BRAS DE ROSETTE
L’eau de cet embranchement coule d'abord parallèlement à la limite du désertdeLibye pendantenviron huitlieues ; c’est là que vientaboutir le Bahr- Yousef, devenu El - Asarah, ou le canal des Pyramides. Pendant une longueurde six lieues en aval, le Nil oppose lui-même une barrière aux masses de sable qui s'arrêtent dans des forêts de roseaux , sur la rive gauche, et s'amoncellent en dunes près du fleuve. Le canal de Bahyreh, qui se dirige vers le nord-ouest et va se jeter dans le lac Maréotis, protège ensuite l’Égypte contre renvahissemeiit du désert , tandis que le bras de Rosette coule au nordà travers la (ilaine, qu’il ar rose par un grand nombre de canaux.
Nous citerons seulement les plus importants. Le canal de Pamanhour a huit
o' l.irraison. (Égypte sionKnx
lieues de longueur, et vient aboutir à la villedontil porte le nom. C’estlà, suivant le savant M. de Rozière, qu’était autrefois le sommet du Delta. Damanhour signitie, en ancien égyptien, la terre d'/lorus. Or les prêtres considéraient le Delta comme un présent du Nil. La terre d’Horus commençait donc à la tête du Delta |K)ur descendre en s’élargissant jusqu’à la mer. Au-dessous de la prise d'eau du canal de Damanhour, le bras de Rosette baigne sur la rive droite les ruines de l’ancienne Sais , aujourd’hui Saet-llayar. IjC canal d' Alexandrie , ou canal de Hahmanieh , creusé il y a près de deux mille ans, a environ quatre-vingtdix kilomètres de longueur; il recevait toute l’aunéc les eaux du Nil, et venait tomber dans le Port- Vieux. Cette dernière partie a été utilisée pour canal de Malimoudeh, commence en 1819, sous le règne du sultan mahmoud, et l'un des plus beaux ouvrages de Méhémet-Aly. Le canal de Mahmoudieh a soixante-dix-sept kilomètres de développemej)' ; son point de départ est Adfuchj en face de la ville de Fouah. L’eau du Nil se répand dans ce canal à l’époque des crues; mais comme elle devient stagnante lorsque le Nil est bas , elle ne sert plus qu’à l’irrigation , et les Alexandrins sont réduits, pendant une grande partie de l’année, à boire l’eau de leurs citernes.
Un peu au-dessus de Hahmanieh, le bras de Rosette se divise encore en deux bras principaux, et forme une ligne d’iles de quinze à dix- huit mille mètres de longueur. Le bras oriental est plus considérable, il est navigable en tout temps ; le bras occidental est presue entièrement comble ; il est à sec penant une partie de l'année. C’est sur celui-ci qu'est située la ville de Rahmanieh. et à douze cents mètres au-dessous de cet endroit commence le canal d’Alexandrie. e canal de Dey rout se jette dans le lac d'Edkou au-dessous de tous ces canaux. Le bras du N'il passe entre la ville de Rosette , placée sur la rive gauche, et lieylet-Abady, qui est sur la rive droite : puis il arrive mfort Julien, et se jette dans la mer. Entre Rosette et Rahmanii h on trouve une grande lagune : c'est le lacd'Edhon; peu de temps avant l’expcditioii française la pêche de ce lac était encore la source du revenu prin- E } 4
r.ipal du canton d’Edkou. Mais les digues des canaux étant restées longtemps fermées, le lac est .presque entièrement desséclié. Lors de l'inondation de 1800 les habitants d'Edkou obtinrent du gouvernement français l’ouverture de la 'ligue de Beyrout. Les eaux s’élancèrent dans le lac en si grande abondance, que le niveau du lac s’établit un moment à soixante centimètres au-dessus de celui de la mer ; et il en résulta un peu de dégât dans la campagne v les eaux forcèrent la digue, et vinrent tomber dans la mer par une bouche de cent cinquante mètres de largeur sur quatre de profondeur.
Après le lac d’Edkou , dans la direction d’Alexandrie, se trouvent d’abord le lac Madiehovid Aboukir , puislefac Mariotu. Anciennement le lac Maréotis était en communication avec la Méditerranée.
