleurs, quoi qu’ils écrivissent, triompher aisément. Sidney-Smith , par exemple, quand il connut le départ de Bonaparte, n’imagina rien de mieux, en même temps qu’il faisait raine de vouloir bombarder Alexandrie, que d’envoyer aux différents généraux demeurés en Égypte une espèce de circulaire dans

laquelle il les invitait à profiter du moment où le général en chef serait occupé en Syrie, pour retourner en France eux et leurs soldats. Sidney-Smith poussait la courtoisie jusqu’à mettre ses vaisseaux a leur disposition pour les y reconduire, au cas qu’ils se décidassent à prendre un si sage parti. Nous n’avons pas blinde dire qu’une démarche si insultante futaccueilfiecommeelleméritait de l’être: généraux et soldats la repoussèrent avec indignation, ou plutôt la traitèrent de folie...

En réalité, les habitants de l’Égypte se comportèrent pendant l’expédition de Syrie, pendant les deux premiers mois surtout qui suivirent l’éloignement du général en chef, comme l’auraient pu faire ceux d’une province française. Nonseulement la tranquillité publique ne fut troublée ni au Caire ni dans les autres villes principales ; mais dans les campagnes même on n’eut à réprimer que des incursions d’Arabes, que des soulèvements partiels. La masse de la population, subissant ile plus en plus l’influence des cheiks et des ulémas , lesquels s’étaient franchement ralliés à la cause française, demeura fidèle et soumise. Le mauvais vouloir eût-il au contraire été général , quelque rébellion sérieuse fût-elle venue à éclater, que les lieutenants de Bonaparte étaient en mesure d’y mettre bon ordre. Bonaparte, on le sait, n’avait emmené en Syrie que la moitié a peine de son armée. Il avait par conséquent laissé en Ég}’pte des forces imposantes. Ces forces s'augmentèrent tous les jours des hommes qui sortirent des hôpitaux et qui allèrent grossir les troisièmes bataillons des corps ; mais , nous le répétons, il n'en était pas besoin, et pendant plus de deux mois les troupes eurent plus souvent la pioche ou la truelle à la main que le fusil au bras et le sac au dos. Aussi , les fortifications du Caire, celles d’Alexandrie, de Rosette, de Ramanieh, de Damiette, de Salabieh, de Belbéis, celles encore des différents points du Nil qu’on avait ju;’é à propos d’occuper par des tours , reçurent-elles en février et en mars des accroissements considérables.

Vers le milieu d’avril , comme se prolongeait l’absence de Bonaparte, comme arrivaient jusqu’au Nil de vagues rumeurs qu’arrêté depuis plusieurs semai-

nés déjà sous les murs dà Saint-Jeand'Acre il allait y être cerné et taillé en pièces par une armée turque qui accourait des rives du Jourdain, les habitants de l’É)!7pte commencèrent à se montrer plus remuants, à prêter une oreille assez complaisante aux perfides conseils des agents de la Porte et de l’Angleterre , à porter avec moins de résignation le joug des vainqueurs, et enfin ces velléités d'indépendance ou plutôt de désordre éclatèrent par la révolte de i’émir-hadji.

L’émir-hadji ou prince des pèlerins était, on se le rappelle, un officier moitié civil et moitié militaire, chargé de commander et de protéger la grande caravane de la Mecque. titulaire de cette diarge jouissait des privilèges et des revenus les plus importants. Ainsi, pour suffire à l’escorte de la caravane, il avait ordinairement sous ses ordres un corps de huit à neuf cents hommes armés, dont ses revenus lui permettaient d’acquitter la solde. Avant {'arrivée des Français en Égypte c’était le pacha turc résidant au Caire qui tons les ans nommait J’émir-hadji ; mais pour l’année 1799 Bonaparte avait voulu le nommer lui-même. Son choix était tombé sur Mustapha-bey, lieutenant du dernier pacha. Mustapha, extrêmement sensible a cette distinction , avait promis uue inaltérable fidélité au sultan Kébir, et Bonaparte, au moment de son départ our la Syrie, l’avait laissé dans le Cnarieh, une des provinces du Delta, où il achevait d’organiser sa maison. Il s’y tin< tranquille jusque vers l’époque do la bataille du mont Thnhnr; mais un émissaire de Djezzar, qui vint le trouver la veille même de cette bataille, lui persuada que les Français, bloqués dans leur camp sous Acre et affaiblis par la longueur du siège , étaient perdus sans ressource. Mii.stapha, désespérant alors delà cause française, leva l'étendard de l’insurrection, publia, on ne sait sur quel fondement, que Bonaparte venait d’être tué eti Syrie et que son armée était pri.sonnière du pacha de Damas, recruta, grâce à ces mensonges, d’assez nombreux adhérents parmi les Fellahs, parmi les Arabes du désert et même parmi les mameluks (|iii vivaient dispersés et cachés en Egypte , et se crut bientôt en état de tenir la campagne. Il se mit en effet à battre le pays entre le désert et la bran-

che orientale du Nil; il arrêta, àhauteur du village de Mit-Kramr, deux barques, dans lesquelles il massacra vingt Français et prit six pièces de canon destinées à Tarmée de Syrie , et pendant plusieurs jonrs il intercepta complètement la navigation du fleuve. Le Charkieh, à part la garnison de Belbéis, chef-lieu de cette province , se trouvait fort dégarni de troupes, car le général Re)mier, qui en était gouverneur, avait suivi Bonaparte avec la presque totalité de sa division; mais le général Lanusse, nui commandait une autredes provinces nu Delta, accourant à la tête de cinq ou six cents hommes, pourchassa vivement les insurgés, réussit aies atteindre, tua tous ceux qui voulurent résister , dispersa le reste, et, pour faire un exemple, brûla le village de Mit:Kramr, dont les habitants n^avaient pas craint de seconder l’attaque des deux barques françaises.

L’émir-badji fut assez heureux pour se sauver, lui quinzième, dans le désert, et gagner Jérusalem.

Sur ces entrefaites, des troubles plus sérieux éclatèrent dans une antre partie du Delta. Un homme, parti on n'a jamais su d’où , et se donnant pour l’ange El-Mohdhy, lequel, selon le Coran, vient secourir les fidèles sectateurs de la foi musulmane aux époques de grandes calamités , débarqua à Denie dans le courant d’avril, se présenta aux tribus arabes du désert de Barca , «t leur annonça , avec l’assurance d’un illuminé ou a’un imposteur, qu’Allah lui avait confié la divine mission d’exterminer les Français dont la présence souillait l'Égypte. Il commença par faire d’abondantes largesses autour de loi, en disant que c’était l’or du ciel qu’il distribuait , et bientôt, moyen plus sûr encore de recruter des partisans, il se prétendit armé du pouvoir d’accomplir des miracles. Il soutint que, comme son corps était immatériel , quoique visible et tangible, il vivait de sa propre substance, c’est-à-dire qu'il n'avait pas besoin de manger iioiir vivre. En effet, il ne mangeait pas. Du moins, le soir, à l’heure de la prière , la foule, émerveillée , le voyait tremper simplement ses doigts dans une jatte de lait, puis les passer sur ses lèvres, et c’était, à l’en croire, la seule nourriture que par une grâce spé-

riale du Prophète il lui fût nécessaire de prendre. Il ajoutait que, dépouillé de toute espèce de vêtement, les balles des Français, loin de l’atteindre, retourneraient sur ces mécréants, et que quelques grains jde poussière par lui jetés devant leurs canons paralyseraient, nonseulement pour lui-inéme, mais encore pour quiconque consentirait a le suivre , l’effet de leur formidable artillerie.

Par ces libéralités, par ces prétendus miracles, par ces grossières impostures, l’inconnu recruta en peu de temps cinq ou six cents fanatiques parmi les tribus du désert, s’avança avec eux jusque sur les terres de l’Égypte, pénétra dans le Baliireb proprement dit,la province même où commandait Lauusse, et profita de l'absence du général pour accroître le nombre de ses adhérents, qui bientôt s'éleva à trois ou quatre mille; puis , à la tête de cette espèce d’armée , qui ravageait tout sur son passage, il se présenta dans la nuit du 24 au 25 avril devant la ville de Damanhour, qui n’était defendue que par un détacliement de soixante hommes de la légion nautique. L’ange, après avoir promis aux siens une facile victoire, leur ordonna de pénétrer dans la place. Vainement les malheureux marins, presque surpris, opposèrent-ils à l’assaut de ces furieux nue résistance héroïque : obligés à la lin de chercher refuge dans une mosquée, ils accablaient encore d'un feu terrible leurs ennemis, lorsque l'ange lit incendier l’éditice. En cinq minutes les flammes eurent étouffé , eurent dévoré les soixante Français...

Le lendemain , le chef de brigade Lefebvre, qui occupait Ramanieh avec une garnison de deux cent cinquante hommes, en laissa cinquante dans le fort, et partit avec les deux cents autres pour reprendre Damanhour. L’ange ne craignitpasde marchera sa rencontre, et l’affaire s’engagea bientôt. Éomme parmi les insurgés il n'y en avait que cinq ou six cents qui portassent des fusils, Lefebvre crut qu'après avoir culbuté cette troupe qui marchait en avant , il verrait les autres, qui ne portaient que des bâtons, s’enfuir aussitôt à la débandade. Il attaqua donc avec vigueur les hommes armés de l’ange; mais au moment où le feu était le plus vif, il vit des colonnes de Fellahs jeter leurs bâtons, déborder

ses flancs , le prendre en queue et l’assaillir par des flots de poussière. Ainsi assailli, ainsi cerné par des forces supérieures, tout ce que pouvait Lefebvre était de se dégager. Il y parvint après avoir perdu quelques hommes et en avoir tué un plus grand nombre à l’ennemi, se replia sur Ramanieb, se renferma dans le fort, et se prépara à s'y défendre jusqu’à la demiere extrémité si l’ange osait le poursuivre. L'ange n’eût pas demandé mieux; mais il en fut empêché par les raurmûres et les vifs reproches qui, après le combat, s’élevèrent de tous les rangs des siens. Il avait dit que les balles françaises n’atteindraient aucun de ses sectaires, et cependant nombre d'entre eux venaient d'être tués ou blessés. L’ange se disculpa au moyen de diverses citations du Coran ; il soutint qu’aucun de ceux qui avaient marclié pleins de confiance en ses promesses n’avait trouvé la mort, n’avait même reçu de blessures, mais que les lâches qui avaient reculé, parce que leur foi n’était pas entière, avaient été punis parle Prophète. De pareilles explications, qui auraient dû ouvrir les yeux sur son imposture, aRermirent au contraire son autorité. Il régna dès lors à Damanhour, il régna dans les districts envirounants, et ses émissaires se répandirent nonseulement dans tout le Babireb, mais encore dans plusieurs des provinces circoiivoisines.

Cependant, à la nouvelle du désastre de Damanhour, et pour renforcer Lefebvre, le général Marmont, gouverneur d’Alexandrie, avait aussitôt fait partir un bataillon de la quatrième légère, trois compagnies de grenadiers et deux pièces de canon. Dans la matinée du 28, l’officier qui commandait ce détachement rencontra, comme il n'était plus qu’à une lieue de Ramanieh , les hordes d’El-Mohdhy qui s’avançaient vers cette ville. N'écoutant que sou courage, et ne tenant aucun compte de rénornie supériorité des forces ennemies, il attaqua sur-le-cliamp ; mais, après un combat de cinq heures , après des pertes assez graves, il dut, accablé par le nombre, ordonner la retraite; et, par une faute nouvelle, au lieu d'aller tendre la main à Lefebvre, il reprit la route d' Alexandrie.

Si Marmont n'eût craint pour Alexandrie même, il se fût porté de sa personne, arec une partie de la garnison de cette ville, au secours de Le^bvre; mais il envoya ordre au commandant de Rosette de diriger le plus tôt possible trois cents hommes et quatre pièces de canon vers Ramanieh. Ce renfort parvint sans accident à sa destination. Lefebvre, en se voyant à la tôle de cin(| cents hommes et d’une artillerie convenable, se crut en mesure d'attaquer victorieusement El-Mobdhy, et marcha le 3 mai à sa rencontre. Il le rencontra le jour suivant au village de Sanhour, qui s’avançait de son côte à la tête d’environ quatre mille cavaliers et quinze mille fantassins.

Cette masse énorme de combattants n’etfraya point Lefêbvre, qui, plein de confiance en la valeur et la discipline de sa troupe, engagea le premier le combat.

L’action fut encore terrible, et dura plus de sept heures. L’ange avait pris la précaution de rappelerà ses soldats que tous ceux qu’ils verraientatteints par le fer ou le feu des inüdèles étaient des hommes d’une foi peu robuste et qui avaient besoin de cette épreuve expiatoiôe pour mériter la palmedu martyre. Aussi, ces gens crédules, convaincus que c’était Allah qui leur avait parlé parla bouche de leur chef, combattaient avec une fureur aveugle,avecundédaincomplet de la vie, et ne faisaient attention ni aux biôssés ni aux morts qui succombaientdans leurs rangs.

