‹ L'UniversChapitre 15 sur 45 · L’UN IV E1\S · texte numérisé non relu

L’UN IV E1\S

digna les dominicains . depuis longtemps leurs rivaux : ils résolurent de ramener à eux l’attention des chrétiens ; il y eut une assemblée générale de l’ordre. Les dominicains de Iîerne s’offrirent pour une action d’éclat; et bientôt ils tirent venir de Sursach Jetzer, tailleur fanatique et imbécile, qui désirait être frère lai dans leur couvent. On agit sur son imagination par des apparitions nocturnes , et l’on promit à sa rrédulité la venue prochaine de Marie elle-même. Pour s’en rendre digne, il n’y avait sorte d'extravagance ascétique à laquelle il ne se livré! : sa réputation de sainteté ramena la foule chez les dominicains. Ce n’était point assez : il fallait enlever aux franciscains le mérite des cinq plaies : Bollshorft, le moine imposteur qui apparaissait au pauvre tailleur, se présenta une nuit sous les vêtements d’une femme, et lui perça la main d’un clou ; mais les cris de ce malheureux empêchèrent que l’oeuvre ne s'accomplît :

quelques breuvages soporifiques permirent, la nuit suivante, de simuler les autres plaies au moyen de substances corrosives. A son réveil , on lui persuada qu’il était l’élu de Marie : on échauffa son imagination; enfin le bruit de son exaltation attira les dévots, et les franciscains furent abandonnés. Malheureusement le héros de cette supercherie, Bollshorft, crut qu’il n’était plus besoin de beaucoup de soins pour entretenir l’erreur de sa dupe, lin jour, qu’il avait oublié de contrefaire sa voix, le tailleur le reconnut. Depuis lors, il fut incrédule à toutes les apparitions; cependant on obtint de lui qu’il continuerait son rôle d’inspiré ; en même temps de vieilles femmes répandaient le bruit que, dans l’église des dominicains, une image de la Vierge avait pleuré. I.e tailleur s’y trouva, et les imposteurs l’interrogèrent sur les causes des larmes de la Vierge : il déclara qu’une force invisible l’avait porté là, et l’y retenait jusqu’à ce qu’il eût révélé soii secret devant les principaux citoyens.

Quand ceux-ci furent assemblés , il leur dit : « La Vierge pleure la perte de la

« ville , qui périra parce qu’elle souffre « les mauvaises doctrines des francis- «cains, et reçoit des subsides de la « France. » Quelques hommes, plus prudents que les autres, voulurent s’éclairer sur cette fraude; et parmi eux était Guillaume de Diesbach, qui avait bien remarqué que l’image ne répandait point de larmes. De son côté, Jetzer l'inspiré soupçonna que, pour se tirer d’embarras , ’ les dominicains songeraient à le faire périr; et, en effet , ils le contraignirent à avaler une hostie empoisonnée : la force de son tempérament y résista : alors ils lui firent subir mille tourments, et obtinrent ainsi le serment du silence; mais Jetzer parvint à s’enfuir, et raconta tout ce qu’il savait. Le pape envoya un légat pour en informer ue concert avec les évêques de Lausanne et de Sion.

Il fallut que le pauvre Jetzer subit encore la question ; mais il demeura inébranlable dans ses déclarations. J.es aveux de quelques moines vinrent les confirmer : les imposteurs furent dégrades de la prêtrise et livrés au bourreau , qui s'v prit si maladroitement en mettant le feu au bûcher, que la fureur populaire se tourna contre lui.

Cette odieuse intrigue , jointe à l’abus des bénéfices , fit beaucoup de mal à la foi ; mais la plus funeste atteinte lui fut portée par la vente des indulgences, ui , sous Léon X , arriva au dernier egré d’impudence. Le père gardien d’un couvent de Milan vint en Suisse, sous* le titre de commissaire générai apostolique, et y commit autant d’exaotions qu’il se permettait d’extravagances. Nous en rapporterons un trait qui peint bien le mélangé de superstition et de bouffonnerie qui est le caractère distinctif de l’époque. A Baden , il conduisait une procession autour du cimetière. Tout à coup il s’écria qu’il voyait les âmes s’élever du purgatoire vers le ciel; alors un homme, dont l’audace ne dut l’impunité qu’à l'hilarité générale, secoua du haut du clocher un plumon dont le duvet figurait plaisamment ces âmes, en voltigeant autour du prêtre et sur les assistants. L'imposteur fut obligé de fuir. Les

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évêques et les abbés protestèrentcontre cette exploitation des sources de leurs revenus. Zwingli se mit à prêcher contre ce commerce de péchés , et l’entrée de Zurich fut interdite à l'imposteur.

En vain Rome voulut détruire l’impression de cette mission ; l’eiïet était produit. Ce siècle cependant comptait de bien grands hommes, qui , s’éloignant des routes vulgaires, donnaient à la théologie un caractère sublime, et la ramenaient à sa pureté primitive. Tel était Érasme , qui , sans jamais s’écarter de la foi ni du respect dû au saintsiège, trouva dans les Évangiles autre chose qne ces misérables querelles de mots ou s’était renfermée la doctrine : hardi comme les réformateurs , mais ne s’attaquant qu'aux seuls excès, il eut pour ami , pour compagnon dans Bille , sa patrie adoptive , un illustre Alsacien, appelé Bild, et connu dans le monde savant sous le nom de Béatus Ithénanus, parce qu’il était de la petite ville de Rhinau. Ce fut ce grand philologue qui retrouva Velleius Paterculus sur les rayons poudreux de l’abbaye de Murbach. Bâle avait possédé aussi , dès la fin du quinzième siècle, Râuchlin,Wessel, Capito, Wittenbach et Pellicanus , qui n’était autre que Conrad Kursner de Rouffach, en Alsace. La philologie, le droit, l’histoire naturelle, la médecine, étaient florissantes. Tant d’études approfondies ne délivraient pas les classes les plus élevées de la croyance à la maie ; et il ne pouvait manquer de naître e grandes révolutions intellectuelles de ces vives lumières et de cette superstition, de cette austérité d’une part , de ces mœurs dissolues de l’autre. I.es arts eux-mêmes préparaient cette subversion : il y avait dans la musique quelque chose de lascif, de négligé; et le pinceau de l’artiste ne représentait le clergé que sous les formes les plus ridicules : telles étaient les admirables peintures du célèbre Hollbein ; telles les représentations de Nicolas Manuel, auteur de la danse des morts de Berne , poète et philologue. Ii faisait jouer dans les rues , sur les places publiques, des pièces où Jésus che-

vauchait humblement sur un âne : après lui venait le pape , entouré de gardes, et resplendissant du luxe de ses cardinaux , etc. Tout disposait les esprits à la réforme ; et bientôt les prédications de Zwingli , d'abord curé de Notre-Dame des Ermites , puis de Zurich, firent éclater ce vaste incendie.

Éloquent , érudit, convaincu , il parlait d’inspiration , se montrait impitoyable pour le vice, bienfaisant et familier envers le pauvre. Zwingli soutenait qu’une vie pure, un entier abandon à Dieu , nous identifiait avec cette source de lumière. Ce Dieu , disait-il , ouvre ses bras à tous scs enfants; il n’est pas besoin de l’intervention des saints, ni de présents ni de prières prononcées dans une langue inintelligible à celui qui ne doit que l’effusion d'un cœur pur. Par la meme raison , il pros-* crivait les images, les jeûnes, les pèlerinages, les confréries , et toute contrainte : la dévotion n’a de mérite que uand elle est volontaire. Enfin Zwingli éclorait que le purgatoire n’avait été imaginé que dans l’intérêt des prêtres; il combattait le célibat, et condamnait les indulgences. Les doctrines de ce prédicateur avaient trop de rapports avec celles de Luther, pour qu’on ne le déclarât pas le complice , l'instrument du moine de Wittcnberg. Les idées nouvelles faisaient des progrès. Malgré la résistance des évêques au mariage des prêtres , ceux - ci contractèrent des unions nombreuses : on cite comme particulièrement solennelle la nocedeRoubli; Zwingli épousa Anna Rheinhard , veuve de Jean Meyer de Knonau. Tout cela ne s'opérait oint sans contestation : Fribourg et oleure faisaient brûler les livres de Luther, et bannissaient les réformateurs. Les cantons primitifs , les bergers des Alpes, ne consentaient point ii détruire les images vénérées à la vue desquelles s’étaient inspirés les libérateurs de la Suisse. En prescnca des merveilles de la création , leur religion était toute contemplative, leur foi simple et sublime ; d’ailleurs ils n’étaient point frappes de la vue des désordres du cierge : simples

et pieux commç les montagnards euxmèmes, les prêtres d'Uri , de Schwytz, d’Unterwald , ne donnaient (jue de fions exemples. Lucerne repoussait avec horreur les doctrines de Zwingli. Le peuple, divisé de croyance, était partout dans la plus vive fermentation; des troubles , des scènes de désordre éclataient de toutes parts, et la guerre civile devenait inévitable. Quelques tentatives de conciliation furent inutiles; les conférences et les controverses entre Zwingli et les délégués de l'évêque de Constance eurent lieu devant le grand conseil de Zurich , qui décida en théologie comme si c'eût été une affaire de police. Zwingli gagna sa cause, et il fut défendu de prêcher aucune autre doctrine. Une seconde assemblée, à laquelle. vinrent beaucoup d'ecclésiastiques étrangers , eut pour résultat l’abolition de la messe. Zwingli fut chargé de rédiger, d’après les saintes Écritures, des articles de, foi qui furent distribués à tout ce clergé, à la haute école, aux évêques de Bâle, Constance, Coire , etc., etc. On stipula un délai de six mois pour défier les contradicteurs ; enfin on mit la règle en pratique, et l’autorité fit enlever les images pour éviter les désordres qui avaient eu lieu quelque temps auparavant. I.es douze cantons envoyèrent des plénipotentiaires pour faire à la ville des représentations sur son changement de religion , sur les excès qui l’avaient précédé ou accompagné : on offrait de porter, en commun, remède aux abus.

Il y fut répondu avec modération. On

firouva que de cette multitude de griefs, es uns n’étaient pas fondés, les autres avaient été réprimés; mais on était mal disposé; et peu s’en fallut qu’on ne rendit à Zurich tous les traités qui l’attachaient à la confédération. Les magistrats crurent devoir consulter le peuple de la ville et des campagnes, et l’éclairer sur les dangers de cette séparation. On ne voulait ni rompre avec les Suisses, ni renoncer à la réforme. Toutefois les villages les plus exposés à l’invasion penchaient pour qu’on en fit le sacrifice, en se bornant à stipuler des conditions rai-

sonnables. Les choses en étaient là quand les deux bourgmestres moururent dans la même semaine, vers le milieu de juin 1524 : tous deux avaient vaillamment combattu dans les guerres de Bourgogne, de Souabe, de Milan :

Schmied avait remis à Maximilien Sforce les clefs de cette capitale; et Marcus Rotisz avait rapporté intacts les drapeaux de Marignan : secondés par un sénat d’hommes distingués, probes , intelligents, ils avaient ajouté, a leurs trophées militaires la considération du magistrat, et leur vie avait été longue et glorieuse.

Vers le même temps, la secte des anabaptistes devint redoutable : l'Élise nouvelle devait se réunir non ans les temples , mais dans les forêts, sur les montagnes ; on prêchait le néant de la science humaine, l'égalité des chrétiens , la communauté des biens ; on conférait le baptême aux adultes. Des désordres éclatèrent à Zollicon , village voisin de Zurich; puis à Waldshut , qui, se voyant en danger, appela contre l’autorité la jeunesse de Zurich. 'Celle-ci partit sans la permission de ses chefs; on envoya des magistrats pour la rappeler. Bâle et Schaffhousen se firent médiatrices entre AValdshut et l’archiduc; ce qui n’empêcha pas qu’on ne brisât les baptistaires, les images, et qu’on n’abolît la messe. I.es aventuriers accouraient de toutes parts. La révolte se propagea parmi les montagnards du canton de Zurich; des couvents furent pillés ; et dans ce temps-là même l'Alsace était en feu, et gémissait des ravages de la guerre des paysans. Les habitants de la seigneurie de Kybourg s’étant assemblés près de Tôsz; Zurich y envoya le bourgmestre Walden, à la tête d'une députation : ce magistrat sc borna à des exhortations fort modérées ; il lui fut répondu avec emportement : C'est à nous désormais qu'il appartient de commander ; tes citadins iront à pied, et nous monterons à cheval comme les conseillers.

Cependant Rodolphe Lavater, le commandant de Kybourg , parvint à dissiper le rassemblement par les discours

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les plus adroits : on se sépara en paix, et 1e danger fut momentanément écarté.

Bâle avait aussi ses agitations : les paysans insurgés étaient assemblés à Liestall ; on pillait les couvents : les tribus s'armèrent pour la défense de la ville. Berne, Lucerne, Fribourg et Soleure envoyèrent des députés pour négocier avec les insurgés. A Scnaffhousen , les tribus des vignerons et des pécheurs refusèrent le serment d’usage , voulant qu'on les fît participer d’abord aux reformes de l’Église.

Les autres tribus prirent les armes contre elles ; leur chef s’enfuit , et elles se soumirent aux peines les plus sévères , perdant jusqu’au droit d’élection. A Zürich , de tumultueuses controverses eurent lieu entre les anabaptistes et Zwingli, sous la présidence des magistrats, a l’hôtel de ville et à l’église; mais plus tard il fallut sévir contre cette secte indocile; et plusieurs chefs furent noyés ou brûlés vifs , les uns à Zürich', les autres à Vienne et en Tvrol. l.e 9 septembre 1527, une diète assemblée à Zürich proscrivit les anabaptistes , et condamna , à l’avance , tous les récalcitrants à être jetés à l’eau.

Cependant, dès 152*1, les cantons avaient indiqué à Zug une réunion dont Zürich, Schaffhousen et Appenzell demeurèrent exclus. Les Waldstetten y apportèrent des dispositions violentés; Berne de la modération; Soleure voulut être médiatrice. Vadian , réformateur de Saint-Gall , y fut insulté , et s’enfuit. On signifia à Zürich que , si elle ne renonçait pas aux doctrines de Zwingli , Lucerne, Uri , Schwytz , Unterwalden, Zug et Fribourg, ne consentiraient à aucune communauté avec cette ville.

De Zürich les ambassadeurs allèrent à SchafIThousen. L’arrestation d’un pasteur à Stein occasionna une grande insurrection : la multitude arrêtée par laThur, à cause de la rupture d’un pont , se jeta sur la chartreuse d’F.ttingen , la pilla , y mit le feu. Zürich voulut apaiser les cantons par une procédure ; mais la juridiction sur la

Thurgovie s’exercait en commun ; ils réclamèrent l’extradition des coupables , et l’information se fit à Baden , par les délégués de la confédération.

Le sous-gouverneur Wirth , et ses fils, qui n'avaient conduit le mouvement insurrectionnel que pour délivrer leur pasteur, furent soumis aux tourments de la question pour des articles de foi. En vain les délégués de Zürich se retirèrent en protestant contre cette violation des traités. Wirth, son lils aîné , et Rutimann , furent décapités.

Les supplices sont de mauvais arguments : celui ci n’arrëta point les progrès de la réforme: Saint-Gall, et Bâle, Berne, Glarus et Appenzell, avaient quelques dispositions à l’adopter; et, dans les Grisons, Wagner amena plusieurs prêtres à ses opinions.

Cependant les cantons ne cessaient d'attaquer, de proscrire la nouvelle religion. Vers ce temps, le docteur Eck, qui avait dignement soutenu une longue argumentation contre Luther, offrit de combattre Zwingli. La conférence fut indiquée à Baden ; mais Zwingli; qui connaissait les embûches qu’on lui préparait, et qui avait sous les yeux le supplice de Wirth, refusa de s’y rendre. Ce fut OEcolampade (en allemand Hausschein) qui défendit les doctrines nouvelles ; il y parut avec simplicité; les prélats catholiques , et surtout le docteur Kck , déployèrent un grand faste. On discuta sept jours sur la présence réelle, et sept autres sur quatre autres points. La conférence fut suivie d’une décision contraire à Zwingli. Le moine Thomas Murner rédigea contre lui une accusation fort acerbe en quarante points, et le défia de venir se defendre. Zürich , ferme dans sa foi , repoussa les nouvelles sommations qui lui furent adressées, et se plaignit amèrement des insultes que lui prodiguait Thomas Murner ; elle terminait par un appel à la concorde.

Lorsqu’on imprima les procès-verbaux de Baden, Berne ne voulut point que les noms de ses envoyés fussent attachés à cette publication : cela irrita les sept cantons; mais les élections des

magistrats bernois se firententièrement dans le sens de la réforme. On proclama bientôt la libre prédication de l’Évangile, en déclarant toutefois qu’il ne serait fait au culte de changements essentiels qu’après délibération de l'autorité , quoique de toutes parts on se récriât contre le maintien de cérémonies contraires à la croyance. La reforme gagnait de jour en jour; quelques tribus de Berne, et quelques communes persistaient dans la foi catholique; alors Berne imagina une nouvelle conférence, à laquelle furent conviés les

Ïirétres de toute la Suisse et môme de a Bavière, et de pays plus lointains.

Les petits cantons, irrités de ce qu’on ne s’en tînt pas à la décision de Baden, protestèrent vivement, défendirent à leurs prêtres de s’y rendre , et refusèrent le passage aux étrangers. La conférence eut lieu le 6 janvier 1528.

