‹ L'UniversChapitre 12 sur 45 · H1GI · texte numérisé non relu

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l'clscnthor .

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se souvient encore qu une noce célébrée au bord du lac de Zug, périt presque enliere : dans ce terrible moment, elle quittait Arth pour revenir à Goldau; le fiancé et le beaupère survécurent seuls au désastre, parce qu’ils s’étaient arrêtés quelques instants de plus à l’auberge pour payer la dépense. Du haut de Rigi, ces affreux monuments de destruction, qui couvrent le sol depuis le lac de Zug à celui de Lowertz, sont encore un sujet d’effroi et de douleur-, et quand la vue s’égare au loin sur dix-sept lacs, quanü elle se repose sur la majestueuse chaîne de glaciers que le soleil dore à son lever, ces scenes grandioses, ces solennités de la nature ont une mélancolie à laquelle se marie l’amertume de ce funeste souvenir. Mais l'on se trouve plus à l’aise quand on interroge l'histoire, quand on demande des laits à cet héroïque canton de Sehwytz ou que l’on s’aproche du vieux' monastère d’Einsieeln, où le christianisme entier semble représenté par ses pèlerins , où toutes les nations, toutes les langues se confondent. Non loin du Mythen à la cime recourbée du Hacken, a la pointe crochue , et dans le fond des forets, un magnifique édifice remplace la vieille demeure des premiers religieux. I.a cour circulaire renferme la fontaine à laquelle la tradition veut que Jésus se soit désaltéré, et les pèlerins boivent à ses quatorze tuyaux; de même qu'ils entrent leurs doigts dans les trous d’une plaque sur laquelle il imprima les siens lors de la dédicacé. La cour est entourée de boutiques où l’on vend des chapelets et des images de la Vierge.

L’Etzel , où se postait ordinairement le contingent de Sehwytz, est situé de la manière la plus favorable pour observer le pays : on y découvre tout le lac de Zuric h avec ses riches coteaux, ses belles habitations, et l’œil pénètre le long de l’Aibis dans la vallée de la Limmath jusqu’à Baden. En face est la chaîne de montagnes oui sépare le canton de Zdricb du Toctenbourg, à l’est les pics glacés de l’Appenzell ,

au sud-est le Schennis et le Rothenberg, la Linth et l’extrémité du lac de Wahlenstait , enfin le Waeggithal et la vallee de la Sil. Aucun genre de spectacle ne manque à l’admiration : ni la profondeur des forêts, ni les formes acérées du roc, ni le miroir limpide des ondes, ni les neiges éternelles des glaciers.

Les ambassadeurs des confédérés réunirent la communauté de Sehwytz près du calvaire de Lachen. Il y' en avait trois du concile et du vieux "duc de Savoie qu 'une partie de la chrétienté vénérait comme pape sous le nom de Félix V ; il y avait aussi beaucoup de députés des villes et des seigneuries; mais la patience de Schwy tz et de G larus était enlin lassée : ces cantons exigèrent trente mi Je florins d’indemnité, et stipulèrent les plus dures conditions. Adam Riff, ammeister de Strasbourg , reconnut franchement qu’il ne fallait plus rien espérer. Les déclarations de guerre partirent immédiatement, et mille hommes d'Uri et d'Lnterwalden étant venus s’établir au pied de l'Etzel, comme pour forcer Schwvtz à accepter une médiation, n’empècherent pas qu'on ne marchât sur la frontière. On brûla le pont de Schindellegi de peur de surprise, et l’on campa sur les terres de Zürich, où l’on soupa du produit du pillage. L'armée n'était que de deux à trois mille hommes. Au coucher du soleil, Stussi conduisit six à sept milie hommes a la rencontre de l’ennemi. Les avant-postes s'approchèrent de très-près, et s’appelèrent au combat; mais Reding ne jugea pas convenable de l’engager à fentr. e de la nuit, en pays ennemi, et contre des forces doub.es des siennes. Le bourgmestre lit occuper une hauteur près de Wollrau, derrière Schindellegi; il y plaça cinq cents hommes du pays , tous connaissant bien 1rs sentiers; Uri et Unterwalden allèrent se poster près du pont de la Sil, pour délibérer sur le parti qu'il fallait prendre. Zürich avait beaucoup de partisans parmi eux à raison des droits de l'abbesse : les suffrages se déclaraient en majorité pour cette ville. Tout à coup Werner

L’IùNIVERS.

de Frauen , banneret d'Uri , interrompt rassemblée : Dieu nous garde, s’é- Cria-t-il, de voir le banneret d'Uri porter la bannière contre ceux qui ont toujours accepté les décisions de la confédération , pour ceux qui tes ont toujours rejetées! Toute la troupe s’écria : le banneret a raison. Aussitôt un messager partit pour annoncer à Sehwvtz l’accession d’Uri et d’I nterwaldén, et un autre courut à Pfeffikon déclarer la guerre au bourgmestre. Celui-ci en fut épouvante: d’abord il ne croyait pas que ces cantons prissent jamais une part active a la guerre; en second lieu, il prévoyait l’inlluence de cet exemple et de ces paroles sur toute la fédération. Dans la nuit même il leur adressa de touchantes remontrances,dont l’effet lut tel que le matin avant de marcher, (Jri et Unterwalden supplièrent d’en venir à des arrangements , et de ne point combattre des alliés. Schwytz répondit qu’il y avait nécessité, et dès lors on se mit en mouvement. Mais la surprise fut grande : le jour commençait à peine a poindre, on vint annoncer qu’il n’v avait plus d’armee de Zurich ; on lit explorer le pays avec précaution, et les éclaireurs reconnurent que sur le lac il y avait cinquante-deux bateaux se dineaut vers la rive opposée. O pouvait tre une ruse : peut-être l’ennemi voulait-il choisir pour le combat un lieu plus favorable. Tschudi et Reding tirent avancer leur armée avec lenteur et en bon ordre. Cependant les paysans accouraient en pleurant pour supplier u’on épargnât leurs demeures; ils iient que vers minuit il s’était fait un grand bruit dans le camp , que le bourgmestre avait été accablé de reproches, et que toutes les troupes s’étaient dispersées ou embarquées à Pteltikon sans aucun ordre; qu’aussitôt les habitants s'étaient enfuis dans le fort. Reding le lit sommer par son lils : le pont était chargé de paysans, de femmes, d’enfants; chacun cherchait il sauver ce qu’il avait de plus précieux. L’abbé d’Linsiedeln implora la clémence du vainqueur pour cette foule suppliante ; il était leur seigneur;

mais, dans cette circonstance, ils avaient obéi à un traité de combourgeoisie avec Zurich. Ils y renoncèrent a jamais, et Sehwvtz lit occuper le château , puis la langue de terre qui s'avance dans le lac vis-à-vis de Raperschwyl; ensuite l’on marcha sur le ourg de Richterschwyl , dont les riches coteaux s'élèvent de degré en degré au-dessus des belles ondes du lac jusqu’aux forêts de l’Ktzel. Les hommes de Wollrau , que le bourgmestre avait mis en embuscade, vinrent faire leur soumission. Il y eut beaucoup de pillage; Pfeffikon ne fut pas épargné par Lri et Unterwalden, et le. poste de l’isthme de Hurde, vis-à-vis de Raperschwyl, poursuivit sur le lac les ateaux qui conduisaient à Zürieh les provisions ou les effets qu’on voulait sauver; car, dans ce temps-là, il n’y avait point d’administration qui pourvût aux besoins des soldats : chacun emportait de quoi se nourrir un certain temps , s'en remettant à son liras et au hasard du soin de pourvoir a l’avenir.

Les Zurichois, après leur fuite, avaient abordé à Urlkon, et, après s’être mutuellement reproché cet acte de faiblesse, ils avaient repris leurs bateaux pour retourner à Zurich, au grand étonnement des guerriers ennemis, qui, du rivage, voyaient leurs mouvements et s’écriaient : Pieu leur a ôté tout courage! Lucerne envoya douze cents hommes à Schwytz, et Zug, qui avait aussi déclaré 1a guerre, lit occuper les contrées qui s’étendent de l’Albis à la Reuss; il y vint encore un petit corps de Schwytz et de G larus. Les rives du lac étaient gardées, et, d’un autre côté, deux mille Bernois marchèrent à Adlischwvl, tout près de Zurich, où il y a un pont sué la Sil; Soleure suivit. La noblesse de l’Argovie les imita, passa l’Aar, et se posta à Melli,.gen. De toutes parts Zurich était menacée; ses campagnes étaient ravagées, et chacun envoyait dans sa patrie les de|iouilles des églises. Les horreurs de la guerre n'épargnaient rien dans ce malheureux pays : l’ennemi incendiait liurgen marchait sur

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Groningen, et de son côté Baron envahissait le territoire. Le désordre était à son comble; en ville il y avait encombrement de fuyards; on pillait les provisions; on exigeait pour prix du transport la moitié des obj'ts; enfin, on dépeignait sous les couleurs les plus formidables les soldats de Schwytz, auxquels on attribuait une taille de ;.éant et une inaltérable soif de sang. Toutes les expéditions de Zurich furent infructueuses; scs a liés n'étaient pas plus heureux. Pendant qu'Ulric de l.ommis gardait la frontière à F.lgg avec huit cents hommes, Bérenger de Laudenberg, surnommé le Mauvais, qui avait été bourgeois de Zurich, se ligua avec les seigneurs de Raron , et prit le château de Lommis, qui fut pillé, brûle et rasé De là il marcha sur Elgg, dont la garnison avait été retirée par Zurich : le fort et la peiite ville de ce nom capitulèrent. Scs soldats se répandirent ensuite dans toute la contrée, menaçant la ville de plusieurs points à la fois, et commettant des excès de tout genre. Les plus fidèles se soumettaient en rachetant à prix d'argent la destruction de leurs châteaux :

ainsi Gaudenz de Hofstetten, ainsi Henri de Hettlingen, tous deux citoyens de Zürich. Landenberg et Raron attaquèrent Groningen, tandis que Ruti et Bubikon, qui avaient été gardés par des troupes de Zurich, étaient désormais abandonnés et avertis de se défendre , sous peine de se voir enlever plus tard par Zürich ce que l'ennemi leur aurait laissé; et, en effet, on en agit ainsi envers Kybourg. Mais Groningen n'en tint compte, et regardant cet abandon comme une renonciation, elle envoya , au delà du lac , prévenir le coininaniiaut, qui tenait pour Schwytz et Glarus la presqu'île de Hurd’en.

Aussitôt, le fiis de Reding vint à la tète de onze cents hommes, et reçut tes serments de tous : seulement il fallut sommer le château. Le bourgmestre avait échoué dans une expédition sur ce point : il s'eu était honteusement retourné avec ses cinq cents hommes, laissant à l'ennemi le champ libre et la Acuité de brûler le beau château de

Liebensberg ; Groningen se rendit.

Les villes impériales intervinrent; il y eut de nouvelles conféreures non loin de Zurich, qui se repentait de son obstination, et proposait de prendre pour arbitre le TrucnscsdetValbourg, gouverneur de l' Empire en Souabe ; elle acceptait aussi le jugement des confédérés. Schwytz et Glarus exigèrent qu’on leur laissât leurs conquêtes pour indemnité. On conclut d'abord une trêve, et l’heureuse annonce e:i parvint à Zürich eu même temps que la nouvelle aflligeante de la reddition de Groningen. Les négociateurs eurent beaucoup de peine à modérer les prétentions de Schwytz et Glarus, qui objectaient le serment prêté aux habitants de quelques pays, à Grun'ngen, par exemple, de ne point souffrir que ïamais ils rentrassent sous la domination de Züri h. Les confédérés, convaincus que rien n’est plus funeste à une fédération que la conquête au prolit des uns et au préjudice des autres, parvinrent enfin à faire accepter les conditions suivantes : Schwytz et Giarus garderaient ce que Zürich avait audessus du lac de Wahlenstadt , c’està-dire, Sargans; Schwvtz conserverait aussi Pfertikon, Hurden, tVollrau. La liberté du commerce fut expressément stipulée. Du reste, remise serait faite de tous les pays conquis aux Rémois, uiles restitueraient a Zürich, intenneiaire jugé nécessaire pour relever Schwvtz du serinent de ne pas les abandonner. Il fut stipulé aussi que Züricli ne se permettrait aucune réaction. A ce sujet, on engagerait Raron à rendre ses conquêtes, sinon Zurich pourrait le citer au tribunal des confédérés. Ces conditions et d’autres moins importantes furent lues en plein air à l'année de Schwytz et Glarus, à Kilchberg, où était la bannière, et le soir même les députés allèrent en donner connaissance à ia bourgeoisie de Zürich. On fixa jour pour les rédiger à Lucerne, et, des le lendemain matin, les troupes se retirèrent. Ainsi finit la première guerre des confédérés contre Zürich; mais la paix ne fut pas de longue durée.

Avant de rapporter comment Zurich s’unit à la maison d’Autriche, nous ferons mention de quelques faits contemporains, et d'abord d'une nouvelle expédition contre Bellinzona. Philippe Visconti régnait toujours; mais aux grands capitaines qui lui avaient conquis des provinces, il préferait des jeunes gens sans expérience. Carmagnuola et Sforce l’avaient successivement abandonné. Dans le temps où la bannière d’Uri revenait, pour la première fois, de l’Etzel, on refusait de rendre justice à quelques habitants d’Ursern et l’on méconnaissait les traités à leur égard. U ri et l'abbéde Dissentis participèrent à la vengeance : avec une incroyable rapidité ils prirent le val Lévantine et Bellinzona. C’en était fait du duc et de sa puissance, si Cri et la Ilhetie se fuss-nt ligués avec Venise.

Ses armes n’étaient pas heureuses en ce moment, et le seul général qui lui restât, Piccinino, venait d’éprouver de nombreux echecs. Visconti eut donc, recours a la médiation. On vit arriver, au nom des villes, Stussi, le bourgmestre de Zurich; au nom des campagnes, Ustéri d’Lnterwalden; puis le noble Gaspard de Curten accourut de Brigg pour représenter le Valais. On convint d’une trêve de six mois, qui expira lors de la seconde expédition contre Zurich, à laquelle on ne voit pas de contingent d'I rsern , parce qu'il

Êardait sans doute la frontière d'Italie.

(ans le traité qui fut conclu ensuite à Lucerne, on stipula une indemnité en argent et une franchise de péage, et pour garantie on abandonna pour quinze ans tout le val Lévantine, à la seule condition de le bien administrer.

Tous les confédérés,)’ compris Soleure et l’abbave de Dissentis, purent commercer librement jusqu’aux portes de Milan. Le passage du Saint-Gothard avait alors d’autant plus d'importance, oue dans toutes les disettes Zurich fermait son marché à Uri, Schwytz et Unterwalden, ainsi qu’àGlarus. Il était d’un grand avantage pour la fédération de posséder la belle vallée du Tésin, dont les roches profondes reçoivent dans cette rivière écutneuse les casca-

des de tous les sommets voisins. Les affluents de la Rhétie viennent ensuite grossir ces eaux, qui, d'un cours plus paisible, s’écoulent à travers de belles prairies , quittent Bellinzona , baignent la buse du mon’e Généré, et courent se perdre dans le lac Majeur, auprès de Locarno. Nulle part la nature n’apporte plus de variété dans ses tableaux. Le val Tremola, au haut du Saint-Gothard, présente dans son aridité d’étonnants effets de nuages : reposant sur les lianes de la montagne et dans les cavités du chemin, ils s’élèvent tout à coup en trombe serrée vers le firmament; on les croirait lancés par une force inconnue, tant il y a, dans ce mouvement d'ascension, de rapidité et de soudaineté, (,1a et la on voit , sur le gazon d’un gris cendré et parmi les rochers , des chevaux errants qui , sur les limites de la végétation, discutent au désert ses derniers pâturages. Plus bas on retrouve la région des forêts; puis Airolo et le Stretto di Salvédro, porte de rocher d’où le Tésin s'écoule avec furie; enfin, la bruyante et riche gerbe aquatique qui, du haut des monts les plus escarpés, s’élance dans le fleuve, et que l’on appelle Calcaggia. Cette colonne a ce caractère particulier, qu’elle rebondit en spirale comme l’onde lancée par les narines d’un dauphin , parce que ses eaux sont d’abord arrêtées par un rocher qu’elle franchit avec tracas.

Une poussière aquatique s’agite autour de la gerbe principale, et, recevant les rayons du soleil , embellit cette cascade humide de tout l’éclat des couleurs de l’arc-eu-cicl. C’est comme une gaze flottante, ou comme l’ombre fugitive qui suit le mouvement des corps.

Plus loin, à Faido, il existe une autre cascade d’une grande beauté : c’est aussi un torrent qui se précipite dans le Tésin; mais la Piumona sc divise à ses divers étages en trois, quatre ou cinq nappes : elle les réunit, les sépare encore, les croise et les replie sur ellesmêmes en forme de tresses. Si la douée clarté de la lune vient à l’éclairer, on dirait une cascade de feu : tout est bruit , mouvement , écume. La végétation qui l’entoure est sombre et

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majestueuse : les arbres se succèdent en galeries serrées, et leurs cimes s'élèvent à l’envi les unes des autres d’étage eu étage. Au sommet sont trois randes roches décharnées , au milieu 'une verte pelouse : ce sont comme trois sièges gigantesques destinés à recevoir les gemes de ces lieux sauvages.

Non loin de Giornico il est une cascade qui n’a rien de commun avec la Calcaggia , rien avec la Piumona : celleci s'attache aux flancs de la montagne; c’est un magnifique serpent d’argent qui s’agite et parait se débattre en longs anneaux sur toute la longueur de la côte, comme pour dégager sa queue retenue au sommet par quelque obstacle invisible. A l’opposite, un torrent se replie en zigzag, pareil à ces routes qui sillonnent de leurs rampes les descentes trop rapides. Enfin , parmi les nombreuses chutes d’eau qui décorent cette belle vallée, nous remarquons encore celle qui est voisine du pont de la Bugera ; du haut d’un sommet dont l’œil atteint à peine l'élévation , tombe et retombe quatre fois une cascade brillante des feux du soleil : on dirait qu’elle va s’élancer de toute son impétuosité contre une chapelleadossée au rocher; mais tout à coup elle s’arrête, se détourne, et, reprenant un nouvel élan, elle rejaillit trois fois encore. Sa dernière chute part de si haut, que la vallée ne reçoit de ce ruisseau qu’une poussière humide chassée par le vent.

Le Tésin est souvent impétueux, jamais malfaisant; il ne se répand point en marais infects; il laisse aux habitants le sol nécessaire à l’agriculture et féconde leurs prairies. D’agréables demeures bordent le rivage et la route, et se présentent éparses sous de magnifiques châtaigniers. I.a vigne serpente le long des murailles, s'arrondit en berceaux, ou se recourbe en guirlandes sur le gazon. Ce pavs, aussi riche que pittoresque, était d’une grande importance pour la Suisse. Cette fois la possession lui en fut assurée pour quinze ans, et se perpétua pour l’avenir.

La marche des événements nous amène à décrire aussi la chute du IUiiu ;

car ce fut vers cette même époque que les châteaux de I.aufcn et de Wœrth furent pris et repris. Ils appartenaient aux nobles de Fulach, race antique, qui précéda de longtemps l’établissement de Schaffhousen. Laufen est au sommet de la montagne qui domine le Rhin. Aujourd'hui l’on descend par ses ardins sur une estrade en bois, que es battements éternels du fleuve ébranlent sans cesse, et que la rapidité de ses ondes semblent faire rétrograder avec une étonnante célérité. Il serait difficile de donner une idée de cette chute majestueuse, dont le mugissement retentit au loin dans tout le pays , dont l’écume toujours renouvelée' se brise et lutte sans relâche contre les piliers de roc qui l'emprisonnent et la forcent à se partager. Cette cataracte est la plus grande qu’il y ait en Europe; ja hauteur de la enute' est de soixante à soixante-quinze pieds. Sur la rive droite est la tour de Wœrth, où cette merveille se présente sous un autre aspect; on y a pratiqué une chambre obscure, et quelques voyageurs poussent l’originalité jusqu’à préférer ce spectacle au spectacle majestueux que leur donne la nature.

Conrad de Fulach avait été bourgmestre a Schaffhousen ; ses deux petitsfilsjKisseduient les châteaux de Laufen et de Wœrth, quand tout à coup il s’éleva sur la provenance du fief une contestation dont le fond ne nous est pas connu. Au nom des ducs d’Autriche la noblesse surprit le château, qui, dépourvu de provisions, ne put tenir.

Cependant il était impossible de le cerner; d’un autre coté , le bruit de la cataracte est si fort, qu’aucun mouvement ne devait être entendu de l’ennemi. La garnison en descendit homme à homme au moyen d’une corde; un seul y demeura, et, quand le jour fut venu, il entama des négociations, et obtint des conditions avantageuses. L’ennemi fut très-surpris de le voir sortir seul du château; mais on res|>ccta la parole donnée. Ixs nobles établirent un commandant pour l’Autriche. Cependant les Fulach avaient beaucoup de partisans à SchaiThousen; ils formèrent

une troupe de guerriers déterminés, et, connaissant bien les abords de Laufeu.ils le surprirent la nuit et égorgèrent le gouverneur. Cet événement changea les dispositions de Schaffhousen, qui, d'abord favorable à l’Autriche et a la noblesse, le devint beaucoup plus aux confédérés.

L’avénement de Frédéric III au trône impérial devait influer beaucoup sur les affaires des cantons. C’était le

rtit-fils de Léopold, tué a Sempach;

n’avait pas encore vingt-cinq ans quand il fut élu. Son caractère était calme, ferme, prévoyant et surtout patient. Comme s’il eût prévu que sa destinée serait de survivre à tous ses ennemis, il attendait tout du temps.

Son principe était de laisser les partis en proie à leurs propres fureurs, de profiter des occasions, et de risquer le moins possible. Sur-le-champ il conçut le projet de rentrer en |>ossession des domaines que lui avait enlevés la fédération suisse : la noblesse de l’Argovie l’y encourageait, les villes n'y répugnaient pas, et leurs magistrats en conféraient tantôt à Sursée, tantôt à Rheinfelden. A Zurich, une paix humiliante n’avait produit que des germes de haine et de discorde. Le bourgmestre vit donc avec un grand plaisir ces dispositions de l'Argovie. C’eût été une noble occasion de se mettre a la tête de la fédération , et de prouver que son union était indissoluble; de la sorte, Zurich se fût attiré l’admiration et la reconnaissance de la postérité : elle préféra la vengeance, et subit la condition de la faiblesse humaine, dont une liante sagesse et des sentiments magnanimes peuvent seuls préserver.

Rien n’est d'un caractère plus bas que le premier message adressé par cette cité au gouverneur de l’Autriche antérieure, Guillaume de Baden Hochberg. Zurich y disait qu’il fallait bien se garder de considérer comme de l’inimitié les différends qui l’avaient séparée de l’Autriche, que ce n’étaient que de simples malentendus, bien éloignés du caractère de haine qui animait d’autres pays voisins. « A Morgarten, disait-on , nous avons combattu fidèle-

ment contre les Suisses, comme nous l’avions fait autrefois contre Ottoca ire. Des dissensions civiles nous ont rendus les ennemis d’Albert, nous ont faits les allies des Suisses; mais nos mains sont pures du sang versé à Sempach et de la mort de Léopold. * La suite du discours ne décèle pas moins de bassesse , et l’on conçoit que le margrave n’ait pu y croire. Il renvoya les ambassadeurs à l’arrivée de lYinpereur, et promit de l’instruire de leurs dispositions.