I.CS Ktançais, formés en bataillon carré, suivant leur tactique habituelle , se portaient successivement sur les divers pelotons ennemis, et, sans se laisser jamais entamer, répandaientpartout le carnage, l’eut-étre enUn eussent-ils forcé les rebelles à lâcher prise, si l’ange lui-même ne se fût avisé d’un moyen assez ingénieux pour gêner les manoeuvres de ses .adversaires et les contraindre à quitter le terrain sur lequel ils combattaient. On touchait à l'époque de la moisson , et les dilTérentes productions céréales du pays couvraient la campagne. El-Mohdhi imagina de prendre sur les Français l’avantage du vent, et fit mettre le léu aux récoltes sur plusieurs points de l’immense plaine où l’action était engagée. Mais pour échapper à l’incendie, pour fuir surtout la fum& qui leur venaitdans lesyeux, nos soldats se jetèrent dans un champ

d’oignons encore verts , où la flamme ne pouvait plus les atteindre; et de ce champ ils continuèrent à canonner et à fusilierl’ennemi. L’ennemi ripostaitnonseulementà la fusillade, mais aux boulets môme, car il possédait une pièce de huit, qu’il avait prise à Dainannour et placée sur un traîneau attelé de boeufs, parce que dans sa première fureur il en avait brûlé l’affût. Cette lutte acharnée se prulongea jusqu’au soir. En voyant le jour disparaître, les Français, harassés de fatigue etmanquant presque de munitions, songèrent à se retirer; mais pour effectuer leur retraite il leur fallait tenter un dernier effort, s’ouvrir un pas.sage à travers la foule immense qui les environnait. Lefebvre disposa son artillerie aux quatre angles de son carré, fit croiser les baïonnettes, passa sur le ventre des Arabes, et regagna Ramanieh sans avoir perdu plusde cinquante ou soixante hommes. L^ange en avait trois ou quatre mille hors de combat.

Loin d’être découragé, il envoya, dès le lendemain 4, un fort détacheiiient pour tâcher de surprendre Rosette, qui se trouvait presque dégarnie de troupes , pensait-il, depuis que les trois quarts de la garnison setaient portés au secours de Lefebvre. Quant à lui , il resta à Damanhour, dont il avait résolu de faire sa place d’armes, pour y attendre les renforts que ses nombreux agents lui recrutaient dans toutes les provinces de l’Égypte.

Mais, bientôt rassuré pour Alexandrie , Marmont avait eu soin de rétablir au complet la garnison de Rosette. Lors donc que les insurgés se présentèrent devant cette ville, l’officier qui la commandait ne craignit point de sortir à leur rencontre, et les tailla en pièces. Le moment approchait où El-Mohdby lui-même allait se voir trahi par la fortune. •

Le 5 mai, après avoir châtié les folles tentatives de l’émir-hadji et fait rentrer la province de Charkieh dans le devoir, le général Lanusse, qui n’ignorait pas que des troubles plus sérieux avaient , pendant son absence, éclaté dans son propre gouvernement, reprenait en toute hâte la route du Babireb. En arrivant à Ramanieh le 9 au soir, il y trouva le général Fugières, commandant de la

hy Cooÿ

EGYPTE FRANÇAISE. ISS

province de Garbieh, arrivé depuis le matin, avec un renfort de cinq cents hommes qu’il amenait au secours de Lefebvre. On sait que Lefebvre en avait autant, et que la colonne de Lanusse était de la même force. Réunissant aussitêt les trois troupes en une seule , Lanusse se mit dès le soir en marche sur Damanhour. Parvenu le 10 devant cette ville, il ]T pénétra après avoir culbuté tout ce qui voulut lui opposer résistance. Nos soldats étaient exaspérés au delà de toute expression. Le désir de venger leurs soixante compagnons de la légion nautique, dont les dépouilles étaient encore sous leurs yeux , leur Ht massacrer impitoyablement tous les révoltés qui tombèrent en leur pouvoir. Les habitants de Damanhour ne furent pas épargnés davantage. Ils avaient tous embrassé la cause de l'ange, et donné l’exemple de l’insurrection au reste de la province : hommes , femmes , enfants , tout fut passé au fil de l’épée, et la ville, livrée aux flammes , n’offrit bientôt plus qu’un hideux monceau de ruines, de cendres et de cadavres.

Vers le milieu de la journée, EliMohdby, profitant de l’ardeur avec laquelle ses fantassins et les habitants tenaient encore , avait pris la fuite avec toute sa cavalerie. 11 put se retirer, sans être inquiété , dans la partie supérieure du Babireh ; mais apres la destruction de Damanhour, Lanusse s’attacha à sa poursuite, et l’atteignit le 20 sur la limite de la province. Les rebelles furent de nouveau taillés en pièces, et le fauteur de la rébellion , l’homme qui se disait l’envoyé d’Allah, qui se croyait ou voulait se faire croire invulnérable , fut luiméme atteint d’un coup de feu qui le coucha mort sur le champ de bataille.

Il semble que cette fin toute vulgaire de l’ange El-Mobdhy aurait di) renverser immédiatement l’^afaudage de sa mission divine; mais quoi de plus difficile que de calmer des têtes exaltées par le fanatisme I Les rebelles restèrent persuadés que leur chef n’étaitpoint anéanti, qu’il était simplement remonté au eiel , et qu’il allait du haut de la céleste demeure diriger avec plus de certitude les coups des vrais croyants. Tons ceux qui avaient survécu aux massacres du 10 et du 20 demeurèrent donc en ar-

mes, se répandirent par petits pelotons sur les rives du Nil , et troublèrent assez longtemps encore la tranquillité des provinces du Delta.

Sans aucun doute , ces mouvements insurtectionnela étaient fomentés par les a^ts de la Turquie, et avaient pour rat, tandis que la seconde armée turque s’organisait à Rhodes, de faciliter aux mameluks r^andus sur lesfirontières du Saîd ou rén^és en Syrie, les moyens de venir la rejoindre dès qu’elle aurait mis le pied sur le soi égyptien. La preuve en est que dans les premiers jours de mai, c’est-a-dire dte que la nouvelle de l’insurrection des provinces du Charkieh et du Bahirefa leur fut parvenue, Mourad et deux autres beys qui avaient suivi sa fortune , désespérant d’ailleurs de trouver en défaut la vigilance de Desaix, quittèrent la Grande-Oasis, où ils avaient leur quartier général, pour aller tendre la main aux insurgés du Delta.

Tandis que Mourad filait par la rive gauche du Nil, Elfi et Osman, les deux autres beys , descendirent entre la rive droite du fleuve et la mer Rouge. Mourad, qui avait avec lui quatre ou cinq cents mameluks, s’était déjà avance jusqu’à la hauteur des Pyramides, et se flattait d'être bientôt rallié par deux ou trois mille Arabes du désert du Babireh , lorsque la nouvelle de la reprise de Damannour par Lanusse et du grave échec de l’ange El-Mohdhy vint lui ravir toutes les espérances qu’il avait conçues de ce côté. Harcelé d’ailleurs par Davoust, que Desaix avait lancé à sa poursuite, il lui fallut s’enfoncer au loin dans les sables. Toutefois, au lieu de remonter ensuite vers le Saïd , il se dirigea, par la vallée du Barh-el-Belama ou Fleuve sans eau , vers le golfe Arabique, et plaça son camp près des lacs Natrons, pour y attendre le débarquement de 1 armée de Rhodes, qui était annoncé comme fort prochain. Elfi et Osman, avec trois cents autres mameluks, un millier de fantassins et de nombreux chameaux portant leurs femmes et leurs richesses , atteignirent dès la fin de mai l’oasis de Sebabiar; mais ils s’y arrêtèrent dans l’espoir qu’Ibrahimquitlerait tôt ou tard la Syrie pour venir les rejoindre , et qu’alors ils pourraient pénétrer tous ensemble dans l'Êgypte inférieure , se

porter vers la plage d'Aboukir, où , disait-on , devaient aborder les Turcs.

Ainsi , révolte d'une partie du Delta et retour offensif des principaux beys, réapparition probable de l'armée vaincue aux champs du montTbaboret descente certained’unesecondearméeennemiesur le littoral égyptien , état critique de la France, qui pour la seconde fois se trouvait aux prises avec la plupart des puissances de l'Europe , et sur ce chapitre ignorance presque absolue des événements depuis trois ou quatre mois; tels étaient les différents motifs d'alarme qui le 14 juin 17U9, tandis que Bonaparte rentrait solennellement dans la capitale de l'Egypte au milieu des trophées de la campagne de Syrie, devaient troubler la joie de son triomphe. Mais quelle que filt la gravité des circonstances, Bonaparte, on le sait, n'était point hurmne à s'abandonner au découragement. Le péril semblait toujours, au contraire, stimuler son courage, son activité, son génie...

Bonaparte s'occupa d'abord d^u soin .

de réorganiser scs cadres. Il semblait difflcile, impossible même, que, ne recevant, depuis plus d'une année qu'il occupait l'Egypte, ni recrues ni renforts de la mère-patrie, il parvint à combler les vides que la peste, plus encore que le fer de rennemi , venait de laisser dans les rangs des cinq divisions d'infanterie et de cavalerie qu'il avait conduites jusque sous Saint-Jean-d'Acre; mais grâce aux ressources locales qu'il s'était créées de longue main , grâce au zèle que ses lieutenants mirent à le seconder, il put sufQre à tout. peu de jours , il sut donner à scs troupes une organisation nouvelle, les mettre à même d'entreprendre de nouveaux travaux , les répartir enfin de manière à faire partout lace aux dangers de la situation. En peu de jours le soldat, bien reposé, bien vêtu, bien nourri, retrouva, nous ne dirons point son courage, qu'il n'avait jamais perdu, mais sa gaieté , mais son enthousiasme, et appela de ses vœux les plus ardents l'occasion de courir à de nouveaux combats , à de nouvelles victoires.

Au 30 juin, le général Junot gardait avec sixceuts lioiimies le fonde Katieh; six cents autres , sous les ordres de l'adjudant - general Cambis formaient la garnison du fort d'El-Arisch; six cents

autres encore étaient allés grossir celle d'Alexandrie, où le général Marmont commandait toujours, et un quatnème détachement d'égale force avait rejoint la colonne à la tête de laquelle le général Lanusse achevait de disperser les débris de la bande de l’imposteur El-Mohdhy.

A la même date , les géné'raux Kléber , Menou, Reynier, avaient établi leur quartier général à Damiette, à Rosette, a Belbéis , et leurs divisions occupaient les orovinces dont ces villes sont les chefs-lieux. Les généraux Destaing et Murat marchaient à la rencontre de Mourad , nui avait toujours son camp dans la vallée des lacs Plâtrons ; le général Lagrange se portait, de son cête, sur l’oasisde Sebabiar ; puis, comme les mouvements de ces divers corps avaient un peu dégarni le Caire et le pays environnant , le général Desaix recevait ordre de concentrer peu à peu ses troupes et de se rapprocher des frontières de la Haute et de la Moyenne Egypte, de manière à pouvoir au besoin protéger la capitale.

Enfin, comme il semblait présumable que les Turcs ne choisiraient pas d'autre point de débarquement que la plage d'Aboukir, laquelle s’étend, on le sait, d’Alexandrie à Rosette, Bonaparte , dans cette persuasion bien fondée, chargeait le général d’artillerie Dommartin d’aller mettre les forts de cette partie de la côte dans un état respectable de défense.

Indépendamment de ces différentes mesures militaires , Bonaparte adressa de nouvelles proclamations aux habitants de l'Égypte. Il était , leur disait-il , dans le secret de leurs plus intimes pensées, lisait dans leurs cœurs comme dans un livre, devinait leurs desseins à l’mstant où ils les formaient , et par conséquent les invitait à s'abstenir de toute tentative ultérieure d’insubordination. .Malheur à eux s'ils tramaient encore le moindre complot contre les braves de l’Occident! La colère et la vengeance du sultan Kébir seraient terribles. Mais s'ils se tenaient en repos ou se hâtaient de rentrer dans l’ordre, le favori de la Victoire continuerait à se montrer clément et miséricordieux, il tâcherait d’alléger de jour eu jour le poids des impôts, il honorerait et protégerait de plus en plus la religion du Prophète. Le gcuéral en chef s’étendit beaucoup sur

ce dernier point, car il savait que le mobile religieux était un des plus énergiques qu’on puisse faire agir auprès des Orientaux. Il alla , dans le zèle et la ferveur qu'il affectait pour l'islamisme, jusqu’à déclarer qu’il abjurait le dogme delà trinité divine, qui passe, en effet, pour une hérésie aux yeux d'un vrai croyant, et ne professerait à l'avenir que le do^me de l'unité, qui est au contraire le principe fondamental du mahométisme. Enfin, il promit solennellement de bâtir à ses frais une grande et belle mosqu^ dans la capitale. 11 en avait déjà choisi la place , déjà arrêté le plan : il l’éleverait en face de son palais même , et en ferait, par la magnificence de l’architecture , par la richesse des dotations, la rivale de Sainte-Sophie de Constantinople.