Cette fois Zwingli s’y rendit, n’ayant pas à redouter pour sa personne les dangers oui l'avaient tenu éloigné de Baden. Il fit imprimer ses thèses à l’avance pour bien fixer les points ds la discussion. Le gouvernement de Berne proclama, le 8 février, quand la conférence fut finie , que les évêques qui avaient refusé de s’y rendre , n’étaient pasteurs que pour tondre leurs brebis; il défendit de leur obéir, abolit la messe et les images, permit le mariage des prêtres , et institua le sermon évangélique. La musique ellemême fut proscrite , et le bel orgue de Berne fut brisé. Ce succès des réformateurs répandit au loin son influence , et d’abord sur Saint-Gall :

treize articles y furent rédigés, et solennellement adoptés. A Baie , l'aristocratie et.Ies seigneurs étaient contre la réforme; celle-ci avait le peuple pour elle : il ne fut pas possible d’empêcher plus longtemps l’impression des écrits d’QEcolampade. Les tribus se réunissaient depuis longtemps à des banquets où l’on n’appelait que ses adhérents. Dès l’année 1526, où la

Ï leste et la grêle sévirent à l’envi , où a foudre fit sauter un magasin à poudre, on s’accusait mutuellement d’avoir attiré ces calamités sur la ville : les

uns en voyaient la cause dans l’audace impie des réformateurs, les autres dans la lenteur avec laquelle on adoptait leur doctrine. Mais , après la conférence de Berne, il ne fut plus possible de contenir le peuple : les charpentiers et les maçons enlevèrent les images de deux églises; on n’osa les punir, car la fermentation croissait. On reçut les envoyés de Zurich et de Berne, et l’amineistre Sturm de Strasbourg. La paix qu’ils rétablirent fut de courte durée. Peu de jours après, huit cents citoyens s’assemblèrent dans l'église des franciscains, et exigèrent l’expulsion de douze membres du petit conseil, le changement du système électoral et l’institution du prêche évangélique dans tout le pays. Le nombre des insurgés s’accrut ; on occupa les portes de la ville, l’arsenal, et l'on mit six pièces de campagne sur la place; il fallut céder, et toutes les images furent à l'instant brisées. Dans un tel désordre, Érasme ne pouvait plus se faire entendre , lui qui ne condamnait que les abus , et qui maintenait la foi; il partit donc avec Glareanus ; mais l’université répara ces pertes. Myconius , Paul Phrygio , Sebastien Munster lui donnèrent un nouvel éclat.

Schaffhousen , d'abord fort opposée à la réforme, tint longtemps une conduite ambiguë, approuvant lestValdstetten d’une part, de l’autre refusant avec Berne de signer les actes de Baden; enfin elle reçut une ambassade de Saint-Gall, Zurich, Berne et Mulhousen , et v répondit par l'abolition immédiate de l’ancien culte. A Glarus, les choses ne se passèrent pas aussi tranquillement : plus d’uDC fois on s’arma, plus d’une fois aussi l’on transigea ; mais ces arrangements ne satisfaisaient personne, et la réforme triompha. Les dix -huit communes d'Appenzell l’adoptèrent; elle s'établit à Ilerisau par les prédications d’Ambroise Blarer de Constance. Lucerne, nu contraire, goûtait exclusivement les prédications catholiques ; elle se livra aux persécutions les plus violentes , et fit décapiter et noyer les protestants, entre autres ilottiiiger de

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Zurich , qui , voulant parler h ses juges, en fut empêche : Que sa tête tombe , s’écria l’un d'eux, et si elle lui repousse , nous adopterons sa foi.

A Schwvtz, le bûcher répondait à tous les arguments ; il y eut aussi des victimes en Thurgovie. Uri, Schwytz, Unterwald , Zug et Lucerne , se liaient plus étroitement à chaque défection :

Soleure et Fribourg se joignirent à leur ligue.

Ces circonstances favorisèrent la rébellion des paysans de l’OberhassIi contre Berne :le couvent d’Interlachen, souverain des vallées de Gründelwald et de I.auterbrunnen, venait de céder tous ses droits à cette cité qui y avait envoyé un gouverneur. L’OberhassIi recevait souvent les avis et les instigations de Lucerne et de l’Unterwald , dont les habitants franchissaient le Brunnig. Tout à coup l’insurrection éclata : le couvent fut occupé; les employés bernois ne trouvèrent de salut uê dans la fuite. Berne était inquiète es dispositions du Simmenthal et d’autres lieux ; elle envoyantes magistrats pour recueillir les plaintes du pays ; et , après une session de douze tours , cette commission allégea de beaucoup les charges qu’il avait à souffrir. L'OberhassIi rétablit tout aussitôt la ntesse. Berne fit des représentations : on indiqua une assemblée. Il y vint trente habitants de l’Oberwald, portant des branches de sapin , symbole et signe de ralliement des catholiques; ils déclarèrent que les cinq cantons protégeraient l’ancienne croyance. Berne dépêcha une ambassade à Unterwald, pour reprocher cette intervention ; démarche qui demeura sans effet. Les députés ne purent même se faire entendre. Dans l’OberhassIi, on jura de arder la foi catholique, de nedemander e secours qu’aux sept cantons; enfin trois mille nommes accoururent : ils occupèrent Interlachen etUnterseen, après trois joursd’hésitafion; cinq mille Bernois franchirent le lac de Tlioun ; l’avant-garde s'empara d’Unterseen :

le temps était froid ; la pluie , la neige tombaient en abondance. Les alliés de i’Oberhassli se hâtèrent de repasser le

Brunnig , et l'armée bernoise put entrer dans les vallées de Gründelwald, de I.auterbrunnen et de Uassli , pour y rétablir l’ordre et rechercher les séditieux. A Interlachen, on fit comparaître tous les intéressés; l’on mit à droite ceux dont la fidélité fut reconnue, à gauche les brebis égarées-: le c;mon retentit dans ces profondes vallées , et les échos des glaciers portèrent au loin ce terrible exorde de la harangue d’Erlach. Restitution de tout ce ui avait été pris ; payement des frais e la guerre ; adoption de la réforme ; perte de tous les privilèges , tel fut son arrêt : il fallut prêter a genoux le serment d’obéissance , condition d’amnistie pour la multitude. Le vainqueur emporta les bannières, et l’ours triomphant reprit le chemin de Berne, suivi de l’aigle d’Interlachen, et du bouc de Hassli. On menaça d’un pareil sort l’Obersimmenthal, qui se montrait toujours opposé à la réforme ; et des supplices ensanglantèrent ce triomphe. Jean Imsand, vieillard vénérable , avant été décapité , sa tête fut placée au bout d’une pique, et demeura exposée aux regards des habitants : une nuit on l’enleva, et on substitua celle d’un chat coiffé d’un onnet bernois. Depuis on la montra dans l’église de Saxeln, comme relique d’un martyr. Berne ne dissimulait point l’esprit de vengeance dont elle était animée ; les cantons , de leur côté , s'unissaient contre elle, et la guerre était imminente : les négociations n’eurent point de résultat. Zurich emp:cba d’adopter un traité dans lequel r Unterwald devait, pour toute réparation , reconnaître ses torts.

En Thurgovie, la domination des cinq cantons devenait impuissante pour arrêter l’esprit novateur que Zurich entretenait. Dissenhoven se permit de graves excès contre le couvent de Sainte-Catherine, situé sur son territoire. Les sœurs, inébranlables dans leur foi , s’enfuirent après avoir subi maint outrage. A G iarus et à Gaster, la discorde fut poussée à l’extrême au sujet d’une arrestation violente que se permit Schwytz. Ce canton avait fait saisir sur sa route Jacques Kaiser, pa>

teur appelé à Gaster; en vain on le réclama ; malgré les protestations de.

Zurich et de Glnrus, il fut brillé vif. Zurich se voyait menacée de toutes parts ; dans cette anxiété, on imagina un traité de combourgeoisie, qui fut d'abord établi entre elle et Constance, où la réforme avait aussi pénétré; puis ce traité fut rendu commun à Berne et à Saint-Gall. De leur côté, les cantons catholiques se liguèrent avec le Valais, et entamèrent des négociations avec l’Autriche. Leur plan était l’anéantissement de la réforme dans les Grisons, le maintien de l’ancien culte, et la guerre contre tous ceux qui s’en écarteraient.

Le traité fut signé à Waldshut le 30 ' avril 1529. Des députés furent envoyés dans tous les cantons catholiques, pour représenter combien cette conduite était contraire aux lois de la fédération ; ils en rapportèrent des réponses si dures , que Zürich comprit qu'il était temps de recourir aux armes. Berne lit des exhortations , engagea à ne rien précipiter ; mais dans ce temps-là meme, on apprit la mort de Jacques Kaiser, acte de cruauté ui porta l’irritation au plus haut egré. On possède encore un plan de campagne, écrit de la main de Zwingli. Divers prétextes donnèrent lieu aux hostilités ; on prétendit , entre autres , que l’Autriche venait d’envoyer de l’artillerie aux catholiques. Zurich fit marcher des troupes dans toutes les directions ; on engagea Berne à occuper l’Unterwald , et à envoyer quatre mille hommes dans l’OberhassIi ; mais Berne voulait encore conserver la paix , et fit de vifs reproches à Zürich sur sa précipitation. La première expédition eut pour objet d’empêcher l’U ntcr- •wald d’installer un gouverneur à Bremgarten, et dans le pays sur lequel les cantons et Zürich régnaient en commun. Aussitôt quatre mille hommes marchèrent surCappel ; parmi eux on distinguait Zwingli lui-même , armé de toutes pièces ; en même temps , Lavater, gouverneur de Kybourg, se porta sur Wyl , au pays de Saint-Gall, pour en chasser l’abbé, qui s’enfuit en

Souabe. Cependant les cantons envoyèrent à Mûri un corps assez considérable; et le corps de Zwingli jugea convenable de se replier sur Cappei , où était le gros de l’armée. Le 10 juin 1529, la guerre fut déclarée aux cinq cantons. La frontière n’était pas encore franchie quand arriva Æbli , landamman de Glarus ; les chefs l’entourèrent pour entendre ses exhortations à la paix ; il était fort ému , et suppliait de ne point répandre le sang des citoyens, annonçant que des médiateurs venaient de tous les cantons. F.n effet , il entra dans Zürich des députés de Glarus, Appenzell, Fribourg, Soleure. Une lettre du grand conseil de Berne improuvait la conduite de Zürich , et promettait cinq mille hommes sons la conduite de l’avoyer de Diesbach , uniquement pour sa défense.

Berne demandait une assemblée générale à Aarau; elle exigeait la rétractation des injures dont les cinq cantons s'étaient rendus coupables, la renonciation à l’alliance autrichienne , la punition de Thomas Murner. Cette lettre fut communiquée à l'armce; le conseil avant déclaré que Zürich n’était que là où flottait sa bannière , Zwingli voyait toujours ces accommodements avec peine; il supplia ses compatriotes de ne pas faiblir : des députes du camp se rendirent à Aarau ; aux demandes de Berne ils joignirent celle d’une indemnité pour la famille de Jacques Kaiser, et exigèrent que l’on comprit dans le traité Bremgarten, Mellingen , et tout ce qui s’était déclaré pour eux.

Pendant les conférences qui eurent lieu d’abord à Aarau , puis à Steinhausen, plus près du camp, l’armée catholique se renforça. Il vint quatre cents hommes du Valais; il en vint du val Levantine et du val d’Ossola.

Les Lucernois se portèrent de Mûri vers Cappei ; et le camp établi près de Baar comptait déjà plus de huit mille hommes. Zürich aussi voyait s'augmenter ses forces; la Thurgôvie, Saint- Gall , envoyèrent mille hommes , vingtsept bannières bernoises; et des soldats de Bâle , Biennc et Mulhousen vinrent

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à Bremgarten. Cependant les dispositions de la multitude n’avaient rien d’hostile : on se parlait amicalement aux avant-postes; et il fut convenu qu’on ne s'attaquerait mutuellement que dans le cas d’absolue nécessité.

L’année était pluvieuse, la culture négligée; cela importait plus aux soldats que les questions théologiques. Un jour les catholiques apportèrent aux avant-postes une grande marmite remplie de lait ; les protestants accoururent avec du pain , et l’on mangea gaiement ensemble. L’usage s’établit même de faire prisonniers quelques catholiques , afin de les renvoyer chargés de vivres , parce qu’il y avait disette chez eux.

Sur ces entrefaites, arrivèrent les députés de Steinhausen , apportant les articles de la paix. Les troupes formèrent un carré ; on introduisit tous les plénipotentiaires que l’on avait envoyé chercher par une escorte d'honneüir. Les bannières de toutes les parties de la Suisse flottaient sur une estrade , où ils montèrent au son des trompettes. Les médiateurs parlèrent d’abord ; Æbli conjura rassemblée de ne point livrer la patrie à l’étranger, en répandant le sang des citoyens :

Nous n'avons, s’écria -t- il, d'amis que nous-mêmes. L’avoyer de Lucerne, Hug, excusa ensuite là conduite des cinq cantons. Un citoyen de Schwytz expliqua le supplice de Kaiser, qui ne cessait d’invectiver les objets du culte de son pays. Il en demanda pardon , disant : Si nous avons failli , faut -il donc, dans l'intérêt d'un mort, faire périr tant de milliers d'hommes. Iis se retirèrent, et la délibération commença : Zwingli parla avec une coupable violence, repoussant tout accommodement; il accusa Hug de recevoir de l’argent de l’étranger, et exigea sa punition préalablement à toute décision. Il s'anima si fort , parla si haut , que les envoyés purent l’entendre, malgré la distance a laquelle ils s’étaient retirés; et, à l’instant même , il en reçut de justes reproclies de l’un des chefs ; Maître Ulrich, lui cria Jean Escher, vous 16* Livraison. (Suisse.)

voyez que tout présage une paix honorable ; et certes elle est préférable à la plus éclatante victoire sur nos concitoyens. On reconduisit les médiateurs ; et , le 1 6 de juin , cinquante Zurichois des plus considérés passèrent dans le camp des cantons, pour y porter la réponse de leur cité; on tira le canon en leur honneur. Les premières paroles furent pacifiques; mais bientôt on s’échauffa , et les députés ne durent qu’à leur sauvegarde la faculté de s’en retourner sains et saufs. Cependant les médiateurs , de retour à Steinhausen , avaient travaillé avec succès à la conclusion de la paix : eileportaitlibertéentièredeconscience, abolition de l’alliance avec Ferdinand, satisfaction de la part de Murner de ses invectives contre Zurich et Berne devant les confédérés à Baden. On fit la répartition des frais de la guerre; on émit le vœu de voir supprimer tout subside, tout service étranger; enfin, on régla les indemnités dues pour le supplice de Kaiser. Malheureusement les cinq cantons ne voulurent pas livrer, pour le lacérer, leur traité avec Ferdinand. On fit rester les troupes qui étaient prêtes à partir; Berne menaça; enfin, dans la nuit du 25 juin, cette pièce fut apportée à Cappel. On se réunit dans une salle du couvent; on en exigea la lecture; mais le courageux et vertueux Æbli s’écria : Il faudra , pour y parvenir, qu’on me passe sur le corps ; puis il découpa ce titre en mille petits morceaux, qui furent aussitôt hnllés par le greffier. Thomas Murner s’enfuit, mais ses biens furent confisqués. Un édit, rendu au nom de toute la confédération , défendit les injures et les calomnies sous les peines les plus graves.

Genève était menacée : la noblesse , le duc de Savoie , le maréchal de Bourgogne, marchèrent contre elle; il se forma une ligue dite de la Cuiller, parce que les affidés en portaient une en signe de ralliement, pour signifier qu’ils allaient avaler la ville rebelle : elle implora le secours de Berne et de Fribourg. Soleure s’y joignit, et huit mille combattants turent bientôt en

J.’UiNIVERS.

mouvement. F.n traversant le pays de Vaud, on mit en cendres les cnôteaux des seigneurs ; la terreur précédait les Suisses , et les assiégeants s’enfuirent de Genève avant leur arrivée : le duc de Savoie demanda la paix , et le pays de Vaud donna des otages, et reçut des garnisons à Payerne et a Romont.

Mais de plus grands dangers menaçaient les confédérés du côté du sudest : Jacques de Médicis n’avait cessé de se tenir dans le fort de Musso. Martin Beelin fut envoyé à Milan , afin d’interpeller le duc 'lui-même sur les projets qu’il paraissait avoir concertés avec ce chef , pour s'emparer de la Valtelinc; comme il s'en revenait avec une réponse satisfaisante , Médicis le fit tuer près de Corne, lui et sou fils. Aussitôt il fit invasion dans la Valte- Iine, et s'empara de Morbegno : la population des Grisons s’y précipita avec fureur; mais elle perdit ses deux chefs, et se replia sur Sondrio. Menacés encore du côté, du Tyrol, les Grisons réclamèrent les secours des confédérés, qui leur envoyèrent onze mille hommes : ceux de Zurich passèrent le Septimer; ceux de Berne arrivèrent par la vallée de Misocco et Bellinzona. Jean de Médicis retira ses troupes de Morbegno; il alla lui-même au-devant de la garnison , comme s’il avait le dessein d’attaquer les confédérés; mais, dès qu’il eut fait sa jonction avec elle, il s'embarqua sur le lac de Corne, laissant près de trois cents prisonniers entre les mains des Suisses. Ceux-ci tournèrent le lac, forcèrent le passage de Riva , prirent et pendirent Crasso, un des chefs ennemis : enfin le duc de Milan ayant offert son intervention, on lui abandonna le butin, et on renonça au siège de Musso, qui pouvait ofrrir de grandes difficultés. Le duc se chargea de l’entreprise, promettant de ne mettre bas les armes que quand il aurait réduit la place pour la détruire de fond en comble; la Valteline serait aux confédérés, le reste de leurs conquêtes lui appartiendrait pourtrente mille Ilorins. Les Suisses laissèrent donc douze cents hommes au duc etse retirèrent. Cette guerre

ne fut terminée qu’en mars 1532. Les Milanais s’étant emparés des rives du lac de Corne, il fallut bien que Musso et Lecco se rendissent. Médicis se retira à Verceil, en donnant caution d’une meilleure conduite.

Les cinq cantons n’avaient point prispartàl’expcdition; ils continuaient a chasser les réformistes : le gouverneur qu’Unterwald avait placé dans le Rheinlhal , menait une vie si désordonnée, son administration était si tyrannique, qu'il fut obligé de s’enfuir : au lieu de le remplacer par un homme

filus juste, comme le demandaient les lahitants, les cinq cantons voulurent le réintégrer; ils le firent reconduire par leurs députes; mais il fut saisi au milieu d'eux, sans égard pour leurs protestations, et ou l’enferma dans Altstetten. Ces événements précédèrent de peu l’expédition de Musso; le gouverneur fut remis en liberté par l’intervention de Berne et de Zurich.

Cependant les invectives continuaient; les réformés, poussés à bout, s’assemblèrent à Zurich, où les envoyés des cinq cantons furent mal accueillis :

on leur interdit tout passage de comestibles : alors un cri de rage et d'indignation retentit dans les montagnes, car on souffrait beaucoup de la disette, et l’argent était fort rare : on saisit le glaive, la pique, la hallebarde; on invoqua Dieu à Motre- Dame des Ermites, et l’on marcha contre les oppresseurs.