Henri Schwend, bourgmestre, et Michel Graf, greffier deZiirich, trouvèrent Frédéric à Saltzbourg; la conférence fut indiquée à Inspruck. Là ils ne se bornèrent plus aux protestations dont tous les renégats politiques accompagnent leur défection, ils promirent de restituer Kvbourg : c’était à peu près la moitié de leur territoire.

L’empereur ne s’engagea point; il désira qu’ils voulussent bien suivre sa cour jusqu'à ce qu’il eût, soit avant, soit après son couronnement, pris un parti définitif sur toutes les aliénations faites, au préjudice de sa maison, par Sigismond. Ils allèrent donc avec lui, par Nuremberg, Francfort, Mayence, jusqu’à Aix-la-Chapelle. A Francfort on conclut le traité qui avait été néocie pendant la route avec benuroup e seigneurs, entre autres l'évêque d’Augsnourg, celui de Chiemsée, le margrave, le gouverneur de Souabe.

C’était, outrp les chartes ordinaires de franchise et d'immunité, une convention qui constituait un système politique tout nouveau, et une alliance qui était comme le premier acte de ce système. Zurich y cédait Kybnurg; la Glatt, depuis lé lac de G reiffensee jusqu’au Rhin, serait désormais la frontière, à l’exception du péage de Kloten et de la seigneurie d'Andelflngen, qui, provisoirement, restaient engagés aux Zurichois. Le commandement du fort de Kvbourg serait toujours confié à un noble du pays, mais sur la présentation de Zurich, et Henri Schwend, négociateur de retraité, en serait investi le premier. F.ncas de nouvelle aliénation de la seigneurie, la ville aurait toujours la préférence à prix égal. L’Autriche

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te réservait encore le rachat d’autres engagements, mais toujours à la condition que les gouverneurs seraient nommés avec la participation de la yille. Par un article secret, les ambassadeurs promirent la réintégration du comté de Baden dans les domaines de l’Autriche : on convint aussi de racheter le pavs de Gaster, qui était ou pouvoir de Schwytz; Uznacli et le Tockenbourg auraient le même sort; enfin , on organisait une fédération : à sa tête serait Zürich , sous la protection de l’Autriche; on y ferait entrer le margrave, Bregenz, Constance, Frauenfeld, Saint-Gall, Appenzel), Schaffhousen, le comte de Montfort, l'évêque de Coire, les Grisons de la ligne supérieure; enfin, Rheineck, les villes autrichiennes, les villes forestières, et au delà du Rhin Pludenz, Feldkireh et la forêt Noire.

Cependant les envoyés des confédérés étaient en route pour venir, selon l’usage établi , demander au nouveau souverain la confirmation de leurs libertés : ceux de Râle et de Berne arrivèrent peu de jours après la conclusion de ce traité. Ôn ne le connaissait pas; mais la grande faveur dont jouissait Zürich parut suspecte aux cantons. On en conféra, et il tut convenu que, pour éprouver cette, cité, on renouvellerait l'antique alliance; car on était persuadé que la solennité de ces serments excluait toute dissimulation, et que Zürich refuserait de les prêter, ou se laisserait entraîner dans de meilleures voies; mais cette ceremonie ne souffrit aucune difficulté : rien dans la lettre du nouveau pacte ne blessait les anciennes relations, [.es confédérés so tinrent pour satisfaits.

Mais leurs députés n’eurent pas lieu de l’être. Quatre-vingts villes impériales demandaient la confirmation de leurs privilèges; outre leurs envoyés, i| y avait à Francfort tous les possesseurs de grands fiefs qui venaient les recevoir de l’empereur, à la tête de leurs vassaux, avec tout le faste et le luxe des cours les plus riches. Les Suisses attendaient toujours qu’on voulut bien leur donner audieuce, et c’était

avec inquiétude; car le jour même de son couronnement Frédéric avait manifesté l’intention de rentrer dans les possessions dont sa maison avait été privée par Sigismond. Quand ils comparurent, il leur fut dit que l’on continuerait leurs immunités dès qu'ils auraient reconnu les droits de l’Autriche. notamment sur l’Argovie. Ils répondirent qu’ils étaient sans pouvoir pour le faire. L’empereur remit cette affaire au temps où il viendrait dans ses possessions antérieures et à Zürich , ajouta-t-il : paroles d’autant plus significatives pour les Su.sses, que la froideur du bourgmestre Schwend et du greffier les avait depuis longtemps blessés. La rumeur publique leur fit deviner que Zürich avait déjà fait bon marche de ses droits sur l’Argoue.

A leur retour il y eut une assemblée à Lucerne : on somma Zürich d’v comparaître et de s’expliquer sur son alliance avec l'Autriche. Tout à coup survinrent, au nom de l’empereur, Guillaume de Grunenberg et Thuring de Hallwyl. Si vous tenez /’ trgooie de /’ Empiré, dirent-ils, rendez-la a son chef; si c’est une conquête, elle a été faite pendant la trêve de cinquante ans et doit être restituée. Les députés dirent que pour répondre il leur fallait de leurs cantons des instructions spéciales; que d’ailleurs Zürich, dont la présence était si necessaire, n'était pas représentée. On s’y rendit; on voulut connaître les articles du nouveau traité. Les envoyés exigèrent que des députes de Zürich vinssent avec eux dans l'Argovie pour exhorter les villes à la fidélité. Zürich ne pouvait s’y refuser sans paraître en contradiction avec la conduite qu’elle avait toujours tenue; elle fit donc cette démarche, qui 1a mit en fausse position envers l’Autriche. Plusieurs villes montrèrent des dispositions favorables ; mais à Zotingen l’avover Martin dit ; /Vous nous félicitons de ce que la volonté de Dieu nous a réunis aux confédérés ; nous sacriferons pour eux nos biens et notas vie j et serons inébranlables dans notre fidelité pour llerne, notre souveraine.

Bubenberg et Erlach en furent vive-

ment émus. Cela n’empécha point qu’on ne reçût dignement les seigneurs qui se portaient au-devant de Frédéric, car en ce moment il s'approchait. Dès que les Zurichois l’eurent invité à paraître dans leur ville, il se mit en chemin , et y fut reçu avec un grand enthousiasme; on ‘cria vive l’Autriche!

on alïectait surtout de répéter ce cri quand on apercevait des confédérés; on se parait aussi de plumes de paon , signe distinctif de cette maison. A son entrée, l’empereur était suivi d’un cortège de princes et de comtes; il y avait mille chevaux. La commune fut rassemblée dans la grande église et prêta le serment de fidélité à l'Empire; on lut ensuite le traité d’alliance : tous le jurèrent , et le serinent fut prêté , au nom de Frédéric, par le margrave, parGrunenberg et par Hallwyl. Le lendemain, plus de trente navires étaient préparés; on navigua vers Rapperschwyl , où les ancie is sentiments de fidélité pour l’Autriche se ranimèrent, où Fréuéiic fut reçu avec enthousiasme. Le soir même il revint à Zurich . alla a Winterthiir, à Kybourg, et ordonna à la plus grande partie de sa cour de l'attendre à Constance. Frédéric visita lechâteaude Baden,dont les ruines l'intéressèrent; puis il alla prier a l’autel de Kœnigsfelden , sur le lieu même où avait péri Albert. Il implora le ciel pour l’âme de son grand-père tué à Sempach: entouré des tombes de sa famille, il s’inclina sur celle de sainte Agnès et de sa respectable mère. Cette nuit même il alla coucher à Brugk, et le lendemain il aperçut, sur le Wulpelsberg, le château de ses pères, celui de Habsbourg.

Chaque pas lui rappelait un souvenir ou glorieux ou mélancolique, et les plus douces comme les plus pénibles impressions l’agitaient tour à tour. Mais reprenant le cours de son voyage, il visita Soleure, Berne, Fribourg, Lausanne, Genève , revint a Besançon , où Philippe le Bon l'accueillit au sein de la cour la plus brillante de l’époque. De là il vint a Bâle par Montbéliard; il entra enfin dans Constance, où l'attendaient beaucoup de grands et d'ambassadeurs. Les députés des cantons s'étaient souvent

présentés; Frédéric leur avait aussi donné rendez-vous dans cette ville. Ils avaient d’autant moins de confiance, ue la veille de son arrivée les habitants u pays de Sargans , alliés de Schwytz , avaient été mis au ban de l’Emp'ire, sur la plainte de Zürich. Ce fut Rodolphe d’Erlach qui porta la parole au nom des six cantons; il le fit avec assurance, certain, disait-il, d'obtenir ce que ne leur avait encore refusé aucun chef de l'Empire, et ce qu’ils méritaient ■ et mériteraient encore par leur fidélité a remplir leurs devoirs. L’éveque de Brixen , investi de la confiance de l’empereur, dit que la concession ne leur serait pas refusée; mais que l'empereur ayant aussi des droits a conserver, il fallait préalablement remettre les choses en l’état où elles étaient avant la trêve de cinquante ans. Erlach répondit : L'empereur Albert, votre f/réctécesseur immédiat, et comme vous de la maison d’Autriche , n'a point fait cette difficulté , et cependant de son temps, comme aujourd'hui, nous possédions l’Argovie. Des deux côtés on persista, et I- évêque annonça que Frédéric consulterait les électeurs, ou s'en rapporterait au palatin du Rhin, ou prendrait sur-le-champ l’avis des princes et des seigneurs préseuts. I.’un des ambassadeurs s’écria : Que l'empereur refuse s’il le veut de confirmer nos droits, cela ne nous empêchera point déjuger nos malfaiteurs : nous attendons quiconque oserait nous attaquer.

Assez mécontent de tout ceci et de Constance même , l’empereur s’embarqua sur le lac, vint a Arbon, et de là à Saint-Gall, où il passa trois jours au milieu des réjouissances. Cette ville prêta le serment des villes impériales; mais elle refusa toute accessn n à la ligue de Zürich, dont elle prévoyait bien les conséquences. On ne négligea rien pour y faire entrer Appenzell : on lui représenta qu'il ne fallait rien refuser au chef de l'Empire; que de lui dépendait encore la confirmation de sa liberté; que Schwytz ne lui avait accordé qirune alliance inégale, d’après laquelle les services d’Appenzell se-

raient gratuits, tandis que ceux de Schwytz seraient payés. Le canton répondit que les serments prêtés étaient au-dessus de touteconsideration, et que dans Appenzell l'honneur et la lionne foi l'emporteraient toujours sur ce qui n’était qu’utile ou avantageux.

Après le départ deFrédéric, qui recommanda spécialement le salut de Zurich au gouverneur des provinces antérieures et à la noblesse, elle obtint , ainsi que Rapperschwyl , la promesse d'une garnison autrichienne, dette trahison indigna les confédérés, et vers le nouvel an, 1443, ils eurent de fréquentes conférences. A toutes les remontrances, Zurich répondait que la partialité des confédérés l’avait seule obligée à rechercher une autre alliance, et qu’il était trop tard pour l'en détourner ; qu’enfïn il n’était rien de plus naturel que de voir une ville impériale en relation avec le chef de l’Empire, sansaue.unpréjudice des traités antérieurs. Thuring de llallvvyl arriva bientôt avec sa garnison , reçut les serments de la commune, et fit substituer à la croix blanche, signe distinctif des confédérés dans toutes leurs guerres, la croix rouge d’Autriche. Les aigles , les plumes de paon furent portées par les habitants à l’envi l'un de l’autre. Un Alsacien, Louis Meyer, d’Huningue, vint à Rapperschwyl avec sa troupe. On faisait contre les Suisses les plans les plus hostiles pour l'été suivant. D'après les uns, il fallait occuper l’Etzel, le Sattel , l’Albis , et ravager Schwytz , Arth et Zug; d'après les autres , il fallait attaquer à la fois de deux côtés. Pour exciter la guerre, Zurich n’aurait qu’à réclamer la seigneurie de AVindeck , ou bien Rapperschwyl braverait Schwytz et Glarus, et appellerait ensuite Zurich à son secours. Il ne fut pas besoin de ces détours , les partisans de cette ville n’attendirent point ses ordres pour se porter à la frontière. Zug et Schwytz en firent autant de leur côté. La vue des croix rouges d’Autriche, à la place de celles qui leur avaient si souvent servi de signe de ralliement dans leurs glorieuses campagnes, souleva toute

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leur colère. Depuis lors il fut impossible de parler en bien de l’Autriche et de la noblesse, et l’on ne put sans péril porter une plume de paon. Cette naine était poussée à tel point, qu’un jour deux buveurs étant au cabaret, et le soleil jetant sur un verre les couleurs de l'arc en ciel , le verre fut brisé avec violence d’un coup de sabre, parce que ces couleurs jouaient la queue de paon. On arrachait partout les armes (le Habsbourg, et de part et d’autre les partis exerçaient vexation sur vexation; les soldats étrangers enlevaient les denrées qu’on portait au marché de Rapperschwyl , ou ils eu volaient le prix, ou même ils poussaient dans le lac les campagnards qui passaient le pont.

Cependant les confédérés se préparaient à la guerre; Ital Reding se rendit à Appenzell, où fut tenue une assemblée générale le l*r mars. IA il rappela les services que Schwytz avait rendus à ce pays, fit la lecture d'un nouveau traité qui lui assurait une indépendance et une égalité entière ; mais rien ne put ébranler la résolution de rester neutre : on craignait le courroux de l'empereur, on craignait que les vivres ne pussent plus arriver dans le canton. Ital Reding s'en retourna plein de dépit. Le pays de Gaster, AVesen et AA’indeck, déclarèrent qu’ils ne feraient jamais la guerre à l’Autriche à moins qu’il ne fallût défendre Schwytz et Glarus.Tous les esprits s’exaltaient ; Zürich devenaitde plus en plus suspecte ; on excluait.ses envoyésdesdéliberationscomniunes. A Rapperschwyl, où l’on s’attendait continuellement a une attaque, la garnison sortit un jour en armes, car on avait vu la bannière de Schwytz venir de llurden; mais c’étaient des enfants qui jouaient sur le pont, en arborant un mouchoir et en portant des bâtons sur les épaules. Une assemblée tenue à Brunnen cita Zurich à comparaître à Einsiedeln, pour s'expliquer sur le traité et pour se soumettre au jugement de la fédération; mais Zurich prétendit que. d'après la confédération même, elle avait pu conclure ce traité, déclina le jugement, et envoya dire

qu’elle s’en rapporterait à la décision des princes, des nobles et des villes, ou bien qu’elle en appelait à Berne ou à Soleure. Les confédérés acceptèrent un arbitre de l’une de ces deux villes, pour le cas où il y aurait partage entre leurs propres juges. L’affaire ne s’arrangea point, et l’on se porta aux frontières. Le 18 mai,Ital Reding prit position sur l'Etzel avec la bannière de Schwytz , et la guerre fut déclarée tant à Zurich qu’à l’Autriche. U ri et Unterwalden, qui venaient avec leur contingent, en furent ébranlés : ils reprochèrent à Schwytz d’avoir, sans leur participation, fait une démarche qui pouvait avoir d’aussi graves conséquences pour toute la confédération, puis se retirèrent; mais ils reparurent dans la nuit, en disant qu’ils acceptaient les faits accomplis, et qu’ils sauraient remplir leur devoir; en même temps iis se portèrent au secours de Zug, qui était menacée par les Zurichois.

Deux jours après la déclaration, six à sept cents hommes de Rapperschwy!

s’embarquèrent pour faire une reconnaissance , passèrent des deux côtés de nie d’Ufnau et vinrent aborder à Freyenbach. Les collines et les forêts ne leur avaient pas permis déjuger la force de l’ennemi. De leur cote, les Suisses craignirent que ce ne fût une ruse pour les faire descendre de leurs hauteurs et pour les prendre ensuite en queue. Redmg n’envoya donc que cent hommes bien armés, avec ordre d’explorer les projets de la troupe débarquée, de combattre, et de demander du renfort s’il en était besoin. Ces cent hommes commencèrent par faire évacuer le village; mais il fut repris, grâce à la supériorité du nombre, et les Suisses furent renfermés dans le cimetière, d'où ils sortirent avec tant d’impétuosité qu’il fallut leur céder une seconde fois le village, et le reprendre encore sur eux. Un nouveau combat s’engagea dans le cimetière; mais personne n’allait demander du secours. Les ordres étaient mal exécutés dans ces temps où chacun se conduisait selon son libre arbitre : on craignait en s’éloignant de paraître fuir. Cependant il

arriva des renforts de PfefTikon et de la montagne, dans le moment où déjà Albert de Landenberg et l'avoyer Steiner de Rapperschwyl se croyaient sûrs de la victoire. Pensant que c’était Ital Reding et la bannière, ils en furent effrayés , et cherchèrent leur salut dans,; leurs’ vaisseaux. Meyer et Schwend en" donnèrent l’exemple; Landenberg eut beau crier, commander, combattre, il mourut en voulant retenir les fuyards; l’avoyer de Rapperschwyl et son fils, furent aussi laissés parmi les morts.

L’effet moral de cette bataille fut trèsgrand; la confiance des ennemis de Schwytz s’affaiblit, et deux jours après elle s'évanouit, quand fut perdue pour eux la grande bataille du Hirzel.

A Bar étaient postés Uri et Unterwald pour couvrir Zug, dont les troupes gardaient le pont de la Sii à Bauenwaag. Les Lucernois marchaient sous le commandement de Petermann de Lutishofen; Jean Puntiuer, magistrat depuis trente ans et historien de son canton, était commandant d’Uri; Jean Muller et Meliri Zelger conduisaient les troupes d’Unterwald. Le retranchement de Ilorgen, près du Ilirzel, était gardé par cinq cents paysans zurichois des bords du lac. On était de part et d’autre convenu de ne se point attaquer sans avertissement préalable.

Cependant le margrave, Guillaume de Baden , Thuring de Hallwyl et le bourgmestre Stussi, descendaient de l’Albis à la tête de cinq mille hommes, la plupart Autrichiens. II y avait des Alsaciens, des Souabcs, de la cavalerie française, beaucoup de comtes, de seigneurs, dechevaliers, et quiconque voulait gagner la faveur de l’empereur ou se venger des souvenirs deNæfels ou de Sempach. On v comptait le méchant Berenger de Landenberg, Henri de Bitsche, des Andlau, des Gerolseck, des Waldner. Les bourgeois de Zurich obéissaient à Mayer de Knonau. 11 parait qu’on voulut profiter du moment où la bannière de Schwytz flottait au bord du lac pour pénétrer dans ce canton, par Art et Morgarten, et le mettre à feu et à sang. Pour y parvenir, il fallait d’abord vaincre les trois ban-

BIe

SUÎSSÊ.

hi ères des confédérés ; mais Stussi commit l’impardonnable faute de ne point faire éclairer sa marche; il arriva donc sur le territoire de Bar sans savoir que l’ennemi y était. Parvenu au milieu de l’Albis, où le chemin se partage, le margrave, le bourgmestre et la plus grande partie de l’armée, se dirigèrent, par le couvent de Cappel, vers le pays de Zug, tandis que Mayer de Knonau marcha vers le Ilirzel , à travers les forêts de la Sil. On croyait "que Zug gardait ce dernier point, et que le passage serait entièrement libre pour arriver à Schwytz à travers son territoire. Pour déclaration de guerre, Stussi mit le feu au village de Blikenstorf, le premier du pays de Zug, et son avant-garde courut vers Bar. Aussitôt se déployèrent le$ bannières des trois cantons. Saisis d’effroi , le bourgmestre et le margrave firent un mouvement rétrograde, quoique ce lieu fût propre à déployer leur cavalerie. Enilanunés de colère , à cause de l’incendie de Blikenstorf, les confédérés poursuivirent les Autrichiens jusqu’au couvent de Cappel, où ils s’arrêtèrent pour prendre du repos. Revenus à leur position sur l’Albis, le bourgmestre et le margrave reprirent une partie des troupes qu’ils avaient envoyées au Ilirzel, persuadés que le retranchement était parfaitement défendu par sa position. Mais les confédérés, connaissant l’avantage de cette position, résolurent de la tourner, ils passèrent les montagnes et la Sil, et gravirent le Stnig malgré la difficulté des lieux. Ils étaient environ trois à quatre mille.

Néanmoins, ils firent avertir les Suisses , qui se reposaient de leur victoire à Freyenbach , et les prièrent d’accourir avec Glarus. Vers le coucher du soleil, d’insultantes provocations excitèrent le courroux des confédérés.

Les chefs, remarquant qu’ils s’attroupaient, les supplièrent de ne rien entreprendre, leur représentant que la journée allait finir, que le terrain était défavorable, qu’il valait mieux attendre l’arrivée de Schwytz et Glarus. En vain ils firent former le cercle; en vain ils parlèrent le langage de l’autorité, rien

ne put arrêter les soldats; ils s’écriaient : .Vos chers alliés de Schwytz ont fait leur part de besogne; aujourd’hui même nous allons faire la notre!

et sur-le-champ ils gravirent la montagne à l’endroit le plus escarpé. L’avoyer et les landaminan élevèrent le* bannières, et suivirent le mouvement qu’ils n’avaient pu empêcher.

La bataille s’engagea donc; elle fut terrible, car les Zurichois profitèrent de tout l’avantage que leur donnaient leur position et les machines de guerre. Leurs adversaires n'avaient pour eux que leur colère et leur impétuosité. Là périt Favoyer de Lutishofen , victime d'une guerre qu’il aurait voulu empêcher; là tomba Jean Muller, qui avait négocié la dernière paix; Mehri Zelger, landamman d’Unterwalden, mourut, ainsi qu’un grand nombre d’illustres guerriers.. Les fossés étaient comblés de morts ; on entendit crier :

Tuez, tuez toujours! et à l’instant on passa sur les cadavres pour donner l’assaut, et l’on pénétra dans les retranchements. Alors le désastre fut du côté de Zurich, qui perdit Mayer de Knonau. Le carnage fut grand et la fuite désordonnée. La consternation se répandit dans tout le pays, et les vainqueurs, calculant le prix de leur succès, ne purent que sbiflliger. Le contingent de Zug, qui vint les rejoindre dans la nuit, ne comprenait rien à cet exploit. On lui montra la bannière d’Entlibuch, qui avait eu les dangereux honneurs du poste du péril, et qui était percée de cent coups de feu. Parmi les tués, les chefs se distinguaient encore par les traits mâles et menaçants de leur physionomie. A cet aspect leurs braves soldats pleuraient; puis, par un sentiment contraire, ils sc réjouissaient de la victoire; enfin ils louèrent Dieu qui la leur avait donnée.

Désormais il ne s’agissait plus pour les confédérés que d’envahir le territoire de Zurich. Le margrave et le bourgmestre quittèrent l’Albis pour le défendre; Haliwyl consulta les guerriers pour savoir s’il ne serait pas plu* opportun de marcher audacieusement contre l’ennemi nffaibi par sa victoire.

L’LMYERS.

