IS
« maison de Wurtenberg; je dois fidé- « lité à tous ses comtes, et tous, nous « le vengerons. » Le jeune Henri ne fut point décapité; on le traîna encore quelques mois à la suite des troupes; mais, rendu à la liberté, il conserva toujours un caractère timide, funeste suite de cette terrible émotion.
Le duc de Bourgogne, Itené, était encore bien jeune; les circonstances lui paraissaient difficiles; il fallait choisir en effet entre la violence du parti de Bourgogne et l'astuce non moins dangereuse du roi de France. Sous prétexte de le protéger, Charles envoya des garnisons dans son pays; il stipula que le passage lui serait toujours accordé, dit que René nommerait les commandants de ses places, et que le d ucde Bourgogneles payerait.Louis X I alors dépêcha vers René le sire de Craon de la Trémouille, lui offrit sa protection, celle de l’Empire, l’appui
des Suisses René n’hésita point, se
sépara de Charles, et se joignit à la ligue des villes alsaciennes, méprisant le danger, et préférant le parti de l’honneur. Louis renforça son alliance avec la Suisse : on convint d’avoir toujours et les mêmes amis et les mêmes ennemis. La nouvelle en parvint à Bâle en même temps que celle de la marche d’F.lienne de Hagenbach , frère du gouverneur décapité, qui s’avancait à la tête de six mille cavaliers picards et lombards, et d'une nombreuse infanterie de Bourgogne. Sans aucune déclaration préalable, il ravageait déjà le Suntgau, brûlant et pillant tout sur son passage, massacrant hommes et femmes , répandant sur le sol les saintes hosties, et faisant pendre aux arbres des enfants de trois ou quatre ans.
Aussitôt les Bâlois firent occuper Delle, et les Bernois indiquèrent une diète à Lucerne. Quelques paysans de Ferrctte tentèrent une hasardeuse attaque sur Blamont; mais leur audace ne fut pas heureuse: ils périrent presque tous accablés par un corps [dus nombreux qu’ils osèrent charger en rase campagne, malgré un temps affreux qui ne leur permettait pas de faire usage de leurs armes.
Le duc était alors à la tête de soixante mille hommes devant Nuys, à quatre lieues au-dessous de Cologne. Il avait tenté cinquante-six assauts et perdu quinze mille hommes; mais ni la faim, ni la destruction des maisons, ni l’éboulement de dix-sept tours , n’avaient pu ébranler la constance des assiégés, qui tenaient depuis onze mois. L’émpereur lit un appel aux Suisses; la France négociait toujours; Nicolas de Diesbach, avoyer de Berne, lui était tout dévoué, et les cantons s’en remirent à Berne de la décision qu’il fallait prendre. La déclaration que cette cité lit au duc de Bourgogne et à ses commandants militaires, au nom de tous les confédérés, était simple et noble; elle fut portée au camp de Nuys par un héraut, qui la prononça au duc lui-même. Berne! Berjic! sfécria-t-il en fureur, et il grinça les dents.
Les Suisses entrèrent sur-le-champ en Franche-Comté, et se présentèrent devant Héricourt, où était la garnison ui avait ravagé le Suntgau. L’armée es confédérés se composait de trois mille hommes de Berne, sous le commandement de Nicolas de Scharnacjithal et de Petermann de Wabern, anciens avoyers, de mille hommes des quatre villes forestières, de quinze cents hommes de Zurich ; Jean ae Berenfels commandait un corps d'élite de tValdstetten, Zug, Glarus et Saint- Gall. La bannière de Bâle était suivie de deux mille guerriers; et les chevaliers de la Souabe, désormais les amis des Suisses, rivalisaient avec les villes d’Alsace. C’était à qui montrerait le plus de zèle; on avait une nombreuse artillerie, mais l’on était mal approvisionné. Le froid devint excessif, et l’armée qui souffrait, sans que les machines ou l'artiberie pussent entamer les remparts, demandait à grands cris l’assaut, qu’on refusait à son ardeur.
Tout à coup l’ennemi apparut avec des forces considérables : d’une part, Thibaut de Neufchâtel , maréchal de Bourgogne; de l’autre, Jacques de Savoie, comte de Romont, qui n’avait pas moins de huit mille fantassins et douze mille chevaux. Le 13 novembre, Je
lit
comte de Romont attaqua les avantposte* de Zurich : Keller, qui commandait pour ce canton, laissa les contingents d'Alsace observer la place, et prit une bonne position couverte par un bois et un étang, pour ne pas être débordé par la cavalerie; pendant ce temps , l’avoyer de Scharnachthal marchait avec Berne, Lucerne, Fribourg, Soleure et Bienne, par un sentier de la forêt, pour se présenter subitement à l’ennemi. Après le terrible silence que les Suisses observaient pendant la prière, s'éleva tout à coup un grand cri de guerre : la jeunesse bernoise et les arquebusiers sortirent de leur embuscade. La cavalerie italienne n’était pas habituée à l'impétuosité suisse ; après avoir tenu peu de temps, elle s abandonna à une fuite désespérée.
Nous ne pouvons les atteindre! s’écrièrent les Suisses , et tout aussitôt la cavalerie d’Autriche et d’Alsace fondit sur les Bourguignons. Frappez! frappez! disaient les confédérés, nous ne vous abandonnerons pas ; et en effet on pénétra dans le camp ennemi à Passavant; l’ennemi ne dut son salut qu’à la nuit. On mit le feu aux bagages, et au lieu de le boire, on fit couler le vin, pour que le soldat conservât l’usage de ses sens; on prit beaucoup de drapeaux et de pièces. Les Suisses virent avec peine que l’on eût fait des prisonniers; pour répandre devant eux la terreur, iis n’accordaient quartier à personne. On accepta donc la rançon de Bourguignons , de Picards et de Savoyards; mais dix-huit Lombards furent brûlés, sept semaines après, pour avoir pillé et profané des églises , et s’être livrés à la sodomie. Trois jours après la bataille, Héricourt se rendit. Malheureusement on n’avait point enterré les morts, et il en résulta une maladie contagieuse; cette circonstance, jointe aux pluies d’hiver et au manque de vivres, détermina les confédérés à la retraite : ils remirent la place à l’archiduc et y laissèrent aussi garnison. Ce premier exploit put faire juger de l’importance de la guerre ; f Allemagne, la France, l’Italie, avaient leeÿttrx Ouverts sur la Suisse. L’hiver
ne se passa point dans l’inaction : plusieurs châteaux, plusieurs postes fortifiés , tombèrent au pouvoir des confédérés; et, pendant que l’empereur voulait les entraîner devant IN’uvs, Ils poursuivaient leurs conquêtes. Charles persistait toujours à assiéger cette place; en vain le roi Édouard lui représentait l'inutilité de ses efforts, en vain ses meilleurs conseillers lui disaient de s’arranger avec les Suisses , il avait sans cesse la menace à la bouche; il n’était question de rien moi ns que de brûler Berne et F ribou rg . et d'élever un monument de leurs ruines. Eufin, il conclut une alliance avec Sforce, qui promit d’envoyer Guillaume de Montferrat avec une armée pour châtier l’orgueil et l’entêtement des Allemands.
Treize cents hommes de Berne, Lucerne et Soleure, franchirent le Jura; ils attaquèrent Pontarlier, dont les murs étaient en mauvais état, mais qui était gardée par une bonne citadelle; elle fut prise néanmoins après quatre heures d assaut. Contents de ce succès , les vainqueurs négligèrent d’explorer le pays. Le comte ae Roussy, et Louis de Châlons, frère du prince d’Orange, vinrent avec douze mille hommes occuper les défilés. Les Suisses étaient mal équipés; ils payèrent d’audace, et, du haut des murs de Pontarlier, iis tuèrent beaucoup de monde aux Bourguignons, puis ils mirent le feu à la ville et à quelques villages, et se retirèrent en conduisant le butin au milieu de leurs colonnes. A Berne, on en fut très-irrité : c'était une honte pour les Suisses de désespérer ainsi de la victoire. Le chevalier de Diesbach alla à la rencontre de ce petit corps avec, deux mille cinq cents nommes ; Fribourg, Soleure, Bienne, envoyèrent successivement leurs contingents. Quand on rencontra la pelitearmécen retraite, on vit flotter deux bannières conquises et beaucoup de drapeaux ; dès qu’elle sut le mécontentement dont elle était l'objet, elle s’enflamma d'une ardeur nouvrile, et tous ensemble revinrent à Pontarlier. Tout fuvait à l'approche de Diesbach; déjà il s'en retournait satisfait
SUISSE
d’avoir prouvé que les Suisses ne craignaient point l’ennemi , lorsque tout à coup , dans une vaste plaine , cinq corps de cavalerie , chacun ac deux mille chevaux , se déployèrent à la vue de ses soldats : lui , saiis hésiter, fit placer des chariots sur ses flancs , se mit en ordre de bataille, et fit si bonne contenance qu’on n’osa l’attaquer.
Granson et son château tombèrent immédiatement après au pouvoir des Suisses, qui donnèrent l’assaut sans artillerie et même sans échelles , tandis que les bourgeois effrayés se précipitaient dans (es nacelles pour gagner l’autre rive du lac: le château se rendit deux jours plus tard. Les habitants d’Orbe envoyèrent leurs clefs; mais le commandant du château, Nicolas de Joux , répondit à la sommation : « Nous « avons des arquebuses, de la poudre, « du plomb, des provisions, et, ce qui «vaut mieux encore, nous sommes «décidés à mourir plutôt que d’imiter « ledéshonorantexeinpledeGranson. »
Les maisons voisines du château furent incendiées de peur que l’ennemi ne s’y établît. Après avoir éteint le feu, les Suisses se précipitèrent avec fureur vers les murailles; ils fhrent reçus à coups de pierres et d’arquebuse. Alors on plaça sur latourdel’égliseune pièce bernoise, qui lit beaucoup de mal à la garnison . Le bourreau de Berne ( les exécuteurs des ordres de Injustice n'étaient pas infâmes) parvint à briser une porte : il périt en cette occasion, regretté de tous ses compatriotes , car il était aussi brave qu’humain. Les confédérés eurent à combattre de cour en cour, d’escalier en escalier, dans les appartements, sur les créneaux, dans les greniers; les corridors étaient obstrués de morts; la fumée et la flamme étouffaient les guerriers : on jetait les vaincus du haut des créneaux sur des roches escarpées; le commandant eut la tête fendue, Château-Belin et tous les nobles furent précipités; toute la arnison périt. De là on marcha sur oigne, qui est encore plus fort que le château d’Orbe : c'était la clef de la Bourgogne, de la Savoie, de la Suisse.
La garnison demanda du temps pour
répondre à la sommation, et elle essaya de s’échapper en descendant des murailles au moyen de cordes; mais les Suisses s’en aperçurent , donnèrent l'assaut , et passèrent les Bourguignons par les armes. Y verdun, Kstavayer, Morat, s’empressèrent de fournirdes vivres à l’armée. Après une aussi belle expédition, les Bernois voulurent fêter dans leur ville la bannière de Lucerne, on se mit en marche. A une lieue de la ville, à Bumpliz , l'un des si tes les plus délicieux de cette belle Helvétie, N icolas de Scharnachthal , l’ancien avoyer, vint à la rencontre des guerriers avec quatre cents jeunes garçons élégamment vêtus; ils chantaient des louanges pour célébrer l’arrivée des Lucernois, qui furent reçus et traités dans toutes les tribus.
Sur ces entrefaites, l’empereur violait sa foi; et, pour obtenir à Maximilien la main de Marie de Bourgogne, il abandonna le roi de France, sacrifia le duc de Lorraine et Sigismond, et se ligua subitement avec Charles le Téméraire. Louis XI ne tarda pas à conclure un armistice pour neuf ans, en promettant de réduire par la force des armes le Suntgau, Ferrette , et les villes et places à /'environ. I.ouis ne réservait point la s d reté des Suisses; lui aussi était perfide, lui aussi espérait encore la main de Marie pour le dauphin. Les Suisses, comptant que les princes ne se tiendraient pas mieux parole entre eux qu’ils ne l’avaient observée envers eux, n’en furent point émus : seuls ils bravèrent tous les obstacles; à la guerre de Bourgogne, ils ajoutèrent encore celle de Savoie.
Cependant le château de Chavillierg, près de Porentrui, était brillé par les Bourguignons, et f évêque de Bâle trouvait peu d’appui dans ses sujets et dans les citovens de la ville , parce qu’il avait trop favorisé la noblesse, trop marqué son dédain pour la bourgeoisie.
Les Bourguignons ne s’arrêtèrent pas là; ils incendièrent près de quarante villages. L'ammestre de Strasbourg et le gouverneur autrichien accoururent à Berne, et demandèrent quatre cents
hommes pour envahir la Franche- Comté, par où devait arriver Charles. « Ils ne manquaient pas de soldats, disaient-ils; mais ils avaient besoin surtout de la terreur que répandait le nom des Suisses. » Uerne eu donna mille, et n’accepta de solde que pour uatre cents; il vint des renforts de oleure et de Fribourg; Bâle amena cinq cents Suisses qu'elle avait à sa solde; Diesbach vint ù l’armée; Lillesur-Doubs fut pris et brûlé. Il n’y avait pas de jour sans entreprise : mais la plus remarquable fut le siège de Blamont, pourvu de robustes murailles et bien approvisionné. Les Bernois furent menés à l'assaut par Jean de Buttikon, gendre de Wabern, et par Rodolphe d’Eriach , auquel il avait promis sa fille ; l’Autriche et Bâle attaquaient de l'autre côté. Tout ce que peuvent le courage et l’art fut tour à tour essayé; outre les projectiles ordinaires, on lançait sur les assaillants des ruches dont les abeilles en fureur piquaient tous les soldats au visage. La chaleur était excessive; les forces physiques ne répondaient pas à la valeur; il fallut s’arrêter, et le feu de la place redoubla. Tout à coup se répandit le bruit que le bâtard de Bourgogne arrivait avec une armée; Diesbach blessé envoya demander du secours; Nicolas de’Scharnachthal s’avança aussitôt à la tête de deux mille cinq cents hommes; Berne écrivait : « Soyez dignes de vos ancêtres, qui ont toujours bravé la mort pour l'honneur ; Berne tient à sa réputation de constance dans les dangers.
Éloignez de l’armée quiconque par mollesse ou mauvaise volonté manifesterait des intentions contraires ; on remplacera ces lâches par des hommes auxquels l’honneur est plus cher que la vie. » Ce noble langage adoucit les derniers moments de Nicolas de Diesbach ; il alla mourir à Porentrui. C’était le premier à la guerre etdans les conseils; il était granadevant les rois , et n'avait que quarante-cinq ans quand il expira.
Ses restes furent inhumés dans la chapelle de sa famille, à l'église Saint- Vincent, à Berne.
