‹ L'UniversChapitre 66 sur 121 · À LA NOOVEU.E DT) DÉPART DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

À LA NOOVEU.E DT) DÉPART DE BONAPARTE

KLÉBER COBBANDANT FJ< CHEF. CRAN-

DFSQDAI.ITÉS DE CE CÉNÉRAL. BÉI.ÉES DF.

QUELQUIB TRAVERS. — LOUABLE ACTIVITÉ qu'il DÉPLOIE d’abord, ET A LAQUELLE SUCCÈDE BIENTOT UN COUPABLE DÉCOURACB- HENT. — DESSEIN QU’iL CONÇOIT DE R.ABE- NEll SF.STROUPESE.N FRANCK. — RAISONS QUI PEUVENT EXPLIQUER l’ÉTBANCE CONDUITE DR KLÉBER, BAIS QUI NE LA JUSTIFIENT POINT. DÉPÊCHE QU’iL ADRKWF. AU DIREC-

TOIRE POUR LE PRÉPARER A L'EVACIIATIOB DE l'ÉCYPTE. — FAUSSETÉ DE PRESQUE TOUTES LES ALLÉGATIONS DE CETTE DÉPÊ- CHE. — DERNIÈRES ET INUTILES TF.TTATTTES DE BODRAD-BEV. — NOUVELLE ET INFRUC- TUEUSE DESCENTE d’u.NE DIVISION TURQUE PRÈS DE DABIKTTE. — KLÉBER, MALGRÉ DE TELS SUCCÈS, PERSISTE DANS SON FUNESTE DESSEIN, OUVRE DES POURPARLERS AVEC LE CRAND-VISIR JUSSUF, QUI s'aVaNCB PAR LA SYRIE A LA TÈTE D’UNE ARMÉE IN- NOMBRABLE, ET CaxCLUT LE CÉLÈBRt TRAITÉ D'EL-ARISCH. — OBSTACLES QL'aP- PORTE l’aNCLETERRE A L’eXÉCLTIUN DE CE TRAITÉ, ET PREMIÈRES NOUVELLES DE FRANCE DEPUIS QUE BONAPARTE A QUITTÉ LES BORDS DU NIL. — KLÉBER RETROUVE SOUDAIN TOUTE SON ÉNERGIE, MARCBE CONTRE LE GRAND-TISIR, UVRF. ET GAGNE LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS, POURSUIT AU LOIN LES VAINCUS, PUIS REVIENT METTRE A LA RAISON LE CAIRE, QUI S’EST INSURGÉ PENDANT SON ABSENCE. — IL VA TACHER DÉ- SORMAIS RE RÉPARER A FORCE DE ZÈLE SA PAIBI.F.SSB d’un moment; mais il MEURT ASSAS.SINÉ, ET SA MORT PORTE UN COUP FATAL A LA DOMINATION FRANÇAISE EN EGYPTE.

Le 33 août 1799, aux premières lueurs du jour, à l’instant où l'escadrille qui portait César et sa fortune s’éian^it des côtes d’Égypte vers les côtes de France , et lorsque tout sommeillait encore dans Alexandrie, une sentinelle qui montait la garde devant la porte par laquelle Bonaparte était sorti de cette ville le soir precedent, vit soudain, du côté de l’ouest, un gros nuage de poussière se former aux limites de l’horizon. Bientôt elle remarqua que ce nuage, qui semblait soulevé par le galop d’un corps de cavalerie, s’avançait dans

la direction d’Alexandrie même; bientôt, en effet, elle entendit de nombreux hennissements ; elle crut que c'était l'avant-garde d'une troupe de Bédouins ou de mameluks qui venaient tenter un coup de main contre la place, et elle se hâta d'avertir le poste voisin. De poste en poste, de caserne en caserne, l'alarme gagna promptement toute la ville, et un quart d’heure s'était à peine écoulé , que la majeure partie de la garnison s’élançait hors des murs pour marcher à la rencontre de l’ennemi , ou plutôt du tourbillon de sable qui approchait toujours. Cinq minutes encore, et de ce tourbilion s'échappa une soixantaine de chevaux, sellés, bridés, équipés, mais ne portant pas un seul cavalier.

Un immense éclat do rire accueillit d’abord cet étrange escadron. On se demanda ensuite, avec une certaine inquiétude , quels pouvaiept être ces chevaux.

C'etaient , le lecteur l’a sans doute deviné , ceux que Bonaparte et ses compagnons avaient pris la veille pour franchir les deux lieues qui séparent Alexandrie de l'anse du Marabout. Il leur avait fallu les abandonner sur le rivage pour monter dans les chaloupes, et ces animaux, après avoir erré quelque temps au bord de la mer, avaient fini , obéissant à un instinct naturel , par reprendre le chemin de leur derniere écurie. On ne tarda guère à les reconnaître ; on s'imagina alors que le général en chef, que les différentes personnes de sa suite, que les guides de son escorte , étaient tombés dans quelque embuscade; on les supposa tous prisonniers, si même ils n’avaient péri tous , et une consternation profonde se peignit sur chaque visage. Tandis que plus d'un grenadier s’essuyait les yeux au revers de sa vaillante liiain. Menou, que Bonaparte, on se le rappelle, avait mis dans la confidence de son projet, Menou survint. Menou , pensant d'un mot sécher les pleurs , d'un mot ramener le calme dans les âmes, s'empressa de publier que Bonaparte , loin d'être au pouvoir de l'ennemi, cinglait depuis quelques heures vers la France. Menou, il est vrai, dissipa ainsi la morne stupeur qui régnait dans les rangs de la troupe , mais ce fut pour y exciter les manifestations les moins équivoques d’un vif mécon-

ISS

lentement. Quoi! Honaparte avait quitté t Égypte I Le petit caporal avait déserté! D'abord on put à peine en croire scs oreilles; puis, lorsque le doute devint impossible , lorsque Mennu eut donné des détails, nommé le successeur ue Bonaparte s'était choisi, montré les épêches qu'il avait laissées pour Kléber , les larmes , les regrets , les témoignages de pitié firent place aux plaintes les plus acerbes, aux récriminations les plus violentes.

La nouvelle du départ de Bonaparte se répandit en Égypte avec la rapidité de l'éclair. Répétée à l'envi par les indigènes , elle vola de bouche en bouche, devança partout les courriers officiels , et partout produisit sur les différentes divisions de l’armée française la même succession de sentiments que nous lui avons déjà vue produire sur la garnison d’Alexandrie. Partout elle provoqua dans le premier moment une si douloureuse surprise, qu’on refusa d’y ajouter foi , et que les gouverneurs de plusieurs villes, les commandants de plusieurs provinces, la démentirent.

Dans leur opinion, ce n’était, ce ne pouvait être qu’un mensonge accrédité par les ennemis du dehors où par les mécontents de l’intérieur pour démoraliser les troupes conquérantes et pousser les habitants à rinsurrection. Puis, une fois avérée, la fatale nouvelle causa une tristesse générale, qui se changea bjentôt en désespoir. Au désespoir succéda la colère. La colère alla jusqu’à l’indignation.

Il avait fallu toute la confiance que le vainqueur d’Italie inspirait à ses soldats pour les entraîner au delà des mers, vers un but inconnu. Ce but une fois atteint, une fois débarqués en Fatypte, c’e.st-à-dire dans une contrée dont la plupart ignoraient naguère le nom, il avait fallu tout l’ascendant qu’il exerçait sur eux pour lesretenirsi longtemps loin de l’Europe, loin de la France ; car c’est une passion que le regret de la patrie, passion qui ne se maîtrise que dilllcilement, lorsque la distance, la nouveauté des lieux , le doute de la possibilité du retour viennent l’irriterencore.Unsonrd mécontentement , qui ne provenait ni des fatigues, ni des privations, ni des dangers , mais de l’amour du pays natal quo

rvyt

le Français porte en tous lieux, avait r^né dès le début de l'ex^ition parmi les soldats de l'armée d'Orient , et s’était souvent trahi par des murmures , souvent même par des suicides. Bien plus, un jour, dit-on, l'armée en masse, l'année, quoique victorieuse et ne manquant plus de rien, avait formé le projet d’enlever ses drapeaux et de courir se rembarquer. Mais elle n’en avait eu que la. pensée , et n’avait point osé braver à ce point son général. Ce jour-là, comme dans toutes Tes occasions où il ne s’agissait que d’imposer silence à d’aigres discoureurs, Bonaparte s’était simplement montré , et sa présence avait suffi pour retenir les plus mutins dans le devoir. Sa belle figure, son air toujours calme et serein, sou langage toujours si persuasif, enfin son inces.sante activité, balayaient, comme le vent balaye un léger nuage, les noires vapeurs qui venaient de temps en temps troubler le cerveau de ses compagnons d’armes. S’occunant toujours lui-méme, et sachant si bien occuper les autres , possédant à un si haut degré le don de captiver les esprits, il ne laissait pas naître, ou dissipait sans peine, dans les âmes de ceux qui l'entouraient, des ennuis qui jamais n’atteignaient la sienne, ün se disait bien quelquefois que probablement on ne reverrait plus la France, que la Méditerranée était devenue une barrière infranchissable ; on se le disait surtout depuis que la flotte avait été détruite à Aboukir; mais qu’on dût reprendre ou non le chemin du pays natal, qu’importait! Le général Bonaparte n’était-il pas là! ne pourrait-on, avec Bonaparte, aller en tous lieux et se faire partout une autre patrie !

Bonaparte s’éloignant , Bonaparte abandonnant à elle-même l'armée d’Égypte, les choses changeaient complètement de face. Les soldats , les officiers meme, habitués à voir l’arbitre de leur destiné dans un général qui les commandait presque tous depuis quatre ans , etqui les avait, dans cet intervalle, tirés de tant de pas difficiles, n’envisagèrent plus que la mort sur cette terre d'É^pte où ils étaient venus chercher la gloire avec Bonaparte, et où Bonaparte les délaissait alors que sa présence leur était encore si nécessaire. Bonaparte, se

récria-t-on d'une voix preMue unanime-,, devait jusqu'au bout veiller au salut commun. Rien ne l’excusait d’avoir quitté les bords du Nil , et remis à un autre la tâche d’achever une expédition aventureuse qu'il avait seul provoquée.

En vain , pour excuser son départ si mystérieux et si prompt, ses amis les plus sincères et ses partisans les plus chauds prétendirent qu’il allait chercher les renforts dont l’armée avait depuis longtemps besoin. Peut-être aussi, peutêtre allait-il non-seulement dissoudre pour la seconde fois la coalition des puissances étrangères , mais terrasser au sein de la France le redoutable monstre de l’anarchie. Peut-être même mettrait-il ensuite la main sur le timon de l’État. Ce qui était certain , c’est qu’il se souviendrait de ses soldats de prédilection, de ses braves et fidèles phalanges de l’armée d’Égypte , qu'il revoterait tôt ou tard à leur secours , et mettrait sa gloire à consolider une conquête qui était le résultat de ses hautes conceptions. De telles excuses, de telles assurances, n’obtinrent qu’un médiocre succès. On s’obstina généralement à ne point admettre qu’un irrésistible élan ae patriotisme, mêlé si l’on veut d’ambition. avait pu, àla nouvelle des désastres militaires et des dissensions intérieures de la république, l’entraîner vers la France. On ne vitque l’abandon auquel il vouaitde malheureuxeompagnons d'armes qui avaient eu assez de confiance en son génie pour le suivre. Puisqu'il s’enfuyait, il avait donc reconnu la suprême imprudence de l'expélition d’Égypte et l’impossibilitéabsolue de la mener à bonne fin. Avoir mal combiné ses plans, s'être mépris sur les moyens etieschancesderéussite, on le lui pardonnait encore. Mais on ne trouvait point d’expressions assez injurieuses pour le blâmer d’être parti seul. Partir seul , délaisser au delà des mers ceux qu’il avait compromis, leur imposer la continuation d’une entreprise qu’il avait lui-même jugée inexécutable, c’était une honteuse félonie, une infâme trahison , une cruelle lâcheté.

Ces propos, tenus sous le coup du désappointement et de la crainte, ont été complaisamment accueillis par beaucoup d'historiens, et ne cesseront jamais de l’être comme expression de la vérité ,

KÜYPTE FRANÇAISE.

■car le liéros des temps modernes a toujours eu et aura toujours de nombreux détracteurs. Rien cependant n'est plus injuste, et nous espérons aue le lecteur impartial aura puisé dans la lecture des pages qui précèdent la conviction (qui est la nôtre) que Ronaparte avait assez bien employé les dix-huit moisqu’il venait de asseren Égypte pour que son absence dater du mois d’août 1709 dût n’avoir pas de graves inconvénients. La victoire du mont Thabor et la victoire d’Aboufcir semblaient mettre pour longtemps l’Égypte à l’abri de toute tentative des ennemis du dehors ; au dedans régnait une tranquillité profonde. En fait d’administration, tout marchait à merveille. Bonaparte avait mis tout sur un si bon pied, qu'il n’etait besoin que de ne pas déranger exprès la machine pour qu’elle rontiniiôt de fonctionner à souhait.