Ces publicationsétrangps, ces menaces jointes à ces promesses , produisirent d’excellents effets, et la tranquillité la plus profonde régna bientôt dans toute f’F.gypte. L’insurrection du Babireh ne cessa toutefois qu’après avoir été fatale à uu des meilleurs generaux de l’armée française. Dans les premiers jours de juillet, Dommartin , que Bonaparte envoyait iii.specter l'armement des côtes, descendait le Nil dans une felouque armée de plusieurs canons et montée ou escortée par soixante et quelques hommes. La baisse des eaux avait rendu la navigation très-difficile, et le bâtiment, malgré les efforts des gens de l'équipage , n'avançait qu’avec beaucoup de lenteur. Aussi, dès qu’on entra dans la province où le soi-disant F.I-.Mohdhy avait prêché la révolte, quatre ou cinq mille Arabes , qui, après sa mort même , croyaient encore à la divinité de sa mission, accoururent dans l’espoir d'arrêter aisément la felouque et ue la piller. En un instant ils l'eurent assaillie; mais Dommartin, quelle que fût la disproportion de ses forces, ne craignit pas de leur tenir tête , et cinq heures de suite il les repoussa. Au bout de ce temps , dix de ses hommes avaient péri , quarante-cinq autres étaient hors de combat , et il n’en restait plus qu’une dizaine de valides; lui-même avait reçu quatre blessures, et les assaillants se* jetaient à l'eau pour prendre la felouque à l’abordage. Que fai re en un moment si critique.^ Déjà, pour

ne pas tomber vivant au pouvoir d'un ennemi dont il connaissait la férocité, Dommartin s'approchait du magasin qui renfermait les poudres, et se disposait a y mettre le feu avec un pistolet aussitôt que les Arabes sauteraient dans la felouque; mais la fusillade des dix ou douze de nos soldats qui luttaient encore ne permit point aux Arabes d’aborder. Cette fusillade bien nourrie ne cessa jusqu'au soir de porter la mort dans leurs rangs épais, et les obligea enfin à battre en retraite. Dégagés par cette héroïque résistance, Dommartin et son escorte poursuivirent leur route au milieu des innombrables cadavres qu’entralnait le Nil , et parvinrent à gagner Rosette sans autre accident. Toutefois, l’intrépide général d'artillerie ne devait pas survivre à cette glorieuse journée.

Affaibli par tout lesang qu'il avait perdu, privé même en partie de l’usage de sa raison à la suite de la terrible épreuve u’il venait de subir, il mourut bientôt U tétanos.

Des circonstances à peu près pareilles faillirent causer également la perte du contre-amiral Ganteaume. Le contreamiral avait reçu de Bonaparte l’ordre de se rendre à Alexandrie pour mettre en état de. défense tous les bâtiments de guerre que renfermait le port de cette ville, dans le cas où la flotte ennemie qui devait amener la seconde armée turque essayerait d’y pénétrer. Il avait quitté le Caire cinq jours après Dommartin, et descendaif le Nil sur un canot armé , que suivaient quelques barques légères.

Cette escadrille portait cinquante hommes d’équipage et tout un bataillon d’infanterie; elle n'en fut pas hioins, dès qu’elle pénétra dans la province de Bahireli, assaillie par ces mêmes Arabes auxquels Dommartin et ses compagnons n'avaient échappé qu’avec tant de peine. Ganteaume et les siens étaient résolus aussi à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; mais un secours inattendu leur arriva. Au bruit de la fusillade, au bruit des coups de canon tirés par le canot , la colonne du général Laniisse, qui précisément poursuivait la troupe par laquelle l’escadrille venait d’être attaquée, accourut sur les bords du Nil , et sa vue seule suffit pour jeter l'épouvante parmi les Arabes. Tandis que l’es-

cadrille en profilait pour continuer son chemin , Lanusse , tombant sur les rebelles, massacra les uns et fon^ les autres à s’enfoncer dans le désert. Ganteaume parvint à Alexandrie sans plus être inquiété, et le dernier coup frappé par Lanusse acheva la pacification de la province.

Pendant ce temps, Lagrange d’une part, Destaing et Murat de l'autre, accomplissaient avec autant de zèle que de bonheur les missions que nous avons vu Bonaparte leur confier. Le général Lagrange, parti du Caire le 4 juillet avec une brigade d’infanterie et la moitié environ du régiment des dromadaires , se porta en toute hâte vers l’oasis de Sébabiar, et arriva dans la nuit du 9 au 10 en présence de l’ennemi. Il manœuvra avec tant d'habileté , qu’il cerna le camp lies deux beys et prit leurs chameaux , leurs familles, leurs richesses; Osman et une centaine de mameluks furent tués.

ICIfi et les autres s’éparpillèrent dans le désert, puis regagnèrent la Nubie. Instruit de leur déroute , Ibrahim , qui venait les joindre , jugea prudent de ne point dépasser Gazah. Quant à Mourad, attaqué le 11 près des lacs Natrons, il essaya à peine de lutter contre les forces supérieures des généraux Destaing et Murat. Dès ou’il eut perdu cinquante ou soixante ne ses cavaliers, il lâcha prise, et chercha avec le reste son salut dans la fuite. Vivement poursuivi, n’ayant d’ailleurs aucune nouvelle de l’armée turque qui devait» débarquer à Aboukir ( les vents contraires la retenaient à Rhodes depuis plusieurs semaines), il aima mieux remonter vers la Haute-Egypte que se rapprocher davantage du littoral, et vint dans la soirée du 13 camper non loin des Pyramides.

Il monta, dit-on, sur la plus haute, et là, une lunette à la main, demeura, tant que les derniers rayons du jour le lui permirent, à considérer son palais du Caire et sa maison de plaisance de Giseb. Naguère un des souverains de l’Égypte, il était maintenant traqué comme une béte fauve; naguère un des chefs de cette brillante milice des mameluks qui passait pour invincible , il ne commandait plus maintenant qu'à quelques i^entaines d’hommes misérables, découragés, fugitifs!

Dans la matinée du 14 , dès qu’il fut averti du voisinage de Mourad , Bonaparte , espérant le saisir, quitta le Caire avec ses guides à pied et à cheval , les renadiers des dix-huitième et trenteeuxième demi-brigades, une division du régiment des dromadaires et deux pièces d’artillerie; il arriva le soir même aux P}Tamides, y bivouaqua aveesestroupes, et le lendemain 15, dœ la pointe du jour, se dirigea vers l'endroit où il soupçonnait que Mourad avaitétabli son camp.

Vain espoir : le bey, sachant qu’on venait à sa rencontre, avait profité de la nuit pour s’enfoncer , suivant sa coutume, dans le désert. On s’élança sur ses traces, mais on ne put que lui prendre encore quelques chameaux, que lui tuer encore quelques hommes.

Au moment où Bonaparte se disposait ,

à retourner au Caire , il vit arriver' à bride abattue un courrier que lui expédiait Marmont. Ce courrier était porteur d'une dépêche datée du 13 au soir, dans laquelle le gouverneur d’Alexandrie annonçait au général en chef qu’une flotte de cent treize voiles, dont treize vaisseaux de soixante-quatorze , neuf frégates , dix-sept chaloupes canonnières et soixante-<iaatorze batiments de transort, venait d’entrer dans la rade d’Aoukir.

Nul douteque cette flotte n’amenât sur la côte Aptienne l’armée ottomane que les vents contraires avaient si longtemps retenue dans les eaux de l’ile de Rhodes ; peut-être même , car le Tigre et te Thésée n’étaient pas les deux seuls vaisseaux anglais qui en fissent partie , peut-être amenait-elle également une armée anlaise. Nul doute non plus que l’ennemi, 'après le mouillage qu’il venait de choisir, et d’après la nature des localités , ne comptât opérer son débarquement sur la presqullequi forme la rade où l’escadre française avait été détruite au mois d'aoùt lf98. Or, cette presquHe étroite, ui s'avance entre la mer et le lac Maieb, était défendue par un fort. Ce fort, écrivait Marmont, était bien armé, bien approvisionné; il avait quatre centshonimes de garnison, et pour commandant un officierdes plus braves ;il tiendrait au moins cinq ou six jours quand même il ne serait pas secouru. Cinq ou six jours!... Il n'en fallait pas davantage à

Bonaparte pour aller, sinon s'opposer au cents hommes. Desaix, au besoin, pous- (iébarquement des Turcs, du moins fon- seraitsacavalerieaudelàdu Caireméme. dre sur eux pendant qu'ils seraient en- Enfin, le jour n’axait pas encore reparu, core occupés autour au fort, et les em- que Bonaparte, quittant lui-même le pêcher, nissent-ils soutenus par des Caire, s'élancait à marches forcées vers troupes anglaises , de mettre le pied hors Alexandrie. Avant son départ il avait de la presqu'île. C'était une distance de convoquélesmembresdugranddivan.et quarante à quarante-cinq lieues à fran- les avait invités à rédiger une proclamacbir; mais combien de fois et avec quel tion dans laquelle ils feraient connaître succès Bonaparte n'avait-il pas fait, de aux habitants de la capitale et des procès marches extraordinaires en Italie! vinces que, malgré le mouvement géné- Bonaparte se bâta donc de r^agner le ral de l'armée française vers la c6te , le Caire, y arriva dans la soirée même du sultan Kébir ne songeait nullement a 15, et n’eut besoin que de la nuit pour évacuer l'Égypte-, qu'au contraire il était arrêtertoutes ses dispositions. Dès rins* constant dans ses sollicitudes pour elle, tant où lui était parvenue la dépêche de et qu'après avoir quelques mois aupara- Marmont , il avait résolu non-seulement vant franchi le désert pour aller détruire de marcher en personne, mais d'emme- une première armée turque qui venait ner avec lui la presque totalité de ses la ravager, il courait maintenant, pour forces, c'est-à-dire de ne laisser sur ses lui éviter encore les calamités toujours derrières que les troupes strictement in- inséparables de la guerre , en exterminer dispensables pour garder les places, con- une seconde, qui allait débarquer à tenir les mécontents, surveiller les ma- Aboukir...

meluks et les Arabes. Tel était encore Bonaparte avait donné rendez-vous à l'effectif puissantde l'armée franuise au ses divers lieutenants au bourg de Ra- 15 juin 1799, telle était son habile ré- manieh : c'était un point intermédiaire partition dans les différentes provinces entre Aboukir et Alexandrie, où il se de l'Égypte, que vingt-cinq mille bom- proposait de concentrer d’aboH ses formes, dont plus de trois mille d’excellente ces , et d'où il manœuvrerait ensuite secavalerie, et soixante pièces de campa- Ion les circonstances. Il v arriva le 19, et gne bien attelées, allaient s'ébranler au y trouva une nouvelle dépêche, premier signal etconvergersur Aboukir. Que s'était-il passé du 13 au 19? Dès

Rarement Bonaparte déploya plus la soirée du 13, les Turcs avaient comd'activité qu'en cette circonstance. La roencéleurspréparatifsdedébarquement. nuit du 15 au 16 était à peine écoulée , Dès le lendemain 14, malgré le fort qui

3 lie déjà un parc d’artillerie, déjà les s’élevait sur la presqu’île, les Turcs y ivisions Murat, Lanues, Rampon, étaientdescendus sans peine. Bonaparte, quittaient le Caire et filaient vers le lit- depuis plus d’un mois, dans la prévision toral. Déjàdescourriers portaient à Klé- d’une aescente , avait enjoint au général ber, à Reynier, à tous les généraux Marmont de perfectionner la défense du qui commandaient les provinces de la fort, et de raser le village d’Aboukir, Moyenne ou de la Basse-Égypte l’ordre groupé tout autour. Mais, comme le vilde restreindre autant que possible les lageavaitdebonnesmaisonsquiservaient garnisons des villes et des torts, et de de cantonnementaux troupes, Marmont, se diriger, avec toutes celles de leurs prenant sur lui de le conserver, avait simtroupes qui deviendraient ainsi disponi- plement fait établir une redoute pour le blés, vers Alexandrie ou vers Rosette, protéger du côté de la terre. Faute imles deux points qui semblaient le plus mense , car la redoute, n’occupant pas exposés aux attaques des Turcs. En toute la largeur de l'isthme, ne présentait meme temps , des instructions étaient pas un ouvrage fermé , et la destinée du expédiées a Desaix pour qu’il évacuât tort se trouvait associée à celle d’un simla Haute-Égypte et se rabattit sur le pleouvragedecampagne!Aussi,qu’etait- Caire dans lé plus bref délai, car jusqu’à il arrivé? Les Turcs avaient débarqué son arrivée la garnison de la capitale, en avec hardiesse, avaient abordé les retrany comprenantlesmalingreset les dépôts, chements’Is sabre au poing, les avaient allait Ec trouver réduite à huit ou neuf enlevés en un clin d’œil; puis, bientôt

maîtres du village d’Aboukir, dont ils avaient égorgé la garnison, ils avaient commencé le siège du fort. Marmont, le 14, s’était élancé d'Alexandrie avec douze oents hommes et cinq pièces de canon pour s’opposer au débarquement de l'ennemi et porter secours aux troupes d’Aboukir; mais chemin faisant il avait appris que les Turcs en nombre considérable occupaient déjà la presqu'île, assiégeaient déjà le fort, et il n’avait pas osé tenterde lesjeterà la merparuneattaque audacieuse. Il était revenu s'enfermer dans Alexandrie et les avait laissés prendre tranquillement possession de la presu'Ile. Le 15 le fort, dont le commanant avait péri dès la veille , avait été obligé de se rendre. Mais du 15 au 19 les 'Turcs, chose extraordinaire.n'avaient fait, n’avaient cherché à faire aucun progrès.