V A sa blessure s’était jointe une ma-
ladie contagieuse, qui se répandit aussi dans Blamont. Cette place, fatiguée des longueurs du siège, sans espoir d’être prochainement secourue, se rendit enfin ; c’était la plus forte de la contrée. Les renforts de Berne n’étaient pas arrivés; il fallait aux Suisses une expédition : Grammont fut victime de leurardeur; c’était un château bien fort, bien approvisionné. La garnison ne fit que rire de leur tentative; mais les arquebusiers, s’étant excités et défiés les uns les autres, gravirent la montagne et firent sauter la porte; les bravades alors firent place à la terreur. Les Suisses pénétrèrent dans les caves; le bâtard de Grammont s'enfuit dans la tour, et ne dut son salut qu’à la complaisance avec laquelle il indiqua tout ce que les vainqueurs pouvaient désirer : on eut pitié de quelques Lombards qui s’enfuyaient déguisés en femmes. L)e là on sè précipita sur Valant, qui se rendit. Cette double conquête s’était accomplie en moins de quatre heures, et n avait coûté qu’un seul homme. On brûla ces deux châteaux, on en démolit beaucoup d’autres; mais le pays était en proie aux maladies et à la famine. L’armée se sépara.
Les troupes de Sforce franchissaient tantôt le mont Cenis, tantôt le Saint- Bernard, et ces passages étaient favorisés par Iolande, duchesse de Savoie, sœur de Louis XI, qui ne négligeait rien pour servir la cause de Charles de Bourgogne, cherchant à détacher les villes d’Alsace de l’Autriche, et les cantons suisses de Berne. Pour venir au secours des habitants , qu’écrasaient ces marches perpétuelles de Lombards, Berne s’empara d’Aile et des Ormonds. Il y eut à cette occasion un fait remarquable. Le seigneur de Torrens avait reçu dans son château deux cents soldats pour les conduire à Charles :
les paysans d’OEsch et de Sanen l’attaquèrent; il s’enfuit après avoir fait semblant de capituler. Le château pris et brûlé, les pavsans s’en allaient, quand, à la tête de quatre cents chevaux, arriva l'évêque de Genève pour escorter les Lombards à travers le pays de Vaud, ou les appuyer dans leur eu-
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SUISSE
trcprise; mais quand il vit les débris fumants du château de Torrens, il fit dire aux Suisses, dont il ne connaissait pas le petit nombre, que lüi aussi baissait les Lombards, qu’il venait punir leur audace, et remerciait les confédcrésde l’avoir prévenu; il ajouta que, pour preuve de sa sincérité, il allait Faire jeter à l'eau douze Lombards tombés en son pouvoir. Ces incursions eurent un effet salutaire, en ce que le haut Valais se ligua avec llernc et entra dans la confédération.
Le comte de Romont exerçait toutes sortes de vexations; il faisait arrêter les voyageurs par des soldats déguisés en brigands , il attaquait les bourgeois de Frilwurg, il chassait d’Yverdun des marchands suisses qui étaient venus pour acheter du vin; à son arrivée, ils furent obligés de sauter pardessus les murs de la ville. Berne n’hésita point ; la déclaration de guerre fut prompte et énergique, et encore plus prompte l’expcdition qui devait punir ees excès. Le haut Va ais, Fribourg, Soleure, Bienne, Neufchàtel, suivirent la bannière de Berne, et l’on se présenta devant Morat, qui lut sommée à l’entrée d’une nuit pluvieuse.
Le commandant s’enfuit, parce que la bourgeoisie voulait se rendre : elle se rendit en effet en se joignant à la confédération suisse, qui reçut ses serments, confirma et constitua ses libertés, et lui donna alternativement des gouverneurs de Berne et de Soleure; Payerne se soumit aussitôt. Estavayé avait bravé toutes les sommations ; la porte fut enfoncée avec une impétuosité sans exemple; le carnage futgrand ; Claude d’Estavayé, qui avait fait tirer sur les parlementaires, se sauva dans une tour; ses prières ne furent point accueillies; en vain il offrit tontes ses richesses pour obtenir la vie; tout périt par je fer; le plus grand nombre se précipitait dans le lac , et des bâtiments, chargés de fuyards, chaviraient sous le poids de ces malheureux. Onze soldats étrangers furent livrés au bourreau de Berne, homme sanguinaire, qui les attacha à une même corde pour les jeter dans le lac : la cordc rompit, et
le bourreau fut luéà l’instant pour avoir si mal fait son office; enfin, les jeunes gens obtinrent leur grâce des guerriers, dont l’indignation venait de se tourner contre cet homme cruel. Komont, la résidence du comte, Moudon, la capitale du pays de Vaud, envoyèrent leurs clefs; Yvcrdun lit mine dë résister et ne le put; Pierre de Blay, qui la défendait avec trois cents hommes, eut la permission de se retirer. Ainsi l'imprudente et méchante conduite du comte de Romont fut pour la glorieuse Berne l’occasion de conquérir en peu de temps tout le pays qu’il possédait.
Cette campagne fut terminée par un fait d’armes terrible : Pierre de Cossonav occupait un château fort dans le déiilé où est la petite ville appelée les Clés; vovant qu'elle ne pouvait tenir, il la brdia. Les Suisses marchèrent à l’assaut bravant les projectiles, sapant les murs, enfonçant les portes; quelques-uns des assiégés sautaient du hautdes murs et se brisaient sur le roe : il importait aux Suisses de venger le meurtre de quelques députes fribourgeois et bernois. Déjà la fumée s’élevait au-dessus de la tour où s’étaient enfuis Cossonav et le capitaine de Croix, auteurs de ces méfaits: on ne leur permettait pas même la confession, qu’ils demandaient à grands cris et au poids de l’or; mais plusieurs Suisses captifs parurent au haut des murs, et dirent que de cette condition dépendait leur salut. La garnison fut conduite à Orbe ; le valet de Cossonay racheta sa vie en se faisant le bourreau de Sainte-Croix et de quatre condamnés; le supplice de ces malheureux eut lieu dès le lendemain, et la forteresse fut démantelée; quanta la garnison de Morges, elle s’enfuit jusqu’à Genève.
Cette ville avait aussi maltraité des ambassadeurs de Berne; elle était savoyarde , bourguignone ; elle avait armé six’ cents hommes contre les Suisses :
ils allaient l’assiéger, lorsqu'une députation du clergé et de la bourgeoisie parvint à les fléchir : une contribution assez considérable absorba le douzième de la fortune de chaque particulier. Les contingents se retirèrent chacun dans
L’UHI VERS.
sa patrie , après avoir rendu à Dieu de solennelles actions de grâces dans l’église de Lausanne.
Cependant l’évêque de Genève, tout entier à la cause de Bourgogne, rassembla plus de douze mille hommes, et se jeta dans le haut Valais, pour châtier les montagnards qui arrêtaient les renforts envoyés par les Lombards.
D’abord étonnés de cette brusque attaque, les Valaisans fuirent devant lui; mais on vit bientôt paraître, au hautdes montagnes , les guerriers de Berne , Soleure et de l’Oberland : Uri brava les neiges éternelles du Crispait, et franchit la sauvage Furca. Les Suisses , malgré leur petit nombre, se précipitèrent sur l’ennemi; trois cents nobles de Savoie tombèrent, et plus de mille soldats.
L’évêque en fut tellement effrayé qu’il ne sut garder aucune position : Martigny, Saint-Maurice, furent abandonnés; tout obéit aux Valaisans, qui prirent possession de l’abrupte et sauvage valléed’Entremont jusqu'au Saint- Bernard. Le combat avait eu lieu le 13 novembre, jour qui fut à jamais célébré. Le margrave de Baden , Neufchâtel, négocia une trêve de six semaines. On rapporte qu’à cette époque les Valaisans détruisirent les murailles qui fermaient leur pava , et ne laissèrent subsister que celles qui les séparaient de la Savoie, dans la sauvage vallée de la Valorsine, où le torrent gronde dans l’abîme, où les mélèses, renversés par la tempête, suspendent sur ce précipice leur cime desséchée.
La limite, du côté du canton de Vaud , est en quelque sorte pratiquée par la nature: le long du Rhône, une longue rue sert d'avenue à Saint-Maurice; elle n’a qu’un seul rang de maisons, visà-vis d’une hairte paroi. Le Rhône la baigne; et, de l’autre côté de ce fleuve, une tête de pont donne ouverture sur le canton de Vaud ; une porte se ferme sur le pont, une autre sur ce canton : là est écrite la devise liberté et patiie. II semble que ce bel ouvrage, qui n’a qu’une arche et qu’on dit être de construction romaine, se jette d'une montagne à l'autre , comine un crampon, pour sceller leurs bases , pour unir les
Alpes du Chablais à la chaîne que surmontent les majestueux et redoutables Diablerets.
Jusqu’ici-tious n’avons raconté que les premiers actes, et en quelque sorte le prélude de cette guerre; Charles n’y a point encore paru : le moment est venu où le héros doit animer de sa présence ce terrible drame. L’empereur et le roi de France ayant abandonné René, le duc de Bourgogne envahit la Lorraine : les villes d’Alsace ne manuèrent point à leur allié; mais les uisses étaient occupés ailleurs. La jeunesse bourguignone se flattait de prendre à la course tout le duché de Lorraine. Charles y pénétra par Luxembourg ; il avait avec lui Romont et et Chàteau-Guyon : rien n’était épargné dans cette’inarche. Le duc fit désarmer une petite troupe d’Allemands qui avait rendu à ses troupes Bar-sur- Orne; et, malgré la capitulation, il fit pendre tous ces soldats. Il était devenu cruel depuis que la fortune lui était contraire; il brûlait les villes, il égorgeait les habitants, il violait sa parole; abandonné des hommes droits et fermes, il se livrait sans réserve aux conseils perfides des flatteurs; et quand sonna l’heure des grands revers, il se vit enfin tout seul. René se bornait à la défense des places; il résolut d’implorer le secours du roi. l’àques l>iev! s’écria celui -ci , quoi ! Chartes serait en Lorraine! — Je marcherai moi-même contre lui. Enfin , il envoya huit cents lances; mais des instructions secrète portaient de ne rien entreprendre Louis sacrifiait René au désir d'obtenir l’extraditionduconnétabledeSaint-Pol.
Le duc de Bourgogne fit son entrée dans Nancy; il rêvait les plus beaux projets: citte ville, embellie par ses soins, serait la capitale d'où il dicterait des lois aux Allemands et aux F'rançais, où l’on se presserait autour de lui, où l’on briguerait sa faveur.. Une fois reconnu par les États de Lorraine, il ordonna à tous ses chefs de se tenir
[tréts à marcher contre les Suisses dès e commencement de janvier.
Dans les premiers jours de Fan 1476. Charles, duc de Boulogne,
passa près de Nanev la revue d’une armée de trente mille hommes bien choisis, bien équipés, et pourvus de tout jusqu’à l’abondance. Il résolut de franchir le Jura, au delà duquel il recevrait des renforts : la il pourrait aisément venger le comte de Romont et ses propres injures. Il ne doutait pas qu’il ne soumît bientôt les Suisses, qu’il ne punît les villes d’Alsace de la mort de Pierre de Hagenbach , et n’établît enfin sa domination sur tous les États qui avoisinent les Alpes, en Allemagne, en France, en Italie. Il
rrtit le 14 janvier; à la huitième étape, était à Besançon , où se trouvait la formidable artillerie qui avait si longtemps tenu les Pays-Bas en respect , et devant laquelle s’étaient soumises Liège et toute la Lorraine. Il avait encore renchéri sur le luxe de son père , et son camp était suivi de grande bande de valets, marchands et filles de joyeux amour, multitude qui brmjait de loin.
C’était une procession bachique qui marchait contre la race des héros de Sempach et de Laupen. Mais ce luxe n’était pas entièrement déraisonnable:
Charles s’attendait à être rejoint par beaucoup de princes d’Italie ; il voulait ensuite prolonger dans leur pays sa marche triomphale. A Besançon déjà, le prince Frédéric de Tarentè, fils du roi de Naples, lui amena quinze mille hommes; il était brave, et prêt à se distinguer, dans l’espoir d'obtenir la main de Marie.
Dès qu’on sut que le duc de Bourgogne s’avançait \ers le défilé de la tour de Bayard , le margrave de Bade , Neufchâtel, courut mettre ses États sous la protection de Berne; il vint exposer au grand conseil la douleur dont il était jiénétré : quoiqu’il fût citoyen de cette cité, son fils Philippe, seigneur de Badenweiler, était avec Charles. On fit donc occuper Neufchâtel par deux cents hommes de Berne, autant de Soleure, et cent du margraviat; le défilé fut gardé par les riverains du lac de Bienne , et l'isthme qui le sépare de celui de Neufchâtel fut Confié à quatre cents Badois. Berne remercia le comte de sa fidélité, et lui
permit de laisser son fils avec le duc. Ordre fut donné à la garnison suisse de Montbéliard de faire bonne contenance, à Bâle de fournir du secours.
On demanda de la cavalerie à la ville de Strasbourg, et à Oswald deTheorstein, gouverneur de l'Alsace autrichienne.
«Nous espérons, disait la lettre, en faire une prompte et bonne fin. » Déjà des partisans ennemis avaient dépassé les Clés, ou bien ils avaient gravi les sentiers des pâturages escarpés qui couvrent les cimes du Jura ; ils avaient surpris Aubonne, et arrêté, au bord du lac de Genève, quelques messagers bernois. D’un autre côté , on était informé de l’arrivée de huit mille Savoyards, qui n’attendaient, à Chambéry, que l'invasion des Bourguignons pour se joindre à eux. Berne appela donc aux armes tous les confédérés.
Orbe ni Joigne n’etaient gardées; mais Yverdun et Granson avaient une garnison suisse. Le comte de Romont avait des intelligences dans la première de ces villes, qui lui avait toujours été fort dévouée. Dans une nuit on l’on venait de fêter un gouverneur qui partait, et où l’on avait fait faire bonne chère à la garnison, des moines, dont le couvent touchait le mur de la ville, firent entrer Romont et quinze eents hommes, qui passèrent la rivière sur la glace. Aussitôt on entendit la trompette et les cris : A moi, Bourgogne!
vice Bourgogne ! ville gagnée! Dans le moment , les habitants se précipitèrent sur les soldats logés dans leurs maisons; ils n'étaient que soixante-dix, et reposaient comme en pleine paix. Ces braves parvinrent à se réunir dans une rue; et, frappant de leurs hallebardes, ils se frayèrent un chemin vers la citadelle, non sans perdre plusieurs des leurs. Il fallut bien lever le pont-levis; mais six hommes se présentèrent : on l’abaissa pour les recevoir. L’un d’eux fit des prodiges de valeur, tuant tout ce qui arrivait à sa poursuite, et reprenant toujours le meme trait, pour s’en servir contre de nouveaux assaillants.
Le comte de Romont fit sommer le château sous peine de mort; mais, de tous les créneaux, arrivait une pluie
L'UINIVERS.
de pierres. Les fossés furent comblés de paille, on y mit le feu; et, lorsqu’on s’y attendait le moins, les Suisses exécutèrent une impétueuse sortie, dans laquelle le comte fut blessé. Ils prirent des provisions dans les maisons voisines, et firent parvenir à Berne l’avis qu’ils sauraient tenir leur poste. La garnison de Payerne, composée de
?|uatrc-vingts hommes, vint les renoicer. Les habitants crurent que c'était l’avant-garde des confédérés : hommes, femmes, enfants, tout s’enfuit, et 1e comte de Romont en agit de même. A Granson, une trahison semblable avait livré le commandant Brandolf de Stein aux Bourguignons; mais la garnison tint bon dans le fort : en vain on lui présenta sou chef, en déclarant que son salut dépendait de la reddition de ce poste. Lui-même encouragea les siens, disant qu’il aimait mieux mourir que de racheter sa vie au prix d'une perte pour sa cause.