Plus de deux mille levèrent la main

{iour cette noble détermination; mais e margrave ne le voulut point : il vit bien , malgré cette démonstration , que la confiance manquait à l’armée, et il ordonna la retraite, promettant d’amener à l'avenir beaucoup plus d’auxiliaires.

Le dimanche, pendant la messe, les soldats de Lucerne, Uri, Schwytz, Untervvald, Zug et G larus, se jetèrent sur le village de Horgen, y mirent le feu, par représailles de l’incendie de Blikenstorf,et, pénétrant dans l’église, ils la pillèrent, frappèrent les crucifix, jetèrent les hosties au vent, et reprochèrent à la Vierge d’habiter aussi les églises des Zurichois. Ils maltraitèrent le prêtre , et violèrent les femmes dans l’église même. Dè là ils coururent à Tahvyl : le prêtre vint au-devant d’eux avec le saint sacrement; mais ils se moquèrent du dieu de Zürich. En général, ces montagnards si doux, si probes dans la paix et quand nulle passion ne les agitait, ne connaissaient plus de bornes à leur emportement, l'humanité faisait place à l'ardeur guerrière; ils ne respectaient plus rien, et le sentiment religieux, l'un des plus nobles caractères de ces hommes rustiques, s’évanouissait lui-même devant leur fureur. Ils continuèrent à ravager Iss bords du lac, et demeurèrent trois jours à Kilchberg sans que personne osât les attaquer. Zürich se plaignait amerement de ces chevaliers, qui, jusque-là,.s’étaient excusés sur ce qu’ils ne pouvaient combattre dans les montagnes , et qui ne défendaient pas même la plaine. Les confédérés passèrent l’AIMs, reçurent le serment de Maschwanden , et campèrent à Lunkofen , où ils attendirent la bannière de Berne.

Berne avait longtemps hésité. Erlach était encore dans Zurich quand les envoyés de Schwytz vinrent rappeler à ses concitoyens les secours qu’ils leur avaient donnés à Laupen, et les serments mutuels, qui remontaient à une époque antérieure à l'accession de Zurich. On n'hésita plus, et, quoique Erlach y fût encore, on vint déclarer la guerre, ce qui n’empécba pas qu’il

ne fût reconduit dans sa patrie avec une sauvegarde. En reconnaissance de ce procédé, Erlach ne prit aucune part aux hostilités.

On avait, en vain, sommé Bremgarten, qui est sur une presqu’île de la Reuss ; on l’assiégeait , quand arrivèrent, sur l’autre rive du fleuve, les troupes de Berne et de Soleure avec des coulevrines. La place fut bientôt réduite aux abois; les murs menaçaient de s’écrouler; il fallut capituler. Les magistrats de Raden apportèrent aussi les clefs de leur ville, et dans l’une et dans l’autre on jura fidélité aux alliés, pour le septième de souveraineté qui avait appartenu à Zürich, et qui lut abandonné à Berne. Tout le pays entre la Reuss, la Limmath et le Rhin, se soumit. Il n’y eut de résistance qu'à Neu- Regensliërg : on le prit et on le brûla , et Te château de Gruningen capitula dès qu’il sut qu’il ne pouvait recevoir de Zurich aucun secours. Ce fut le dernier acte de la campagne; on n’avait point de munitions pour faire le siège en règle de Rappersenwyl ; d’ailleurs les Bernois étaient indisposés, parce que deux habitants d’Dnterwalden avaient , au mépris des traités, tué à coups de hallebarde le landvogt Kilchmatter.

L’indignation avait été universelle.

L’on rendit une loi, de l'assentiment de tous les cantons ; elle portait peine de mort, non-seulement contre les auteurs de ce crime, si on parvenait à les saisir, mais encore elle menaçait du supplice de la roue quiconque, a l’avenir, tuerait les prisonniers qu’il était chargé d’escorter.

U n mois après avoirdéclaré la guerre , les Suisses rentrèrentdans leurs foyers, vainqueurs à Freyenbach, vainqueurs au Hirzel , et après avoir conquis Bremgarten, Regensberg et Gruningen: ils étaient la terreur de l’ennemi. Le margrave comprit qu’il lui fallait des renforts étrangers; mais les Turcs d’une part, les Hussitesde l’autre, menaçaient l’Allemagne; l’Autriche ellemême était déchirée de dissensions intérieures; il n'y avait rien à espérer de ce côté. Le margrave alors s’avisa d’un expédient nouveau, il s’adressa

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SUISSE

aux Armagnacs. Quand le duc d'Orléans eut été assassiné, Bernard d’Armagnac, qui depuis fut connétable, forma, pour défendre la maison d’Orléans, les troupes qui portèrent son nom, et qui obéirent ensuite à son fils, Jean d'Armagnac. Ces intrépides guerriers , qui ne vivaient que de leur epée, étaient devenus la désolation de nos provinces : la paix une fois rétablie, le roi de France ne pouvait les entretenir; ils cherchèrent donc leur salut dans le pillage, et se permirent des entreprises de tout genre. Le peuple effrayé les avait surnommés les écorcheürs. Sans s’inquiéter davantage du comte d’Armagnac, ils continûment à dévaster les contrées où les avaient appelés ses intérêts, et se répandaient dans beaucoup d’autres. A l’époque dont nous retraçons l’histoire, Charles VII et le duc de Bourgogne , voulant en préserver le pays, avaient pris environ trente mille Armagnacs à leur solde. Le margrave envoya vers le duc de Bourgogne le chevalier Pierre de Morimont; mais celui-ci ne fit qu’une réponse évasive, disant qu’il marcherait en personne pour châtier ces paysans de leur orgueil , mais qu’auparavant il désirait que l'empereur l’investit des Pays-Bas, et y joignît le duché de Luxembourg , auquel il avait, disait-il, des droits incontestables.

L’empereur, quand il en fut informé, préféra s’adresser au roi de F rance , que son âge, sa puissance, ses victoires, plaçaient au premier rang des souverains d’Europe : il le pria donc de se charger de la cause de tous les rois.

Ce fut le célèbre Æneas Sylvius qui rédigea la lettre : c'est un véritable manifeste de nos jours, avec les sophismes et les alterations de fait qui peuvent justifier d’injustes prétentions.

Quoi qu’il en soit, cette négociation traîna en longueur. Pierre de Morimont ne revint à Zurich qu’à la fin de l’année, et quand déjà le margrave et cette ville eurent éprouvé de nouveaux désastres.

Nous ne parlerons pas des tentatives inutiles qui avaient pour objet de reprendre liremgarten, ni des excursions

dirigées contre le comté deBaden, non plus que des représailles de Glarus aux environs de Rapperschwyl. Tout à coup six bannières (les confédérés, au nombre de cinq mille hommes, rentrèrent en campagne : c’étaient Schwytz, Uri, Llntcrwalden, G laris, Zug et Lucerne.

Elles prirent position de Hedingen jusu’à Bonstetten, et n’étaient séparées e Ziirich que par l’Albis. En vain le concile, le pape qu’il avait élu, les évêques de Bâle et de Constance, voulurent arrêter cette marche. Le 22 juillet toutes les bannières partirent de lledingen sous le commandement d’Ital Reding et de Jost Tschudi : on gravit l’Albis, et on s'avança sur Zurich. Les étroits sentiers de là montagne et les chemins creux étaient occupés par les Zurichois : leurs gardes s’étendaient jusqu'à la pointe de l’Uetlibourg. Le our n’était pas encore venu, que déjà eurs chiens accouraient effrayés aux avant-postes, parce que trois chiens des Suisses les poursuivaient avec fureur. Bientôt on découvrit quelques chevaux, puis des jeunes gens qui accouraient , et l’on ne put plus douter de l’approche de l’ennemi. On voulut d’abord l’attendre près d’un chemin creux ; mais les surprises si faciles dans les montagnes, où l’on ne juge pas les mouvements d’une armée, effrayèrent les timides, et beaucoup de soldats s’enfuirent. En effet, des jeunes Suisses et des Glarnais apparurent dans une position qui dominait celle-là. Aussitôt les gardes se mirent dans une telle déroute, qu’il n’y eut

Îilus que onze hommes pour protéger a fuite; cinq furent tués , et le passage devint libre : désormais l’Albis n’était plus un rempart pour Zurich. Le conseil, présidé pour la dernière fois par le bourgmestre Stussi , était en proie à de cruelles inquiétudes. On envoya en toute hâte les cavaliers en avant, et toute la population prit les armes sans distinction d’âge ni de rang. On se précipitait dans les rues, aux portes de la ville, sur le pont de la Sil, sans attendre l’ordre de personne. Dans le lointain on voyait avec effroi les bannières des confédérés descendre de l’Al-

ISO

bis. Jean de Rehberg alla les reconnaître avec sa cavalerie : il vint annoncer u'ils étaient environ six mille, bien isposés au combat, et que par cette raison-là même il ne fallait pas l’accepter. Il conseilla de faire rentrer toute la bourgeoisie, se chargeant de harceler les Suisses et de les fatiguer.

Cette proposition était trop sage pour être agréée : on convint seulement de lacer l’infanterie entre la ville et la

Bientôt Schwytz et Glarus arrivèrent et prirent position tout près de l’infanterie de Ziirich, en avant du village de Reden; la cavalerie accourut jusqu’à un fossé, derrière lequel les Suisses attendaient leur corps d’urmée; puis elle faisait feu, fuyait et revenait encore. Cela incommodait beaucoup Ital Reding; il eut recours à la ruse, et lit marcher le gros de son armée sur Wiedikon, le long de la montagne, afin d’intercepter les Zürichois de leur ville; en même temps il garda sa position. U choisit aussi plusieurs jeunes gens, et leur fit coudre sur la poitrine des croix rouges comme les portait l’ennemi , en leur recommandant de se placer sur ses derrières dans les environs de Fricsenberg, comme s’ils faisaient partie de l’armée de Ziirich, et de jeter le désordre dans cette armée dès que l’attaque serait commencée. II en arriva comme l’avait prevu Reding : la multitude ne voulut point obéir au plan arrêté en conseil ; il sembla honteux aux Zürichois d’attendre l’ennemi derrière la Sil. Ils passèrent donc la rivière, et s'établirent sur des prairies entourées de haies , entre Wiedikon et la trèsantique chapelle de Saint-Jacques. Là, ils se firent apporter des provisions , mangèrent, burent, et poussèrent des cris de provocation. Us virent bien lu corps ennemi qui suivait la montagne, mais ils s’imaginèrent que, n’osant combattre , ce corps se dirigeait sur Wiedikon pour se rendre en Argovie,, ou pour camper sur les pâturages du Ilard, entre la Limmath et la Sil, où l’on en aurait bon marché.

Quand on vit descendre de Friesen-

berg les deux cents Suisses destinés à l’embuscade, on hésita quelques instants ; mais à leurs croix rouges on les prit pour la garnison de l’Uetlibourg.

On n’était pas arrivé à Wiedikon que déjà l’impatience des Suisses engagea le combat contre les cavaliers qui les harcelaient; ceux-ci, repoussés par une colonne serrée, furent trèsétonnés de trouver leur infanterie en deçà de la Sil. Comme il ne cessait d’arriver des renforts de la ville, on se déploya en ordre de bataille dans la prairie le long des haies, et dès que l’ennemi fut a portée de fusil, on exécuta des décharges; la cavalerie n’en fut point rassurée, et courut pcle-mèle vers les portes de la ville : c’est à peine si quelques braves descendirent de cheval pour se joindre aux Zurichois. Au moment où l'armée des confédérés s’approchait de la Iwie, où la mêlée s’engageait, les deux cents qui s’étaient embusqués tout près du pont s’écrièrent avec force : Fuis, Ziirich, fuis ; sauce qui peut! et en même temps, ils coururent vers le pont pour couper la retraite, et les Zürichois purent alors les reconnaître, parce qu’ils avaient conservé sur le dos la croix blanche des confédérés. La terreur fut portée a son comble; c’était à qui arriverait le premier au pont. Rodolphe Stussi se conduisit comme il convenait à sa réputation et à sa haute position ; il jugea indigne de fuir comme toute i’armee, saisit sa hache, se posta sur le milieu du pont, et d’une voix tonnante cria : Arrêter,, citoyens, arrêtez; c’était en vain, la foule se précipitait de plus eu plus : lui, calme, inébranlable, comme s’il eût été au conseil , voyait tomber beaucoup de braves. L’ennemi s’avançait; Stussi insulta l’un des fuyards. C’est toi, s’écria ceiui-ci , c’est toi qui as fait toutle mal, et il le perça de sa lance. L’armure de ce grand homme lit résonner le pont de la chute de son corps immense. On veut aussi qu'un Lucernois de Merischwanden , appelé Luthard , se soit mis sous le pont , en ait enlevé un madrier, ejt du bas en haut ait porté

SUISSE

li Stussi le coup mortel; le bourgmestre fut grand dans la mort. Cendant l'ennemi arriva dans les fauurgs : le pont-levis était levé, les bourgeois périssaient sans pouvoir rentrer; enfin on l’abaissa pour les recevoir. A la faveur de la mélée, quelques Suisses parvinrent dans l’intérieur de la ville. Rodolphe Küng de Glarus prit la bannière de Zurich, et tua celui qui la portait. Le bruit se répandait que le bourgmestre était mort, que rennemi entrait : la consternation était à son comble; un paysan, rencontrant le greffier Michel Graf, le tua dans sa colère, en s’écriant : f 'oila le fruit de tes mauvaises écritures. La confusion était telle u’on avait oubliéde refermer les portes e la ville; alors une femme appelée Zieglerin, fit preuve d’un grand courage ; elle s’avança et abaissa la herse. Rodolphe Küng venait de prendre la bannière; il comprit que ses compagnons et lui étaient perdus, et, par un sentiment d'héroïsme digne des anciens jours, il voulut sauver sa conquête, et passa la bannière de Zürich à travers les barreaux de la herse aux Suisses qui étaient accourus pour entrer après lui ; puis il mourut en vendant chèrement sa vie. Les Zurichois se rallièrent, et firent avec beaucoup de succès usage de leurs machines. La ville fut sauvée. Cependant l’incendie consumait au loin les villages, et les confédérés se livraient à mille excès divers. Les Glarnais, entre autres, traînèrent le corps de Stussi derrière une haie, et de la graisse de ses entrailles frottèrent leurs lances, leurs bottes et leurs souliers, parce qu’il était leur compatriote, et qu’ils le rcardaient comme un traître à la cause e la liberté. Quelques auteurs disent qu’il vivait encore quand il subit ces indignes traitements.

D'après l’antique usage de leur pays, les confédérés restèrent trois jours sur le champ de bataille , en signe de victoire; puis ils passèrent la Limmath à Radon pour marcher sur Rappersehwyl , dont ils voulaient faire le siège. Us défilèrent de nouveau sous les murs

de Zürich, et repoussèrent vigoureusement une sortie qui n'eut d’autre effet que de les exciter au pillage; dans cette circonstance, ils détruisirent le Krattenthurm, maison forte située sur la hauteur. I, 'armée se déplova devant Rapperschwyl , qui envoya demander des secours au margrave; mais ce prince reconnut qu’il serait dangereux d’affaiblir la garnison, de peur que le parti autrichien ne succombât dans l’intérieur de la ville sous les efforts du parti suisse. 11 ne pouvait rien espérer que de l’arrivée des Armagnacs, et dans cette vue, il proposa un armistice, et se servit pour négocier de l’évéque de Constance, qui, à son tour, s’adjoignit l’abbé d’Einsiedeln.

Rapperschwyl résistait avec courage : les nrèclies étaient toujours réparées sur-le-champ; néanmoins les Suisses se montrèrent peu disposés à la suspension d’armes. Ils exigèrent l’évacuation de Zürich par les Autrichiens1, ils demandèrent la conservation de leurs conquêtes, et voulurent que, pendant les huit mois quedureraitla trêve, les négociations de la paix eussent lieu à Radcn ; ils ne se doutaient pas de ce qu’on tramait contre eux au sujet des Armagnacs. Le margrave, mieux avisé , et ue voulant que gagner du temps , autorisa l’évêque à consentir à tout. Pendant ce temps , Bâle et Berne prenaient de vive force la ville de Laufenbourg, et une assemblée de députés des seigneurs et des villes punissait Seckingen des vexations que les Bdlois avaient eu à souffrir de sa part , et la forçait à leur en demander pardon. Les confédérés, quoiqu’ils ne fussent que possesseurs pro v isoires des terres conquises , exigeaient le serment de tous , et le margrave chargea Tburing de Halwyl de déclarer à l'empereur que les possessions de l’Autriche dans les provinces antérieures , y compris l’Alsace, se jeteraient infailliblement entre les bras du duc de Bourgogne, si lui-même ne pourvoyait promptement à leur défense.

Les négociations, toujours remises, et enfin entamées à Baden , n’avaient rien de sincère : on parlait de l'annu-

L’UMVF.aS.

lation du traité conclu par Zurich avec l’Autriche , de la remise des conquêtes, etc., etc. Mais on élevait des difficultés, et pendant ce temps, oo excitait le peuple de Zürieh contre quelques magistrats vertueux et bons citoyens, qui périrent victimes de sa fureur. On les accusa d’intelligence avec l'ennemi; les Suisses, disait-on, ont leurs représentants dans le conseil. ISe sont-ils pas instruits de tout? Peut-on dire que . Henri Meisz et Ulmann Zccrnli-Trinhler soient des citoyens de Zurich?

Oui, par leur naissance, par leur place ; niais , au fond , ce sont des puisses, traîtres à la guerre, traîtres dans les négociations. A ces discours, °n joignait des imputations calomnieuses.

I elles étaient les dispositions des esprits , quand les députes apportèrent ? ^ur>oh les propositions de la paix.

, nouveau bourgmestre les aiertit fi11 ds ne pouvaient sans danger se '"outrer en public, et les engagea à attendre à leur auberge la réponse du conseil. Meisz était l’un de ces dépues au congrès. Quand lui et ses quare collègues voulurent faire leur apport, if se forma des attroupements “nommes armés. La maison commune Il cernée; on se précipita vers la a *‘®, en s’écriant : Les traîtres sié • encore au conseil. On saisit ■ eiszj on le traîna avec ses collègues co S *a. *our Wellenbcrg, prison .onstruite sur un rocher, au milieu I . *a9- Puis le bruit se répandit que fisses arrivaient pour les délivrer, an 6 Peupie courut aux murailles pour ‘Percevoir de loin leur bannière. Quand 1 Jugea Meisz et les députés à la diète, I n ne.put leur trouverde crime : aussi majorité se déclara-t-elle [tour leur je nserver la vie, les uns les acquittant , de- au*.res ne prononçant qu’une amenun’ l'la's cn comptant les ' oix on adopta na reilre calcul qui fit prévaloir le Lrtl le plus sévère. Henri Meisz , Jean dp!în . ldi et Ulmann Zcernli furent capités. Jean Brunner fut enfermé

*7Ppé de deux mille (lorins d’avés i " ®eaucoup d’autres furent prifc leurs dignités. Pour toute ré-

ponse aux propositions, Zürieh dit qu'elle s’en rapporterait volontiers à l’arbitrage des évêques de Constance et de Baie, et des villes qui avaient leurs envoyés à Baden, ou de toutes autres , ensemble ou séparément. Les confédérés , en témoignant de la confiance dans ces juges, réclamèrent contre cette désignation, qui violait les traités de la ligue perjictuellc. Le margrave offrit aussi de s'en rapporter aux princes de Wirtembcrg ou de Savoie, ou à la ville de Berne, ou à celle de Soleure, Les confédérés répondirent qu’ils n’avaient rien à démêler avec l’Autriche , sinon de lui signifier de ne sc point immiscer dans leurs affaires. Ils commençaient à connaître la marche des Armagnacs , et refusèrent toute prolongation de trêve. Le lendemain du jour où elle expira, on brilla les châteaux de Spiogelberg et Griessenbergen Thurgovie; ils appartenaient à la femme du margrave. Les sept bannières reparurent a Klotcn, et le siège de Rapperschwyl fut repris avec vigueur. Pendant trente et une semaines on manqua d’eau à la vue du lac; on n’avait de bois de chauffage que les meubles, et bientôt il fallut manger les chevaux et même les rats et les souris. Ce siège néanmoins n’offrit pas de circonstance extraordinaire; les efforts des confédérés se portèrent sur Greiffensée, dont la garnison excitait par des vexations les plaintes fréquentes du voisinage, et notamment de Gruningen, qui leur appartenait. Frédérich de Tockenbourg avait cédé à Zurich le château de Greitfenséc qu’il tenait de ia maison de Hohenlandenberg; au bord du lac du même nom que le château s’était formée une petite ville. JeandeBreitenlandenherg tenait la place avec soixante et dix braves; c’était un guerrier actif , entreprenant et téméraire, que, pour cette raison, on avait surnommé IVUdhannes (Jean le Sauvage). Il avait plus d’une fois témoigné son mépris à Gruningen . qui, deux fois en deux ans, s’était rendue à l’ennemi.

Aussitôt qu'il eut connaissance de l’approche des Suisses, il renvoya à Zu-

SUISSE

' rich toutes les bouches inutiles; il avait résolu de tenir jusqu’à l'arrivce des Armagnacs : son honneur lui commandait de tout essayer pour conserver la place. Le premier mai, aprèsmidi, les Suisses se montrèrent en force sur les prairies qui bordent le lac, et à la lisière du bois derrière le le château. Wildhannes comprit qu’il ne pourrait garder la ville , et y mit le feu. A minuit l’incendieétaitgénéral ; quelques femmes qui étaient restées, s’cnfuirent-avec leurs enfants, en poussant de grands cris. Les Suisses en eurent pitié, les nourrirent et les envoyèrent à Zurich. Bien approvisionné et riche en munitions , quoique privé de toute communication , Wildhannes tenait bon, et son feu causait beaucoup de ravages, sans que les murs du château fussent ébranlés par les Suisses. Il y avait vingt et un jours que le siège durait : en vain on proposa de faire une puissante diversion sur Baden ou sur Wesen , ou de simuler une attaque dans un lieu voisin de Greiffensée pour délivrer la garnison ; tels n’étaient pas les plans des chefs : Greiffensée fut abandonné à ses propres ressources.

Mais les confédérés se lassaient; déjà il était question de départ, quand un paysan, appelé Maler, soit cupidité, soit méchanceté, indiqua l’endroit par lequel le château pouvait être mine le plus aisément. Les Suisses s’approchèrent dès la nuit suivante, et placés sous une machine recouverte d’un toit, ils travaillaient avec ardeur, lorsque Wildhannes fit précipiter du haut des créneaux l’immense pierre qui servait de maître-autel à l’église. Le toit fut rompu, et les travailleurs tués. Les Suisses préparèrent une seconde machine; dix maréchaux accompagnèrent les travailleurs pour réparer sans rejâchc leurs instruments. Cette fois on jeta du haut des murs des tonnes remplies de pierres ; mais le toit était solide , et ne put être enfoncé. A cet endroit on avait compté sur le rocher; le mur n’était pas épais , il renfermait du bois et du remblais : déjà on allait v mettre du feu , et c’en était fait de la place. Dans ces circonstances la

garnison proposa de capituler ; Fous êtes nos p rlsonnicrs , dirent les confédérés , et vous voûtez traiter! — Eh bien, répliqua Wildhannes, nous brûlerons le château avec tout ce qu’il renferme, et nous nous ensevelirons sous ses ruines. Les assiégeants ne voulurent pas perdre le butin; la garnison n’avait point de prêtre, et ne voulut point mourir sans confession.