Du temps de César il était joint à un des
f torts d’Alexandrie, le port Kiléosir, et es vestiges du canal qui conduisait ses eaux à la mer sont encore visibles. Jusqu’au milieu du dix-septième siècle le lac resta plein et poissonneux : le climat d’Alexandrie était alors très-salubre; mais depuis le dessèchement du lac il est devenu beaucoup moins favorable à la santé. Les lacs Àladieh et Maréotis sont séparés l'un de l’autre par une étroite langue de terre que traverse le canal d’Alexandrie, et une bande de rochers calcaires les éloigne de la mer.
Eu 1801 les Anglais, qui assiégeaient Aboukir, coupèrent la digue du lac d’Aboukir, sur laquelle passe le canal d’Alexandrie; la mer se précipita dans les deux lacs ; il s’écoula tout un mois avant que les eaux fussent de niveau. Cette irruption violente détruisit plus de cent cinquante villages et fermes. On a rétabli la digue ; le lac Maréotis est de nouveau séparé de la mer, et l'eau s’évaporant peu à peu, il se retrouvera, dans un temps peu éloigné, à l’état de lagune desséchée. L’évaporation a laissé au fond une couche de sel de plusieurs pouces d’épaisseur. I..e lac à' Aboukir fut aussi à sec pendant deux siècles; en 1778 la merrompit lesdigues, et y lança ses eaux.
DKIS DR n.MlllETTE.
Cette partie du Nil alimente aussi des canaux nombreux. Sur la rive gauche le premier est le canalde Ménouf, qui com-
mence à deux lieues de la bifurcation du fleuve à Batn-el-Bakarah, et se jette audessous de Terraneh dans le bras de Rosette, après un cours de dix lieues. A douze lieues au-dessous du canal de Ménouf on trouve le Ckybyn, le bras Sébennitique de Strabon ; ilcourtau nordouest dans l’intérieur du Delta jusqu’à Chybyn-elrKoum ; il a six cents pieds de largeur, forme un grand nombre d’iles et plusieurs canaux secondaires. Entre le second et le troisième canal , le bras de Damiette coule dans une contrée fertile, baigne les murs A’Athrib et de Boursyr, et traverse Semenhoud (l’ancienne Sebennitus), la ville la plus importante qu’on rencontre entre le Caire et Damiette. Après Semenhoud etavantJ/ansourah commence \ecanalde Tabanieh, qui suit un cours de douze lieues et va se perdre dans le fae £our/os. Ce lac, le Butosdes anciens, occupe plus de la moitié de la base du Delta, et une étroite bande de terre le sépare de la mer, avec laquelle il communique par une seule ouverture. Sa plus grande longueur est de douze lieues, sa plus grande largeur de six; il est parsemé d’iles. Le lac Bourlos reçoit toutes les eaux de l’intérieur du Delta qui ne soûl point absorbées par les terres.
Sur la rive droite , le Nil alimente d'abord le canald HéUopolU, qui va se perdre dans le liirket-el-Hadji , première station des caravanes allant du Caire à la Mekke. Le second canal est nommé par les Arabes Abou-Meneggy , et portait autrefois le nom de bras dePéUise ; Il commence à deux lieues au-dessus du Caire; autrefois il portait les eaux du Nil jusqu’à la mer Rouge. De nos jours , et en temps ordinaire, il s’arrête dans la vallée de Wady-Toumilat, devant une digue; mais en 1800 les eaux brisèrent cette digue, et s’avancèren t jusqu’à douze lieues de Suez.
ïjt canal de Moueys, appelé par les anciens bras de TanU, quitte le bras de Damiette immédiatement au-dessous de la bifurcation du fleuve; il a vingt-quatre lieues de parcours, et se jette dans le lac Menzaleh.
Lecana/.-/càmounpartdeMansourali et va se perdre dans le lac Menzaleh, auprès de la ville de Menzaleh. Ce canal a douze lieues de longueur jusqu’au lac.
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I.e bras de Damiette coule encore pendiiQt quatorze lieues, et descend dans la mer au fort Lesbé, trois lieues au-dessous de Damiette. Entre le bras de Damiette et remboucliure de Péluse, le rivage est occupé parle lac Menzaieh; ce lac a onze lieues de longueur du nordouest au sud-est, et une largeur d’environ deux lieues du sud au nord. Ses eaux communiquent avec la mer par deux ouvertures : la première est l'ancienne embouchure du Tanis, la seconde correspond au canal d’ Achmotm. Deux lacs distincts occupaient jadis l'emplacement du lac Menzaieh : celui de l’ouest était appelé le fac<fe Tanis. l’autrelc/oc dElzar. La mer avait d’aoord formé le premier de ces lacs, en se jetant sur un territoire fertile , en l’an 643. Cent ans après , les musulmans faisaient irniplion en Ëgypte presnue aussi fatalement que la mèr. Depuis longtemps le lac Menzaieh serait comble par le sable des dunes, si les bras de Mendès , de Tanis et de Péluse ne le ramenaient à la mer.