Enfin, il eût suffi d’un homme simplement doué de bon sens pour achever l'oeuvre si bien commencée par Bonaparte, et Bonaparte venait de se choisir un successeur d’une incontestable capacité.

C’était à Kléber, nous l’avons déjà dit , que Bonaparte avait laissé le commandement en chef, et Bonaparte eût fait difficilement un meilleur choix.

Kléber savait la guerre, entendait l’administration , appréciait l'importance de la discipline. Kl^r passait ajuste titre our intègre et désintéressé. Enfin, Kléer était le plus bel homme de l’armée, quoiqu'il en fût presque le Nestor et qu’il approchât de la cinquantaine. Sa taille élevée, son noble visage, où respirait tout le feu de son âme, sa bravoure à la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre , faisaient de lui le plus imposantdes capitaines sur un champ de bataille. Sonesprit était un peu inculte, mais vif, mais brillant, mais original. Ajoutons qu’il lisait sans cesse Plutarque et Quinte-Curce, qu’il les lisait exclusivement, et qu’il y cherchait l’aliment des grands cœurs , l'histoire des héros de l’antiquité. A vrai dire, l’armée d’Égypte, presque entièrement composée des soldats de l’ancienne armée d'Italie, connaissait peu Kléber, qui , après avoir glorieusement servi la république en Vendée, dans le nord, puis sur le Rhin, pendant les années 1 793,

1794 et 1795, était alors tombé en disgrâce auprès du Directoire et resté inactif pendant les campagnes de 1796, 1797 et 1798. Il est encore vrai que Kléber avait une froideur, une fierté, une brusquerie de manières, qui contrastaient singulièrement avec cette bouillante ardeur, cette adroite familiarité, par lesquelles Bonaparte excellait à se concilier l'affection et le dévouement des troupes. N’importe! la belle tenue militaire de Kléber, la blessure qu’il avait reçue à la prise d’Alexandrie, la vigueur avec laquelle il avait engagé la bataille du montThabor, l’estime dont il jouissait parmi les officiers qui l'avaient connu sur le Rhin, enfin le choix dont Bonaparte venait de l’honorer, étaient plus que suffisants pour lui gagner et la confiance et l’amour des soldas, s’il se montrait jaloux de les obtenir.

Toutefois, lorsqu’on avait appris le départde Bonaparte et cherché quel successeur il pouvait s’étre choisi, ce n’était pas sur Kléber, avouons-le, que s’étalent toutd’abord tournés les regards.il y avait en Égypte un autre général dont le nom, glorieusement cité dans la plupart des bulletins, balançait avec quelque avantage celui du nouveau commandant en chef. Appelées à émettre un vote , les troupes eussent peut-être désigné le modeste Desaix, dont la réputation militaire égalait celle de Kléber, et que sa simplicité, sa douceur, ses manières toutes françaises, entouraient d'une plus pande popularité. Desaix eût été, en effet, à tous égards, plus digne que personnede remplacer Bonaparte en Égypte.

Après Desaix venait Kléber, puis Reynier ou Lanusse. Telle était ropinionde Bonaparte, mais il avait pensé qu’en France Desaix rendrait encore plus de services qu’en Égypte,et voilà pourquoi il lui avait laissé l'ordre de repartir le plus tôt possible pour l’Europe. Il avait même songé un moment , dit-on , à emmener et Desaix, et Kléber, et Reynier, et à investir Lanusse du commandement en chef; puis, vu les périls de la traversée, il avait senti la convenance de laisser à la tête de l’armée d’Orieut un officier de premier ordre, et s’était décidé à choisir Kléber. Kléber, outre la supériorité du mérite, avait d'ailleurs, aux yeux de Bonaparte, un autre avantage sur Rey-

nier et sur Lanusse : c’était d'avoir appartenu aux anciennes armées du Rhin.

On sait que dés le commencement des guerres de la république, une sorte de rivalité envieuse s’était élevée entre les armées du Rliin et les armées d’Italie. Au lieu de s’en tenir à une patriotique émulation , elles se jalousaient les unes les autres, et prétendaient faire autrement la guerre, c'est-a-dire la faire mieux. Or, ces prétentions, ces Jalousies, portées sur les bords du Nil. y faisaient envisager l'expédition d’Egypte sous des aspects complètement différents. Tout ce qui était venu des armées du Rhin ne témuiirnait que peu de penchant pour l'expédition ; au contraire, les ofüciers et les soldats originaires de l’armée d'Italie se montraient tout dévoués a l'entreprise, parce qu'elle était l'oeuvre de leur petit caporal. De là , deux partis dans l’armée d’Orient; de là, entre les Français du Rhin et les Français d’Italie, comme ces deux partis s’appelaient, une sourde haine que la présence de Bonaparte avait contenue, mais qui pouvait, après son départ, dégénérer en querelles ouvertes.

Silr de l’alfection de ses anciens lieutenants et de ses anciens soldats, persuadé que ce n’étaient pas eux qui chercheraient à ternir sa gloire, ou à compromettrelesuccè.sde l’expédition d’Egypte, Itonaparte av'ait cru que le meilleur moyen d'imposer aux autres était de prendre son successeur parmi leurs généraux.

Du reste, |>endant les premiers jours, Kléber sembla n’étre animé que du désir de justdier la haute marque deconOance

?[u’il venait de. recevoir, et rien n’eût ait pré.sager l'étrange et coupable faiblesse à laquelle il faillit s’abandonner ensuite. Kléber se rendait à Rosette, où Bonaparte, on se le rappelle, lui avait donné rendez-vous pour le 33, lorsque chemin faisant il rencontra le courrier par lequel Menou lui expédiait les deux lettres que Bonaparte avait laissiies pour lui, et dont l’une l'investissait du commandement en clief, l'autre lui traçait une espece de plan de conduite. Ces deux lettres lues, il vola vers le Caire, y arriva le 31, s’installa avec une espèce'd’a))pareil dans l’élégante maison arabe que Bonaparte habitaitsur la place Ezbekyeli;

puis, le jour même de son arrivée, pour se faire reconnaître des troupes, il leur adressa la proclamation suivante :

■> Soldaul

« D'impérieux molifi ontdétenninéle général en chef Bonaparte à rej tasser en Europe. Les dangers que présente une navigation enireprise dana une aaison si peu favorable, aur une mer ai étroite et coaverte de tant d'ennemis, n'ont pu l'arrêter : U /agUtail Jt votre bien-être!

e Soldats 1 de puissants secours vous arriverool bientôt ; sans quoi , une paia glorienae, uue paix digue de vous et de vos travaux vous ramènerait dans votre patrie. En recevant te fardeau dont Bonaparte était chargé, j'en ai senti toute l’importance, tout ce qu’il avait de pénible ; mais, connaissant votre constaule patience à braver tous les maux et à supporter toutes lus privations, appréciant enfin tout ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou entreprendre, je u’ai plus consulté que l'avantage d'élre à votre tète , que l'honueur de vous commander, et mes forces ae sont accrues.

a Soldant n'en douiez point : votre aalui et vos besoiiu de tout genre seront sans cesse l'objet de ma plus vive sollicitude. •

Le nouveau général en chef s’empreasa de se faire également reconnaître des autorités égyptiennes, et donna à cette cérémonie toute ia pompe dont elle était susceptible. I.e 1®' septembre, d’après le vœu qu’il en manifesta, une nombreuse députation, coni|K)sée des principaux ebeiks et des principaux ulémas du Cuire, des membres du grand divan et de presque tous les personnages considérables de l’Égypte, se transporta près de sa tier.soniie, a l'IIôtel dugouvernement. Un des membres du divan, le cheik El-Mohady, prenant alors la parole au nom de ses collègues et de ses compatriotes, réclama protection pour le cuite musulman, ne dissiiaiila point les regrets que les vrais croyants éprouvaient du départ de Bonaparte, mais ajouta que les chefs et le peuple trouvaient de grands motifs de consolation dans la bonté et la justice bien connues du dignesuccesseurdeleuranii le sultan Kébir. KIrber répliqua en ces termes à l'orateur de la députation indigène :

R C'est par més actes que je me propose de satisfaire à vos demandes et d'obtempé* reri vos vœux. Mais les Actes sont lents, et

le peuple est iixipatient de connaiire le ftort qui l'aUend sous le nouveau chef qui vient de lui être donné. Lh bien , di(e»-lui que te gouvernement de la république française, en me conférant le gouvernement particulier de i*Égyp(e, m'a apédaleinent chaîné de veiller au l^nbeur de (a nation ^yplienne , et c’est de tous les aliributs de mon commandement le plus cher à mon cœur. Le petiple d’É* gypte fonde principalement ce bonheur sur la religion: la faire respecter est donc un de mes principaux devoirs. Je ferai plus ; je l'bo- Dorerai, et contribuerai, autant qu’il sera en mon pouvoir, à sa gloire et à sa splen* deur. Cet engagement pris, je crains peu les méchants; les gens de bien les surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme

i'usle et bon est protégé, le pervers doit trem* lier : le glaive est suspendu sur sa télé; Bo> naparte, mon prédécesseur, a acquis des droits à l'afiecliuii des cheiks , des ulémas fl des grands par une conduite intègre et droite; je la tiendrai aussi cette conduite; je marrberai sur ses traces, et j'obtiendrai ce que vous lut avez accordé. Retournez donc parmi les vôtres ; réunissez*les autour de vous , et dites-leur encore : « Rassurez-vous ! « le gouveriienient de l’Égypte a passé en « d'autres mains; maU tout ce qui peut être « relatif à votre félicité ou à votre sûreté sera • constant et immuable. ■

La députation se retira extrêmement satisfaite, et lês paroles de Kléber, répétées de bouche en bouche , comme il le désirait, portèrentrespoiret la confiance chez tous les habit, ints de l’Éipypte.

A peine installé, Kléber s'occupa avec la pins louable activité des divers devoirs que lui imposaient les importantes et délicates fonctionsde commandant en chef. Ainsi il passa une revuegénérale de tous les corps d’infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui se trouvaient au Caire ou dans les environs; il visita non-seulement l.a citadelle et les forts établis pour la défense re;^lière de la capitale, mais encore les travaux militaires du faubourg de Boulacq, ceux dellle de Kodah, ceux du village de Gizeh ; il inspecta non-seulement le Lycée de la patrie , mais encore la manutention des poudres et salpêtres, et surtout l’intéressant atelier de mécanique, qui, sous l’habiledirection du citoyen Conté, rendait de grands services à la colonie. Kléber parcourut ensuite les hôpitaux, les prisons même, voulut tout voir par ses yeux, et or-

donna tout ce qui pouvait contribuer au rétablissement ou au bien-être des malades, à la salubrité ou à l’amendement des prisonniers, Kléber assista plusieurs fois aux séances de l’Institut. Enfin, profitant de l,a complète tranquillité aont jouissait l’Égypte depuis la dernière victoire remportée par Bonaparte sur la plage d’Anoukir, Kléber appliqua tout son zèle à introduire dans l’administration militaire et dans le sort des soldats differentes réformes et différentes améliorations depuis longtemps jugées néce$saire.s. Il surveilla notamment l'exécution des derniers ordres donnés par son prédécesseur pour renouveler l'habillement des troupes , et compléta l'approvisionnement des magasins de subsistances, autant pour obvier aux malheurs d'une disette inattendue que pour subvenir aux besoins d’une campagne si l'on avait à marcher de nouveau contre les Turcs ou à tenir tête à d'autres ennenais.

D’autre part, Kléber ne s’en tint pas, relativement aux cheiks et aux ulémas , c'est-à-dire aux prêtres et aux magistrats indigènes, à l’audience de cérémonie qu’il leur avait accordée lors deson installation. 1 1 conserva les espèces de levers ou réceptions matinales que son prédécesseur avait instituées pour eux. Moins liant que Bonaparte, et surtout moins familier avec les principes du Coran, Kléber ne put continuer avec ses visiteurs ces conversations intimes sur le compte du Prophète qui faisaient naguère leur joie et leur admiration ; il ne laissa cependant pas que de gagner leur bienveillance. Les saints ou doctes ersonnages auxquels il avait affaire talent séduits par son beau physique , et rendaient volontiers justice à son amour de la discipline, à ses mille autres bounes qualités. Bientôt, d’ailleurs, sur certain point , Kléber l’emporta aux yeux des Égyptiens sur Bonaparte luiménie : ce fut en ce qui concernait la dignité de la représentation. Loin d'exiger des habitants du pays les honneurs qu’ils avaient coutume de rendre aux pachas et aux principaux beys, Bonaparte avait dédaigné, avait interdit tout ce vain appareil. Bonaparte, même dans les cérémonies publiques , ne paraissait accompagne que de ses aides de camp.

de ses ofQeiers d’état-major et de quelques guides. Kléber , trouvant que son prédécesseur avait trop négligé l’étiquette, prit à son service un certain nombre de fellahs, dont deux, armés de djérids , marchaient constamment à ses côtés, et lui tenaient l’un la bride, l'autre l’étrier, quand il avait besoin de monter achevai on d’en descendre. Puis, à l’exemple des anciens maîtres de l’Évpte, il ne sortait jamais que précédé 'une double rangée de kakouas , espèce de coureurs qui frappaient à cliaque pas la terre de longs et gros bâtons , et ne cessaient de crier en arabe : yoilà le seigneur commandant en chef \ Musulmans, faites place et prosternez-vous!