Les Turcs, au nombre de dix-huit à vingt mille, étaient tous fantassins il est vrai, mais ce n’étaient point de misérables fellahs tels que ceux nui composaient l’infanterie des mameluks ; c’étaientde braves janissaires , portant un fusil sans baïonnette, le rejetant en bandoulière sur leur dos quand ils avaient tiré, puis s’élançant sur l’ennemi le pistolet ou le sabre a la main. Us avaient une artillerie nombreuse et bien servie ; enfln ils étaient dirigés par des officiers anglais, à la tête desquels Sidney-Smith luimême. Cependant, dès leur débarouement ou après la prise du fort d’Aboukir, aulieude marcher sur Alexandrie ou sur Rosette , ils s'étaient mis à occuper militairement la presqu’île, à tracer une double ligne de retranchements de chaque côté de la redoute francise, à se fortifler en un mot comme s'ils avaient eu peur d’être enlevés par un coup de mam ou qu’ils ne fussent venus en Égypte que pour se faire assiéger dans leur camp. Quelle était la cause de cette inactivité.^ Selon les uns, Mustapha, pacha de Rhodes, qui commandait l’armée turque, attendait une armée anglaise venant de Mahon ; suivant les autres, il attendait simplement l’arrivée de Mourad : mais c’était là un point plus capital encore. Comptant que Mourad lui amèherait ses mameluks, comptant qu’entralnM par l’exemple les Arabes du Uahireli lui fourniraient des moyens

de transport, Mustapha n’avait embarqué ni cavalerie ni attelages. Or, Mourad regagnait le désert après avoir tenté inutilement de se rapprocher du littoral , et les Arabes étaient contenus par la présence de l’armée française. Pendant ce temps Mustapha, qui n'avait ni cavalerie ni artillerie attelée (car la flotte ne portait que deux ou trois cents chevaux appartenant aux officiers d’infanterie, et ces officiers avaient dû après le débaruement se former eux-mémes en escarons pour garder lesavant-postes), Mustapha n'osait, dit-on, s’avancer vers Alexandrie, qu’il savait fortifiée puissamment et armée d’uoe artillerie immense.

Quoi qu’il en soit, le général en chef français sut mettre à profit l'imprudente hésiiation de son adversaire.

Le 21, après avoir fait une lialte de quarante-huit heures à Ramanieb , Bonaparte, voyant que les Turcs ne bougeaient toujours pas pour venir à lui, résolut de marcher à eux , ou du moins de se rapprocher de manière à mieux surveiller leurs mouvements. Il chercha donc une position d'où il pût à la fois, et les assaillir avec avantage si Tenvie leur prenait enfin de chercher à envahir le Delta, et,siau contraire ils persistaient à dem»irer autour d'Aboukir, les cesserrer dans l’isthme, leur couper toute communication avec le pays, les priver des secours qu’ils espéraient de la part des mameluks et des Arabes. Cette position, le village de Birket-Ualtas, situé à la tête du lac Madieh, semblait la lui offrir. Il jugea bon de la prendre; et tandis que ses colonnes allaient l’occuper il transporta lui-même son quartier général a Alexandrie. Depuis son arrivée en ï^ypte, Bonaparte n'avait pas remis le

fiied dans cette ville. Il était curieux de a revoir après plus d'un an , et surtout il voulait s’assurer par ses yeux si les travaux qu'il avait ordonnés a plusieurs reprises pour la défense de la place avaient été consciencieusement exécutés. 11 les examina en détail, et se déclara satisfait de leur exécution. Mais s’il donna de publics éloges au colonel du génie Crétin, qui les avait dirigés, s'il le promut au grade de général, if réprimanda vivement Marmont de ne point s'étre opposé au débarquement des Turcs, et d’avoir abandonné le poste d'Aboukir à ses

ÉGTFfE FRANÇAISE. «41

propres forres. Marmont essaya de s’excuser sur ce qu'il n’avait que douze cents hommes pour repousser dix-huit ou vinpt raille Turcs. — Douze cents hommes'. c'en était assez, interrompit Bonaparte, pour aller jusqu'à Constantinople.

Deux jours se passèrent encore , et Mustapha continuait à rester immobile.

Dans la soirée du 33, Bonaparte, impatient d’^ir, revint vers ses troupes, et leur fit faire un nouveau pas en avant. Il les poussa pendant la nuit Jusqu’aux villages de Cafr’sinn et de Bedah , où elles n'étaient plus séparées des Turcs que par deux heures de marche, et le lendemain 34 il envoya reconnaître exactement la position ennemie. La sécurité des Turcs était si parfaite, ils soupçonnaient si peu l'approche de l’armée française et se gardaient si mal, qu’on s’av'ança jusqu'au

fiied de leurs ouvrages, et ^u'on put à oisir en opérer la reconnaissance. Ils occupaient le fond de la nre^ulle, et la fermaient par une double ligne de troupes , par une double ligne de retranchements élevés avec soin et garnis d’une excellente artillerie. A une demi-lieue en avant du village d’Aboukir s'étendait la première de ces lignes. La droite en kait formée par un mamelon de sable ue baignait la mer. A six cents mètres U mamelon était un hameau qui en formait le centre. Un long hoyau nui reliait ce hameau au lac Madieh en formait la gauche. Il y avait deux mille hommes au mamelon de droite et deux mille hommes derrière le boyau de gauche ; il y en avait trois ou quatre milleau centre pour garder le hameau. Des chaloupes canonnières avaient été introduitesdans le lac, et flanquaient l’intervalle de la première à la deuxième ligne. Cette deuxième lime était à six cents mètres en arrièredu nameau dont nous venons de parler, à trois cents en avant du village même d’AIxtukir. Au centre s'élevait la redoute établie par les Français; des mamelons de sable qui s'appuyaient au lac en constituaient la gauche, et un boyau qui reliait la redoute à la mer, la droite. C’était derrière cette seconde ligne que Mustapha avait placé son camp principal et le gros de ses forces. La flotte était mouillée en rade, à une lieue et demie du rivage.

Bonaparte, à qui In plupart de ces détails mrent connus dans la nuit du 24 au 25, conçut l'espoir de surprendre les Turcs; mais sa marche avait été si ra-

fiide, les distances qu’avaient à parcourir a plupart de ses troupes étaient si grandes, qu’il n’avaitencoreautour de lui que les divisions Lannes, Rampon et Murat, six mille hommes à peine. Néanmoins, il se met à leur téteavant le jour, arrive au lever du soleil en vue des retranchements ennemis, et forme aussitôt ses colonnes d'attaque. Sans doute il ne va point balayer immédiatement toute la presqu’île; mais il obligera ses adversaires à reployer leur première ligne sur la seconde. Il pourra alors occuper lui-méme cette première ligne, et s’y retranchera. L’armée turque ainsi resserrée, rien ne sera sans doute plus facile que de l'écraser d'obus, de bombes, de boulets, grâce au matériel immense que renferme Alexandrie?...

Un instants suffi au général en chef français pour faire toutes ses dispositions. Il donne dix-huit cents hommes à Lannes, et le lance vers la gauche des ennemis; il en donne autant à Destaing, et l'envoie attaquer leur droite ; il partage en trois corps la cavalerie de Murat, et tandis que le troisième restera au centre pour former la réserve, il pousse le premier à droite, le second à gauche. Les tirailleurs de I..annes et de Destaing s’engagent bientôt avec les tirailleurs de Mustapha. Les Turcs maintiennent le combat avec succès jusqu’au moment où Murat, pénétrant par leur centre et dirigeant sa gauche sur les derrières de leur droite , sa droite sur les derrières de leur gauche , coupe ainsi la communication de leur première ligne avec la deuxième. Les troupes du pa^a perdent alors contenance, et les neuf à dix mille hommes qui étaient là se replient en tumulte sur cette deuxième ligne.

L’infanterie turque est brave , elle Vest surtout, avons-nous dit, derrière des remparb ; mais dès qu’elle s’en éloirae elle ne garde plus aucun ordre, et, probablement parce que ses fusils n’ont pas de baïonnettes, elle a un profond sentiment de son infériorité en plaine contre la cavalerie. Rencontrés en rase campagne par nos cavaliers, les fantassins à qui Mustapha avait confié la défenke de sa

lO

première ligne ne peuvent pas même rejoindre la deuxième, et courent les uns vers la mer , les autres vers le lac. Les colonnes de Lannes et de Destaing, (|ui ont gravi les hauteurs que les fantassins turcs viennent de quitter, en descendent an pasde charge, et les poursuivent la baïonnette dans les reins. Ces neuf à dix mille fuyards, pour échapper à notre cavalerie et à notre infanterie, se précipitent dans l’eau , et, mitraillés par notre artillerie, se noient presque tons. On assure qu’une vin^ine seulement parvinrent à gagner les chaloupes qui les attendaient. .

La première ligne était emportée, et le but de Bonaparte était rempli. Bonaparte pouvait dès lors bloquer le reste des Turcs dans Aboukir, et les bombarder h son aise, en attendant l’arrivée de Kléber et de Reynier.

Mais, chose presque incroyable, nous n’avions pasencore perdu un seul homme et nous n’avions eu qu’un blessé! Un si grand succès , qui nous a coûté si peu, donne au général en chef l’espérance d’achever sur-le-champ sa victoire. Il laisse ses troupes reprendre haleine , puis les dirige sur la seconde ligne ennemie, qu’d est allé reconnaître en personne avec le général Crétin. Cette seconde ligne était heaucoup plus forte que la première. La grande redoute qui en formait le centre, et qui couvrait Aboukir, semblait surtout difDcile à emporter. A droite elle était flanquée par un boyau qui la reliait com|Uétement à la mer. Vers la gauche se prolongeait un second boyau, que le temps n’avait pas permis aux Turcs de pousser jusqu’au lac Madieh ; mais le reste de l’espace était occupé par des troupes que le pacha avait habilement distribuées sur des mamelons de sable, et balayé en outre par de nombreuses chaloupes canonnières.

N’importe! Bonaparte est habitué à conduire ses soldats contre les plus formidables obstacles. Convaincu que la redoute sera le point principal de la défense des Turcs , il envoie sa cavalerie engager et enfoncer leur gauche le long du lac; il pousse moitié de son infanterie sur leurs retranchements de droite, entre la redoute et la mer, et garde l’autre moitié en réserve pour assaillir la

redoute au moment où les attaques de ses ailes auront réussi. Une vive canonnade, dirigée sur le front de la redoute et sur les retranchements qui la lient au rivage, commence cette seconde prtie de la bataille. Bientôt la dixnuitième et la trente-deuxième de ligne marchent l’arme au bras sur ces retranchements ; mais l’ennemi , sans les attendre , se précipite à leur rencontre.

On se mêle, on combat corps à corps.

Les Turcs, après avoir déchargé leur fusil et leuisdeux pistolets, fontétinceler leur sabre, ils.brandissent leur sabre d’une main, et tôchrnt d’écarter avec l’autre les baïonnettes de nos grenadiers. Ils sont percés par ces terribles baïonnettes avant d’avoir pu les saisir ; mais à mesure qu’ils succombent , des troupes fraîches les remplacent. En effet Mustapha et les siens se sont enOn aperçus de la faute qu’ils ont commise en se confinant sur une langue de terre où ils n’ont derrière eux que la mer pour retraite; ils semblent résolus a vendre chèrement leur vie , et combattent en désespérés. Un moment les braves de la dix-huitième parviennent à refouler ces furieux, et s’avancent à travers des monceaux de cadavres jusqu’au pied des retranchements; mais en vain cherchent-ils à les emporter de vive force ; ils sont arrêtés par le feu plongeant de la redoute , qui les prend en flanc. Le général Fugieres, qm dirige l’attaque de la redoute, reçoit une blessure à la tête ; il continue d’exciter ses soldats par l’exemple de son intrépidité; mais un boulet lui emporte le bras gauche, il s’éloigne , et OM lors la dix-huitième ne tarde guère a plier. C’est inutilement que pour la ramener l’adjudant-général Leturcq accourt avec un bataillon de la soixante-quinzième. Ce bataillon même est entraîné. Du moins , une trentaine seulement d’officiers et de soldats consentent à suivre Leturcq, qui se précipite sur les retranchements ennemis, et c'est pour y trouver tous un trépas lorieux. A l’extrême droite, la trenteeuxième ne plie pas encore , mais elle ne fait aucun progrès. A gauche, Murat ne peut non plus franchir l’ouverture qui se trouve entre la redoute et le lac Madieh. A plusieurs reprises , sa cavalerie a charge avec une extrême vi-

loueur les fantassins turcs qui défendaient les mamelons, et les a forcés, en les sabrant , à courir se no^'er dans le lac ; mais elle n’a pu ni pénétrer au delà ni se maintenir entre tes feux croisés de la redoute et des canonnières. Après chaque charge il lui a fallu faire volteface, et Mustapha en a proGté chaque fois pour remplacer par de nouvelles troupes celles qui ont été tuées ou dis* persées. Ainsi, sur toute la li^ne, la valeur française semble devoir être impuissante.*

Bonaparte cependant , qui d’un oeil attentif suit toutes les phases de l’action, n’a point reqoncé à la victoire, car il sait qu’il y a loin d’un moment d’indécision a un mouvement prononcé de retraite.