Le bras de Damiette est l’œuvre des hommes f et il .s’est grossi aux dépens des bras de Péluse, de Tanis et de Mendès ; l'équilibre s’étant rompu par cette déviation, l’eau de la mer est entrée dansles terres et a formé le lac Menzaieh.
Le Delta a, en droite ligne, trentedeux lieues de longueur, de sa pointeaux embouchures de Rosette et de Damiette ; et en tenant compte des sinuosités, chacun des bras a un développement d’environquarante-huit lieues. Les deux embouchures sont à vingt-neuf lieues l’une de l’autre.
A l’est du fort d’Aboukir les vagues et les vents portent continuellement le sable de la mer au sud-est du Delta. C’est ainsi que des barres se formèrent à l'embouchure de Rosette; le bras de Rosette diarrie aussi du sable qu’il laisse tomber à son entrée dans la mer, et qui forme d’autres barres ou bancs de sable; il brise ensuite l’obstacle que luiméme a créé, et produit une agitation continuelle, des couranëtet des brisants dangereux. Le bras de Damiette ne charrie que le sable de la llaute-Égypte, mais il s'empare de tout ce qui vient du lac Bourlos. Ces masses de sable, entraînées à l’embouchure, y établissent des barres dont le mouvement est circulaire
comme à l'embouchure de Rosette. Ce phénomène est connu sous le nom de Boghaz des bras de Damiette et de Rosette. Le boghaz deRosetteaquatre cents mètres de largeur; Use produit au centre d'une anse profonde qui foryne la rade d’Aboukir, à six mille mètres sud-sud-est du cap d’Aboukir. Celui de Damiette est moins considérable , le mouvement des eaux est assez faible et les sables y font une moins forte barre. On dit qu’if w a boghaz quand le vent souille assez tort pour retenir les eaux du Ml et augmenter la profondeur du passage.
Des montagnes de la Lune jusqu’à la mer le Nil a une éteudue de iieur cent vingt-cinq lieues, dont trois cent cinquante au sud et à l'est du Darfour, trois cent cinquante en Nubie, et deux cent vingt-cinq en Egypte.
La pente de ce fleuve est moins considérable que celle de quelques grands fleuves d’Europe. Comme le lit du Nil n’a pas éprouve d’exhaussement sensible sur la barre granitique de la cataracte de Syène, ou il n’a pu se former d’atterri'sseinents , nous ferons abstraction de la partie supérieure de son cours, et nous le consioérerons sur le territoire de l’Égypte seulement.
De la' cataracte de Syène au Caire la pente est de deux pouces et demi par mille mètres , et du Caire à la mer cette
Sortion se réduit a un pouce par
Les opérations faites par les savants de l’expédition française pour connaître la vitesse du Nil, un peu au-dessus du Vieux-Caire, dans un endroit où le fleuve a trois cent vingt mètres de largeur, environ le double de la largeur de la Seine au pont de la Concorde à Paris , ont prouvé que le cours du Nil a une vitesse d'environ soixante-dix centimètres parseconde. Quand les eaux commencent a se troubler à Syène, on est cinq jours avant que de s’en apercevoir à Keneli, qui est éloigné de soixante lieues; cette observation donne une vitesse de vingtquatre raille mètres à l'heure.
I.a rapidité du cours s’accroît naturellement pendant les grandes eaux; elle n’est cependant jamais assez considérable pour s’opposer à la remonte d’un mach poussé par un vent médiocre, ou pour accélérer au delà de trois quarts
LX’MVEHS.
de lieue à l'heure la descente d'une djerme abandonnée au courant.
L’eau du Nil ne contient nas de sels magnésiens, mais seulementdu muriate de soude et des carbonates terreux , en assez petites quantités. On lui attribue une vertu prolifique fort contestable.