Des prodiges avaient occupé l’esprit d'un peuple crédule : à Baden , des Ilots de sang étaient sortis du sol ; à Zug, on avait vu au ciel un bouclier, et sur le Brunnig, une bannière, Des vaisseaux, chargés de guerriers spectres, croisaient sur le lac de Lucerne, et les riverains de la Reuss étaient réveillés par des détonations nocturnes ; enfin les lois de la nature étaient enfreintes par des naissances monstrueuses. Tout annonçait la guerre; les moins superstitieux en étaient ébranlés; enfin les ambassadeurs français parcoururent les cantons; mais leurs efforts pour la paix, aussi bien que les réunions qu’ils indiquèrent à Breuigarten, furent iuu-

SUISSE. *43

tiles; les cinq cantons exigeaient toujours la révocation de la mesure qui interdisait de leur porter des vivres.

A Zurich, la fermentation était grande : Zwingli était représenté aux citadins comme briguant la faveur des campagnards ; à ceux-ci , comme les exposant aux maux de la guerre : on lui imputait les malheurs publics. Il comprit sa situation , et donna sa démission au conseil; mais les bourgmestres et les principaux membres furent chargés ae conférer avec lui, et de le détourner de ce parti.

Les cinq cantons obtinrent la neutralité de Glarus; ils s’emparèrent de plusieurs convois de vivres qui , de Zurich , allaient à Wesen; le nonce du pape leur procura un corps italien, sous te commandement de Iiaptista Isola.

Le 8 juin 1531 , les confédérés envahirent Hitzkirch : tout s'enfuyait à leur approche, car la vue des images et des autels brisés les portait aux plus grands excès. On courait jusqu’à Bremgarten, et même jusqu’à Lentzbourg.

Zürich envoya une avant-garde sous Georges Gôldli, ponp occuper Cappel, où il prit une position avantageuse :

la bannière suivit le surlendemain; on demanda du secours aux villes de la ligue réformée, mais on manquait d’ensemble et de moyens de transport pour l’artillerie. Alors marchèrent des vieillards plus zélés que robustes , des membres du conseil, des prêtres:

Zwingli lui-même était à cheval. Pendant que l’on sortait de Zürich, les catholiques attaquaient le camp de Cappel. Là on s'attendait bien à l’etre , car la veille on avait vu arriver l’ennemi, on avait remarqué sur le lac de Zug des bateaux chargés de troupes.

Le 11, au matin, Gôldli alla prendre derrière le couvent une position protégée par un fossé profond , et se tint en ordre de bataille : mais, vers onze heures, ses soldats fatigués étaient allés chercher de la nourriture au couvent et dans les maisons voisines; il n’y avait pas deux cents hommes sous les armes quand on annonça l’approche de l’ennemi. Le tambour réunit l’armée : d’abord un trompette de Lucerne

vint remettre la déclaration de guerre, uis Gôldli tint conseil. Quelques ommes prudents conseillaient la retraite; le parti contraire prévalut, et déjà les catholiques paraissaient sur les hauteurs voisi nés , et mettaient leurs pièces en batterie ; mais on ne savait pas encore se servir habilement du canon; on tira plusieurs heures sans qu’il en résultât ae perte notable. Le gros de l'armée, qui était en marche, entendait au loin cette canonnade; il se hâla d’accourir, mais la montée était rapide; il aurait fallu attendre le grand nombre : Zwingli et Lavater n’y consentirent pas. Délivrons ces braves, s’écrièrent-ils, dussions-nous v périr. Il était trois heures quand la bannière arriva sur le champ de bataille. Dans l’intervalle , les catholiques avaient changé de position ; profitant d’une faute commise par Gôldli , ils s’emparèrent d’un bois de pins qui couvrait le front et l’aile gauche de Zürich. Les cinq cantons ne voulaient combattre que le lendemain, à cause de la fête des Innocents. Songez aux innocents qui sont dans vos familles, et non à ceux de l'almanach, s’écria Jauch qui avait exploré la position , et qui prit sous sa responsabilité les hasards d'une attaque qu’il entreprit de son propre mouvement, à la tête de trois cents volontaires. Les Zurichois cependant remarquèrent le mouvement de l’ennemi; ils voulurent profiter du désordre occasionné dans sa marche par quelques accidents de terrain , et prendre le bois avant qu'ils y fussent arrivés. Un peu d’hésitation fit avorter ce projet ; alors on essaya de s'emparer de la route de Hauseu, en faisant occuper la hauteur du Mônchbulil, qui la domine; mais, pour y parvenir, il fallait passer le long du fiois : tout aussitôt les soldats que Jauch y avait cachés firent une décharge ; Unterwald surtout brillait d’en venir aux mains; alors l’armée de Ziirich fut forcée de combattre : Lavater et Zwingli étaient an fort de la mêlée, exhortant les guerriers. La victoire fut longtemps disputée : les hommes embusqués dans le bois chargè-

sdbyCoogl

rent en poussant de grands cris. Le désordre se mit dans les rangs de Zurich : on se disputa vivement la bannière, qui, de main en main, de combat en combat , fut soustraite au vainqueur. La nuit seule put mettre fin à la poursuite, et les débris de l'armée Vaincue se réunirent sur l’Albis. Des deux côtés il avait péri beaucoupde monde; parmi les morts étaient plusieurs abbés , entre autres celui de Cappel, et le seigneur de Geroldseck , qui avait quitté, pour le combat , sa solitude de Notre-Dame des Ermites.

Mais le plus grand événement de cette journée si sanglante fut la fin deZwinli : on le trouva vivant encore, mais lessé à la tête, la cuisse percée de plusieurs coups , et couché au pied d’un poirier. Les catholiques l'interpellèrent pour lui demander s’il voulait se confesser ; ils lui dirent d’invoquer les saints ; comme il ne répondait pas : Meurs donc , s'écria le capitaine Vokinger, meurs, hérétique endurci, et il Jui porta le coup mortel. Le tambour annonça aussitôt le jugement d’un hérétique, et le cadavre bit a l’instant écartelé et brillé par le bourreau de Lucerne. Cette défaite fut connue dès le soir même à Zurich : la douleur était à son comble : les femmes , les enfants attendaient les arrivants, s'informaient du sort de leurs parents , de leurs maris ; et les cris du désespoir se mêlaient au glaz du tocsin. Ces scènes d’horreur durèrent toute la nuit , à la lueur des flambeaux. On appela tout le monde aux armes ; on écrivit à Berne pour presser l’arrivée des secours; on renforça la position de l’Albis, et l’on donna l'ordre de se tenir sur la défensive. Les renforts arrivèrent successivement de la Thurgovie , de G la rus , de Wædenschweil ; et bientôt douze mille hommes furent réunis sur l’Albis. Lavater passa une revue , déplora les malheurs de la patrie , la mort de tant de braves , et se plaignit de la lôcheté et de la trahison de uuelques hommes pervers ; on entendit ensuite le sermon , et l’on reçut le serment des troupes. Les Bernois devaient arriver le lendemain à Brem-

arten ; on marcha sur ce point en attant en retraite, et en passant tristement à la vue de Zurich : cette conduite timide avait été tracée par le conseil , qui edt mieux fait d’envoyer des renforts aux habitants de AYacdensclnveil. Ceux-ci , dans leur généreuse audace , avaient projeté une invasion à Schwytz; diversion qui eût forcé les cinq cantons à la retraite.

Au lieu d’écouter cet avis salutaire, on laissa le pays à découvert , et l’ennemi vint camper sur les terres de Zurich à Ottenbach , afin d’opérer sa jonction avecuneautrearméequi observait, au delà de la Reuss , les frontières de l’Argovie, et dans laquelle se trouvaient les Italiens commandés par Isola. Berne et la Suisse occidentale mettaient peu d’ardeur à s'engager dans cetle lutte; on prétextait la nécessité d'observer les Bourguignons , de garder le pays du côté du Valais , etc. Cependant, le 13 juin, l’avoyer Sébastien de Diesbach, toujours dévoué au culte catholique , amena six mille hommes à Lentzbourg ; il empêcha une incursion qu’on voulait faire sur le territoire de Lucerne. Les forces envoyées par Mulhouse, Bille et Soleure, vinrent aussi à Lentzbourg:

le 14 , on marcha sur Bremgarten :

là se trouvaient ceux de Zurich :

Schaffhousen , Appenzel! , Saint-Gall , grossirent le nombre des guerriers , qui s'éleva désormais à vingt - quatre mille hommes. La seconde bannière de Berne , forte de six mille hommes , vint sous le commandement d'Erlach , l’ancien avoyer. D'autres allèrent occuper le Brunnig, et deux mille autres encore la frontière du Valais.

A l’approche de l'année , les catholiques se retirèrent avec précipitation; il y en eut un bon nombre qui regagnèrent leurs foyers menacés d’invasion. A Blikenstorf, les deux armées campèrent en présence l’une de l’autre.

Zurich résolut d'attaquer à la fois en tête et en queue la position de l'ennemi , qui était protégée par une formidable artillerie. Le 23 octobre , Frey , avec quatre mille hommes, la tourna en passant par Neuheim et Menzingen.

SUISSE

Cependant on se gardait mal au camp :

point de patrouilles, point de grand'gardes , point de retranchement ; les uns buvaient, les autres dormaient.

Chaque corps se croyait indépendant; il manquait un chef suprême qui pdt donner de l’ensemble aux opérations, et maintenir la discipline. Six cents catholiques les plus déterminés s’étaient assez approchés [iour reconnaître cet état de choses; ils avertirent les leurs qui, pour signe de ralliement, mirent des chemises par dessus leurs vêtements : favorisés par le clair de lune, ils sortirent d’un bois, à deux heures du matin, en poussant de grands cris. Leurs adversaires, après plusieurs avertissements, formèrent lentement leurs rangs; il y eut dans la résistance incertitude, absence de plan. Frey périt l’un des premiers. Il fallut fuir à travers un pays inconnu, que la veille on avait insulté , ravagé : la plupart tombèrent du haut des rochers , ou furent pris par les catlioliques ; triste conséquence du mépris qu’ils faisaient de l’ennemi ! Il n’y eut pas moins de deux mille tués - les prisonniers furent beaucoup plus nombreux. Onze pièces et cinq drapeaux enrichirent le triomphe des catholiques, qui fut annoncé au point du jour par de joyeuses détonations souvent répétées.

Le conseil ne se laissa point abattre à la nouvelle de cet échec : on recommanda aux guerriers l'honneur de la patrie; on déclara (jue jamais on ne souscrirait à une paix honteuse ; mais dans le camp régnaient le mécontentement et la désobéissance : on perdait courage, parce que les dispositions des Bernois paraissaient douteuses.

Un jour Jacques May, l’un des plus ardents réformés, porta un coup de pointe à l’ours de la bannière, disant qu’il était trop paresseux à l’attaque.

La mauvaise saison s’avançait; les ouragans brisaient les arbres sur la tète des soldats ; il en arriva plusieurs malheurs; l’on parlait de retraite, et d’autant plus que les cinq cantons ne voulaient entendre à aucune condition que l'on n’eilt préalablement évacué leur

territoire : on se replia donc sur Bremgarten. Bientôt les catholiques parurent sur les terres de Zurich , au Hirzel , et surprirent un corps qui le gardait , mais il opéra sa retraite en bon ordre.

A l’approche de l’ennemi , tout s’enfuyait à Ziirich ; le tocsin retentissait dans tous les villages, le danger était imminent ; et Ziirich n’obtint de Diesbach, commandant des Bernois, que des réponses évasives. De toutes parts on comprenait la nécessité de la paix ; elle n’était pas moins désirée par les catholiques : l’absence des chefs de famille, la rupture des communications aggravaient encore les maux de la disette. La saison était rude : les catholiques offrirent de traiter séparément avec les campagnes , et annoncèrent , en cas de refus , une vengeance immédiate : Zurich fut obligée de céder ; les négociations eurent lieu près de Daenikon. On y stipula la liberté de conscience, mais la messe dut être rétablie dans le Tockenbourg, à Gaster, à Wesen et à Rapperschwyl , sur lesquels Ziirich n’avait aucun droit. Quelques avantages pécuniaires furent concédés aux cantons. Lorsque les conditions furent convenues , les plénipotentiaires descendirent de cheval , se mirent à genoux , et , après avoir invoqué Dieu , ils se donnèrent la main , en répandant des larmes d’attendrissement ; puis ils se séparèrent.

Après cela , les catholiques marchèrent contre les Bernois, par Sins, Mûri et Boswyl. Ceux-ci se replièrent en laissant des garnisons dans Bremgarten et Meliingen : bientôt on les rappela au grand désespoir des habitants, qui se voyaient en proie à la vengeance des cantons, pour les avoir exclus de leurs marchés. L’intervention de Ziirich n’empêcha point l’occupation , mais ils ne furent point maltraités. Berne traita et paya de grosses sommes pour les dommages causés par ses soldats. Il en fut de même de Bâle , de Schaffhouse , de Mulhouse et de Saint-Gall : l’abbé fut réintégré dans son abbaye; en général , on ramena les reliques dans les couvents; on rétablit le catholicisme

partout , excepté dans les terres soumises aux cantons réformés. Les suites de cette guerre se firent longtemps sentir; il y eut des mouvements à Zurich, à Berne, à Aarau : partout on exigeait qu’à l’avenir la guerre ne pût être déclarée que d’un commun consentement ; partout on se plaignait de la violence des prêtres réformistes, de leur influence sur les affaires. La mémoire de Zwingli n’était plus respectée; et, quand on lui donna pour successeur Büllinger, on lui imposa des conditions si étroites, qu'il ne put les accepter qu’après avoir fait adopter une autre rédaction plus conforme à la liberté de la |>ensée. Dans le Rlieinthal,on exigeait caution des prédicateurs, que, dans leurs sermons, ils n’attaqueraient jamais la paix : les excessives précautions qu'on prenait pour la conserver, prouvaient combien elle était compromise par l’irritation générale. Les événements ne justifièrent que trop ces précautions : le Valais et Soleure accédèrent à la fédération catholique; Berne en conçut de graves inquiétudes, et avertit ses communes de se tenir toujours prêtes; car une clause du traité des catholiques disait qu'aucune ancienne alliance ne devait

firévaloir sur le devoir de défendre 'ancienne religion.

Dès l’an 1531 , l'empereur avait demandé que le pays de Vaud fût affranchi. Berne ne céda point: à Genève, les doctrines des réformés faisaient de grands progrès : un prédicateur ayant comparé les réformés aux Turcs, aux juifs , Berne envoya une députation nour en obtenir une réparation que l’évêque refusa , et qui fut accordée par l’autorité civile. Le docteur en Sorbonne fut contraint à une rétractation , et s’éloigna. La réforme fut introduite à Genève par Farel et Biret : l’évêque excommunia les citoyens; mais, comme il avait quitté la ville, on déclara le gouvernement vacant. Aussitôt il appela le duc de Savoie à son secours , et reçut les exilés dans sou château de Peney. En vain l’empereur somma les Genevois d’obeir au duc de Savoie et à leur évêque : ils se virent bientôt as-

siégés par sept à huit mille hommes.

Les hostilités commencèrent le 10 octobre 1535; il y eut près de Gingins un combat dans lequel quatre cents hommes , venus de Neufchâtel et de Bienne, battirent un corps savoyard huit fois plus considérable ; mais Berne les rappela; elle ne se déclara que le 29 décembre. Sept mille hommes, sous le commandement du trésorier Nægeli , se mirent en marche dès le mois suivant : l’entreprise fut conduite avec prudence , activité , résolution :

on négligea A venelles qui appartenait à l’évêque de Lausanne, et l’on ne s’arrêta point à faire le siège d’Yverdun. Payerne donna des troupes, et l’on triompha sans peine d’une résistance opposée près de Morges. Le 2 février, l’armée entra dans Genève, puis elle pritThouon. On convint avec les Valaisans que la Dranse marquerait la limite des conquêtes de part et d’autre. Après s'être emparé de Cluse, on rentra dans le pays de Vaud : là tout se rendit, même Y verdun : plusieurs villes furent abandonnées à Fribourg. On n’épargna plus l’évêque de Lausanne, que l’on soupçonnait d'intelligence avec le duc de Savoie : on lui prit donc Avenches, Lueens, Saint- Saphorin, etc. Le siège de Chillon ne fut pas si rapide; mille guerriers l’investirent, et il ne se rendit que le 30 avril. Cet immense château repose sur un roc au milieu du lac ; de vastes et ténébreux souterrains sont creusés dans la pierre; il est à lui seul une Ile , et n’a de rives que ses murailles hexagones : édifice sorti du sein des ondes, navire immobile, qu’un pont joint à la terre, comme l’ancre retient le vaisseau. Ce pont semble en effet retenir cet aquatique castel près du rivage, taudis que les (lots le battent avec la violence des mers les plus orageuses, ou s'aplanissent au loin paisibles et transparents, pour en reproduire l’image renversée. Les Genevois secondèrent les Bernois : quand ils eurent amené leurs barques , le commandant de Rye ne put plus tenir.

Dans ces redoutables caveaux , une chaîne retenait Bounivard, prieur de

aasins

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Saint-Victor, à Genève, apôtre de la liberté , jeté dans les fers par les ennemis de la raison humaine ; pendant six ans il avait langui dans cette prison humide. On montre aujourd'hui l’empreinte de ses pas sur le roc, et son nom tracé sur une paroi. A l’aspect des grandes montagnes, de la dent de Jaman , de la dent du Midi , de ce lac majestueux qui fait plus d’impression encore sur le voyageur quand il sort de ce sombre séjour, on aime à ressaisir le souvenir de cette grande infortune , à répéter la belle composition qu’elle inspira à lord Byron.

Aux merveilles de la nature, on associe la grandeur de l’homme, sa constance , sa vertu , et le génie du poète , les célébrant après trois siècles , afin d’en doter tous les siècles à venir.

Un traité euGn régla les droits de Genève et ceux de Berne : la souveraineté de Berne sur sa nouvelle conquête y est assurée; et, le 18 décembre, elle termina aussi ses différends avec Fribourg; puis la reforme fut prèchée et introduite partout, excepté dans les lieux possédés en commun par ces deux cités , où il resta des catholiques ; par exemple, à F.schallens.