L'armée bourguignone s’approchait de plus en plus; les Suisses mirent le feu au château d’Yverdun, et se frayèrent un passage vers Granson.
Cependant Charles n’avait pu passer par le défilé de la tour de Bayard ; .Matter de Berne, qui commandait ce fort, se moqua de toutes ses menaces. Les Bourguignons étaient donc arrivés, par Rivière, Joigne et Orbe, sur Granson.
Tout le pavs de Vaud fut inondé de leurs bataillons : à Lausanne, Campobasso s’était fait ouvrir les portes avec les quinze mille Italiens du prince de Tarente; Genève avait été mise à contribution. L’armée s'étendait de la Baume , par Sainte-Croix , jusqu’à Vaumarcus; elle comptait plus de cinquante mille combattants, et le camp ressemblait à une ville de commerce ou à une résidence de prince, tant il y régnait d’activité et d'abondance. La tente de Charles dominait tout , du haut d’un plateau qui en occupait le centre; elle se distinguait par un luxe oriental : pour lui, il était plein de confiance; car ces mêmes troupes avaient pris Liège, humilié la France et conquis la Lorraine. Il fit donner l’assaut saus délai, perdit deux cents hommes, et
prit Granson, après trois heures de nouvelle attaque; mais Georges Stein garda la citadelle avec huit cents hommes. Le feu continuait jour et nuit; Stein tomba malade, et le maître de l’artillerie eut la tête emportée d’un boulet : pour comble de malheur, plusieurs barils de poudre sautèrent, tuèrent beaucoup de monde, et les provisions s’épuisaient; ou n’avait plus que du gruau d’avoine.
Dans ce temps là même, Nicolas de Seharnachthal , avoyer de Berne , vint occuper Morat à la tête de huit mille hommes, et avec lui l’excellent capitaine Jean Hallxvvl, bien connu des nobles rois de la famille d’Ilunnyade; Pierre de Fauciguy amena cinq cents hommes de Fribourg; il en vint huit cents de Soleure , deux cents de Bienne ; toutes les villes s’émurent de Strasbourg jusqu’à Inspruek ; Louis XI promettait mais il observait et gagnait
du temps. C’est à la petite armée de Morat que deux soldats, échappés de Granson, signalèrent la détresse de sa garnison. On hasarda trois bateaux sur le lac de Neufchàtel; car on n’étiit pas encore en mesure d'attaquer l'ennemi; mais ils ne purent que se faire voir, sans aborder. Le duc, furieux d'être arrêté depuis deux jours devant cette petite forteresse, commandait de nouveaux efforts. Les murs étaient éboulés, les hommes épuisés. Dans ces circonstances, une déception devait triompher de leur valeur : l’indigne seigneur de Ronehamp, qui avait autrefois connu en Suisse plusieurs des guerriers de la garnison , vint la féliciter de sa belle réponse (elle avait fait savoir à Charles qu'elle n’ouvrirait ses portes que par ordre des confédérés).
« Ils ne peuvent plus vous secourir, dit-il: Fribourg est prise, et tous ses habitants sont enterrés sous ses décombres; Berne a remis ses clefs au duc, Soleure s’est soumise. Si vous persistez à tenir, aucune force humaine ne peut vous sauver; le duc m’a permis de vous offrir une capitulation; croyez-en ma parole, vous vous retirerez libres, sains et saufs. » Comment croire que la perfidie fût poussée à ce
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point! Roncliamp reçut de l’argent pour récompense, et la place se rendit, malgré la protestation du jeune Muller, l’un des chefs. Il n’avait que trop bien jugé cette ruse. Quand les Suisses furent menés au camp de Charles :
Quelles gens sont ceci ? s’écria-t-il, comme s'il ne savait rien du stratagème de Ronchamp; et aussitôt ils furent attachés dix par dix , livrés au prévôt, et, pour la plupart, pendus à des arbres : d’autres , par exemple Jean Muller, furent à diverses reprises plongés dans le lac. Ils moururent sans s’adresser de reproche, avec un calme, une fermeté qui parut terrible à l’ennemi. Ce fut le dernier jour de l’honneur de Charles, le dernier de sa fortune.
Le lendemain, il s'avança avec ses archers du corps jusqu’à Vaumarcus, château qui, du haut de son roc escarpé, dominait la route de Granson à Neufchâtel; il fut occupé, ainsi que les hauteurs voisines. De leur côté, les confédérés envahirent Boudrv et d’autres villages voisins; l’avoyer de Scharnachthal avait transféré son quartier général de Moratà Neufchâtel; il y fut rejoint par deux mille cinq cents hommes de Zurich, Baden et de la Tliurgovie, avec eux un redoutable héros, Jean Waldinann. Peu d’heures après, arrivèrent les contingents de Bâle et de Strasbourg, Colmar, Kaisersberg, Schlestadt; le soir, le célèbre avoyer Haszfurter et dix-huit cents Lucernois ; enfin, le jour où Charles faisait égorger la garnison de Granson , il vint plus de quatre mil.e montagnards, et Schwytz marchait en avant sous les ordres du petit-fils d’Ital Reding; Saint- Gall, Appenzell, ne se firent point attendre, et Hermann d’Eptingue amena la cavalerie de l’archiduc : le jeune margrave de Bade, Neufchâtel, en fut prévenu, et en informa promptement le duc de Bourgogne. Indignes du massacre de Granson, brûlant du désir de le venger, les confédérés éprouvaient quelque embarras de l’excellente position qu’avait su prendre le duc.
Celui-ci se disposait à marcher sur Berne par Neufchâtel et Arberg : dès
qu’il eut connaissance de l’approche de l'ennemi , il lit publier que chacun eût à se tenir prêt au combat pour le lendemain de grand matin. Marchons à ces vilains , disait-il, ce ne sont pas ens pour nous. Il se mit à la tête des talienset des Savoyards, confia l’avantgarde au brave bâtard de Bourgogne, Antoine, et au prince d’Orange, et l’arrière-garde au duc de Clèves et à Frédéric d’Eginont. Antoine était la vivante image de son père, Philippe de Bourgogne; il était robuste de corps et fort d’esprit, parfait autant que peut l’être un homme : le duc l’estimait, mais ne se confiait point en celui dont la rude franchise s’opposait trop souvent à ses projets désordonnés.
Les confédérés , dont les forces n’atteignaient pas au tiers de la force numérique de l’armée de Bourgogne, n’avaient d’autre but que d’anéantir cet avantage, en profitant habilement des forêts et des hauteurs. La droite de Charles était appuyée au lac, la gauche au Jura, dont le pied était défendu par des marais et des fossés profonds; au nord, devant l’ennemi, les rivages de l’Arnou étaient garnis d’une puissante artillerie; les bagages, rangés sur les derrières, composaient comme un rempart, protégé lui-même par de nombreuses pièces : la position était trop forte. Dans le conseil des Suisses, les uns proposèrent de tourner le lac pourattaquer l'ennemi en queue; les autres, de se précipiter sur le front des Bourguignons : l’avis qui prévalut était calculé habilement. D’après le caractère bien connu du duc, en attaquant Vaumarcus sous ses yeux, et pour ainsi dire a sa barbe, on était sûr qu’il n'y tiendrait pas, que sa colère prévaudrait sur les plans les mieux arrêtés, et qu’il sortirait de sa position. En effet, les conseils d’Antoine n’y firent œuvre, Charles se mit en mouvement contre l’avis de tous ses capitaines.
Dès le lendemain 3 mars, de grand matin, tandis qu’il rectifiait déjà son ordre de bataille, un petit corps de Schwytz et de l’Oberland vint dans le camp des I.ucernois, où l’on se hâtait d’achever la messe : Rosembozen donna
le signal d’une hauteur voisine de Vau- tro de Lignauo,chef des Milanais. Tool marcus. Charles , qui ne s'attendait à coup des accents terribles appelèrent pas à tant d'audace, n’avait pris ins- les regards des deux années sur les pection des lieux que pour une inarche, hauteurs de Bonvillers et de Champi- L’avant-garde allait sans inquiétude, gny: des troupes fraîches en couvraient et les Suisses eux-mêines ne se croyaient le sommet. A trois heures après-midi, pas si près de l’ennemi, ni que le duc le ciel s'éclaircit, et les feux du soleil edt déjà levé le camp; ils estimaient vinrent dorer toutes ces resplendisn’avoir affaire qu’à Kosemboz et le santés armures. ° Qu'est ceci ? demanda chargèrent. Arrivés sur la hauteur, leur Chartes à Brandolf de Stein , qui était vue embrassa cette immense armée, son prisonnier. — Ce sont, dit Stein, Dès qu’on les vit engagés, Berne , Fri- les véritables Suisses, les montagnards bourg, et tous les autres confédérés, qui ont défait les Autrichiens : la sont accoururent, mais avec calme et sang- aussi les bourgmestres de Zürich, de
froid. Dans les vignes, les Suisses, Schafhousen , la Tschudi et sa troupe. »
selon l'usage de leurs pères, tombèrent Trois fois retentit le cornet d’Lri et la à genoux, et, les bras étendus, invo- rustique corne d’Lnterwald : sons inquerent le dieu des armées. L’ennemi , connus ! redoutables présages de mort
qui ne connaissait pas cet usage, crut aux Bourguignons, étonnés aussi de
qu’ils demandaient merci , et de longs l’aspect martial de ces braves ! Charles éclats de rire retentirent sur toute la comprit le danger; il parcourut les ligne bourguignone. rangs pour rendre le courage aux siens,
Un grand cri de guerre succéda à qui déjà étaient fatigués de leurs inucette moquerie, et, se formant en tiles efforts, puis il combattit avec coin , les Bourguignons voulurent en- eux. Tout à coup un feu général et bien foncer les rangs des confédérés; mais dirigé partit de toute l’armée des Suisles lances les arrêtèrent : profitant d'un ses, et, sans perdre de temps, ils attainstunt d’hésitation, les confédérés quèrent corps a corps. Ils accoururent pénétrèrent avec vigueur dans leurs ba- de tous côtés; il en sortait des chemins taillons, tandis que deux autres chefs creux, il en paraissait derrière les valeureux, MullinenetSchwartzmurer, haies: une terreur panique saisit les marchaient sur les corps d'armée qui Bourguignons. Far un mouvement havoulaient déborder le carré formé par bilement combiné, leur cavalerie devait les Suisses. Au centre de ce carré entraîner l’ennemi dans une position dénouaient les bannières; il était hérissé favorable; mais l’infanterie s’y trompa , de lances, et des rangs intérieurs par- prit ce mouvement pour une fuite, et taient de. continuelles arquebusades. s'enfuit elle-même. Charles voulut s'y L’artillerie du duc de Bourgogne, opposer; il vint réprimer les fuyards a placée trop haut, avait produit peu la tête de la cavalerie; il frappait luid’effet; il voulut donner sur ce carré même ses soldats, mais en vain : la terla lance en arrêt, et six mille hommes reur était universelle; les uns coude cavalerie, commandés par Château- raient se cacher dans les vallées du Guyon, exécutèrent une charge, dont Jura, les autres s’embarquaient sur le le résultat devait être de pénétrer jus- lac; d’autres encore tâchaient de regaqu’aux bannières. L’iinpétuositédecette gner Granson. La déroute fut coincharge fut terrible : la il y eut, disent plète : Charles jeta un douloureux reles chroniques , une épouvantable ba- gard sur les quatre cents pièces qu’il taille. Deux fois le brave Château- fallait abandonner, et sur les richesse* Guyon saisit de sa main la bannière de de son camp; puis, suivi de cinq cava- Schwvtz; mais Elsner de Lucerne lui liers seulement, il s’enfuit, et ne s’ararracfia ta sienne, et un Bernois le tua. rêta point qu’il ne fût arrivé à ftou- Non loin de là tombèrent Jean-Marie roy, au delà du Jura, où il trouva le de Luxembourg, oncle de Komont, prince de Tarante , qui , le premier, lui Lalain , Poitiers , Ligny, Merv, o* Pié- donna quelque consolation.
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Cependant les Suisses , de retour de la poursuite, se jetèrent à genoux pour remercier Dieu de la victoire. Ceux de Berne s'indignaient à In vue de leurs compatriotes pendus aux arbres de Granson : en pleurant, ils reconnaissaient parmi les braves des parents, des amis. Aussitôt ils donnèrent l’assaut avec rage; il fallut bien se rendre. Alors commença la vengeance : pour chaque Suisse que l’on décrochait , on pendait au même arbre un Bourguignon; on en précipita plusieurs du haut de la tour sur les rochers; et, si l’on en épargna quelques-uns, ce fut uniuement pour les échanger contre Branolf de Stein. La garnison de Vaumarcus aurait eu le même sort; mais Roseinboz parvint à s’échapper la nuit sans être aperçu. Le soir même de la bataille, Nicolas de Scharnachthal , le plus ancien des chevaliers, voulut récompenser les héros; il arma chevalier Hallwvl, Waldmann , Rolle deBonstetten. SJchwartzmurer et Hermann de Mullinen.
Le butin fut immense: évalué alors à trois millions, il équivaudrait, de nos jours , à une somme décuple; sans compter les munitions, les chevaux, l’artillerie, les vivres, on prit vingtsept bannières et cinq cent cinquante drapeaux. Les confédérés se partagèrent ces divers objets, et l'artillerie fut répartie entre les places frontières. On admirait surtout la magnificence des tentes, celle où était la chapelle, une autre qui renfermait la chancellerie; enlin , le pavillon du duc de Bourgogne , un des plus beaux et des plus riches du monde. L’or, les pierreries, étaient partout : les diamants les plus riches de la terre furent trouvés par des hommes qui n’en connaissaient pas la valeur, et vendus à vil prix. Le régent était le troisième pour la grosseur, le premier pour la beauté; il appartint d'abord aux Lucernois, puis aux rois de Portugal, enfin, à la couronne de France.
Après être restés trois jours sur le champ de bataille, les confédérés retournèrent dans leurs foyers , bannières déployées , et toute la Suisse parut être
un vaste camp. Dès le commencement de la guerre, Louis XI, sous prétexte d’une dévotion particulière, s'était rendu à Lyon pour observer les événements de plus près : les Suisses étaient mécontents de son manque de foi; il craignait qu’ils ne s'accommodassent avec Charles contre lui , et avait couvert leur pays d'émissaires qui lui rendaient compte de tout. Quand il apprit la bataille de Granson, il en témoigna une joie extraordinaire, ne se lassant point de se la faire raconter; il ne se plaignait que de ce qu’il eût péri un trop petit nombre de gens. Cela ne l’empêcha point de recevoir avec distinction l’envoyé de Charles, qui vint lui porter des assurances d’hommage et d'amitié; mais il fit de riches présents et de plus vives protestations aux vainqueurs.
Cependant l’attitude ferme de Charles , la véhémence de ses actions , l’activité de ses préparatifs, imposèrent encore silence à ses ennemis cachés. Il avait d'immenses ressources; il ne craignit pas de pousser à l’extrême toutes les mesures qu’il prenait pour une nouvelle attaque : ainsi il leva un homme sur six, un denier sur six, s’empara des métaux qui pouvaient servir à la guerre, et les lit rechercher jusque dans les maisons de ses sujets.