Elle produit sur quelques personnes un effet laxatif, et purge comme les eaux nitreuses. Au retour des voyages dans le désert, où l’on ne boit que des eaux saumâtres , l’eau du Nil doit assurément paraître un breuvage délicieux. Néanmoins ce n’est pas uniquement aux voyageurs, ou aux hommes exposés a de longues privations, que cette boisson paraissait précieuse : anciennement on portait les eaux du Nil jusqu’en des contrées fort éloignées , et spécialement chez les princesses du sang des Ptolémées mariées dans les familles étrangères. L’analyse chimique l’a trouvée cinq fois plus pure au Caire que la Seine ne l’est à Pans. Cependant le Nil n’est dans cet étatd’épuration qu’au moment où les eaux décroissent ; car lorsque les eaux montent, ou lorsqu’elles sonttoutà fait basses, elles sont mélées à une foule de matières, plus ou moins nuisibles, qui en altèrent grandement la qualité. Pendant la crue les eaux deviennent visqueuses , et se colorent de diverses couleurs, parce que les affluents du Nil entraînent avec eux des eaux bourbeuses , des végétaux , et même des parties du sol qu’ils ont traversé : ainsi l’affluent du Sennaar emprunte une nuance rougeâtre des terres rouges de l’Afrique centrale.
CATABXCTES.
Le Nil a ses cataractes comme l’Orénoque, le Mississipi, le Gange, le Niagara ; on en compte douze du Kordofan jusqu’à Syène ; mais elles sont loin de présenter le spectacle grandiose des chutes del’Orénoqueou du Niagara. Ce n'est point un abaissement subit du sol qui produit les cataractes du Nil ; ce sont des rochers de grès ferrugineux qui interrompent, divisent, précipitent le cours du fleuve. Nous avons parlé plus haut des cataractes qui se trouvent dans le cours supérieur des deux branches qui forment le Nil , et nous parlerons ici seulement des plus rapprochées de la terre d’Égypte. Le Nil, irrité des obstacles que
les montagnes lui opposent , se replie sur lui-méme, et forme . en franchissant cette barrière, une multitude de petites cascades qui impriment cent directions contraires aux flots du fleuve , et causent plus de bruit et de mouvement qu’elles n’offrenl de dangers véritables au navigateur. I..es anciens décrivent ces cataractes comme de magnifiques cascades. Le Nil coulait alors dans un lit beaucoup plus élevé et devait arreser toutes les plaines de la Nubie complètement sècnes de nos jours. L’action lente et continue des eaux a limé les rochers granitiques sur lesquels le flot
E assoit sans cesse, et à cliaque siècle ! niveau s’est abaissé. Maintenant au lieu d’un barrage d’une grande élévation , les cataractes sont des amas de rochers entre les flancs desquels le Nil passe avec effort. « Dans quelques siècles, dit Geoffroy-Saint-Ililaire, je ne doute pas que les* pics du fleuve, qui ne sont plus que de forts éperons, ne soient tout a fait usés; et la cataracte d’Assouanse réduirait une napped'eau. » La plus haute de ces chutes n’a pas plus de six pieds; et le bruit n'en est pas plus fort que celui du courant qui fait mouvoir la roue d’un moulin.
Ce passage est praticable dans toutes les saisons de l'année; des vovngeurs français ont descendu ses rapiifes dans une grande cange aux premiers jours de juin , c’est-à-dire au moment où les eaux sont les plus basses. L’embarcation, dirigée par des cordes que tirait un nombreux équipage, commandé par un des pilotes du lieu, et favorisée d’un bon vent, franchissait aisément les canaux tortueux entre les récifs, tandis que les matelots, sautant de rochers en rochers , ou passant à la nage d'un écueil à l'autre, la maintenaient en bonne voie. Retenus d'une manière analogue, les bateau.x descendent encore plus facilement pendant le reste de l'année. Une autre fois les mêmes voyageurs ont passé les cataractes au temps des hautes eaux, le 7 septembre. Le. fleuve eullé avait nivelé toutes les petites chutes; ce n'était plus qu’uiie eau agitée, sous laquelle se trou valent des écueils qu’il fallait éviter. A cette époquede l’année les pilotes suivent la rive gauche; au printemps c’est le long do la rive droite qu’ils se diri-
uigit;/oa py V.
ÉGYPii; iMODERNE.
{rent : tes cascades y sont moins nombreuses, quoique plus fortes. I..es accidents sont rares; cependant lors des basses eaux il est iirudent de faire transporter par terre les objets précieux ou ceux que l’eau peut détériorer.