En cette même année, Calvin arriva dans Genève ; c’était un homme /l’une puissante érudition, de mœurs sévères , d’un caractère inflexible : il se joignit «à Fard pour réformer les mœurs et le culte, partagea sa disgrâce, et fut bientôt rappelé par le vœu unanime des citoyens. Nous n’avons point à examiner ici en quoi sa doctrinediffèredela confession u’Augsbourg; nous dirons seulement qu’il devint le véritable souverain de Genève; que le conseil condamnait quiconque lui était contraire : un magistrat fut destitué, emprisonné, pour avoir eu des liaisons avec ses ennemis. Le bâcher de Servet, arrêté au passage dans cette ville , jette encore une affreuse lueur sur l’intolerance de ce prédicant. Genève devint néanmoins l’asile de tous les- réformés fugitifs:

les Anglais , les Italiens y accouraient en foule. Ces querelles intérieures ürent perdré à la Suisse l’attitude qu’elle

avait envers l’Europe : aussi l’Autriche put s’emparer de Constance, et eu faire une place d’armes menaçante pour la liberté , parce que les cantons catholiques ne virent dans cet événement que le triomphe de leur foi, parce que Lucerne défendit , sous peine île mort, de la secourir. Déjà un des faubourgs était pris. Les tribus décidèrent, à une majorité de cinquante voix , qu’elles se soumettraient , et la ville se rendit.

Après la mort de François Ier, Henri II demanda le renouvellement de l’alliance; les confédérés furent représentés au baptême de sa fille. Zurich et Schwytz y figurèrent : les négociations et les traités se succédèrent; enfin fut conclu celui de 1552, connu sous le nom de Capitulation ; il règle les droits des Suisses et le mode de service , la solde , etc. , etc. Les historiens suisses s’occupent peu des exploits de leurs compatriotes à l’étranger ; ils semblent n’en parler qu’à regret, laissant à l’histoire de France le soin de rappeler et Cerisoles et Sienne et Saint-Quentin, où ils furent vainqueurs ou vaincus , selon que la fortune souriait à la valeur française, ou désertait ses drapeaux. Nous* imiterons ces historiens ; nous ne donnerons jamais qu’un souvenir à ces grandes actions. Mais l’ambassade des Suisses vers Henri II appartient à leurs propres annales : ce roi étant venu d’Alsace, on les vit à Saverne le supplier d’épargner un pays que fou pouvait considérer comme le grenier de leur fédération. Les négociations affermirent dix ans plus tard la possession de Berne sur le pays de Vaud : le traité conclu à Lausanne lui donna aussi Nyon, Chilien, Vevai, qui faisaient partie du Chnblais, ainsi que Gex et Thonon. La frontière fut fixée au milieu du lac Léman , et sans doute par ce cours imaginaire du Rhône , dont les esprits crédules accueillent la merveille, et que n’a vu nul observateur. En 1570,1a paix fut conclue avec le duc de Savoie ; il fut stipulé qu’il pourrait venir avec sa suite ordinaire ; qu’on ne livrerait point

les réfugiés pour cause de religion , et ue le commerce serait libre. Cepenant le duc ne pouvait se résoudre à abandonner ses prétentions; et, en 1584, il voulut surprendre Genève par un coup hardi. Durant la nuit, on appliqua aux murailles des échelles pei ntes en noir : déjà on était parvenu au sommet, on descendait dans les rues, et l’on criait Fine Espagne, vive Savoie, ville gagnée. Mais les habitants s’éveillent; on combat dans les rues , à la lueur de chandelles placées aux fenêtres ; et les Savoyards, qui s’étaient crus maîtres de la place , s'enfuient en laissant deux cents morts.

Nous avons vu la réforme persécutée en Italie; et dans les bailliages des cantons , des baillis ordonnant de fréquenter la messe , des familles fuyant à Zurich et à Genève. En ce temps-là, vécut un des plus nobles défenseurs de la foi , un jeune homme, un prince, Charles Borromée, cardinal à vingtdeux ans, et archevêque de Milan ; ses mœurs austères lui permirent de se faire le réformateur du clergé, et de redresser bien des abus : d’un autre côté, il ne négligea rien pour le triomphe du catholicisme. Surtout il se mêla beaucoup aux affaires de la Suisse ; se rendit à la cour de l’évêque de Coire ; empêcha l’établissement d’écoles reformées dans la Valteline; fut accueilli avec enthousiasme par les cantons catholiques, et lit si bien que le pape entretint désormais un nonce en Suisse.

Charles établit, à Milan, un séminaire pour quarante élèves de ce pays, et fonda , à Lucerne , en 1574, un couvent de jésuites; enfin il organisa une ligue pour le maintien de l'Église catholique. l.es réformés ayant repoussé le calendrier grégorien, la séparation en fut plus tranchée entre les deux partis. Les députés de sept cantons, Lucerne , Uri , Schwytz, Unterwald , Zug, Fribourg et Sbleure, réunis à Lucerne, jurèrent, le 10 octobre 1586, la ligue dor, qu’on appela aussi ligue Borromée, événement fatal qui répandait la discorde parmi les Suisses. Aujourd’hui encore, les souvenirs de saint Charles Borromée régnent dans

tout le Milanais : son corps est dans une chapelle d’argent, sous le magnifique dôme de la cathédrale; et les voyageurs qui ont, à chaque pas, rencontré les monuments de sa grandeur, révèrent ces débris de la fragilité humaine, après avoir admiré, sur le lac ■Majeur , la colossale statue qui s’élève au-dessus de la colline d’Arona , autant que la colline elle-même s’élève audessus du lac : gigantesque monument de l’art du statuaire, image de cent vingt pieds de haut, au haut de laquelle on pénètre par un escalier pratiqué dans ses cavités. A quelques lieues plus loin , à la vue du bimplon et de l’abrupte muraille des Alpes, on admire, vis-à-vis de Fariolo et de Baveno , les délicieuses îles Borromée, ouvrage magique d’un prince de ce nom , véritable cadeau de la feerie à la réalité ; mais ces rocs arides n’ont été transformés en jardins, en palais, en village , qu’un siècle plus tard ; car cette illustre famille n’a cessé de répandre ses bienfaits sur les régions alpines; et l’hospice du Saint-Gothard , malheureusement anéanti dans les dernières guerres, n'était pas son moindre titre à la reconnaissance de l'humanité.

Les jésuites étaient destinés à agir sur la classe supérieure; on exerça une influence plus générale au moyen des capucins : il y en avait déjà à Locarno ; Borromée en établit un couvent à Altorf en 1581. Cependant tous ses essais n’étaient pas également heureux ; l'annee précédente , le nonce du pape fut expulsé de Berne, où il s’était présenté; et les enfants le poursuivirent dans les rues à coups de pelotes de neige. L’inlluence catholique amena l’alliance des cantous avec Philippe II; alliance qui lui ouvrait le passage à travers leur territoire, et lui promettait treize mille hommes pour la défense du duché de Milan. Soleure n'accéda point à cette convention , qui date du 12 mai 1587, et fut signée à Lucerne, après que l’ambassadeurd’Espagne eut répandu l’or à pleines mains.

A la voix du nonce, près de huit mille Suisses allèrent en France combattre

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les huguenots, tandis que les cantons réformés et les Grisons étaient dan3 les rangs opposés; plus d'un champ de bataille vit les confédérés s’entr'égorger pour un vil salaire, ou pour assouvir leur haine fanatique, jusqu’à ce qu’en lf>02, une alliance générale fut conclue avec Henri IV, qui avait gagné tous les cœurs par sa bravoure et sa loyauté , et qui pava quatre cent mille écus par an , et promit de solder les arrérages , au grand mécontentement du duc de Savoie, du

{iape et du roi d’Espagne. Ce fut pour e duc de Savoie une nouvelle occasion de tenter une expédition clandestine sur Genève. Au milieu de la nuit du 11 au 12 décembre, ses troupes, renforcées de Napolitains et d’Espagnols, dressèrent des échelles contre les remparts ; mais une sentinelle genevoise tira un coup d’arquebuse; un soldat abattit la herse qui défendait l’entrée de la ville : tous les ennemis qui pénétrèrent dans la place furent massacrés , et cette échauflourée fut signalée par le nom d 'Escalade. Le peuple en célèbre encore l’anniversaire. Berne et Ziirich imposèrent au duc. la condition de n’avoir jamais de troupes, de ne bâtir aucune forteresse dans un rayon de huit lieues autour de Genève ; il s’y obligea par le traité de Saint-Julien', le 2l juillet 1603.

Avant d’entrer dans l'histoire du dix-septième siècle, nous rappellerons deux faits essentiels, l’un relatifà Mulhousen, l'autre à Appenzell. Un procès entre particuliers eut des conséquences tellement graves, que la première perdit tous ses droits à la fédération. Mathieu et Jacques Finninger actionnèrent un de leurs concitoyens devant une juridiction du voisinage pour la propriété d'un petit bois; mais l’autorité de Mulhousen leur prescrivit de porter l’affaire devant les juges naturels du défendeur.

Us n’ obéirent pas, et furent punis; alors ils s’adressèrent aux cantons catholiques et à Appenzell. De son- coté, le conseil recourut aux cantons réformés, qui approuvèrent sa conduite.

Le landamman Tanner d’Uri et le

trésorier Biihler de Schwytz vinrent à Mulhousen, et demandèrent une assemblée des citoyens. Le conseil s’y refusa, et lit jeter en prison les Finninger, dont cette recommandation enriait l’audace. Outragés du peu d’effet de leur intervention, les cantons catholiques renvoyèrent à Mulhousen l’acte d’alliance, après en avoir arraché les sceaux. La fermentation fut grande à cette nouvelle: on accusait l’autorité de cette rupture; on destitua le bourgmestre Ziegler et six conseillers; les violences ne firent que s'accroître. Les confédérés évangéliques résolurent de secourir les opprimés : dix-neuf cents hommes arrivèrent malgré les protestations de la régence autrichienne d’Ensisheim. Les bourgeois appelèrent à leur secours des soldats de l’archiduc. L’artillerie tonnait du haut des remparts, mais cela n’empécha pas que la vdle ne tilt prise d’assaut dans la nuit du 15 juin 1587, sous le commandement du brave général d’Erlach.

Aussitôt accoururent les députés des villes et de Glarus. Finninger, qui s’était enfui sur le territoire de Berne, fut décapité, et la garnison suisse demeura plus d’un an à Mulhousen, après que le gouvernement eut été reconstitué. En vain cette ville demanda , supplia d’être admise de nouveau dans la fédération : les cantons catholiques se montrèrent inflexibles, et repoussèrent deux fois cette supplique, en 1595 et en 1599. — Appenzell était divisé de religion : les rhodes extérieures avaient adopté la réforme, mais il y avait encore beaucoup de catholiques. L’ancienne religion était restée dominante dans les rhodes intérieures. Un couvent de capucins établi au chef-lieu était une cause d’excitation continuelle; les religieux persuadèrent le peuple et gagnèrent le fanatique landamman Meggelin : un complot fut ourdi ; il ne s’agissait de rien moins que d'attirer la jeunesse réformée devant le conseil pour y rendre compte de sa croyance, et de la massacrer si elle n’abjurait.

A cet effet, les paysans entourèrent l'assemblée. Mais le" complot avait été éventé; les jeunes gens s’étaient ar-

mes, et, au signal convenu pour les tuer, ils se jetèrent sur le conseil, et le contraignirent à faire retirer les paysans. Un accommodement provisoire demeura sans effet : la fermentation continua, surtout quand on vit les rhodes intérieures accéder à la ligue avec l'Espagne. Il y avait plus de vingt ans que durait cet état de choses, car l’attentat tenté contre les vingt-sept jeunes gens est du 14 mai 1578. les réformé étaient persécutés dans les rhodes intérieures, les catholiques dans les rhodes extérieures; à chaque instant on sonnait le tocsin , ou faisait des prisonniers ; l’intervention fédérale n’avait fait que montrer la partialité des cantons; enfin on prit le seul parti raisonnable, celui de partager le territoire en deux parties distinctes; le 8 septembre 1597 fut signé le pacte de séparation. Les réformés, au nombre de six mille trois cent vingt-deux, s’établirent dans les rhodes extérieures; les catholiques, au nombre de deux mille sept cent quatre-vingt-deux, passèrent dans les rhodes intérieures.

L’Appenzell, divisé pour l'administration , continua néanmoins à former un seul et même canton sous le rapport politique, absolument comme le haut et bas Unterwald.

Dans le pays des Grisons, la situation était encore plus déplorable : l’Es-

fiagnechercliaita s’emparer de la Valteine pour se mettre en communication directe avec le Tyrol et l’Autriche.

A cet effet , nulle intrigue n'était épargnée. La France pénétra ces menées, en avertit Venise, et l'une et l'autre interposèrent leur influence. Les Planta , famille illustre et puissante, tenaient pour l’Espagne; les Salis, non moins grands, dirigeaient le parti français.

La corruption était partout. Il y avait cinquante ans déjà que cette lutte durait avec des phases différentes. Le gouverneur espagnol de Milan, Fuentes, imagina ae bâtir, au bord du lac de Corne, une forteresse qui dominait d’une part la vallée de Chiavenna, de l’autre la Valtcline. L’alarme fut grande dans le pays : les communes s'insurgèrent; il fut institué à Coire une com-

mission pour juger les traîtres. Sous ce prétexte , on exerçait une sorte d'inquisition sur toutes les familles. Les cantons réformes appuyèrent momentanément ces troubles , mais ils ne purent empêcher une négociation avec Venise.

Aussitôt Fuentes, contrairement à la lettre des traités, construisit un fort à l'endroit où était Musso, coupa toutes les communications, et dirigea tous les convois de marchandises vers le Saint-Gothard. On empêcha deux mille hommes qui s’avancaient pour détruire ce fort d’accomplir leur dessein , et l’on répandit dans le peuple l’opinion que le parti français avait seul causé tous ces maux; enfin on conclut à Al ilan une convention désavantageuse. Le gouverneur n’en fit pas moins achever ses constructions, malgré les représentations des Suisses. bientôt il se présenta une nouvelle occasion de désordre.

Venise, excommuniée par Paul V, attendait six mille hommes venant de Lorraine. L’Espagne ne voulait pas qu’on leur donnât passage et devint menaçante; mais les troupes qu’on envoyait pour garder la frontière contre les Espagnols s'insurgèrent à la voix de leurs chefs, et demandèrent un refus formel de tout passage et de toute levée au profit de Venise. On reconnut alors les effets de l’or de l’Espagne. De nouveaux tribunaux furent institués; ils frappèrent d’amende les chefs du parti français, puis leur sévérité se tourna contre le

Êarti espagnol : deux de ses chefs, éell , gouverneur autrichien de Castels, et Gaspard Haselgu, périrent sur l’échafaud. Avant de mourir, Bééli lit connaître son repentir d’avoir sacrifié l’intérêt de sa patrie. Ces supplices étaient motivés surtout par les excès commis dans l’Engadine, où les intrigues de l’Espagne faisaient battre les habitants en bataille rangée, où le canon grondait de part et d'autre. Le sang avait coulé déjà, lorsque les femmes se jetèrent au milieu des combattants, et parvinrent à leur faire poser les armes. Nous n’avons indiqué que

«ues-unes des scènes qui agitaient lëtie : le retour des mêmes fureurs, des mêmes iniquités jette cette

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histoire dans de fastidieux détails, que le changement des noms propres ne saurait racheter.

l!n échange conclu en 1598, entre l’évéque de Bâle et Berne, abandonnait Bienne à cette dernière cité. Les habitants, craignant pour leur indépendance, appelèrent Soleure et Fribourg à leur aide, et la diète de Baden annula la cession en 160G; mais les Biennois ne tardèrent pas à s’en repentir : Berne fut obligée de protéger les armes à la main le culte protestant persécuté par l’évéque, dans le val de Moutier et à Bienne; enfin ces différends furent terminés à l'amiable par l'intervention des Suisses. Les choses n’allaient pas mieux dans le Valais, où le parti réformé fut entièrement étouffe par un décret de l’évéque.

Genève était toujours menacée par le duc de Savoie : on y punit de mort deux Français, du Terrail et la Bastide, pour a voir tramé une conspiration en sa faveur. Quand Henri IV eut été assassiné, la Savoie réveilla toutes scs retentions sur le pays de Vaud; mais ientôt le désir de s'emparer du Montferrat, le danger dont Milan pouvait menacer cet Etat, engagèrent le duc à s’allier avec Berne. Ce traité fut conclu par la médiation de l’Angleterre, le 23 juin 1617.

Cette époque fut marquée par des calamités physiques. Au-dessus de Plurs , dans la' profonde vallée de Chiavenna, le mont appelé Conto élevait sa cime redoutable : depuis longtemps des fissures et des crevasses déchiraient ses flancs. Après des pluies abondantes, on vit des pâtres accourir en ville pour avertir les habitants du danger qui les menaçait. Les imprudents ne firent que s’en moquer; mais la nuit suivante la cime se détacha ; elle engloutit Plurs elle-même et le village de Cilano. Plus de quinze cents personnes demeurèrent ensevelies sous les décombres, qui s’élevaient de plus de cent pieds au-dessus de ces victimes; le cours de la Maira en fut arrêté plusieurs heures. L’effroi fut général, et la superstition en fit son profit, comme elle avait eu 1610 exploité la peste ou

maladie noire. Cette maladie, venue de pays fort éloignés, avait emporté près de trente-quatre mille personnes; elle ravagea Bâle. Soleure, Fribourg et Berne, elle lit périr cinq mille habitants à Zurich, et sévit de nouveau en 1628.

Glarus et le Tockenbourg n’en euren»

pas moins a souffrir. Des villages entiers étaient dépeuplés, et la terre demeura inculte faute de bras; partout où le fléau pénétra, il enleva environ le quart de la population.

La barbarie et le fanatisme des hommes nous offrent un plus triste spectacle encore : les solennelles solitudes de la Valteline furent ensanglantées par des massacres pareils à ceux de la Saint-Barthélemy. Tandisque les Planta exiles imploraient, pour asservir leur patrie, le secours de l’empereur Ferdinand 11, leur cousin, Jacques Bobustelli, appelait sous ses drapeaux tous les gens sans aveu du Milanais. La construction d’une église réformée à Boalzo avait été déjà l’occasion de quelques excès. Le 19 juillet 1620, Robustelli se présenta devant Tirano, où il avait des intelligences; le tocsin sonne, le massacre commence et dure plusieurs jours; on n’épargne ni le sexe ni l’âge; a peine si quelques réformés parviennent à s’enfuir, ou sont recueillis par des catholiques, qui partagent ensuite leur sort. Il n'est sorte de cruauté qui n'ait été exercée sur ces malheureux, et sans parler de ceux qui furent tués ou précipités dans l’Adaa; on arracha les entraijlcs aux uns; d'autres eurent la bouche remplie de poudre à laquelle on mettait le feu; des femmes furent jetées de roc en roc dans les abîmes; enfin l'on exposa sur la chaire la tête du prédicateur Bassa, en lui criant ironiquement de descendre. Le meurtre et l’incendie furent portés jusqu’aux villages des Grisons.