Le roi de France n’osa bouger, et Galéace Sforee permit toujours la levée et le passage des soldats enrôlés pour le duc de Bourgogne. Les Suisses ne .gardèrent ni Joigne ni les Clés, soit qu’ils voulussent de nouveau l’attirer sur le terrain où il avait été vaincu, soit qu’il ne leur parût pas possible de remettre ces forts en état aussi promptement que cela eût été nécessaire. Ils firent quelques expéditions heureuses à Lille-sur-Doubs et à Délié ; mais l’empereur défendit aux villes impériales de les seconder; le pape leur créa aussi des entraves; les princes craignaient ue leur victoire ne tournât au profit e la France. Cependant Charles mit en mouvement toutes les garnisons , toute l’artillerie de Bourgogne et des Pays- Bas : déjà il avait quinze cents pièces et soixante mille nouâmes t déjà fto-
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mont avait repris possession du pays de Vaud. Alors Berne se conduisit comme aux jours glorieux de Laupen :
toute famille qui comptait deux adultes en armait un ; on appelait les citoyens, les confédérés à la défense de Morat, que l'on nommait V ouvrage avancé de Berne, position importante qu’il fallait garder.
Depuis longtemps, Adrien de Bubenberg vivait retiré à sa campagne; c’était le chef du parti bourguignon :
dans le danger commun, ses compatriotes firent un appel à son patriotisme; il accourut, et on le reconnut général : on jura de conserver Morat sous ses ordres, et de lui accorder tout ce qui serait nécessaire. Quinze cents hommes sortirent avec lui, Fribourg en envoya quatre-vingts, Waldmann vint avec mille Zürichois , les cavaliers d’Autriche accoururent avec Hermann d’Eptingue, et les villes impériales d’Alsace ne manquèrent point à l’appel.
Il en était temps : Charles était déjà à Lausanne ; le pays était rav agé par ses troupes, qui n’épargnaient ni le sexe ni l’age; il fallait fuir dans les Alpes, ou se résoudre à souffrir les plus mauvais traitements. La consternât ion était partout, et toujours de nouvelles troupes venaient grossir cette armée déjà si nombreuse. Elles n’arrivaient pas néanmoins sans difficulté : au Saint- Bernard, les Valaisans tombèrent sur un corps de quatre mille Lombards, en tuèrent plus de quatre cents, et dispersèrent les autres, qui périrent, de faim ou s’abîmèrent dans les crevasses des glaciers. Des Savoyards en grand nombre s’avancaient sous le commandement d'Antoine d'Orly, gouverneur de Nice : ils furent chassés ou taillés en pièces par les Fribourgeois.
A peine Charles edt-il quitté Lausanne, que le commandant bernois de l’Obersiebenthal sc jeta sur Vevav et sur la tour du Peil, forteresse qui s’élève dans le milieu du lac; et, pour châtier les habitants d’avoir donné du secours aux Italiens et aux Savoyards, il massacra tout ce qui était en état de porter les armes, détruisit les maisons et frappa une forte contribution.
Dans la pensée de faire une démonstration imposante, le duc de Bourgogne avait passé une belle revue de toute son armée sur le plateau qui domine Lausanne, auprès du Signal, et jusqu’à la forêt de Sauvabelin. C'est l’un des sites les plus délicieux, à la fois , et les plus majestueux de la terre : le lac Léman se présente dans toute son étendue; on admire, au sud et à l'ouest, scs fertiles coteaux, et dans le lointain, à sa pointe méridionale, le Salève, qui domine Genève, le mont Blanc, qui élève sa blanche coupole au-dessus des rocs noirâtres du Chablais, dont les parois retombent perpendiculaires dans le lac, immense muraille dont la base s'entr’ouvre çà et là pour recevoir quelques habitations, Saint-Gengolfe, Meilleric, Évian, Thonon, tandis qu’a l’opposite le Jura s’éloigne des rivages, et laisse une belle plaine à l'agriculture. Rien de plus rand , de plus imposant que ces Alpes u Chablais, que ces roches inaccessibles, dont les pointes se dessiuent si variées sur l’azur d’un beau firmament , tandis que le lac reflète et renverse leurs neigeuses images. Plus il se recourbe vers l’est, plus le tableau devient sombre : le Rhône arrive à travers les marais, et, sur les cimes qui dominent son embouchure, les magiques Diablerets, roches étranges, forteresses de l’éternité, bravent, par leur ressemblance même avec les tours du moyen âge, ce que l'architecture humaine a de fragile et d’insuffisant. Ils jettent sans cesse sur la vallée des débris nouveaux, et ces ruines de tous les siècles auront encore des débris pour les derniers jours du monde. En face est la blanche Dent du Midi qui jamais ne se dépouille de ses neiges, qui brille encore de la couleur rosée des feux du I soleil, quand l’ombre de la nuit a noirci le lac, et Lausanne, et Yevay, et Vieillerie, quand déjà le soleil est descendu derrière ce long rempart du Jura. La nature semble se complaire ici aux plus singuliers effets : des vapeurs légères s'envolent en fumée de ces cimes aériennes, ou se groupent en nuages, ou s'allongent eu ceinture
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le long des montagnes, comme pour en diviser la hauteur. Il est impossible, en présence de ces merveilles, de ne se point abandonner à une contemplation, à une rêverie qui absorbe toutes nos pensées; et s’il s’y mêle un souvenir historique, il faut qu’il soit grand, majestueux comme la nature même ; il faut que l’événement ait terminé les différends de la terre, affermi la liberté d'un peuple, renversé la tyrannie d’un homn're; si cet événement a fondé le bonheur des générations qui se succèdent dans ces lieux magiques, il aura droit d'intéresser à jamais celui qui les admire : alors la nature même devient historique, et ses plus grandes beautés semblent acquises par la victoire à ceux qu'elle favorise de tant de merveilles.
Charles en était peu frappé; sombre et pensif, il était encore sous la terrible impression de Granson; ce Jura lointain lui laissaitapercevoir lesdélilés
Ïiar lesquels il avait fui; à ('opposite, e Saint-Bernard lui rappelait le récent désastre des Italiens qui n'avaient pu le rejoindre : il n’y avait en lui que colère, haine et dépit. « Oui, dit -il en parlant aux soldats, la fortune nous fut un jour infidèle Mais vous de-
vant qui trembla la France, vous qui avez dompté Liège, anéanti la Lorraine, ne vengerez-vous pas votre maître de ces paysans? Qu’ai-je donc fait à la Suisse? qui a fait périr mon gouverneur Hagenbach? qui m’a forcé à la guerre? qui a porte la dévastation dans nos paisibles provinces? L’orgueil de ces gens pourra-t-il anéantir l'honneur de la Bourgogne et la mémoire de mon père? >’on, je le jure! il n’en sera pas ainsi. Je vous abandonne tout le butin fait sur l’ennemi; à vous les habitations, les villes, les richesses des Suisses à moi la seule ven-
geance! Oui, par saint Georges! nous nous vengerons! » L’armée répondit par les cris de fi ce Bourgogne , et partit.
Charles se dirigea d'abord vers le lac de Nenfchâtel, espérant attirer les confédérés dans un pays qui lui fût plus favorable, niais l'impatience l em-
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porta : il résolut de marcher par Morat sur Berne et Fribourg. Il envoya donc le comte de Romont avec quatre mille hommes pour occuper le terrain qui sépare les lacs; il voulait ainsi prendre Morat des deux côtés; le gros de l’armée alla vers Payerne et Avenches.
Adrien de Bubenberg, avec sa petite troupe de Bernois, rencontra les avantpostes, fit un prisonnier, et connut la marche des Bourguignons. « Appelez les confédérés, écrivait-il à sa cité; je tiendrai dans Morat, ne craignez rien, ne précipitez rien. ■> Il re^ut ensuite le serment de la garnison et des habitants de cette ville : on jura de tuer quiconque donnerait un conseil timide, ou ferait entendre des paroles peu dignes de la va.eur suisse, quel qu’il fût, riche ou pauvre, général ou soldat, Bubenberg lui-même, s'il s'oubliait.«Compagnons, s’écria-t-il dans sa noble inspiration, veillez! dans Morat réside le salut de la patrie; veillez! la Suisse n’a qu’un seul boulevard, c’est votre valeur, c’est votre fermeté. »
Depuis les chalets voisins des glaces éternelles jusqu’à l'embouchure de l’Aar, tout se mit en mouvement : les guerriers arrivaient jour et nuit; ils coururent occuper les ponts de la Sarine à Laupen et à Gumminen. On ne voulut ni les rompre, ni fermer les portes de Morat; la securité devant être surtout dans la vigilance, le conseil de cette ville était en permanence; une grand'garde placée sur la tour se tenait en correspondance de signaux avec les éclaireurs du dehors. Dés cavaliers furent dépêchés à Strasbourg :
on ne demanda plus rien à Louis XI, qui avait promis peu auparavant d’occuper la Savoie, mais n'en avait riea fait. Les secours ne se firent point attendre : Bâle envoya deux mille hommes , Louis d’OKttingen amena le contingent de Strasbourg, Colmar, Schlestadt, Kaisersberg, et des autres villes d’Alsace. Le jeune duc de Lorraine, René, se rendit à Morat par Zurich; il avait en vain compté sur les promesses du roi ; maintenant, il s’était enfui avec cent soldats, et quelques pièces d’or que lui avait données la
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comtesse d’Harcourt de Vaudémont , son aïeule. Pendant <|u'il entendait la inesse sur la frontière de Lorraine, une pauvre vieille lui jeta une bourse remplie d’or sur tes genoux, en disant : Monseigneur, jtour aider a notre délivrance. Les Straslniurgeois l’escortèrent, et les confédérés lui donnèrent une garde.
Murat avait de bonnes murailles, de robustes tours, et un double fossé flanqué de remparts et de bastions; d on côte, un pays montueux coupé par la Sarine, vers la route de Berne, Fribourg, Laupen; de l’autre, un lac profond et des marais dangereux; au 6ud. et vers A venelles, des champs vastes et fertiles, ltoinont était posté au nord, sur l'isthme et dans les vignobles. Il lui prit fantaisie de s’emparer des terres qui avaient appartenu a son oncle d’Orauge : des guides le conduisirent par les marais au delà de la Brove, et de grand matin d surprit Ins; niais le» campagnards accoururent au premier signal , hommes et femmes , se faisant arme de tout. Il en fut tellement décontenance, qu’apres avoir enlève quelque bétail, il se bâta de regagner le gros de l’armée. Dans le même moment, le duc organisait l’attaque dans la forêt de Fou; Romont se montra avec ses douze mille hommes, et, le long du lac, le grand bâtard de Bourgogne déploya ses trente mille soldats. l.a ville liit cernée: à peine si la nuit une nacelle en donnait quelquefois des nouvelles aux confédérés. Les sommations rej>ousséeiv, on essaya d’ébrauler la garnison par des billets qu'on lançait dans la ville. « Paysans, y étaitil dit, rendez-vous ; on lie pourrait fabriquer assez d’or pour vous racheter.
Nous viendrons bientôt vous pendre; confessez-vous. » On essaya verbalement quelques moyens de corruption.
F.nlin, Romont ordonna l’assaut; les Bourguignons renversèrent une grande partie de la muraille; ils voulurent entrer, et coururent sus, en criant avec joie : f i/le gatniie! Mais ils n’avaient renversé que des pierres, et se brisèrent contre une muraille vivante. Ils perdirent là sept cents hommes et le
maître qui faisait manœuvrer la principale pièce. Dans la nuit meme, la brèche fut réparée, et de vigoureuses sorties réussirent aux Suisses : d’Orly fut tué avec ce qui lui restait de Savoyards. Il arriva des renforts de Nieustadl et de Lerlier, moins pour le combat, que pour empêcher les travailleurs de succomlier a la fatigue. Charles écumait de rage; il envoya des Bourguignons pour s’empâter des ponts de Laupen et de Gumminen. Inutile tentative! Les campagnards, ayant à leur tête le ('m e de Neueneek, subirent pour défendre le passage de la Sarine , et maintenir les communications avec Berne.
A Morat, Adrien de Bubenberg avait tout prévu : il maintenait la discipline et lesdence. et personne ne témoigna d'émotion ni d’étonnement, quand le duc lit deliler sous les murs son immense année, aux grands cris de guerre des soldats et au son de ses musiques. Si Adrien fdt tombe, sa lin eôtete belle comme la mort des héros de Saint- Jacques. Charles renouvela l’assaut contre ces murs démantelés, ouverts de tous côtes. Les cris des guerriers, le cliquetis des armes, le tonner* e de l'artillerie, ne purent émouvoir la garnison. F.lle doutait parfois du succès, quand elle voyait les fossés comblés, les échelles appliquées, les murs détruits; mais Btibenherg répétait IpS mots magiques de patrie, d’honneur, et sa grande âme passait dans toutes les âmes. Plus de mille Bourguignons étaient étendus dans les fosses, et cetil qui emportaient les morts étaient tués à leur tour. Trois heures d’assaut étant demeurées sans résultat : Charles désespéré lit sonner la retraite.
« Tant qu’il y aura du sang dans nos veines, écrit Bubenberg à Berne, après avoir pendant dix jours et dix nuits soutenu l’elïbrt de soixante mille hommes, tant qu'il y aura du sang dans nos veines , pas un de nous ne cédera. • On pressait de tous côtés l’arrivee des confédérés : Jean Waidmann , qui était dans Berne, accusait la lenteur de Ziirirli; i: racontait les dangers de Morat, et comment on avait croisé le fer jus-
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mie dans les souterrains. « ï.’ennetni, dit-il, est trois fois plus nombreux que tous ne l'avez vu à Gransou; mais il nous appartient, il n'ecliappera pas à notre glaive. » L'empressement répondit à res instances: Jean de Breitenlandenberg amena trois mille hommes de Zurich ; avec eux vinrent les guerriers de la Thurgovie et de Surgans. On partit le 18 juin : des pluies continuelles rendaient la marche fort difficile , et cependant l’on lit près de vingt-cinq lieues en deux jours et demi. Prés de six cents hommes tombèrent de fatigue; mais ils rejoignirent bientôt. La population de Berne passait la journée en prières; le peuple se précipitait dans les églises; d'un instant a l'autre on s’attendait à une bataille générale; mais IValdmann , qui savait combien le repos est nécessaire, laissa prendre quelques heures de sommeil aux confédéré11, et, à dix heures du soir, il lit sonner le départ. La ville était illuminée; devant toutes les maisons se trouvaient îles | tables garnies de provisions que l'on donnait aux soldats. Le ebant de guerre fut entonné, et longtemps encore il retentit, en s’affaiblissant toujours, jusqu'à ce que les détours de la vallée et l'eloignement en eussent dérobe les accents aux Bernois. La nuit était fort pluvieuse et l'obscurité complété.
Dès le matin du 22 juin Ips nuages parurent se dissiper; on célébra la messe a Gumminen. Apres que l’armée eut pris Quelques rafraîchissements, Waldmann disposa son ordre de l»ataille; il avait trente quatre mille combattants d'une telle ardeur, que la plupart refusèrent leur déjeuner. On décida qu'une partie de l'armée et ies paysans de la Broyé tiendraient en écfiec le corps de Romont, et que le reste se jetterait sur le duc. Ces dispositions se faisaient dans ia forêt de Morat, à l'abri d'une colline. Jean de Hallwyl, de la noblesse d’Argovie, se chargea do commandement de l'avantgarde; il était citoyen de Berne, et se connaissait en hommes et en batailles, car il s'était formé dans les guerres des Huuiades; avec lui marchaient les
■Waldstette.roberland et l’F.ntlibuch.