Le paysage des Cataractes est le plus pittoresque de tous ceux que le Nil arrose. Deux chaînes de montagnes de granit cassées en blocs gigantesques, nues, hérissées de pics et de mamelons noirs, bordent le lleuve pendant deux lieues de leurs formes abruptes, et descendent dan.s le lit même par des pentes presque verticales pour aller rejoindre les écueils au milieu des eaux. Transition brusque entre une plaine fertile et des monts inaccessibles! Dans la- plaine le fleuve, large, tranquille, majestueux; dans les montagnes le torrent qui bouillonne, écume, et se brise contre mille rochers. C'estune scène du plusgrand effet.
Cette nature âpre et sauvage, ces amas de blocs arrachés aux montagnes et jetés en désordre aux pieds des monts .irides qui remplissent le paysage, produisent un sombre pendant au tableau riant et riche des champs d'Elépbantine, cou|)és par les frais ombrages de bosquets de palmiers. Le seul lien de ces deux scènes si différentes, c’est un ciel d'un bleu éclatant , dont les eaux du Ml rcllctent les teintes magniOques à côté de la couleur sombre des rochers qui l'entravent.
CKCE ET ISONDXTIOS DO NIL.
C’est à ses inondations périodiques (tue le Ml doit le culte qu’on lui a rendu de tout temps en b'igypte. Par un séjour de trois mois dans la basse terre il dépose l'aliment de la végétation , et fait d'un désert stérile une contrée riche et fécondé. Quelques pieds de plus ou de moins que la hauteur normale de la crue sont également nuisibles. Si la crue est trop forte elle cause des inondations et les desastres qui les aci;ompugnent; si elle est trop faible elle ne féconde pas suflisamment le sol, et laisse arriver la famine. Ou peut donc dire sans exagération que le Kil est la mesure de l’abondance et de la vie pour l’Égypte. Aussi le commencement de la crue et l’arrivée du Nil à la hauteur nécessaire sont-ils des événements nationaux oui
s'annoncent solennellement au peuple; nous entrerons dans quelques détails à ce sujet en traitant des moeurs et usages musulmans en Égypte.
L’histoire conserve le souvenir de quelques années désastreuses, où la crue luanqua absolument, soit par des causes naturelles, soit par des entreprises qui avaient été faites pour jeter le Nil dans les déserts de l’Afrique.
L’an 1106 de l’hégire (1024) l'inondation manqua tout à fait. El-Moslnnser, sultan d'Égypte , envoya le patriarche des Jacobites vers l’empereur d’Éthiopie avec des présents magnifiques pour s’enquérir des causes de ce désastre. Le monarque fit un accueil favorable au patrinrclie, et, touché du tableau que celui-ci faisait de la consternation des Egyptiens, menacés par la famine, il fil couper unediguequi détournait le fleuve; les eaux reprirent leur cours habituel , et montèrent de trois coudées en un jour. !.« retour du patriarche fut une fête nationale, et le sultan combla d’honneurs celui qui apportait une si heureuse nouvelle.
Ce n’était pas la première fois qu’une semblable tentative était faite. En 120 de l'hégire (738 de l’ère chrétienne), Lalibala avait tenté de réaliser la prétentioi) des Abyssins, et commencé des travaux pour détourner les eaux du Nil. Le monarque africain abandonna son entreprise ; mais la possibilité u'en reste pas moins démontrée. Il serait peut-être également possible de ramener dans le Nil des rivières qui se perdent dans le.s sables, et, en se concertant avec les peuples voisins, d’assurer à l'Égypte une inondation toujours suffisante; lu surabondance des crues fournirait im moyen de conquérir sur le désert queiues points susceptibles de culture, et ’y créer de nouvelles oasis.
C’est vers le mois de juin que commence la crue du Nil, et déjà du temps d’Hérodote elle avait lieu constamment au solstieed’êté; cequifaic supposerque les eaux grossissent près de leurs sources environ quatre-vingts jours avant le solstice. Quand l’inondation esc tardive il en résulte presque toujours quelque effet désastreux.
Les Coptes croient que le Ml monte toujours le 2ü juin. Pendant La nui'..
L’UMVKRS.