Et en effet les passants devaient se ranger alors pour laisser la voie libre; ceux ui étaient montés sur des mulets ou des lies devaient mettre pied à terre , et tous s’inclinaient , tous croisaient les mains sur leur poitrine, tous saluaient le général en cnef à la manière des Orientaux. Kléber se faisait en outre acconipagner, dans les grandes occasions, par l’aga des janissaires, par plusieurs cheiks, par plusieurs membres du divan. Un tel cérémonial , qui eût été ridicule en Europe, avait son utilité sur les bords du Nil; il imposait, il plaisait même aux musulmans ; car, haoitués aux démonstrations du despotisme, ils ne trouvent à un homme de véritable grandeur qu’alors qu’ils sont prosterné à ses genoux. En voyant Bonaparte affecter une simplicité extrême et refuser les hommages de la multitude, ils avaient eu beaucoup de peine à se persuader ue Bonaparte fût digne d'être le chef es Francis. Sa petite taille et sa mine chétive ne leur paraissaient en rapport ni avec le rang qu’il occupait ni avec les qualités que lui attribuaient ses soldats. Kléber à la bonne heure ! Kléber, avec sa haute stature , ses formes athlétiques , sa mine guerrière , leur sembla un homme fait pour commander, un sultan véritable, et plus il exigea d’eux , plus ils lui prodiguèrent volontiers les témoignages de leur respect et de leur soumission.

Ainsi débuta Kléber; et le zèle, l’habileté dont il fit preuve à tous égards pendant les premiers jours de son commandement , produisirent les meilleurs

résultats. L’armée et la population lui tinrent également compte de ses nobles efforts. La population se montrait calme et confiante; l’armée était pleine d’admiration pour la taille imposante et l’air héroïque de son nouveau général en chef, le surnommait le Mars français, et, nedoutantpasdesos talents militaires, connaissant toute la sollicitude qu’il témoignait pour elle, commençait à se réconcilier avec l’idée de rester en Égypte sans le petit cadrai. La fâcheuse impression d’abord causée par l’éloignement de Bonaparte , les regrets même qu’il avait laissé dans la plupart des coeurs , s’effaçaient peu à peu. Déjà on en revenait à plus desang-éoid et de justice; déjà on tenait d’autres discours , on se disait qu’après tout le général Bonaparte avait dû voler au secours de la France en péril , et que, d’ailleurs , l’armée expéditionnaire une fois établie en Égypte, ce qu’il avait pu faire de mieux pour elle c’était d’aller à Paris exposer lui-même sa situation et ses besoins , et réclamer des secours qu’il pouvait seul arracher à la négligence du Directoire.

Malheureusement Kléber ne persévéra point dans la bonne voie où il venait d’entrer.

Le caractère de Kléber offrait les plussinguliers contrastes. Aux éminentes ualités qui le distinguaient sans contreit, venaient parfois se mêler, comme au bon grain l’ivraie, d’indignes petitesses. Fort strict envers ses subalternes pour tout ce qui concernait la discipline , il prétendait lui-même à une sorte d’indépendance envers ses supérieurs, et il avouait, nous l’avons déjà dit, n’aimer la subordination qu’en sous-ordre.

Or , s’il n’aimait que médiocrement à obéir , il aimait encore moins à commander. Il avait bien obéi sous Bonaparte, mais en critiquant, en murmurant. Il avait bien commandé quelquefois , mais sous le nom d’autrui. En Allemagne , par exemple , sous le général Jourdan, une sorte d’inspiration l’avait poussé plus d’une fois à prendre le commandementau milieu du feu, et alors il l’avait exercé en habile homme de guerre ; mais après la victoire il était rentré dans son rôle de lieutenant, qu’il préférait à tout autre. En effet, Kléber

avait dans sa nature on ne sait quoi de litique, devait être regardée comme à nonclialant et d’endormi qui le rendait jamais finie, un homme tout à fait perdu, incapable d’un effort soutenu. Il lui fal- Quant à demeurer en Égypte sans ylait, pour accomplir de grandes choses, recevoir de secours, Kléber jugeait la y être contraint par la nécessité. chose complètement impossible. Klé-

Avant que Bonaparte ne l'appelât à la ber avait toujours eu pauvre idée de tête de l’armée d'Égypte, jamais Klé- l’expédition. Si lors du départ il avait ber n’avait exercé de commandement en vivement souhaité d’être compris au chef. La nouveauté de son rôle , le sen- nombre des générauxque Bonaparte emtimeiit de son devoir, les formalités de menait avec lui, c’était ignorance du but son installation, les soins divers aux- de l’entreprise, c’était ennui de l'inao quels il eut d’abord à vaquer , produi- tivité dans laquelle le Directoire le laissirent chez lui, pendant une quinzaine sait depuis longtemps, c’était enfin que de jours, une espèce d’énergie fébrile ; le temple de Janus semblait à la veille puis, CCS quinze jours écoulés, ilretoinba de se fermer en Europe. Une fois débardans sa nonciialance habituelle. Les qué en Afrique, il n’avait pas cessé un soucis et la responsabilité du comman- seul instant de consacrer tous ses efdement, les immenses difficultés d’une forts à la réussite des projets de contâche qu’il n'avait pas été libre d’ac- quête et de colonisation du général en cepter ou de refuser, les dangers chef; maisilavaittoujourstraitécesprodont les Turcs et les Anglais lui sem- jets de chimériques , et souvent on lui blaient menacer l’Égypte, enfin la dou- avait entendu exprimer le regret de n’être leur de l’exil, remplirent son âme du pas sur les bords du Rhin plutôt que sur découragement le plus sombre. La ceux du Nil. Une circonstance toute pensée que Bonaparte donnerait promp- particulière explique dans une certaine teiiient de ses nouvelles , aurait sans mesure les préjugés étranges que Klécessc l'œil sur l’Égypte , y reviendrait ber nourrissait contre l’Égypte. Klémême tôt ou tard , avait surtout sti- ber, pour ses débuts dans la carrière mulé l'ardeur de Kléber dans les pre- des armes , avait passé huit ans au sermiers moments ; mais , en Pespace de vice de l’Autriche en qualité d’officier

filusieurs semaines , les seuls détails re- d’infanterie. Il avait encore l’accent, enatifis à la traversée de Bonaparte qui core les mœurs tude^ues, et pour la méparvinrent d’Alexandrie au Caire tu- tbode, pour la discipline, pour le mérent qu'une rafale de trente-six heures canisine, il donnait la préférence à l’aravait Suivi son embarquement, que Sid- mée allemande sur toutes les autres arney Smitli avait alors reparu, et que, fort mées de l’Europe. -Ajoutons qu’il avait désappointé de ce commencement d’éva- eu à faire contre les Turcs cette malsion d’une proie dont il se croyait sdr, il beureusecainpagne où Joseph II essuya s’était aussitôt élancé sur ses traces. Quoi revers sur revers, et quil en avait de plus simple , quoi de moins compro- conservé une impression exagérée de la mettant pour la sûreté de Bonaprte ! puissance et des ressources de la Porte. Mais dans la fâcheuse dispositiond'esprit I.a Porte, croyait-il, pouvait en tout où se trouvait Kléber il ne lui en fdlut temps, et d'un mot, mettre sur pied pasdavantagepours’imaginerqueproba- cent mille janissaires, soldats les plus ulement Bonaparte n’atteindrait pas les braves du monde et devant qui la récôtes de France, ou, dût-il les atteindre, sistance était impossible. Au contraire ,

qu’il n’obtiendrait certes pas du Direc- pour n’avoir jamais commandé en clief toire les renfoi^ qu’il allait demander; aucune armée francise, Kléber n’avait car,d’aprèsles Journauxdumoisde juin, et ne pouvait avoir qu’une idée fort l’expédition d’Égypte avait soulevé au inexacte de ce qu’on peut faire avec des conseil des Cinq-Cents lesdiscussions les soldats français, plus vives et un blâme presque univer- Enfin, pur les journaux que Boiiasel. Ainsi, non-seulement Bonaparte parte lui avait transmis, Kléber ve-

ne reverrait plus l’Égypte , mais, dans nait d’apprendre les nombreux désastres l’opinion de Kleber, c'était un homme militaires de la république; son patriodont la carrière , soit militaire , soit po- tisme , son ambition peut-être , s’étaient 11® UoraUon. (Égypte Fbancaise.) 11

LTJWIVERS,

aussi émus, et non>seulemeat il brûlait du désir de voler en personne au secours de la France, mais encore il n’admettait pas qu’une armée française pût sous un prétexte auelconque demeurer en Afrique quand les frontières mêmes de la France étaient menacées.

Par toutes les raisons qui précèdent, Kléber, dès que les premiers tracas du commandement lui laissèrent le loisir de la réflexion, tarda peu à concevoir le dessein d’abandonner l’Égypte et de ramener en Europe l’armée a la tête de laquelle il venait d’être appelé. Quand on sut que de semblables idées préoccupaient le nouveau général en chef, nombre d'intrigants dont sa nonclialance naturelle le rendait facilement la dupe , nombre de favoris et de flatteurs dont il aimait à s’entourer, l’y entretinrent et y applaudirent à qui mieux mieux. Le projet d'évacuation médité par Kléber eut surtout pour afiprobateurs deux d'entre ses aides de camp qui exerçaient beaucoup d’empire sur lui, deux ifères Uamas qui avaient peu d’étendue dans l’esprit, peu d’élévation dans l’âme, etquipar ennui ou par tout autre motif désiraient vivement revoir la France. Ce malencontreux projet, d’abord renfermé dans l’entourage immédiat de Kléber, ne fut bientôt plus un mystère pour jiersonne.

Kléber non-seulement autorisa autour de lui et les propos les plus inconvenants sur son prédécesseur et les railleries les plus absurdes relativement à l’expédition d’Égypte, mais encore, toujours caustique et frondeur, il commit la faute de ne pas s’en abstenir luimême.

Nous l’avons dit : les troupes françaises, à leurarrivéesur lesborasdu Nil, s’étaient prévenues contre l’Ég^^te , et l’éloignement, l’inconnu, lessom&ances de toute sorte qui les y accueillirent,ne justifiaient que trop ces préventions.

Peu à peu l’influence de Bonaparte, la connaissance des ressources au pays , une sorte de bien-être matériel et surtout le succès de l’entreprise avaient ramené ofliciers et soldats à des sentiments moins défavorables; mais quand Kléber et ses intimes se prononcèrent ouvertement contre l’É^pte , quand ils déclarèrent tout haut que l'espoir d'en accomplir la conquête était une vaine

chimère, et qu’on devait y renoncer sans retard, ils réveillèrent soudain des haines à peine éteintes. Le gros de l’armée demeura, il est vrai, fidèle à l'honneur, fidèle au devoir. Les généraux Desaix, Reynier, Davoust, Lanusse, Menou, Lagrange , Songis, tous les officiers de l’artillerie et du génie, la plupart des colonels de cavalerie et les cinqsixièmes de ceux d'infanterie, ne craignirentpas de manifester publiquement leur désapprobation des vues prêtées au nouveau général en chef. Restait une centaine d’officiers qui , avec l’état-major, avec les commis.saires des guerres, avec les membres des diverses administrations, voulaient atout prix rentrer en France, et qui prenaient la défense de Kléber. Ils se plaisaient à publier les discussions des Cinq-Cents du mois de juin, où l’opposition blâmait l’expédition d’Égypte et en faisait un sujet d’accusation contre le Directoire; ils affectaient d'ailleurs de s’alarmer pour la république. D’une part, disaient-ils, la France a besoin de toutes ses troupes pour défendre son territoire; de l’autre, nous avons à lutter ici contre le climat et contre la peste , contre les mameluks et contre les Bédouins, contre les armées ottomanes, les armées anglaises et les armées russes, et tenter de nous y maintenir sans renforts serait folie. L'évacuation de l’Égypte aura donc deux résultats : le premier sera de rendre à la république nombre de braves soldats et nombre d’excellents ofliciers ; le second de rétablir entre la France et la Porte une alliance qui leur est nécessaire à toutes les deux pour contre-balancer les efforts de l’Angleterre et de la Russie. Les mille raisons qui conseillaient de rester, qui même défendaient de partir, ne manquaient point d’éloquents avocats ; mais , comme il arrive toujours, chacun garda ses convictions. Deux partis plus tranchés que jamais existèrent dès lors au sein de l’armée d’Égypte : ce ne furent plus seulement les Français d’Italie et les Français du Rhin, ce ‘furent les colonistes et les anti-colonistes. Inutile de dire que les ofliciers seuls adoptèrent l'un ou l’autre camp; mais, par suite de la désunion des chefs, la contenance et le moral des soldats s’affaiblirent à un point déplorable, et insensiblement on sefaini-

utrjiiijt a t'v

liarisa avec de honteuses idées de capitulation qui naguère eussent indigné tous les coeurs.