La convention fut donc conclue verbalement ; mais en de tels termes que les assiégés crureut y trouver sécurité, tandis que Reding y chercha un tout autre sens.

La porte était si bien fermée que les assiégés eux-inémes ne purent l’ouvrir; les Suisses entrèrent donc par la brèche, aidés par les soldats de Wildhannes, qui leur donnaient la main. Ceux-ci en descendirent tristement et garrottes; on les conduisit dans les prés entre Greiffensée et Naenikon. Là il y eut une délibération fort agitée sur le sort qu’il convenait de leur faire subir. Un homme de Schwytz demanda qu’ils fussent tous mis à mort , à l’exception d’un seul , car il voulait sauver Ulrich Kupferschmidt , d’une bonne famille de Schwytz, qui avait pris du service à Züric(i,el qui, fidèle à son serment, s’élait si fort distingué qu’on le regardait comme le premier après Wildhannes. Un autre fit remarquer qu’il ne serait pas juste de faire périr les trente soldats de Greiffensée, puisqu’ils s’étaient conduits en fidèles sujets. Holznch, capitaine du contingent de Menzingen, près deZug, voulut enfin faire entendre la voix de l’humanité.

Il fit voir que la conduite de Wildhannes avait été loyale et courageusej qu’il se serait déshonoré s’il eût agi autrement, que scs soldats n’avaient pas dû l’abandonner. Des murmures accueillirent son noble discours. Ital Reding jura que quiconque parlait ainsi n’était qu’un traître, un Zürichois. Holzach, indigné, s’écria :

Personne plus que moi ne chérit la cause que nous défendons : mes serments ont dicté mes conseils ; je suis aussi pur que toi et tous les tiens en-

semble. J’ai donné mon conseil en conscience : Dieu vengera le sang innocent. La querelle s'échauffait; la rage était à son comble. Eh bien, s'écria Rcding, que les habitants de CreiJJtnsée vivent, que IVildhannes et les autres meurent. Des voix alors lui crièrent : Hypocrite, bois, bois tout le sang , ou deviens humain tout à fait. Wildhannes était présent :

Tuez-moi, tuez-moi, dit-il d'une voix forte ; mais les autres , quel est leur crime ? Les vieillards, les femmes, les enfants des malheureux captifs vinrent se précipiter aux pieds des vainqueurs pour demander la vie de ceux qui n’avaient combattu que pour gagner de quoi les nourrir. L’assemblée en devint plus tumultueuse : quiconque inclinait à la clémence était appelé traître. Enfin, au moment de voter, la terreur était partout. Autour de Reding les mains se levèrent pour voter un massacre général; les hommes de bien s’enfuirent pénétrés de douleur, et jetant des cris d’indignation. Mais les auteurs de ce cruel arrêt s'endurcirent aux pleurs des femmes et des vieillards, dans la funeste pensée que le bien public commandait eet exemple , et qu’à l’avenir personne ne résisterait quand on saurait quel serait le prix de l’opiniâtreté.

Après une courte confession , Wildhannes s’avança au milieu du cercle et dit : l.e Tout-Puissant Ta voulu, celui qui sait tout le voit. Compagnons, je mourrai le premier, car je ne veux pas que Ton puisse penser que celui qui a vécu et combattu avec vous, a quelque prétexte ou quelque espoir de se séparer de vous a votre dernière heure. Puis se tournant vers le bourreau : Maître Pierre, fais ton office.

Après lui ce fut Ulrich Kupferschmidt, luis un valet de ville de Zurich ; e bourreau s’arrêta, interrogea Rcding d’un regard suppliant. Il espérait qu’on ferait grâce aux hommes de basse condition. Pendant les premières exécutions, des pigeons blancs avaient passé au-dessus de l’assemblée, et ce signe d’innocence avait ému tous les esprits : Rcding toujours cruel, dit

au bourreau : Si tu ne veux faire ton office, d'autres le feront envers toimcme-Celui-ci continua donc tristement à abattre les tètes. Quand il en fut venu au dixième homme, il le mit de côté, disant que, d’après un droit impérial pratique de toute éternité dans les grandes exécutions, le dixième homme Fevenait à l'exécuteur... Fais ton métier et ne bavarde pas , lui cria Jteding. Plus de vingt cadavres étaient autour lui; l’exécuteur, à une nouvelle supplique, reçut pour réponse un nouvel ordre. Il en fut de même au trentième, au quarantième. Le jour baissait, la terre refusait le sang dont elle était saturée, il s'en formait de randes mares. Au cinquantième, Reingordonna d’apporter des (lambeaux, et ce fut à leur clarté que tomba la soixantième tête. En ce moment, Pierre saisit la main tremblante d’un jeune garçon; il n’y avait plus qu’un vieillard , l’un et l’autre avaient presque perdu connaissance. Le bourreau intercédait toujours, Reding ne fit point grâce, mais il paraît s’en être allé après le soixantième supplice. Ils furent sauvés.

S melques auteurs disent qu’on épargna ix personnes, les unes dans un âge fort avancé , les autres dans l’enfance. Une horreur profonde pénétra tous les assistants. La terre demeura stérile en ce lieu, et les superstitions populaires racontaient les plaintes des victimes.

Ainsi les anciens pensaient que l’âme séparée du corps avant le temps , s’arrête autour de lui , soupire et se montre errante aux hommes effrayés. Gaspard de Ilonstetten retrouva le corps de Wildhannes, et le rendit à la sépulture ordinaire des Laudenherg. Une petite chapelle fut élevée sur le lieu de l’exécution. Toutes les semaines l'on y disait la messe et l’on répandait de l’eau bénite sur les tombes. On révéra longtemps les ossements entassés de ces guerriers; enfin l’autorité elle-même les fit disperser. Les confédérés brûlèrent Greifl'ensée , puis Dubelstein , château du brave Paul Gœldii , bailli de Greiffenséc, et la grande Moos, château de la famille de Schwend , enfin Werdegg, appartenant auMIunu-

SUISSE. 153

wil, et tout ce que les Laudenberg possédaient à Pl’eflikon. Pendant ce temps , cinq cents hommes de Schwytz et de Glarus chassaient les Autrichiens de Nydberg et Freudenberg au pays de Sargans.

On voulait contraindre Zurich à faire ia paix avant l'arrivée des Armagnacs.

Le bannières se réunirent à llongg, à une lieue de la ville. Uri, Schwytz et Glarus venaient de Gruningen’; Lucerne, Zug et Unterwalden, de Baden; Berne s’y joignit avec quatre cents hommes de Soleure. Zurich ne fut point prise au dépourvu. L’esprit patriotique s’y réchauffa : tout fut rasé autour de la ville, à une portée d'arquebuse. On voulait que l'ennemi ne trouvât ni fruits pour se nourrir, ni maisons, ni granges, ni murailles à la faveur desquelles il pût s’approcher pour tirer de plus près; on creusa de profonds fossés , des lignes de circonvallation, des remparts, et l'on y mit des pièces : tous les pouvoirs furent suspendus, et les clefs delà ville furent données à Guillaume dc.Baden , investi du commandement suprême : le brave chevalier Jean de Rechberg commanda spécialement les troupes de Zurich. Six cents bourgeois se relevaient chaque jour pour la défense des murailles et des tours. Il se forma une société d’abord de seize , puis de soixante hommes grands et robustes, qui , sous le nom de boucs , devaient, comme les chefs du troupeau , se porter partout où serait le danger. Il régnait dans toutes ces dispositions un tel accord , une telle activité , qu’on songeait à peine à la guerre, et que la crainte même se changea en gaieté. Les portes restèrent ouvertes, on dansa sur les boulevards , et l’ennemi n'entendait de son camp que le cri moqueur qui imitait le beuglement de la vache, et celui-ci, A moi! Autriche.

Le l'r juin M-14 , Zitit passa laLimmath, entre Hôngg et Alstetten ; Soleure et Berne suivirent, et le camp fut appuyé à 'la Sil , près du couvent de religieuses. De l’autre côté de la Limmath, étaient Lucerne, Glarus et Scwhytz, plus près Uri et Unterwal-

den. On comptait environ vingt mille Suisses bien pourvus de machines de

uerre. Un pont mettait les deux corps

'armée en communication. Le siège se faisait avec d’autant plus d’ardeur que l’on voulait prévenir l’arrivée de I ennemi ; mais ce fut en vain : il dura soixante jours sans résultat. Les confédérés, endurcis au combat, étaient beaucoup plus vaillants qu’habiles, ils n’entendaient rien à l’art des sièges.

En général on visait mal , on choisissait plus mal ses positions. I,es boucs parvinrent à s’emparer de trois chariots chargés de vins du lac de Genève; on le but a la vue de l’ennemi ; on prit aussi des convois de bétail ; enfin, une sortie pour enclouer les canons bernois donna lieu a qn combat de deux heures, pendant lequel il fut tiré seize mille coups d’arquebuse et de carabine.

Cependant les assiégeants s'impatientaient de l’inaction; il fallut céder à leur valeur ; mille hommes de Zug reçurent ordre d’attaquer au point du jour un moulin voisin du couvent de religieuses entre l’Aar et la Sil. On pensait que la garnison ne laisserait pas consumer la maison d’Othon 'Werdmuller voisine du moulin , car c’était l’un des citoyens les plus- considérés; et mille hommes encore devaient profiter du moment où elle porterait secours, pour prendre un retranchement d’assaut; afin de mieux assurer le succès , on ferait une fausse attaque sur la ville. Mais Werdmuller défendit sa maison avec quelques amis , et la garnison ne bougea point. Pendant i’assaut, on lançait sur l’ennemi de la chaux vive; d’autres furent précipités du haut des échelles. Les boucs firent des merveilles , et les Suisses furent repoussés.

Cependant le margrave envoya vers l’empereur deux habitants de Zurich :

on en référa à la diète à Nuremberg.

Les grands d’Allemagne avaient chacun leurs occupations : ils s’excusèrent de ne point participer à une guerre entreprise sans leur aveu. Les villes pensèrent que c’était l’affaire de l’Autriche , et que d’ailleurs il ne fallait point

L’UMVÊKS.

porter de dommage à des villes et à des cantons avec lesquels on avait jusque-là vécu en bonne harmonie. Cliarn, lun des députés de Zurich, lut un récit des malheurs de la patrie. L’empereur renouvela ses instances : tout ce qu’il put obtenir, ce tut une réponse qui sous de pompeuses promesses cachait la volonté de ne rien faire du tout.

Charles VII était bien aise d’occuper au dehors l’esprit inquiet de sonjils , et de se défaire en même temps des Armagnacs. Vers la Pentecôte, il déclara qu’il serait permis au dauphin d’aller avec ses chevaliers et une forte armée chercher des ennemis à combattre. Tous se disposaient; ils étaient en marche , quand de nouveaux événements les appelèrent plus spécialement vers Bâle , et préparèrent la mémorable bataille de Saint-Jacques : nous allons les rapporter en peu de mots.

La noblesse d’Argovie, quoique liée de combourgeoisie avec les villes , tenait en grande partie à la maison d’Autriche, dont elle recevait tout son éclat. Tel était Marquard de Baldeck , possesseur du château de Schenkenberg et faisant partie de la bannière de Brugk, ce qui le soumettait à Berne. Dans la guerre de Zurich, Baldeck avait pris le parti de la noblesse ; ce que les Bernois ne voulurent tolérer, car le château de Schenkenberg pouvait inquiéter beaucoup la marche de leurs troupes, soit sur Laufenbourg, soit sur Ziirich. Ils chassèrent donc Baldeck , puis , sur la prière de l’évêque de Bâle , ils le rétablirent; mais Baldeck, au lieu d’en être reconnaissant, ne cessait de sc plaindre qu’à lui seul, de tous les seigneurs, il ne fût plus permis de faire la guerre aux Bernois. Chez lui sc trouvaient son frère, Jean de Baldeck et Thomas de Falkenstein , autrefois gendre de Jean. Les Falkenstein avaient été sous la tutelle de Berne : ils étaient d’une très-antique noblesse, possédaient beaucoup de châteaux, et Thomas était landgrave de Ja Sisgovie. Mais l’un et l’autre étaient «'apabh s des plus folles entreprises. Jean avait engage à l’Autriche son château de Farnsbourg, et il en dépensait le

prix à Seckingen avec une maîtresse.

Thomas, sur les instigations de la noblesse, résolut de tenter un coup de main, pour ia réussite duquel tous les moyens seraient bons. Les Falkenstein avaient droit de bourgeoisie à Brugk; ils y étaient accueillis avec respect :

on disait que du camp de Ziirich, ils allaient chercher l’évêque de Bâle pour qu’il mît la dernière main à une convention qui ferait cesser tous les maux du pays. Leur passage fut donc un jour de fête, et le jour suivant un jour de sécurité. Dans ia nuit du lendemain, le garde de la tour au-dessus du pout de l'Aar entendit frapper; on lui cria: Compère, ne connais-tu pas Faikenstein'f Foici monseigneur de Jlûle, nous apportons la paix , ouvrez ; nous sommes pressés , nous courons au camp de nos seigneurs les Bernois. Le portier, qui connaissait Falkenstein, n’iiésita point. Deux valets à la livrée de Ilâlc passèrent , et la nuit ne permit pas de voir que le compagnon de Falkenstein, au lieu d’un évêque, était Jean de Kechberg , enveloppé dans son manteau. Il y avaitune suite nombreuse. I.es cavaliers arrivaient deux à deux : c'étaient , disaiton , des secrétaires , des valets , des députés , etc. Le portier s’en étonna et voulut refermer la porte pour aller prévenir le magistrat : aussitôt sa tête vola dans la rivière. Plus de quatre cents cavaliers pénétrèrent alors dans la ville en poussant de grands cris :

les bourgeois accourus à ce tumulte furent massacrés; les issues étaient gardées, et les magistrats furentenfermés avec les principaux citoyens au nombre de soixante et dix; on pilla les objets les plus précieux. Falkenstein allait faire décapiter les magistrats qui avaient reçu ses serments, qui l’avaient honoré , aimé , quand Rechberg lui reprocha sa cruauté. Les campagnes s’armèrent pour venger Brugk , et ses oppresseurs y mirent le feu : les portes en étaient fermées , toute la population allait périr. Les cris des femmes et des enfants effrayèrent F'alkenstein luiinème. Il rendit les clefs à une vieille femme, mais la ville devint un tnouceau

SUISSE

(Je cendres. Pendant qu’on emmenait les captifs, Thomas de Falkenstein se montra une seconde fois avide de leur sans : Ne ferait -il pas aussi bon moissonner ici, s'écria-t-il, qu’à Greiffenséel Ce fut encore Rechberg qui les sauva , et ils furent enfermés dans la tour située au milieu du Rhin, à Lauffènbourg.

Falkenstein se retira dans le château de Farnsbourg, non loin de Rheinfelden. Berne, Lucerne, Soleure et Bâle l’envoyèrent assiéger. Ces guerriers étaient brûlants du désir de sé venger; il ne paraissait pas qu'il y eût des murailles ou des rochers capables de résister à leurs assauts ; on proposa de capituler, mais sans succès. Jean de Rechberg alors exhorta la garnison à tenir jusqu’à ce qu’il eût appris si l’on pouvait espérer des secours. Dans la nuit il trouva moyen de traverser le camp des ennemis, courut vers le dauphin , et dirigea de ce côté la marche des Armagnacs. Il n’eut pas de peine à y déterminer le prince , car le pape désirait surtout la dispersion du concile de Bâle; il mettait à ce prix la confirmation de la pragmatique sanction de saint Louis. Le roi , au lieu de dix mille hommes qui lui avaient été demandés, en envoyait cinquante mille.

Un corps d’armée fût dirigé sur Metz, un autre surTohl et Verdun, un troisième sur l'Alsace. Le dauphin marcha vers le Sundgau, par Montbéliard.

Une déclaration annonçait qu’on venait châtier les Suisses ennemis de tout uvoir institué par Dieu , et rendre la France sa (imite naturelle , le Rhin. Les paroles les plus pacifiques terminaient cette pièce, où l'on demandait néanmoins des subsistances pour vingt-quatre mille hommes. Les plus vaillants et les plus illustres seigneurs de France étaient avec Louis. La noblesse alsacienne vit leur arrivée avec joie , on se porta au-devant d'eux. Les princes de l’Empire et Sigismond lui -même en conçurent de graves inquiétudes; ils comprirent qu'il était temps de songer à aes mesures de précaution.

Bâle pourvut toutaussitûtàladéfense de sa vaste enceinte; ce qui était d’au-

tant plus difficile, que là aujsi la noblesse s’était séparée de la bourgeoisie. On éleva un boulevard devant la porte qui regarde le Suntgau , on rasa les maisons extérieures, et l’on fit des provisions pour un an. Le dauphin cependant accourait pour dégager Farnsbourg, puis Ziiricn; il voulait punir les Suisses, dissoudre leur fédération , venger la noblesse, et tirer pour la France et pour lui-même le plus grand parti possible de son expédition. A l’approche de ces troupes , les campagnards, effrayés de leurs excès , se sauvaient dans Bâle , où l’on accueillait quiconque apportait ses provisions pour un an, et consentait à vendre le reste à bon prix à la ville. Au camp devant Zurich , on ne s’émut pas beaucoup des rapports qui arrivaient les uns après les autres sur les forces des Armagnacs, et l’on se contenta d’envoyer six cents hommes de plus devant Farnsbourg.

Le dauphin s’avança par Landscron, château ue Burgard,* Mônch, la vallée de Lcymen et celle de la Birse jusqu’à Pfeflingen. Il envoya le comte de Sancerre à la tête de nuit mille hommes occuper la plaine de Munchenstein , en prolongeant le Wartenberg dernière pointe du Jura. Ce corps était soutenu par le maréchal de Dammartin qui s’établit à Mutenz. Bâle avait envoyé un de ses conseillers, Seevogel, aux confédérés pour leur représenter le danger qu’ils couraient en se laissant intercepter , et pour accélérer leur marche. Les Suisses ne firent qu’en rire : Je ne suis point timide , s’écria Seevogel ; ce que je dis est vrai : l'ennemi s'approche ; mais je reste avec vous, et vous verrez si j’ai du cœur.

Il fut décidé, pour satisfaire à l’ardeur de l'armée, que dans la nuit quinze cents hommes iraient pousser une reconnaissance vers Pratteln pour explorer la position et la force de l’ennemi , mais qu’on éviterait le combat, et que surtout on ne passerait point la Birse. La marche fut précipitée et s’exécuta avec une sorte de rage. Le 26 août, à 8 heures du matin, les Suisses rencontrèrent les Armagnacs. Ceux-ci étaient

avertis de leur arrivée par des éclaireurs et par la garnison de Farnsbourg.

Le maréchal de Daniinnrtin développa sa division, envoya cent cavaliers pour attirer l’ennemi, cent autres pour les soutenir, et cent encore pour le prendre en flanc. Quant aux Suisses, Secvogel et Matter eurent beau disposer la bataille, il fallut les abandonner à leur impétuosité. Le maréchal reconnut bientôt qu’il ne devrait le succès qu’à l’avantage du nombre; il se replia sur Mutenz. Malheureusement ni la fatigue, ni le danger ne purent rendre les Suisses dociles à la voix de leurs chefs. Ils mettaient en fuite plus de milliers d'hommes qu’eux-mémes n’en avaient de centaines , et forcèrent les Français de repasser la rivière. I)e la hauteur où ils étaient, c’est-à-dire, du rivage de la llirse, ils voyaient la campagne jonchée de morts, Bàle bien défendue; la poussière leur dérobait la connaissance du reste. Quant à eux, ils n’avaient point éprouvé de pertes; ils avaient conquis des drapeaux, des chevaux , des caisses , des provisions et des munitions : forts de. leurs succès, on ne put les retenir. Ils voulurent passer la Birsc, parce qu’il y avait là six cents hommes qui semblaient les braver et les provoquer.

Non loin du rivage étaient les troupes du maréchal : plein d'admiration pour les Suisses, ce corps avait fait sa jonction avec le dauphin, qui envoya huit mille hommes pour observer la place, de façon qu’elle ne pût secourir l’ennemi, ‘ni le recevoir. En effet, trois mille hommes sortirent de la porte Saint-Alban, espérant faciliter aux Suisses les moyens de se retirer dans la place. Ces trois mille hommes allaient être coupés, quand les gardes de la tour jetèrent des grands cris et firent tous les signaux d'alarmes. Cette t roupe rentra tristement dans ses murs. Cependant les chefs suisses rappelaient les ordres qu'ils avaient donnes en quittant Farnsbourg; ils faisaient ressortir les avantages de la position qui permettait d’attendre des secours en gardant le cours de la Birse ; ils réclamaient l’obéissance au nom de l’hon-

neur et du serment , lê tout en vain î on eût dit que les ombres vengeresses de Greiffensée poursuivaient les soldats. Ils se jetaient dans la Birse et gravissaient la rive opposée sous le feu des pièces ennemies, et en face de ses innombrables bataillons.

Toute l’artillerie française fit feu :

alors Jean de Rechberg avec six cents cavaliers allemands, et après lui toute la puissance des Armagnacs, s’avancèrent avec impétuosité contre les Suisses : ceux-ci ayant passé la Birse et longé l’étang de Saint - Alban , étaient parvenus près de Saint-Jacques, non sans éprouver des pertes notables. Il ne leur fut plus possible de se reformer, car cinq cents hommes se trouvaient interceptes entre l’étang et la rivière, et cernés de toutes parts; les autres se virent forcés de se frayer un chemin vers Bille; mais dans ce moment même les Bàlois étaient contraints à la retraite par les Armagnacs postés à Sainte-Marguerite. Les cinq cents Suisses, épuisés à force de vaincre, fatigués de la marche et certains de la- mort, s’emparèrent du cimetière de Saint-Jacques. Mais leur perte était évidente , ainsi que la destruction de ceux qui étaient dans la plaine. Le dauphin voulait leur offrir une capitulation, bien persuadé que chacun vendrait chèrement sa vie. Alors I’ierre de Morimont supplia le maréchal de Dammartin de n’épargner personne , tant la noblesse était irritée contre les bourgeois et les paysans.