(le la Saint-Jean, qui précède ce jour, tombe el-noktah, la goutte; scion eux, celte goutte purlüe l’air, chasse la peste et présage une heureuse crue. En réalité, (1rs rosees abondantes précèdent annuellement la crue, et elles produisent un rft'et salutaire sur l’état atmosphérique, l’eut-étre retrouverait-on dans les diverses fables par lesquelles les anciens expliquaient les débordennents du Ml l’origine simple et naturelle de ce phénomène. Aujourd’hui personne n'ignore que les torrents de pluie qui tombent à cette époque sous la zone torride sont l’unique cause des crues du Ml, et que par conséquent si les pluies sont moins abondantes l’inondation diminue dans la même proportion. Ea hauteur de l’inondation nW du reste pas la même dans toute l’Egypte : dans le Saïd les eaux montent à vingt et même à vingtquatre coudées, et autour du Caire elles n’en ont plus que quinze de profondeur ; en face de Rosette et de Damiette il n'y a guère que deux coudées d’eau. La pente des rives , la vitesse et la direction (les courants, l’inniieuce des vents, et d’autres causes fortuites qui ne peuvent être soumises au calcul , font variera l'inlini la quantité d’eau qui se trouve dans la campagne. Ainsi,, par exemple, la crue est plus faible à Esneh qu’à Keneh, quoioue cette dernière ville se trouve plus bas d’un degré; le rétrécissementdu fleuve à Keneh, et le détour qu’il fait à cet endroit dans une direction opposée au vent d’ouest, dont la force soutient les eaux plus hautes , expliquent suflisamment cette anomalie apparente.
Une longue expérience a dd apprendre aux habitants de l’Egypte à redouter égaletnent les trop faibles et les trop fortes crues, et leur a prouvé qu'un terme moyen seul procure au cultivateur d'abondantes récoltes , et assure au souverain le payement de l’impôt : ce terme d'abondance a pour limites de sept mètres à sept mètres et demi. L’art pourrait rigoureusement remédier à l’excès des crues par un bon système d'irrigation et de dessèchement. Au moyen de digues éclusées, on pourrait a volonté porter à la mer le trop-plein des canaux, ou verser des eaux dans les partie.s basses du désert. Dans les crues insuflisan-
tes, on pourrait aussi retenir les eaux et empêcher qu’elles ne s’é(»julassent en pure, perte; cVstdans ce double but que les anciens Egyptiens avaient ouvert une dcciiarge du fleuve dans le vaste réservoir naturel du lac Moeris.
Voici la lettre qu'écrivit Omar à son lieutenant, apres la conquête de l’Égypte, et la réponse d’Amrou à cette lettre.
Ces documents authentiques établiront que les nouveaux possesseurs , quoique remplis de préjugés fanatiques, attachaient une Juste importance aux inondations du Kil.
« Le khalife O'mar-ben-el-KJiettab, successeur d'Abou-liekr, à J' mrou-beu-
el-A'as ,~son lieulenant.
« A'mrou-beo-el-A’as, ce que je désire de toi « la réception de la présente, c’est que tu me fasses un tableau de l’Égypte assea exact pour que je puisse m’imaginer voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut. »
« Réponse de A’mrou-ben-el-A'as.
« O prince des fidèles, peins-toi un désert aride et une cauipogue magnifique au milieu de deux montagnes, dont l’ime a la forme d’un monticule de sable, et l'autre celle du ventre d’un cheval maigre, ou bien du dos d'un chameau,
« Telle est l’Égypte : toutes ses productions et toutes ses ricliesses depiii.s Isoar jusqu'à Mancba ( depuis Assouan jusqu’aux frontières de Gbaza) viennent d’un fleuve béni, qui coule avec majesté au milieu d'edle; le moment de la crue et de la diminution de ses eaux est aussi réglé (|ue le cours du soleil et de la lune.
X II y a an temps fixe oii toutes les sources de l'univers viennent psyer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les a assujetties envers lui : alors les eaux augmentent , elles sortent de leur lit , et elles arrosent la surface de l’Égypte pour y déposer un limon productif.
X II n'y a plus de comranniralion d'un village à l’autre que par le moyen de barques l(‘géres, aussi innombrables que les feuilles du palmier.
X Ensuite, Inrsqii'jrrive le moment où les eaux cessent d’être néeessaires à la fertilisation du sol , ee fleuve docile rentre dans les bornes que le destin lui a prescrites , |>oiir laisser recueillir les trésors qu'il a cachés dans le sein de la terre.
ÉGYPTE MODERNE
• Un iKnpIe protégé du ciel, et qui , lemblable à l'abeille , ne parait deariné qu’à travailler pour les autres , sans profiter lui-même du fruit de aes peines et de ses soeurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et 7 dépose des semences dont il attend la prospérité de la bienfaisance de cet Être suprême qui fait croitre et milrir 1rs moissons; le germe se développe , la lige s’élcve , son épi se forme par le secours d'une rosée bénigne, qui supplée sus pluies, et qui eiilrrlieut le suc nourricier dont le sol s'est abreuvé.
