I.e 21 zelhedjl 12(6 ( 13 février
SECOND HATTl-CHÉRIF
( Portant la même date. }
jémon vizir Mèhémet-Alit pacha gowerneur
de l'Égypte, à qui a été nouvellement co/iféré, en outre ^ le gouvernement des provitt-
cet de Nubie, du Darfour, du Kordofan et
du Senaaor,
Ainsi que le porte un autre firnian impérial , je vous ai confirmé dans le gouvernement de l’Égypte, à titre héréditaire, avec quelques conditions et certaines limites de plus; je vous ai accordé sans hérédité le gouvernement des pi-ovinces de Nubie, du Darfour, du Kordofan et du Sennaar, avec leurs dépetidance^, c'est-à-dire avec tous leurs attenants hors des limites de l'Égypte. Gtiidé )iar l’expérience et la sagesse qui vous distinguent, vous vous attacherez a adrifiuislrer et organiser ces pitivinces selon mes vues équitables, et à pourvoir an bien-être des habitants; chaque année vous transmettrez à ma Suhlime-Porte la liste exacte de tous les revenus annuels.
De temps on Irinps les troupes al'aquent les villages des sii8dtUt.s provinces, et tes jcimrs individus mâles et fcuu-lles qui sont pris restent entre les mains des soldats, en pavement de leur solde. Non-seulement il en résulti: la ruine et la dépopulation du pays; mais encore un pareil eut de choses est ouiilraire à la sainte loi et à rcipiité; cet abus, et cet autre abus, non moins funeste, de inuiiler des hommes pour la garde des harems, étant entièrement réprouvés par mon équitable volonté, et en opposition complète avec les principes de justice et d’humanité proclamés depuis mon avéneineiit au trône, vous aviserez soigoeiisemeiU aux moyens d’empècher et de réprimer, a l'avenir, des actes aumi coupables.
Vous publierez que, à l'exception de quelques individus connus qui sont allés en Égypte avec ma flotte impériale, j'ai pardonné sans distinction à tous les oflicicrs , soldats tq autres employés qui s’y trouvent
Quoique, d’apièi mon autre firman, la nomination de vos officiers au-dessus du grade d'adjudant doive rire soumise à ma décision, ceux qui sont en place aiijoui'd’bui seront confirmés; mais vous enverrez à ma Sublime-Porte une liste de ces officiers, afin qu'on leur expédie leurs fimians de cuiilirmalion. Telle est ma volonté souverHine, à laquelle vous vous hâterez de vous conformer.
Le 21 zelhedji, I2&6 (13 février IS4I).
NOTICL
SCR LA FAMILLE DE MÉIl^ET-AU.
L« harem de Mohammed-Ali a vu naUrequatre-vingt-troisou qtiatre-viiigtquatre enfants; Tinrurie ou rinipérifie, coutumières dans tout l’Orient, des soins nécessaires au bas âge, Pobservance aveugle de certaines pratiques superstitieuses invétérées, et, sans aucun doute, les rivalités, les intrigues intestines du gynécée, en ont fait périr la majeure partie; peu d'entre eux sont parvenus à la puberté, et les chances de la guerre, l'insalubrité du climat ont aussi frappé à mort quelques-uns des adultes : de cette nombreuse lignée il reste seulement aujourd'hui cinq fils et deux filles.
Voici la liste des princes qui composent actuellement la nouvelle dynastie égyptienne :
, Fils de Méhémet-Ali,
Ihrahim-PacJia, oé eu 1789.
Saïd-Rcv. — iSaa.
M ; IJ K K N K EOIFTC MoLEHMo
ÉGYI»ÏIi; MODER^E.
nnssein - B«jf , ne en i8ï5.
Halim-Hey, — i8a6,
Méliéniet-Ali-Bey, — i833.
Petits-Jtls du vice-roi, jUs iT Il>rahim-pncha.
Arhfned'Bey, né en i8i5.
lâmacl-Bey. — iSlo.
MuiUpba-Bey, — i33a.
Petit-JiU du vice-roi , fils du défunt Toussoun-Pac/ia.
Abbas-Pacha , gouverneur du C'jire, né en i8i3.
Tieveux du vice-roi, enfants de frères ou de saurs,
Arhmet-Parha, gouverneur de la Mecque, égé de quarante ans.
Ibrabiin-Pacha, kutebuL, général de divisioii.
Isinael-Pacba, «.gouverneur d'Alep, général et gendre dlbraliitn-Pacba, âgé de trente an.i.
Iliivsein-Pacba,
Selit^ir-Pacba, «-gouverneur'de la Syrie.
Hnssein-Bey,
Ali-Bey.
Pi tils-neveux du vice-roi , fils d'dchmet-Pa-
c/io, un des neveux précédemment cités.
Mébémet-Bey.
Ibrahim- Bey.
innAnia-PACHA. — scs fiia : aciived-bet,
ISMAEL-BEV, HOSTAPHA-BET.
De l'union contractée pn 1787 avec une femme récemment divorcée, parente de son protecteur le tchorbadji de Praousta, Mohammed-Ali a eu trois (ils, Ibrahim, Toussuun et Ismaël , dont l'aîné a vu le jour du vivant du précédent mari de sa mère et dans le pays où résidait probablement encore cet homme. Ces circonstances ont donné lieu à un bruit assez généralement répandu : «oit que, pour colorer l'erreur de quelque vraisemblance, on ait suppose un accouchement survenu dans l'intervalle de deux hymens, ou une grossesse existante a l'époque du second, on croit que ce prince e.«t le fils adoptif du vice-roi. Mais, quoiqu'il soit en effet! né à Cavala, quoiqu'il ne puisse y avoir aucune incertitude à l'égard des particularités admises par nous, et sur lesquelles s'est, sans doute, fondée la méprise des geas mal renseignés ou la fable inventée par la malveillance, Ibra-
him est positivement venu au monde dans la deuxième année du mariage de Méhémet-Ali.
Ibrahim-Pacha, le seul de ces trois premiers fils qui existe maintenant, est de taille moyenne et fortement constitué. IVaprés’les dates que nous venons de préciser, il doit avoir aujourd'hui cinduante-sppt ou cinquante-huit ans.
11 a le liez eflilé , les yeux gris , très-relevés à l'angle extemê, le visage allongé, marqué de petite vérole et de taches de rousseur. Ses cheveux et sa barbe, autrefois d'un blond ardent, ont blanchi de bonne heure au milieu des fatigues de la guerre. Aucune de ses habitudes corporelles ne vient compenser ce qui manque de noblesse ou de beauté dans sa figure et dans ses formes; il est toujours sale et mal vêtu , ce qui complète un extérieur assez disgracieux.