Qu’une occasion favorable se présente de faire donner sa réserve , et ceux de ses soldats qni hésitent vont reprendre leur premier élan. Cette occasion, c’est l’ennemi qui va la fournir. Les Turcs, en effet, dès qu’ils voient qu’on leur laisse un peu de répit , sortent de leurs ouvrages pour venir, selon leur barbare coutume, trancher les têtes des morts.

Bonaparte saisit l’instant où ils sont tout entiers à leur affreuse besogne , et lance un bataillon de la vingtdeuxième, un autre de la soixanteneuvième , sur les retranchements qui se trouvent à peu près dégarnis. Ces deux bataillons frais , soutenus par la dix-huitième, qui a bientdt retrouvé son ardeur, pénètrentiusquedansla redoute.

En même temps la trente-deuxième redouble d’efforts, et tourne la droite de l'ennemi. La cavalerie , de son cdté , tente une nouvelle charge à l’extrême gauche. Plusieurs escadrons traversent enfin l’espace redoutable qui règne entre les retranchements et le lac, et prennent les Turcs à revers. Les Turcs , en se vojfant cernés de toutes parts, sontsaisis d’epouvante, et ne songent plus qu’à se réfugier dans leur camp. Nos cavaliers, Murat en tête, les y pourchassent, les en font sortir, et les rejettent ainsi sur nos fantassins. Murat lui-même a pénétré dans la teute de Mustapha, et le somme de se rendre prisonnier. Le pacha, pour toute réponse, lui tire un coup de pistolet, dont la balle l’atteint audessus de la mâchoire inférieure , mais lie le blesse que légèrement. D’un coup

de sabre, Murat lui abat deux doigts de la main droite, le fait empoigner par deux dragons , et l’envoie à Bonaparte.

Peu s'en faut que Sidney-Sniitb ne partage le sort de Mustapha. Quant au vulgaire des Turcs , ils trouvent, a mesure qu’ils sont rejetés hors de leur camp , ils trouvent immédiatement la mort sur les baïonnettes de nos fantassins , ou bien ils courent , les uns se préei|iiter dans la mer, les autres se renfermer dans le fort d’Aboukir, ce qui va encore être la mort pour les uns comme pour les autres. En effet, il n’y a qu’ufee seule chaloupe près du rivage : c’e.st celle de Sidney-Smith, qui même ne la rejoint qu’avec beaucoup de peine. Les embarcations turques sont à une telle distance en mer , qu'aucun des janissaires qui ont espéré se sauver à la nage ne peut les atteindre, et que tous , empêtrés dans leurs longs et amples vêtements , disparaissent bientdt sous les vagues. Quant à ceux qui ont cherché asile dans le fort, leur précipitation a été si grande qu’ils n’ont songé à prendre avec eux ni munitions de guerre ni provisions de bouche ; tous aussi, par conséquent, sont destinés à périr, et la plupart à périr de soif et de faim.

Telle fut la bataille d’Aboukir, telle fut , après l’affront que notre marine avait reçu onze mois auparavant sur cette même plage, la revanche glorieuse que prirent nos troupes de terre. Toutes les tentes des Turcs , tous leurs bagages, toute leur artillerie, parmi laquelle on remarqua deux pièces anglaises que le roi d’Angleterre avait envoyées en cadeau au Grand-Seigneur, restèrent au pouvoir de nos soldats. Jamais victoire n'avait été si complète, si décisive. Jamais peut-être l’histoire de la guerre n’avait encore offert l’exemple d’une armée ennemie de vingt mille hommes entièrement détruite, a vingt hommes près. Jamais, à coup sûr, Ranaparte n’avait montié , même en Italie, plus de sangfroid et plus d’habileté stratégique. Avec moins de six mille combattants, il venait d’en exterm i ner vingt mille, et il ne cximptait que deux cents morts, il n’avait que sept cents blessés. Vers le soir, Kléber arriva avec sa division. Transporté d’enthousiasme quand il apprit tousies détails

L'ÜNIYEaS.

de la journée, il courut h Bonaparte, et, le soulevant entre ses bras : — Général, s’écria-t il, t'ous élcs grand comme le monde !

La bataille avaitété livrée le 25 juillet. Bonaparte, nous verrons tout à l’heure pourquoi, sehUta de regagner Alexandrie dès le lendemain, car de cette ville et du 2G est daté l’ordre du jour par lequel il félicita de leur belle conduite les troupes qui avaient combattu la veille. Ce même ordre du jour annonçait que trois des À>rts élevés autour d'Alexandrie prendraient le nom de fort Crétin, fort Leturcq , fort Duvtcier, et que le général en chef, particulièreiwnt satisfait des services qu’avait rendus la brigade de cavalerie du général Murat, avait prescrit que les deux pièces anglaises trouvées aans le camp des Turcs fussent remises à cette brigade. Le nom de Murat et celui des régiments qui la composaient (c’étaient le septième bis de hussards, le troisième et le quatorzième de dragons) seraient gravés sur chacune de ces pièces. Sur leur volée on lirait : Bataille (C Aboukir.

C’est encore d’Alexandrie que Bonaparte , le 31 juillet, adressa à toute l'armée la proclamation suivante, où perce une pensée qui commençait à le préoccuper fortement :

« Soldats I

< La journée du «5 a rendu le nom d'A- Bouaia glorieux à tous le< Franijaii : la victoire que l'armce d'Égypte vient du remporter accéléré ton retour en France.

e Nouv avions conquis Mayence et la limite du Rliin en envahissant une partie de l'Allemagne ; nous venons de reconquérir aujourd'hui nos éiahlissemenlt aux Indes et ceux de nos allies. Par une seule victoire nous avoua remis entre les mains du gouvernement le pouvoir d'obliger l’Angleterre , malgré ses triomphes maritimes, à une paix glorieuse pour la république.

- Soldats I nous avons beaucoup soiifTerl; nous avons eu à combattre des ennemis de toute espèce, nou^en avons encore à vaincre ; mais enfin le résultat sera digue de vous , et nous méritera la reconnaissance de la patrie... »

La nouvelle de la victoire d'Aboukir fut accueillie dans toute l’Égypte avec des transports de joie. Le debarquement des Turcs y avait causé de telles

alarmes, non-seulement parmi les Français , mais parmi les indigènes eux-raémes, qu’il était naturel que leur destruction y causdtunesatisfaction universelle.

Ce grand événement, qui ne tarda point à être connu en Europe, n’excita en France, avons-nous besoin de le dire, ni moins d’allégresse ni moins d’enthousiasme , et rappela plus vivement que jamais sur le général vainqueur l’attention publique , qui depuis un an s’était un peu détournée de lui. Le corps législatif vota dans le courant de septembre un décret solennel, qui déclarait que Tannée d'Orient ne cessait pas de bien mériter de la patrie ; et le Directoire , en se hâtant d^expédier en Égypte une ampliation de ce décret, crut devoir y joindre pour Bonaparte une longue lettre de félicitation dans laquelle on remarque le passage suivant : « Le Directoire, citoyen général, ne cesse d’apprécier l’admirable conduite de l’armée que vous commandez, et il vous renouvelle à vousmême, avec une satisfection sans bornes, l’expression de son inaltérable confiance dans vos rares talents, qui déjà ont si bien servi la gloire de la république, et qui nécessairement concourront a accélérer les jours si désirés de la paix. « Toutefois, Bonaparte ne reçut pas cette lettre flatteuse. (îuand elle parvint en Égypte , Bonaparte avait quitté les bords du Mil, Bonaparte cinglait vers la France, et allait y recueillir lui-même du suffrage de ses concitoyens la récompense des services qu’il leur avait rendus

On se rappelle qu’en mai, pendant l’expédition de Syrie, un paquet mystérieux était parvenu à Bonaparte. Ce paquet renfermait les journaux des trois

firemiers mois de Tannée 1799 et une ettrede son frère Joseph. Or, d’une parL la lecture de ces journaux , où il avait vu que la république était de nouveau forcée à courir aux armes pour déjouer les efforts d’une seconde coalition européenne Pt n’pssuyaitque revers sur revers. avait douloiireusement ému son patriotisme; de l’autre, la lettre de son frère, lettre où Joseph l’instruisait des querelles du Directoire avec le conseil des (iinq-Cents et le conseil dfS Anciens, le sollicitait ensuite de revenir en France, et l’assurait que son retour y était ardemment souhaité par les pa-

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ÉGYPTK FRANÇAISE.

triotes, qai tous se rallieraient S lui s’il parvenait à mettre le pied sur le territoire de la république, avait fortement exalté ses instincts de gloire et d'ambition. On croit qu'il avait dès lors conçu le projet de repasser au plus tôt en Europe, et que le noble désir de voler au secours de la patrie ou l'espérance égoïste de saisir en sa main les rênes SI mal tenues du char de l’État, peut-être ces deux mobiles à la fois, avaient beaucoup influé sur la détermination qu'il rit peu de temps après de lever le siège e Saint-Jean-d’Acre. En rentrant au Caire vers le milieu de juin, il; avait trouvé la dépêche qu'on va lire :

« Parts, le a prairial aa Vil ( si mal itm). a tes ■ElBRia DU DISECtOISE ElSCUTIf AU CtnÉIIAL BONAPARTE, COlUANDANT EN CUIT l’ariSe D'orient.

« Les eflbrU extraordinaires , citoyen général , que l’Aulriche et la Russie vienneut de déployer, la tournure sérieuse et presque alarmante de la guerre, exigent que la république concentre ses forces. Le Directoire vient en conséquence d'ordonner à l’amiral Brueix d'employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maitre de U Méditerranée ,' et pour se perler eu Égypte à l’effet d’en ramener l’armée que vous commandes. Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l’embarquement et le transport. Vous jugerex , citoyen général , si vous pouvex , avec sécurité, laisser en Égyple une partie de vos troupes , et le Directoire vous autorise , dans ce cas , à en confier le commandement à qui vous jugeres convenable.

« Le Directoire vous verrait avec plaisir ramené à la tète des armées républicaines, que vous avez jusqu’à présent si glorieusement commandées.

« ; TnaiLnsan, LARZveiLLâax-

Larasuz, Barras. «

Aucune gazette publique, aucune lettre particulière, aucun detail sur les opérations militaires qui avaient eu lieu depuis la lin de mars , aucun renseignement sur la situation intérieure de la France de-

fiuis la même épt^ue, n’accompagnaient a dépêche du Directoire ; mats l’esprit général de cette dépêche , l’autorisation, le vœu, l’espèce d’ordre qu’elle contenait,avaient auermi Bonapartedans le dessein par lui médité sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Ce dessein, ce n’était

nullement de renoncer à l’Égypte. Renoncer à l’ÉOTpte, dont il jugeait, par tous les motifs énumérés dans les premières pages de notre récit, la possession si avantageuse pour la France, à l’Égypte dont la conquête paraissait déjà certaine, Bonaparte n’y eût consenti qu’à la dernière extrémité. Or, il ne pouvait. Jusqu’à preuve contraire, se r&oudre a croire t]ue les destinées de la France républicaine en fussent à déendre des vingt-cinq ou trente mille oinmes de l’armée d’Orieiit. Bonaparte ne songeait pas davantage à ramener en Europe une partie de ses troupes.

Ce que méditait Bonaparte, c’était d’y retourner seul, c’était d’aller d’abord mettre sa redoutable épée en travers des hordes étrangères qui menaçaient d’envahir de nouveau la France,* puis de prendre audacieusement la suprême direction des affaires publiques. Certes , pour un jeune homme de vingtneuf ans qui sentait son cœur brûler de patriotisme et sa tête bouillonner de génie, cette double carrière de gloire et d’ambition était bien tentante a courir; toutefois , nous le répétons , Bonaparte avait résolu de ne voler au-devant des chances magnifiques que lui offrait la fortune, qu’après avoir complètement assuré le succès de l’expédition qu’il avait conduite vers les bords du Nil. La lecture même de la dépêche du Directoire ne l’avait point fait varier dans sa résolution : quoique dévoréd’impatience et d’inquiétude , il s’était encore promis de ne partir que lorsqu’il aurait non-seulement détruit la seconde armée turque, dont le débarquement était annoncé de jour en jour , mais reçu d'Europe des nouvelles plus explicites.

L’armée turque venait d'être détruite à Abqukir ; restait à se procurer des nouvelles, et voilà pourquoi Bonaparte s’était tant bâté de regagner Alexandrie ; non qu’il se flattât de voir quelque navire français entrer dans le port : te Tigre et le Thésée s’étaient remis en croisière dès le soir de la bataille, tandis que la flotte ottomane retournait à Constantinople, et faisaient trop bonne garde.

Mais il comptait s’abouener avecSidney Smith, sous un prétexte quelconque, et ne désespérait pas d'obtenir du commodore lui-même des détails plus ou moins

10* livraison. (Égypte fbawçaisb.)