Kléber, sa détermination prise, ne songea plus qu'aux moyens de l'exécuter. Il commença par éloigné de lui tous les officiers qu! ne partageaient pas ses opinions ou qui en manisfestaient de contraires : ces ofificiers-là étaient les plus braves et les plus capables. Il se mit ensuite à l’affût d'un prétexte pour s’aboucher soit avec les représentants de la Porte, soit avec les agents des autres puissances européennes, qui travaillaient plus activement que la Porte elle-même a nous expulser d’Égypte. A ce jeu il perdit chaque jour de sa considération auprès de l'armée ; mais il parut ne pas s’en apercevoir ou feignit de s’en soucier peu; il n’en poursuivit pas moins son but , et loin de dissimuler son projet il saisit la première occasion qui se présenta de l’annoncer officiellement.

Le 39 août, dans la première proclamation qu’il avait adressée aux troupes, il leur avait dit que si d'importants secours n’arrivaient prochainement, une paix honorable, glorieuse même, les ramènerait dans leurs foyers. Un tel langage n’avait rien de répréhensible , rien surtout qui s’éloignât des instructions laissées par Bonaparte. Mais le 23 septembre, Haranguant une partie de l’armée à propos du huitième anniversaire de la fondation de la république française , il alla plus loin : il écarta cette rois et les formules dubitatives et les tournures conditionnelles; il écarta aussi et la gloire et l’honneur. « Braves compagnons, s’écria-t-il , vos enseignes courbent sous le poids des lauriers , et vos travaux demandent un terme.... Vos longstravaux vont bientôt finir! » Puis, quatre jours après, c’est-à-dire le 36, Kléber, pour préparer également le Directoire au parti extrême qu’il avait résolu de prendre, lui adressa une dépêche où il présentait sous les couleurs les plus sombres et même les plus fausses l^tat dans lequel Bonaparte avait laissé les choses sur les bords du Ml, et ne craignit pas d’y joindre un rapport du citoyen Poussielgue, admiiustrateur général des finances, dans lequel ce fonctionnaire, qui pourtant devait sa haute position à Bonaparte, avait entassé

mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies.

Kléber dans sa dépêche, Poussielgue.

dans son rapport, disaient que l’armée d'Orient était diminuée déjà de plus de la moitié, qu’elle se trouvait réduite dès ce moment à quinze ou dix-huit mille hommes , et que sur ce nombre il y en avait à peine huit ou dix mille qui fussent encore capables de faite un service actif. D’ailleurs l’armée était à peu près nue, et rien n’offrait plus de dai^ers dans ces climats, à cause de la différence de température entre le jour et la nuit.

Ils disaient que l’armée manquait de canons, de fusils, de projectiles, de poudré, toutes choses difficiles à remplacer, parce que le fer coulé , le plomb , les bois de construction, les matières propres à fabriquer la poudre , n’existaient pas en Égypte.

Ils disaient qu’il y avait un déficit considérable dans les finances : on devait quatre millions aux soldats sur leur solde, on en devait sept ou huit aux fournisseurs sur leurs divers services , et la ressourced’établir de nouvelles contribntiens était épuisée depuis longtemps.

Qu’on recourut à ce moyen , et le pays se soulevait. L’inondation n’avait pas été abondante cette année-là, et la récolte s’annonçant mal, les Égyptiens n’auraient ni bonne volonté ni meme le moyen d’acquitter l’impôt

Ils disaient que des périls de tout enre menaçaient la colonie; que les eux anciens chefs des mameluks, Mourad et Ibrahim, se soutenaient toujours à la tête de nombreux cavaliers, l’un dans le Delta, l’autre dansleSald; que le grand-visir avait quitté Constantinople pour venir en personne reconquérir r^ypte; qu’il conduisait une puissante armée à travers la Syrie ; que déjà il était parvenu à Damas , et que le fameux Djezzar allait lui envoyer un renfort de trente mille soldats excellents, anciens défenseurs de Saint-Jean d’Aere contre les Français; enfin, que les Anglais et les Russes devaient joindre une force régulière aux forces irrégulières de la Turquie.

Ils disaient qu’en cette extrémité la seule ressource qui restât était de traiter avec la Porte ; qu’au surplus Bonaparte avait déjà entamé des négociations a cet U.

m.zeo oy

égard , et que dans les instructions par lui laissées à son successeur il l’autorisait expressément à le.s continuer; qu’on allait essayer en conséquence de stipuler avec le graml-visir une sorte de domination mixte, qui attribuerait à la Porte l’occupation de la campagne d’Égypte et à la France celle des places et des torts, à la Porte la perception du miri ou impôt foncier, à la France celle du revenu des douanes.

Enfin, Kléber donnait à entendre que l’e.\-général en clicf avait bien vu venir la crise, et que c’était là le motif véritable de son départ précipité. Poussielgue terminait par une calomnie plus odieuse encore ; le général Bonaparte en quittant l'Égypte avait, prétendait-il, emporté avec lui une somme de deux millions.

Certes, en sa qualité d’administrateur des finances, Poussielgue ne pouvait ignorer que la plupart des allégations consignées dans son rapport étaient mensongères. Il le savait parfaitement ; mais, soit enuui de l'exil et désir de revoir la France , soit envie de complaire au nouveau général en chef, il ne s’était nullement fait scrupule de trahir la vérité.

Tout au plus pouvait-il nuire au général Bonaparte, et qu’importe? Bonaparte était un homme perdu, qu’on n’avait pas besoin de ménager. Quant à Kléber , il était de la meilleure foi du monde. Il poussait l’insouciance au point de n'avoir pas même songé à s’assurer par luiimlme de la véritable situation des choses. Dans sa négligence, dans sa mauvaise humeur, iltransmettait au Directoire les oui-dire que la passion répétait à ses oreilles et qu'elle avait convertis en une espece de notoriété publique, et il ne croyait pas mentir. 11 le croyait si peu , qu avant d’expédier sa dépêche il demanda aux divers chefs de service des états qui , pensait-il, devaient corroborer toutes ses assertions, et qu’il les expédia sous le même pli sans même y avoir jeté les yeux. Or, les états en question réfutaient sa lettre de point en ^int.

L’armée n’était plus que de quinze ou dix-huit mille hommes, écrivait Kléber; cependant les états qu’il joignit à sa lettre portaient l’effectif à un tiers en sus. De fait, lorsque , deu.x ans plus

tard, elle fut ramenée en France , elle comptait encore vingt-deux mille soldats, et dans ces deux ans elle avait livré plusieurs grandes batailles, soutenu d'innombrables combats. En septembre 1790 l’armée était au plus réduite à vingt-huit mille hommes, nombre sur lequel il y avait aumoins vingt-deux raille combattants, car l’Égypte est un pays sain,où les blessures guérissent vite. Il n’y avait d’ailleurs que peu de malades cette année-là et point de peste. Enfin, quoi de plus facile a Kléber que de compléter ses cadres , même sans renforts de la mèrepatrie? Bonaparte ne lui en avait-il pas donné l’exemple? L’Égypte était pleine de chrétiens, pleine de Grecs, deSy riens, de Coptes , qui demandaient a s’enrôler dans nos rangs , et qui pouvaient fournir quinze ou vingt mille excellentes recrues. Par les soins de Bonaparte , des nègres du Darfour, achetés et affranchis, avaient déjà fourni jusqu’à cinq cents bons soldats à une seule de nos demibrigades. Puis, l'Égypte était soumise. Les Égyptiens proprement dits, les propriétaires du sol, préféraient de plus en plus à la domination des mameluks, qui les pressuraient sous toutes les formes et avaient toujours le sabre à la main , la domination des Français, qui respectaient leurs propriétés et ne taisaient pres(|ue jamais tomber de têtes.

Quant aux fellahs, à ces esclavesqui culti-* valent la terre, peu leur importait d'obéir à tel maître ou à tel autre, et ils n’eussent jamais songé d’eux-mêmes à courir aux armes. Pour les décider à prendre un fusil il leur fallait l’appàl de l’or ou les prédications de quelque fanatique, et ces deux mobiles étaient employés de plus en plus rarement auprès d'eux.

A part donc quelques émeutes dans les villes et dans les campagnes , il ii’y avait à craindre pour lesFrançais que des Turcs indisciplinés venant de loin, ou des Anglais mercenaires transportés à grand’ peine sur des vaisseaux. Malgré la réduction de son effectif, l’année française, pour peu qu’elle fdt commandée, non pas avec génie , mais avec bon sens , était plus que suffisante contre de tels ennemis. Les événements eux-mêmes se chargèrent bientôt de le prouver.

Les soldats étaient nus , ajoutait Kléber, et no trouvaient que difficile-

mi’nt à se nourrir. Cependant le général Bonaparte avait laissé en magasin tout le drap nécessaire pour renouveler les uniformes , et la preuve , c'est qu'un mois à peine après le départ de la lettre de Kléber l’armée était entièrement habillée à neuf. D’ailleurs l’Égypte abondait en étoffes de coton ; elle en produisait pour toute l’Afrique, et plus d’une fois déjà on y avait recouru pour vêtir les soldats. Quoi de plus simple que d’y recourir de nouveau ? Quoi de plus facile , pour s’en pourvoir , que de les acheter , ou même de les e.xiger comme payement d’une partie de l'impôt.’Quant aux subsistances, l’É^pte, comme nous l’avonsditel redit, est le grenier du reste de l’univers pour les céréales. Le blé et le riz , le bœuf et le mouton , les volailles et les légumes , le sucre et le café , y étaient alors à des prix dix fois moindres qu’en Europe. Le bon marché était si grand , que l'armée , dont pourtant les caisses n'étaient pas trop bien garnies, pouvait payer tout ce qu’elle consommait, c’est-a-dire se comporter en Afrique beaucoup mieux que les armées chrétiennes ne se comportent en F.urope, où l’on sait qu’elles vivent aux dépens du pays conquis et ne payent absolument rien.

L’armée, écrivait encore Kléber, manquait d’armes, manquait de munitions.

Cependant, d’après les états mêmes qu’il envoyait au Directoire, les arsenaux contenaient encore onze mille sabres, quinze mille fusils, Quatorze à quinze cents bouches à feu , dont cent quatrevingts de campagne. Alexandrie seule, que Kléber représentait comme dépourvue d’artillerie depuis le siège de Saint- Jean-d’Acre, comptait plus de trois cents pièces de canon en batterie. Quant aux munitions, il restait d’une part trois millions de cartouches d’infanterie et vingt-.sept mille cartouches à canon , tontes confectionnées, toutes prêtes; de l’autre, on en pouvait aisément fabriquer de nouvelles , car il restait aussi onze cent milliers de poudre et deux cent vingt-cinq mille projectiles. La suite de notre récit démontrera que nous n’exagérons rien, puisque l’armée se battit encore deux ans , et que lorsqu’il lui fallut enfin abandonner l’Egypte eiJey laissaaux Anglais, qui l’occuperent

après elle, d’immenses approvisionnements de toutes sortes.

A l’égard des finances , Kléber n’avait pas été mieux renseigné. Et d’abord la solde était au courant. Sans doute on hésitait encore sur le meilleur système financier à suivre pour entretenirl’armée sans trop fatiguer le pars; mais les ressources existaient , et l’armée, pour peu qu’on maintint les taxes déjà établies, vivrait dans l’abondance.

En septembre 1799 il était dû au delà de seize millions sur les impôts de l'année , et il y avait là de quoi subvenir amplement aux dépenses courantes.

On n’en était donc pas réduit à courir la chance de soulever les populations par l’établissement de nouveaux impôts.

L’armée, grâce au bas prix des denrées, pouvait vivre en Ëg>Tl^ dix-neuf millions, et rEgypte, en se trouvant fort ménagée, en pouvait payer annuellement vin^-cinq. A ce taux , elle ne payait pas moitié de ce que les nombreux tyrans qui l’opprimaient naguère sous le nom de mameluks lui arrachaient avec mille vexations. Quant à ces deux raillions que Poussielgue accusait Bonaparte d’avoir pris dans les caisses publiques , Bonaparte n’avait pas même touché, avant de partir, l’int^alité de son traitement.

Les dangers prochains, les dangers de tout genre, dont Kléber prétendait la colonie menacée , n’avaient guère plus de fondement que les autres assertions de sa dépêche. Ces révoltes qu’il semblait redouter de la part des indigènes, ces tentatives de la part d’ibrahim et de Mourad , ces attaques combinées du grand-visir et du pacha d’Acre , ces descentes même des Anglais et des Russes , tous ces sujets d’alarme dont Kléber se préoccupait tant étaient ou singulièrement exagérés ou purement imaginaires.