Trois fois les Suisses repoussèrent les assaillants du cimetière de Saint- Jacques, tandis que leurs valeureux compagnons périssaient dans la plaine; deux fois ils exécutèrent de sanglantes sorties, répandant partout la ierreur et la mort. Il fallut pour renouveler l'assaut les exhortations et les reproches des chefs; enGn l’artillerie renversa la muraille derrière laquelle étaient retranchés les Suisses. Des chevaliers allemands pénétrèrent dans le cimetière : les Armagnacs mirent pied à terre, le combat eut lieu d’homme à homme, et l’on mit le feu à la tour dont les Suisses avaient détruit l'es-

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Calier. Après plusieurs semaines on trouva sous les voûtes, quatre-vingtdix-neuf hommes étouffes , desséchés et debout contre les murs. Tous les autres, sans aucun sentiment de la douleur, arrachaient souvent de leurs blessures les traits dont ils étaient percés et les renvoyaient à l'ennemi ; en vain leur sang s’écoulait, en vain les forces les quittaient. Ils combattaient toujours : run se défendait à genoux et l’autre d’un seul bras. Nul n’expirait u’il ne se fût entouré de cinq ou six caavres. Aprèsdix heures de combat, à l'exception de dix hommes qui avaient été coupés de leur corpsdès le passage de la Bi rse, tous lesSuisscs étaient couchés sur le champ de bataille. Il y en avait, tant à Saint-Jacques que dans la plaine, onze cent quatre-vingt-dix. Au contraire , du côté de Pratteln , et jusqu’à la Birse, gisaient onze cents chevaux et huit mille morts; à Saint-Jacques, Jost Reding, frère du landamman , était tombé avec tous ceux de Schwytz. Un seul osa leur survivre; ses nombreuses blessures ne lui servirent point d’excuse, et il fut toujours l’objet de la haine publique. Glarus avait perdu Tschudi , fils du landamman , et Werner Ædli respirait encore, quoique évanoui sous le poids de sept blessures. Il vécut, et, dans une vieillesse avancée, fut le chef de son canton. Le capitaine d’Uri , Arnold Scbik, Jean Matter, capitaine des Bernois , et le Bàlois Seevogel , dont le courage n’était plus douteux , dormaient sur le champ de douleur avec tous leurs soldats. L’histoire a retenu un trait d'héroïque justice qu’il ne faut pas omettre : 1 un des plus ardents moteurs de la guerre, Burkard Mônch , était reste pendant la bataille renfermé dans son château de Munchenstein. Après la victoire, il se promenait avec «l’outres cavaliers , et pendant que leurs chevaux foulaient aux pieds les cadavres, il se réjouissait devoir un de ces héros aux prises avec la mort : pour rendre scs derniers moments plus amers , il s’écria , en riant : Nous nous baignons aujourd’hui dans les roses. L’indignation

rendit la vie au guerrier : Mange une de ces roses, dit-il , et d’une main assurée, il lui lança une pierre sur la visière, et lui écrasa les yeux, le nez, la bouche. Aveugle et sans voix, Burkard mourut en moins de trois jours, et ne fut point inhumé dans la sépulture de scs pères.

Le dauphin jura que jamais il n'avait vu de pareils hommes , ni remporté une victoire qui lui laissât à déplorer la perte de l’ennemi, autant «jue la sienne. Dammartin , Sancerre , les Pères du concile , tout ce qu’il y avait dans ce pays d'illustres étrangers, s’unirent dans une commune admiration de ces braves tjui avaient de beaucoup surpassé l’action des Therniopvles. Louis leur fit rendre les derniers devoirs par les Bàlois. On prit soin de ceux qui respiraient encore. Soleure et Berne firent lever le siège de Farnsbourg et celui de Zurich , car le bruit se répandit que ces villes étaient ellesmêmes menacées par les principales forces de France et de Bourgogne. Un émissaire de Thuring de Haflwyl avait pénétré dans Zurich, et y avait donné la nouvelle du massacre des Suisses.

La joie qu’on fit éclater demeurera comme une tache éternelle dans l’histoire de cette ville : on sonna toutes les cloches, on fit retentir les fanfares. Les assiégeants n’en connaissaient pas la cause ; mais du haut des murs on leur criait les noms de Birse et de l’arnsbourg; enfin un messager de Bâle vint annoncer le désastre. L’artillerie de Berne fut conduite à Baden sur la Limmath, et la bannière avec celle de Soleure se concentra à Lenzbourg. Zug et Lucerne prirent ensemble une position, et toutes les autres bannières rentrèrent dans leurs cantons. Les Zurichois avaient fait une sortie , et jeté beaucoup de désordre dans l’arriere-garde, en se rendant maîtres de tout ce qu’on n’avait pas encore enlevé du camp.

Mais des querelles s’élevèrent entre le dauphin et l’empereur : Louis se plainait de ce qu’on n’eût point pourvu l’entretien de son armée , quoiqu’il fût venu dans l’intérêt de la maison

d’Autriche ; il demandait pour continuer la guerre qu’on lui livrât le trésor de Sigismond, attendu que par un article secret, il était dit qu’il épouserait une princesse française. Frédéric se récriait contre cette' publication d’un article secret , il se refusait à livrer à l’avance des sommes gui appartenaient à son parent, se plaignant de ce que les troupes du dauphin campaient chez ses sujets au lieu défaire la guerre aux Suisses ; enfin il accusait Louis de traiter avec eux , et en effet on négociait. Leduc de Bourgogne ne se souciait de voir régner sur la Suisse, ni la France, ni l'Autriche; il fit sous main disposer 5 la paix les confédérés réunis a Zophingen, et il y employa les comtes de Valengin et de Neufchâtel , qui étaient liés avec Berne de cotnbourgeoisie. Les conférences eurent lieu à Ensisheim.

Le dauphin jr conclut la paix avec les nobles , bourgeois , campagnards de Bâle, Berne, Lucerne, Soleure, Uri, Schwytz ,Unterwalden, Zug, Glarus, et leurs sujets, et promit d’en agir envers Louis, duc ae Savoie, Jean, comte de Fribourg et Neufchâtel , Jean, comte d’Arberg et Valengin, comme si jamais il ne leur eût fait la guerre. On stipula liberté entière du commerce dans tous les États du roi très-chrétien et du dauphin. Celui-ci s’engageait à contraindre à la paix les nobles qui avaient déclaré la guerre à Bâle et aux cantons. En conséquence de ce traité , il ne viendrait point avec son armée dans les cantons. Il essayerait de se faire médiateur entre eux , Zürich et l’Autriche, sans que le mauvais succès de cette négociation pût en rien invalider le traité , qui devait être juré sur l’Évangile par tous les chefs présents et par tous ceux qui surviendraient. Il fut signé le 28 octobre 1444. Bâle, beaucoup d’autres villes, et le pape Félix V, crurent devoir acheter te repos en satisfaisant à une contribution en argent réclamée par le dauphin ; mais les Suisses ne donnèrent pas un denier, et deux mois après le malheur de Saint-Jacques, on les voit traiter avec la France d’égal à égal.

Depuis la levée du siège de Zürich ,

les Suisses n’avaient pas cessé de tenir la campagne et de faire du mal à l’ennemi. Le lac était à eux , parce qu’il était croisé en tout sens par un grand vaisseau portant plus de soixante-dix hommes et de l’artillerie. Glarus était rentré dans la possession du pays de Sargans , momentanément envahi par les Autrichiens pendant le siège. Cependant les déclarations de guerre de tous les seigneurs allemands arrivaient les unes après les autres. Ils tentèrent une surprise sur Baden : un matin, à la faveur du brouillard , et revêtus des insignes des confédérés , ils s’introduisirent dans la ville; mais les bourgeois, éveillés par le bruit des cavaliers , coururent aux armes et les chassèrent, non sans perdre leurbrave avoyer. Les essais de négociations , que l’évêque de Bâle et les villes de Souabe firent à Constance, avortèrent, les Suisses ne voulant ni céder un pouce de terre, ni payer un florin d’indemnité. Ils serraient Rappersrhwyl de si près, que les chats, les souris y'étaient regardés comme les mets les plus délicats , et qu'on voyait des enfants mourir de faim. Le duc Albert ravagea le bailliage de Gruningen. Deux vaisseaux fabriqués à Brégenz furent vus sur le lac a Meila : on les avait fait venir jusqu’à Diessenhoven sur le lac de Constance et sur le Rhin; de là, ils avaient été amenés sur des chariots à Zürich , où on les avait chargés de provisions pour Rapperschwyl / tandis que le duc Albert et le margrave protégeaient l’expédition par terre. Dans le même temps le pays de Sargans fut surpris par Brandis, arrivé de l’autre rive du Rhin avec six mille hommes; il entra dans Walenstadt avant que Glarus pût y porter secours : il fallut se borner à’ garder la frontière. Au milieu de l’hiver, on vengea cette surprise en ravageant les terres de Brandis au delà du Rhin , en revenant devant Sargans , en le pillant , en y mettant le teu , tandis que le comte so renfermait timidement dans les murs du château et gémissait sur les résultats de son expédition. A Bâle, la conduite de la noblesse amena une mesure

qui priva des droits de cité tout homme qui ne renoncerait pas aux fiefs étrangers. Elle affligea les Baerenfels , les Rotberg , les Offenbourg, et d’autres familles qui avaient rendu de grands services a la patrie, dans la guerre comme dans la paix; mais elles ne sacrifièrent point a l’esprit de parti. On fit des expéditions contre les châteaux des seigneurs oui avaient favorisé les Armagnacs: celui de Blotzheim appartenant aux d'Eptingen ; celui de Durmenach aux Flaxlanden, furent pris tous deux. Quelques excès de Pierre de Morimontfurentsévèrement réprimés. Les Bâlois firent aussi une incursion sur Otmarsheim, ne respectant ni la sainteté du monastère, ni les dames qui y vivaient. Soleure envahit la seigneurie de Ferette. Rheinfelden s’unit à Bâle pour dix ans , malgré la noblesse qui occupait la citadelle. Elle est au milieu du fleuve, sur un rocher que battent les flots écumeux du Rhin. La ville était comme le boulevard de l’Argovie; la voyant attaquée, Berne, Soleure et Bâle y envoyèrent garnison ; déjà Jean de Falkenstein avait tenté l’assaut.

Les confédérés rompirent le pont , qui du fort communique avec la rive droite, pour empêcher les provisions d’arriver : alors on attacha une corde au moyen de laquelle les provisions passaient dans une corbeille, de la tour de la rive droite au fort. Les machines de l’arquebusier Stuber y faisaient de fortes brèches; il ne paraissait plus tenable. Le duc Albert entreprit de porter secours, mars il ne put tenir sur la rive du Rhin, tant le feu était bien dirigé. Dans le fort , les nobles craignaient pour la vie de Hallwyl et de Jean de Falkenstein, dont les assiégeants ignoraient la présence , car les Autrichiens avaient donné l’exemple de décapiter les prisonniers. La garnison proposa donc de se rendre si on lui promettait qu’elle pourrait se retirer. Sur la question qu’on lui en fit, .Ulrich Schütz jura qu’il n’y avait |>oint de nobles. A la chute du jour, ces implacables ennemis de la Suisse sortirent a la faveur d’un déguisement. Ils descendirent le Rhin jusqu'au petit

11* Uvraison. (Suisse.)

Huningue, et dans la nuit ils vinrent par un détour, rejoindre le duc qui était a Seckingen. I.es Bdlois retrouvèrent parmi les décombres la pièce qu'ils avaient abandon née devant Farnshourg.

On prit beaucoup d’ariillerie, une quantité de provisions, et l'on trouva toute la correspondancedeGuillaumedeGrunenberg sur la marche des Armagnacs.

Dix mille hommes de Bâle, Soleure et Berne, marchèrent sur Seckingen en ravageant le pays. Cette petite ville s’était formée peu à peu autour du couvent de Saint-Friaolin , autrefois propriétaire de Glarus. On sut gré à ce canton de ne point envoyer de troupes contre l’abbesse de Sai’nt-Fridolin, son ancienne princesse, et de regarder comme «les alliés les bourgeois de la ville. Uri , Unterwald et Lucerne prirent part a l 'expédition. Les Bâlois et les Bernois se disputèrent la préséance pour donner l’assaut , et cette querelle empêcha les confédérés de réussir aussi bien qu’ils le faisaient ordinairement avec des forces de beaucoup inférieures. Nous ne feronsqu'une simple mention de l’expédition contre N'eubourg , entreprise pour se venger de quelques pillages : elle fut l’occasion de rendre à la noblesse ses droits, et l’on comprit, après un premier désastre, qu’on avait besoin de l’habileté de quelques chevaliers. A la fin de cette expédition, le bâtard de Ramstein fut nové , malgré toutes les promesses qu'il faisait pour racheter sa vie par la plus riche rançon.

Une autre expédition fut tentée par Jean de Rechberg pour s’emparer furtivement de toute l'Argovie; mais Pilgrimm de Heudorf qui devait amener quatre mille Autrichiens, ne parut point. Rechberg fut donc repoussé des murs de Brugk, à peine relevés de leur récent désastre; il y fut même blessé:

sa présence d’esprit put seule, le tirer de ce mauvais pas. Le frère du bourgmestre Stussi fit aussi la tentative de surprendre Baden , il y parut dans l’arrière-saison à la tête de quatre mille hommes. Il avait des intelligences dans la place : mais elle fut si bien défendue qu’il fallut se retirer.

Sur ces entrefaites on se disputait la possession du lac de Zürich , comme de grandes puissances rivalisèrent depuis pour rem pire des mers. Zürich taisait construire des bâtiments et de grands radeaux ; Scfiwytz l’imitait, son radeau avait cent vingt pieds de long et portait six cents hommes et de l'artillerie. Il était entouré d’une galerie et surmonté d’un toit. L’effet de cette machine qu’on appelait i’Our.s, était terrible. Le duc Albert étant à Zürich, les soldats de Schwytz dirent qu’ils voulaient lui donner" un feu de joie, et ils allèrent sous ses yeux , saiis que personne osât les en empêcher, incendier le village de Zollicon ; toutefois ils pensèrent être les victimes de leur témérité : un ingénieur imagina une machine à crochets amarrée avec une corde à la porte de Zürich ; cette niacltine se cramponna si bien à leur radeau sous les pontons, qu’on put l’attirer vers la ville; heureusement pour l’équipage que le câble rompit. Rappersclnvyl désormais s’approvisionnait par" terre et par eau. Dans une de ces escarmouches, le commandant de Gruningen, Werner OKbli,tua de fea main tout autant d'ennemis qu’il avait rapporté de cicatrices de la bataille de Saint-Jacques : il avait brigué la conduite des avant-postes, uniquement parce que la mort l’avait épargné fcur ce champ de bataille. Sur le lac, les Zürichois opposèrent à l’Ours , l'Oie et le Omard.JII y eut un combat naval fort opiniâtre entre l’île d’Ufnau et Maenidorf; les bâtiments des confédérés furent mis hors de combat.

Par une des plus froides nuits d’hiver , le garde de nuit de AVolIrau, non loin de Pfeffikon , au-dessus du lac , aperçut des vaisseaux ennemis; il vit qu’à ’ Rapperschwyl il se faisait de grands mouvements. D’un autre côté, Jean de Reehberg arrivait par terre avec des soldats de la forêt Noire, accoutumés à gravir les sentiers les plus escarpes ; enfin Rapperschwyl fit une descente sur In presqu’île de Hurden ; ces forces étaient considérables, c’était toute la bannière. Reehberg avait brillé le pont de Schindellegi pour ôter tout

moyen dé retraite ou de renforts aux Suisses peu nombreux qui étaient à Pfeffikon. Aussitôt que le feu se manifesta sur le passage île l’ennemi , le capitaine des Suisses crut que c’était une ruse pour l’attirer loin au lac où se ferait la principale attaque. Il y avait erreur de part et d’autre, comme il arriveau clair de lune ; les confédérés ne connaissaient pas la force de Reehberg, et celui-ci était loin de se douter qu'il n’avait affaire qu’à deux cents hommes : se croyant trahi, il se retirait, quand la plus grande partie de la garnison de Pfeffikon se porta sur Wollrau. Chacun donnait avec Fureur sur l’ennemi qui cherchait à regagner la hauteur. La confusion était telle que les Zürichois se tuant feux - mêmes , égorgèrent leur banneret et plusieurs membres du conseil; enfin le soleil parut, et ce corps , mieux avisé, s’efforça de regagner le lac pour faire sa jonction avec les navires. Les Suisses prirent position sur une hauteur d’où ils redescendirent avec impétuosité, quand les Zurichois se furent postés près du cimetière de Uf-Grâzzen , derrière un fossé et une haie. Ils attendaient là du renfort ; mais Pfeffikon était entre eux et Uurden, où les bâtiments des Suisses avaient été fort maltraités et abandonnés. On les amenait, quand un guerrier qui portait ordinairement la bannière devant le banneret ni venait de périr, la tira furtivement e son manteau et la montra aux équipages; à cette vue ils comprirent l’étendue du désastre et se retirèrent , laissant quelques vaisseaux pour charger les morts. Pfeffikon n'avait pas été entamé : on entendait çà et la des troues qui accouraient au secours de clnvytz. Reehberg, pour couvrir son départ, mit le feu aux maisons de Frevenbach ; les confédérés n'avaient perdu que quinze hommes; mais leurs navires étaient au pouvoir de Zürich qui les brilla.

Quelques petits combats prèsdulacde Walenstadt et dans laThurgovie, une surprise inutilement tentée sur Wjï, tels sont les événementsde peu d'importance qui suivirent cette action. Les Au-

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trichiens voulurent aussi envahir Appenzcll. On s’était réuni au château de Rheineck, on avait gravi la montagne rès du champ de bataille de Wolfsalde, lorsqu’une brusque attaque occasionna une fuite générale. La noblesse y perdit beaucoup de monde; le seul exploit qui mérite d’étre rap-

Ëirté avec quelque détail, c’est la baille de Ragatz , parce qu'elle eut de l’influence sur les négociations entamées depuis si longtemps , toujours infructueuses, toujours abandonnées ou transférées de ville en ville.

Le chevalier de Rechberg persuadé qu’on ne pourrait vaincre un ennemi aussi redoutable que par des masses , eut recours à Wolfhard de Brandis; ils levèrent une armée de six mille hommes dans les pays oui séparent le lac de Constance de i’Adige, et la réunirent à Vaduz. La circonstance paraissait favorable : Bûle et Soleure redoutaient les soldats des Armagnacs, Berne était en dissension avec Soleure. Le projet était de passer ie Rhin. Appenzcll en avertit les confédérés. Les Clamais désiraient prendre possession définitive du pays de Sargans , d’où l'ennemi pouvait toujours les inquiéter, ce qui les empêchait souvent de prendre part à des expéditions lointaines : on Voulut donc surprendre l’ennemi au delà du Rhin pour se rejeter sur Sargans; mais le contingent d'Appenzeil, on ne sait pourquoi , manqua au rendez-vous. Cela n’empécha pas les Suisses de s’avancer en vainqueurs jusqu’à Ragatz. Ils passèrent le Rhin plus d’une fois, et punirent Brandis en ravageant les terres de ses vassaux. C’en était fait du pays de Vaduz, si une crue subite du fleuve n’eût mis fin à ces incursions. Déjà il y avait lieu de supposer que lacainpagne se terminerait sans action décisive, et les confédérés se tenaient à Metz sans soupçonner aucune attaque. Toup à coup Rechberg passa le Rhin avec toute son armée et s'établit à Ragatz. Les onze cents confédérés en furent promptement informés : ils ne songèrent pas à la retraite : loin de là, ils prirent position sur une hauteur; on hésitait si on atten-

drait l’ennemi ou si on l’irait chercher. Les Glarnais regardant leur bannière où était l’image révérée de saint Fridolin , s’écrièrent : Celui qui par amour pour son Dieu est venu des extrémités de la terre, n' obtiendra-t-il pas de Dieu que demain, jour de sa Jéte, sa bannière soit triomphante comme toujours f Dieu et saint Cridot in sont avec nous. On marcha donc à l’ennemi, en silence et les rangs serrés, en se dirigeant sur Wongs.

Le lendemain, quand les Suisses se mirent en mouvement, l’armée de Rechberg était à peine éveillée; il s’avança à la tête de quelques cavaliers , reconnut Ital Reuing , et derrière lui les Suisses. Aussitôt il rentra pour ranger ses troupes , les cavaliers au centre , l’infanterie aux deux ailes , l’artillerie en avant, un corps de réserve sur les derrières. On voulait faire une trouée au moyen de l'artillerie; la cavalerie devait ensuite y pénétrer et sabrer tout ce qui se* présenterait, tandis qu'à droite et à gauche l’infanterie prendrait l’ennemi en flanc. Ital Reding, digne de son père par son courage, son habileté, son éloquence, et Jost Tschudi, respecté depuis trente ans dans les diètes et dans les batailles, firent chacun aux soldats de courtes allocutions. L’ordre de bataille de l’ennemi n’était pas encore complété, que déjà Schwytz et Glarus avaient donné avec vigueur. Les cavaliers de Rechberg attaquèrent : son artillerie n’avait pu jouer avec succès, et bientôt une charge irrésistible fut exécutée par les Suisses. La noblesse se rappela involontairement les massacres de Sempach et IS'æfels , elle ne put tenir en présence des mêmes ennemis. Bientôt l’armée se débanda, les chevaliers fuyaient à bride abattue, les fantassins étaient tués par centaines ; tout eût péri sans un mouvement de la réserve. Chacun voulait être le premier à repasser le Rhin, on ne cherchait pas même le gué; beaucoup de chevaliers se noyèrent, et les confédérés en tuèrent enrore en les visant au milieu du fleuve. L’artillerie et les magasins tombèrent en leur pouvoir. On

fêta saint Fridolin , et l’on consomma gaiement les vivres préparés pour six mille hommes. L’ennemi fut entièrement découragé, et l’on résolut de célébrer éternellement cette journée.

Toutefois la victoire n’eut pas le résultat qu’on en devait attendre; faute d’artillerie on ne put prendre ni Sargans, ni Walenstadt; le pays rentra donc sous l’ancienne domination En général, les cantons ne s’inquiétaient pas assez de l’intérêt de chacun d’eux en particulier; au lieu de protéger Glarus, ils se contentèrent d’avoir ajouté à leurs trophées un impérissable fait d’armes.

Le commandeur de Saint-Jean , Hugues de Montfort, faisait de grands efforts pour amener la conclusion de la paix; ami des deux partis, il indiqua une conférence sur le lac même, auprès de Wædischwyl, sa cornmanderie. Les plénipotentiaires avaient chacun un navire; pour lui, il passait et repassait en nacelle, et les exhortait à la concorde. Rechberg assurait qu’il était disposé à la paix; mais il voulait toujours qu’on rendît à l’Autriche ce dont on s’était emparé pendant le concile de Constance, et à Zurich, ce qu’on lui avait pris. L’électeur palatin , ceux de Mayence et de Trêves, intervinrent ; la négociation du lac n’ayant pas eu d’effet, ils indiquèrent une réunion à Constance : les seigneurs avaient perdu leur arrogance depuis la journée de Ragatz. Le palatin y vint avec une suite de trois cents chevaux, et les grands maîtres des ordres trutoniques et de Saint-Jean. Les confédérés y envoyèrent les hommes les plus habiles et les plus considérés, tels que l’ancien avoyer de Rerne, Rodolphe Hofmeister, et Ital Reding. Le comte de Neufchàtel y parut pour le duc de Savoie; on y vit aussi beaucoup de conseillers des villes impériales. Les réjouissances et les plaisirs conciliaient les esprits; de son côté, le palatin ne négligea rien pour mener son ouvrage à bonne lin; enfin, le il juin, les préliminaires furent signés entre le duc Albert, les villes de Zürich, de Râle, de Fribourg, de Rerne, et tous les confédérés. Cette

convention remettait à des arbitres le soin de prononcer entre Zürich et les Suisses : il en devait être choisi deux par chacune des puissances belligérantes, pour commencer leurs opérations dans deux mois à Kaiserstuhl, et les terminer dans vingt et un mois au plus tard : s’ils ne pouvaient s’accorder, ils choisissaient eux-mêmes un sur-arbitre dans une ville libre de l’Empire. Ital Reding ne consentit qu’avec peine à cette dérogation aux traités de la confédération, qui faisaient décider tous les différends à Einsiedeln sans aucune intervention étrangère. Cette nouvelle fut reçue avec enthousiasme dans toutes les parties de la Suisse; le dimanche, jour de la Trinité, les cloches sonnèrent, et firent connaître à tous que ces temps de malheur étaient enfin écoulés.