I.a cavalerie occupait les ailes; le duc René conduisait des arquebusiers, des hallebardiers, de l'artillerie; YValdmann tenait le centre avec toutes les bannières des confédérés; la ligue inférieure vêtait aussi; Guillaume llerter de Strasbourg partageait avec lui le commandement; autour des bannières, de longues lances, des haches et des hallebardes ; enlin, l'arrieregarile venait sous les ordres dp Gaspard de Hertensteiu, l'un des principaux citoyens de Lucerne, auquel ses cheveux gris n’avaient rien ôte de sa fermeté ni de son courage..
Le duc de Bourgogne s'en réjouit licauroup, car il avait voulu chercher l’ennemi des ia veille; il donna donc le signal. Il rangea son infanterie en eoloones profondes, en face de l'avantgarde ennemie; aux ailes la cavalerie, en avant l'artillerie, couverte par une baie et protégée par un fossé. Tout à coup le ciel s'obscurcit de nouveau, et il tomba une pluie battante. Les chefs des Suisses contenaient autant que possible l'ardeur de leur monde.
Avant tle sortir de ia forêt, les comte* de Thierstei ii. d'OKltingpn et Guillaume Herter, armèrent chevaliers René, due de Lorraine, et les princi|>uux capitaines, sans distinction de naissance; on passa sur les cérémonies d'usage.
Quand les armées s'approchèrent, les chiens des Suisses aperçurent ceux des Bourguignons; plus forts et plus sauvages, ils se jeteree.t sur eux avec fu reur, et les chassèrent vers leurs maîtres effrayés de ce présage. A la vue des bourguignons , llallv» v I commanda halle. « Braves confédérés, dit-il, voici devant vous les meurtriers de vos frères de Granson et de Brie. Vous avez desire la vengeance; mais ils sont nombreux, songez-y; songez aussi qu’en ce même jour, il y a cent trente-sept ans, vos aïeux, à Laupen, ont renversé d'iimombrableseiinemis.Le même Dieu gouverne fa terre, le même courage vit en vous. Que chacun combatte connue si le succès de la journée, le salut de la patrie dépendait de lui seul. J-'reres, afin que celui qui sauva uoi
aïeux soit avec nous aussi, recueillezvous et priez. » Il dit, et les Suisses tombent a genoux. Dans ce moment, le soleil /pénétrant les nuages , se montra dans tout son éclat. « Braves, s’écria Hallwyl, levez-vous, et songez à vos femmes et a vos enfants. Dieu éclaire notre route; allons, en avant! »
Les Bourguignons , qui avaient passé A la pluie une grande partie du jour, conclurent, de l’attitude de l'ennemi, qu’il voulait les attirer hors de leur position. L’eau avait pénétré dans les fourgons et détendu les arcs des archers. Vers midi , on se disposait à rentrer dans le camp, lorsque, par une habile manœuvre, l’avant-garde suisse menaça de prolitcr d’une ouverture qui existait dans la haie où était rangée rartillerie. Elle commença donc son feu , et fit de grands ravages. Dans cette première attaque, il périt beaucoup de confédérés et de Lorrains; le duc René eut son cheval tué sous lui, et combattit longtemps à pied.
Néanmoins les pièces tiraient en général trop haut. Charles était déjà plein d’espoir. Bientôt une troupe, envoyée par Hallwyl, tourna le retran-, chôment , et prit les Bourguignons en flanc, en poussant de grands cris. Les confédérés, profitant du désordre, descendirent dans le fossé et le franchirent; attaquant les artilleurs corps à corps, ils toqrncrent les batteries conyv les Bourguignons, et les contraignirent d’abandonner leur position et de fuir vers le gros de l’armée, qui était encore intact entre Courtlcvon et Bec la Grange. Là commandaient le prince d’Orange et Philippe de Crèvecœur; à la gauche, appuyée au lac, était le bâtard Antoine avec Adolphe de Ravenstein; à la droite, Charles en personne, le prince napolitain, et un duc de Sommerset avec les Anglais et ce qu’il y avait de mieux en cavalerie; derrière Morat, le comte de Romont, qui ne parvenait pas à se faire jour.
Les Suisses ne donnèrent pas à Charles le temps de se reconnaître; ils balayèrent les hauteursdeCourgevaux ; Véaldmann se précipita sur le centre, et Bubenberg ne craignit pas de sortir de
Morat, et de porter le désordre dans les troupes lombardes qui stationnaient sous les arbres, le long du lac. Les grands coups neanmoins se portèrent a l'endroit où était le duc; sa garde et les Anglais firent des prodiges de valeur: mais, toujours refoulés par les Suisses, ils portèrent le désordre dans la cavalerie. Le duc de Sommerset n’eut pas de peine à la rallier; et dans le moment où , par ordre du duc, il allait exécuter une charge pour couvrir la retraite de l'jnfanterie et lui donner le temps de se reformer, il fut atteint d une balle et mourut. Déjà quinze cents gentilshommes étaient tombés.
On vit bientôt paraître sur les hauteurs, derrière l’armée, le rorps de llertenstein , et le comte de Gruyère alla couper la route de Lausanne; enfin, la bannière du bâtard de Bourgogne tomba sous les coups d’un nomme de Has'sli; le découragement gagnait tous les rangs. Charles reconnut sa destinée, s’enfuit, et avec lui trois mille cavaliers, qui se dispersèrent loin du champ de bataille. Pour lui, il courut jour et nuit, et parvint, suivi de trente cavaliers seulement, sur les bords du lac de Genève.
Sur le champ de bataille cependant la mort était partout : les confédérés couvraient la route jusqu'à A venelles; ils tuaient sans quartier pour personne, et répétaient sans cesse lhie ! Granson! Au milieu du désespoir général, plusieurs milliers de cuirassiers et de Lombards voulurent traverser la vase qui s’étend le long du lac, près de Morat. Leur intention était de rejoindre Romont et son corps d'armée; ils marchaient dans l'eau, où la pesanteur des chevaux et des armures les enfonçait dans le limon; d’autres étaient recueillis par des nacelles, mais aussitôt tués par le feu de la place; et, de tant de milliers, il ne se sauva qu’un seul cuirassier. S'ils étaient parvenus au delà de Morat, ils n’y auraient plus trouvé Romont. Des qu’il apprit que les Suisses avaient pris le retranchement, il ne douta plus de la perte de l’armée bourguignonne; il fit donc plusieurs décharges contre la ville pour
SUISSE
brèche; mais on ne voulut ni prendre de force, ni piller une ville dont le commerce était si important. Les Suisses passèrent donc le Mont-Cenere quis'élèveà gauchedu lac Majeur, et ils s’apprêtaient à descendre sur Lugano, quand les sentiers de ces mystérieuses vallées et de ces forêts épaisses se chargèrent de neige, quand l’atmosphère brunit et s’obscurcit au point de ne plus permettre la marche. Le conseil ordonna donc la retraite; on ne garda que la frontière ; c'est à peine si on laissa six cents hommes d’Uri, de Zurich , Lucerne et Schwytz , dans le village de Giornieo.
Borelli voulut s’emparer d’une position qui désormais préviendrait toutes les incursions des Suisses dans le Milanais. Pour tourner la petite garnison de Giornieo, un corps reçut l’ordre de franchir les montagnes qui séparent le val Versasca du val Lévantine , et d'en descendre à point nommé. Le général en personne vint à Poleggio, à. la tête de quinze mille hommes. A l’aspect des armes d’Uri, le soldat en fureur se livra aa pillage et au plus grand désordre. Giornieo, avec ses ruines (les antidues Leponlii , avec ses fortifient ons des Lombards et ses tours du moyen âge, occupe, sur les deux rives du Tésin , tout le fond de cette sauvage, étroite et profonde vallée. En remontant vers le Saint-Gothard, la vallée se rétrécit et s’esearpe de plus en plus. Ce sont des abîmes incommensurables, des galeries de rochers qui , d’étage en étage , portent des forets dont nul ne peut approcher; des montagnes apparaissent inclinées l’une vers l’autre, comme si du haut des cieux, leurs rochers allaient se précipiter dans le torrent. Au sud , au contraire, la nature prend un aspect plus riant; sans être moins abruptes, les montagnes font, autour du fleuve, place à quelques prairies; le ciel s’adoucit et se réchauffe du voisinage de ritalie.
Dès qu’on fut informé de la marche de l’ennemi , le juge Stanga, capitaine des Levantins, conseilla d’inonder sur-le-chanip la roule et les prairies,
et de munir de clous et de crampons la chaussure des soldats. Bientôt toute cette surface humide fut gelée: les chevaux des Lombards ne pouvaient tenir; les fantassins ne s’avancaient qu’avec peine, appuyés sur leurs hallebardes.
Du haut des remparts les Suisses riaient de ce spectacle. Aussitôt Theilig, capitaine des Lueernois, exécuta une sortie. Il repoussa sans peiue un ennemi qui ne pouvait se tenir, et qui ne put reprendre pied qu'une lieue plus loin ; la supériorité du nombre ne lui servait à rien, puisqu’il n'avait point de place pour développer ses forces. Déjà beaucoup de nobles eta ent tombes; les canons étaient pris; les Lombards s'enfuirent , et les six cents Suisses eurent la gloire de poursuivre quinze mille hommes jusqu'à la Moesa : plus de quinze cents morts italiens couvraient les champs; des chevaux de prix, des mulets, et les bagages furent ramenés à Giornieo. Le brave Stanga avait été blessé ; au retour il mourut devant sa maison. Milan, consterné, supplia Louis XI d’obtenir la paix. Ce roi en chargea Bertrand de Brosses ; le val Lévantine fut à jamais conféré en fief à U ri, au nom du grand chapitre de Milan : les vallées de Brugiasca et Ahiasco eurent le même sort; et l’on stipula des avantages commerciaux.
Pendant que les Suisses combattaient le due Charles, il s’était élevé une guerre assez violente entre le Tyrol et les Grisons; on l’appelait la guerre des poules, parce que le chef tyrolien avait juré, dans sa rage, qu’il ne laisserait pas même la vie à une poule; elle fut sanglante, terrible; plusieurs châteaux tournèrent. Sigismond étendait de plus en plus ses acquisitions dans les dix justices; il les engagea à Gandcnz, comte de Kirchberg, qui commanda de la sorte à Davos , dans le Prettigau, à Belfort et à Coire. Quand l’archiduc voulut exercer le droit de rachat, les États, qui chérissaient leur seigneur, invoquèrent le secours des Suisses, et en même temps ils dépêchèrent une ambassade à I nspruck. L’archiduc leur conféra d’immenses libertés; et, pendant cent soixante et dix ans, ils en
soc
jouirent sous la protection de l'Autriche.
Apres les guerres que nous avons racontées, les Suisses deunrent I objet de l'admiration universelle : tous les souverains recherchaient leur alliance.
Le grand Hunyade conclut avec eux un traité, alin d’assurer la sécurité de la Hongrie pendant qu'il combattait les 'Jures, Les vainqueurs de Murat devinrent médiateurs universels : en moins de deux ans ils traitèrent avec Ron e, avec la France, avec la Sa» oie, a»ec Milan; et ils s'interposèrent quinze fois dans des différends étrangers. Mais, à l’inter eur, il s’établissait des divisions ; les pâtres des cantons primitifs voyaient avec peine toute la puissance passer dans les villes ; ils luttèrent longtemps contre l’admission de Soleure et Fribourg; et , quand Lucerne prit part à une nouvelle ligue entre les ili» erses cités, Sclnvvtz , U ri et IJnterwald réclamèrent comme si c’eût etc une infraction b la primitive fédération. On se réunit è Beckenried, non loin du Ruttli , en 1478; mais ce congrès n'eut pas un résultat bien satisfaisant , et la défiance s'accrut à tel point que Jjicerne fortifia son port. Elle redoutait surtout Peter Ain Stalden de l’Entlibuch , fils, petit- fils de guerriers morts pour la patrie; il avait été le capitaine de f’F.ntliburh dans la guérie contre les Bourguignons : le bruit se répandait qu’il voulait détacher son pays de l’obéissance dans laquelle le tenait Lucerne , et il avait fait condamner les auteurs de ces allégations. Cependant il était fréquemment visité par son parent Henri Burgler, Inndammand'Luterwald, qui ne cessait de lui vanter le bonheur d'un peuple litire, et de reprocher aux Lucernois leur esprit de domination. Il parla du secours qu’on pourrait obtenir du jeune Bubenberg qui revenait de terre sainte, et auquel obéiraittoutl’Oberland. » Pourquoi, disait-il, Pierre Am .Stalden, le chef des braves qui ont si vaillamment combattu, ne serait-il pas landamman de l'F.utlibuch affranchi ? Qu’est -il liesoin d’un gouverneur ? Traitez votre Franck-
hnnsen comme nous avons traité notre Landrid>erg . la Suisse vous admirera, et la postérité célébrera voire nom. »
Peter Am Stalden se laissa entraîner a res discours. On choisit le jour de Saint-Léger, où toute la ville est livrée aux plaisirs, où les étrangers y accourent en foule; Burgler promit d’amener beaucoup d’hommes d’Lnterwald ; et la nuit on devait faire entrer dans Lucerne une troupe venue du golfe d’Alpenarh : l’on égorgerait Envoyer, le conseil et les cent; puis l'on mettrait le feu à la ville, et l’on abattrait ses murai. les et ses
tours Les eS|iérnuces de Peter
Am Stalden ne purent se contenir; il lui échappait parfois des propos qui retentirent jusqu'à Lucerne. On ordonna au gouverneur de venir en ville, et de se faire accompagner de Peter, comme s’il ne s’agissait que. d’une promenade. Dès son arrivée, on arrêta celui-ci , et, sans lui donner le temps de se reconnaître, l’avoyer lut lit subir un interrogatoire en présence des principaux membres du conseil, auxquels il avait obéi à la guerre : on lui cotninuniqtvi les renseignements recueillis sur ses projets : atterré par ces reproches, Pierre Am Stalden ne pouvait proférer un seul mot ; eulin, arrachant ses vêtements, il montra les cicatrices de ses blessures, se jeta à genoux, et demanda grâce. Cependant Burgler niait tout ce que déclarait son complice, l'accusait de mensonge et de légèreté, et réclamait son supplice.
Pierre Am Stalden offrit de le confondre; mais il ne vint point; après avoir attendu quatre mois , les magistrats condamnèrent leur prisonnier qui fut décapité au lieu d’être livre au supplice de la roue : seule faveur qu'il put obtenir de ses glorieuses actions.
Les querelles sur le partage du butin n'étaient pas encore apaisées : on s’était reuni a Stanz peu de jours avant cette exécution. La, on mit en discussion la manière de compter les suffrages entre Lucerne et les Waldslette.