11 aime le vin, la bonne chère, tous les plaisirs sensuels, et s'y livre parfois sans mesure. Comme presque tous les princes orientaux, il a beaucoup d'embonpoint; un jour qu’un de ses familiers paraissait le plaisanter sur la proéminence de sou abdomen, il repartit : « Si j'ai le ventre gros, ce n'est pas de nourriture, mais de ruses et d'adresse : Ma Ftjch akl, mélyan doubârah. »
Ce prince est très-irritable et fort emporté, mais quelques boulTunneries le font parfois revenir de la plus violente colère ; il est capricieux, obstiné, méfiant et vindicatif au delà de toute expresion ; son avarice est incomparable, et sa rapacité dép.asse de beaucoup l'âpreté de son père. Sans parler du trafic méprisable et souvent odieux qu'il a fait en campagne et fait encore durant la paix avec les vêtements et les vivres de ses soldats, nous trouverons assez.de preuves de vilenie dans sa vie civile. Jamais, dans les exploitations agricoles et les usines qu'il gouverne, Ibrahim ne rétribue le travail d'un manouvrier avec de l'argent; il donne en payement des denrées, dont il fixe luiméme la valeur. C'est ainsi qu'il a écoulé des tarbouches a trente-six piastres la pièce, tandis que dans le commerce on ne voulait les acheter qu'à vingt-quatre. Non content d'exagérer le prix d'une marchandise , il livre des denrées avariée.s. Une fois, plusieurs tonneaux d'olives pourries, par suite d'impéritie dans le pro-
cédé dp préparation, ont dd représenter, de gré ou de force, le salaire de tous ses domestiques et gagistes. Une autre fois il a fallu accepter de la mélasse provenant de sa raflinerie. — Aujourd’hui il faut prendre un mouton en compte ; demain le travailleur sera obligé de se satisfaire avec quelques paires de babouches. Son économie rurale et domestique est conduite de la façon la plus sordide; il fait vendre jusqu’aux t/ui/fés faits avec la fiente de son bétail ! Du reste, il a bien compris quelle est la richesse de l'Ë- »pte, et s’occupe d’agriculture avec beaucoup d'intelligence. On lui doit l’introduction de nouveaux procédés et de nouvelles plantes, et il a fait défricher une grande éteudue de terrain. Enfin, s’il est plus avide que' Méhémet-Ali , il est aussi plus prévoyant et meilleur administrateur.
Naturellement sérieux, il a quelquefois des accès de franche gaieté. Ce|>eadant Ibrahim n’a point hérité des manières faciles et prévenantes de son père; au contraire, la sévérité du regard, le son éclatant de la voix, la gravité du maintien, la roideur du geste, tout l’ensemble de sa personne a quelque chose d’imposant et de rude, qui intimide au premier abord, et qui ne promet pas d’agréables relations.
Ibrahim a reçu une éducation tout orientale. Les langues turque, persane et arabe lui ont été familières dès son enfance : il les parle et les comprend avec facilité. Il connaît assez bien l’histoire de l’Orient; mais ce qui a principalement contribué à développer les talents qu’il possède , c’est moins encore l’étude méthodique, unecultureintellectuelle d’ailleurs fort imparfaite, que les fonctions importantes dont son père l’a investi dès sa plus tendre jeunesse. Depuis l’âge de seize ans chargé de commander des troupes ou de gouverner des provinces, il s'est promptement habitué aux affaires , et a pu acquérir en politique et en administration une sorte d’expâ'ience pratique, qui est devenue l’unique base de sa connaissance des choses et des hommes. Au total , si l’on prend pour terme de comparaison le savoir des classes mo)[ennes en Europe, il est profondément ignorant : à peine sait-il lireet écrire. Sa vanité n’en est pas moins té-
méraire : il prétend disserter et trancher sur toute espèce de sujet; au dire général de son entourage et de ses interlocuteurs occasionnels, sa conversation est une mine intarissable de discours saugrenus , qu'il débite avec une assurance prodigieuse, imperturbable.
Enclin et habitué à l’usage de la forœ pour première et dernière raison, il ne songe pas à discerner la capacité des hommes qui l'entourent, à les employer opportunément et à les récompenser de leurs services. Le rang qu’il occupe , il le doit simplement au caprice de la naissance, qui l’y a placé ; dans tout ce que cette origine favorable l’a appelé à faire, rien n'indique la trempe d’un esprit supérieur, bien qu’on ait voulu quelquefois le mettre fort au-dessus de son père; il est certain qu’il n’eilt jamais accompli l’oeuvre de Aléliémet-Ali, et tout fait présumer qu’il sera inhabile à le continuer, si toutefois il réussit à conserver longtemps après lui ce poste élevé.
Lorsque Âléhémet-Ali eut résolu de créer des troupes régulières et de les former aux manœuvres et à la discipline européennes, Ibrahim-Pacha l’aida puissamment dans l’exécution de ce projet, en apprenant lui-même les manœuvres et les évolutions, et en propageant les éléments de tactique et de stratégie parmi les troupes.
Avant Ibrahim on croyait en Orient que la cavalerie turque était supérieure a la cavalerie europMune. La seule vue des troupes françaises qui prirent part à la campagne de Moree lui fit bienlôt reconnaître l’absurdité de cette opinion, et l’avantage que des cavaliers soumis à une organisation analogue a celle de l’infanterie devaient obtenir sur un champ de bataille. Aussi des que les événements l’eurent ramené en l^ypte, il s’occupa immédiatement de rpt.ihlissement d’une cavalerie régulière, et forma des régiments de chasseurs , de lanciers, de cuirassiers et de dragons.
L’expédition contre les VValiabys, les campagnes de Morée, de Grèce, de Syrie, et surtout la bataille de Nézib, attestent l’énergie, la persistance, la promptitude d’action, en un mot les facultés éminemment belliqueuses d’Ibrahim-pacha. Sans être un grand capt-
;y '^ooglc
' .Xi
- - * ' nï^JS., , '
■ ■ ‘ Vs*-* 1,-jr ,
.; Cu«i>j %> it. A’ T
-■- ;>?■ •: ■: .••'.1 Tl ,
i-jî'-fu-TTi *;
Aé.;v'^
f-,.» ••■•Jv
r : .'itT» ^
• r jk.
>îî'*.
Ï.O I t'T ■ ) M -DK K NO.
K«;Yr-J‘K Mo'»KKNK
ÉGYPTE MODERNE
taine, il a donné souvent plus de preuves de Ccipacité que la plupart des généraux qu'il a eu à combattre. Cependant, il est loin d’avoir l'instructiou et les qualités indispensables du commandant en chef d'une armée ; toutes ses opérations militaires ne sont Jamais la suite d'un calcul raisonné, d'une combinaison judicieuse : les avantages qu'il a remportés sont résultés de l'ignorance et de l’inconcevable Idclieté de ses adversaires, plutôt que de sa science ou de sa prévoyanca*. Inhabile à concevoir un plan de campagne, il ne sait pas davantage l'art de diriger une bataille; il pousse résolument ses troupes au combat, et déploie beaucoup de bravoure et d’audace, il paye intrépidement de sa personne; mais c’est là tout ce qu'il est apte à faire, et cette impétuosité farouebe lui eôt été futaie dans maintes occasions s'il n'avait eu près de lui , pour le seconder et réparer ses imprudences et ses bévues, des hommes plus experts et sagaces.
S'il n’a pas le don de la méditation vigilante, de la détermination rèllécbir, il n’est pas porté pour cela à consulter les gens éclairés et circonspects ; présomptueux, arrogant, il ne s'apen-oit pas de ce qui lui fait défaut , et ii en admet pas I utilité; il fait peu de cas des doutes, desobservations, des avis qui lui sont soumis ; et lorsqu’il ne les repousse pas dédaigneusement , ce qui arrive le plus fréquemmeut, il les écoute à peine, et articule pour toute réponse aux arguments des officiers plus compétents que lui : « Allah kérim! ou DacaUum.
Dieu esl généreux! Nous verrons.» Jamais il ne donne un ordre avec clarté et précision; il parle beaucoup, et embrouille son auditeur, de façon à ce que si une entreprise ne réussit pas, il puisse en faire retomber la faute sur ceux qu’il se réserve de pouvoir au besoûi accuser de n'avoir pas exécutéses commandements.