« A la plus abondaiitrvrécnlle succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi que l’Égyple offre successivement, à prince des fidèles, l’image d’un désert aride et sablonneux, d’uue plaine liipiide et argentée, d’un marécage couvert d'un limon noir et épais , d’une prairie verte et ondoyante, d'un parterre orne des fleurs les plus variées , et d'un vaste champ couvert de moissons jaunissantes. Béni soit à jamais le nom du Créateur de tant de merveilles!
• Trois déterminations contribuent essentiellement à la prospérité de l’Égypte et au bonheur de ses enfants : la première est de n'adopter aucun projet tendant à augmenler l'impôt ; la seconde, d'einpioyer te tiers des revenus à l'augmentation et à l'entretien des canaux , des digues et des ponts; et la troisième, de ne lever l'impôt quen nature sur les fruits que la terre produit. Salut. >
Le tiers des impositions était donc affecte 3 l’entretien des canaux, desdigueset des ponts. L'entretien des canaux secondaires de village à village, et des dif^cs de cantons , était à la charge des villages et des propriétaires; les travaux comniem^aient deux mois avant l'époque de la crue. Il en fut ainsi jusqu’à l'usurpation des mamelouks; ceux-ci détournèrent à leur profit les fonds assignés pour cet objet hnportant; depuis lors cette partie essentielle de l'administration resta livrée à l'arbitraire, et c’est à l'intelligence des gouvernants que la
auestion de l’existence du pays est abaiionnée sans contrôle.
Comme dans tous les pays qui sont fécondes par des irrigations, les eaux sont le sukt de nombreuses querelles. Lorsque rinondation est peu considérable, il arrive que les habitants des villages prennent les armes pour conquérir la faculté de détourner du réservoir commun l’eau ui leur est nécessaire, et l'arrosement e tel ou tel canton dépend du sort d'un combat entre les fellahs. De même, quand la crue est trop forte, les fellahs viennent
à main armée couper des digues, afin d’évacuer la surabondance des eanx aux dépens des champs voisins. I>es terres privées d’eau tombent en eharaky (1); n'ayant pas reçu l’action fécondante du Nil, elles ne peuvent être ensemencées , et sont exemptées de toute imposition ou redevance. Malgré cette faveur, les fellahs n’ont pas tonjours l’année suivante les semences nécessaires pour proGter d’nne crue favorable ; et après une semblable catastrophe des familles entières passent dans le désert avec l’intention d’embrasser le genre de vie des Bédouins.
EXIIACSSEUEirr PROGIIESSIP 00 SOL.
L’exliaussement séculaire du lit du Nil est à Éléphantine de O*”, 132, et au Caire de 0'*,120 ; la cause de cette diffé- •rence gît naturellement dans la pente du fleuve, et dans la rapidité du cours des eaux qui en est le résultat ; Vexhaussement moyen du lit est donc pour toute la vallée de 0'",126 par siècle, et celui de la vallée el'ie-même doit présenter les mêmes proportions, les surfaces du lit et de la vallée tendant continuellement, par leur action réciproque , à amener un parallélisme complet. Cependant ces atterrissements li’ont ni la même profondeur dans toutes les provinces de l’Égypte, ni une profondeur correspondante à celle des couclies de sable qui élèvent graduellement le lit du Nil. Cette apparente anomalie est causée, au contraire, par les mouremenis naturels et réguliers du fleuve. L’exhaussement du sol de la vallée est proportionné à la quantité d’eau qui séjourne à chaque débordement, et par conséquent à la masse de matières terreuses que l'eau tenait en suspension. Cinq onces d'eau, puisées à Keneb pendant les grandes eaux et lorsqu’elles sont les plus fangeuses, ont donné trente-neuf grains de dépôt terreux sec.