L’UWIVERS.

précis sur les événements dont l’Europe avait été le théâtre pendant les trois ou quatre derniers mois. Le prétexte le plus naturel dont se pût servir Bonaparte était celui d'un échange de prisonniers.En effet, Sidney Smith avait à bord de ses vaisseaux une trentaine de soldats français tombés au pouvoir des Turcs pendant le siège de Saint-Jean-d'Acre, et soustraits par lui, on s’en souvient peut-être, au glaive des bourreaux de Djezzar. Bonaparte, de son cdté, avait entre les mains une trentaine de janissaires capturés en même temps que Mustapha vers la lin de la bataille d’Abonkir. Bonaparte envoya donc proposer a Sidney Smith un cartel d'échange. L’Anglais non-sculeuient agréa sansdil'iiculte la proposition, mais combla de politesses l’ofUcier qui en était porteur , et poussa la courtoisie jusqu’à lui offrir plusieurs liasses de journaux. Il présumait, disait-il, que ni les chefs ni les soldats de l'armée française ne seraient fâchés d’apprendre ce qui se passait dans leur pays, dont ils étaient éloignes depuis si longtemps. Avonsnous besoin de dire que l'envoyé de Bonaparte .s’empressa d’accepter une offre par suite de laquelle le principal but de sa mission se trouvait atteint? Avons-nous besoin d’ajouter que sous une apparence dedélicates.se le procédé du notre ennemi necacliait qu’une véritable rusedeguerre.

i*our que Sidney Smith se montrât si empressé à communiquer aux chefs et aux soldats de notre armée d’^ypte les nouvelles qu’il pouvait avoir reçues d’Europe, ne deviiie-t-on pas qu’elles devaient être bien désastreuses pour la FrancePEtee n’était pas seulement ou’il se promit un malin plaisir de la douloureuse impression qu’elles allaient leur causer. Il visait plus haut. Il aspirait à se faire une page dans l'histoire. Il comptait exciter chez Bonaparte un irrésistible désir de transporter immédiatement ses troupes au secours de sa patrie, et l'ameneràs'estimerbeureux desortir d'Égypte parune espèce de capitulation. Quel honneur pour Sidney Smith s’il parvenait, moyennant un peu d’adresse, à obtenir un résultat pour lequel l'Angleterre avait déjà fait tant d'inutiles sacriUces? Si Bonaparte ne Jugeait pas nécessaire de partir aveu son armée, du moiusil partirait seul, et c’était encore mieux. Sid-

ney Smith se flattait de le prendre, Sidney Smitli se figurait déjà le tenir, et, pensait-il, une fois Bonaparte prisonnier, l’évacuation de l'Égypte par les troupes françaises ne se ferait pas longtemps attendre!. .

La collection de journaux que le commodore venaitdetransmettresi obligeamment à Bonaparte comprenait les mois d'avril , de mai , de juin , et même les premiers jours de jaiflet. Bonaparte passa toute la nuit à les lire , à les dévorer. Sans doute, d’après le seul &it de l’existence d’une seconde coalition , d’apres les fâcheux auspices sous lesquels il savait déjà que s’était ouverte la campagne de 1799, d’après les vives alarmes dont témoignait la dépêche du Directoire, Bouaparte ne se dissimulait pas que de grands désastres avaient pu fondre sur sa patrie ; mais combien ses prévisions étaient .au-dessous de la réalité 1 Lors de sou départ pour l’Égypte, il avait laissé en France trois ou quatre cent mille hommes de troupes, et cependant il voyait que tous les jeunes gens depuis vingt jusqu’à vingt-cinq ans venaient d’être appelés sous les armes!

Il avait laissé d’illustres capitaines à la tête des armées républicaiucs, et cependant il trouvait presque tous leurs noms acculés à des défaites! C'était Joubert qui perdait en Allemagne les batailles de Pfuiiendorf et de Stockach; c’etaient Schérer et Moreau qui, en Italie , se faisaient battre successivement à Magliano, à Cassaiio, et sur les bords de la ’lrébial La victoire paraissait n'être restée fidèle au drapeau tricolore que sur les rivesdu Ml. Sensible à tous uos revers, Bonajiarte était peiné plus particulièrement de ceux que uos soldats avaient essuyés en Italie. L’Italie, où ses talents militaires avaient pris leur premier essor, ritalie, dont il avait en quelque sorte fait une vaste province française, l'Italie semblait entièrement perdue pour nous; nos troupes, qui en couvraieutnaguèrela surface, étaient maintenant renfermées dans le territoire de Gênes ; la république cisalpine n’existait plus; enfin les Austro Russes traversaient les Alpes pour pénétrer sur le territoire français. Si du moins , pour faire face aux dangers du dehors , la France eût été calme et unie au dedans! si elle eût été mue tout

entière par un même sentiment de patriotisme ! Mais non ; d’un côté , la discorde régnait toujours entre les trois grands pouvoirs de l'État; de l’autre, l’appel général des classes conscriptioniielles, tout nécessaire qu'il était, un emprunt forcé de cent millions, une loi sur 1rs otages, et cent autres projets révolutionnaires dont les feuilles publiques étaient remplies, excitaient le mécontentement des meilleurs citoyens. La Vendée même se rallumait avec fureur, poussait ses excursions Jusqu'aux portes de Paris, nécessitait de sanglantes représailles. Et les plus récentes de ces tristes nouvelles, au moment où Bonaparte les lisait , avaient déjà près d’un mois de date. En un mois , quel progrès le mal n'avait-il pas pu faire I

Plus Bonaparte avançait dans sa pénible lecture, plus il regrettait amèrement d'étre loin de l'Europe, loin de la France; plus s’affaiblissaient à ses yeux les motifs ou du moins les scrupules qui seuls l'avaient retenu en Égypte depuis cinq ou six semaines. Le matin venu, et sa lecture Gnie, toute hésitation avait cessé de sa part : il était résolu à partir. Partir! Et comment? Les marines combinées de l’Angleterre , de la Porte , de la Russie, du Portugal , ne tenaient-elles pas la mer ? Sidney Smith, avec ses deux vaisseaux de ligné, ne croisait-il pas devant le port d’Alexandrie ? A tout hasard, il manda lecontre-amiral Ganteaume, et, sans toutefois lemettre dans laconGdence de son projet, il lui ordonna d’accélérer les approvisionnements des fr^ates la Uuiroa et la Carrère, qui étaient déjà armées et équipées. Bonaparte enjoignit même à Ganteaume de faire sortir du port ces deux frégates, pour peu que la croisière anglaise s'éloignât, d'aller avec elles mouiller dans la petite anse du Marabout, laquelle est située a une lieue d'Alexandrie vers l’ouest, et de lui en transmettre sur-le-champ avis au Caire, où il sedisposait à retourner. Que Sidney Smith vint seulement à se relâcher de sa surveillance, et Bonaparte, pour tout le reste , avait résolu de s'en remettre à la fortune.

Sur ces entrefaites arriva un événement, petit en soi, grand vu les circonstances, et d’où Bonaparte, qui fut toujours un peu fataliste , tira , dit-on ,

on favorable augure. Sur le pont du Thésée, un des deux vaisseaux de Sidney Smith, se trouvaient une centaine de bombes, reste de celles dont le commodore n’avait cessé pendant le siège de Saint-Jean-d’Acre d’assaillir les troupes assiégeantes. Le 4 août, veille du jour où Bonaparte devait se mettre en route pour reg.igner le Caire, ces bombes, par une cause qui n’a jamais été bien connue, prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois , pendant que le Thésée était sous voiles. Vingt hommes de l’équipage furent tués, et le pont du vaisseau reçut de tels dommages, qu'il fallut immédiatement l’envoyer à Itle de Chypre en réparation. Le matin du 5 , il ne restait donc plus que le Tigre devant Alexandrie, et ce vaisseau même, à en croire les prisonniers que Sidney Smith nous avait rendus les jours précédents, ce vaisseau que montait le commodore, devait bientôt s'éloigner aussi. Dès la fln du siégedeSaint-Jean-d’Acre, disaient les prisonniers, Sidney Smith manquait déjà d’eau et de vivres, mais il avait compté sur le succès de la dernière expédition turque pour renouveler ses a ppro vi sion nements ; il avait en conséquence négligé les moyens qu’il aurait eus alors de le faire sans quitter les parages de l'Égypte. Maintenant que l’expédition turque avait échoué, U était trop tard. La famine menaçait, et le commodore, par suite de sa négligence, allait ne pouvoir ravitailler le Tigre sans le conduire également à Chypre.

Etait-ce là l’exacte vérité ? Ou bien n’était-eequ’un nouveau stratagème de l'ennemi ? Ces bruits, insidieusement jetés dans des oreilles françaises, n’avaient-ils d’autre but que d’inspirer à Bonaparte une téméraire conflance ? Sidney Smith, au lieu de s’éloigner en effet, comptait-il simplement se tenir quelques jours à l’écart, simplement feindre d'avoir renoncé au blocus des ports égyptiens, donner ainsi à Bonaparte la tentation de prendre la mer, puis, une fois que Bona-

f tarte aurait gagné le large , fondre sur ui et le saisir? Le général en chef français ne se dissimula point que tels fussent, suivant toute vraisemhlanèe, les calculs du commodore; mais, nous le répétons, que Sidney Smith laissât seulement Bonaparte sortir du port d'Alexandrie , et Bonaparte, en faveur de l’enjeu magnifl-

lO.

que qui l'attendait en France, n'hésiterait nullement à braver les risques de la traversée.

Le 5 , après avoir renvoyé dans leurs cantonnements les troupes qui étaient accourues vers Aboukir, et réitéré à 'Ganteaume les ordres qu’il lui avait <lonnés, Bonaparte quitta Alexandrie .peur retourner au Caire. Décidé comme il l'était à s'embarquer au plus tôt pour l’Europe, il croyait ne pouvoir se trop hâterde prendre toutesses dispositions, et le Caire notamment lui semblait réclamer sa présence pendant quelques jours.

Peut-être d’ailleurs, en le voyant s’éloignerdulittoral, Sidney Smith concevrait- U quelque doute sur la réalité des intentions qu’il lui prêtait ; peut-être le commodore , s’il avait effectivement besoin de gagner Chypre pour s’y ravitailler, croirait-il avoir le temps d’aller et de revenir pendant que Bonaparte lui-même parcourrait deux fois la distance qui séparé le Caire d’Alexandrie. Cétait une chance de plus que s’ouvrait ainsi Bonaparte ; et certes l’attrayante perspective qu’il voyait se dérouler devant lui pour le cas où il atteindrait aux rivages de France valait bien la peine qu’il n’en négligeât aucune...

Bonaparte arriva le 10 aux portes de la capitale de l’Égypte , et , comme à son retour de Syrie, il voulut y rentrer triomphalement. Ce n’était pas que la vanité du général en chef trouvât la moindre satisfaction dans ces sortes de. cérémonies, cen’était pas que les hommages dont les autorité civiles et militaires lui apportèrent encore le tribut à une lieue en avant de la ville, les harangues françaises et les harangues arabes qu’il eut encore à entendre, ou la pompe au milieu de laquelle il s’avança encore jusqu’à la place Ezbekyeh, Oattassent aucunement son amour-propre; non, et il éprouva plus de plaisir à savoir que la tranquillité la plus parfaite n'avait cessé pendant son absence de régner dans la capitale; mais,

f)ar l’appareil dont il s’entoura, par les lonneurs qu’il se Gt rendre, il espérait donner aux indigènes une plus naute idée de sa récente victoire , leur inspirer un plus salutaire effroi de la puissance de ses armes, et il atteignit complètement son but. Cette seconde ovation, mieux méritée du reste quela précédente,

parut produire encore plus d’effet sur la multitude. La vue de l’immense butin recueilli sur le champ de bataille d’Aboukir et qui chargeait plusieurs centaines de chamea ux, la vue des nombreux étendards enlevés à l’ennemi , la vue de ses canons et de ses tentes , la vue surtout de Mustapha-Pacha, survivant presque seul à cette armée de janissaires avec laquelle il s’était Oatté de reconquérir l’Egypte sur les braves de l’Occident, excitèrent parmi la foule un enthousiasme qui se traduisit par 1« plus bruyantes acclamations.

Toujours désireux de concilier davantage aux Français la bienveillance et l’affèction des Égyptiens, Bonaparte, dès le lendemain de son retour au Caire, expédia aux gouverneurs de toutes les provinces et aux commandants de toutes les places les ordres les plus formels pourqu’ilsapportassentuneextrêmedouceur et les meilleurs procédés possibles dans l’exercice de leur autorité à l’égard des indigènes. Bonaparte leur recommandait en première ligne de faire tous leurs 'efforts pour persuader aux musulmans que la cause de leur reliion ne courait aucun péril par suite ela présence des Fran(^is en Égypte.