En toute occurence, ses façons sont des plus désagréables, hautaines au point détre le plus souvent blessantes; la rusticité de ses paroles va rapidement jus- (ju’à l'insolence, jusqu’à l’outrage sans distinction de rang ni de |>ersonne : qu'il soit joyeux ou morose, satisfait ou mécontent, son vocabulaire est presque toujours celui du dernier goujat; sa nieliance est extrême et sans cesse in-
quiète; suspectant le monde, il est prompt à accueillir les insinuations, les délations de toute part et contre quiconque. .'\Hcun genre de mérite ne trouve grâce devant sa stupide jalousie; on l’a vu ne pouvoir dissimuler son dépit à la nouvelle d’une action d’éclat, d'une chose glorieuse accomplie par un autre, et même se livrer à des transports du colère à l’audition d’un éloge dont il n’était point l’objet. Les travers, les vices du caractèred'ibrahim, lui ont aliéné bien des dévouements incontestables, et ont eu sur l’esprit de l'armée principalement une funeste influence. Des ofliciers supérieurs , fatigués des mauvais procédés du généralissime, ont abandonne leurs drapeaux. liussein-Rey, cxilonel de cavalerie, Dyrisse-Bey, colonel d'infanterie, Selim-Bey, ancien mamelouk du grand-pacha, devenu général de division , ont quitté l'armée égyptienne pour prendre du service à Constantinuple : avec ces désertions, qui ne sont pas les seules, nous pourrions signaler nombre de démissions dont Ibrahim a été l'unique cause. Il est généralement haï des chefs et des soldats , du peuple et des grands de l’Égyiite.
Au milieu de ses victoires hasardeuses, le Uls de Méhémet-Ali a su néanmoins accomplir une chose peu commune : tandis que les conquérants ordinaires laissent après eux le désordre et la confusion. Ibrahim a trouvé moyen d’établirdans toute laSyrie, au fureta mesure qu’il étendait ses conquêtes, l’unité de gouvernement et la centralisation administrative; c'est assurément élever par les résultats, sinon par l'intention, l’amour du mécanisme de la discipline et de la régularité militaire jusqu’au rang d’une vertu sociale.
Quelques individus placés sous la terreur du nom d’ibrahim , ou gagnés par des présents, se sont empressés à l'envi de prodamer sa loyauté et sa clémence ; nous devons à nos principes de fidèle historien de réfuter ces éloges imposteurs. Quant à sa loyauté, les tendances vindicatives et impitoyables ne l'excluent pnsvirtuellement, sielles ne s’en accommodent guère; mais c’est un éloge bien gratuitement appliqué à un bomme perfide, qui s’est permis tant de fois les plus tristes violations de su parole ; qui n'a.
Di 1 ■ .»|c
jamais reculé devant les subtilités et les faux-fuyants pour esquiver l'accomplissement de ses enga);enients les plus formels; pour ce qui est de la magnanimité, en face des innombrables preuves de frénésie homicide et dévastatrice du guerrier célèbre, c'est une véritable mystiGcation. A considérer seulement sa dureté et sa rigueur inOexible envers ses soldats et ses subordonnés de toutes sortes, on jugerait quels doivent être les excès de sa furie contre ses ennemis.
Ibrahim, avec des facultés remarquables parmi ses compatriotes, n’est point le gâiéralissime d’une nation civilisée, mais d’une agglomération de tribus barbares; son propre caractère, et la nécessité de sa position , le portent violemment vers rarbitraire ; et ce qui serait pour un général européen une cruauté impardonnable n’est souvent pour lui qu'une conséquence inévitable de sa nature, corroborée parcelle des hommes qui l’environnent. Il sufGra de quelques anecdotes pour justifier notre jugement.
Le meurtre du maallem Caali a été souvent raconté, mais nous ne pouvons nous dispenser de le rappeler pour mettre au jour quelques circonstances peu connues. Ce luobAclier (agent, chargé d’a(faires), employé supérieur des finances, était fortement soupçonné par Méhémet-Ali d’avoir livré à la Sublime- Porte des renseignements précis sur l’état des revenus du paclialik . et d’avoir ainsi procuré les moyens, jusque-là vainement sollicités, de fixer exactement le chiffre du tribut annuel dû au grandseigneur par son rusé vassal. Atteint dans une de ses machinations les plus sensibles, le grand-pacha était fortement courroucé contre le coupable supposé; mais, faute de preuves, il ne savait comment punir cette trahison , et d'ailleurs il avait à craindre d’irriter son suzerain par un châtiment ostensible. Dans son animosité perplexe , il prit conseil de son fils, qui aéclara prendre sur lui le soin de la vengeance. Le mobâcher fut mandé, et reçut l'ordre d'accompagner le général durant une tournée dans la basse Égypte. Sans défiance,ou n'osant pas refuser, Caali se mit en routeavec Ibrahim . Après quelques jours de voyage paisible, celui-ci l’invita à jouer aux âhecs , à la
suite d’un repas. Pendant la partie. Ibrahim, qui couvait son dessein, se mit à harceler son adversaire de façon à faire naître une querelle; puis, feignant de s’exaspérer graduellement de ses réponses en réalité très-humbles, il l’accusa d’impertinence, et, prenant un pistolet dans sa ceinture, il lui tira une balle dans le corps à bout portant. Le malheureux tomba mortellement blessé, et fut achevé par les mamelouks de son assassin. On dit que les parents de la victime eurent beaucoup de peine à obtenir le cadavre pour finhumer. Ibraliim revint immédiatement au Kaire faire p.irtà Méhemet- Alidel'issuedeson artificieux expédient.
On cite encore plusieurs meurtres accompagnés d’horribles raffinements. A Damas, avant le départ des troupes pour l’Égypte, il fit étrangler son mamelouk favori, Osman, qui s'était rendu au bain sans sa permission. La mort ne satisfit pas la colère d'ibrahim; il ordonna qu’Osinan fût enterré de maniéré à laisser ses pieds sortir de la terre , afin que les chiens 'dévorassent son cadavre. Ibrahim a plus d'une fois décapité ou tué à coups de pistolet des gens ue sa maison, ou même des étrangers.
Pendant qu'il était à Damas, il fit, diton, assassiner Ahmet-Aga, son ami et sou compagnon de table depuis vingt ans. Des personnes, selon toute apparence bien informées , racontent qu'un jour un des enfants d'Ibrabim se trouva mal après avoir bu du lait; la mère, effrayee, accusa quatre femmes d’avoir empoisonné son enfant; Ibrahim-pacha, sans pousser plus loin l’enquête, fit jeter les quatre femmes dans le Nil.
Lorsqu’il était gouverneur du Sayd , durant sa première jeunesse , il a fait cruellement mourir, a la bouche du canon, sans distinction d’âge ni de sexe, les habitants des villages révoltés par ses exactions. Les impulsions véhémentes de l'adolescence ne sauraient être une excuse valable de cette barbarie, surtout lorsqu'on voit Ibrahim témoigner , dans le reste de sa vie , les mêmes penchants féroces. Dans la guerre du Hedjaz , il ne s’est pas montré plus humain; fidèle la coutume du pays , il avait promis 50 piastres pour chaque tête ennemie , ou chaque paire d’oreilles qu’on lui apporterait. I.«s Wahabis étaient plus gêné-
EGYPTE MODEflKE.
rfux, ft soiiTent ils renvoyèrent sains et saufs leurs prisonniers de guerre.