Ainsi , les indigènes se tenaient tranquilles, et n’étaient pas disposés, comme on le disait , à se soulever au premier signal. D’une part, nous trouvions chaque jour dans les nombreux chrétiens répandus en Egypte des amis plus dévoués, des auxiliaires plus utiles; de l'autre, nous commencions à obtenir d'assez vives sympathies parmi le.s musulmans eux-mêmes; et si, comme Bonaparte l’a-

vait toujoars fait , comme il avait prescrit de continuer à le faire , on avait touiours soin de ménager leurs cheiks et leurs ulémas, c’est-àKlire leurs prétreset leurs gens de loi , on réussirait peut-être à se concilier tout à fait leur affection. U n’était pasdouteux que si nous venions àéprouver des revers militaires en Egypte, les Égyptiens, avec l’ordinaire mobilité des peuples conquis, agiraient comme les Italiens venaient d’agir, se joindraient aux vainqueurs du Jour contre les vainqueurs de la veille. Ils. appréciaient cependant tout ce (|u’il y avait de différence entre la domination des mameluks, qui les pressuraient de mille manières et avaient sans cesse le sabre k la main , et les Français , qui respectaient les propriétés et recouraient rarement aux executions capitales ; ils l’appréciaient, et nous en tenaient compte.

ibrahim et Mourad, loin d’être encore l’un et l’autre à la tête de quatre ou cinq mille cavaliers, en avaient à peine uatre ou cinq cents chacun autour 'eux. Depuis l’expédition de Syrie, Ibrahim se tenait immobile sur la frontière s^ienne, qu’il n’osait dépasser.

Mourad ne bou^^eait pas davantage de la petite oasis ou il s’étaiP réfugié quelques jours avant la bataille d’Aboukir.

Le grand-visir , loin d’être au moment de fondre sur l’Égypte avec une paissante année, ne venaitque de quitter Constantinople. Il franchissait à peine teBospliore, il atteignait à peine Scutari, et n’avait encore pour toute armée que les trois ou quatre mille hommes qui composaient sa maison.

Djezzar était enfermé dans Acre.

Djezzar rappelait peu à peu les trou- |»es qu’il avait à Gazah, à Jaffa ; et loin de préparer un renfort de trente mille hommes pour seconder les desseins du grand-visir, il vo yait au contraire avec peu de satisfaction, maintenant surtout que son pachalick était délivré des Français, l’approdie d'une nouvelle armée turque.

Deux frégates anglaises , venant des Indes, avalent paru devant Cosséir vers le milieu du mois d'août et tenté lusieurs fois de débarquer des troupes, lais chaque fois l’adjudant-général Donzelot, qui commandait la place, avait tué ou noyé une centaine de cipayes in-

diens , et les frégates avaient Oni par disparaître. Quant à envoyer d’Europe une expédition contre l’Égypte, l’Angleterre avait bien à cette epoque dans les eaux de Mahon une Qotte chargée de troupes expéditionnaires ; mais elle méditait plutôt de les jeter en Toscane, dans le rÿaume de Naples, ou sur le littoral de France.

Eiilin l’expédition russe n’était qu’une fable. La Russie ne songeait en aucune façon à envoyer ses soldats si loin pour venir au secours de la politique anglaise en Orient.

Telle était, à la On de septembre 1799, au sujet des divers périls que Kléber redoutait pour l’Égypte l’exacte vérité. Ces périls, ou n’étaient qu’imaginaires, ou ii’avaient rien d’imminent , rien que la vigilance du général en chef ne pût prévenir, rien dont son activité et son sang-froid, comme Bonaparte l’avait montré à plusieurs reprises, ne pussent aisément triompher.

Au reste, l’insuccès de divers efforts bientôt tentés par l’ennemi aurait dû démontrer à Kléber l’inanité de ses terreurs.

Vers le milieu d’octobre, Mourad, pressé qu’i I était par la famine, se hasarda de nouveau à sortir du désert où depuis deux mois il avait trouvé un refuge, et à recommencer ses excursions dans la vallée du Nil. Il déboucha au-dessus de Siout , et remonta vers Girgeh jusu’au village d’El-Gunaïm; mais Desaix tait sur ses gardes , Desaix ne l’avait pas perdu un seul instant de vue. Le chef de brigade Morand , aussitôt lancé contre le bey, le cerna la nuit dans son camp, lui tua une cinquantaine de cavaliers, lui enleva cent chevaux de remonte et la presque totalité de ses bagages, et l’obligea à fuir avec précipitation. Toutefois, la rapidité de sa fuite ne le mit point hors de l’atteinte de son vainqueur. Morand etsa colonne traversèrent en quatre jours cinquante lieues de pays, et rejoignirent le bey près de Samnoud, heu qui lui avait déjà été fatal six mois auparavant. Cette nouvelle rencontre coûta encore à Mourad une centaine d’hommes, une centaine de chevaux équipés, plusieurs centaines de chameaux chargés. Le bey lui-même lutta corps à corps pendant quelques

minutes avec un dragon du vingtième, faillit, dit-on, être fait prisonnier, et n’écliappa enGn qu’avec beaucoup de peine. Uesaix , qui tout en le combattant admirait l'ancien chef des mameluks pour son courage héroïque et son indomptable persévérance, tenta dès lors auprès de lui les voies de la négociation pour l’engager à mettre bas les armes , lui persuader de voir des amis dans les Français et lui offrir un sort indépendant. Mourad , ue croyant pas encore sa cause assez mauvaise pour avoir besoin de s’en remettre à la générosité de ceux qui venaient de lui ravir ladominatiou de l'Égypte, rejetad’abord avec dédain des propositions qu’il devait cependant accepter plus tard, et continua à courir la campagne; mais il ne commandait plus qu’à quelques centaines d’esclaves, ne possédait plus un seul point delà vallée, plus un seul canon, plus uu seul magasin, et avait perdu

S 'à sa réputation d’habileté et de eur. Le contenir devint de moins en moins difflcile , et Kléber lui-même reconnut bientôt qu’un tel adversaire n'exigeait plus la présence ni les talents d’un général du mérite de Desaix. Bientôt, disons-nous, par ordre de Kléber, Desaix ne laissa dans la haute Égypte que deux petites colonnes mobiles, ^ara toutefois à leur tête deux de ses meilleurs lieutenants, les généraux Boyer et Rampon,à qui l’activité dont il leur avait donné l'habitude et l’expérience qu’ils avaient acquise sous ses ordres permettaient de continuer heureusement la poursuite du bey fugitif, et rentra luimême dans l’Égypte moyenne avec le reste de sa division.

Kleber avait deux motifs pour rappeler Desaix prèsde lui. D’une part, Kleber voulait se servir du nom de Desaix dans les malheureuses négociations qu’il avait dessein d’entreprendre; de l'autre, si le grand-visir fondait sur l’Égypte avant que les pourparlers pussent être ouverts, Kléber, qui avait servi avec Desaix à l'armée du Rhin , et qui savait apprécier mieux que personne la capacité militaire de son ancien compagnon, avait résolu de lut coiiGer un commandement dans le corps de l’armée qui se rassemblait pour défendre la frontière syrieune.

En effet, les craintes de Kléber étaient pour le moment , et non sans quelque raison , concentrées vers la Syrie. Les agents britanniques avaient habilement fait valoir auprès du grand-visir la disparition du général Bonaparte; ils lui avaient représenté que la faiblesse de l’armée française avait seule pu dkerminer un si vaillant guerrier a prendre la fuite, et qu'ainsi il devenait facile dedétruire une poignée de soldats abandonnés par le chef qui faisait leur force. Jussuf-Pacha , trop sensé pour admettre complètement cette explication du départ de Bonaparte, s'était néanmoins, sur la nouvelle du fait même, enhardi à franchir de sa personne le Taurus, puis à pousser une assez forte avantgarde Jusque sur les bords du Jourdain. Enfin , le bruit courait en Égypte que pour empêcher Kléber de réunir la niasse de ses forces sur un seul point, Jiissuf envoyait un corps de huit mille Janissaires d’élité , commandé par Séid- Ali-bey, tenter une descente sur la côte égyptienne.

Cette rumeur était fondée. Du 34 au 30 octobre, cinquante-trois bâtiments turcs de toutes grandeurs vinrent mouiller vers le Bogaz de Damiette , c'est-àdire à l’embouchure de la branche du Nil qui passe devant cette ville. Celte escadre portail les troupes destinées au debarquement, et était convoyée par uu des deux vaisseaux de ligne du commodore sir Sidney Smith. Le Si, le commodore, qui était présent, Ct occuper une vieille loursituée à un quart de lieue en mer, et qui, armée convenablement, aurait pu défendre l’entrée du fleuve.

Abandonnée qu'elle était, les Anglais y établirent uu poste et plusieurs pièces de canons; puis, le l*' novembre, sous le feu de cette batterie, une premièredivisionde quatre millejanissaires débarqua sur la rive droite du Bogaz , entre le lac Menzaleb et la mer , et parut vouloir s’y retrancher pour attendre le débarquenient des quatre mille autres; mais elle n’en eut pas le loisir. Homme de tête et de cœur, le générai Verdier, qui commandait à Damiette, etqui n’avait sous ses ordres que sept ou huit cents fantassins, que centciuijuante à deux cents cavaliers, sortit bientôt avec sa petite troupe, se porta en toute

LUMVEUS.

hâte au delà du fort de Lesbeli , sur la langue étroite le long de laquelle moitié des Turcs étaient déjà descendus , et, sans laisser aux quatre mille autres le temps d'arriver, attaqua vigoureusement ceux qui avaient pris terre. Les Janissaires soutinrent le premier choc avec courage et succès; mais peu à peu ils lâchèrent pied, et, chargés de front par nos fantassins , pris en Qaiic par notre cavalerie , finalement acculés à la mer, près de trois mille d'entre eux furent tués à coups de baïonnette ou périrent dans les flots, tandis que le reste se rendait à discrétion. Huit à neuf cents prisonniers , trente-deux drapeaux, cinq pièces d'artillerie , tels furent pour nos troupes les trophées d'un brillant fait d'armes , qui ue leur coûta guère qu’une trentaine de morts. Témoins du carnage de leurs compagnons , les quatre autres mille janissaires, qui étaient descendus dans les chaloupes et déjà naviguaient vers le rivage, se hâtèrent de rebrousser chemin vers leurs vaisseaux.

Tous ces vaisseaux, ainsi que le vaisseau de ligne anglais, disparurent dès la nuit suivante.

A la première nouvelle de l’apparition d’une escadre turque , Kléber avait expédié Desaix , avec une colonne de trois mille hommes, vers le littoral. Lorsque Desaix arriva devant Damiette, il trouva la victoire remportée et les troupes qui avaient vaincu pleines de confiance et d'enthousiasme. Un si heureux début semblait promettre au général Kléber une longue continuité de succès sur les ennemis qui voudraient lui disputer la possession de l'Égypte , et aurait dû lui servir d’encouragement, le faire revenir sur la fatale détermination qu'il avait prise d’évacuer au plus vite le pa^.

Kléber en eut, dit-on, quelque velléité. Malheureusement il avait contribué plus que personne à entraîner les esprits vers ce malheureux projet d'une évacuation immédiate. Les esprits l’entraînèrent à leur tour ; et quand bientût l’occasion se présenta de négocier, il ne put, bon gré mal gré, la laisser échapper.

On se rappelle que Bonaparte, au moment de repartir pour l'Êurope, avait eu l'idée d’ouvrir des négociations avec le grand-visir Jussuf, qui, disait-on, s’avancait par la Syrie, a la tête d’une

nouvelle armée ottomane, et venait en personne expulser les Français des oords du Nil ; Bonaparte lui avait donc écrit, etavaitchargéMustapha-pacha, fait

firisonnier à la bataille d’Aboukir, d'aler remettre cette missive en mains propres. Or, ces ouvertures n'étaient qu^ne feinte de la part de. Bonaparte. Il ne songeait nullement à évacuer l’Égypte aux conditions qu'il proposait à Jussuf, et qui étaient que la Sublime-Porte répudiât l’alliance de l’Angleterre et de la Russie ; il ne voulait qu’amuser le grand-visir, que gagner du temps, que brouiller la Porte avec les Anglais et les Russes. Mustapha avait rencontré Jussuf à Ervan , capitale de l'Arménie; et le grand-visir l'avait chargé de porter sa réponse au général en chef de l'armée française. Mustapha était de retour au Caire le 13 octobre. La réponse qu’il rapportait montrait un homme défiant et orgueilleux, mais n'impliquait pas un refus positif.

Aussi dès le 17 Mustapha était renvoyé vers Jussuf, et emportait au nom de Kléber des propositions qui non-seulement devaient flatter l’orgueil et vaincre la défiance du grand visir , mais qui encore annonçaient une ligne de conduite tout autre que celle de Bonaparte.