Devant les arbitres comparurent les envoyés des confédérés et ceux de Zürich; la principale difficulté consistait à décider si cette ville avait pu se liguer avec l’Autriche sans violer ses devoirs envers la fédération : Zürich demandait à en être affranchie; elle réclamait de plus les conquêtes faites sur elle et des indemnités. Au fond, tout dépendait de la solution de (a première question. Les deux arbitres suisses décidèrent que Zürich rentrerait dans la confédération. Les deux arbitres de Zürich comprenaient bien qu'il devait en être ainsi, mais ils n’osaient le dire, et se jetèrent dans des moyens dilatoires; car, agir autrement, c’eût été s’exposer à de grands dangers de la part de la populace. Il fut donc convenu que le sur-arbitre déciderait, et l’on choisit Pierre d’Argun, bourgmestre d’Angsbourg. homme puissant, qui, dans sa ville, jouait à peu près le rôle qu’avait si longtemps soutenu Rodolphe Itrun à Zürich. Il fhlint que le palatin, les électeurs, et ses concitoyens euxmêmes, le suppliassent d'accepter cette mission délicate. Enfin, il s'y décida, essaya vainement de concilier les uns avec les autres, étudia tous les titres, et se réserva le droit de prendre conseil où il voudrait , et de prononcer ensuite avec une entière autorité. Environ trois mois plus tard, il convoqua les inté-

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ressés à Lindnu , fit de nouveaux efforts pour parvenir a une transaction, puis, levant solennellement les mains, jura de décider le litige comme il convenait à un homme juste; tous les esprits étaient dans la plus vive émotion.

Pierre Co/dschrnid, dit-il, et liai Heding ont bien jugé ; il faut que Z irrich s’en tienne a tous les articles de ta ligue éternelle. Ces paroles produisirent un effet indicible, on eût dit que la foudre était tombée sur Zurich; la consternation y fut universelle, on songeait même à une nouvelle guerre.

De la part du bourgmestre Argon , il y avait du courage à se montrer si indépendant; il était en rapports fréquents avec les souverains, surtout avec Frédéric III ; d’ailleurs Ileehberg et les chevaliers de la Souabc pouvaient s’en venger. Il se montra grand dans cette circonstance. Désormais ami, et non plus juge, il fit venir à Baden les députés des deux parties en présence de ceux de cinq villes impartiales : là il fut reconnu , malgré les répugnances des confédérés, que pour cette fois seulement Userait nécessaire de choisir un sur-arbitre étranger pour terminer le différend qui devait se débattre à F.insiedeln , devant les arbitres qui avaient précédemment siégé à Kaiserstuhi : la s’élevèrent de grandes difficultés sur les indemnités prétendues, sur la rupture du traité avec l’Autriche, sur fa remise des conquêtes. Les arbitres rendaient des décisions absolument opposées, et ne s’accordaient pas sur le choix d’un départiteur : l’abbé d’Einsiedeln resta dépositaire des pièces, et on se sépara. Apres bien des débats, on se revit au couvent de Cappel, entre Zurich et Zug; il fut décidé que Zürich reprendrait tout ce qu’on lui avait pris : Wodischwyl, possession de Saint-Jean, devait être la limite entre Sehwytz et Zürich , comme par le passé. Quant à la question autrichienne , on la remettait toujours à un arbitre; mais on ne put s’accorder; on se borna à en présenter plusieurs, dont les noms furent envoyés, sans aucune observation , à Ueberlingen, avec prière à l’avoyer et au conseil de cette ville

de le désigner parmi tous ces candidats. Ueberlingen ne refusa point ce service à l’amitié des Suisses, et désigna Henri de Bulienberg, chevalier, seigneur de Spiesz , avoyer de Berne.

Après avoir lu et relu, médité et consulté pendant un mois, ce magistrat, dont toute la Suisse révérait la sagesse, fixa un jour où l’on revint à F.insiedeln : là il déclara que le jugement de Pierre Goldschmidet Ital Reding devait l’em-

Porter, dit que la ligue de Zürich avec Autriche était illégale, l’annula, l’abolit. Ainsi finit la guerre qui, depuis quinze ans, ensanglantait et ravageait ce beau pays; elle ne changea presque rien à la circonscription des États.

Les différends avec l'Autriche furent plutôt assoupis que terminés par un traité : chaque seigneur avait à porter des plaintes plus amères les unes que les autres, chacun accablait les confédérés de réclamations. Les Suisses s’en inquiétaient peu, faisaient valoir leurs droits , et répondaient que c’étaient des faits de guerre dont personne n’avait à rendre compte , qu’enlin il y avait compensation. Il n’y eut pas moins d’amertume dans le litige ae Bâle avec l’Autriche. Enfin toutes ces notes, ces plaidoyers écrits, cessèrent par l’audacieux coiip de main de Guillaume de Grunenbergsur Rheinfelden. Cette ville, toute dévouée aux Suisses, n'avait dans ses murs que des plénipotentiaires de Bâle , Berne et Soleure , dont la présence attestait le droit de leur cité : cependant l’Autriche l’avait engagée à Grunenberg. Impatient de ne pouvoir s’en emparer, il pria l’infatigable Rechberg de le seconder; Thomas de Falkenstein , l’auteur des malheurs de Brugk , ne manqua pas de s'y joindre; on y vit aussi Blumeneck, et Hastadt, illustre seigneur d’Alsace; enfin, on promit tout le secours des Bourguignons et des Français. En un jour de fête, pendant le service divin, parurent devant Rheinfelden des bateaux chargés de bois, sur lesquels étaient quelques hommes en longs habits gris. Ce sont des pèlerins, dirent les bateliers; ils reviennent de Notre-Dame des Ermites, et veulent diner. Mais tout à

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coup ces prétendus pèlerins jettent leurs manteaux, et l'un voit briller les cuirasses ; la garde des portes fut égorgée; cent vingt combattants cachés dans le bois s'élancèrent aussitôt dans la ville: tout ce qu’on trouva dans les rues fut tué, les magistrats furent enfermés; il n’est sorte d’excès ni de désordre qu’on ne se permit. Les malheureux habitants Sautaient, les uns à bas des murailles, les autres dans le Rhin; entin, on chassa toute la population , hommes, femmes , enfants, sans leur laisser un denier pour leur subsistance. Ils furent recueillis à Bâle, tant à l’hôpital que chez des particuliers. Les vainqueurs se partagèrent le butin; ils eurent chacun trois cents florins. Les Bàlois en tirèrent vengeance; ils battirent Rechberg auprès dé Ileffingcn, blessèrent Thomas de Falkenstein, et punirent Grunenberg par la destruction de Rinzheini.

En vain Eptingen eut l’insolence de leur déclarer la guerre en son nom et de la part de son chien (c’était peutêtre un jeu de mots, une allusion aux Armagnacs, car le chien s’appelait Dauphin), iis brillèrent son château de Blocnmont sur le Blauen: pour lui, il fut pris et jeté dans les fers. Les événements hâtèrent la conclusion de la paix; elle fut négociée à Brisach,par l’évêque Frédéric et le margrave Jacob, le palatin étant déjà atteint de la maladie dont il mourut peu de temps après. Rhemfelden fut rendue à l’Autriche, et |e duc permit de rétablir les auciens bourgeois. Dès que les seigneurs l’apprirent, ils brisèrent les portes, les fenêtres, les fourneaux, chargèrent sur des chariots tout ce qu’on pouvait emporter, et ne laissèrent à ces infortunés que des propriétés dévastées.

Ea guerre avait coûté 5 Zurich des sommes immenses; la peste, la disette et les combats avaient réduit sa population d’environ moitié; jamais le prix des loyers n’avait été si bas. La ville avait sur Je margrave une créance de vingt et un mille florins; les soldats étrangers devaient aux bourgeois. Les Suisses, oubliant tout ressentiment,

secondèrent Zurich pour opérer la rentrée des sommes que l’on n’avait avancées à l’ennemi que pour leur faire la guerre. Cette union fit comprendre au duc d’Autriche que la possession de Kvbourg ne serait pas paisible; il la céda en compensation de cette prétention, et s’arrangea avec le margrave, dont il acheta les droits sur Bregcnz et Hohenek.

Les boucs , ces braves défenseurs de Zurich, n’avaient point encore fait leur paix ; les Suisses n’oubliaient point les offenses et les maux qu’ils en avaient soufferts. Voyantqu’ils étaient obstacle au bien publie, ils se présentèrent devant le bourgmestre et le conseil , et dirent qu’ils sauraient pourvoir à leur existence, suppliant seulement qu’on leur gardât les sentiments paternels qu’on leur avait montrés jusqu’alors.

Aussitôt ils quittèrent la ville, et ache tèrent . de l’autre côté du Rhin , un château appelé Ifohenkrayen; là ils attendirent du temps et du refroidissement des haines un meilleur sort. Ils ne laissaient point passer une seule assemblée sans intercéder, mais toujours sans succès; si bien qu’à la longue ils trouvèrent des défenseurs même parmi les Suisses, et qu’un jour Friesz, landamman d’L'ri , ait que s’ils se portaient à de nouvelles hostilités , que s'ils s’emparaient de la personne d'un illustre confédéré, on ne pourrait leur en vouloir. Ce discours fut rapporté aux boucs. Or il arriva qu’un jour Friesz s'en revenait de Ztiricb sur un bateau, à un endroit où des arbres ombrageaient une baie, du lac; tout à coup il en sortit deux nacelles chargées d’hommes armés : c’étaient les boucs, lis lui crièrent: Landamman Friesz d'U-ri, vous êtes notre prisonnier , ne craignez rien. Lui , sans manifester d’émotion, dit en passant à leur bord : Je vous ai donné un bon conseil, camarades; mais franchement je ne croyais pas qu’il dût m’atteindre. On le conduisit à Hdhenkrayen, où il fut trèshonorablement traité, et il écrivit aux confédérés qu'il fallait maintenant acheter trois rents florins la paix qu’ils n’avaient pas voulu donner, ltal Reding

suisse. m

fit passer la somme, et les boucs pro- les orages. Guillaume de Chalant, été* mirent une fidélité aussi inébranlable que de Lausanne, célèbre par sa sain* que l’avait été leur courage. Leur so- trté, maudit l'anguille; son successeur, çiété dura autant que la Suisse. Georges de Salures, accabla de ses

Dans les dernières années de cette malédictions les sangsues, ennemies guerre, le concile de Bâle fut dissous, des truites, puis les vers, les cigales par l’effet des intrigues de plusieurs et les souris. Kn 1 490 , on donna une grahds que Nicolas V avait gagnés, assignation aux hannetons qui rava* Eneas Sylvius, qui devait son élévation geaient le canton de Berne , et on leur au zèle “qu'il avait montré pour cette nomma un défenseur. D'après cela , il assemblée, fut désormais l'un de ses était naturel qu’on crût aux prodiges, plus ardents antagonistes. Bâle, pour Le jour de Saint-Félix et de Sainte-Rérhonneur et pour l'intérêt de ses habi- gula , patrons de l’église de Zurich , un tants, résista à trois ordres de Tempe- pruit extraordinaire, semblable à une reur, jusqu'à ce qu’une sentence rendue explosion, se fit entendre dans la nef à Gratz, par la cour impériale, les à minuit; ce prodige avait déjà annoncé rappelât à l’obéissance. On se soumit le grand incendie de 1280. 'Près de avec douleur. Il était temps que les Mellingen , jaillit tout à coup une Pères s’en allassent : quelques heures source de sang; dans l’Argovie, il fit de plus, ils étaient exposés à toutes subitement grand jour à minuit; on eût sortes d’insultes. La translation à Lau- dit ensuite que la nature était renversanne fut décidée une heure plutôt que sée, tant l’agitation fut terrible; puis Ton n'avait coutume de se réunir; et, un grand calme s’établit. A Ebersock, en commémoration de cette précaution parurent des cadavres entassés ; il y eut contre de turbulents adversaires, l'hor- de la neige au mois d’août, il y eut loge fut pour toujours avancée d’une des oiseaux dont la preseuce présage heure. Cinq cents hommes armés ac- la mort, des naissances monstrueuses, compagnèrent les Pères jusqu’au col des cris plaintifs, des cliquetis d’ardu Hauenstein : là ils étaient attendus mes, etc. ; on eût dit que la nature tout par une escorte de Soleure et de. Berne, entière et les esprits eux-mêmes prequi les conduisit à Lausanne. Félix V naient part aux malheurs de la aéliabdiqua, se retira à Ripaille, délicieux rante humanité, séjour au lac de Genève, sur la rive de Une guerre s’éleva bientôt entre la Savoie. Le concile avait eu pour prin- Savoie et Fribourg. Guillaume d’Avencipal objet la réforme de l’Église, la fin elles, avoyer de cette ville, était feudu schisme des ilussites, la réunion dataire de la Savoie; le trurhsés ou des Églises d’Orient et d’Occident. Il y sénéchal de Diesenhoven, l’offensa graavait dans son sein assez de constance, veinent : soit à l’occasion de cette quede lumières et de talents; mais les in- relie, soit dans toute autre contestatrigues de cour, les ambitions des tion, Guillaume d’Avenches fut jeté pontifes et des souvfrains, paralysèrent dans les fers. Il renonça aux formes ces résultats, et l’Église arriva au siè- judiciaires; et, sûr de l’affection des de suivant sans s’être mise à l’abri des citoyens, il déclara s’en rapporter au entreprises de réformateurs nouveaux, jugement de la commune. On n’osa Une des idées de ce siècle était que poursuivre; on le contraignit de jurer l’homme, dans lequel réside une por- qu’il resterait à Fribourg et ne se verition du souflle divin, règne sur toutes gérait pas; mais, dès qu’il fut libre, les créatures; que sa domination a péri il courut vers son suzerain. La Savoie parce qu’il s’est éloigné de Dieu, mais exigea satisfaction de lu port du séneque pour la ressaisir il lui suffit de s'en chai, et saisit les marchandises que rapprocher. De là les croyances les plus Fribourg envoyait à Genève. De Son absurdes; de là ces conjurations, ces côté, Fribourg s’empara des biens de excommunications contre les animaux Guillaume d’Avenches, et ecs reprénuisibles, les épizooties, les blessures, saules amenèrent des hostilités aux-

quelles Berne prit part. Ringoltingen, son avoyer, l’un des seigneurs les plus puissants de l'époque, avait projeté un mariage important pour son ïils, et l’avoyer Felga de. Fribourg venait de le faire échouer. Un autre sujet de mécontentement s’élevait entre les deux cités : Pierre, ce bourreau qui avait montré tant de compassion à 1 horrible exécution de Greiffensée, venait d'étre tué dans un cabaret, à la foire de Fribourg, et ses compagnons avaient été blessés. On voyait d'ailleurs avec répugnance l’esprit autrichien qui régnait dans la jeunesse de Fribourg, et les plumes de paon dont elle affectait de se parer. Albert d'Autriche envoya du secours d’abord sous le commandement de Louis Mever de Huningue, puis sous celui de Pierre de Morimont.

Les Fribourgeois combattirent vaillamment à Villarsel, à Montenac, à Saint-Fodele. Tout à coup les Bernois s’avancèrent par Morat et par Avenches , et Henri de Bubenberg serra la ville de si près, qu'elle subit pendant plusieurs jours un véritable blocus.

Cependant les Fribourgeois surprenaient Schwartzenbourg, et l'incendie des villages apprenait à la ville de Berne le désastre, dont elle fut bientôt vengée. L’avoyer de Bubenberg s’avança par des sentiers difficiles, et parut inopinément avec, huit cents hommes, auxquels il avait eu soin de faire

Ï (rendre des croix rouges, pour qu’on es crût Autrichiens. Passant la rivière à gué, il s'empara d'une bonne position. L’ennemi avait des forces doubles ; mais l’attaque fut si brusque , qu'il lui tua plus de quatre cents hommes.

Bubenberg reprit le butin, le renvoya aux habitants de Schwartzenbourg, et rentra dans Berne.

Cependant la Bourgogne, la France, et les confédérés eux-mêmes, intervinrent; la médiation fut confiée a la sagesse de Jean de Neufchûtel. I.c traité ne fut pas avantageux pour Fribourg; dix de ses conseillers furent envoyés vers le duc de Savoie, pour demander pardon le genou en terre. Les conditions furent en général aussi défavorables; le mécontentement s’exhalait en

reproches mutuels ; enfin , le duc Albert d’Autriche résolut d'y venir pour apaiser les partis : il se lit suivre de Thuring de liallwyl, et montra beaucoup de partialité, ordonnant à l’avoyer et aux conseillers d’attendre ses ordres.

Au bout de quelques jours, Hallwyl les apporta : il fallut qu’ils se laissassent tous enfermer; puis on exila l’avover et ses conseillers à Fribourg en Brisgau, et l’on renouvela tout le conseil, a l’exception de' cinq membres. Hallwyl fut nommé gouverneur, Thierrv de Montreux remplaça Pavoyer Felga:

beaucoup de citoyens s’enfuirent près de Guillaume d’Avenches, qui avait quitté la ville dès l’arrivéedu duc d'Autriche. L’audace criminelle de Hallwvl alla jusqu'à faire pendre à un arbre le président du tribunal supérieur, sans même lui permettre l’approche des sacrements. Berne intervint: elle ne pouvait, non plus que la Savoie, souffrir que l’Autriche dominât exclusivement a Fribourg; l’Autriche, de son côté, comprenait qu’elle serait infailliblement expulsée par la Savoie , créancière de fortes sommes : elle négocia donc ellemême. Mais, avant de partir, Hallwyl eut recours a une perfidie dont le bût était d'empêcher les riches de racheter leur liberté : pour cela, il fallait priver les habitants de leurs droits au remboursement de leurs prétentions, et même de leurs objets précieux. Le gouverneur annonça donc une nouvelle visite du duc Albert; il ne s'agissait de rien moins que d’une conciliation universelle; la solennité de la réception se préparait ; Hallwyl emprunta à cet effet toute l’argenterie des principaux citoyens. Au jour indiqué, il sortit comme pour aller au-devant du duc, et emmena Felga et tous les grands.

A peine avaient-ils fait une lieue, qu’on vit paraître de la cavalerie; le gouverneur alors se retourna, et remit à Felga une charte par laquelle Albert renonçait à sa souveraineté; le prix de l'affranchissement était ce qu'il devait à la ville, et l’argenterie que venait de lui extorquer le gouverneur.

Immédiatement après, Fribourg eut un autre danger a courir : des paysans

SUISSE

voulaient s’emparer du conseil et des soixante, les tuer, et prendre possession de leurs maisons. Meyer de Huningue, de chef militaire, était devenu bon bourgeois, en se mariant à Fribourg; sa sagacité et sa valeur sauvèrent sa nouvelle patrie: tous les conjurés qu’il put saisir furent décapités.

Ce fut au milieu de ces calamités que les Fribourgeois entreprirent la construction de leur tour, haute de trois cent soixante-cinq pirds; ils suivirent un plan que l’un des exilés avait rapporté de Fribourg en Brisgau. La domination de la Savoie fut reconnue :

ce fut le comte de Gruyère, seigneur, ami de la cité, qui en prit possession le 10 juin 1452; tons les magistrats étant rassemblés dans l’église de Saint- Nicolas, Louis et ses successeurs furent déclarés protecteurs : on abjura tout rapport avec Albert, dont l'indigne conduite fut justement llétrie.

Le duc promit en échange que les percepteurs seraient ses seuls employés, qu’il n’établirait.aucun château, aucun ouvrage qui püt inquiéter la ville; il lit remise de sa créance, et accorda encore d'autres avantages. Peu de temps après, Salicetti, qui avait été surpris dans A venelles et jeté dans les fers , fut remis en liberté par l’influence de la Savoie et sur la foi de sa parole; mais l’ayant méconnue, il fut repris et décapité. On détruisait tout ce qui rappelait l’ancienne servitude, et la tour du château de Zæhringen fut démolie.

Berne, voyant l’esprit de liberté se développer, restitua toutes les conquêtes qu'elle avait faites.

Le comté de iSeufchâtel légué à un margrave de Baden, le Valais rapproché de Berne par la sagesse d'un de ses évéques , quelques démêlés ecclésiastiques dans les Waldstetten, tels sont à peu près les faits contemporains. Alors aussi on allait se prosterner devant le vénérable Nicolas de Fine, dont on admirait la sainteté. On se précipita vers son ermitage quand un incendie consuma la ville de Sarnen : on lui demanda des prières. Il parut sur la montagne, pria Dieu pour son peuple, et l’élément destructeur cessa ses ra-

vages. Il avait fait la guerre avec courage; mais il refusa la dignité de landamman. et continua à se vouer à la prière dans son agreste ermitage ; ses conseils et ses vertus devaient un jour sauver la patrie et la liberté. On montre encore les ruines de son ermitage dans les affreuses solitudes du Melcnthal.

Les guerres qui éclatèrent entre Venise et les Sforce, après la mort de Philippe Visconti, donnèrent lieu à plusieurs expéditions d’I'ri vers l’Italie, et bientôt le val Lévantine fut entièrement abandonné à ce canton.

Dans les Grisons, la noblesse conspira contre la ligue populaire : Henri de Werdenberg Sargans organisa la ligue noire, ainsi nommée soit à cause de la couleur des vêtements, soit à raison de tout autre signe. Jean de Rechberg conduisait cette noblesse : à la faveur de la nuit, on put traverser Tamins, Ræzuns, Donileschg, et s’emparer des défilés du pays de Schambs.

Henri de Ræzuns faisait partie de l'expédition, et l’evêque de Coire la favorisait. L’affaire était des plus dangereuses pour les Suisses; car Milan s’associant à la ligue, ils étaient pris en queue, et c'en était fait de leur indépendance. La petite troupe s'avança donc; d’abord elle évita les villages, choisissant de préférence les prairies; et, quand on entendit résonner les pas des chevaux , les habitants du pays de Rav.uns n'en conçurent aucune inquiétude, parce que les seigneurs, pour mieux couvrir leurs projets, avaient annoncé une partie de chasse; mais quand vint le jour, quand les pâtres les aperçurent, ils poussèrent de grands cris. Quoique Schambs filt déjà intercepté de toute communication, on prit les armes; tout le Rbeinwald retentit du bruit des cors. Les hommes du désert accoururent, et la noble troupe, qui avait pénétré jusqu’au pied du château de Barhrennourg, en frémit d'effroi , chercha son salut dans la fuite, et ne trouva que la mort. Le seigneur de Ræzuns, empêché par son embonpoint, espérant d’ailleurs qu’on ignorait sa participation , se laissa prendre.