Un boucher osa se vanter d’avoir, à lui seul, tué dix-huit individus.

Robustclli se déclara le chef des insurgés; Bormio se soumit , et il constitua le gouvernement. Chiavenna, au contraire, ne voulut pas se sé-

fiarer des Grisons. Malheureusement es divisions religieuses empêchèrent

ce canton de faire justice de ces atrocités. I.es communes catholiques de la ligue grise refusèrent de marcher; les deux autres ligues formèrent un corps de deux mille hommes, sous le commandement d’Ulvssc de Salis et de Jean Guler. Ce corps franchit les montagnes; il avait déjà soumis la plus grande partie du pays, lorsqu il éprouva un échec au pont de la Garnier. Les Espagnols accouraient en foule, et d un autre côté un corps autrichien, dirigé

Îiar les Planta, envahissait le Munsterbal, vallée de la ligue grise, dont les habitants s’enfuyaient à l’approche d’un ennemi impitoyable. I.es Bernois ayant mis en route un corps de deux mille hommes , les cantons catholiques s’opposèrent à ce qu'il passât a Mellingen dans les bailliages libres; ils se dirigèrent donc sur AN indisch, où neuf cents Zurichois les vinrent rejoindre; puis, avant appris que Schwytz était en armés pour leur interdire le passage, ils prirent leur chemin par le Tockenbourg; de détours en détours, on arriva enfin chez les Grisons, puis on s’avança vers Bormio et la Valteline.

A Tirano, on rencontra inopinément un corps espagnol soutenu par les insurgés; la bataille s’engagea. Le brave général Mulinen périt et tous les officiers, ainsi que deux cents Bernois, expiant par ce funeste échec le tort grave de n’avoir point éclairé leur marche. Il fallut repasser les montagnes. Cette action est du 1 1 septembre 1620. L’année d’après, Pompee Planta fut assailli dans son château de Rietberg et tué d'un coup de hache, par dix-nuit conjurés, à la tète, desquels était Georges Jenatsch, ancien prédicateur. Neuf cents hommes de l’Enga-

dinc se jetèrent, sous sa conduite, dans la ligue grise, et furent d’abord repousses par quinze cents soldats des cinq cantons; mais bientôt, renforcés par les milices du Munsterthal et de Bergun, ils remportèrent à leur tour une victoire signalée. Sébastien de Castelbourg , abbé de Dissentis , auquel on attribuait une grande part de culpabilité dans les massacres de la Valteline, ' s’enfuit sur les terres d’Uri , ainsi que

l’envoyé d’Espagne, et les communes catholiques se réunirent de nouveau aux autres. Les Espagnols furent obligés de se retirer du Bernardin et de la vallée de Misox.

Des négociations étaient entamées entre la France et l’Espagne; il avait été décidé que toutes choses resteraient, à l’egard des Grisons, dans l’état où elles étaient en 1617; mais l’exécution de la convention souffrait des difficultés : pendant que les cantons protestants cherchaient à arranger l’affaire, les Grisons impatients firent une incursion dans la Valteline et en furent repoussés. L’Autriche ne laissa point échapper ce prétexte de nouvelles hostilités. Dès le mois d'octobre , le colonel Ralderon , accompagné de Rodolphe Planta , envahit l’Engadine inférieure, et se répandit dans le Prettigau en y commettant les plus graves desordres. Les habitants furent désarmés, puis on les contraignit de prêter serment de fidélité a l'Autriche.

L’Engadine supérieure et Poschiavo se soumirent aussi; Meyenfeld et Coire même furent obligées dé recevoir des garnisons, tandis que sept mille Italiens et Espagnols s’emparaient de Chiavenna. On arracha a la ligue l’Kngadine inférieure et huit justices du Prettigau pour les donner à l’Autriche; et les Grisons, abandonnés par les confédérés, en consentirent la cession movennant une redevance. L’Autriche V stipula le droit d’entretenir pendant douze ans des garnisons à Goire et a Meyenfeld; toutefois les imprudrntes vexations qui signalèrent leur séjour l’abrégea de beaucoup- Une troupe de capucins suivait l'armée pour convertir ceux qui survivaient au carnage.

Les prédicateurs furent chassés par les

soldats; soixante-quinze églises se trouvèrent sans pasteurs; un porte-enseigne eut l’impudence de se faire porter à dos d'homme sur une montagne, et l'on stimulait du fouet sa malheureuse monture. Rien ne put ébranler la constance des réformés. Enfin l’excès du malheur amena la délivrance.

On s’enfuit dans les bois, on s’y rassembla , et l'on conspira pour rccou-

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vrer la liberté : tout devint arme entre les mains de ces braves. Us coupèrent des bétons de bois vert et y enfoncèrent des clous. On appelait Baldiron le nouvel Holopherne. En vain on l’avertit; il dédaigna tous les avis, croyant qu’il aurait bon marché de cette faible insurrection. I.e dimanche des Rameaux fut choisi pour l’exécution : la première attaque eut lieu à Kublis. Le nombre des combattants grossissait à chaque instant; tout le pays suivit cet exemple: quatre cents nommes furent égorgés; les couteaux étaient transformés en poignards, les faux en lances; les fuyards étaient jetés dans la Lanquarl; le fort de Luciensterg fut emporté d'assaut. Au combat du Flâscherberg, six cents ennemis périrent, et la garnison de Castel, également de six cents hommes, jura, en rendant la fortere-se, de ne plus sen ir contre les Grisons; serment qu’elle viola immédiatement. Ces exploits rusliques sont parfois entourés des prestiges de la fable : deux fois de petits moutons blancs apparurent en signe de bonheur, et l’on vit la main droite des parjures tués dans les combats sortir de terre et s'étendre vers le ciel. Si Meyenfeld, où s’étaient retirés les Autrichiens, 11e fut pas prise aussitôt, c’est que l’on voulut épargner ses habitants. Les Espagnols s’étaient fortifiés dans Coire; ii eût été difficile de les en expulser; mais une montagne s’abattit et détourna la rivière, comme si les phénomènes, ordinairement cause de desastres, venaient aussi prendre part à la défense, comme si cette terre de liberté devait elle-même rejeter ses oppresseurs.

Cependant le peuple des dix justices ne manqua point à la patrie : Rodolphe de Salis, Pierre Guler de Davos et Thuring Enderli de Meyenfeld , le dirigèrent. Les trois fédérations se réunirent : on jura de nouveau l’alliance, et l’on proclama une entière amnistie de tous les faits passés. Mais Baldiron reparut dès le mois d’aodt à la tête d’une armée de dix mille hommes :

femmes, enfants, vieillards, furent immoles à la fureur du soldat , qui se

vengeait lâchement de ses défaites précédentes. Les confédérés , incapables d’agir, recommandèrent au roi le salut des Grisons et l’exécution du traité de Madrid : les députés des cantons avaient même obtenu un armistice. L’arrivée de Baldiron était donc tout à fait inattendue; il entra par Schlins dans la basse Kngadine : on combattit dans toutes les vallées et sur tous les sommets. Le 5 septembre, il y eut, à Rasclmal, commune de Saas, un combat à outrance ; il fallut céder au nombre. Néanmoins trente guerriers du l'rettigau se jetèrent au milieu des rangs ennemis , pour leur apprendre ce que peut l’homme qui se bat pour son pays ; ils ne succombèrent qu’après des prodiges de valeur : autour d’eux la terre était couverte de cadavres. Après cette bataille, les habitants se répandirent dans les bois; les uns trouvèrent un asile chez des coreligionnaires, les autres périrent de faim ou d’une maladie apportée par les Hongrois. Un corps de trou (tes de Coire se retira morne et silencieux à la vue des ruines et des villages incendiés; secours inutileet tardifque les discordes civiles n’avaient point permis d’envoyer à temps.

La ligue grise et celle de la maison de Dieu envoyèrent des députés à Lindau : il ne s'agissait de rien moins que de la cession de huit justices et de la basse Engadine, de garnisons autrichiennes à Coire et a Meyenfeld; mais l'ambassadeur de France et les cantons protestants s’y opposèrent, et le traité ne fut point’ conclu. La France pénétrait trop bien les projets de l’Espagne pour ne pas intervenir; et, tandis que le pape Urbain VIII faisait occuper la Valteline,ct proscrivait les réformés, elle se ligua avec la Savoie et Venise. Richelieu voyait l’Autriche étendre sa domination au nord des Alpes; l’Espagne régner au sud. Il fit exhorter les Suisses a la concorde , et les engagea dans une expédition pour laquelle Berne fournit trois mille hommes, qui furent rejoints en octobre par trois mille cinq cents Français. Les exilés des Grisons compo-

saient l’avant-garde. Les Autrichiens se retirèrent de tout le pays, sans même tirer l'épée ; et la ligué des dix justices rentra dans la confédération ; tout le peuple avait pris les armes à l’approche des Français. Les défilés du Tyrol furent occupés; et le marquis de Cceuvres, qui commandait pour la France , Venise et la Savoie , vint à Bormio, prit et rasa le fort de Piatta Mala , s’empara de Tirano , Sondrio , Morbegno, et, vis-à-vis de Fucntes, bâlitun fortqui fut appelé Nuove Francie. Le 1" février 1625, on prit d’assaut le fort et la ville de Chiavenna. Un traité conclu entre la France et l’Espagne remit tout en l'état où se trouvaient les choses en 1617, en ne tolérant toutefois que la religion catholique : les forteresses furent données au pape pour être démantelées. Les Grisons n’eurent pas lieu d’être contents de ces stipulations. C’était encore une conséquence de leurs divisions; ils s’unirent donc, et créèrent une administration centrale qui protesta contre cette convention conclue à Mongone dans l’Aragon , et appela les confédérés au secours des Grisons.

Une troisième invasion les menaçait à leur insu. L’empereur ayant fait offrir aux confédérés de garder leurs défilés, iis répondirent a cette étrange proposition, qu’ils se chargeaient euxmêmes de ce soin. Tout à coup trente mille Autrichiens entrèrent dans les Grisons par Luciensteig , occupèrent Meycnfeld et Coire, et gardèrent tous les passages et tous les ponts jusqu'à Chiavenna.-Une partie de l'armée passa en Italie , l’autre resta , et lit peser sur ce malheureux pays tout le poids de l’oppression. Les’ habitants étaient obligés à travailler aux fortifications : avec ces vexations revinrent la famine et la peste. Le peuple accusait les grands de l’avoir vendu. Le découragement était universel. Le maréchal de Bassompierre , ambassadeur de France , appela les confédérés à la défense des Grisons; mais les six mille hommes qu’il eu obtint furent divisés entre le Piémont et les frontières de Lorraine, et il fallut que les Grisons

souffrissent en silence; enfin les exploits de Gustave Adolphe vinrent détourner l'attention des Autrichiens; ils eurent besoin de lui opposer toutes leurs forces ; d'ailleurs le traité conclu au mois de juin 1630, avec la France, les obligeait à évacuer cette contrée.

Le peuple , alors , s’empressa de renouveler le pacte fédéral qui unissait les trois ligues : on leva quelques mille hommes que la France solda, et dont le commandement fut confié au duc de Rohan, ambassadeur de France, qui venait d’arriver à Coire; il méritait cette confiance par sa loyauté, sa prudence . ses talents militaires; mais la paix subsistant encore entre la France et l’empereur, il se refusa à entrer dans la Valteline. Ce ne fut qu’en 1635 u’une nouvelle rupture lui permit 'agir. Il fit venir une armée française , à laquelle se réunirent quatre 'mille six cents hommes de Berne , Zurich , Soleure, Fribourg. Uri, Schwytz, et six mille Grisons : aussitôt il s'avança sur Bormio , Chiavenna et Riva , qui ne firent aucune résistance. Mille Vénitiens renforcèrent l'armée. Cependant les Autrichiens, arrivant par la vallée de Munster, reprirent encore une fois la Valteline; c’est alors seulement que commença la campagne : 5 Mazzo, Rohan leur tua trois mille hommes; et les battit dans la vallée de Freel, à Bormio et à Morbegno, où il périt deux mille Espagnols. Les hostilités continuèrent en 1630, dans les environs du lac de Corne. D’abord la France parut disposée à seconder les vues des Grisons ; mais elle changea subitement de résolution , et s’etl tint, à peu de chose près, au traité de Monzone. Elle se réserva un droit d'arbitrage sur les différends de la Valteline avec les Grisons. L’exaspération fut alors portée au plus haut degré; pour comble de malheur, le duc de Rohan était malade, et voyait ses bonnes intentions paralysées par l’ambassadeur Lanier, dont les airs hautains et les menaces aliénaient tous les esprits. La solde n’étalt pas payée, et cependant les troupes de la ligue constituaient la principale

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force de l’armée française. Les Grisons reconnurent qu’ils ne devaient plus compter sur les Français. De ce moment , Jenatsch et quelques chefs qui avaient , comme lui , glorieusement combattu dans la Valteline , s’adressèrent secrètement à l’Espagne et à l’Autriche; il se rendit à 1nspruck , dissimulant et son voyage et ses intentions , et trompant le duc de Rohan par de mensongères protestations. Cependant celui-ci eut connaissance de ces menées , et renforça son camp retranché au confluent "de la Lanquart et du Rhin. Tout à coup Jenatsch parut à la tête des insurgés ; il arrivait des troupes allemandes du lac de Constance; il venait des Espagnols de l'Italie. Dans ces circonstances, le duc de Rohan s’engagea à évacuer le pays, rappela près de lui le maréchal de I^cques, et se retira avec beaucoup de dignité. En partant, le maréchal dirigeant son pistolet sur Jenatsch : C’est ainsi que l'on quitte les traitres , s’écria - 1 - il ; mais le coup ne partit point. Jenatsch était réservé à la vengeance de Rodolphe Planta, qui le tua deux ans plus tard , dans un bal , parce qu’il avait assassiné son père Pompée Planta.

Des traités avec l’Espagne et l’Autriche confirmèrent aux Grisons la

fiossession de Chiavenna , de la Valteine et de Bormio, à condition toutefois que le catholicisme y serait seul tolère.

La guerre de trente ans et le traité de Munster eurent une heureuse influence sur les destinées de la Suisse.

Décidés à une entière neutralité, les confédérés voyant que les Impériaux , les Suédois, les Français, forçaient quelquefois le passage sur leurs frontières pour s'attaquer les uns les autres, réglèrent entre eux les contingents à fournir pour la défense du pays et l’inviolabilité du territoire neutre. On inséra au traité de Munster un article spécial, qui déclara la Suisse indépendante de l’Empire et de ses juridictions : jusque-là, les villes prenaient encore sur leurs monnaies le titre de cwitates impe-

riales, et décoraient leurs drapeaux et leurs édifices publics de l’aicfe impérial. La chambre de Spire continuait a les citer devant elle; mais voici le fait qui donna lieu à ce grand événement.

Florian Wachter, de Schlestadt en Alsace, avait actionné la ville de Bêle pour une prétention de peu d’importance; néanmoins la procédure avait été si bien conduite, que déjà les frais s’élevaient à plus de quarante mille florins. Les confédérés se plaignirent de la chambre de Spire, protestant contre sa juridiction ; mais cette chambre fit exécuter son arrêt , et les marchandises des négociants bâlois furent saisies dans plusieurs pays. Le congrès de Westphalie était alors assemblé; le bourgmestre tVettstein, muni de pleins pouvoirs des cantons protestants de Saint-Gall et de Bienne, s’y rendit, et les ministres français furent charaés d'intervenir en sa 'faveur. Obligé de faire face à ses dépenses lui -même, abandonné de tous', Wettslein mit dans sa conduite tant de finesse et de constance , et acquit tant de considération, qu’il réussit au delà de ses espérances ; et l’empereur ne voulant pas que le plénipotentiaire français, le duc de Longueville, en eût tout le mérite aux yeux des Suisses, rendit un rescrit, par lequel les cantons furent affranchis de la juridiction des tribunaux de l’Empire. Spire néanmoins persista dans l’exécution de sa sentence. Le rescrit avait passé dans les traités de Munster et d’Osnabruck , et ce ne fut encore que quelues années plus tard que les droits es cantons furent ouvertement reconnus et triomphèrent de ces tracasseries. La Suisse, dès lors, prit en Europe un rang non contesté, et si le peu d’étendue de son territoire ne lui donnait pas dans le système des grands États une prépondérance plus facile à conserver pendant le moyen Sge, du moins elle pouvait faire respecter sa neutralité, servir de contrepoids à tout dérangement de l’équilibre général, et demeurer redoutable à quiconque oserait méconnaître . son indépendance. Deux causes l’empêché-

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rent de prospérer : la première, le service étranger : à cette époque , elle avait vingt-cinq mille guerriers à la solde d’autres puissances; la seconde, les discussions religieuses et les insurrections des campagnes contre les villes. Ces mouvements sont trop importants pour ne pas trouver place dans notre récit.

Les campagnes sujettes des villes se plaignaient des charges que celles ci faisaient peser sur elles, des impôts nouveaux , des exactions et de la hauteur des baillis et des employés. Ceuxci, se prévalant de leur titre de bourgeois, traitaient les paysans avec un superbe dédain, et toute justice était refusée à ces malheureux, qui comparaient tristement leur sort avec celui des montagnards des cantons primitifs. L’impôt du sel et le monopole qu’en faisait le gouvernement entraient pour beaucoup dans le mécontentement universel , qui fut porté au comble par une réduction dans la valeur des monnaies. A Berne et à Lucerne on procéda à cette mesure, si dangereuse en elle-même, avec beaucoup de précipitation, et l’on ne donna que trois jours pour verser au trésor les monnaies réduites.