Lorsque Haaji-Christos rendit le vieux Navarin à Ibrahim, au mois de mai 1825, la capitulation portait que les soldats vaincus déposeraient .simplement les armes, et seraieoteonduits par une escorte jusqu’aux avant-postes de l'armée srecque, sans éprouver d'autres vexations.
I.a garnison, forte de neuf cents hommes environ , deûla au milieu des troupes égyptiennes rangées sur deux haies. Au mépris de la convention , le pacha leur fit déposer toute la monnaie d'or et d'argent dont ils étaient possesseurs , et des témoins oculaires assurent que la somme s'éleva à plus de 40,000 fr.
I-es pièces d’or étaient presque toutes des guinées ou des souverains qu’on avait distribué à ces hommes quelque temps auparavant, et qui provenaient d’une souscription anglaise. Enfin, pour mettre le comble ,i sa déloyauté. Ibrahim retint captifs le général Fladji- Ghristos , l'évèque de Navarin avec cinq diacres, et un riche négociant de Tripolitxa qui s’était trouvé par hasard à Navarin pendant le siège. Une note fournie au Journal de Smynie par M. Pabro, drogman d’ibrahim , affirme que le pacha, en relâchant ses prisonniers, les gratifia de toutes sortes de présents-, malheureusement ceci n’est qu'une pure allégation sans fondement.
Après avoir brillé et saccagé Calamata (Juin 1825 ), Ibrahim, qui avait bivouaqué aux environs' donna subitement rordre du départ. Comme il venait de monter à cheval , il rencontra un de ses soldats qui buvait du café sur le bord du chemin. «Pézévin ( motinjurieiix, qui • équivaut à proxénète) , lui dit-il , ton « maître est a cheval , et tu prends en- « coreducafé! • Et après lui avoiradressé une foule d'autres injures grossières, il tira un pistolet de ses fontes, et le tua.
Lors de la première prise de Calamata, Ibrahim avait donné l’ordre à ses hommes de tuer indistinctement tout Grec qui tomberait en leur pouvoir. Quelques maraudeurs prirent un jeune homme de quinzeà seizeans,et, aprèsavoir assouvi sur lui leur brutalité, ils l’amenèrent au général. Dès que le jeune homme aperçut Ibrahim , il vint se jeter à scs pieds.
etini exprima, en langue turque, avec des plaintes amères, les outrages indignes qu’il avait endurés. Après avoir reproché aux soldats l’inexécution de ses ordres , Ibrahim repoussa le Jeune Grec d’un coup de pied, et lui dit avec un affreux sourire: • Jeregrette que tu n’aies • pas eu affaire à mon armée entière ; va « mourir sous les baïonnettes, puisque « tu n’es pas mort autrement (1). • Aces mots, le malheureux Grec fut entraîné .à quelques pas de la tente, et tomba percé de coups.
Durant la nuit du 1 1 décembre 1820 plusieurs Grecs avaient eu le courage et l’adresse de traverser tous les postes du 8‘ et du 6* régiment, toutes les gardes de cavalerie, et ils avaient réussi à enlever onze chevaux dans les écuries du pacha , campé alors près de Modon. A deux nuits de là, le 13, un de ces Grecs pénétra de nouveau dans le camp égyptien , mais cette fois il fut découvert et arrêté; le lendemain Ihnhim-Pacha le fit brûler vif dans un four à chaux.
Dans cette guerre de Morée il a épuisé tout ce que la cruauté a de plus infâme et de plus exécrable. Il s'attachait surtout à faire périr les femmes et les enfants , voulant, disait-il, exterminer la race.
Vers les derniers jours du siège de Saint-Jean-d’Acre , a la veille d’entreprendre un assaut qu’il voulait rendre décisif, il avait , entre autres magnifiques promesses prodiguées aux chefs et aux soldats pour aiguillonner leur courage, juré solennellement de récompenser par la décoration de colonel celui des officiers qui monterait le premier sur la brèche. Un des instructeurs français, nommé Dehli Ibrahim (2 , fils d’un mamelouk de Bonaparte , et bien connu de toute l’armée, s'élança à la tête des
(I) Nous avons dù noos laterdin latraduc- Uüii littérale des expressions triviales que la rlirotiique met dans la bouche d’Ibrahlm . dont le lanpatte est habituellement des plus vulgaires et crapuleux.
(2| O mol est le nom d’un corps mlliltflro célébré dans tout l'Orient pour ses prouesses de valeur. Il signifle impavide, indomptable, téméraire. Les üehlls sont les enranls perdus, les sabreurs. les guerroyeurs enragés de r\sie. Celle qualiricatlon désigne particuliérement tons les hommes dont le courage bouillant nn s'enquiert ni des dangers ni dea obstacles. é:ii £gypte , on l'appliqua ordinairement aux Frauraïs.
l'univkrs.
soldats, parvint à escalader le rempart et à y planter un drapeau : seul contre une multitude de combattants, il fut immédiatement renversé dans le fossé , et, malgré cette affreuse chute, gravit une seconde fois avec un acharnement merveilleux jusqu'au sommet, d'où il fut une seconde fois précipité ; on l'emporta grièvement blesse dans sa tente. Le généralissime offrit à Dehli-Ibraliim le grade de chef de bataillon , en prétextant , sur ses réclamations , qu'il n'avait pas su se maintenir sur le rempart;
« Mais , répliqua celui-ci , le coeur et la voix pleins d'indignation et d'amertume , si vous m'aviez donné pour me seconder cent hommes pareils a moi, nous y serions restés, et la ville serait à présent en notre pouvoir. > Le surlendemain, malgré les douleurs de ses contusions et de ses blessures , l'intrépide Dehli-Ibrahini devança encore tous les assaillants, et put de nouveau paraître le premier sur la brèche et agiter son étendard à la face des ennemis : cette fois il reçut un coup mortel. I^e même Jour, animées, sans contredit, par l'exemple de l’infortuné offlcier, les troupeségyptienues entrèrent dans la place. Le récit conclut de lui-méme; nous nous abstenons de commentaires.
Nous citerons maintenant un fait d'un autre ordre, qui mettra en lumière les notions de morale familiale d’ibrahim- Pacha. Dans une tournée sur les côtes, le Glsde Méhémet-Ali, arrivés Damiette, daigna assister à une fête donnée en son honneur par l’agent anglais, M. Sourour. Après la sieste, la Glle du consul, enfant ne huit à dix ans , vint présenter au pacha une corbeille de fruits et de Heurs. Ibrahim félicita le consul sur la beauté de cette enfant , et demanda .si la mère vivait encore. — Ayant reçu une réponse afOrmative, il reprit avec un sourire de bienveillance : « £/t bien,
« puisque les chréliens (1) ne peuvent « épouser qu'une femme a ta fois , je « souhaite pour vous qu'elle meure dans
(I) Il n'mt ici question , bien enletidu, que lins seetrs du chrisliaiiisnie qui proscrivent la pulypamic; car il en est dans l'ürinit qui l'aduietteut corame le< mahoraélanx , H qui même pratiquent la proniiscuitii à cerlaiiM's époques de fêles rellRleuaes (les Ansarié, etc. ;. M. Souroiir el sa femme sont Levantins, d prufcsseul le culte vatliolique.