— < Quoi que vous fassiez, écrivait le général en chef à ses divers lieutenants, soyez sûrs que toujours les chrétiens du pays seront pour vous; n’hésitez donc pas à toujours donner aux musulilians la préférence sur les chrétiens. C’est surtout en vous conduisant d’après ce système que vous convaincrez les musulmans de vos bonnes dispositions envers eux, et que vous ôterez au fanatisme, auquel ils sont toujours enclins, tout prétexte pour éclater; n’oubliez jamais que notre conservation dépend de l’amitié des habitants du pays, et que si nous venions à la perdre, si parexempleune guerre de, religion venait à s’allumer, nous serions! tous perdus. « — En même temps, Bonaparte renouvelait aux membres du divan national la promesse que nous l’avons vu leur faire un mois auparavant, de bâtir une magniGque mosquée dans la capitale même de l'Égypte; Bonaparte les invitait à répéter sans cesse au peuple, dans l’intérêt de l’ordre et de la tranquillité , que le sultan Kébir chérissait

particulièrement les sectateurs du Prophète, et n'avait pas de plus ardent désir que celui de les rendre heureux ; qu’il possédait deux grands moyens pour conduire les hommes, la persuasion et la force; qu'il cherchait a’abord h se concilier des amis avec l’un, mais qu'au besoin il recourait à l’autre pour détruire ses ennemis. La plupart des cheiks, la plupart des docteurs de la loi musulmane , au Caire surtout, croyaient à la sincérité des paroles du général en chef, paraissaient plutôt portés à l’entretenir dans ses bonnes dispositions qu’à braver sa colère , et souriaient à l’espoir que leurs nouveaux dominateurs boiraient par embrasser la religion mahométane.

La récente conversion du général Menou ne laissait pas,avouons-le, que dedonner à unepareille idée, si bizarre au’elle puisse paraître , l’apparencedu fondement.

Suivre à l'egard des indigènes une politique si habile et si sage , assurer ainsi ta tranquillité Intérieure de l’Egypte, ce n’était pas assez. Bonaparte voulut encore, avant de quitter les bords du Nil , ne négliger aucune des mesures qui ourraientcontribuerau salut etau bientre des braves soldats qu’il allait y laisser. D’une part, les généraux de l’artillerie et du génie reçurent du général en chef l'ordre d’achever dans le plus bref délai tous les travaux de fortilication commencés sur le littoral ou dans les terres ; de l’autre, les instructions les plus étendues et les plus minutieuses furent adressées par lui aux diverses administrations de l’armée , afln que chacune redoublât de zèle et que tous les genres de services marchassent de front. Les manufactures d’armes, les fabriques de poudre, les ateliers d’habillement et d’équipement, l’agriculture même, ne tardèrent point à prendre un nouvel essor; et pour peu que Bonaparte , s’il repartait pour l’Europe, remit en bonne main le commandement suprême, la situation des troupes , qui déjà ne laissait presque plus rien à désirer, deviendrait probablement plus florissante de jour en jour.

Autre sollicitude : comme la guerre s'était prolongée dans la partie supérieure du Nil plus que dans les autres provinces del'Ègypte, comme les mameluks et les Arabes avaient concentré leurs derniers efforts de ce côté, Denon, ou

du moinsun très- petit nombrede savants et d’artistes aussi courageux que lui,, étaient les seuls qui eussent pu jusqu’alors explorer le Saïd. Le Saïd cepenoant, qui renferme tant de superbes ruines,, offrait, plusencore peut-être que la Basse et la Moyenne-Égypte, un champ merveilleux aux investigations et aux études des érudits. Bonaparte tint à honneur de ne laisser à personne la gloire d'ouvrir aux sciences et aux arts une mine si féconde. Le IS août, cinq jours après avoir regagné le Caire, Bonaparte nomma une commission à cet effet; il la divisa en deux sections, dont la première eut pour chef le secrétaire perpétuel de l'institut , Fourrier , et la seconde le géomètre Costaz ; il rédigea pour chacune d'elles une série de questionsrelatives aux procédés agricoles, auxpro* duits industriels, à lliistoire et aux traditions du pays , e( présida lui-même à leur départ. Une circulaire envoyée à Desaix et à ses principaux lieutenants leur recommandai t instamment de protéger par tous les moyens en leur pouvoir la vie et les recherches des membres de cette commission.

Enfin, apprenant qu’une troisième armée turque s'organisait en Syrie , et que le grand-visir lui-même avait quitté Constantinople pour venir prendre le commandement de cette nouvelle armée, à la tête de laquelle il prétendait arracher l'Égypte aux vainqueurs de mameluks, Bonaparte résolut d'entrer en pourparlers avec ce i^rsonnage, qu'on disait déjà arrivé à Damas. Bonaparte écrivit donc une longue lettre au grand-visir , et chargea Mustapha-Pacha , son prisonnier, d'aller la remettre en mains propres. Bonaparte, dans sa lettre, s’efforçait de prouver au premier ministre du sultan combien l’alliance de la Sublime-Porte avec l’Angleterre et avec la Russieétait impolitique. La France, au contraire, était l’alliée naturelledu Grand Seigneur, et l’avait bien prouvé en ne cessant depuis trois siècles de veiller au salut de l’empire ottoman. Quant à l’occupation de l’Ëgv'pte par des troupes françaises, il ne fallait point y voir un acte d’hostilité contre la Porte même.

I.«s Français avaient uniquement voulu, d’une part, venger leurs frères persécutés par les mameluks , de l’autre porter.

ISO

un cuop fatal à la puissance anglaise, et non insulter leur noble et fidèle ami le sultan Sélim... « Pour moi , disait Bonaparte , j'espère avoir prouvé par toutes mes actions le respect que Je porte a Sa Hautesseet l’amitié que je ressens pour la nation ottomane. A Alalte, j'ai rendu la liberté à de nombreux esclaves turcs ; ici, en Éii^pte, tout ce qui appartient au Grand Seigneur aété toujours protégé par mesordres. » Suivaitl’offre de restituer l’Egypte à son possesseur légitime, si la Porte, mieux éclairée sur ses intérêts véritables, voulait renoncer à l’alliance de la Russie et de l’Angleterre pour revenir à celle de la France. < Au surplus, ajoutait Bonaparte en terminant, mon armée est forte et bien disciplinée ; elle est parfaitement aguerrie, parfaitement approvisionnée de tout ce qui peut la rendre victorieuse de ses adversaires, fussent-ils aussi nombreux que les sables de la mer. En outre, des citadelles , des places fortes, se sont élevées sur les côtes et sur les frontières du désert. Je ne craitis donc rien et suis ici invincible ; mais je doisa l’humanité, à la vraie politique, au plus ancien comme au plus fidèle desalliés de mon pays, à l’empereur Séiiin , la démarche que je tente... » Le grand-visir, abandonné à ses propres inspirations, aurait peut-être prêté une oreillefavorableà de pareilles ouvertures. Quels avantages , en elfet, la Turquie avait-elle à retirer d’une guerre avec la France ? Mais le premier ministre et tous les autres membres du divan de la Sublime-Porte étaient trop circonvenus par les agents anglais et par les agents russes pour ne pas rejeter des propositions de paix faites au nom de la république française. Bonaparte ne s’était pas dissimulé que sans doute sa lettre n’aurait point d’autre résultat. Si cependant il l’avait écrite, c'était dans l'espoir que le grandvisir, effrayé du tableau gigantesque qu’on lui traçait de lasituation del’armée trançaise en’Egypte, et d’ailleurs arrêté déjà ' par le manque d’approvisionnements , car nos troupes et celles de Djexzar avaient dévaste a l'envi les provincessyrieiiues, necontinueraitsa marche offensive qu’après avoir réuni toutes les forces et toutes les ressources dont il avait indispensablement besoin. Bonaparte lui-même, s’il ne quittait pas l’E-

gypte, ou, dans le ces contraire, celui de ses lieutenants qu’il appellerait à le remplacer, aurait ainsi tout le temps de se préparer à soutenir un nouveau choc.

Peut-être même s’écoulerait-il trois ou quatre mois avant la reprise des hostilités, et si dans l’intervalle Bonaparte avait regagné la France, il ne lui en faudrait pasdavantage pour envoyer de puissants renforts aux compagnons qu’il aurait laissés sur les bords ou Nil...

Ce fut au milieu de ces soins divers, ce fut au moment où Mustapha se mettait en route pour porter au grand-visir la lettre dont nous venons de donner plus haut l’analyse,queBonaparte reçut, le 17 août, d'Alexandrie, une dépêcne, datée du 13, dans laquelle Ganteaume lui mandait que le Tigre, seul vaisseau anglais demeuré en croisière le long des côtes d’Egypte, avait également disparu depuis plusieurs jours. Le contreamiral ajoutait avoir, en conséquence, exécuté les instructions que le général en chef lui avait laissées pour le cas échéant , c’est-à-dire que les deux fréates la Carrère et la Mulron , et même eux autres petits bâtiments pouvant servir d’éclaireurs, étaient déjà mouillés dans l’anse du Marabout. L^occasion était trop belle pour que Bonaparte n’en pruutât point. Aussitôt qu'il eut achevé de lire la dépêche de Ganteaume, il résolut de repartir dès le lendemain 18 pour Alexandrie; il fixa au 25 le jour de son embarquement, et désigna, .sans cependant leur dire qu’il les emmenait en France, les personnes qui devaient l’y accompagner. Au contraire, il tâcha de dissimuler jusqu’au dernier moment, et, pour donner le change à tout le monde , pour maintenir les Français et les indigènes dans l’ignorance de son véritable dessein, il annonça publiquement qu'il s'en allait faire iine tournée dans le Delta. Il avait à coeur, disait-il, de visiter en détail, a cœur de bien connaître cette terre si fertile qu’il n’avait encore qu’entrevue, et voulait y rétablir de nombreu.x canaux d’irrigation depuis trop longtemps négligés.

Bonaparte, prenant avec lui, outre une escorte de deux cent cinquante guides, quelques-uns de ses meilleurs généraux et ceux des savants de l’expédition qu’il affectionnait le plus, quitta en

effet le Caire le 18. Il arrivait à Alexandrie dans la soirée du troisième jour...

Lequel de ses lieutenants Bonaparte se proposait-il de désigner eoinnie son successeur en Égypte? C'était Kléber.

Avant de sortir du Caire pour In dernière fois, Bonaparte avait écrit à Kléber, qui commandait alors la province de Garbieh. Toutefois, dans la lettre qu’il lui avait adressée , il ne l'instruisait point de la haute marque de eon- 6anr.e qu'il lui réservait. Préférant ne l'en instruire que de vive voix, et comptant lui tracer, de vive voix aussi, une espèce de plan de conduite, il lui avait simplement donné rendez-vousà Rosette

f)ourle24; mais, arrivéà Alexandrie dès e 21 , et craignant, s'il attendait jusqu’au 24 ou 26 pour s'embarquer, craignant que la croisière anglaise ne reparût ou que les vents ne devinssent contraires, il résolut soudain d’avancer son départ de trois jours. Il ne verrait point, n’entretiendrait point Kléber; mais, précisément, le désir de manquer au rendezvous entra peut-être pour quelque chose dans cette brusque détermination. Connaissant le caractère parfois irrésolu, parfois même indocile, de Kléber, qui avouait dans ses moments de franchise n'aitner la subordination qu’en sousordre , peut-être Bonaparte, au moment d’imposer à ce général le lourd fardeau de l*antorité suprême, n’était-il pas fâché de lui laisser un ordre absolu , un ordre qui n'admtt ni refus ni contestation...

« Le gouvernement m’avant rappelé prés de lui , il est enjoint au général Kléber de prendre le commandement en chef de l’année d’Orient.

« Signé ; BoirxrxaTi. >

Telle fut la pièce officielle que Bonaparte rédigea et signa dans la journée du 6 fructidor an VU (22 août 1799) pour remettre entre les mains de Kléber les pleins pouvoirs dont le Directoire l’avait investi lui-même dix-huit mois auparavant. Cette pièce, d’un laconisme extrême, était de.stinée à devenir publique; mais le pli sous lequel Kléber allait la recevoir devait lui porter en outre une lettre confidentielle où Bonaparte lui donnait toutes les instructions nécessaires pour bien remplir latâcbc im-

portante qu'il venait de confier ù son patriotisme. La lettre en question est fort longue; elle est fort connue; mais elle offre un trop grand intérêt historique pour que nous omettions de la consigner ici :

« Atexandrtc, le & fraelidor an Vil.

• AU GÉrtéRAL KI-ÿ.BSfl.

« Je. pars pour la Franre , citoyen général, el vou^ trouverez ci-joiiit r«u’dre de prendre le coinmandemeDt en chef de l\innée. La crainte que la croisière anglaise ne re|>aratue d*un inomeot à Taulre me fait jirecipiter mon voyage de deux ou trois jours. J’euiniène avec moi plusieurs de nos compagnons, nolam* inentles généraux Berihier, Lannes, Mural, Andréossy , Marniont , et les citoyens Mooge el Bel thullet.

c Je vous adresse divers journaux français et étrangers jusqu'au to juin : vous y verrez que nous avons prrdu l’iialie , que Manloue, Turin et Tortune sont bloqnée.s. J'ni lieu de croire cependant que la pronncrc de ces places tiendra jusqu'au mois de iioverubre, et j'ai res{>crauce , pour peu que la fortune me seconde , d'arriver en Europe avant le cornlueiiremenl de novembre.