Mustapha à peine reparti , sir Sidney Smith intervint dans la négociation qui s’entamait , et ne tarda guère d’y jouer le principal rôle. Malgré l'insuccès du si^e de Saint-Jean-d’Acre, auquel il avait si puissamment contribué, malgré même l’éloignement de Bonaparte, Sidney Smith commençait à croire qu’il fallait renoncer à l’espérance d'expulser les Français d'Égypte par la voie des armes. A ses yeux , la dernière tentative des Turcs devant Damiette en était une nouvelle preuve. Mais le commodore brûlait toujours du désir d'avoir sa page dans IMiistoire, et il avait résolu de substituer la ruse à la force, résolu de profiterd'un jnomentde faiblesse pour arracher aux Français leur précieuse conquête. Toutes les lettres de nos otfleiers qu’interceptait la croisière anglaise montraient combien ils étaient dévorés de l’envie de revoir la France. Sidney Smith espérait décider tôt ou tard notre armée a négocier, lui

ÉGYPTB FRA^ÇAISE.

faire souscrire une capitulation plus ou moins honorable , la mettre en mer surle-champ, et la jeter sur le rivage d’Europe avant même que le gouvernement français eût le temps d'accordec ou de refuser sa ratification. Dans cette vue, il comblait ou du moins paraissait combler les officiers français de prévenances; il leur laissait arriver les nouvelles d’Europe, ou du moins donnait passage à celles qui étaient antérieures au dixhuit BAUMAiBE; et quand il apprit les démarches que Kléber tentait auprès de Jussuf, il ne négligea rien pour disposer ce personnage à les accueillir favorablement. Il n'en resta point là. Le 26 octobre il écrivit à Kléber lui-même qu’informé des conférences qui allaient s'ouvrir entre le grand vizir et le nouveau chef de l’armée française, il croyait devoir leur rappeler à tous les deux qu’aux termes d'un traité du 5 janvier 1799 la Porte était liée vis-à-vis de l’Angleterre et de la Russie, et ne iiouvait traiterséparémentde la paix. L'Angleterre, à coup sûr, ne le souffrirait pas. « Pour moi, ajoutait-il,jesuis non-seu- • lemriit ministre plénipotentiaire de « Sa Majesté Britannique près la Porte- « Ottomane, mais commandant de son a escadre dans les mers du Levant ; or, a je déclare qu’au premier de ces titres a nul arrangement ne peut se conclure a sans que j’y participe, et qu’au sea cond nulle communication , nul moua vement de troupes ne peuvent avoir a lieu par mer sans que je le perraeta te. a Après ce préambule, abordant le fond même de la question , Sidnev- Smitl) proposait tout simplement à Kléber d'évacuer l’Égypte. L’armée française , dans le cas où son général en chef y consentirait, ne serait aucunement traitée comme prisonnière; loin delà, le commodore offrait de la reconduire avec tous les honneurs de la guerre, c’est-à-dire avec ses armes, ses drapeaux , ses bagages , sur les côtes de France.

Sir Sidney-Smith était-il bien , comme il s’en donnait le titre, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique près la Porte? Non. Il l’avait été, mais il ne l’était plus depuis l’arrivée de lord Elgin comme ambassadeur à Constantiuople. Il n’avait en réalité au mois

d’octobre 1799, que le pouvoir qu’un chef militaire a toujours, celui de signer des conventions provisoires , des armistices, etc. Kléber, sans y regarder de près, sans savoir au juste s’il traitait avec des agents sufDsamment accrédités, s’engagea d’une manière aveugle dans cette voie périlleuse. Il y aurait trouvé l’ignominie si par bonlieur le ciel ne l'eût doué d’une âme héroïque et d’un cœur intrépide. Son âme, son cœur, il semblait les avoir perdus; mais il devait les retrouver dès qu’il reconnaîtrait, grâce à la mauvaise foi de ses ennemis, toute l’étendue et toute la gravité de sa faute. Pour le moment, Kléber, qui voyait les Anglais maîtres de la Méditerranée, n’envisagea qu’un point : c’est qu’à moins de les admettre dans la négociation, le retour en France devenait impossible. Ils’empressa donc d’accueillir les ouvertures de Sidney-Smith, et proposa , tant au commodore qu’au grand vizir, vers lequel il expédia un nouveau courrier, que chacune des trois parties désignât un ou plusieurs commissaires qui eussent pleins pouvoirs pour traiter; mais, répugnant à recevoir les Turcs dans son camp, et ne voulant non plus aventurer aucun Français au milieu des troupes indisciplinées de Jussuf, il imagina de choisir le Tigre, c'est-à-dire le vaisseau monté par Sidney-Smith , pour lieu des conférences.

ün pense bien que Sidney-Smith adhéra de tout son coeur à cette double proposition de Kléber. Quant à Jussuf, il s’était enlin décidé à pousser en avant, et Mustapha venait de le rencontrer cette fois près de Damas , lorsqu’arriva le deuxième message du général en chef de l’armée française. Agréablement surpris d’apprendre, et par les deux lettres du successeur de Bonaparte, et par les détails que Mustapha y put ajouter de vive voix, que les Francs avaient pris soudain l’Égypte en dégoût et souWtaient la quitter le plus tôt possible, J ussuf nonseulement aonna aussi son adhésion à tout ce que proposait Kléber, mais s’achemina en toute hâte vers le Jourdain.

Quelque empressement que les trois parties semblassent avoir de traiter , un mois et demi s’écoula encorceuallci s et venues ou en pourparlers préhmi-

L’UNIVKRS.

naires. Eoflo, le Tigre, seul vaisseau qui composât pour le moment ce que Sidney<- Smith appelait emphatiquement son escadre, car ie Thésée était toujours en réparation à Chypre ; le Tigre, disonsnous, qui croisait depuis plusieurs semaines entre Alexandrie et Damiette, et qui depuis plusieurs semaines attendait vainement iWrivéedes plénipotentiaires français et des plénipotentiaires turcs, les reçut le 23 décembre à son bord. C'était le moment même où le génér/tl Bonaparte venait de saisir en France le timon des affaires publiques.

Les négociateurs choisis par Kléber étaient le général Desaix et l’administrateur Poussielgue. Poussielgue , l'homme qui avait si indignement calomnié Bonaparte, était partisan de l'évacuation immédiate; Desaix, au contraire, ne craignait pas de déclarer hautement qu’il ne fallait évacuer à aucun prix.

Desaix, depuis que Kléber l’avait rappelé du Saïd, n’avait cessé de faire les plus grands efforts pour résister au torrent, pour relever le cœur de ses compagnons d’armes; Desaix avait longtemps décliné le triste rôle que Kléber voulait lui donner à remplir. En vain Kléber , pour s’excuser aux yeux de Desaix et pour le décider, lui répétait-il que c’était Bonaparte qui, le premier, avait commence les pouiparlers avec les Turcs, que Bonaparte avait même prévu, même autorisé (Tavanoe la signature d’un traité d’évacuation pour le cas d’un imminent péril. Desaix, à qui la situation ne semblait nullement désespérée, à qui d’ailleurs on se gardait bien de montrer le texte des instructions laissées par Bonaparte, ne pouvait se défendre de trouver quelque chose de passablement louche dans les assertions singulières qu’on faisait résonner à ses oreilles. Il espérait toujours que quelque navire arrivant de France éclaircirait les points obscurs, et changerait peut-être les déplorables dispositions du nouveau général en chef et de l’état-major de l’armée. Il avait donc hésité longtemps à se charger de la négociation entamée par Kléber, et, s'il avait fini par y consentir, c’était dans Tespoir de la traîner en longueur et de laisser des secours ou des ordres arriver de France. Au pis aller, il débattrait , il obtiendrait le

traité le moins désavantageux possible.

Sidney-Smitb combla Desaix d’^rds.

Était-ce simplement par courtoisie et parce qu’il se trouvait flatté d’avoir affaire à un général du mérite de Desaix ou bien pensait-il le réconcilier ainsi avec l’idée de sortir d'Égypte et le rendre plus accommodant sur les bases du traité à conclure ? Desaix, en tout cas, sut éviter le piège. D’une part, Desaix resta ferme et inflexible dans son opinion ; de l’autre, il fit valoir avec autant de clialeur que d’habileté les conditions que son chef l'avait chargé de défendre. Ces conditions, il faut le dire, étaient inacceptables de la part du commodore; mais elles convenaient d’autant mieux à Desaix, qui voulait gagner du temps. De la part de Kléber, elles étaient fort mal calculées, car leur exagération détruisait la possibilité d'aucun accord; maisKIéber cberchaitdans leur étendue même l’atténuation de sa faute. Ainsi Kléber demandait non-seulement que l’armée française se retirât avec les honneurs de la guerre, c’est-à-dire avec armes et bagages, mais encore qu'elle pût descendre sur tel point du continent qu’il lui plairait de choisir, afin de pr^ ter à la république le secours de sa présence là où elle le jugerait plus utile. Kléber demandait en outre que la Porte nous restituât sur-le-champ les Iles gréco-vénitienne.s, devenues propriété francise aux termes du traité de Curapo- Formio, mais occupées depuis peu par des troupes turco-russes. Il demandait que ces Iles, et surtout celle de Malte, bien plus importante que tout l'archipel Ionien, restassent définitivement a la France ; que la possession lui en fût arantie par les signataires du traité 'évacuation même ; que l’armée d’Égypte en se retirant pût renforcer et ravitailler leurs garnisons ; enfin que l'alliance conclue entre la Porte, la Russie et l’Angleterre lors de la descente des Français sur les bords du Nil, fût déclarée immédiatement dissoute.

De telles stipulations, nous l’avons déjà dit, étaient déraisonnables. Non que la France y dût trouver, et au delà , un équivalent à ce qu’elle allait perdre en perdant l'Égypte ; mais elles sortaient évidemment du cercle dans lequel les parties contractantes devaient agir,.

elles couraient ainsi le risque de n’étre pas sanctionnées par qui de droit, et tout au moins leur exécution entraînerait trop de lenteurs. Des oifîeiers, qui ne traitaient à proprement parler que d’une simple capitulation militaire, ne pouvaient comprendre dans leur négociation des objets aussi variés, aussi étendus. Évidemment, abolir le traité de triple alliance dont il a été question tout à l'heure, puis débarquer les troupes françaises sur un point du continent européen où leur apparition soudaine changerait sans doute la fortune de la guerre, c’étaient là des hardiesses qu’un simple commandant d’escadre ne pouvait se permettre. Quant aux Iles Ioniennes, à Zante , à Céphalonie, à Corfou, elles étaient alors occupées, avonsnous dit, par des garnisons turques et des garnisons russes, qui probablement ne se retireraient pas sur un ordre de Sidney-Smith ou de Jussuf. Enfin, Malte relevait de la suzeraineté du roi des Deux-Siciles, sans l'autorisation duquel on n'en pouvait disposer. Dussent toutes ces stipulations être consenties par les cours qu'elles intéressaient, encore fallait-il obtenir ce consentement , c’est-àdire envoyer à Naples, à Londres, à Saint-Pétersbourg , a Constantinople , et dès lors ce n’était plus une convention militaire immédiatement exécutable. Bien plus , il fallait en référer à Paris même, et c'était ce dont Kléber ne se souciait point.