<• la semaine, afin que vous puissiez en « posséder une autre. • Dans ce vœu impromptu, dicté évidemment par une intention tout à fait favorable a l'individu , auquel un très-prochain veuvage était censé devoir plaire inhniment, et débité aussi gracieusement que possible, la grossièreté dispute la palme a la barbarie.
Qui ne reconnaît dans ces divers actes l'astuce cruelle des Orientaux, leur mépris de la vie humaine , et leur implacalile de.spotisme ? I-es mœurs du pays et les faits de la vie privée de ses habitants expliquent siifUsammeiit des actions révoltantes à notre pointée vue, et il ne reste a reprocher particulièrement à Ibrahim que de ne s'ètre pas élevé audessus des habitudes de son édueation toutes les fois que la position le permettait. Ce n’est point un homme de génie qui a dominé les vices et les préjugés de sa nation ; c’est un prince que quelques heureuses dispositions naturelles n’ont pu préserver d’aucun des défauts de la race à laquelle il appartient. Ibrahim n’a point enflammé son armée d’une noble ambition, il ne lui a pas présenté quelque (ligne but pour obtenir un concours volontaire et enthousiaste; il guide ses troupes à l’aide de la superstition , l'ar l’espoir du vol et de la rapine. Il n’a opéré aucune réforme dans le moral de ses soldats; il les détruit par des marches forcées, des fatigues trop continues, le manque de nourriture et de vêtements.
Voilà l’homme, dont une plume vénale a osé dire : « Ibrahim e.st l’ânie de son « armée; son coup d’œil et son sanga froid sont d'un vieux capitaine; sa « loyauté , sa noble simplicité , son élan « au feu, lui ont gagné le cœur des > chefs et des soldats. Bon administrac teur, ami des lumières et de la civili- « sation , ce prince est destiné au plus « brillant avenir. » C'est ainsi qu’on écrit l’histoire.
Du reste , ses rapports journaliers avec les Francs ont apporté (jiielque modification à la brutalité primitive de .«es allures. Vaniteux, avide de gloire, il aspire à Jouir en Kurope d'une gronde renommée, et la craintede la publicité a pris visiblement beaucoup d'empire sur .sou esprit; il a acquis dans ce commerce des idées plus saines sur certaines chose s
û ' )ogIe
ÉGYPTE MODERNE
essentielles , et semble disposé mainte* nant à supporter les contradictions et à écouter les conseils. C'est rinHuence de ces relations , et plus encore celle des derniers événements, qui a tant soit peu réprimé la foupue de son caracière, et lui a appris à mettre un frein souvent utile à rarbitraire de ses volontés; il a compris qu'il fallait quelquefois maîtriser ses passions , et se soumettre aux lois impérieuses de la nécessité.
Ibrahim-Pacba a trois fils, Achmed- Bey, lamaebBey, et Mustapba-Bey. L’alné,âgé de vingt ans environ, ressemble beaucoup à son père de moeurs et de visage ; on dit neanmoins que celui-là donne de grandes espérances. Après l'avoir fait voyager pendant quelque temps avec lui , Ibrahim l'a envoyé a Paris , où il complète actuellement ses études (I). Quant à Ismael et à Mustapba-Bey , ce sont encore des enfants.
TOOSSOUN-PACIU.
Toussoun-Pacha , second fils de Méhémet-Ali , avait une belle figure , et joignait à des inclinations nobles et élevées beaucoup d'aptitude pour les sciences et de justesse d'esprit. Nommé au commandement de toutes les troupes campées sur la branche de Rosette , à son retour de l'Arabie, ce jeune homme périt à Bérembal, son quartier général, le 6 juillet 1826, victime de son amour pour une esclave grecque , qui était morte de la peste entre ses bras.
On raconte que, personne n'osant annoncer cet événement au pacha, on mit le corps dans une bière ouverte, qu’on introduisit dans le palais pendant la nuit , et qu’on déposa à la porte de l’appartement des femmes. Méhémet-Ali, en sortant le matin du harem, reconnut son fils, poussa un grand cri, se jeta sur le cadavre , et le tint longtemps embrassé; puis il se renferma dans son palais, où il resta seul pendant plusieurs jours, sans vouloir s'occuper d’affaires publiques ni recevoir personne.
Les obsèques du prince furent célébrées avec beaucoup de pompe ; un nombreux cortège de dignitaires militaires et civils accompagna le convoi
(I) Nomapprenoi». au tnomen! de niellre celle rvuille tous presse, que ce Jeune homme rietil de mourir.
funèbre, et Méhémet-Ali suivit i pied les restes de son fils jusnu'à l'Imatn- Cliafay , au lieu destine à rinhumation des membres de sa famille. D'abondantes aumônes furent distribuées aux |>ai>. vres et aux mosquées. Le sépulcre de Toussoun est une construction en dôme , de forme arabe; on lui a élevé, près de Bab-el-Zoueyleb, un sibffi (1) d’une architecture sans goût ni proportions, et dont le faite est revêtu de quelques ornements insignifiants et disgracieux :
c'est un des spécimens les plus démonstratifs de l'impéritie des Turcs , qui, en dépit de leurs vaniteuses prétentions , sont loin de pouvoir rivaliser avec l’art des Sarrazins.
Diverses versions ont été émises touchant les causes et les circonstances de ce trépas soudain et la façon dont le grand paeha en a été instruit : à l'égard de la mort de Toussoun nous avons adopté celle des relations qui nous a paru la mieux édifiée ; et quant au dernier point , les détails consignés plus haut nous ont été rapportés par des personnes selon toute probabilité bien informées. Tout le monde s’accorde , du reste , sur les témoignages de douleur profonde donnés par Méhémet-Ali à la triste nouvelle de la perte de son fils prédilectionné. Quelques narrateurs ont écrit que la belle esclave dont le prince était si fortement épris n’avait nullement été atteinte de la peste, et avait survécu à son maître; suivant eux, les symptômes du mal auquel a rapidement succombé Toussoun révélaient une origine différente de celle que nous leur avons attribuée, et accusaient un de ces empoisonnements si facilement et fréquemment pratiqués en Orient. D'après certains indices habilement interprétés , on a même daigné , plus ou moins expressément, l’auteur d’un crimedomestique qui détruisait un personnage auquel la vive tendresse de son père faisait une position redoutable : pour nous , nous n’avons réussi à rien recueillir, et c’est un devoir de le proclamer, qui nous permette de légitimer une opinion confirmative des soupçons énoncés crûment par les uns, enveloppés de réticences et de précau-
(I) Itiàcrvoir pulilic d’eau.
lions insidieuses par les autres. Quoi qu’il en soit de ces dires, au sujet desquels nous ne pouvions garder le silence , toujours est-il , et nous devons aussi le mentionner, quelqTO|u'|l)raliiinl'acha reçut à Médine , où il était dejuiis deux mois environ, des dépêches contenant l'avis du décès de son frère, il les lut sans se montrer en aucune monière affecté de ce malheur, et ue p.irta^ea nullement l’afniction et le deuil general de sa famille; il régnait entre les deux princes une inimitié qui, pour dire sourde et soigneusement tenue secrète la plupart du temps, n’en avait pas moins laissé percer sa réalité aux veux de leurs afiidés et des observateurs perspicaces. En vertu de son caractère et de raisons qu’il est inutile de préi iser après notre exoosé de l’état des choses. Ibrahim était celui des deux ennemis consanguins chez qui les sentiments jaloux, haineux, devaient avoir acquis le plus d’empire ; et l’on comprendra comment, s’il n’a point éprouve ni exprimé de joie , il a pu demeurer extérieurement tout à fait Impassible, et n’a point su se dompter jusqu'à prendre un autre maintien que celui de l’indifférence.