Lucerne comptait sur l'appui des » ihes, et ne voulait point ceder : on s'échauffa beaucoup, on se menaça , et,
SUISSE
après trois jours , on se sépara avec de telles démonstrations de colère , que l’on répétait |artout, dans le bourg de. St, iii7. , ce que n'ont pu ni T -tutriche ni ta bourgogne, la discorde te fera, te dernier jour de ta Suisse est arriré. Le patriotique pasteur Henri Iin-Orund ne put entendre ces paroles sans frémir; il se souvint alors de son vénérable ami , le frère Nicolas de Fine, prit son bâton et s’achemina vers l'ermitage solitaire , en gravissant les montagnes escarpées qui dominent les beaux lacs de Sarnen et de Lungern , à la vue du majestueux et noir Pdate, au-dessus des riants paysages qui, de Stantz et d’Alpenach, s'étendent vers le Brunnig et l'Oberland. Nicolas de Flue habitait les alfreuses solitudes du Melchthal , à une lieue de Saveln.
Le pieux ermite avait, pendant cinquante ans, vécu dans le monde; il avait combattu à Winterlhür, à Dissenhoven, à Ragatz, et partent s’etait montré aussi valeureux qu’humain. Jamais il n’avait voulu être Inndamniau :
père de dix enfants, il les avait élevés dans le sentiment religieux qui guida toute son existence : de lionne heure il s’était accoutumé à la tempérance et aux privations ; du consentement de sa famille, il se retira dans l’etroitc et p erreuse vallée au fond de laquelle gronde la Melch, n’ayant pour oreiller qu’une pierre, et ne se couvrant que dans les froids les plus âpres. Il vécut ainsi pendant vingt ans , avec une telle réputation d’abstinence, que le peuple crut longtemps à une tradition selon laquelle Nicolas de Flue ne prenait d'autre nourriture que la sainte hostie qu'il recevait une fois par mois. La nuit était avancée quand parut dans sa cellule son ami le pasteur de Stanz. «La réunion que vous avez conseillée , dit-il , prend une malheureuse issue. Venez :
sauvez la patrie. — \ a , répondit Termite, annonce-leur que le frere Nicolas veut aussi faire ses propositions ; » et le pasteur courut. Il était temps; déjà Ton s’embarquait. L’ermite le suivit de près: c’était un homme de haute taille, que i’àge n’avait point affaibli , maigre et décharné ; il avait
la peau basanée , la barbe et les cheveux gris, le regard serein, l’expression bienveillante, mais grave. Il vint nu-pieds, la tête découverte, et s’appuyant sur son bâton. A son aspect vénérable, toute l’assemblée se leva.
« Chers confédérés, dit -il, c’est un vieillard , c’est un homme débile qui yjent , à la voix d’un ami , vous parler de la patrie. L'art et la science me sont etrangers. Je ne puis donner que ce que je tiens de Dieu , de ce Dieu qui accorda la victoire à vos pères, et qui bénit aussi vos armes confédérées!
A qui devez - vous vos triomphes ? A l’union , à la concorde; et maintenant, vous vous divisez sur le partage du butin! Vous, habitants des villes, je vous supplie de renoncer à des droits qui sont pénibles pour vos alliés; vous, campagnards , songez à la valeur que Soleure et Fribourg ont déployée en combattant pour vous : recevez - les franchement dans la lieue. N'étendez pas trop loin votre territoire, ne vous immiscez pas dans les querelles étrangères ; soyez lions voisins , et ne vous montrez redoutables qu’à ceux qui voudraient vous opprimer. Surtout évitez les dissensions . aimez-vous les uns les autres. Confédérés , que le Tout-Puissant soit avec vous, qu’il vous soit propire comme il le fut jusqu’à ce jour. » Dieu donna effet à ses nobles paroles; en moins d’une heure la réconciliation tut opérée. De Stanz au Saint-Gothard, de Ztirich au Jura, retentirent des cris d’allégresse, et partout on bénissait , on célébrait le nom de Nicolas de Flue. La confédération s’établit sur une nouvelle hase : Gruyère, le Jura, Neufchdtel, et le llauenstein, y participèrent; on confirma les anciennes conventions et les stipulations de Sempach , et Ton se promit de les renouveler de cinq ans en cinq ans. Le frère Clans (Nicolas de Fine) était retourné dans sa cellule : les confédérés le comblèrent de présents destinés à l'ornement de sa chape le. Il mourut e premier jour do printemps de Tan 1481, entouré de sa femme et de ses enfants, au moment ou s’accomplissait sa
soixante et dixième année. Ce fut un deuil général dans toute la confédération. Unterwald lui rendit les derniers devoirs au cimetière de Saxeln.
L’on conserve aujourd'hui ses ossements dans un cercueil précieux , qui attire beaucoup de pèlerins. On voit , à Sarnen , un beau tableau de Wursch, qui le représente quittant sa retraite pour rétablir la paix entre ses compatriotes
Nous passerons rapidement sur quelques événements de moindre importance, tels que les différends du pape Innocent VIII avec les Suisses. I ne terrible invasion, faite à Ilormio, mit en fuite le gouverneur milanais :
les Grisons prirent Pusdave , et s’avancèrent au delà du Splugen jusqu’à Cbiavenna, et ies fuyards coururent au lac de Corne. Enfin Ludovico Moro et René Trivulce vinrent, à la tête de troupes milanaises, plutôt pour offrir la paix que pour combattre. On leur rendit Cbiavenna; Pusclave demeura aux Grisons. Ceux-ci iirent aussi une brillante expédition pourSigismond contre les Vénitiens, a Roveredo. Il y vint quatre cents guerriers de Zürich , de Berne et de la Thurgovie; pour la première fois, on employa les bombes, qui produisirent un effet terrible : la place se rendit ; mais il fallut bientôt ceder à des forces supérieures, incendier la ville, se retirer devant lè célèbre Roberto, jusqu’à ce que la valeur des Suisses et des Alsaciens l’emporta sur le nombre à la glorieuse bataille de Galiano , d'où les cadavres des vaincus, emportés par l’Adige, vinrent épouvanter Vérone.
Bientôt une querelle de peu d'importance dans son origine , éclata entre l’évêque de Sion et le duc de Milan : les Valaisans pillèrent les vallées voisines du Simplon. Tout à coup ils furent attaqués de trois côtés par les frères Trivulce, dans les déniés voisins de Ponticello, et perdirent huit cents hommes. Dans une autre expédition, Berne, Fribourg, Soleure , Gruyère, se déclarèrent pour le duc de Savoie , et contribuèrent glorieusement à la prise de Saluces, dont
la résistance était secondée par la France. Enfin ils combattirent aussi pour Charles VIII contre le due de Bretagne. Huit mille Suisses marchèrent sous le commandement de Louis de la Trémouille , à la bataille deSaint- Aubin; un bourgeois de Saint-Gall s’empara de la personne du duc d’Orleans. Mais abandonnons ces expéditions partielles d’un peuple dont la valeur se mêlait à tous les combats, et dont la guerre semblait le premier besoin : nos regards vont se fixer sur de tristes objets : des vainqueurs de Granson,de Murat, de Giornico, porteront leurs têtes sur l'échafaud , ou s’en iront mourir dans l’exil. La fameuse histoire de Waldmann est comme une page sanglante, dans ce beau livre des annales d’un peuple héroïque; il ne dépend pas de nous de l'en arracher.
Qui ne se rappelle avec intérêt, avec admiration l'héroïque conduite de ce chef dans la guerre de Bourgogne :
c’était le fils d'un pauvre paysan de Blikestorf, au canton de Zug; il était encore enfant quand le bourgmestre Stussi mit le teu à son village ; plusieurs de ses parents tombèrent à Saint-Jacques. Robuste, beau et plein d’ardeur, il ne put rester longtemps au foyerdomestique,etse voua d'abord à la modeste profession de tanneur à Zürich. Là, il eut des relations intimes avec une femme qu’il épousa après la mort de son mari , et il dut à ce mariage, outre autres avantages, celui d'être, dans la suite, le beau-pere de l’historien Edlibach.Lesdéportements, l'audace de Waldmann l’avait rendu cher à la jeunesse : il était maître de tribu quand éclata la guerre de Bourgogne. Il combattit à Mulhousen, Wals- Inii, Héricourt ; maisdepuisqu’il eutdi.
rigé la marche des Bernois, hâté l’arrivée du conti ngent du Zürich, commandé à Morat , il acquit une grande influence sur toutes les affaires de la Suisse. Le roi de France, lolande de Savoie, le duc de Milan , recherchèrent à l’envi son amitié. Estimé dans Zürich, dont il avait fait prospérer les armes , il brigua et obtint la qualité de bourgmestre : parvenu, de la sorte, au plus
SUISSE
l'occuper d’elle-même, et subitement il passa la Brie et marcha sur Estavayer.
'C’était dans le camp grande confusion de valets, de marchands, de femmes; car, en place des préciosités de Granson, dit la Chronique de Neufchâtel, il s’v trouvait deux mille joyeuses demoiselles. On se sauvait dans les bois, on se cachait dans les fours des villages voisins. I.es Suisses laissèrent courir toutes ces filles. On compta plus de quinze mille morts jusqu’à Avenclies; tout le reste était en déroute, sans ordre ni commandement; la (mursuite avait cessé, que les Bourguignons fuyaient toujours à travers le pays de Vaud, qu’ils avaient tant ravagé. Redoutant le Saint-Bernard, les Lombards coururent à Genève, où ils furent égorgés dans une émeute populaire.
Les Suisses arrivés à A venelles craignirent d'étre pris en queue par Romont, dont ils ignoraient la retraite, ou bien ils ne voulurent pas exposer le butin; ils tournèrent donc leur marche contre lui et le regagnèrent : toute son artillerie, tons ses bagages furent pris, et ses troupes se débandèrent; luimême n’échappa qu’à la faveur de la nuit. Le champ de bataille de Morat offrait un majestueux spectacle : au milieu de ces morts innombrables, les vainqueurs à genoux , leliruit des instruments et des fanfares de victoire, des cavaliers, ornés de branches d’arbre, courant à Berne, à Fribourg, à Soleure, pour annoncer cette héroïque action. Les cloches retentirent; et, jusque dans les glaciers, les échos répétèrent ces accents de l'allégresse publique.
Louis XI avait disposé des estafettes depuis la frontière jusqu’à Lyon; quand Dubouchage et Philippe de Comines lui annoncèrent cette bonne nouvelle, il les gratifia chacun de deux cents marcs d’argent. Le butin des vainqueurs ne valait pas celui de Granson ; il n’y avait d'abondance que dans les munitions et les provisions ; le duc René reconnut et reprit ses canons.
La magnificence régnait dans la demeure du duc, composée de pièces
rapportées; il y avait aussi du luxe dans la chapelle, dans la garde-robe et dans l'ameublement; on donna la maison au duc René, et l’on porta à l’hôtel de ville de Morat un beau portrait de Charles le Téméraire. Du reste, à l’exception de quelques caisses réservées pour un partage régulier, chacun prit ce qu’il voulut, ou ce qu’il put. L’ancien usage voulait qu’on demeurât trois jours sur le champ de bataille, pour voir si personne ne viendrait contester le succès ; on s’v conforma. Les morts furent enterrés dans de grandes fosses avec de la chaux vive; plus tard , on en retira les ossements, qu’on réunit dans une chapelle monumentale. Qui croirait que ce monument d'un peuple libre ait pu être renversé par une armée républicaine, et que des généraux aient été assez ignorants pour venger la mémoire de l'ennemi de la France, comme si les Français eussent été les vaincus, comme si Ips Italiens, les Flamands, les Savoyards , intéressaient notre gloire?
L’inscription était simple et belle; la voici :
D. O. M. ( Dco optimo maximo).
Caroli inclyti et fortissimi , liurgundix ducis, exercihis Moratum obsidensy ab Helcetiis exsus, hoc sui monumentum religuit.
Le sénat de Fribourg a fait élever une colonne à la place où était autrefois la chapelle.
Le troisième jour, l’armée se mit en marche pour regagner ses foyers; en avant Hertensteîn et l’arrière-garde, puis Hallwyl et Waldmann, avec les bannières conquises et le butin chargé sur des chariots. Dans la plaine de Bumplitz , - le fils de Scharnachthal vint avec toute la jeunesse bernoise féliciter les vainqueurs, qui furent fêtés pendant deux jours; en même temps douze mille hommes allaient occuper le pays de Vaud : là les confédérés reçurent des ambassades de la Savoie, de Genève et de France, pour demander in paix. Charles ne s’arrêta qu’à Gex, ou il passa quatre jours : le comte de Romont vint l'y rejoindre; le prince de Tarente n’v parut pas; car depuis longtemps on l’abusait en lui faisant
L’USIYF.RS.
espérer la main dp Marie de Rotirgo.
pue. Km général, le dur pouvait reinaruer romhien il avait perdu en ronsipralion dans toute la chrétienté. Tantôt il se livrait a des accès de rage, tan'ôt il tombait dans un profond abattement : négligé dans ses vêtements, il ne prenait plus de nourriture; souvent il s'élancait de son siège, grinçait des dents, s'arrachait les cheveux, et se livrait aux plus violents emportements contre les gens qui l'entouraient; il ne se confiait qu'en l'amitié de Campobasso, et c'était précisément celui qui le trahissait. Les niédei i s eurent recours a des potions calmantes, et lui firent user en son manger force conserces (le roses pour le rafraichir.
Ses actions cependant portaient toutes l’empreinte de la colere : il (it saisir, par Olivier de la Marche, lolande de Savoie, saur de Louis XI, qui avait toujours été pour lui, même contre son frère, et qui , dans cet excès d'infortune, le venait voir |>our le consoler. A son retour, elle fut enveloppée avec toute sa suite; le jeune duc de Savoie fut sauvé à la faveur des ténèbres. Olivier prit la duchesse en croupe, et elle fut conduite à un château voisin de Dijon. Dans ses noirs pensers, Charles regardait sa liaison avec cette princesse comme la cause de tous ses malheurs; il voulait d'ailleurs se rendre maître de toute la maison de Savoie, et faillit tuer Olivier de la Marche, quand il sut que l’aîné des fils avait échappé, grâce à la prudence le Rivarol, son précepteur. Charles partit pour Salins; il y rassembla les états, comptant en obtenir des subsides. La réunion eut lieu dans la principale église, où le duc parla deux heures; il rappela tous ses griefs contre les Suisses, représenta quelle honte il y aurait à céder. • La fortune se peut vaincre, disait-il, après Cannes est venue la bataille de Zama; il ne sera pas dit que les nobles iiourguignons auront été abattus en deux jours, etc. , etc. » Il conclut en demandant quarante mille hommes, et le quart de la fortune de cliacuu. L'assemblée témoi-
gna son admiration pour sa eonstanre, et prit du temps |K>nr délibérer; des lors Charles prévit un refus. Le lendemain, il menaça de transférer sa résidence dans les Pays- lias : « Vous pourrez alors, ajouta-t-il, donner à l’ennemi ce que vous aurez refusé à votre souverain. » Mais l’orateur des états lui lit une réponse ferme et digne, et termina en réclamant la paix; pour toute consolation, il offrit trois mille hommes, qui défendraient la frontière en ras d’attaque. Les états firent proposer la paix aux confédérés réunis a Fribourg; mais ceux-ci refusèrent la proposition . parce qu’elle n’était point autorisée par le duc; néanmoins ils n’entreprirent rien. On ne régla dans ce congrès que les affaires intérieures, et l’on convint de rendre le pavs de Vatid à Philibert de Savoie, dès qu’il aurait payé cinquante mille florins pour les frais de la guerre; les Bernois gardèrent Morat.