Quelques jours s’écoulèrent avant que les négociateurs français voulussent entendre raison sur tous ces divers points ; mais il en était deux autres, en quelque sorte préliminaires, et d'ailleurs ne dépassant ni les pouvoirs de Sidney- Smith ni ceux des commissaires turcs, sur lesquels Desaix se montra inexorable. Le premier concernait le départ de nos blessés et de nos savants, pour qui Desaix réclamait des sauf-conduits; le second était la cessation préalable de toute hostilité entre nos troupes et celles du grand vizir. En effet, on était alors au 15 janvier 1800, et le grand vizir, que nous avons laissé deux mois auparavant aux environs de Damas, n'avait cessé depuis lors de s'avancer vers l’Égypte. Le grand vizir, au moment ou Mustapha était venu le trouver pour la

seconde fois, n’avait encore autour de lui que ses quelques milliers de janissaires, et n’osait prendre décidément l'offensive ; mais en apprenant l'espèce de panique dont le départ de Bonaparte avait frappé soudain l'armée française, il s'était tout à coup senti lui-même lein de confiance et d'ardeur. Il avait été sa marche, il avait, partout sur son passage, prêché la guerre sainte au nom du Prophète , partout publiéque les vrais cro3rants n’avaient plus besoin que de faire un dernier effort pourchasser les infidèles des bords du Nil, que le redoutable5uAan de/eu les avait quittés, qu'ils étaient affaiblis et découragés, que toute l'Égypte était prête à se soulever contre leur domination, enfin qu'il suffirait de se montrer à eux pour les vaincre. Jussuf avait même fait la paix avec l’ombrageux Djezzar, et s’était assuré de son concours actifen lui donnant a entendre qu'il s’agissait plutôt de pillage que de combats. Par ces divers moyens, il avait rassemblé autour de lui toutes les milices des cinq pachalicks de la Syrie, et bientôt il s’était vu à la tête de soixante-dix ou quatre-vingt mille Ottomans fanatiques. Aux Ottomans s’etait joint ce qui restait de mameluks, car ibrahim et Mourad avaient consenti à devenir pour la circonstance les auxiliaires de leurs anciens compétiteurs. Les Arabes Bédouins, dans I espoir de piller les vaincus, quels qu’ils fussent, avaient mis uinze mille chameaux à la disposition U grand vizir pour l’aider à franchir le désert qui sépare la Palestine de l’Égypte. Sidney-Smith, de son côté, tout en paraissant appeler de ses vœux un arrangement amiable , avait formé pour l’armée turque une espèce d'artillerie de campagne attelée avec des mulets. Enfin cette armée ne présentait guère qu’une masse confuse ; mais elle iren était que plus redoutable à tout ce qui portait l’habit européen ; et d’ailleurs son étatmajor à demi barbare comptait nonseulement plusieurs officiers anglais, mais encore plusieurs de ces coupables émigrés qui avaient concouru avec Pbélippeaux à la victorieuse défense de Saint-Jean-d’Acre. Enhardi par le nomhre de ses soldats et par l’importance de ses ressources, Jussuf avait donc fait une certaine diligence , et il allait bientôt

se trouver en présence de l’armée française. Au 15 décembre, ilétaitcampénon foin de Gazah avec le gros de ses troupes. et même avait poussé une avantgarae de six mille hommes jusque devant le fort d’El-Arisch. Kléber , instruit de cette circonstance , s’était hâté d’en avertir Desaix, et lui avait prescrit d’exiger, sous peine de rupture des conférences, guerarmée turque s'arrêtât sur la frontière.

De ces deux points sur lesquels nos négociateurs devaient insister préalablement, le premier, celui du départ des blessés et des savants, dépendait de Sidney-Sffiith : il l'accorda sans trop de difficulté. Quant à l’armistice, c’était l’affaire des négociateurs turcs. Or, dès que la question leur fut posée, ils répondirent par un refus formel. Desaix et Poussielgue bataillèrent huit jours, mais sans rien pouvoir obtenir, et au bout des huit jours les représentants de Jussuf finirent par déclarer que leurs pouvoirs'n’allaient pas jusqu'à leur permettre de prendre sur eux une pareille concession. Alors, commeles pourparlers allaient se rompre, Sidney-Smith , toujours officieux, toujours plein de ressources , proposa d’en référer par lettre au grand vizir. On accepta; il écrivit, et la dépêche fut expédiée sur-le-champ. Mais il est moins facile de s’entendre par écrit que de vive voix. Le courrier venait à peine de partir, que le commodore regrettait qu’on ne fût pas allé tout de suite continuer la négociation auprès de Jussuf lui-même. En conséquence, il offrit de se rendre d’abord seul au camp des Turcs, de sonder le grand vizir, de conclure avec lui une suspension d’armes, même de courte dunée , enfin de le préparer à recevoir nos négociateurs s'il croyait pouvoir leur promettre non-seulement quelque chance de réussite, mais encore respect et sûreté. On agréa cette nouvelle proposition de Sidney-Smith. La mer était fort mauvaise depuis quelques jours : il profita d’un moment de calme, sauta dans une embarcation , et se lit jeter à la côte, non sansavoircouru quelque péril.

Avant de quitter ée Tigre, il avait donné rendez-vous au capitaine de ce vaisseau dans le port de Jaffa, où Desaix et Poussielgue descendraient a terre si le

lieu des conférences était transporté au camp des Turcs.

Lorsque le commodore arriva près du grand vizir un événement horrible venait de se passer à Kl-Arisch. Le fort de ce nom était, au dire de Bonaparte , une des deux clefe de l’Égypte ; Alexandrie était l’autre. Une armée d’invasion, venant par mer, ne pouvait , pensait-il , pour peu qu’elle fût nombreuse, débarquer que sur la plage d’Alexandrie. Venant par terre, et ayant à franchir le désert syrien, il fallait qu’elle passât forcément par Él-Arisch, afin de s’abreuver aux puits qui se trouvent en cet endroit. Aussi Bonaparte avait-il, d’une part, fait exécuter de grands travaux autour d’Alexandrie, et, de l’autre, fait mettre le fort d’El-Arisch sur un excellent pied de défense. Outre un immense approvisionnement de vivres et de munitions, le fort, au moment où l’avantgarde ennemie vint l’assiéger, renfermait une garnison française de cinq cents hommes, et avait pour commanaaut un officier des plus intrépides, le chef de bataillon du génie Gazais.

Le jour meme de l’arrivée des Turcs sous les murs de la place, le colonel anglais Douglas, qui les conduisait, envoya sommer Gazais de se rendre, et ce fut un émigré français qui porta la sommation. Des pourparlers s’établirent, et il fut dit a nos soldats que l’évacuation de l’Égypte était imminente , que déjà on l’annonçait comme résolue, que bientôt elle serait inévitable, et qu’il y aurait folie à vouloir se défendre. Les coupables sentiments qui n’avaient été que trop encouragés dans les rangs de l’armée trançaise par ses chefs firent alors explosion. Les défenseurs d'EJ- Arisch, en proie comme tous leurs camarades au désir de revoir la France , murmurèrent qu’ils ne voulaient pas combattre et qu’il fallait bien plutôt capituler. Gazais, indigné, les convoqua tous , leur tint le plus noble langage , leur déclara que s’il ^ avait des lâclies

fiarmi eux ils pouvaient se séparer de a garnison et se rendre au camp des Turcs, qu’il leur en laissait la liberté; mais que pour lui il se défendrait jusu’à la mort avec ceux qui resteraient dèles au devoir. Ges paroles semblèrent rappeler les soldats a des idées d'Iioii-

neur. I.3 sommation fut donc repoussée, et Douglas Gt commencer l’attaque.

Douglas, était un ofGcier de mérite; mais, d'une part, l’indiscipline des milices qu’il commandait , le manque d’outils et de canons, de l’autre , lui laissaient peu d’espoir de réussir. Le huitième jour le sié)re n'avait fait aucun progrès, et la garnison ne comptait encore que deux morts , que douze ou quinze blés* ses. Malheureusement l’esprit d’insurrection qui était en elle éclata. Des traîtres appelèrent l’ennemi du haut des remparts, et des soldats français — honte éternelle à leur mémoire ! — jetèrent des cordes et des échelles qui servirent à l’e-^calade. Du reste, leur crime ne fut pas impuni. A peine entrés dans le fort, les Turcs fondirent le sabre au poin^ sur ceux qui venaient de les y introduire, et les égorgèrent impitoyablement. Ramenés a eux-mêmes par un tel spectacle, les autres révoltés eurent beau se réunir à la garnison , beau se défendre alors avec désespoir, ils succombèrent presque tous, et leurs têtes , coupées immédiatement, furent promenées en triomphe dans toute la Syrie. Gazais et une vingtaine de ses plus braves soldats étaient parvenus à se retirer dans une des maisons de l'intérieur du fort : ils s’y défendirent jusqu’au soir, et enfln obtinrent une honorable capitulation.

Ainsi tomba El-Arisch, et tel fut le premier effet du fâcheux état des esprits dans l’armée française, le premier fruit que les chefs recueillirent de leurs fautes. La prise du fort et cette boucherie de quatre à cinq cents Français excitèrent au plus haut point l’ardeur guerrière et la conGance présomptueuse du grand vizir. C’était, à l’entendre , le plus beau fait d’armes du siècle.

L’événement avait eu lieu le 30 décembre 1799, et par conséquent Jussuf n’avait pu recevoir la dépêche queSidney- Smith lui avait adressée le 39 pour reclamer unesuspensiond'armes. Lorsque le commodore arriva, le 3 janvier 1800, au camp du grand vizir, et qu’il apprit le massacre barbare de presque toute la garnison d’El- Arisch, il en fut lui-mêniè révolté; du moins il feignit de l'être, car il craignait la rupture des négociations pendantes, et il se hâta d’écrire à

Kléber, tant en son nom qu’au nom de Jussuf, ime lettre d’explications et pour ainsi dire d’excuses. Il y joignait l'assurance formelle qu’aucun nouvel acte d’hostilité n’aurait lieu tant que dureraient encore les négociations, qui d'ailleurs étaient en chemin d'arriver à une prompte et heureuse issue.

Kléber à la nouvelle du massacre d’El-Arisch fut saisi de douleur et d’indignation , mais ne le manifesta point aussi hautement qu’il l’aurait dü. 11 sentit que s’animer trop à ce sujet menait droit à la rupture des négoctation, et n’osa. Toutefois il réclama plus fortement que jamais la conclusion d’un armistice régulier; pois, pnr mesure de précaution , il quitta le Caire , et transporta son quartier général à Salahieh , sur la frontière meme du désert , à deux étapes seulement d’El-Arisch, où Jussuf avait transporté le sien. Kléber voulait se rapprocher le plus possible du lieu des conférences.

En effet, non-seulement Jussuf avait conseuti de bonne grâce à recevoir les plénipotentiaires français dans son camp, mais encore Sidney-Smith avait pu se convaincre que leur personne y serait à l’abri de tout danger, leur caractère à l’abri de toute insulte. Néanmoins, de retour à Jaffa, où Desaix et Poussielgue l’attendaient avec impatience, le commodore, tout en leur faisant part des dispositions favorables du grandvisir, chercha par tous les moyens imaginables à les dissuader de se rendre auprès de lui , et son principal argument fut que commettre une pareille imprudence serait courir au-devant de la mort ou de la captivité. « Impossible de voir armée plus belle que cette armée turque, leur disait-il, mais aussi rien de plus feroce. La haine des auciens musulmans contre les chrétiens s’était réveillee dans toute sa force.

Jamais ni Bajazet ni Selim n'avaient eu sous leurs ordres de si intrépides et de si redoutables soldats. Je les ai vus , vus de mes yeux , et ne peux vous dissimuler qu’il y va de vos têtes ou du moins de votre liberté si vous vous aventurez au milieu de ces hordes fanatiques. » Sidney-Smith, nous le répétons, ne pensait nullement qu’il y eût péril pour nos négoci.iteurs à visiter le

camp des Turcs. Sidney-Smith ne craignait pas davantage que Jussuf , parce qu’il traiterait directement avec Desaix , dût se montrer plus accommodant.

Non; si le commodore tenaitun pareil langage, s’il affectait tant de sollicitude pour la vie de nos deux compatriotes, c’est qu'il redoutait le coup d'œil observateur de l’un d’eux. C’est qu’il savait bien que Desaix n’aurait besoin que de voir un instant l'armée turque pour apprécier à sa juste valeur une si pitoyable armée. En effet, les bordes qui marchaient sous les drapeaux de Jussuf, ces hordes qui chaque soir se battaient entre elles pour des vivres pour un puits, ressemblaient plutôt a une migration de peuples sauvages qu’à une armée en campagne. Mais, soit qu’il soupçonnât la vérité, soit qu'il se sentit curieux d’étudier de près le mécanisme d’une armée orientale, Desaix ne Gt aucun cas des représentations de Sidney-Smith. Desaix et Poussielgue partirent de Jaffa le 12, arrivèrent au camp d’El-Arisch le 13, et y furent comblés d’égards. Si la ruse de Sidney-Smith avait produit quelque effet, si ses perfides discours, sans retenir Desaix et Poussielgue à Jaffa, leur avaient cependant inspiré la moindre inquiétude relativement à leur sûreté personnelle, ces vaines craintes durent se dissiper aussitôt par les mille soins que prit Jussuf pour leur inspirer une juste confiance. Notamment , la tente qui leur fut assignée était contiguë à celle du grand vizir lui-méine, et ils n’eurent d’autre garde que la sienne.

Au bout de quelques jours , lorsqu’il eut examiné attentivement l’armee turque , ou du moins ce tumultueux ramassis d'hommes qu'on décorait du nom d'armée , Desaix crut de son devoir d’éclairer Eléber. • Général, lui manda-t-il, gardez-vous d’évacuer l’Égypte! Il se murmure autour de nous qu'une révo- ' lution a eu lieu en France, et que Bonaparte est à la tête de l’Etat. Quant à ce qu'on appelle l’armée du grand vizir, c’est un misérable amas de bandits.