Il fut conduit devant le tribunal de Valcndaun et condamné au dernier supplice. Déjà le bourreau s'apprêtait à lui trancher la tête, et, selon l’usage, lui demandait pardon de ce que son devoir l’obligeait à faire; Henri le pria de l’achever d’un seul coup. Aussitôt l’exécuteur, popr lui montrer son habileté , partagea en deux un cheveu qui

ilottait au gre du vent. La fermeté du wron n’y tint pas. Heureusement son valet eut une inspiration qui lui sauva la vie. Amis, dit-il aux assistants, mon niait re reconnaît sa faute, il ne peut se la pardonner et désire la mort; mais il voudrait mourir comme ont vécu ses pères, tl vous souvient avec quelle cordialité ils vous traitaient , et combien de fois ils ont fraternellement vidé avec vous le bon vin qu’ils possédaient. Le baron, avant de descendre au tombeau, demande a faire comme ils ont fuit. Et en même temps le valet distribuait aux assistants du pain, du vin et des viandes, disant à tous que son maître n’avait pu résister aux séductions de l’évêque, leur rappelant sa jeunesse, son affection pour eux. Tout à coup ces guerriers se levèrent, et tous, d’une voix, crièrent :

Grâce, grâce à Henri! Il abjura la ligue noire, et lit serment d'éternelle fidélité à la ligue grise. Cependant la multitude se précipita sur les châteaux : Werdenberg , Sargans , Ortenstein , Sans, Canova et Bæhrenbourg, furent emportés , démolis ou brûlés , et le pays de Tomilz se vit affranchi. Rink, le commandant de Baldenstein, au confluent de l’Albula et du Rhin, accéda aussi à la ligue et renonça à ses fiefs; Coire, qui avait conclu ‘un traité de combpurgeoisie avec Zurich, fut entièrement incendiée en 1464, et l’empereur, à cette occasion, lui accorda des libertés qui furent pour elle une source de prospérité : elle fut déclarée indépendante de toute juridiction, on lui fit remise de beaucoup de redevances.

A Saint-Gall il se préparait de grands événements : le fils d’un boulanger de Waogeo, Ulrich Rech, employé à l’administration de l'abbaye, excitait les

religieux contre la conduite molle et insouciante de l'abbé Gaspard de Landenberg. Ce prélat, tout entier à l’étude et à la prière , se souciait peu du pouvoir temporel, et laissait Jes cantons s’approprier la principale influence sur les affaires; il venait de conclure avec eux un traité dont les dispositions soulevèrent tout le pays, et même Appenzell. On résista; lès religieux protestèrent : l’abbé, fatigué des menées d’Ulrich, le lit jeter dans les fers.

L’affaire en était là, quand arriva , de la part du saint-siège , le cardinal Éneas Sylvius Picoiomini : il fit un sort assez riche à l'abbé, mais il le reconnut incapable de gouverner, et l’élévation d’Ulrich Rech fut confirmée par le pape. Il n’avait que trente ans, gouverna sept ans comme administrateur, et fut vingt-huit ans abbé. C'était un homme de belle taille, maître de lui-méine, prévenant pour ceux qu’il estimait, dur et terrible pour les autres. A côté de son lit était une table noire et de la craie, afin qu’il ne lui pût échapper aucune des idées que la nuit fait naître dans les grandes Ames : toute la vie de Rech fut une continuelle activité; il n’avait qu’une passion, qu’une pensée, c’était de rétablir les affaires de Saint- Gall, et d’en être en quelque sorte le second fondateur. Dès qu’il eut reçu les serments de ses inférieurs, il conclut une transaction avec la ville , sous l’assistance d'un envoyé de Berne, et stipula en faveur de l'abbaye tout ce que les titres anciens lui permirent d’exiger.

Appenzell continuait à recevoir en combourgeoisie des vassaux de différents seigneurs; ce qui l’exposait, à chaque instant, au ban de l'Empire: la

firotection que ce canton accorda aux militants du Rheinthal, lui attira une disgrâce de ce genre. A la demande des Peyer de Hagenwyl , les Aupcnzellois avaient marché vers le chateau de ces seigneurs ; il y avait dans l’intérieur du fort un de leurs compatriotes exilé : il y mit le feu : aussitôt l’ennemi profita de l’incendie; mais, au lieu de récompenser le traître, on l’envoya à Berne, où il fut écartelé: puis on indemnisa les Peyer, et tout le Rheinthal

SUISSE. 171

demeura soumis à Appenzell. De son côté, Ulrich ne négligeait rien pour se l’approprier; mais il eut beau s’intriguer, ces montagnards comprenaient trop de quelle importance il était pour eux d’atoir à leur disposition le Rhin et le lac. Leurs affaires furent décidées à Lucerne avec quelque partialité pour l’abbé: il eleva ses prétentions à vingt mille florins, et offrit de faire remise de six mille, si on lui cédait le gouvernement du Rheinthal. Les menaces n’y purent pas davantage.

Tous les hommes en état de porter les armes se rassemblèrent ; il fut décidé qu’on rejetterait la sentence de Lurerne,et qu’on n’en accepterait plus aucune des sept cantons. La majorité était acquise à l'abbé, puisque quatre cantons avaient conclu avec lui un traité de protection. L’abbé somma les confédérés d’exécuter leur sentence; mais il fallut la changer, et surtout en èetranrher tout ce qui blessait l’honneur d’Appenzell.

Le Tockenbourg devait bientôt accroître les domaines de Saint-Gall :

Petermann de Raron en était le seul maître; il le vendit, à la fin de l’année 1468, au prince abbé pour quatorze mille cinq cents florins ; l'empereur confirma cette acquisition ; et les traités d’alliance du Tockenbourg avec Schwvtz et Glarus furent à l’instant renouvelés. La sage administration d’Ulrich Rech lui procurait les ressources nécessaires a ces immenses acquisitions.

Les Zurichois se relevaient de leurs malheurs; ils s’agrandissaient beaucoup. L’archiduc Sigismond , voyant Wintertür entourée de leurs possessions , l’engagea à Ziirich pour dix mille florins. Tous les citoyens de cette ville s'imposèrent une taxe payable endant quatre ans ; mais les habitants e tVædischwyl et de Riehterschwyl n’y voulurent point contribuer. Ils représentèrent qu'ils appartenaient à l'ordre de Saint-Jean. On envoya quarante hommes au chilteau de Wædischwyl ; ils répandirent le bruit que c'était pour reprendre Pfefiikon; et, tout aussitôt, Schwytz mit quatre cents

hommes sur les frontières. Zug et Glarus intervinrent: quinze cents Zurichois arrivèrent, et les rebelles s'enfuirent ; on eut peine à empêcher l’effusion du sang ; enfin , les confédérés, réunis à Berne , condamnèrent les récalcitrants à payer, mais ne leur imposèrent aucune peine à raison de leur insurrection.

Les grands chemins étaient infestés de brigands , qui ne respectaient ni le sexe , ni l'âge , ni le caractère ecclésiastique , ni le titre révéré des ambassadeurs. Ils se livraient, dans les environs de Liestnll , à des actes d’une atroce barbarie. Un jour, une femme n’ayant pu apporter que la moitié de la rançon exigée pour son mari , on la contraignit à le voir exécuter au château de Farnsbourg. Une autre payait dix florins pour que l’on ne coupât qu’une des mains de son mari ; et on les lui livra toutes deux dans un panier. Guillaume de Runz gouvernait pour Albert ce château redoutable; il lit donner la question à un étranger , pour le forcer à déclarer que les llûlois avaient résolu de s’y introduire par une petite porte ; puis il le fit écarteler à Rheinfelden , et l’on commença par lui arracher le cœur. Dans ce temps d’horreur, Bâle était florissante par l’ordre, la sagesse, et la vigueur de son gouvernement. Hurgard de Rotberg avait suivi l’empereur à Rome ; il eu rapporta une charte de franchise qui , d'année en année , était lue devant le conseil et les citoyens. La jeunesse, sous la conduite de Berentels, et de Flaxlandon , alla prendre, sur le sommet des Vosges, l'immense château de Ilohcnkœnigsbourg, d’ou les nobles exerçaient leurs brigandages sur tous les pays voisins. La ville avait surtout a redouter l’ambition du jeune comte de Thierstein , possesseur du château de Pl'efTingen , allié de Berne et de Soleure ; il exigea dix-sept mille florins, sous prétexte que son père les avait dépenses dans une guerre pour l'Autriche contre leur ville. On paya; mais ce n'était pas l’affaire du comte Oswnld de Thierstein. Dans la nuit du nouvel an , il fit mettre le feu à une

auberge , et vint s’emparer d’une porte par le secours de deux cents soldats qu’il avait gagnés, et qui furent ensuite bannis;alors il établit un péage sur la route, et Soleure le soutint; mais les Bàlois brûlèrent son établissement , et emmenèrent ses employés, ün lui dénonça son droit de bourgeoisie. La police , les lois prirent le dessus, et triomphèrent de toutes ses mauvaises passions. £neas Sylvius Picolomini, de Sierre, l’âme du concile , alors qu’il n’était encore qu’un pauvre jeune homme ignoré, n’avait point , au comble de la grandeur, oublié la ville de Bâle. Il résolutd’y fonder une université , quand , sous le nom de Pie II, il occupa le trône pontifical ; car son amour pour les sciences était toujours le même.

Cette faveur lui fut demandée par une députation du chapitre et des bourgeois, qui le trouva à Mantoue le 12 novembre 1459 ; il en témoigna une grande joie ; ses paroles furent dignes de lui : l'installation solennelle eut lieu le 4 août suivant, et l’on confirma toutes les franchises de l’université.

Dès le commencement, il y eut deux cent vingt élèves. La ville’ s’enrichit aussi de nouvelles acquisitions : elle acheta Farnshourg aux Falkenstein , et Sissach aux Eptingen.

Le margrave Albert était surnommé Achille pour sa valeur , sa beauté, sa vigueur. Il avait suscité une guerre à la ville de Nuremberg; huit cents Suisses arrêtèrent le cours de ses prospérités. A Pellerent, il voulut vainement soutenir leurs efforts; son drapeau et sa trompette tombèrent entre leurs mains. La paix fut la conséquence de cet exploit, et les Suisses reçurent de riches présents. On les appelait partout où l’on avait de grandes entre-

f irises à former; ainsi ils prirent, pour 'électeur palatin , le château de la Petite Pierre (Lulzelstein), en basse Alsace. Charles VII conclut avec eux un traité d’amitié; c’était le premier depuis l’extinction de la domination franque.

Mais une acquisition importante se préparait : l’inconséquence et a maladresse des ennemis de Schaffhousen

la poussèrent dans la ligue suisse : Sigismond l’avait rendue à l’Empire, déclarée inaliénable, et dotée de libertés considérables ; puis , réconcilié avec l’Autriche, ce même empereur avait exigé que la ville rentrât sous la domination des archiducs. Son successeur, quoiqu'il fût de la maison d’Autriche, ne put l’obtenir ; il se vit même obligé de confirmer les libertés données autrefois par Sigismond. Les habitants étaient en perpétuelle contestation avec le comte de Lupfen pour des droits de chasse, et avec l’heritière de Habsbourg Laufenbourg, qui , du château de Kalm , où étaient ses fils, harcelait le commerce et lui faisaitéprouverdes pertes considérables. Les comtes de Sultz se livraient aux mêmes brigandages. Pour venger quelques marchands d’UIin, les citoyens s’armèrent, prirent la comtesse de Laufenbourg et scs fils, pillèrent et brûlèrent Balm , Neuhourg sur l’Ottcrsbühl, et même le château de Rheinau. L’expédition rentra triomphante au son de la cloche de Kalm, qui avait si souvent retenti pour le malheur de Schaffhousen.

La première pensée de la comtesse fut de faire mettre Schaffhousen en interdit; et l’empereur lui prescrivit de prêter serment à son frère Albert, qui gouvernait l’Alsace et la Souabe.

L’affaire Jes comtes de Sultz fut traitée pécuniairement : l’Autriche eut recours aux intrigues; elle essaya de semer des divisions dans la bourgeoisie et dans le conseil. La maison de Fulach était alors l’une des plus puissantes, et tenait le château de Laufen au-dessus de la cataracte. Sur l’autre rive , au pied de cette même chute, le château de Woerd appartenait au principal agent des menées des ducs. Les seigneurs tirent au bourgmestre une sommation si insolente , qu’il éprouva quelque peine à la communiquer au peuple. Le ton ironique dans lequel elle était conçue irrita tous les esprits; on gagna du temps; et, pendant que Hcndorf attendait impatiemment les clefs de la ville, on prévint les Suisses. Tout à coup les cloches s’ébranlèrent , les trompettes sonnèrent , et tous Jes

SUISSE

yeux se tournèrent vers la ville : là , les seigneurs purent voir , sur le pont du Rhin , les députés de -Berne , Lucerne, Schwytz , Zurich , Zug et Glarus. Ils se séparèrent, non sans s’adresser mutuellement de vifs reproches ; ils furent même sur le point d’en venir aux mains. La bourgeoisie, réunie à l’église de Saint- Jean, jura l'alliance suisse pour vingt -cinq ans. Les Fulach , d'abord ébranlés , ne l’abandonnèrent plus.

Plusieurs nobles prirent des Strasbourgeois qui revenaient des bains de Pfeffers , et les retinrent prisonniers dans les châteaux de Hohenkræhen et Églisau , jolie ville qui repose aujourd’hui sur les deux rives du Rhin. Ce fut pour Zurich l’occasion d’acquérir cette possession, car elle vengea fraternellement l’insulte faite à Strasbourg ; et tandis qu’une autre troupe de guerriers châtiait Thengern , les terres du comte de. Sultz et le Klekgau furent aussi ravagées. La médiation de Schaffhousen et des Fulach arrêta le cours de ces dévastations ; mais Zürich garda Églisau pour indemnité. Pour prouver aux citoyens de Strasbourg avec quelle rapidité Zürich les secourrait toujours , on embarqua dans une nacelle une bouillie et un rôti , et l’on descendit le Limmath et le Rhin, avec une telle vitesse , que le soir même l’un et l’autre plats purent être servis encore chauds sur la table de l’ammeister de Strasbourg. Cette gageure s’accomplissait en un jour de fête ; et, pour la bien célébrer, l’on se livra à toutes sortes d’exercices de gymnastique. Le tir, qui eut lieu â Constance, eut des suites plus funestes :

un habitant notable ayant refusé un denier de Berne , le ’Lucernois qui l’offrait s’échauffa; les Suisses prirent parti pour lui ; la querelle devint générale, et ils se retirèrent tous en se

Bnant de la violation de l'hospita- Lucerne appela aux armes, et marcha la première : Unterwnld , Uri , Schwytz, Zug, Glarus, Zürich, et enfin ’ Berne et Soleure , envoyèrent leurs troupes ; la Thurgovie fut ravagée ; \S einfelden tomba au pouvoir des

confédérée , et l’on ne put les apaiser qu’en leur payant une forte indemnité. Le vieil’ évêque de Constance, Henri de Hewen , voyant quelle était la puissance des Suisses, et prévoyant qu’ils seraient bientôt maîtres de la Thurgovie, mit sous leur protection tout ce qu’il possédait dans ce pays , et se ligua avec eux pour assurer le repos de ses derniers jours.

A leur retour de l’expédition , les guerriers d’Uri, Schwytz et Unterwald, parurent à la porte de Rapperschwyl , et demandèrent le passage.

Cette ville n’avait cessé d’être attachée à l’Autriche, et de conspirer la perte de la Suisse; elle avait épuisé la mesure de ses souffrances : fatiguée de se voir délaissée par ses souverains, elle s'abandonnait à la faction dite des Turcs, sans doute parce qu’ils prêchaient l’obéissance à la fatalité; tandis que leurs adversaires, les chrétiens, prônaient la souffrance et la fidélité. Quelques actes de sévérité barbare envers ces Turcs, avaient indisposé toute la population contre les ducs : bien que la garnison eût été retirée, et que les détenus eussent recouvré leur liberté , la ville était endettée par suite de ses efforts pour une cause dont elle était victime : l’arrivée des confédérés fut donc accueillie avec joie ; leur confraternité avec les Turcs s’étendit bientôt a tous , et l’on résolut de la perpétuer. Dans la nuit même , Rapperscnwyl accéda à la confédération qui ne s'inquiéta guère de ce qu’en dirait l’Autriche. Quand la nouvelle en parvint à ’YVintertür, il ne fut question de rien, moins que de massacrer tous les Zürichois qui se trouvaient présents, car on supposait qu’ils agiraient de même; mais on les trouva profondément endormis , et ils ne furent pas moins étonnés de la nouvelle qu’on leur portait. Sigismond cependant vint s’établir à Constance avec sa cour : son entrée fut magnifique; il était suivi d’une noblesse et d’une cavalerie nombreuse. Son extérieur était agréable , sa parole séduisante et sensée ; il avait pour lui l’amitié et la médiation de Charles VII.

L’ UH I VERS.

Un favori disgracié s’était emparé du château de Beseno , près de Trente; mais, chassé du Tyrol par l’évêque, il s'enfuit à Zurich avec sa femme , acheta le gouvernement d’Egli* sau , et s’y fortifia pour braver l’archiduc. Des’ différends avec celui-ci et le saint-siège, sur l'intronisation de l’évêque de Brixen , servaient merveilleusement la haine de ce favori , appelé Gradner, seigneur de Wlndischgrætz.

Toutes les démarches tentées pour faire accepter un cardinal ami du pape, Eneas Syfvius , furent inutiles ; ce cardinal, fils d’un pauvre pêcheur, appelé Kretz, avait pris le nom de Cusanus , parce qu'il était du village de Cus , dans le pays de Trêves. Le chapitre ne l’avait point élu , et ne le voulait pas plus que Sigismond , recevoir de la main du pape. Pendant que Cusanus , en route pour Rome, séjournait à Brtineck , Sigismond l’y vint surprendre, s’empara du château où il s'était réfugié, et le contraignit à lui faire toutes les concessions qu’il demanda :

le prélat promit tout , et on lui permit de poursuivre son chemin. Les difficultés finirent par se compliquer; enfin, Eneas Sylvius excommunia Sigismond , et cita devant lui tous les Tyroliens auteurs de la résistance. En même temps , le pape engagea François Sforre à marcher contre, cet arcliiduc; les Suisses ne perdirent point Cette occasion. Bernard Gradner les excitait: le 14 septembre, jour de la grande solennité d’F.insiedeln, les bannières se déployèrent; on vint à Rapperschwyl ; on renouvela les serments, on passa la Tœss,on parut devant Wintertür, on s'empara de toute la Thurgovie :

l'alliance fut jurée à Frauenfeld. Puis les confédérés passèrent le Rhin , sommèrent le château de Fussach, que défendait le baron de Mulleg , et précipitèrent du haut des murailles les guerriers qui leur avaient tué du monde. Torenbnren et Bregenz furent mis à contribution; le Vorarlberg trembla , mais la petite troupe victorieuse rentra dans ses foyers.

La noblesse répondit à l’appel de Sigisuiond ; elle se réunit à Wintertür

pour reconquérir ses possessions ; mais les Suisses accoururent de toutes parts. La ville fut assiégée; le feu y prit.di tous côtés. La résistance fut des plus opiniâtres : les femmes même travaillaient et jetaient de l'eau bouillante du haut des murs. Au milieu des dangers de cette attaque , les Suisses, pour oter aux habitants tout espoir de secours , envoyèrent une partie de leurs forces contré Diessenhoven ; ott y mit le feu , et on le prit au moment même où il allait être dégagé. 11 se lit, de part et d’autre, des prodiges de valeur: le siège de wintertür s’était converti en blocus , et bientôt Sigismond vendit cette ville à prix d’argent. Dans l'intervalle, la confédération avait envoyé deux mille combattants à l’électeur palatin contre Adolphe de Nassau ; ils avaient assuré la victoire à Seckenheim, où il fit prisonniers trois princes et de nombreux seigneurs.

Ces braves ne se refusaient au redressement d’aucune injustice; ils allèrent, au cœur de l'hiver, venger contre l'abbé de Kempten un de ses employés , dont il avait blessé l’honneur et les intérêts. Trois cents hommes firent le tour du lac de Constance à travers mille difficultés , combattirent des forces quadruples, et tuèrent le jeune Walter de Hoheneck, qui commandait pour l'abbé.

Cette aventureuse manie d’expéditions était la conséquence naturelle de In grande réputation de valeur que s’étalent faite les confédérés. Quand Charles VII eut fini son règne , les traités furent renouvelés avec LouisXI; ce qui n’empêcha pas que , sans congé de leurs supérieurs, cinq cents hommes de l'Oberland ne se joignissent au comte de Charolais dans la guerre du bien public, et que six cents autres ne fussent amenés au prince de Calabre, qui tenait aussi pour les seigneurs contre le nouveau roi. Mont- Ihéry et le pont de Charenton Furent témoins de la valeur suisse. La cavalerie royale ne put rompre leurs rangs serrés; mais, de retour de cette expédition , ils furent punis ; ceux de Berne, de vingt-quatre heures d’emprisonne-

SUISSE

ment et trois florins d’amende , applicables à la construction de Saint-Vincent. Philippe de Comines dit que ce furent les premiers Suisses qui vinrent en ce royaume, « Et ont été ceux qui ont donné le bruit à ceux qui sont venus depuis, car ils se gouvernoient trèsvaillamment en tous les lieux où iis se trouvoient. » Ailleurs il dit : « Les Suisses prcnoient frommage sans peler, et buvoient merveilleux traits en trèsbeaux pots de terre. » La politique commandait à berne une alliance avec la France; mais elle avait plus de penchant pour Philippe de Bourgogne ; et , de son vivant, elle conclut avec lui et le comte de Charolais un traité semblable à celui qui déjà l'unissait à Louis XI; Zurich, Fribourg et Soleure y fürent comprises.