L’insurrection éclata dans l’Entlibuch : des députés avaient été envoyés à Lucerne; ils furent mal reçus, et s’en retournèrent exaspérés; on chassa les huissiers qui venaient exiger des redevances. L'avoyer, suivi de magistrats et d’ecclésiastiques , vint à Sehüpfen; mais, au lieu des quarante jurés du pays, il y trouva toute la population en armes : à la tête de ce rassemblement étaient trois hommes vêtus comme les libérateurs du Gruttli. On jugea par là de leurs intentions : aussi les plaintes furent-elles tumultueuses; on réclama contre les percepteurs de l’impôt; on exigea la représentation du titre qui soumettait l’Entlibuch à Lucerne; l’on réclama des lettres de franchises que l'on disait avoir été soustraites; enun, ou se sépara sans rien conclure. Des postes militaires disposes par les insurges arrêtèrent toute communication avec Lu-

cerne. Pendant que cette ville implorait le secours des cantons catholiques , les insurgés constituaient et juraient une ligue à Wollhausen : là furent rédigés vingt-sept griefs. Entre autres on voulait , si le gouvernement ne consentait pas à rendre à la monnaie sa valeur, payer les intérêts en nature, et les capitaux en biensfonds sur estimation; enfin, on demandait la réduction des dettes aux deux tiers. Il y eut à Willisau une conférence avec les députés des six cantons; mais les insurgés ne cédèrent sur rien et se disposèrent à marcher contre Lucerne, s emparant de la personne des députés. Aussitôt, les cantons envoyèrent quatre cents hommes pour renforcer la garnison de la ville; Zurich et Berne mirent aussi des troupes sur pied : alors les rebelles implorèrent la médiation de ces députés qu’ils avaient arrêtés, et ceux-ci oublièrent leur injure personnelle par amour pour la patrie; Lucerne, de son côté, était devenue plus flexible. Le conseil savait que la bourgeoisie murmurait contre les patriciens. Les conditions furent arrêtéeset acceptées : elles consacraient les droits de la cité et les franchises de la campagne. La dissolution de la ligue de Wollhausen fut prononcée, et il fut dit que désormais le conseil de Willisau élirait lui-même son avoyer.

L’Emmenthal n’était pas plus tranquille, et Berne aussi s’était adressée aux alliés; une diète à Baden venait d’interdire les rassemblements sous des peines sévères : toutes les mesures étaient prises ; en cas de danger , Zurich , Glarus, Appenzell, Saint-Gall enverraient leurs troupes à Lentzbourg; Soleure et Fribourg couvriraient Berne; Bâle placerait son contingent à Olten ; les cantons occuperaient Brerngarten, Mellingen et Baden; et Schaffhousen attendrait des ordres à Brugk.

Le Valais et les Grisons furent avertis de se tenir prêts. On se crut assez fort pour sommer les pavsans de déposer leurs griefs, pour informer sur la conduite des baillis, et la diète leur recommanda, non de faire craindre l’autorité , mais de la faire aimer.

Contre l’attente de la diète, la fermentation ne lit que se propager, toute la partie allemande du territoire bernois était en révolte; déjà le peuple avait refusé de marcher contre les insurgés de Lucerne , il ne tarda point à se porter aux mêmes excès. Les bourgeois arrivèrent, et l’on demanda des secours à Bienne, Neufchâtel et Genève. La plupart des vtlles, tout en les accordant, étaient loin de condamner l’insurrection ; on se demandait de quel côté était le bon droit; on rappelait les exactions des baillis qui souvent condamnaient, sous le plus léger prétexte, à de grosses amendes, dont le paysan s'affranchissait ensuite en souscrivant un titre au profit du juge; on n’avait pas oublié l’insolence des subalternes, etc-, etc. Aussi plusieurs chefs eurent-ils pour instruction de s’interposer entre les uns et les autres.

Les paysans de Soleure et de Bàle étaient dans les mêmes dispositions que ceux du canton de Berne : un détachement , qu’on envoyait occuper Anrbourg, fut repoussé. Les soldats de Bâle et de Mulnousen étaient à Aarau : ils furent obligés de se retirer en passant au milieu d’une haie de paysans. Heureusement, les députés des cantons évangéliques parvinrent a une transaction qui adoucit la position des campagnards, leur donna des termes pour l’acquittement des dettes, abolit certains impôts, et maintint néanmoins le décret de réduction des monnaies.

L'es insurges se soumirent à demander pardon, à genoux, au grand conseil.

Amnistie entière fut proclamée , et il en fut de même dans l’Argovie et à Soleure. L’ordre était à peine rétabli, ue les orages recommencèrent à groner sur Lucerne : on ne voulait plus renoncer à la ligue de Wollhausen; les rebelles qui s’etaient soumis à Berne et à Soleure reprirent leur attitude hostile , et firent cause commune avec l’Entlibuch. Nicolas Leuenberger, de Trachselwald, et Christian Schybe, de Erscholzmatt, furent les chefs de cette nouvelle sédition : le premier, plus expérimenté et plus habile; le second, plus hardi , plus entreprenant. Les ai*

17* Livraison. (Süissr.1

ticles de la fédération furent jurés solennellement à Sumiswald. Comme les riches étaient secrètement dévoués à l’autorité, on se permit beaucoup d’actes de cruauté à leur égard : on leur coupait les moustaches , et souvent les oreilles; on leur appliquait parfois la tête à une meule à aiguiser, que l’on faisait tourner de manière à enlever la peau et la chair. Ces actes de férocité et une démarche inconsidérée envers l’ambassadeur de France, pour demander des troupes, perdirent la cause des révoltés dans tous les esprits, car la fédération était menacée d’une dissolution ^prochaine. Leuenberger, investi d’une puissance dictatoriale, n’était qu’à une lieue de Berne et menaçait d’interrompre les communications ; d’autres divisions avaient investi Aarau et gardaient les postes de Guminen et deWindisch. Les dépêches par lesquelles Berne demandait du secours aux confédérés avaient été interceptées ; le désespoir était à son comble. Le gouvernement consentit à négocier, et promit cinquante mille livres,, mais uniquement a titre de secours pour les pauvres; il s'engagea à beaucoup d’autres réparations, a charge de soumission de la part des sujets et de renonciation à leur ligue. Cependant arrivaient à Aarberg les troupes du pavs de Vaud, qui, n’ayant avec les Allemands aucune intelligence, étaient restées fidèles ; et les alliés , sous la conduite du général Conrad \Ycrdmiiller, allèrent prendre position à Mellingen. Le général Zweyer couvrit Lucerne avec cinq mille hommes des Waldstetten, de Zug et des bailliages italiens.

Les insurgés avaient enlève deux pièces de canon à Surséc ; ils établirent , près de Mellingen , un camp retranché ,et les hostilités s’engagèrent; ils échouèrent dans une tentative sur Zofingen : un armistice ayant été demandé et obtenu par eux , ils envoyèrent des députés au camp. Là on exiea la dispersion immédiate de ces andes, la punition des fauteurs de ces troubles, l’anéantissement de la ligue. Les paysans de Bâle, Berne,

Soleure, acceptaient ces conditions; mais ceux de Lucerne s’excusèrent, disant qu’ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. Leuenberger passa aussitôt dans l’Argovie supérieure ; Erlach s’avançait avec sept mille hommes; il ursuivit deux mille insurgés depuis ngenthal jusqu’à Herzogeribuchsée :

après une résistance opiniâtre dans le bois , dans le village , au milieu des flammes qui le consumaient , et derrière les murailles du cimetière, les rebelles prirent la fuite. Ce ne fut pas la dernière action ; il y eut encore bien des malheurs ; un convoi de poudre du général Zw.ever sauta ; et , sans un rentort venu dé Saint-Gall, il lui eût été impossible de tenir contre l’ennemi. Les Lucernois tiraient quelquefois en l’air, disant qu’ils n’etaient point là pour tuer des paysans, mais pour défendre leur ville. Ces dispositions amenèrent celle-ci à conclure une convention désavantageuse : les cantons protestèrent , et tirent désarmer les campagnards. Zwevers’étant avancé avec ses troupes jusqu’à Sursée , tout se rangea; mais, pendant sa route pour rentrer à Lucerne , l’avoyer fut atteint d’un coup de feu , et i’un de ses compagnons tué. Les Bernois exceptèrent l’Argovie inférieure de leurs mesures de rigueur. Leuenberger fut décapité à Berne; sa tête attachée au ibet , son corps écartelé : le supplice e Schybi eut lieu à Sursée : il y eut encore beaucoup d’autres condamnations.

La paix eût régné à l’avenir , si une même religion eiît rassemblé les Suisses au pied des autels; mais la haine du fanatisme s'apaise, rarement. ,On se reprochait mutuellement des griefs nombreux : aux catholiques on imputait à crime la ligue Borromée ; aux protestants, des alliances avec la Hollande et l’Angleterre; et en effet, le greffier Stokar de Schaffliousen avait été accueilli par Cromwell avec de grandes démonstrations d’amitié; et les cantons avaient été compris comme alliés du protecteur dans le traité de 1654.

•De leur côté les catholiques faisaient cause commune avec l’Espagne , la Sa-

voie , l’évêque de Bâle : il était impossible qu’il n’y eût pas exaspération des deux parts ; et les ecclésiastiques des deux religions l’entretenaient. Dans le canton de Schwytz on exerçait une véritable inquisition. Un jour six familles d’ A rth s’enfuirent à Zürich, demandant asile ; et cette cité intervint pour qu’elles pussent faire venir leur fortune. Schwytz n’en tint compte, confisqua les biens, arrêta les parents et même les amis , et accusa les fugitifs d’être des anabaptistes. On lit même entendre aux envoyés que l’on soupçonnait Zürich de fomenter les dissensions religieuses. Ce n’est pas tout : on livra au supplice trois hommes et une femme; trois autres personnes furent envoyées à l’inquisition de Milan. Sur ces entrefaites, Baden augmenta ses fortifications, ce qui fut considéré comme le premier acte d'hostilité. Zürich continuait à demander l’extradition des biens , Schwytz celle des personnes ; et comme ce canton ne voulut pas céder aux représentations des cantons, Zürich lit à l’instant occuper Bremgarten et Mellingen. Les rétormés exigèrent des catholiques de rompre avec l'Espagne; enfin, sur leur refus, W erdmüllerse mit en campagne.

11 avait combattu sous les drapeaux de la Suède , de l’Espagne , de la France dont le roi venait de le combler de faveurs ; il s’était acquis une brillante réputation , mais elle vint expirer sur le sol de la patrie. D’abord il fit de mauvaises dispositions, et entreprit le siège de Rapperschwyl ; opération qui a donné son nom à toute la guerre. Outre les bourgeois décidés a résister à outrance, il y avait dans la place deux cents Espagnols : pendant ce temps , les Zurichois prenaient et pillaient Kayserstuhl et Kheinau , soumettaient’la Thurgovie , et occupaient Baden. Berne, se joignant à Zurich, lui envoya ses troupes, et fit garder ses défilés , et notamment le Brunnig.

Les catholiques tenaient les passages de l’A Ibis, ainsi que la ville de Mellingen. L’armée bernoise vint à Dettikou et à Wilmergen ; mais elle était sans discipline et ne se gardait pas , parce qu’elle

SUISSE

«vait confiance dans l’issue des négociations : la plupart des officiers étaient à Lentzbourg. Tout à coup le colonel Pfyfferde Lucerne, à la tête d’un corps de cinq mille hommes environ, se présenta à l'issue du bois : on rit de l’avertissement donné par les avant-postes; on aima mieux s’en rapporter a quelques jeunes gens qui , au retour d’une promenade à cheval , assurèrent qu’il n’y avait aucun danger à craindre. Au moment d’attaquer, Pfyffer reçut des dépêches; mais, présumant bien qu'elles renfermaient la défense de combattre, il les mit dans sa poche , disant qu’il n’avait pas le temps de les lire. Les Bernois , troublés , ne se rangèrent qu’avec hésitation : placés dans un chemin creux, les catholiques dirigèrent un feu terrible sur eux ; et , comme ces malheureux n’avaient de munitions que pour deux décharges , ils furent obligés de se replier : aussitôt les Lucernois , excités par leurs prêtres , exécutèrent une charge vigoureuse : la cavalerie ennemie ne put la soutenir, et l’infanterie se dispersa aussi. Une division bernoise qui s'approchait demeura dans l'inaction , et la perte de l’armée eût été entière, sans les soldats qui étaient postés dans les vignes et qui firent bonne contenance. Un bataillon de Zofingen couvrit la retraite ; on arriva à Lentzbourg à neuf heures du soir , à la lueur de villages incendiés par le vainqueur. On avait perdu dix pièces , deux cent mille florins, la chancellerie de l’armée, deux étendards, neuf drapeaux , et environ’ mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Les catholiques demeurèrent trois jours sur le champ de bataille, puis ils se retirèrent avec leur butin. Les réformés ne furent pas plus heureux à Rapperschxvyl ; ils se virent repoussés de ses remparts avec perte.

Cependant les deux partis désiraient également la paix : elle fut signée le 7 mars 1656 ; on laissa à chaque État la faculté d’agir comme il l’entendrait en matière religieuse ; la même liberté fut concédéeaux individus dans les pays possédés en commun. Mais le repos ne fut pas de longue durée : le jour de la Pen-

tecôte, 1764, un Lucernois traversait la Thurgovie avec quarante- trois recrues qu'il avait enrôlées pour l’Espagne ; il suivait des chemins détournés; et ses compagnons, toujours ivres, commettaient beaucoup de désordres. Arrivés à Lipperschwyl , ils entrèrent dans l’église réformée l’épée nue à la main : une femme courut à celle de VVigoldingen , criant que l’on assassinait les habitants de Lipperschwyl. On s’arma, on sonna le tocsin, et l'on courut au lieu mpnacé : cinq recrues furent tuées , les autres prises ou dispersées. D’autres griefs encore exaspéraient les esprits ; un signal destiné a faire connaître les incendies , ayant été mis en flammes' on ne sait comment , Zurich et les cinq cantons y accoururent, mais nul ne voulait commencer l’attaque ; on négocia , on procéda , on instruisit contre les paysans de VVigoldingen : deux d’entre eux eurent la tête tranchée; deux autres furent exposés au carcan.

Les négociations avec la France, les guerres de cette puissance en Hollande et au delà du Rhin , la prise de possession de la Franche-Comté , enfin quelques tracasseries religieuses à Genève, occupèrent, pendant les années suivantes, l’activité des confédérés; mais, lorsqu’en 1679, le roi fit construire les fortifications de Iluniugue, Bâle s’en alarma. Cette cité dépécha vers Louis XIV Abel Socin; il reçut pour réponse que cette forteresse serait aussi profitable aux alliés qu'à la France elle-même. Les cantons intervinrent aussi, se plaignant vivement de la proximité de ces ouvrages militaires. On leur répliqua que lluningue n'était pas plus près de leurs limites que Constance. L’affaire fut conduite mollement; le roi acheva l’exécution de son projet, jeta même un pont sur le Rhin, et le fit protéger par un ouvrage a cornes sur la rive droite ; mais le pont et le retranchement disparurent eu conséquence du traité de Riswyck.

Quelques années plus tard, les fortifications de Landscron ne donnèrent pas moins d’inquiétude aux Bâlois.

C’est un vieux château qui appartenait

au moyen âge, à la famille du célèbre Burghard Miinch , de ce traître qui fut tué à la bataille de Saint-Jacques par un Suisse, pour avoir dit qu’il se baignait au milieu des roses.

Landscron présente encore sa vieille tour démantelée aux regards des habitants de l'Alsace; il leur rappelle des souvenirs glorieux des dernières guerres. Du haut de ce donjon la vue s’étend sur le cours de la Birse , sur Harlesheini et ses jardins enchantés.

Non loin de là , sur les sommets voisins , d’autres vieux châteaux couronnent l’hémicycle de montagnes qui s’arrondit autour du confluent de la Birse et du Rhin; mais ces châteaux n’ont point la richesse de souvenirs qui jette tant d’intérêt sur Landscron.

En traversant la plaine arrosée par ces deux courants, on le voit ou loin, sur les hautes limites de la France, sentinelle monumentale, gardien du passé, orgueil du présent et de l’avenir.

Malgré ce dangereux voisinage, et quoique les pays voisins fussent dévastés par la guerre, Bâle fut le théâtre de discordes fort orageuses. Depuis longtemps le petit conseil s’était en quelque sorte arrogé la puissance législative; il négligeait d’assembler le grand conseil , ne le convoquait guère que pour des affaires de forme , et méconnaissait toutes les prescriptions en matière d’élection. Les familles, dont le pouvoir était d’abord fondé sur la considération , s’arrogeaient le droit d’envahir à elles seules les hauts emplois, ou bien on ne donnait entrée au conseil qu’à des êtres subalternes que l’on pouvait facilement dominer.

La même aristocratie se formait à Berne, à Lucerne, à Fribourg: le gouvernement n’était plus guère qu’un pacte entre plusieurs maisons, qui s’assuraient mutuellement l’influence et la richesse ; les autres disparaissaient peu à peu de la scène politique.

Le peuple se plaignait amèrement; on reprochait aux membres du petit conseil de Bâle d’être accessibles à la corruption , de mal administrer les biens ecclésiastiques, de se livrer à des intrigues électorales. En 1690, les tra-

vaux d’Huningue fournirent l’occasion d’assembler le grand conseil : les mécontents voulurent le faire rentrer dans l’exercice de ses droits; il y eut des réunions particulières , et une commission prise parmi les membres de l’un et de l’autre. Pendant qu’on révisait ainsi la constitution , il arriva six mille Français dans lluningue: circonstance qui inspira beaucoup de méfiance à la bourgeoisie : le grand conseil finit par craindre beaucoup plus cette dernière , qu’il n’avait craint le petit conseil ; car elle avait aussi ses réunions et ses commissions , et s’était constitué un procureur général : Fatio fut appelé à cette dignité. Les confédérés de Baden .envoyèrent des médiateurs; mais tout à coup les bourgeois fermèrent les portes de la ville , et entourèrent la maison commune ; il fallut destituer beaucoup de membres du grand et du petit conseil. On se plaignait aussi de l’existence d’un conciliabule de femmes : celle d’un chef de tribu fut condamnée à six mille écus d’amende, et à garder quatre ans la maison; punition d’autant plus dure, qu’elle était renommée pour sa beauté.

Les troubles se prolongèrent l’espace de plusieurs mois; il fallut que le grand conseil consentît aux exigences du peuple; enfin, de part et d’autre, on convint d’accepter l’intervention de la diète : le conseil désigna les arbitres qu’il choisissait , ce qui donna lieu à de nouvelles difficultés. Tout à coup éclata une violente sédition, qui donna aux défenseurs de l’ancien ordre de choses un ample prétexte à sévir contre les novateurs ; on maltraita des citoyens , on démolit des maisons. Le procureur général de la commune Fatio répandait partout la terreur , se constituait juge en toute affaire ; il contraignit le grand conseil à l’acceptation de ses conditions et à la déclaration d’une complète amnistie; mais, quand arrivèrent les médiateurs , ils annulèrent tous ces actes, voulant, disaient-ils, que force demeurât à l’autorité : en conséquence, ils firent rentrer au conseil tous ceux qui avaient été exclus. Fatio avait perdu sa popu-

SUISSE

larité; après le départ des médiateurs il fut arrêté: en vain ses partisans essayèrent de le délivrer à main armée, il fut condamné à mort par le grand conseil , ainsi que son beau-frère Moses, et Jean Muller, le chef de la troupe qui avait voulu le délivrer.