ISXXF.L-PACnA.
Le troisième Dis du vice-roi , Ismael- Pacha , loin de ressembler à son frère Toussoun , était d'une laideur repoussante et d’un naturel aussi désagréable que sa personne. Son père manifestait peu d’affection envers lui , et ce fUt probablement pour l’éloigner du Caire u’il le chargea de la fatale expédition ans le Sennaar, où le malheureux Ismael trouva une fin affreusement tragique.
SAÏD-BEY, ROSSF.IB-BET , UALIH-BET, MéaéBET-ALI.
I.e pacha a encore quatre autres enfants m.^ies : .Saïd-Bey,flgé de vingt-trois ans; Uussein-Bey , âgé de vingt ans ; Halim- Bey, âgé de dix-neuf ans, etMéhémet- Ali, âge de douze ans.
Saïd-Bey est né en Égypte ; sa mère est Circassienne, n’ayant pas eu d’autres entants , elle s’est consacrée tout entière il l’éducation de ce fils. Après avoir reçu tous les enseignements que comportent
les mœurs et l’instruction turques , le ■prince a suivi un cours d’études à l’européenne, sous la direction de plusieurs professeurs français.
Saîd-Bev parle et écrit assez bien le français. Quoiqu’il ait pour les travaux sédentaires de l’intelligence une vérirable capacité, son tempérament vigouteux et un embonpoint anticipé, lui tont préférer les occupations actives. La destination spéciale a la marine, que Méhémet-Ali a voulu lui imposer, contrarie entièrement ses goûts, et il n’accepte cette carrière que par respect pour les désirs de sou père. On retrouve dans les dispositions et les manières de ce jeune prince vis-à-vis de ceux qui l’entourent l’affabilité et la bienveillance de Méliémet-Ali.
/•V/es de Méhémel-ÀU.
ZOHBA-PACIIA.
Des deux filles existantes du vice-roi l'ainee est mariée à Moharrem-Bey, vice-amiral, gouverneur d’Alexandrie.
La femme d'un missionnaire anglais , nommé Liedrr, donne à cette princesse des leçons d'anglais et de dessin, et porte une certaine décoration comme insigne de ses fondions. Nous n’avons pas d’autre renseignement sur l’epouse de Moharem ; sa vie s’écoule paisiblement, suivant toute apparence, dans l’enceinte et les occupations du harem conjugal. En tout cas, la voix publique est rutièremenl muette à son égard.
Eu revanche, sa sœur cadette, veuve d’Ahmed-Bey- Defterdar, fameux en Égypte par sa barbarie et ses exactions, a considérablement fait parler d’elle :
Zohra-Pacha est déplorablement connue des habitants du Kaire pour la vie scandaleuse et crimiuelle qu’elle a menée après la mort de son mari. Comme Marguerite de Bourgogne , de hideuse mémoire , elle envoyait ses eunuques quêter dans les bazars et les cafés de l.i ville les jeunes hommes les plus beaux et les plus robustes. Les élus étaient introduits dans le palais de la princesse, baignés, parfumés, richement vêtus et succulemment repus; puis, après ces ut iles précautions , ils partageaient la couche de Zohra, qui, pour prévenir l’indiscrétion des satisfaiseurs improvisés de sa canriipiscence, les faisait étran-
KGYPTK MODERNE.
filer .iu sortir (lu lit et jeter dans le canal voisin (le sa demeure. ÎMaints (Mdavres ayant été trouvés flottant sur l’eau, on s'émut, on dierrlia quels pouvaient être les auteurs de ces meurtres fréquents et semblaliles, et ces abiiminaliles intrifiues furent bient()t avérées; déjà la découverte était rép, indue dans toute la ville, et elles continuaient toujours; mais on se tenait sur ses gardes, et les pourvoyeurs étaient réduilsadépister les étrangers non encore inities à ce sinistre mystère. Un de nos compatriotes, dont le Caire était la résidence en ce temp.slà et auquel nousdevons cette anecdote, a connu personnellement deux Jeunes Européens , gaillards vigoureu.x et déterminés , qui , armés jusqu'aux dents , hantèrent assiduement durant plusieurs jours un café, désigné comme lieu principal de la chasse aux amants, avec l'intention aventureuse de se laisser emmener, et de se tirer, de gré ou de force, sains et saufs du perfide lupanar. Aucunes représentations n’avaient pu les dissuader de tenter cette folle entreprise. Quels en eussent été les résultats c’est ce qui ne se peut présumer avec certitude; nous inclinons à croire qu’il fut très-heureux pour eux de n’avoir pas réussi à captiver par leur bonne mine le choix des eunuques. Cependant la rumeur accusatrice grossissait ; ellevintgronder jusqu’aux oreilles de Méhémet-Ali. Informé pertinemment de ces homicides débauches, le grand-pacha fit maçonner toutes les fenêtres extérieures du palais de sa lubrique et scélérate fille , et les portes furent également murées , à l’exception d’une seule, à l'entrée de laquelle veille nuit et jour un poste nombreux de soldats , avec la consigne la plus sévère à l’égard des visiteurs. C’est là tout ce que nous savons sur le compte de Zohra-Pacha.
ABMS-rxCBA.
Toussoun-Pacha a laissé un fils , Abbas-Pacha, que son grand-père aime beaucoup. Ce jeune prince, aujourd’hui gouverneur de la capitale, a toutes les qualités physiques de son père ét quelques-unes de ses facultés intellectuelles peut-être; mais à coup sûr il ne possède aucune des vertus qui le distinguaient. Il est violent , impérieux,
cruel , et s’est livré à de.s excès que ni son Age ni son éducation ne peuvent faire absoudre. Entre autres bruits accusateurs, il circule une histoire sur l’empuisonnement d’un mamelouk , ganymède du |irince, b laquelle se rattacherait la mort inopinée du docteur Garni , médecin d’Abbas-Paclia. Nous sommes fâché de nepouvoirladémentir.
L’extrême condescendance dont il a constamment été favorisé le rend incapable de supporter la contradiction, et lui inspire quelquefois les idées les plus extraordinaires sur ses droits et sa puissance. Livré de bonne heure à lui-même, gâté par une mère faible, entouré de flatteurs, de vils complaisants , nul dirigé par d’inhabiles gouverneurs, il a contracté tous les défauts qu’engendre la vie du harem , tous les vices que favorise une éducation efféminée, et n’a jamais voulu se livrer à une étude sérieuse.
Cependant son grand-père, qui le chérissait tendrement, avait voulu cultiver une compréhension native assez promettante : a cet effet on l’entoura de maîtres ; mais le jeune homme, ennemi du travail, vain , léger, passionné pour la chasse , faisait si peu de progrès que Mébémet-Aly se fâchamn jour, supprima tout d’un coup mamelouks, chevaux , lévriers et faucons , et le séquestra à Kanka , où il devait exclusivement employer son temps à l’étude.