Par’ suite des querelles entre les Hendorf d’une part , et les Fulach et Schaffhousen de l’autre, querelles dont la possession du château de Laufen était la principale cause, le bourgmestre de Schaffhousen , se rendant à Engen pour les affaires de la ville, fut tout à coup attaqué dans un chemin creux par Ilendorf, qui le Gt conduire àVi!lingen,où il fut jeté dans un cul de basse fosse , et on le maltraita si fort, qu'il donna toute sa fortune pour se racheter. Vers le même temps, les prétentions des seigneurs alsaciens devenaient dangereuses à Mulhousen , petite bourgade qui avait pris de grands accroissements depuis que, s'affranchissant de la protection de l’évêque de Strasbourg, elle avait reçu «le Rodolphe de Habsbourg le titre de ville impériale , et les libertés les plus étendues; mais elle avait sans cesse à se défendre, et souvent ses faubourgs étaient brûlés par l’ennemi ; enfin , elle envoya une députation à Berne:

depuis longtemps elle était en relations d'amitié avec Soleure et Bâle. Un meunier retenait six deniers à son garçon ; les magistrats ayant différé de connaître de l’affaire, le garçon quitta la ville en menaçant d'y mettre le feu; il alla plus loin,’ et glissa des déclarations <ie guerre sous la porte. On voulut le payer ; ou envoya donc un ser-

gent au cabaret d’un village appelé Brunstatt , où il était ; mais dès qu’il s'en aperçut, il s’enfuit; puis, Sous prétexte, qu’il ne trouvait point de justice, il vendit ses droits au seigneur de Kegisheitn , d’une famille depuis longtemps ennemie de Mulhousen. Celui-ci déclara l’avoir désintéressé ; mais il eleva ses prétentions si haut, qu’on vit bien qbe le ton amical de sa communication n’était qu'une feinte ; en effet , il commença par enlever dix Mulhousiens , et envoya par une vieille femme, la déclaration de guerre qu’il faisait à la ville ; puis il dénonça les Mulhousiens à Hallwyl, le gouverneur autrichien. Alors Berne, Soleure et Fribourg conclurent avec Mulhousen une alliance de vingt-cinq ans; mais d’abord elles n’envoyèrent que cent hommes, comptant sur la puissance de leur nom. Cependant le Rheingrave avait pourvu à la punition des perturbateurs. Hermann Klée (c’était le nom du garçon meunier) s’était retiré, avec plusieurs gentilshommes, dans le triple château d’Egeisheim , au sommet des Vosges, d’où la vue s'étend sur toute l’Alsace, sur le Rhin, sur les monts de la Souabe. Les bourgeois de deux villes impériales , Turckbeim et Kaisersberg, marchèrent sous la conduite de Pierre Stützel. Le château fut pris et brûlé; Hermann Klée y fut tué, et cette antique demeure des comtes d’A Isace, ce berceau de toutes les familles priucières de l’Europe, est eu ruine depuis quatre siècles , parce qu’un meunier a refusé six deniers à son garçon.

Cependant Mulhousen continuait à être en butte aux plus insultantes provocations de la part des vassaux des seigneurs. Pour railler ses citoyens au sujet de leur alliance avec les Suisses, on s’approchait de leurs remparts, et on imitait le beuglement des vaches :

on ravageait toutes scs possessions, et la ville, non moins que Sehafïhouseh, payait cher son association à une confédération aussi éloignée. Les citoyens se précipitèrent sur les terres des agresseurs ; fa Suisse préparait une armée.

Le 24 juin 1468 , une guerre générale

fut annoncée à Sigismond , pour venerSchaffhousen etMulhousen. Adrien e Bubenberg passa le Ilauenstein avec sept mille Bernois , et traversa rapidement l’Argovie.

Quelques jours auparavant, il y avait eu une action assez importante dans les environs de Mulhousen : les ennemis s’étaient réunis en grand nombre à Brunstatt; ils s’embusquèrent, et, faisant enlever des femmes qui allaient aux champs, ils étaient ainsi parvenus à attirer quatre-vingts hommes de la garnison. Tout à coup la cavalerie se montra : après quelque confusion , les Suisses firent bonne contenance ; et , malgré les renforts arrivés a l’ennemi , ils repassèrent l’Ill en lion ordre. l'.uxmémes avaient reçu quelques secours -, enfin ils remportèrent la victoire. Les Bernois marquaient partout leur approche par l’incendie et la dévastation : tel fut le sort du beau village de Ilabsheim , qu’on appelait la ville de bois, parce que les seigneurs s’etaient entourés de planches. Brunstatt, Xillisheim et Fremmingen ne furent pas mieux tiaitées. Le château de Schweighausen fut attaqué, quoiqu’on n'eut pas d'artillerie, et la garnison l’abandonna furtivement pendant la nuit.

Les bannières réunies arrivèrent ensuite dans le célèbre champ du Mensonge, plaine que la perfidie des fils de Louis le Débonnaire semble avoir maudite ; vaste désert au milieu d’une des plus fertiles contrées de la terre. Vainement on y défia la cavalerie ennemie, en lui rendant outrage pour outrage , elle n’y vint point; on brûla des villages et des châteaux et les faubourgs de T'Iiann, et la petite ville de VValtwyler se rendit. Les Suisses prirent les châteaux qui la dominent sur 1rs sommités des Vosges. Mille hommes se portèrent ensuite dans la forêt Noire , au secours de Schaffhousen ; le succès ne fut pas moins complet de ce côté ; on fit le siège de Waldshut; Wcrner de Schynen y commandait: cette place domine le Rhin , non loin de l’embouchure de l’Aar; les assiégeants s'établirent sur les deux rives. Le bruit se répandit que Sigismond arrivait avec

des forces considérables ; aussitôt les confédérés portèrent leur armée à quinze mille hommes , et l’approvisionnèrent complètement. La brèche s’établit ; vainement deux mille Autrichiens tentèrent de renforcer la place, en se présentant sur la rive gauche, où il n’y avait qu’un poste d’observation ; la terreur qu’inspiraient les Suisses était si grande, que toute l’armée de l’archiduc se dispersa sur la fausse nouvelle que les cantons armaient ; les incursions des confédérés n’eurent plus aucun frein. Waldshut était serrée de près et manquait de vivres; on allait livrer l’assaut, quand arrivèrent des députés de Louis de Bavière , de Rodolphe de Baden , et des villes. Berne voulait qu’on lui livrât Waldshut et le Ilauenstein, boulevards de la puissance helvétique; elle refusait toute indemnité en argent.

Les guerriers réunis déclarèrent qu’ils n’avaient point quitté leurs foyers pour rapporter de l’argent, mais pour conquérir à la patrie des villes et des forts. Mais les confédérés acceptèrent les conditions proposées , et Berne finit par se contenter de la liberté de Mulhousen et de Schaffhousen. La paix de Waldshut consacra leur union avec la Suisse: il fut stipulé une indemnité de dix mille florins; et , faute de pavement dans les dix mois , les magistrats de Waldshut entreraient dans la ligue, et lui prêteraient serment. L’archiduc rendit au bourgmestre de Schaffhousen la rançon qu’on lui avait extorquée.

Toutefois ce n’était qu’un simulacre de paix ; les nobles ne cessaient d’exciter Sigismond contre les Suisses ; lui-même, la veille de la signature, s’était ligué de nouveau avec l’association du Imuolier de Saint-Georges.

Par caractère il aurait préféré le repos; mais on ne lui laissa point suivre son godt, qui l’eût ramené en Tyrol , dans ses possessions; on le força , en quelque sorte , à un voyage en France, car on se souvenait de Louis XI et de l’expédition des Armagnacs. Le roi le reçut bien , le secourut dans ses embarras de finance ; mais il ne manqua

SUISSE

point de prétexte pour repousser toute proposition de faire la guerre aux Suisses. Sigismond se rendit à Arras , où Charles le Téméraire se livrait au luxe et au plaisir. Le duc de Bourgogne reçut son hôte avec magnificence , et lui fit parcourir ses États. Pendant ce voyage , Sigismond engagea toutes ses possessions d'Alsace, et lit entrevoir à Charles l’alliance de Maximilien avec sa fille. La soumission de la Suisse, la possession de toutes les contrées qui s'étendent de la mer du Nord jusqu'aux Alpes, ces vues étaient trop séduisantes pour ne pas être adoptées avec ardeur ; Charles avança les sommes dont Sigismond avait besoin; celui-ci pava les obligations stipulées dans letrâitédeAValdshut ; et le comte de Neufchûtel , de la maison de Baden , vint à Ensisheim prendre possession de la haute Alsace , au nom du duc de Bourgogne; il était accompagné de Pierre de Hagenbach, qui joue dans l'histoire d’Alsace, un rôle sanglant et d’exécrable mémoire. Le gouvernement du pays fut donné à ce Hagenbach que les Mémoires de Commines nomment Archambault, et qui, né dans le Suntgau , possédait déjà toute la confiance de son maître: celui-ci ne voulut visiter cette province que quand ce fidèle serviteur l’aurait organisée.

Plus jeune de onze ans que Louis X F, Charles de Bourgogne était de taille moyenne, mais de constitution robuste ; il avait le teint basané , les cheveux noirs , les yeux noirs , et le nez aquilin : sa physionomie était d’une expression môle et guerrière. H tenait beaucoup de sou aïeul Jean sans Peur : assidu au travail, il se levait de grand matin, et lisait les anciens, admirant surtout Alexandre , le vainqueur de Cannes, et l'inimitable César. Son esprit concevait les plus vastes plans ; il en commençait l’exécution avec ardeur, et se roidissait contre les obstacles. Après avoir combattu à côté de son père, après avoir ensuite contraint le roi a la paix à Montlhéry, après avoir humilié Gand , il croyait que tout lui serait possible: ne prenant conseil que de lui-même , et de sa volonté faisant

12* Livraison. (Suisse.)

sa loi , il vivait toujours l’épée au poing, comme le dit Olivier de la Marche. La fortune le favorisa longtemps : Charles se montrait assez assidu aux exercices de piété , et se faisait suivre de reliques magnifiquement enchâssées; il savait jeûner et pratiquer des aumônes , et , en général , il avait trop d’estime de lui-méine pour s’abandonner aux excès de table ou au vin ; ses plaisirs étaient la musique, la chasse au sanglier, le jeu d’échecs au’il entendait à merveille. Ses ennemis lui tinrent peu de compte de sa chasteté, et lui reprochaient de se livrer aux honteux excès de quelques héros de l’antiquité; mais cette opinion n'a point prévalu : il y avait trop d’élévation dans l'esprit de Charles pour qu’elle pût s’accréditer. Aucun prince contemporain n’était entouré d’une cour plus splendide : dans les solennités, le duc portait un vêtement évalué à plus de cent mille florins d’or, à cause des pierreries qui l’ornaient; la vaisselle de ce prince , les tapis qui le suivaient à la guerre , étaient d’une magnificence inouïe ; les repas étaient somptueux; mais il y mangeait peu, ne prenant de plaisir qu’aux propos de table. En général , il se montrait fort gai, et voulait que, dans ses expéditions, le porte-étendard fût personnage d’esprit et jovial pour inventer quelque chose gaillarde. Il était abordable en tout temps, et rendait la justice deux fois la semaine, toujours avec exactitude; et toujours aussi il se montra terrible contre toute infraction à la discipline. Il mettait un soin particulier à l’organisation de son armée; trois cents pièces d’artillerie, deux mille fourgons , marchaient avec elle.

Il réunissait aux manœuvres des temps anciens, des inventions nouvelles. Il était défendu de jurer, de jouer aux dés : on punissait l’atteinte à la fidélité conjugale, même dans des villes prises d’assaut; mais, à chaque compagnie, on adjoignait trente femmes , dont pas une ne devait appartenir à un seul.

Charles aimait ses soldats ; quand ils étaient blessés ou malades, il avait soin d’eux comme l’eût fait un père.

Devant l’ennemi , il visitait lui -même

in L’UNIVERS.

les postes, et ne se couchait qu’habillé.

Pierre de Hagenbach était à peine en Alsace , qu’il donna aux Suisses des sujets de mécontentement. D'abord il fit arborer le drapeau de Bourgogne sur le château de Sohenkenberg , qui appartenait aux Bernois. Ceux - ci envoyèrent Guillaume de Diesbach à la dur de Louis XI , pour resserrer leurs liens avec la France; et, quoiqu’il y eût alors dans cette ville une révolution qui écartait la noblesse des affaires, Adrien de Bubenberg, toujours prêt à sacrifier ses intérêts personnels , obtint de la confédération la promesse que nul des États ne se joindrait au duc de Bourgogne.

Hagenbach renonça à son entreprise.

Cependant , comme les seigneurs autrichiens voyaient avec peine que Charles, depuis trois ans qu’il possédait l’Alsace, n’eût encore rien tenté contre les Suisses, Bilgeri de Hôwdorf, qui s’était mis au service de Bourgogne, dans la seule intention de se venger des confédérés , saisit , près de Brisach , quelques marchands de Berne , de Lucerne , et de Schwytz , qui se rendaient à la foire de Francfort, pilla leurs marchandises , et les conduisit à Scliuttern , petite ville forte de la seigneurie de Geroldseck; mais les Strasbourgeois arrivèrent bannière déployée, prirent la place et la démantelèrent; car Pierre de Hagenbach s’était rendu odieux à toute la contrée , non moins qu’autrefois Gessler aux anciens d’Uri et de Schwytz. Les villes impériales d’Alsace, toujours attachées à fa cause de la liberté , tournaient leurs regards vers la Suisse, la secouraient et la vengeaient en toute occasion. Charles ne manifestait encore aucune intention hostile; il désavoua Hôwdorf; il fit dire aux Suisses que le but de sa vie était l’expulsion des Turcs; qu’il en avait déjà traité avec Naples ; mais

3u’il comptait d’abord sur eux pour ompter le déloyal Galéas Sforce ; il romettait même de l’argent. Cepenant il faisait la conquête du pays de Gueldres; et l’oreueil de Hagenbach a’en accroissait ; il ne ménageait plus

ni les bourgeois , ni les nobles; il chassa Thuring de Hallwyl , de Landserre; se moqua de l'alliance de Mulhousen avec la Suisse, et lui promit ironiquement d’en faire le chef-lieu de la liaute Alsace , dès qu elle serait bourguignons.

Cependant l’empereur vint à Bâle avec son fils Maximilien et une suite nombreuse. On le reçut avec splendeur, et Pierre de Hagenbach alla lui rendre hommage avec quelques Bourguignons.

De là , il conduisit ce souverain b Trêves, où, le lendemain de son arrivée, Charles le Téméraire fit son entrée solennelle à la tête de huit cents chevaux , desix mille fantassins et de sa garde, au milieu de laquelle il parut magnifiquement vêtu. Près de lui était sa fille Marie, ravissante de beauté et couverte de diamants : sa cour avait enchéri sur sa magnificence accoutumée. Partout le bruit se répandait qu’il allait être créé un royaume de Bourgogne dont le siège serait à Besançon , et qui, de l’embouchure du Rhin, "s’étendrait jusqu’à la Méditerranée; on allait jusqu'à marquer le jour du couronnement. La Suisse en frémit d’indignation. Confédérés, écrivait Berne, songez-y bien , conservons l'honneur et nos antiques libertés. Les inquiétudes étaient d’autant plus vives, qu’à Bâle déjà Hagenbach s’etait permis les propos les plus injurieux pour les Suisses en général , et pour Berne en particulier. Cependant l'empereur n’était pas sans défiance; il pensait que Charles, une fois qu.’il aurait atteint son but, ne voudrait plus donner sa fille à Maximilien ; et, trois jours avaut celui qui était fixé pour le couronnement, il partit pour Cologne sans prendre congé du duc. Cette conférence n’eut d’autre résultat que la jalousie et la haine, et il ne fut plus question du vicariat de l’Empire, que Charles voulait s’attribuer. Encore enflammé de colère, le duc vint en Alsace à la tête d’une armée, et la terreur se répandit dans tout ce pays désolé par les excès de Pierre de Hagenbach. Le peuple fuyait, les campagnards se rétbgiaient’dans les villes impériales;

SUISSE. 179

Colmar ferma ses portes , Brisach fut écrasée par les violences des Flamands, épuisée par le séjour du prince. A Ensisheim , le duc passa la revue de ses troupes; à Thann, se présentèrent deux anciens nvovers de Berne , Nicolas de Scharnachthal et Petermann de Wabern. Le duc avait autour de lui l’éleoteur de Cologne, les ambassadeurs d’Aragon et de Venise, ceux de l'électeur palatin et du duc de Bretagne; il reçut donc froidement les Bernois, qui se plaignirent de la conduite de ïlôwdorf, des propos insultants de Pierre de Hagenbach et de ses atteintes au commerce de Mulhousen. Ils demandèrent que sévère défense lui fût intimée de renouveler ces outrages envers une république qui s’était toujours montrée amie de la Bourgogne. Selon l’étiquette de la cour, ils forent obligés de parler à genoux. Le duc leur ordonna de le suivre a Dijon , d’où il les renvoya sans réponse. En Alsace, les cruautés de Hagenbach ne frappèrent pas moins la noblesse que le peuple, que les villes impériales. Les seigneurs cherchèrent à rapprocher l’Autriche des Suisses : Strasbourg, Sehlestadt, Colmar et Bâle, leurs évêques et le comte palatin, y contribuèrent puissamment. De son côté, Louis XI concluait un traité secret et s’engageait à des subsides. Charles l’apprit à Dôle:

aussitôt il envoya le sire de la Baume à Berne et à Fribourg, et chargea le comte de Romont de représenter aux Suisses qu’il n'avait pris possession de l’Alsace et du comte de Ferrette que pour leur éviter un plus dangereux voisin. Il devait leur rappeler qu’il n’avait mis aucune entrave au commerce: que s’ils avaient à se plaindre de quelques insultes particulières , il en punirait les auteurs. Les ambassadeurs furent bien reçus partout, et partout on renouvela les assurances de paix et d’amitié ; en se plaignant seulement de la conduite de Hagenbach envers Mulhousen. L'intérêt de la France et celui des ducs d’Autriche s’opposèrent à cette conciliation : ces derniers se rapprochaient de plus en plus des Suisses ; enfin, à Constance, fl fut conclu une

alliance qui confirmait les conquêtes des Suisses, et sanctionnait les résultats obtenus à Morgarteo, à Sempach, à N æ tels : on assura la liberté du commerce , on régla les juridictions , et l’on comprit dans ces stipulations les quatre villes forestières qui , dans les dangers, devaient toujours être ouvertes aux Suisses. Strasbourg et Bâle avancèrent à Sigismond le prix du rachat du Suntgau ; et, pendant que cet archiduc parcourait la Suisse aux acclamations universelles, pendant que Diesbach, l’avoyer de Berne, apportait le traité a Louis XI, on sommait le duc de Bourgogne de recevoir la somme dont il était créancier. Hagenbach cependant se fortifiait dans Thann et dans Brisacb, place inaccessible, située au haut d'un rocher, qu’au temps des Romains le Rhin laissait sur la rive gauche, qu’il entourait de ses ondes au dixième siècle, et que, de nos jours, il sépare de l’Alsace. Le gouverneur s’y présenta brusquement le vendredi saint, contraignit le curé à lui dire une messe complète, constitua le conseil de la ville à son gré, et se livra à des débauches de tout genre; le jour de Pâques, il voulut forcer tous les habitants à travailler à sa tête de pont; il fit jeter en prison un bourgeois qui ne consentait

K s à se laisser désarmer. Le frère de ce urgeois s’élança sur Hagenbach , qui fut précipité du hâutde l’escalier, et courut à la place, où il voulait assembler ses soldats ; mais il y fut arrêté parquelques bourgeois qui l’amenèrent au bourgmestre. On reconnaissait dans tout ceci l’infiuence de Louis XI et celle de Sigismond : il fallait pour rendre la guerre inévitable un grand acte de violence. Les soldats wallons et lombards s’estimèrent fort heureux qu’on leur permit de quitter la ville. Hagenbach fut conduit en prison, où il resta pendant qu’Hermann d’Eptingue parcourait l’Alsace à la tête de deux cents cavaliers , et recevait les serments de tous au nom de Sigismond, qui était alors à Bâle. Antoine de Montreux rendit le château de Thann, et la ioie universelle se manifesta jusque aanê des chansons populaires qui nom sont

parvenues. Charles fit une réponse insolente à la sommation, et ne parut pas se soucier beaucoup du sort de Hagenbach, comme s’il eilt voulu, en le laissant périr, se préparer un sujet de vengeance. Cependant arrivaient à Brisach les députés de la plupart des villes suisses et alsaciennes ; le peuple aussi accourait en foule; la haine et la curiosité attirèrent plus de huit mille personnes. Après quelques semaines de captivité, le gouverneur fut conduit sur la place publique, devant un tribunal composé de vingt-six juges et d’une grande quantité d’assesseurs.

Iselin de Bâle était chargé de l'accusation au nom du landvogt, Hermann d’Kptingue : il reprocha a Hagenbach d’avoir versé le sang innocent, écrasé le pays par ses gens de guerre et ses taxes", violé les lois des villes impériales, porté atteinte à la pudeur des femmes et profané des religieuses. Le défenseur de l’accusé était Jean Irmy, aussi de Bâle : il soutint qu’Hagenbach ne devait compte de son administration qu’au duc de Bourgogne; et, quant à ce qui regardait ses galanteries, il dit que toutes les femmes avaient reçu le prix de leurs complaisances . NtUla invita usum esse, omîtes pretium nccepissc. L’accusé parla lui-même fort longtemps avec calme, dignité, et comme un homme qui ne craint pas la mort. Il entendit sa sentence sans en être ému. « Pierre de Hagenbach, dit « un héraut, je suis fâche de te dire « que tes actions te font perdre l’hon- « neur chevaleresque et la vie. On « m’ordonne de t’arracher les insignes «de tes distinctions; mais je ne les « vois pas. Ainsi donc , au nom de notre « protecteur céleste saint Georges, et « eu vertu des serments que tu as toi- « même prêtés, je te déclare, à la face «de l’univers, toi, Pierre de llagen- « baeh , déchu des honneurs de la che- « valerie. Et vous, chevaliers, vous, «jeunes gens, qui aspirez à la cheva- « lcrie, souvenez-vous de cet exemple « et de vos devoirs. » Il était nuit; à la lueur des flambeaux, les juges, tous à cheval, sortirent de la ville: Hagenbach marchait nu mi ieu d’une foule

innombrable. « Je vois la mort avec « indifférence, disait-il ; je gémis sur le « sang que fera verser cette journée; « mon maître me vengera. Vous que « j’ai gouvernés trois ans et demi , par- « donnez-moi le mal que j’ai fait ; j’é- « tais homme, priez pour moi. » Il voulut que sa chaîne d’or et seize beaux chevaux fussent vendus au prolit de l’église de Brisach, et c’est ce qui explique comment son buste en bois fut longtemps exposé sur un autel, où les bonnes femmes l’allaient invoquer, pensant que c’était l'image de quelque saint. Hagenbach eut la tête tranchée; le corps lut rendu à la sépulture de sa famille.

Quand Charles apprit la mort d’un homme qui lui était si dévoué, il jura de sacrifier plutôt sa vie que sa vengeance; mais il avait alors trop d’occupations . car il voulait soutenir l’électeur de Cologne qui avait été déposé; et, d'un autre côté, la France l’inquiétait beaucoup. Il se vengea donc sur un jeune seigneur innocent. Henri de VVurtenberg avait été élevé près de lui , sous la surveillance de Hagenbach; mais son père le lui avait retire à cause des mœurs dépravées de ce favori. Ce seigneur tenait le château de Montbéliard ; le duc de Bourgogne le fit arrêter à Luxembourg , pour s'assurer d’une place qui était importante si la guerre éclatait. Dès que les Bâlois le surent, ils comprirent ce projet, et envoyèrent des renforts à la garnison; il en vint aussi de Berne. Tout n coupse présenta Olivier de la Marche, conduisant, comme il le rapporte lui-même, le jeune comte, qui tremblait sous ses chaînes ; car on menaçait de le tuer si Montbéliard n’était à l’instant rendu aux Bourguignons. Point de réponse.

— Aussitôt un tapis de velours est déployé; on ordonne a Henri de se mettre a genoux comme pour recevoir la mort ; on lève sur lui le couteau, et on renouvelle la sommation. Alors Burgard Stem, qui commandait la place, s’écria du haut des remparts : « Mon maître « est entre vos mains contre le droit « des gens, vous le tuerez si vous vou- « lez, mais vous ne tuerez point la

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