Après l'exécution, on prononça encore beaucoup d’autres condamnations aux travaux forcés , à l’exil , a la perte des droits de bourgeoisie. Les portes de la ville demeurèrent fermées pendant plusieurs jours. Les procès-verbaux des conciliabules bourgeois furent brûlés par la main du bourreau. Nous n'avons esquissé ces agitations d’une seule ville, que pour donnera uos lecteurs un exemple de ce que devenait, au milieu de ces menées, cette histoire de Suisse naguère si majestueuse : désormais elle se traîne dans une multitude de détails d’administration ; et, pendant que les descendants des héros de Morgnrten , de Sempach et de Moral vendent leur sang aux potentats étrangers , les hommes d’un âge nulr se perdent en minutieuses discussions:

on croirait lire un journal moderne; et les délibérations des plus grandes cités ne sont plus que des querelles municipales. Nous ne ferons que les indiquer, et nous passerons rapidement sur le dix-huitième siècle, jusqu’à ce qu'enlin de grands événements, dont la Suisse fut le théâtre, aient réveillé cette nation pour l’associer aux fastes de la révolution française, aux exploits de ses guerriers ; jusqu’à ce que de nouveaux traités en oient changé la face pour rétablir la confédération sur de nouvelles bases. Ainsi nous ne dirons que peu de chose de la guerre civile qui affligea le Tockenbourg pendant les premières années de ce sieele.

La guerre de la succession d’Espagne, contemporaine de celle-là , exerça aussi une influence marquée sur les événements intérieurs de la Suisse ;degrands événements eurent lieu dans le voisinage de scs frontières; et souvent les confédérés se virent contraints de suspendre les coups qu’ils sc portaient mutuellement, pour jeter sur les parties belligérantes un regard obfir-

vafeur, pour renforcer leurs places, et garantir leur territoire. Du reste, les confédérés tinrent une conduite assez vacillante dans leurs relations politiques , félicitant le roi de France de l’élévation de Philippe V; et, d’un autre côté, ne voulant pas faire unacte qui impliquât une reconnaissance formelle; puis, s’attirant à la fois le mécontentement de l’Autriche et celui de la France , ils Grent occuper les villes forestières au nom de l’empereur, et fournirent des troupes à Louis XIV ; ils maintinrent au surplus la neutralité de leur territoire, et voulurent même l’étendre au pays de fiaden. Quand le maréchal de ‘Villars battait les Impériaux à Fricdlingen , on gardait Bâle et toute la frontière; mais, l’année suivante , on laissa passer les Français par petites divisions de vingt homnîes.

Bientôt la face des affaires changea :

la malheureuse journée de Hochstett, et l’évacuation de la Souabe par les Français , rendit à l’empereur une prépondérance marquée dans les affaires helvétiques. Louis XIV demanda la médiation des cantons; mais les affaires de la France allaient de plus mal en plus mal. Le prince Eugène força, en 1706, les lignes de Turin , et reprit le Modenois , te Mantouan , et le Milanais.

Enfin , trois ans plus tard , le général Mercy osa violer la neutralité suisse, et lit invasion en Alsace par le territoire de Bâle, dans la nuit du 20 août 1709; il fut complètement battu dans une glorieuse journée où le comte du Bourg vint à sa rencontre à Haramerstadt, n’ayant à lui opposer que quelques bataillons, et le lendemain Mercy traversait en fugitif, et suivi de quelques cavaliers seulement, ce territoire helvétique qu’il avait foulé avec tant d'orgueil peu de jours auparavant. Ceux qui n’avaient pu l’empêcher de passer le saluèrent de quelques décharges de mousqueterie, pour le tenir à distance de la ville. La France, de son côté, exerçait aussi quelques violences; elle avait à se plaindre d’un conseiller de Coire, appelé Thomas Masner ; cet homme , dévoué à l'Autriche , faisait beaucoup de mal aux

marchands français , sous prétexte qu’ils se livraient à la contrebande; il s'était même permis d’arrêter un courrier, et de lui enlever ses dépêchés et ses effets. Pour l’en punir, la France eut recours à la ruse; son fils faisait ses études à Genève; là se trouvait aussi un jeune homme , frère de l’interprète français à Coire. Ce jeune homme engagea Masner, l'étudiant , a une promenade; mais, parvenu aux avantpostes français , on le saisit , et on l’enferma dans le fort l’Écluse. Dès que le fait fut connu , Thomas Masner vengea son fdsen arrêtant l’interprète français à Coire. L’intervention de du Luc, l’ambassadeur en Suisse, le contraignit à demander pardon : il l’avait fait dans l'espoir que son fils serait aussitôt rendu à la liberté; il n’en fut rien. Masner eut donc recours à de nouvelles violences ; il s'empara du due de Vendôme, grand prieur de l’ordre de Malte, qui passait à Sargans, et le livra à l’Autriche, pour être détenu à Feldkirch. Il agissait d'accord avec l’Angleterre et la Hollande. La France demandait satisfaction. Les Grisons voulaient à la fois la liberté du prieur et celle du jeune Masner. Schwytz et les autres cantons desquels dépendait Sargans, mirent la tetc de Thomas Masner à prix ; mais il bravait ses juges; et, dans ce moment même, son parti le nomma gouverneur de Mevenfeld , où il fit son entrée solennelle. Malgré l’appui de l’Autriche, il n’en fut pas moins déclaré coupable d’avoir blessé la majesté divine, et ualifié de traître, rebelle, brigand; échu de ses honneurs, il fut exilé; enfin , si on le ramenait, il devait être écartelé. On confisqua ses biens; et l’on eût démoli sa maison , sans les larmes de sa femme. Le chargé d'affaires anglais, Manning, qui avait voulu intervenir pour lui , étant aux bains de Pfeffers , fut attaqué et atteint de dix blessures. Les relations furent interrompues entre l’Autriche et les Grisons ; mais bientôt , se voyant négligé par ses protecteurs, Masner vint secrètement à Glarus; découvert et persécuté par l’ambassadeur de France , il

s’enfuyait au delà du Rhin, quand sa voiture versa , et il mourut des suites de cette blessure , loin de sa femme , loin de son fils. Ce ne fut qu'à la paix de Bnden , en 1714, que ce malheureux, victime et cause innocente de tant de maux , fut rendu à la liberté. Cette paix réunit en Suisse les plus grandes illustrations militaires ; on vit à Baden et le prince Eugène et le maréchal de Viilars traiter amicalement des affaires de leurs souverains, après s’être vaillamment combattus sur les champs de bataille. Il fallut, en vertu de ces divers traités, que le roi abandonnât ses possessions au delà du Rhin, et démolit sa tête de pont de Huningue, qui inquiétait si fort les Bôlois.

Après ce coup d’oeil général sur les événements extérieurs , la guerre du Tockenbourg occupera quelque temps notre attention. Depuis la mort du dernier comte de ce nom , ce pays s’était assuré des franchises; il avait un traité d’alliance avec Schwytz et Glarus; et, quand l’abbé de Saint-Gall acheta , en 1468 , les droits que le seigneur de Raron tenait en qualité d’héritier des comtes de Tockenbourg , il chercha à usurper ceux qu’il n’gvait point acquis, et négocia avec Schwytz et Glarus pour mettre les siens sous leur protection. Les termes du traité furent tels, qu’il devint facile d’en abuser pour prétendre à la souveraineté. L’abbé, tout en reconnaissant la juridiction des deux cantons, se fait donuer le droit de justice et celui de lever des soldats pour ses guerres. Devenus princes de l’F.mpire, les prélats profitèrent de cette qualité pour étendre leurs prérogatives. Ils commencèrent par contester les libertés du Tockenbourg; dès 1510, ils qualifièrent ses habitants de serfs ; en 1 539 , ils attirèrent à eux tous les appels ; en 1540, ils s'arrogèrent la nomination des juges et des membres du conseil , la succession des condamnes, la chasse, la pêche; et les cantons protecteurs donnèrent gain de cause à l’abbaye.

Les catholiques n’en étaient point fâchés; car ils ne voyaient , dans ces ambitieux prélats, que des protecteurs

contre les réformés ; aussi ces catholiques virent-ils avec plaisir que la nomination à toutes les places , même h celle de pasteurs, dépendît désormais de leur chef spirituel. La déclaration de )6ô4 mit le comble à l’usurpation; elle interdit au peuple le droit de s’assembler ; interpréta en faveur de l'abbé les t rai tés anciens conclus avec Sehwytz et Glarus. Depuis lors, on ne plaça que des étrangers , ou des hommes qui se dévouaient sans réserve aux volontés du maître : les tribunaux euxmêmes jugeaient parordre, et souvent sans qu'on daignat leur communiquer les pièces , et les choses en vinrent au point que le mécontentement gagna les catholiques eux-mêmes. La dureté de l’abbé Léger Btirgisser fit éclater le feu qui couvait sous la cendre ; il ordonna de percer une route vers la Souabe, par la forêt appelée Humnielwald. Cette charge imposée à la commune, de Wattweil était au-dessus de ses forces ; elle résista. L’abbé traduisit en justice les six envoyés qui lui avaient fait des représentations; on leur ordonna de se rétracter et à payer l’amende et les frais. Germann , l’un d’eux, fut condamné à mort pour avoir appuvé les mécontents ; mais sa sentence fut commuée en un emprisonnement.

Poussés à bout, les habitants du Toekenhourg s’adressèrent aux Glarnais qui résolurent de protéger leurs libertés; mais lorsqu’on 1702, ceux-ci voulurent renouveler l'alliance, l’abbé défendit à ses sujets d’aller prêter le serment d'usage : l’exaspération fut grande à ce sujet. L’abbé était aussi en contestation avec Appenzell pour des péages ; enfin on apprit qu’il avait conclu avec l'empereur , un traité et que celui-ci, en qualité d’archiduc d’Autriche , lui enverrait quatre mille hommes , à des conditions qui ne déplaisaient pas moins, telles que l’occupation de Constance et de Bregenz par les troupes de Pabbé , et l’engagement de ne renouveler la capitulation de Milan avec aucun prince , à moins qu’il ne tint la Lombardie en fief de l’Empîïe ; H ne s’agissait de rien moins que

de remettre sous la puissance de l'abbé Appenzell, Saint-Gall, le Rheinthal. En vain les confédérés, qui en conçurent de l’ombrage , demandèrent In production de ce traité, il éluda cette demande; mais il lui fut impossible de l’exécuter, car ses sujets refusèrent de marcher sans les autres contingents. Cependant les habitants de Wattweil étaient obligés de subir lacorvée infligée par l’abbé; ils s’apprêtaient à faire la route. Glarus et Sehwytz prirent pitié de leur malheur: on disait partout qu’il fallait les secourir; que , fussent -ils Turcs ou païens, ils n'en étaient pas moins des confédérés. L’affaire fut portée à la diète : Zurich et Lucerne, qui étaient aussi protecteurs de Saint-Gall, et les réformés, prirent en général le parti de leurs coreligionnaires : cet intérêt excessif refroidit Sehwytz, qui finit par embrasser le parti de l'abbé , sous prétexte que Berne et Zurich excitaient les habitantsà l'insubordination. L’abbé déclina leur juridiction, lorsqu’en 1707, ces deux viiles lui signifièrent six articles auxquels il aurait à se conformer. Assurés d’une aussi haute protection , les mécontents jurèrent le maintien de leurs droits , et procédèrent sur-le-champ aux élections ; le grand et le petit conseil furent composés en partie de catholiques et de réformés; on constitua un tribunal d’appel. Cette concorde politique n’empêchait pas les scènes tumultueuses auxquelles doruiait lieu la différence des cultes; on s'insultait, on envahissait les églises. Ne finirez-vous pas ces hérétiques miaulements , criaient les catholiques à Hellensweil, et les bancs de l'église devenaient des projectiles pour repousser l’attaque. Zurich résolut enfin d’intervenir à main armée : la défiance était générale entre les cantons réformés et les cantons catholiques; il s’y mêlait quelques prétentions de souveraineté territoriale :

on armait , on s’exerçait : pendant ce temps, un homme qui avait longtemps joui de la faveur populaire à Sehwytz, fut accusé d’avoir tramé la vente de la Marche à Zurich ; il fut décapité comme traître, parjure, faussaire, comme

L’UNIVKRS.

fauteur des désordres du Tockenbourg.

Au milieu de ces divisions, les catholiques recoururent à l’empereur; Zurich et Berne l'invoquaient aussi; mais ils s’en reposaient surtout sur la Prusse et l'Angleterre. I.es excès d’intolérance religieuse faisaient toujours couler le sang; l'abbé mit garnison dans les châteaux d'Iberg et deSèhwarzenbach, les abbayes de Magdenau et de Saint-Jean. Aussitôt Iberg fut investi , et Saint-Jean observé par un poste d’insurgés. Zurich mit un corps de troupes sur la frontière. Un avocat, dont le Tockenbourg avait réclamé le ministère près de Ta diète, Ulrich Nabholtz de Ziirich, prit tant d’influence dans ce pays , qu’il fut bientôt a la tète de tous lès mouvements. Cet bouline avait de la résolution , de l'éloquence, de la présence d’esprit, et un louable désintéressement. D’abord garçon cordonnier , puis soldat , ses études et ses connaissances historiques l’avaient élevé. Dans les cantons catholiques, l’avoyer Dunler de Lucerne soutenait non moins vivement le parti de l’abbé. Il invita tes cantons catholiques à se réunir pour soumettre les révoltés. Il y avait quelque temps déjà que les postes étaient retirés ; mais l'abbé avait toujours sa garnison dans Iberg: le 3 mai 1710, les habitants sur prirent ce château eteeuxdeSchwarzennach et de Lutisbourg ; les couvents furent aussi occupés: Berne et Zurich firent à l’empereur, qui les avait menacés de sa colère, une réponse digne et ferme : de toutes parts on menaçait l’abbé de ne plus siéger à la diète avec lui , s’il ne rompait son alliance avec l’Autriche. Le 12 août 1712, les gens du Tockenbourg envoyèrent une déclaration de guerre en forme à l’abbé de Saint-Gall : Nabholtz se mit à leur tète : la campagne s’ouvrit par des pillages ; le commandant des troupes de l’abbé, Felber, se retira dans AV yl pour y recevoir des renforts. Nabholtz alla investir la ville avec deux mille six cents hommes , la plupart de Zurich. Les Vivres manquaient ; les Zurichois se retirèrent :

Nabholtz fut obligé de couper des ponts pour garantir sa marche. Son habileté, son intrépidité le préservèrent de tous les dangers. Berne cependant faisait garder toutes ses frontières ; elle envoyait quatre mille sept cents hommes dans l’Argovie, sous le commandement du général Tscharner.

Scliwytz et Lucerne réunirent leurs troupes à Pfcflikon ; on appela Soleure, Fribourg, le Valais, l’éveque de Bâle.

Bremgarten,Mellingen ctBaden furent occupés par les catholiques : toute la Suisse se mit en mouvement. Les Zurichois et les Bernois firent leur jonction en passant l’Aar, non loin du château de Freudnau. G larus, Soleure, et l’évêque de Constance demeurèrent neutres ; Bâle et Fribourg firent d’inutiles efforts pour rapprocher les deux partis. Wyl devint le théâtre des premières actions militaires. Felber était dans la place avec quatre mille hommes , et de l’artillerie autrichienne :

les Bernois y vinrent joindre Nabholtz : cet audacieux chef avait été jusque- là entravé dans scs desseins par la jalousie du général zurichois Bordmer : il aurait voulu tenter une brusque at- ’taque, et enlever la place d'assaut.

Les Bernois arrivés, on la bombarda :

la garnison faisait de fréquentes sorties, et dévastait la Tluirgovie; alors Nabholtz imagina de faire une incursion sur l’ancien territoire de l’abbé ; il incendia beaucoup de villages : à la vue de cet embrasement, ses soldats sortirent en foule de Wyl pour aller défendre leurs foyers ; 'affaiblie par leur départ, la ville ouvrit ses portes, capitulant avec Berne et Zurich , le 22 mai. Felber, qui avait donné tant de preuves de courage et de dévouement , devint suspect à la multitude; il ne put se sauver à Bernhavdszell que grâce à la protection du vainqueur; mais, deux jours après, on le découvrit dans le presbytère ; on le contraignit à inontpr sur un mauvais cheval , et on le traina jusqu’au pont de la Sitter. Là il fut tué à coups de fusil , puis coupé par morceaux, et jeté dans la rivière. Le 26, on prit possession de l’abbaye; l'abbé, qui, prccédem-

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ment, s’était retiré à Rorsrhach, s’enfuit en Souabe. Les hostilités continuèrent entre les réformés et les catholiques, tandis que les habitants du Tockenbourg se déclarèrent affranchis du joug de l’abbé , renoncèrent à leur alliance avec Schwytz et Glarus, et tentèrent de former avec le pays de Gaster et Uznach, une république indépendante: ils soumirent à la diète un plan de constitution ; mais Berne et Zurich refusèrent leur consentement.

Les catholiques cédaient partout :

le pays de Baden, à l’exception de cette ville, s’était soumis aux vainqueurs. Gaspard Wertmüller, avec trois mille Zurichois , vint prendre position devant elle, dans les vignes du Lægerberg : les Bernois, descendant la Reuss depuis Melliugen , la passèrent près de son embouchure, pour attaquer la place du côté opposé; il avait fallu livrer, chemin faisant, plusieurs combats. Baden se défendait vaillamment contre les Zurichois ; on faisait de vigoureuses surties; et des murs de la ville et du cimetière des Capucins, on dirigeait un feu très-vif sur le camp de Wertmüller. Celui-ci répondait avec quarante bouches à feu : le parapet du château s’écroula du haut du rocher sur lequel est bûti ce fort. Tout à coup on vit venir, de l'autre côté des grands bains , le corps bernois de Mellingcn ; ils eurent à peine fait quelques décharges que la ville capitula. Le commandant eut la faculté de se retirer, mais sans artillerie. Il y avait cinquante - quatre canons dans la place. A cette nouvelle, toute la Suisse prit les armes; chacun voulait secourir ses coreligionnaires :

le pape donna de l’argent aux catholiques. On vit prèsdecent cinquante mille confédérés prêts à s’entr’égorger : la France et l’Autriche faisaient marcher des troupes vers la frontière, mais l'Angleterre et la Prusse protégeaient les reformés. Les députés des cantons réunis à Aarau, avaient rédigé un traité : Schwytz , Untervvalden , Zug , qui n’avaient point envoyé de députés au congrès, allaient y accéder malgré les intrigues du nonce et les excitations du

clergé , quand tout à coup des hostilités imprévues vinrent briser toutes les négociations.