Abbas-Pacha apprit à lire et à calculer, et ses parents, trop faibles, lui pardonnèrent et le laissèrent rentrer dans le tourbillon de ses plaisirs. Ce fut à peu près à cette époque qu’il fit sa première campagne en Syrie, sous les ordres d’ibrahim. Pour l’initier à l’administration , on le nomma ensuite gouverneur d’une des villes delà basse Agjmte, et peu après son grand-père lui confia le même poste au Caire, où il ne se fait point aimer. Les propensions despotiques dont il avait donné des preuves dans sa première jeunesse se sont développées (fans une position élevée, et d'enfant gâté Abbas est devenu un tyran. Habitué à n’éprouver aucun refus , à satisfaire tous ses caprices, s’il trouve un cheval, un dromadaire, ou toute autre chose qui lui plaise, il fait prendre par ses mamelouks l’objet de sa eoiivoiti.se, et
L'UMVF.llS.
le fait conduire ou porter dans son palais, non-srulcinent sans demander l'assentiment du maître, niais même sans lui offrir la moindre indemnité. Des faits plus graves encore doivent effrayer les Égyptiens pour l’aveuir : outre ce qui |>eut être vrai dans les scènes dont ,son palais passe pour avoir été le théâtre, il est notoire qu'en 1839 il a donné impitoyablement l'ordre de jeter deux femmes au Nil.
Une de ces femmes était la fille d'une esclave blanche du harem de Méhéroet- Lazouglou , ministre et ami de Méhémet-Ali. Mariée à un officier turc , elle avait été répudiée, sous prétexte d'infidélité , et vivait au Caire dans une maison splendide entourée d’un superbe jardin. Amyn-Bey, élevé en France et directeur de la poudrière, était logé dans un palais voisin de cette belle demeure , et plusieurs fois il avait demandé qu’on lui cédât une partie du jardin pour agrandir sa propre habitation. Désespérant d’obtenir jamais de bon gré ce qu'il désirait, cet homme eut l’infamie d'espionner la femme dont il était mécontent ; l’ayant surprise daps la maison d’un juiÉ ou elle avait un rendez-vous galant, il la Ut arrêter , et demanda au gouverneurque la coupable fût jetée au Nil. Dans ce rigide réquisitoire, qui avait pour but d'assurer un héritage à son auteur, il s’appuyait, pour pallier les motifs cupides de son action, sur une sorte de parente entre son épouse et la femme coupable , ce qui lui donnait un intérêt a réprimer, à punir le désordre. Abbas-Pacha , g.igné peutêtre ou par des pré.sents, ou par des relations d’amitié avec Amyn-Bey , fit droit à cette cruelle sommation. Des soldats emmenèrent la malbeiireuse au vieux Caire, après le coucher du soleil ; là elle fut dépouillée de ses bijoux, étranglée, et jetée dans le Nil.' Nous ignorons quel était le crime de la seconde victime.
Abbas-Pacha avait fait la connaissance d’une courtisane célèbre, de la belle Sophia, à la foire de Tantah. Il en fit sa maîtresse, et l’entretint magnifiquement au Caire jusqu’au moment où , soupçonnant sa fidélité , il se brouilla avec elle. Mais sa jalousie, sa rancune ne se trouvaient point assez bien satisfaites ;
parvenu au pouvoir, il fitsaisircette belle personne, et, après lui avoir fait donner cinq cents coups de courbache, il l’exila à Ksneh, ville où sont reléguées les prostituées ; vengeance d’autant plus odieuse qu'elle s'exécuta de sang-froid et avec préméditation. Quelques personnes ont trouvé entre ce prince et son grand-père des points de ressemblance, entre autres l’hanitude de regarder dans les yeux la personne à qui il parle , comme pour lire au fond de sa pensée.
Abbas-Pacha amaintenant trente-trois ans. Son obésité précoce est aujourd’hui si énorme qu’elle est devenue une véritable infirmité. C’est à tort qu'on Ta représenté comme le rival déclaré d'Ibrahira relativement à la succession de Méhémet-Ali : Abbasparaltsincèrement attaché à son oncle Ibrahim ; et celuici ne serait pas l’héritier du vice-roi par droit de naissance , que le prestige de ses victoires et l’éclat de sa réputation lui donneraient l’avantage sur ses compétiteurs.
Avenir de la dynastie de Méhémet-AU.
Le nom d’Abbas-Pacba dot la liste des héritiers directs sur l’existence desquels repose la première condition de durée pour la dynastie fondée par Méhéinet-Ali. Quel sera le sort probable de cette mémorable fondation?
A n'essayer pas de scruter en pure perte les secrets impénétrables de l’avenir, à n’aventurer point nos propres spéculations au regard des catastrophes sociales ou internationales surgies du sol de l’Asie ou de celui de l’Europe , dont l’éventualité peut être sondée , et sans même énoncer les diverses hypothèses que des esprits plus ou moins instruits et perspicaces se sont évertués à élaborer, la solution du fatal problème prend pour nous sa valeur absolue dans une considération unique ; la simple question de l’acclimatation des hommes domine , à nos yeux, la majesté transcendante des élucubrations politiques ; elle pèse d’un poids inéluctabledansla balance du destin. Jamais les plages délétères de l’Afrique n’ont permis aux immigrants de se perpétuer dans leur atmosphère ; cette contrée brûlante a dévoré, sans assouvir son insalubrité, les diverses races de conquérants cxotique.s qui l'ont
oogle
ÉGYPTE MODERNE
abordée et qui s'y sont fixées sur In loi de ses invitations traîtresses. Où sont les traees des envaliis.seurs , où est leur postérité.’ Gtee.s, Honiains, Vaiiilnles, Carthaginois , tous sont di.sparus tour a tour ; partout , en tous lieux , tous ont été engloutis sans exception ; et de ces légions nuniéreiisc.sil reste à peine quelques ossements sous la terre, à la surface rien , pas un seul individu dont le type originel soit reconnaissable. A la seconde génération du colon déjà l'essence primitive de la souche étrangère s’abâtardit notablement, et la .seve radicale sera impuissante peut-être à produire deux tiges vivaces et prolifiques encore, tant le dépérissement est rapide, tant l'extinction est infaillible. Cette loi terrible de destruction, les prédécesseurs immédiats de Méhémet-Alidans le gouvernement de l’Égypte en ont fait la douloureuse expérience : à peine les mamelouks , ces hommes choisis parmi les plus beaux et les plus forts, parvenaient-ils à procréer quelques rares et débiles soldats. Elle s’est vérifiée iléjà dans la lignée du grand-pacha : la dégénérescetice y est sensible, manifeste; sur une telle abondance de rejetons la proportion des décès prématurés est démonstrative, de funèbre augure; ceux qui oui survécu sont assez sains, assez vigoureux, mais parmi eux, sans contredit, le plus robuste est celui qui naquit dans la patrie de .ses ancêtres. I.eur progéniture ne ressemble guère au vieux tronc; Abbas-Paclia est loin d’avoir la mcmevitalitéquesongraiid-pcre, et le.s berceaux de son harem sont une inaladrerie • scs cnfant.s meurent scrofuleux; en 1842 il lui en restait un seul, qui était difforme , rachitique. Viennent les événements que le temps prépare , agressions du dehors , insurrections des indigènes, ou transmissions de pouvoir opérées sans secousses : que feront des créatures infirmes, imbéciles; comment tiendront-elles dans leurs mains enervees le sceptre déjà si lourd pour l'être valide qui le leur va léguer ? Pour nous, qui lie voulons pas tenter la Providence, le meud gordien n'est pas même dans l'idiotie ou la faiblesse des descendants du vice-roi. Verront-ils seulement s'écrouler le trône élevé péniblement par 1 infatigable Macédonien Qu'importent
donc tous les éléments de conjectures fatidiques et les oracles déilèses de la sagesse diplomatique.’ Qu'importe qu’une griffe subtile ou qu'une serre puissante menace de s’abattre sur un territoire convoité? qu’importe l’instabilité de l'équilibre des intérêts européens ? Qu'importent les ferments de révolutions intérieures, et que Turcs, Arabes, Francs, tous les habitants du paclialik détestentcordialementla famille régnante? Pour elle, la sentence irrévocable de déchéance est une affaire de pronostic physiologique; elle porte dans l’altération, dans la dépravation intrinsèque de son germe unecause certaine de ruine. Que l'hérédité soit prospère, que l'avéiiement des successeurs du vice-roi soit paisible, quelques années suffiront à éteindre cette flamme splendide, à tarir ce sang généreux : la dynastie de Méhémet-Ali n'est pas née viable! elle mourra bientôt de sa laide mort, si les décrets d’Allah ne lui réservent pas avant cette heure misérable une fia plus glorieuse.