Suivant le rapport de tous les historiens, les Égyptiens bâtissaient leurs cités et leurs monuments sur des terrasses assez élevées pour n'être point
(I) On appelle eharaky une terre trop élevée pour que l’Ioondatluo puixae t'atteindre; souvent ces terres sool arrosées par des moyens artificiels; les terres nalurcliemenl arrosées portent le nom de rayeh. Par analogie, on dit qu'une terre est lomlice en eharaky pour expriaier qu'cUo est reslue a sec..
couvertes par leseaux; mais aujourd’hui, dans certains endroits, les eaux recouvrent labasemémedes ^iCces : à Thèbes etàKariiacla terrasse factice a été retrouvée à dix-huit pieds de profondeur, et en s'aidant des inscriptions et des rapports contemporains, on peut prouver mathématiquement que dans un intervalle de seize cents ans le soi s'est élevé de 1 <0,096 ou de 0<o,106 par siècle A Syout l’exhaussement séculaire semble avoir été de 0<n,i26. A Héliopolis les dépôts sont aussi beaucoup plus considérables et présentent avec ceux de Thèi>es une proportion de 1 à l,âO, soit 0<o,l2G par siècle. I..a direction des vents a une grande influence sur ces résultats. Le vent de l’ouest et du nordouest envoie sur l’Égrpte les sables mouvants de la Libye, et dans les lieux où des canaux n’ont pas mis d’obstacles aux empiétements du désert, le sable a changé la forme de la vallée; peutêtre meme a-t-il refoulé le lit du fleuve vers l’est. Le Nil encore entraîneavec lui dessables dans la Basse-Egypte ; car à chaque sondage on a trouvé que le limon du Nil repose sur une couche de sable uartzeux. Ce sable, mêlé de parcelles e mica et de fer magnétique, n’apparlient pas à la Libye, mais aux régions granib'ques de la Haute-Égypte.
La nature des matières charriées par le Nil a aussi modilié les mouvements de l’exhaussement du sol. Ainsi, les pierres et le sable, plus pesants, tombent les premiers au sortir du lit du fleuve, sur la rive même, et forment une sorte de rempart; l’eau ne porte gnèreplus loin que des substances terreuses qui se tassent facilement et occupent moins de place.
Dans le principe, la crue exhaussait davantage les rives, parce qu’elle y Jetait sa charge la plus volumineuse, et parce <)u’elle les couvrait pendant plus longtemps; mais le temps a changé cette disposition naturelle. Les rives s'étant élevées par les alluvions , et l’autre extrémité de la vallée par les sables, le milieu du pays est devenu convexe, elles eaux, s’y précipitant avec plus de force, y entraînent plus de matières et y restent plus longtemps. L’eau filtre à travers le sable et va former un réservoir souterrain qu’on retrouve toujours en creusant plus ou moins profondément le sol.
Cette nouvelle rurme du terrain a établi près du fleuve une sorte de longue digue, et ensuite une bande de terre cultivable où lesinondationsséjournent peu, quand elles y arrivent; cest sur ces oancs d’alluvions qu’on cultive l’indigo, la canne à sucre et ‘le coton , autrefois ù peu près inconnus à l'Égypte.
L’élévation progressive du sol, occasionnée par les crues du Nil, était déjà le sujet d’études intéressantes chez les anciens. Hérodote et Aristote regardent le Delta comme une terre entièrement produite par les dépôts successifs des eaux; et leur opinion paraît extrêmement vraisemblable , tant à cause de la nature du sol , qu'à cause de sa configuration. L’historien grec dit qu’à une journée des côtes la sonde trouve treize brasses de limon (l); et le genre des terres qui forment le fond du bassin d’Alexandrie confirme grandement cette observation, sinon pour une distance aussi considérable, du moins quant aux rivages immédiats de la Basse-Ésypte.
Quoique cet exhaussement s’effectue avec une lenteur extrême, et que le lit du Nil s’élève en même temps, on peut prévoir une époque où les différences presque insensiblesdeleur accroissement gradué produiront un bouleversement total dans l’aspect de l’Elgypte. Dans la Haute-Égypte, où le lit du fleuve s'exhausse d un quart plus rapidement que le sol de la vallée, celle-ci deviendra un lac; dans la Basse et la Moyenne- Égypte, où le sol s’élève d’un dixième plus vite que le lit du Nil, les eaux cesseront de baiener les terres et d’y apporter la fertilité; et la conséquence finale serait l’anéantissement de l’Égypte s’il n’était dans la nature des choses de se créer leur propre contre-poids par l’action lente des siècles.
A mesure que les terres s’élèveront d'une part et seront dominées de l’autre, un nouveau système d’agriculture s'établira, une bonne économie d’irrigations et une canalisation intelligente rétabliront un équilibre indispen.sable.
Tellen’était pas l’opiniond’llérodote, dont la philosophie n'avait pas pour appui les bases scientifiques sur lesquelles repose aujourd’hui tout raisonne-
(I) Utrodolf , II . !>.
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