Après la séparation des membres du congrès, les héros de Morat se rendirent auprès de Louis XI, qui avait désiré les voir. Il était à Plessis-lez- Tours , et les reçut comme des hommes ui avaient assuré son re|M>s, et qui, ans l’avenir, seraient les plus fermes soutiens de la France; il leur parla beaucoup du siégé de Morat et de la bataille, s'informa des moindres détails, et se les fit répéter avec courplaisance. Toute la cour traita magnifiquement les Suisses. Louis insista pour l’entière destruction de la puissance de Charles et le rétablissement de René; il pria les Suisses d'envoyer en Lorraine trente mille hommes, promettant de payer les cinq sixièmes de la solde, et d’attaquer l’ennemi de son côté; il fit ensuite de riches présents, et décora Adrien de Rubenlierg do l'ordre de Saint-Michel. Le roi de Hongrie, Mathias, voulut se faire médiateur de la paix; l’empereur et le (tape 1’essavèrent aussi : Charles n’en était pas éloigné; mais il se refusait obstinément à rétablir le duc de Lorraine, condition sans laquelle les confédérés ne voulaient point traiter. Le duc de Bourgogne, ayant réuni les débris de
son armée, pissa une nouvelle revue à Rivière; il y apprit que René avait reparu dans son duché à la tête de quinze mille hommes, et (pie Ruhempré >11 vait à peine se maintenir dans ancy.II y accourut à marches forcées; mais la place s’était rendue trois jours avant son arrivée. Campobasso avait retardé l’arrivee des secours qu’on attendait des Pays-Bas ; ce traître, élevé à la cour de Provence, ou il avait connu le jeune René, voyant la fortune de son maître compromise, avait lait offrir a Louis X I de l'abandonner dans une bataille ou de le tuer. Cet astuc eux monarque en prévint le duc, afin u’il lui en sût gre, s’il tenait compte e l'avertissement, ou qu’il se perdit plus sûrement , si le conseil d'un ennemi renforçait la faveur de Campobasso, et c’est ce qui arriva. Ce chef infidèle avait négocié avec René, qui se servait à cet effet de son maréchal du palais , Cifron de la Vachière, et lit promettre à Campobasso le comté de Vaudémont. La Vachière fut pris par les Bourguignons, pendant qu’il essayait de pénétrer dans Nancy; d’abord Campobasso voulut le sauver, en représentant au duc qu’on pourrait l’échanger pour d’autres prisonniers; mais ie duc persistant a le faire pendre, ina'gré ies instances des comtes de Nassau et de Cbimay, Campobasso osa dire que la Vachière u’avait fait que son devoir. Charles courroucé le frappa de son gantelet au visage. Le perlide sut dissimuler son dépit ; il courait d'ailleurs un plus grand danger : la Vachière, pour sauver sa vie, déclara qu'il avait a faire une importante révélation. Le duc crut que ce n’était qu'un expédient : <• Kaites-le parler à Campobasso, s’écria-t-il. — Eli bien ! qu'on le pende, qu’on le pende promptement, répondit Campobasso.
— Ce que j’ai à dire au duc vaut plus qu’un duché, criait toujours la Vacliiere; ■ et on courut en avertir Charles; mais Campobasso gardait l'antichambre. I.ema heureux fut doue pendu à l.i vue des habitants de Nancy, qui offra cut des sommes immenses pour le racheter. Eu compensation de ce
crime, ils pendirent à leur tour cent vingt Bourgu gnous.
Le duc René, laissant dans la place une garnison forte et déterminée, sortit avec douze cavaliers seulement, et se rendit, a Strasbourg, a Berne, à Zurich. Là Waldmann triompha de tous les obstacles; il harangua l'assemhlee des citoyens et le conseil, parla du méri e du jeune duc, des services qu’il avait rendus à la confédération, etc., etc.
I ne diète eut lieu à Lucerne, et l’expédi tion fut révolue à une forte majorité.
Beue n'avait demandé que six mille hommes; peu de jours apres, il put en passer huit mille en revue sous les murs de Bille. Waldmann amena six cents Zurichois; le contingent de Berne obéissait a Rrandolf de Stem , que nous avons vu à Y verdun et à Granson; les villes d’Alsace se rangèrent sous Guillaume Herter de Strasbourg; Oswald de Thierstein ne manqua pas au rendez-vous; il donna même ses (iis en otages, |Hiur obtenir une somme qui manquait à Benc; car il était devenu le maréchal du palais de ce prince, apres avoir été disgracié par l’archiduc Sigismoiul. Lorsqu’on se mit en marche, un Lorrain courut en porter la joyeuse nouvelle à Nancy; plus heureux que Cifron, Thierry, un drapier de Mirecourt, traversa les lignes bourguignonnes, alla remercier Dieu dans l'église, et remplit lu ville d'allegresse et d'espoir.
Le jour de Noël, après la messe, rannce.se mit en mouvement : à lllotzheiin, elle trouva René, qui, la halleharde sur l'épaule, lit la route à pied comme le dernier soldat ; il donna une pièce d’or à chaque porte-enseigne.
II v avait quinze mille hommes; ie froid était très-vif; on manquait de vivres; cependant il n v eut d’excès commis qii'envers tes juifs, dont on pillait les propriétés. On passa par l' iisisheiin, Colmar, Schlrstadt et le val de Vi 1er. Parvenu au sommet des Vosges, René put d'un eom> d’œil parcourir une partie de ses Klats. Partout, sur sa route, il recevait îles témoignages d’une toui llante affection. A Lunéville sc réunirent toutes ies troupes :
on parla de Granson , de Morat , de la double fuite de Charles, de la valeur de René, qui ne pouvait se lasser de remercier ie$ Suisses, et de leur recommander le salut de son peuple.
Charles n’était pas bien informé de cette marche; son armée était mal disposée; elle souffrait de la faim, du froid, et manquait de tout : les officiers étaient d’avis de lever le siège et d’attendre des renforts. Leduc, quand il apprit le nombre des ennemis, dit avec hauteur qu’il ne fuirait jamais devant un jeune homme, et se mit en marche. Tout le monde murmurait; plus de trois cents hommes avaient eu les pieds ou les mains gelés; quelques chefs l’abandonnèrent. Le roi de Portugal, Alphonse, grand oncle de Charles, était au camp pour offrir sa médiation ; on voyait avec effroi la maison de bourgogne menacée d’extinction.
Pour toute réponse, Charles lui demanda s’il voulait defendre Pontà-Mousson contre les Lorrains.
Le cinq janvier, le duc René et les confédérés vinrent à Saint-Nicolas; ils égorgèrent les Bourguignons , les jetèrent dans la Meurthe, ou, du haut des tours de l’église, les précipitèrent sur des lances (iehées en terre ; d’autres furent pendus aux arbres. Le duc Charles assembla promptement son conseil. <• Les voici , dit il , les voici encore, ces gueux. Qu’en dites-vous?»’ Tous furent d'avis de la retraite sur Pont-à-Mousson , et, au besoin, sur Luxembourg. L’hiver donnerait le temps de refaire l’armée, tandis que René n’avait pas de quoi payer aussi longtemps les Suisses , et ne’ pourrait pas davantage les faire revenir une fois qu’ils seraient partis. Enfin ils dirent qu’il n’était rien qu’on ne ptlt reprendre par le génie de Charles et la valeur ae ses braves. Le duc répondit : « Mon père et moi, nous avons toujours battu les Lorrains ; me faudra-t-il fuir devant ce jeune homme?» Et il alla disposer son ordre de bataille.
On donna l’assaut à Nancy, en épuisant contre la ville tout ce qu’on avait de projectiles ; René l'entendit , re-
marqua des signaux de détresse, et convpqua son conseil. La nuit sembla longue à son impatience; et, dès le point du jour, on marcha sur la Neuveville : un brouillard épais couvrait le ays. Charles le Téméraire monta un eau cheval noir, appelé le Moreau ; dans le même moment, le’ cimier de son casque se détacha et tomba sur sa selle; c'était un lion d’or. Il dit en latin Hoc signant est Dei (c’est un avertissement de Dieu); puis il donna à un de ses serviteurs des paquets cachetés, contenant des dispositions à suivre apres sa mort, et partit au galop pour prendre position a Jarville , à une demi-lieue de Nancy. Le front de son armée était protège par un fossé, la gauche par une haie, la droite par la Meurthe; ici commandait Galiot, à gauche .losse de Lalain. Charles luimême s'était réservé le centre; il avait près de lui le bâtard Antoine et Baudouin, qui dirigeait une longue colonne d’infanterie. La cavalerie était répartie sur les ailes; d’une part, sous Galiot, de l'autre sous Campobasso; trente coulevrincs, postées sur une hauteur, devaient balayer la route de Nancy. L’avant-garde de René était de sept mille hommes et de deux mille cavaliers , commandés par Oswald de Thierslein, qui avait sous lui le bâtard de Vaudemont, Bassompierre et l’Etang. Le corps de batnil e était de huit mille hommes d’infanterie, de quinze cents chevaux à droite, et cinq cents à gauche. L’arrière-garde n’était que de huit cents hommes, qui devaient se porter partout , selon le besoin.
L’aile droite du duc de Bourgogne se trouva subitement dégarnie. Campobasso. arrachant son écharpe rouge et sa croix de Saint-André, passa dans l’armée de René avec cent soixante lances. Il dit que la déshonorante violence à laquelle Charles s’était porté envers lui ne lui permettait pas de le servir plus longtemps; il regrettait de ne lui avoir pu faire plus de mal , et promit de bien le combattre en ce jour. Les confédérés ne voulurent point marcher à côté d'un traître ;
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Ils déclarèrent que cela ne convenait ni aux mœurs de leurs ancêtres, ni à l’honneur de leurs armes. Campobasso alla donc occuper le pont de Bouxières aux Dames, pour intercepter la route de Luxembourg, et s’emparer, en cas de déroute, de beaucoup de seigneurs bourguignons, peut-être de Charles lui -même. Il espérait se faire payer de fortes rançons; et se venger* de ce prince ; et il avait laissé dans son armée douze affidés capables de tout.
Pendant que René marchait encore sur la Neuveviile, deux exilés rejoinirent les confédérés ; ils promirent e révéler, sous la seule condition de leur pardon , tontes les mesures prises par Charles, et d'indiquer aussi les moyens de les paralyser. Jaloux d’épargner le sang des braves , les chefs ne repoussèrent pas ce bienfait ; on connaissait ces deux hommes, on les accepta pour gçiides. René montait un cheval grison , nommé la Dame : c’était celui qu'à Morat il avait substitué au rheval tué sous lui. Il portait l’antique costume de Lorraine, robe de drap d’or, à une manche de drap gris, blanc et rouge. Il se posta a l’aile droite, à la tête de la cavalerie lorraine, avec ses amis de Linanges, de Bitche, de Salm. A gauche, le vaillant Guillaume de Ribeaupierre conduisait la cavalerie, brillant de prouver que Charles n'en aurait pas aussi bon marché que dans Pont-à-Mousson. La terre était gelée, l’atmosphère brumeuse, et la neige tombait. L’ennemi, trompé par l’obscurité, tira sa bordée avant que les Suisses fussent à portée de canon. Au moment d’attaquer, ils firent leur prière à genoux, apres avoir
f lassé le ruisseau d’Hervillecour. Guilaume llerter fit occuper une hauteur que Charles avait négligée ; le soleil aussitôt se montra brillant et chaud comme en un jour d’été. Dès que le duc se vit tourné, il commanda à Galiot de renforcer l’aile gauche, et de donner une autre direction à l'artillerie. Trois fois sur la colline retentit le terrible cor d’Lri, et trois fois une mortelle angoisse traversa le
cœur de Charles, car il l’avait entendu à Granson et à Morat. Sur-le-champ Herter, Waldmann , Eptingen et toute l’infanlerie, descendirent sur les Bourguignons; ils arrivèrent a la grande course en franchissant la haie, tuèrent tout ce qui desservait les pièces , et pénétrèrent dans le liane de l’ennemi comme un impétueux torrent. Charles combattait en soldat intrépide , et se portait partout en général expérimenté ; couvert de sang, il haranguait , pressait , excitait , ou réprimait les fuyards. Autour de lui étaient Galiot, Contay, Nassau, Neufchâtel , tous dévoués, tous prêts à mourir pour un priqre qui se montrait digne de I honneur de son père Philippe , et du surnom de Sans Peur, qu’avait porté son aïeul. Il tomba en cet endroit plus de cinquante Suisses et Lorrains; cependant Lalain et Ga liot furent grièvement blessés, Rubempré périt , au grand déplaisir des Lorrains eux-mêmes, dont il avait protégé le malheur. La garnison de Nancy ayant fait une sortie , les Bourguignons virent sur leurs derrières ies Humilies qui consumaient le camp; ils prirent aussitôt la fuite. A l.uxembourg ! tel fut le dernier ordre ; à Luxembourg ! tel fut le cri île tous.
Messire Antoine, le bâtard de Bourgogne, se rendit; ainsi firent le jeune margrave , comte de Neufchâtel , Jehan de Montfort et Olivier de la Marche, qui dit : Nous avons perdu en ce/uy jour, honneur, cherance et espérance de resourse. L’armée trouva le ont de Bouxières Occupé par Campoasso, qui l’attaqua, et tua beaucoup de fuvards, tandis que d’autres se jetaient à l’eau ; ceux qui parvenaient jusqu’à Pont-à-Mousson étaient tués par les paysans. La victoire avait été décidée a deux heures après midi , et l’on ne cessa de tuer qu’à deux heures du matin. Cependant on ignorait ce qu'était devenu le duc Charles. Etourdi d’un coup de masse, il avait été entraîné par le torrent de la déroute vers son quartier général de Saint Jean. A.
quelque distance de Nancy, à l’endroit où s'élève un monument, sur des
terres aujourd'hui fertiles, se trouvait un marus ou un clan.’, formé par les eaux de la riuere de l.axqu. Comme il passait à la queue de lYtang, il se trouva embarrassé dans le bourbier; les forces manquèrent à lui -même et à son cheval. Il tomba, la glace se rompit; et. pendant que Charles le Téméraire faisait des efforts pour se relever, l'ennemi l’atteignit et ne le reconnut point. Il reçut une blessure au fondement . une autre a la hanche; le cheval s'enfuit enfin et le laissa étendu sur la glace. Beaucoup de nobles bourgu gnons trouvèrent ici la mort. Claude Beaumont , châtelain de Saint- Dié, l’acheva. Charles lui avait crié . Sauve le duc de llourgngne. Comme il était sourd, il comprit vive le duc de Hourgogne, et lui enfonça dans la tête une hallebarde qui de la tempe traversa jusqu’aux dents. En jeune Rom in, Jean-Baptiste Colonna, le vit tomber. Quand le combat s’éloigna, des inconnus le dépouillèrent.
René n’arrêta la poursuite qu'aux portes de Metz ; la, il s’informa de ce qu’était devenu le duc de Bourgogne.