« Je vous envoie aussi deux chiffres : l’un pour correspondre avec le gouvememeDt, Tau* tre pour correspondre avec moi.

M Je vous prie de faire partir dans le cou> rant d’octobre le général Juoot, ainsi que mes domestiques et tous les effets que j’ui laissés au Caire. Toutefois, je ne trouverai nullement mauvais que vous retentez à votre service ceux de mes gens qui vous convica* dront.

» L’iutculion du gouveruement est que le gcnCral Desaix reparleaussi pour TFiirope daus le courant de novembre, à moins d'esénemenU majeurs.

« La commUsion des sciences et arts repas* sera également en France dans le courant du même mois. A^ous demanderez à cet elTel un parleiiienlairr conformément au cartel d'échange, dès qu'elle aiim terminé ses travaux. Elle est occupée en ce moTnent-d à explorer la Haute' I^gipte. Cependant, n'hésitez |>oiot è mettre en réquisition ceux de ses membres que vous Jugerez pouvoir vous être utiles.

« Le pacha fait prisoimier à Aboukir est parti p4iur se rendre à Damas. U porte de ma part au graud-visir une lettre dont vous trouiercz la copie cèjoiote.

U L'anivée de notre escadre de Bre.<it a Toulon el a Ile. de le.-vcadre e.<pagnole à Carlli.Tgèiie ne laissent plus aucune espèce de doiilc sur la pos.sibiIilé de faire pas.scr en Égypte les fusils, pistolets, sabres et fers coulés.

dont TOUS pouvez avoir beioin et dont l'emporte l'état le plui exact, aiosi qu'une quantité aufiûante de recrues pour réparer les pertes des deux campagnes.

• Le gouvernement vous fera en même temps connaître ses intentions. Pour moi , homme public ou simple particulier, je prendrai des mesures pour vous faire parvenir fréquemment des nouvelles.

• Si , par des événements inealculahles , toutes les tentatives étaient infructueuses , et qu’au mois de mai de l'an prochain vous n'eussiez requ ni secours ni nouvelles de France ; ou ;i , dans l’intervalle , la peste se déclarait en Kgyple, et que par tuile du fléau vous perdissiez plus de quinze cents hommes , perte considérable puisqu’elle serait en sus de celle que les chances de la guerre occasionneraient journellement ; je pente que dans ce cas vons ne devez point vous hasarder é soutenir une troisième campagne , et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane , quand même l'évacuation de l'Égypte devrait en être la principale condition. Seulement il faudrait, autant que possible, éloigner l’exécution de cette condition jusqu’à la paix générale...

a Vous savez aussi bien que moi, aussi bien que personne, citoyen général, combien la possession de l’Égypte est importante pour la France. L'empire turc, qui tombe en ruines de tous côtés, s’écroule aujourd'hui, et l’évacuation de l’Égypte par nos troupes serait un malheur d’autant plus grand, que nous verrions, de nos jours , cette belle province passer eu d’autres mains européennes.

a Les nouvelles des succès et des revers qu'aurait la république en Europe doivent aussi influer puissamment sur vos calculs ; mais si avant que vous n’ayez re^u aucunes nouvelles de France la Porte rc|K>ndait aux ouvertures de paix que je lui ai faites , déclarez que vous avez tous les pouvoirs que j'avais ; entamez les négociations; répétez bien que riiitentinii de la France n’a jamais été d’enlever l’Égypie à la Porte; exigez que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer Noire ; exigez qu'elle mette les prisonniers franrais en li^rté; exigez enfin une suspension d'armes de six mois , afin que pendant ce temps-là l'échange des ratifications puisse avoir lieu.

> A supposer des circonstances telles que vous croyiez devoir conclure le traité avec la Porte , vous ferez sentir que vons ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne toit ratifié, et que, suivant l'usape de toutes les nations, l’intervalle entre la signature d’un traité et sa ratification doit toujours être une interruption d’hostilités.

• Vous connaissez, je pense, citoyen général , mes idées sur la politique à suivre envers l’Égyiite elle-même. Quoi que vous fassiez , les chrétiens y seront toujours pour nous. Il faut les empêcher d’être trop insolents, afin que les Turcs n’aieut pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables ennemis. Il faut endormir le fanatisme en attendant i^u'on puisse le déraciner. En captivant l’opinion des grands cheiks du Caire , on a l’opinion de toute l’Égypte et de tous les chefs du peuple. Rien , si I on sait les prendre , rien n’eel moins dangereux pour nous que ces chefs peureux et pusillanimes, qui ne savent ni n’osent se battre, et qui , comme tous les prêtres, imposent le fanatisme sans être fanatiques euxmêmes,

« Quant aux fortifications, Alexandrie, EL Arisch, voilà les clefs de l’Égypte : j’avais l’intention de faire établir cet hiver plusieurs redoutes de palmiers : il y en aurait eu deux notamment de Salahirji à Katieb, deux autres de Katieh à El-Arisch,et l’une de ces deux dernières se serait élevée à l’endroit où le général Menou a découvert de l’eau potable.

« Le général Samson, commandant le génie, et le général Songis, commandant l’artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui concerne son arme.

« Le citoyen Poiissielgiie a été exclusivement chargé des finances. Je l’ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir des données passablement exactes sur l’administration du pays.

« J’avais le projet , si nul événement ne survenait, d’aviser au moyen d’établir cethiver un nouveau système d’impositions qui eét à peu près permis de se passer des Cophtes ; cependant , avant de rien innover à cet égard, je vous conseille de réfléchir longtemps. Mieux vaut entreprendre un jour plus tard qu'un jour trop tôt

n Des vaisseaux deguerre franrais se présenteront indubitablement cet hiver devant Alexandrie, ou devant Bourlos, ou devant Damiette. Faites , soit dit en passant , faites construire une tour ou une batterie à Bourlos; puis, quand les navires français auront paru, réunissez cinq ou six cents jeunes mameluks , arrétezles en un jour au Caire et dans les provinces, et les embarquez pour la France. A défaut de mameluks, des otages d’Arabes, ou des fils de cheiks, qu’on arrêtera sous un prétexte quelconque , pourront y suppléer. Ces individus, transportes en France, y seront retenus un ou deux ans , verront la grandeur de la nation, prendront une idée de nos mœurs et de notre langue , et , revenus en Égypte, nous fmmeront autant de partisans.

EGYPTE FRA^ÇAISE.

« Tavais déjà drmandé une troupe de comédiens ; je prendrai un M>in paiiirulier de »oua eneuToyer une. Cel article esi fort iniportant, pool distraire l’armée et pour commencer à changer les mœurs du pays.

> Le poste éminent que cous allez occuper, citoyen général , va voua mettre à même de déployer enBn les talenis que vous a donnés la nature. L'iiitérét de ce qui se passe ici est vif , et les résultats en seront immenses pour le commerce , immenses pour la civilisation : ce sera l'époque d’où dateront les grandes révolutions.

« Pour moi , aceoutumé qne je suis i ne voir la récompense des peines et des travaux de la vie que daus l’opinion de la postérité , j’abandonue l’Égypte avec le plus graud regret. L'intérêt de la patrie , sa gloire , l'obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seiils à braver les escadres ennemies. Je serai d'esprit et de cœur avec vous ; vos succès me seront aussi chers que ceux auxquels je participerai en personne, et je regarderais comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferais pas quelque chose pour l’armée dont je vous laisse le commandement , quelque chose pour consolider rétablissement magni6que dont nous venons de jeter les fondements.

« L’armée que je vous confie est toute composée de mes enfants. J’ai reçu dans tous les temps , au milieu même de leurs plus rudes fatigues, des marques de leur affection. Entretenez-les dans ces sentiments ; vou» le devez à l’attachement vrai que je leur porte, et, citoyen général, à l’estime toute particulière que j’ai pour vous... >

Après avoir achevé la lettre qui précède, Bonaoarte traça les quelques lignes que voici, dans lesquelles il adressait ses adieux à l'armée d’Egypte, et qu’il priait Kléber de mettre le plus prochainement possible à l’ordre du jour.

• Soldats!

« Les événements qui se passent en Europe m’ont décidé à partir pour la France. Je remets le commandement de l’armée au général Kléber. L’armée aura bientêt de mes nouvelles : je n’en peux dire davantage. Il m’en coûte de quitter des soldats auxquels je suis tant attaché, mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du gouvernement et la mienne. »

Bonaparte chargeait également Kléber de- transmettre au divan d’Egypte la lettre suivante, dont il sera Ucile à tout lecteur de saisir le but :

• ulémas el chciLs I

« Instruit qu'uue de mes escadres était prête à lever ranrie pour m'ameuer ici de formidahles reiifurts , et convaiucu , comme je vous l'ai dit plusieurs fois , que tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase à la fois tous mes euneiuis , je ne pourrai pas jouir tranuilleraeni et (laisiblement de la possesaion e l’Égypte , la plus belle coutrée qui .soit au monde , j’ai pru le parti d’aller me mellre moi-mème à la télé de mes vaisseaux en laissaut pendant mon absence le commandement au général Kléber, homme d’uii mérite diatingué , et auquel j’ai recommandé d'avoir pour les ulémas et les cbeilu la même amitié que moi. Faites tout ce qu’il vous sera posaible pour que le peuple d’Égypte ait en lui la même coiituiice qu'il avait en moi; faites qu'à mou retour, qui aura lieu dans deux on trois mois, je sois content du peuple d’Égypte el que j’aie seulement des louanges et des récompenses à déoerner... s

Dès le 31, Bonaparte, décidé à partir le lendemain , avait écrit au général Menou, qui commandait une des provinces du littoral, de venir le trouver dans le plus bref délai. Menou arriva dans la journée du 33 , au moment où Bonaparte fermait le pli dans lequel les différentes pièces que nous venons de transcrire nu d’indiquer devaient parvenir à Kléber. Après avoir investi Menou du commandement supérieur des trois provinces d’Alexandrie, de Rosette et de Babireb, Bonaparte lui confia qu'il partait le soir même pour l'Europe, lui ordonna le secret le plus absolu jusqu'après le départ de l’escadrille, à bord de laquelle il allait se rendre , et lui laissa le soin d'envoyer à Kléber le pli dont nous parlions tout à l'heure.

La nuit venue, Bonaparte demanda une escorte de vingt-cinq ou trente guides , fit monter à cheval les différentes personnes qu’il associait à sa fortune, y monta lui-même, sortit avec elles d’Alexandrie, et les dirigea vers l’anse du Marabout.distanted'environdeuxiieues.

Ce fut pendant ce trajet seulement que Bonaparte leur déclara qu’il les emmenait en France. Peut-être, au lieu d’atteindre un port français, peut-être lui et ses compagnons iraient-ils porter des fers en Angleterre. Aussi, il prétendait ne contraindre personne; il laissait chacun libre de partir ou de rester. Tous

répondirent qu'ils le suivraient au bout du monde.

Le contre-amiral Ganteaume avait rejoint l'escadrille des le matin , et envoyé à terre dans la soirée le nombre nécessaire de chaloupes. Vers dix heures du soir, Bonaparte et sa petite troupe arrivèrent près de. ces embarcations. On s'y jeta après avoir abandonné les chevaux sur la plape, et bientôt on atteignit les frégates sur lesquelles on était résolu à courir les chances de la traversée. On venait à peine de monter à bord , qu'on signala une voile anglaise du côté d'Alexandrie. Croyant lire une sorte d'hé.citation sur les visages de ceux qui l’entouraient, suppo.sant du moins qu’ils pouvaient tirer un funeste augure de cette circonstance : — U est encore temps de retourner au rivage, dit Bonaparte. Chacun de. se récrier. — Soit, reprit-il, restez. Au surplus, vous n’avez rien à craindre : ma bonne étoile nous protégera , et nous arriverons en dépit des Anglais. — Par prudence, toutefois, on attendit jusqu’au lendemain 33 avant de lever l'ancre, et pendant la nuit la Revanche et tlndépendant, deux navires destinés à éclairer la route des frégates , explorèrent inutilement les parages voisins. Le 33 , tout danger paraissant avoir disparu , on mit à la voile dès la pointe du jour, et Bonaparte, avec, ceux qui l'accompagnaient, salua la terre d'Kgypte pour la dernière fois.

La frégate/a Muiron était commandée par Ganteaume, et avait à bord, outre Bona|>arte lul-méme, son secrétaire Bourienne, son aide de c.amp Lavalette, les généraux Berthier et'Andréossy, les savants Monge, Berthollet et Uenon. Sur la frégate la Carrère, que commandait le chef de division de la marine Dumanolr , se trouvaient les généraux Cannes, Murat, Marinont, et le littérateur Parceval-Grandmaison. Les guides qui avaient servi d’escorte pendant le trajet d’Alexandrie au lieu de rembarquement étaient répartis sur les deux avisos.

Enfin l'escadrille emportait en France les étendards que l’armée d'Égypte avait enlevés à l’ennemi, soit à la bataille d'Aboukir, soit dans les précédentes actions. Ces trophées , on peut les voir encore.

après cinquante ans bientôt, suspendus aux voôtes de l'église de l’bôtel des Invalides, à Paris.

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