Sans doute elle compte quelques braves soldats, maisdetels soldats y sonten bien petit nombre. Une pareille armée est incapable de tenir un seul instant contre une seule de nos divisions. Le grand vizir prétend qu’il a plus de cent mille

hommes sous ses ordres , mais à peine en a-t-il soixante ouquatre-vingt mille. Il prétend que la Russie va lui envoyer un puissant corps de troupes auxiliaires , et les cadeaux qu’il destine aux généraux et auxofOciers russes sont déjà étalés dans la tente où nous tenons nos conférences ; mais je n’ai pas besoin, général, de vous représenter, je pense , a quel point ce piège est grossier. Certes, s’il attendait d'Europe un renfort quelconque, il n’aurait pas commencé la campagne. «

Par malheur, Poussielgue communiqua aussi ses impressions à Kléber, et sa dépêche était conçue dans un tout autre esprit, rédigée 'sur un tout autre ton. Suivant Poussielgue, l’armée turque étaitdes plus formidables, car elle avait puanéantiren quelques heures lagarnison dufort d’El-Arisch. Elle était pleine d’ardeur et d’enthousiasme, pleine d’instincts féroces et sanguinaires, car toutes les avenues du camp avaient pour décoration des rangées de piques surmontées de têtes , et ces têtes avaient appartenu aux infortunés défenseurs du fort. EnGn, immense déjà, elle allait encore augmenter de jour en jour, et s’élèverait bientôt à deux cent mille hommes, car douze pachas étaient en route pour amener leurs contingents, et les troupes russes venaient d’arriver aux Dardanelles.

En présence de ces deux rapports si contradictoires , Kléber, nous sommes honteux de le dire, se laissa dominer par les funestes préventions qu’il avait jadis puisées dans la guerre de Hougrie. Sans doute, Poussielgue et Desaix étaient l’un et l’autre des témoins oculaires, mais l’autorité d’un général n’aurait-elle pas dû être jugée plus corop^ tente que celle d’un administrateur? Kléber, néanmoins , mit tout à fait de côté la dépêche de Desaix, pour n'ajouter foi qu’aux allégations de Poussielgue. Kléber crut que pour sauver son armée et son honneur il ne lui restait plus qu’à capituler, et il se hâta de transmettre aux deux négociateurs français des instructions bien differentes de celles qu’il leur avait d’abord données. Par exemple, il ne parlait plus des lies Vénitiennes, plus de Malte, plus du ravitaillement de ces lies; il ne demandait plus que les troupes françaises fussent trans-

'portées sur tel [joint de l’F.urope qu'il lui plairait de désigner; il n'insistait même plus pour que la Porte se retirât de la triple alliance; enfin, il exprimait le désir qu'on ne traitât plus jue de l'évacuation pure et simple de l’ÉÎgypte. Du moment que le terrain de la discussion était ainsi déblavé, il semblait

3ue les parties dussent aisèmentse mettre 'accord ; mais plus il fut fait de concessions d’un côté, plus on se montra arrogantetexigeantdei’autre. Les Turcs, ignorants et barbares, interprétaient notre conduite à leur manière, et voyaient dans notre disposition à traiter, non pas le désir de rentrer en France, mais la peur de combattre. Ils osèrent donc articuler que l'armée française edt à se rendre prisonnière de guerre. A l’énoncé d’une si monstrueuse prétention , Desaix, indigné , voulait que toute espèce de pourparlers cessât sur-lechamp. Mais Sidney-Smith intervint, ramena les parties à des termes plus modérés , et proposa des conditions honorables, s’il pouvait y en avoir de telles pour la convention qu’il s’agissait de conclure.

A près de longs débats, il fut arrêté finalement que les hostilités demeureraient suspendues pendant trois mois ; que CCS trois mois seraient employés par le grand vizir à rassembler dans les ports de Rosette, d'Aboukir et d'Alexandrie les vaisseaux nécessaires pourreconduire notre année en France , et par le général Kléber à évacuer la haute Égypte , la capitale, les provinces environnantes, puis à concentrer ses troupes vers les points d’embarquement; que noire armée se retirerait avec armes et bagages , en d’autres termes avec les honneurs de la guerre ; qu’elle emporterait les munitions dont elle aurait besoin jusqu’à l’instant de son départ, et laisserait les autres; qu'à dater du jour de la signature elle n’aurait plus droit d’imposer de contributions, ni même de percevoir celles qui resteraient dues, et que celles-ci appartiendraient à la Porte; mais qu’en retour l’armée française recevrait trois mille bourses, qui valaient à peu près trois millions de francs, et qui représentaient la somme nécessaire à son entretien pendant l'évacuation et la traversée; que les

forts de Katieli , Salaliieli , Belbéis, qui formaient l’extrême frontière de l’Egypte du côté de la Syrie , seraient livrés aux troupes turques dix jours après la ratification du traité , le Caire trente jours plus tard , et que cette ratification serait donnée sous huit jours, donnée par Kléber tout seul, donnée d’une manière absolue et sans recours au gouvernement français. Enfin Sidney^mitli , en son propre nom et au nomd'un commissaire russe qu'il avait fait venir on ne sait d’où , promettait de fournir à l’armée française des passe-ports au moyen desquels elle pût traverser toute croisière ennemie.

Sidney-Smith , on l’a vu , avait été l’âme de toute cette négociation, et cependant il s’abstint de signer pour sa part le traité qui en fut le résultat. Était-ce qu'il n’en avait point le droit ? Etait-ce que l’arrivée de lord Elgin à Constantinople l'avait réellement dépouillé de tout caractère diplomatique , qu’il manquait même d’instructions spéciales pour la circonstance, et que si, au lieu de perdre un temps précieux à en demander, il avait plutôt agi, c’était uniquement parce qu’il croyaitavoir de fortes présomptions d'espérer que sa condu i te serait approuvée à Londres ? Ou bien , voulait-il réserver une porte de derrière à la foi punique, si connue, de ses compatriotes? Dans tous les cas, et comme d'ailleurs la négociation concernait particulièrement la Sublime-Porte, Desaix et Poussielgue, peu rompus avec les usages de la diplomatie, ne réclamèrent point la signature du commodore anglais. Sanssa signature, la mer demeurait fermée , et c’eût été une occasion d’éclaircir le mystère des pouvoirs du commodore ; mais , du moment que Sidney-Smith offrait des passe-ports , nos négociateurs crurent qu'il avait la faculté d’en donner, ils crurent que ces passeports seraient valables, et ils n’en demandèrent pos davantage.

Au moment de signer lui-même, et lorsque tous les articles de la convention semblaient définitivement arrêtés, Desaix fut pris d’un dernier scrupule.

Son coeur, son noble coeur se révoltait à l’idée du triste rôle qu’on l'obligeait à jouer dans cette affaire. L’évacuation de l’Égypte , sous quelque aspect qu’il l’en-

LUMVERS.

visagcât, était à ses yeux une tflcheté, un crime de lèse-patrie. Apposer son nom au bas d'un acte qui allait la consacrer, l'apposer à un tel acte sans plus de formalité, il ne put s'y résoudre. Il manda donc son aide de camp Savary, lui ordonna de se rendre au quartier générai de Salahich,et le chargea de dire a Kléber, après que le général eu chef aurait pris connaissance du projet de convention, qu’il ne le signerait que sur un ordre formel de sa part. Savary se mit en route, üt diligence, rejoignit Kleber, et s’acquitta de la commission dont il était chargé. Kléber, qui sentait confusément »a faute et qui n'en voulait pas porter seul la responsabilité, imagina de réunir un conseil de guerre , et y appela tous les généraux de l’armée.

Ce conseil s’assembla le 21 janvier 1800, et le procès-verbal de la séaneoest devenu pièce historique. On est douloureusement peiné, en le lisant, de voir des braves qui avaient tous versé leur sang pour la patrie et le verseraient encore pour elle, recourir aux plus misérables subterfuges pour colorer une indigne faiblesse. Puisse un tel exemple servir de leçon aux militaires, et leur apprendre qu’il ne suflit pas d’aller bravement au feu, et que le courage d’affronter les balles et les boulets n'est qu’une des moindres vertus imposées à leur noble profession!

On fit d’abord valoir, dans le conseil de guerre du 21 janvier, la nouvelle, qui courait sur les bords du Nil, que la grande flotte franco-espagnole avait repassé de la Méditerranée dans l'Océan ; on en conclut qu’il n’y avait à espérer aucun secours de France, et la preuve, ajouta-t-on, c'était que depuis le départ de Bonaparte, depuis cinq mois déjà, on n’avait pas même reçu de dépêches du gouvernement. On argumenta ensuite de la démoralisation des troupes expéditionnaires, démoralisation sur laquelle la récente conduite de la garnison d'El-Ansch ne pouvait laisser de doute.

Puis, l’on se plutà rapetisser outre toute mesure l’effectif de l'armée active, à prétendre qu'elle était réduite à huit ou dix mille hommes, à exagérer au contraire la force de l’armée ottomane , à faire grand bruit de la prétendue expédition russe quiallait se joindre au grand vizir,

et l'on s’efforça de démontrer ainsi l’impossibilité de se maintenir en Égypte- Enfin l’on osa avancer que Bonaparte avait prévu le cas où l'évacuation deviendrait nécessaire, et permis qu’alors on pliât devant la nécessité...

Il y avait à répondre que le retour de la flotte franco espagnole dans l'Océan n’était peut-être qu’un vain bruit, et qu'on ne pouvait baser sur une simple hypothèse une mesure aussi importante que celle dont il s’agissait; que d’ailleurs ce n'était pas une raison pour abandonner tout es|mir d’étre secouru , et que, précisément parce qu’on ne recevait depuis cinq mois ni dépêches ni secours, on était sans doute au moment d’en recevoir. Quanta la démoralisation de l'armée, n’etaient-ce point lescbeb, à supposer qu’elle fût reelle , les chefs eux-mêmes qui avaient contribué à la produire ? Mais elle n’existait pas réellement. S’il y avait eu der, traîtres à EJ- Arisch, n’y avait-il pas eu quelques mois auparavant des héros à Uamiette? Et encore, le massacre de ces traîtres mêmes n’avait-il pas rempli le reste de l'année d’une si vive indignation , qu’elle voulait courir les venger et qu’elle avait murmuré hautement d’être retenue? La réduction de son effectif à une dizaine de mille hommes n’était-elle pas une erreur aussi grossière, une fausseté aussi matérielle, que l'élévation de celui des Turcs à cent ou deux cent mille combattants ? N’était-ce pas un autre mensonge notoire que l’expédition russe?

Enfin , jamais Bonaparte n’avait autorisé l’évacuation de l’Égypte d'une manière absolue. Bonaparte avait formellement subordonné cette grande mesure a plusieurs circonstances, dont pas une ne s’était encore réalisée. Ainsi , au mois d’aoüt 1799, Bonaparte avait posé pour conditions qu'il ne fût arrivé aucun renfort , aucun ordre, au printemps de l’année suivante; que la peste eût enlevé quinze cents hommes , outre les pertes de la guerre ; et que des dangers imminents rendissent toute résistance impossible. Pour le cas même où ces diverses éventualités se réaliseraient, Bonaparte avait recommandé qu'on gagnât du temps au moyen de négociations et qu'on ifadmlt l'évacuation de l'Ëgypte que sous clause d'être ratifiée pur le

RG Y PTK

gouvernement français. Or, on n’était qu'en janvier 1800, ‘il ti’y avait ni peste en Kiiypte celte annee-là, ni danger pressant, et il s’agissait de résoudre révacuation immédiate, sans recours aux cliefs du gouvernement!...

Toules ces objections, la plupart des généraux présents au conseil de guerre les avaient sur les lèvres; un seul osa les formuler. Seul, tandis que ses collègues gardaient un coupable silence et subissaient bon gré mal gré l'ascendant du général en chef, Davoust entreprit de résister à cet entraînement fatal. Davou.st , alors simple général de brigade, depuis maréchal de l’empire et prince d’Kckmuhl, Havoust, qui joignait au courage militaire ce qu’on peut appeler le courage civil , ne craignit pas de tenir tête à Klehcr. Il combattit énergiquement le projet de capitulation ; mais il ne fut pas soutenu, pas écouté, et même, par une conde.scendance fâcheuse, il consentit à signer la résolution du conseil de guerre qui devait lever les scrupules de Desaix. Il y consentit, disonsnous, après avoir laissé écrire dans le proces-verbal qu’elle avait été prise à i'-unanimité.

Néanmoins, au sortir de la séance, et lorsque déjà l'aide de camp Savary se préparait à repartir, Davoust le prit en particulier, et le chargea d’afTirmcr à son général que s’il voulait rompre la négociation il trouverait un appui certain dans l’armée. Savary, de retour au camp d’El-Arisch, s’empressa de raconter à Desaix ce qui s’était passé au conseil de guerre et ce que Davoust l’avait chargé de lui dire. TJn éclair de joie illumina la noble figure de Desaix... Mais ietant les yeux sur le procès-verbal de la délibération que Savary venait de lui remettre, et y voyant que Davoust l’avait sigué comme les autres : — A qui donc puisje me fier, s’écria-t-il avec amertume, si celui-la même qui désapprouve le traité n'ose conformer sa signature à son opinion ? Quoi ton veut que Je désobéisse, et on craint de soutenir jusqu'au bout, un avis qu'on a ouvert ! — Desaix, navré de douleur, mais forcé de céder au torrent, valida le 28 janvier, en la signant à son tour, celte honteuse convention d’El-Arisch.

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