AimeD-BCT, DErrsKDAn.
Une peinture précieu.se manque encore àcette série oe portraits de famille; c'est celle d’un homme qui a laissé des souvenirs lugubres chez les Arabes, et dont treize années après son trépas authentique le nom exécré fait toujours frissonner d’horreur ou d’épouvante ceux qui le prononcent ou l’entendent; c’est celle nu gendre de Méhémel-Ali, du digne époux de l’amoureuse Zohra.
Nous n’avons pas cru devoir nous dispenser de Joindre cette figure aux autres ; elle fera un pendant convenable à celle de la princesse , et complétera des documents importants pour l’histoire morale des dominateurs de l'Égypte.
Le defterdar Ahinod-Bey est mort en 1833; mais outre que le caractère inhumain de ce personnage possède depuis longtemps dans toute la région de pays soumise au pacha une triste célébrité, comme il appartient d’ailleurs à l'histoire politique de cette époque, il n’est pas inutile, de toutes façons, de le faire connaître à nos lecteurs d’Europe.
Le deRerdar était un homme de taille moyenne, mais vigoureusementconstituc; ses vêtements de couleurs écla-
i;UNIVERS.
bntes et les riclies broderies dont ils étaient chamarres, ses uômbreiix esclaves armés, le somptueux ameublement de son palais, tout lui donnait l’aspect d'un des puissants beys phouzes (1); et, d’après le témoignage des anciens du pays, le faste de ses losiumes. Us tenda'iiees île ses moeurs et même l'air de son visage rappelaient parfaitement Mourad-lSey. Sa ligure surtout avait une expression uui se gravait profondément dans fa mémoire, car il en est peu qui portent au même degré cette empreinte satanioue. Il y avait dans son maintien impassifile, dans ses yeux gris, dans ses regards mobiles et incertains , dans son nez légèrement épaté, dans sa moustaclie longue et lierissée, dans tous scs traits enfin , q^uelque chose de si farouche et de si protondément cruel, qu’on se demandait si c’était un homme qu’on avait devant les yeux; et quand on l'apercevait couche sur son divan, accoudé sur une jeune panthère, on croyait voir la forme et le symbole de la férocité.
Ce gendre de Méhémct-Ali descendait d’une famille de beys. Élevé parmi les grands de Constantinople , ses manières se ressentaient de l'éducation de la capitale et de ses liaisons avec les personnages les plus distingués. Imbu de tous les préjugés musulmans, il était cependant instruit, pour un Turc, et connaissait passablement la géographie et l’histoire. Sa politesse était e.\quise; mais sous ces formes attrayantes il cachait l’dme la plus atroce, et il avait si éneigiquement manifesté ses penchants sanguinaires, son tempérament implacable , que la seule idée , la seule menace de sa présence inspirait la terreur, et que, nous l’avons dit, sa mémoire l’imprime encore. Méhémet- Ali lui-même ne le voyait pas toujours d'un œil fort tranquille : sa constante opposition à l’introduction de la tactique européenne dans l’armée égyptienne, et à toute innovation en général, ses nombreux mamelouks, et
(IjCJtowre, nom générique «lu» lequel on iléaigne oommunéuient le« mamelouks en l-.gyple. Les Arabes ont tiré ce mol du persan yh'uz , ou ghauje^ dont la signillcaUoo est , solvant CutrI, inlrrpide . ropacf, tanguiiiairt , et qui est le nom d'une peuplade du 'J'urkistân,
quelques propos échappés dans l'ivresse, ont tait croire qu'il eut plus d'une fois la pensée de s'emparer du pouvoir.
Celle biographie serait démesurément longue si nous voulions enregistrer tons les récits qui circuleut de bouclie eu bouche sur les bords du Mil , et y Joindre la foule de détails, inconnus peut-être, que nous avons appris par suite d'une circonstance fortuite, un de nos amis ayant eu à son service pendant plusieurs années un ancien domestique du defterdar ; mais , indépendamment de ce que les limites qui nous sont assignées ne nous permettent pas de nous étendre beaucoup sur ce sujet, d'intérêt secondaire, la succession interminable de faits présentant tous le même cachet deviendrait fastidieuse autant qu'inutile; nous relaterons seulement quelques anecdotes, choisies parmi celles qui sont de notoriété incontestable, et nous publierons en même temps le résultat des observations que des rapports personnels avec le terrible conquérant du Sennaar ont permis à un voyageur français de recueillir, et qui nous ont été obli geamment communiquées. Nous insérons textuellement ici un passage de son mémorial. « Vers la nu de 1833 ou le commencement de 1833 , environ six ou huit mois avant ledécesd'Ahined- Bey, j’eus l’occasion d’avoir quelques entrevues et entretiens avec lui, durant un séjour d’une semaine que je fus amené par hasard à faire dans son palais, à Djiziret-Mohammed, près du Caire. En dépit des prédictions de son aspect formidable et de son sinistre renom, son accueil fut fort avenant, scs allures restèrent constamment des plus courtoises , et aucun de ces événements de vie domestique dont j’avais tant de fois ouï les lamentables paraphrases ne vint troubler pour moi lesjouissances d’une liospitalité parfaitement irréprochable. Le texte de nos conversations était l'histoire et les mœurs étrangères , l’astronomie, mais surtout la géographie, science à laquelle il prétendait se bien connaître.
« Je veux envoyer à la Société de géogra- « phie. de Paris , me disait-il , une carte ■ du Sennaar et du Kordofan, où j’ai fait « unecampagnepourMéhémet-Ali. «La
ÉGYPTE
r.nrleôtnit cotnpnsi'o dfi pliisipiirs frtiilles (le papier collées sur toile, et sur lesquelles étaient tracés Sfossièrenient, mais avec assez d’intellisence, le cours du Nil , les montaîtnes , les frontières du Sennaaret duKorriofan, ainsi que les noms et positions des principales villes ou boursades.
Ahmet-bey mourut jeune encore, le 8 juin 1833, laissant une fortune que l'on évalue à 40,000 bourses ou environ cinq millions de francs.
Nous passerons sous silence plusieurs traits de la vie du célèbre defterdar, auquel Méhémet-Ali doit la conquête du Sennaar. D’ailleurs, pour apprécier convenablement le caractère des Orientaux, il faut se placer au point de vue de la religion et des mœurs musulmanes ; si on les juge d’après les principes ou les préjuges de notre civilisation , on s’expose a des erreurs indignes de la gravité de l’histoire.