On le chercha en vain pendant toute une journée; enfin Campobasso, averti par Colonna, se rendit sur le lieu indiqué. En ce moment, une blanchisseuse qui avait servi Charles cherchait les anneaux que portaient les tues ; elle retourna son corps : ■ Dieu, c'est le prince! » s'écria -t -elle. I! était presque méconnaissable, la gelée l'avait gonfle, le sang caillé le défigurait ; mais, quand il fut lavé, le bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche, un médecin portugais et ses domestiques, amenés sur le terrain , s'écrièrent : « C’est bien lui ! » et se mirent à pleurer amèrement. On reconnut la cicatrice de Montlherv, et les signes pari iculwrs de son corps. Ses ennemis mêmes en furent émus. Il fut ensuite solennellement exposé, à Nancy, dans une mnispn devant laquelle on remarque encore des pavés en marbre noir.
Rene, selon l’usage des chevaliers qui ont tué un ennemi , vint avec une barbe d'or qui descendait jusqu'à la ceiuture , et eu habit de deuil , et s’ap-
prochant, à la tête de sa rour. des restes de Charles; Chier cousin, dit > |, vot dînes ad Dieu. / ous nous avez fait moult maux et douteurs.
Il s’en fallut de peu que ce grand événement n’eilt pour résidât de faire accéder à la ligue suisse toutes les contrées v; isinps du Jura e des Vosges. Une fédération de peuples libres se serait étendue de l’Engadine à la Saune, de Strasliourg à Belliuzona. \jt Franche-Comlé avait beaucoup de patrio-es
2ui voulaient se jeter dans les bras es Suisses; mais I astucieux Louis Xf, sous prétexte de protéger Marie de Bourgogne, et de peur qu’une invasion étrangère ne l'empéchât de disposer librement de sa main, occupa le pays par ses troupes, et bientôt il fit valoir des prétentions personnelles.
De son côté, l’empereur lit savoir aux états qu’avant sa mort Charles avait promis l’alliance de Marie avec Maximilien, et leur écrivit pour réclamer leur soumission au nom de l’Empire. Pour avoir l'appui des Suisses, Louis XI promit de payer lui -même les cent nulle florins qu'ils exigeaient de la Franche-Comté; il leur représenta que le mariage de Marie, en mettant cette province an pouvoir de l'Autriche, leur donnait de trois côtes leur ennemi héréditaire pour voisin.
L'empereur faisait les mêmes promesses , mais on se souvenait de l'abandon où il avait laisse la confédération ; les raisons de Louis prévalurent; on lui envoya six mille hommes. D'un autre côté, cinq mille volontaires bravèrent les ordres de leurs cantons, et suivirent les ambassadeurs de Bourgogne ; ils allèrent jusqu'à Gy en Franche-Comté; là ils furent battus par les Français, et, quand ils rentrèrent en Suisse, ils furent, la plupart , punis fort sévèrement. Il y eut enfin une diète à Zurich. On envoya des ambassades en France et dans les Pays - Bas pour négocier : trois héros de Morat, Waldmann, Rubenberg et le landamman d’Uri, linhot, vinrent trouver Louis XI , qui les reçut si froidement que la deliance s'empara de l’esprit de Bubenberg : pour eouser-
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Ter sa lilvorté, il crut devoir prendre la fuite, et partit déguise en musicien : ses collègues cependant s'étaient laissé éblouir par les artifices du roi; ils ne cessaient d'ecrire combien était grande sa magnificence, combien sa puissance était redoutable ; ot s'en revinrent chargés de présents, en se moquant des craintes puériles de Bubenberg. L’ainbassnde suisse, à son arrivée dans les Pays-Bas, assista aux solennités du mariage de Maximilien avec Marie ; elle fut plus richement traitée que l'autre; tout souvenir de la guerre semblait anéanti. L’impression que produisit cet accueil sur la diète eut de grands résultats : l'armistice avec la Bourgogne fut prolongé, et l’on projeta une alliance perpétuelle avec la maison d'Autriche. Une année s’était écoulée depuis la mort de Charles ; enfin , dans les premiers jours de la 1478* année, on vit ,à Ziirich, les députés des huit cantons, ceux des villes d’Alsace, de Maximilien, de Louis XI, et René en personne. Il y put une telle affluence de seigneurs et d'agents diplomatiques, que plus de quatre cents personnes prenaient part aux délibérations. La foule était si grande dans la ville, qu’a Berne l'on finit par imposer une amende à ceux qui se rendraient à Zurich sans motif. Les confédérés conclurent paix et alliance avec Maximilien et Marie; et, pour cent cinquante mille florins, renoncèrent à tout ce que la guerre leur donnait de droits sur la Franche-Comté. Sur ces entrefaites, Dole tomba au pouvoir du roi par une surprise nocturne ; le massacre, le sacrilège, l’incendie désolèrent cette malheureuse cité: Salins, Arbois, Polignv se rendirent; Vesoul fut brillé, et Besançon contraint de reconnaître l’autorité de Louis. Dps Suisses ayant pris part à cette expédition, plusieurs d’entre eux furent punis de mort à leur retour. La bataille de Guinegate eut lieu sans la participation des confédérés : la Bourgogne , ancien fief de France, lit retour à la couronne ; et la Franche-Uomté fut laissée a Marie comme lief féminin.
Daus tous les traités , les deux partis
réservèrent leur alliance avec les Suisses.
De retour de la bataille de Nanev, la jeune génération helvétique se livrait à toutes sortes de plaisirs. Le carnaval fut bruyant : on le passait en fêtes, en revues. O fut alors que le vieux Frischi, An der Halde, institua la singulière cérémonie de la coupe. C'était uii grand bocal de buis, artistement ciselé, quo l'on promenait processionnelleinent dans les villes et dans 1rs campagnes; usage qui dura plus de trois cents ans. Frischi avait autrefois vaincu les Autrichiens. il avait aussi combattu les Bourguignons. On choisissait , pour porter le boral , un homme de sa taille: avec lui , était une femme vêtue comme autrefois celle de Frischi. Le cortège était précédé de chevaliers, et l’on faisait boire tous les passants. Cet usage fut aboli en 1784.
Au milieu de toutes ces distractions de la jeunesse, il se propageait des germes de discorde au sujet du butin fait sur les Bourguignons ; la Savoie ne s’empressait point de payer les sommes promises par le traité : on accusait les députés de la diète assemblée à Fribourg, de songer plus à leurs intérêts qu’a ceux du pays. La fermentation des esprits était violente. .4 Généré, a Généré, criait -on de toutes parts ; et il se formait des rassemblements dans lesquels on préparait une expédition. La jeunesse d'I J ri se rendait à tVæggis, lieu indiqué pour la réunion; à Brunnen elle fut rejointe par celle de Schxvytz; il vint des guerriers de Stanz , (le Buoclis, d'Alpcnncb , de Glarus et de Ziirich. Quand les Bernois surent que ces jeunes gens, au nombre de sept cents, allaient traverser leur territoire, et qu’ils montraient des dispositions hostiles a plusieursde leurs seigneurs, ils appelèrent aux armes trois mille eampagnards.
Les aventuriers témoignèrent beaucoup d’indignation de ce qu'on leur interdit l’entree de la ville. Ils s'en firent donc, ouv rir les portes ; et , sans commettre aucun exces , allèrent à Fribourg : la ils reçurent des renforts. Le pays de Vaud trembla ; le commerce
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haut degré des honneurs, il réva la réforme de sa patrie adoptive : il organisa donc une société d'hommes les plus distingués, qui tous les jours se réunissaient àde.s repas communs pour s’occuper des réformes projetées. On s’y moquait des abus et quelquefois des prêtres, imprudences dont les suites lurent terribles. On lui pardonna moins encore d'avoir soumis le clergé aux lois civiles et aux règlements de police, et d’avoir fait prévaloir les droits de la bourgeoisie sur ceux de la noblesse.
Toutefois il poussa souvent la haine contre les abus jusqu’à l’oppression, et lit peser un joug fort dur sur les habitants des campagnes qu'il poursuivit dans leurs excès de cabaret , et jusque dans les plaisirs les plus innocents des fêtes de village. Les impôts qu’il levait ne parurent pas assez motivés; il oublia qu’il avait à régir un peuple libre, et délendit les réunions des paysans.
Bientôt des ennemis cachés, se constituant ses admirateurs, le poussèrent dans leur hypocrisie à des mesures trop brusqués , à des réformes trop rapides.
Mais il est, dans la vie de cet homme de bien, un trait cruel et sanglant qui prépara, qui précipita même sa perte:
un des héros deGiornico, Frischhannes Theilig, de Lucerne, faisait le commerce de draps; ses affaires l’amenèrent à Zürich. Waldmann savait que ce guerrier s'était plus d'une fois répandu en critiques amères sur son administration, et quoique dans ce moment Theilig tînt la conduite la plus prudente, il le fit inopinément arrêter.
Sourd aux prières d’une femme éplorée , sans égard pour une ambassade venue de Lucerne , le bourgmestre le fit décapiter. Il se moquait de la hauteur de sa taille : Fût -il aussi élevé qu'une tour, répondit-il ironiquement, il faut qu'il tombe. Impitoyable pour quiconque l’offensait , Waldmann fit , plus tard, noyer un homme obscur qui avait mal parlé de lui, car il gouvernait en maître et sans opposition. Il recevait des subsides de l’Autriche , et passait pour en toucher aussi de Milan. Sa magnificence accréditait ces bruits, et
14* Livraison. (Suisse.)
il se livrait trop souvent a la débauche; ce qui affaiblissait le respect inspiré d’abord par ses grandes actions. On oublia, en présence de ces violences, jusqu'à la grandeur que de nouvelles acquisitions de terres et de châteaux assuraient à Zürich.
Néanmoins Waldmann continuait à rendre des lois somptuaires, à opprimer les paysans. Ceux-ci furent portés au dernier point d’exaspération par une ordonnance qui leur interdisait la chasse , et commandait de tuer tous les chiens : des agents de Zürich en abattirent plus de quatre-vingts dans le voisinage du lac.
Il y eut dans beaucoup ne villages une résistance opiniâtre. Les représentations furent vaines. L’esprit d’insurrection gagna : à Meila des jeunes gens résolurent de braver l’interdiction de boire, et l’on roula un tonnelet de vin sur la place publique.
Bientôt quinze cents hommes furent sous les armes. Les magistrats envoyés de Zürich pour les haranguer ne purent rien sur eux. Enfin, le 4 mars 1489, cette multitude, grossie de l’accession de beaucoup de communautés, parut sous les murs de la ville : des médiateurs accoururent de toute la Suisse. Vingt-quatre paysans furent admis devant le conseil. Waldmann, toujours inflexible, leur répondit avec colere; mais les campagnards allèrent établir un camp àZollicon, où les renforts leur arrivaient sans cesse. Enfin ils s'adressèrent aux confédérés. Le différend paraissait apaisé ; mais l’orgueil du bourgmestre introduisit dans la transaction des expressions offensantes pour les paysans. Le mécontentement gagna fa ville même , et pour sauver son autorité, il fut obligé de revenir en toute hâte d’un voyage qu’il avait fait à Baden. Aussitôt il fit occuper les tours et disposer des gardes. Six mille rebelles venaient de se réunir à Kusznach ; en même temps on attaquait plusieurs villes et plusieurs châteaux. Un jour que Waldmann dînait avec les envoyés de la confédération , la sédition se déclara dans Zürich même ; on tua l’un des
valets de ville, son favori, sous les fenêtres de l’auberge de l’Épée, où il était. On n’avait plus rien à ménager, car on craignait que le lendemain Waldmann né haranguât les tribus de toute la puissance ae sa parole. En effet il allait déjà de l’une à l’autre; tout à coup il entendit sonner la cloche dont on se servait pour convoquer le conseil , et courut à l'hôtel de ville sans pouvoir apprendre qui en avait donne l’ordre : la foule se précipita vers cet édifice. Gôldli , l’ennemi de Waldmann, répandait les bruits les plus sinistres : on le chargea d’aller vers le bourgmestre demander qu’on traitât de la paix avec les campagnards. Cependant du milieu delà multitude partaient des cris menaçants : Ton régne est passé, fT'atdm’ann! disait-on de tous côtés. Il fallut que l’avoyer de Lucerne qui venait de la part dès confédérés , livrât le bourgmestre et quelques autres hommes sur lesquels pesait la haine publique. Ils se rendirent sans difficulté, et traversèrent en silence la populace , entre une double baie de lances, jusqu'au bord du lac où un bateau le conduisit dans la tour de Wellenberg. A des accusations fondées se joignirent d'indignes calomnies ; elles furent portées devant un conseil sans discernement présidé par Lazare Gôldli.
La question tut donnée au vainqueur de lilorat sur les plus absurdes reproches de trahison , mais il montra toujours la plus grande constance.
Pour assurer sa condamnation , on répandit le bruit que les Autrichiens venaient le délivrer; à entendre ses ennemis , Églisau était déjà en cendres , et l'ennemi serait à Zürich dans quelques heures. La sentence ne se fit pas attendre. Son confesseur obtint de lui la promesse qu’il ne haranguerait point le peuple : l’arrêt fut exécuté au dehors de la ville; là Waldmann tournant vers cette cité un dernier regard , invoqua Dieu pour sa patrie, et sa tête tomba : le supplicede ses amis suivit de près le sien.
A Saint-Gall une grande sédition fut secondée par le canton d’Appenzell : l’abbé Ulrich Roesch, homme
de génie, qui avait beaucoup enrichi l'abbave, en voulut transférer le siège à Ros'chach. Trois ans après qu’il eut posé la première pierre du nouvel édifice, celui-ci étant presque achevé, des bandes tumultueuses parties de Saint-Gall et d’Llrnaeschen, se précipitèrent vers le lac et démolirent de fond en comble ce qui avait été construit avec tant de soin. L’abbé implora l’assistance des cantons: toutes les médiations étant demeurées inutiles , ils marchèrent, et les rel>elles ne purent tenir. Appenzell s’estima fort heureux d’en être quitte pour la cession du Rheintha! aux confédérés. Saint- Gall, dont le bourgmestre s’enfuit, fut obligé d’ouvrir ses portes et de paver des dommages intérêts considérables. Dans cette occasion la persécution atteignit l’un des héros de Granson ,1e bourgmestre Farnbühler; après sa fuite, ses biens furent confisqués : malgré l’intervention de Berne et celle de l'évêque de Coire , il mourut dans l’exil.
La scène va s’agrandir à nos yeux , les Suisses vont se mêler à de plus solennels débats. Maximilien , veuf de Marie de Bourgogne , était fiancé à Anne de Bretagne, et sa fille l’était à Charles VIII. Mais la France ne pouvait souffrir que la maison d’Autriche acquit une province qui lui revenait ; le roi répudia l’alliance de Maximilien, et s'empara de la main d’Anne de Bretagne, double outrage qui ne pouvait être vengé que par la guerre. La réunion des troupesde l'empire fut indiquée à Metz. Les confédérés y accoururent , avides.de combats et de butin ; d’autres, sans écouter aucune représentation , se précipitèrent vers la Franche-Comté pour combattre sous les drapeaux français. Les campagnes surtout inclinaient à ce parti ; Berne et les villes tenaient pour l'Autriche. Ces divisions pouvaient amener la guerre civile. Heureusement que Charles VIII , brûlant du désir de conquérir Naples, se hâta de conclure à Sentis une paix désavantageuse. A lexandre VI , Borgia , déshonorait par ses vices le trône pontifical; Alphonse II