Le capitaine Akermann, bailli du Nidwald , avait franchi le lac près de Küssnacht, avec un corps franc, ramassant partout les fanatiques sur son:

passage. Lucerne eut beau s'interposer pour calmer le peuple , on fit feu sur un de ses envoyés. Akermann entra dans le pays de Zug; Reding, colonel de Schwytz, se joignit à lui; ils commandaient cinq mille hommes décidés à ne point subir cette odieuse paix : pour enseigne, ils portaient l’image du frère Kicolas de I-’lue. Bientôt ils passèrent la rivière de nuit à Gislicon, n’osant attaquer les Bernois qui occupaient un autre pont. Ceux-ci ne soupçonnaient aucun danger : il y avait six mille Zurichois près de Knonau, et le gros de l’armée était posté à Mûri, l’al>bave offrant aux chefs un quartier général plus commode : personne n’avait songé à tenir les deux armées en communication , en jetant un pont sur la , Reuss. Les catholiques marchèrent sur Sins, dont la garnison ne se gardait pas. On surprit et tua beaucoup de Bernois , et d’autant plus aisément que le curé, d'intelligence avec ces partisans , avait ce jour-là donné à dîner à leurs officiers. Ce ne fut qu’avec perte de ses canons que le brigadier Mullinen put se replier sur Mûri : trois cents hommes restèrent et se défendirent dans le cimetière, puis dans l’église.

Après trois heures de résistance, la fumée étouffa ceux qui étaient dans la tour; d’autres sautèrent par les fenêtres : on les mutilait, on les faisait déchirer par les chiens. Akermann eut bien de la peine à sauver la vie à cent personnes, parmi lesquelles étaient le brave colonel Meunier. La perte des agresseurs n'était pas moindre . Akermann était blessé , Reding avait péri.

Les Zürichois se montrèrent fort indifférents; ils prétendirent que le vent du nord les avait empêchés d’entendre la fusillade, et ne firent pas même une irruption sur le territoire de Zug, pour opérer une diversion. Les Bernois se retirèrent sur Wolen et Vilmergen.

Akermann vit grossir son armée, qui fut bientôt de plus de douze mille hommes. Quoique Lucerne et llri eussent signé la paix , les campagnards couraient sous ses drapeaux , tandis que d'autres marchaient contre la \ille pour contraindre les magistrats à rompre le traité. I,e mauvais temps retint quelques jours le zèle des agresseurs; enfin, le 25, on sc jeta sur les Bernois, qui avaient pris position à Meïengrün. L’aile gauche des catholiques , arrivée a Yilmergen , donna le signal à l'aile droite , en tirant deux coups de canon; mais ce corps se fit longtemps attendre, il était mal armé. Vers dix heures du matin , les Bernois , qui occupaient les hauteurs, se formèrent en hon ordre, et sur trois rangs, éloignés d'une portée de mousquet les uns des autres.

Les Lucernois , toujours arrêtés par la lenteur de. l’aile droite, s'adossèrent à la montagne ; et , pendant assez longtemps, on "se borna, de part et d’autre, à échanger quelques boulets de canon. Les catholiques de l’aile droite voulurent déborder fa gauche des Bernois ; la canonnade devint plus active de l'autre côté. Alors les Bernois prirent l'offensive contre le corps du colonel Pfyffer qui conduisait les paysans; la fusillade S’engagea, et la cavalerie vint rétablir l’ordre par une charge exécutée à propos. Les paysans cherchèrent leur salut dans la fuite :

l’infanterie, la baïonnette en avant, pénétra dans le bois de chênes , où ils s’étaient réfugiés , et prit quatre pièces et quelques drapeaux. Les fuyards périrent la plupart dans un étang voisin. A l’aile droite, la fortune était différente; les Lucernois, traversant le village de Dintikon, l’avaient culbutée; en vain les corps de la gauche, qui d’abord s'étaient dispersés, se reformaient pour soutenir leurs bataillons; ils étaient entraînés dans la retraite , et pressés a leur tour par des fuyards désormais rallies, et revenant au combat avec un rare acharnement.

Ce mouvement rétrograde des Bernois se faisait lentement et sans désordre : l'ennemi crut qu’il couvrait un strata-

gème, et ne suivit que de loin; mata le courage des Bernois était abattu :

les généraux Tseharner, de Diesbach, et Sacconni , avaient été blessés grièvement. Déjà on était repoussé jusqu’à?

la haie qui bornait le champ de Bataille vers le village de Hiindschikon ; et les chefs prévoyaient qu’au delà de ce terme , il ne serait plus possible' de prévenir une déroute complète. Ils retenaient par la manche ceux qui marchaient ; ils menaçaient les plus timides de les faire charger par la cavalerie. Les dragons les secondaient : ce ne fut qu’à grand’peine qu'on retint l’artillerie qui était en marche pour Lentzbourg. Enfin le banneret Erisching, quoique âgé de soixante et dix ans, prit le commandement suprême. A sa voix ferme et persuasive, on fit volte-face , et le feu recommença : en même temps il arriva du renfort.

Les catholiques n’avaient point de cavalerie ; le feu des Bernois était mieux dirigé : l’ennemi fit retraite sur le Hirchsberg, voulant, par ce mouvement , opérer sa jonction avec un renfort qu'il attendait, mais qu'une division bernoise venait de contraindre à un détour. Enfin les coups décisifs furent portés dans une forêt de sapins ; deux compagnies dispersèrent les Lucernois à la baïonnette ; et , vers six heures du soir, les Bernois remportèrent la plus brillante victoire qui ait jamais ensanglanté ees fatales dissensions civiles. Ils avaient perdu, outré le général Tseharner, deux cent quarante morts, et quatre cents blessés.

Dans l’autre armée, on déplorait ht mort du brigadier Pfyffer, du colonel Fleekenstein de I.ucèrne, dn colonel Crivelli d'Uri , de beaucoup d’officiers , de trois capucins , de deux prêtres , et de deux mille quatre cents soldats. Sur quatre cent vingt hommes d'Uri , cent vingt-sept seulement revirent leur patrie. On trouva sur les cadavres beaucoup d’amulettes et de chiffres mystérieux. Il y aérait cinquante -six an*, qu’en ce môme lieu les catholique* avaient vaincu les protestants; et il s’en fallut de peu que la victoire ne SA déclarât encore pour eux. Cette dé-

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ttr

faite eut des conséquences terribles : les habitants du Tockenbourg envahirent Uznach et le Gaster; Rapperschwyl ouvrit ses portes aux Zurichois. On était de toutes parts fatigue de la guerre : les plénipotentiaires se réunirent donc de nouveau , et toujours à Aarau : tous les cantons y furent représentés, même reiix qui n’avaient point fait la guerre. On céda Rapperschwyl, le pont et Hurden à Zurich : Berne eut part à la souveraineté de la Thurgovie, du Rheinthal, de Sargans, des bailliages libres; une amnistie generale fift proclamée ; les droits des deux religions furent reconnus égaux; enfin Berne et Zurich devaient terminer les différends en ce qui concernait l'abbé de Saint- Gall; mais celui-ci protesta contre le traité : cependant les troupes rentrèrent dans leurs limites respectives , et ce pacte fut substitué à celui de 1532, in fut annulé. La gêne qui suivit ces ésordres fut bien pénible : le val levantine demandait une solde et les frais de la guerre ; Uri s’v étant refusé , on se saisit de la douane, et de l’argent qui y était ; on occupa le Snint- Golhard. A Sehwytz, le démlment était tel, qu'il fallut imposer chaque ménage à quinze écus. L'znaeh éleva aussi des prétentions contre Sehwytz et Glarus. Les Züriehois et les Bernois occupèrent le pays de l'abbé jusqu'à sa mort ; son successeur ne fut remis en possession qu'en 1 7 1 S , après avoir signé la paix. On ne tint pas compte non plus des protestations du pa|ie et du nonce qui fut rappelé à la demande de Lucerne, parce qu’il ne cessait de susciter de nouveaux soulèvements.

A dater de ce moment, la Suisse jouit d'une longue paix ; elle ne fournit guère à l'histoire générale que le tableau de tracasseries intérieures. II n’y a point d’autorité suprême, et, par conséquent, point d'unité. Des mouvements populaires et des menées démocratiques , des intrigues , des séditions et des supplices fatiguent la mémoire de l’historien national , et l'étranger peut se dispenser d’y arrêter ses regards. Toutefois , quelques réformes utiles dans les cons-

titutions, quelques progrès de la liberté, méritent une courte mention.

A Genève , les honneurs se concentraient dans les mêmes familles; les patriciens d’une nouvelle espèce séparaient du peuple jusqu'à leurs de* meures. Pour briser leur fâcheuse Influence, les citoyens demandèrent, en I70G, que les élections eussent lieu au scrutin secret; que le grand conseil nommât lui-même ses membres ; que les lois fussent i mpri niées , etc., etc. On appela des médiateurs de Zurich et Berne , puis on rédigea un projet de réforme. Les contestations sur le mode de le voter occasionnèrent des émeutes ; les Bernois vinrent occuper la ville. Un nommé Lemnistre, un Fatio, périrent par la main de la justice. Piaget et la C.liPna eurent le même sort, (les .-rgitations durèrent plusieurs années. Zurich, au contraire, procéda avec calme et dignité à la révision de ses institutions : cette amélioration fut due à une légère discussion entre les corps de métier; on détermina avec plus de précision Ips droits politiques des citoyens ; enfin on réunit les lois ainsi perfectionnées en un code, ui fut accepté par les citoyens le 17 écembre 1713. Il y avait déjà vifigtquatre ans que Srhaffhousen avait mis un terme aux abus du petit conseil; mais les habitants de la campagne n’en étaient pas soulagés. Le gouvernement occasionna un soulèvement à Welchingen, parce qu’il y avait établi un cabaret pour son compte : l’affaire fut poussée si loin , qu’il s’en fallut de peu que l’Autriche n’intervint; elle ne fut retenue que par la crainte d’une guerre avec la France. Les évêques de Bâle ayant voulu porter atteinte aux franchises du val de Moutier, la ville de Berne fit marcher quelques bataillons au secours de ses protégés , et rétablit le banneret Wesard, destitué par l’évêqtie. Celui-ci , après plusieurs années, fut obligé de consentir à une transaction humiliante.

Peu de temps après In défaite de Vilmergen, les cantons primitifs, cédant à une irritation qui suit toujours les revers, imaginèrent de consacrer

«tra

par une solennité symbolique la conformité de sentiments et de souvenirs qui les unissaient. Plus encore pour exclure les autres que pour honorer le souvenir des héros, ils s'assemblèrent en grande pompe, le 24 juin 1713, sur ce même sommet du Gruttli , où Stauffacher, Walter Furst et Melchthal 6’étaient , en présence de trente pâtres, déclarés les libérateurs de la Suisse.

Un nouveau serment, une nouvelle alliance semblaient repousser les alliés modernes , et concentrer toutes les randes actions sur les descendants es guerriers de Schwytz , Uri, Unterwald. Le traité conclu avec le roi de France, en 1715, par les cantons catholiques , accrut encore la défiance; on parlait d’articles secrets, de restitution du pays de Vaud et de Genève à la Savoie, etc., etc. L’exaspération religieuse était loin de se calmer : les protestants portaient si loin leur aversion pour la cour de Rome , qu’ils ne se décidèrent que fort tard à adopter la réforme du calendrier grégorien : ce qui n’élait qu’une théorie astronomique devint affaire de parti: Bûle, Berne , Ziirich , Schaffhousen , Bienne , Mulhousen , Genève et Neufchàtel , ne se rangèrent aux représentations des protestants d’Allemagne qu’en 1701.

Les Grisons et Saint -Gall persistèrent; Appenzell et Glarus firent de même. On destitua des conseillers qui étaient d'un avis différent. Cet état de résistance dura fort longtemps ; Coire ne se rendit qu’en 1784;enfin Schalfik, Davos et Süsz, après avoir adopté, puis rejeté le calendrier grégorien, ne le reprirent qu’en 1812.

La fermentation était générale : on ne Gnirait pas, si l’on voulait rendre compte de toutes les contestations qui agiteront les treize cantons; nous ne signalerons que quelques-unes des ondulations de cette, perpétuelle tempête.

La seigneurie de Werdenberg, cédée à Glarus au seizième siècle, s’était vu retirer quelques immunités au commencement du dix-huitième. Les habitants demandaient a grands cris la restitution de leurs titres : le landaintnan de Glarus dit à l’assemblée réunie dans

l’église de Grabz : Je suis vieux, j'ai un pied dans la tombe ; j'y descendrai si l’on ne vous tient parole. Il s'agissait d’obtenir le serment ; il fallut l’arrivée de commissaires de la diète ; mais de nouvelles violences produisirent une nouvelle résistance : quarante citoyens jurèrent de sacrifier leurs biens et leur vie pour le salut du pays. Les Glaronnais, a la faveur de la nuit et de divers déguisements, parvinrent à mettre une garnison dans le château de Werdenberg; mais ce fort fut aussitôt cerné. Cependant , à l’apparition d’un corps d’environ deux mille hommes, les insurgés perdirent courage, se dispersèrent et passèrent le Rhin. L’intervention de Nabhollz , envoyé de Zurich , les décida à rentrer dans leurs foyers, et à rapporter leurs armes au château , et tout aussitôt les Glaronnais repartirent malgré une pluie battante. La terreur n’avait fait que peu d’impression. Les vainqueurs s’etaient à peine retirés, que l’insurrection releva la tête; on exigea l’évacuation du château, l’extradition des titres de franchises; on refusa des livraisons de bois ; ou s'opposa à la construction d’un pont. Le 2 janvier 1722, revinrent huit cents Glaronnais, à l’approche desquels tout s'enfuit dans la seigneurie de Sax. Cette fois on laissa garnison dans le château; des amendes-furent infligées aux communes et aux particuliers; plusieurs furent dégradés, d’autres pendus en effigie.

Le temps adoucit la position de ce malheureux pays, et lui rendit quelques libertés; et les Glaronnais, d’oppresseurs qu’ils étaient , se changèrent volontairement en frères, en amis.

L’Appenzell fut encore plus tourmenté par les séditions. LaSitter partageait en deux parties les rhodes extérieures; il y eut des contestations assez vives pour déterminer quel serait le siège du gouvernement. Trogen avait été d'abord choisi ; ensuite il tut-statué que l’on alternerait entre ce lieu et Uundweii ou Hérisau : ou établit une sorte de balance dans l’élection des membres du conseil et de l'autorité supérieure. Le peuple murmurait haute-

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ment contre les magistrats signataires de la paix du Tockenhourg , parce n'un de ses articles soumettait les ifférends qui pourraient s'élever avec l’abbé, à la décision de cantons désignés par les parties. On traitait les magistrats de trajtres, pour n'avoir pas . soumis cette clause a l’assemblée générale. Plusieurs furent punis d’amende. Quelques décisions des cantons arbitres ayant indisposé davantage Appenzell , on ne connut plus de bornes. Le pays était partagé en deux factions , celle des mous, ou modérés, et celle des durs, ou emportés. Cette derniere prenait tous les jours plus d’ascendant. A Trogen , la famille des Zellweger jouissait d’une grande considération ; à Hérisau , la famille des Wetter tenait le même rang. Un landainman de ce nom , profitant de la querelle de péage suscitée par Saint- Gall, ne cessait de répéter que le traité de Rorschach , n’ayant point reru la sanction du peuple , Vêtait, pas obligatoire; il accusa les Zellweger de s’être laissé corrompre par le gouvernement de Saint-Gall, et d’avoir trahi leur pays.

Cependant les modérés , assemblés à Trogen , déclarèrent uu’il serait fait des poursuites contre les auteurs de ces accusations et de ces calomnies :

du reste, Zellweger n’eut pas de peine à rédiger un mémoire justificatii , qui fut lu dans toutes les communes.

A Hérisau , une multitude en courroux demanda aux magistrats réunis pour des affaires ordinaires, que l’on convoquât une assemblée générale à Teufen , menaçant de jeter par les fenêtres quiconque s’y refuserait. Ils furent donc obligés (le crier à la foule

?|uc le traité de Rorschach était nul , aute d’approbation. Le lendemain, Zellweger donna sa démission. Ce furent encore les Zellweger qui empêchèrent les habitants de la section de Trogen de recourir aux armes pour les protéger; mais, le 20 novembre, avant de se rendre à l’assemblée générale, ils décidèrent qu’ils en appelleraient aux cantons, si les désordres continuaient. Cettedélibération retarda

leur arrivée; on rejeta l’article du traité, sans les attendre: en vain ils protestèrent: les magistrats du parti des modérés furent tous destitués.

Pendant que la diète examinait l’affaire, les A ppenzellois étaient au moment de s’entr’égorger; des familles entières fuyaient vers d’autres contrées. Une députation de la diète partit précipitamment pour rétablir la paix; elle avait été reçue convenablement ; mais, après quelques heures, on vit accourir quatre à cinq mille hommes des dix paroisses : la place de Hérisau ne pouvait contenir cette multitude , qui criait : Sommes-nous encore libres , ou sommes-nous sujets? Il fallut , malgré la nuit, malgré le froid, que les députés vinssent au flambeau dans une prairie voisine. Les vociférations les plus séditieuses se faisaient entendre; on fut obligé de promettre que les rebelles, c’est-à-dire les modérés, seraient tenus de se soumettre a la decision de l’assemblée générale dcTeufen. L’opposition deZürich et de Iîcrne se perdit en vaines négociations. La concession faite par les députés n'empêclia point l’effusion du sang : on se battit , à Gais , à coups de massue : les emportés, ayant fait venir des renforts de Teufen, eurent l’avantage , et se mirent à piller les caves et les granges des modérés.

Ceux-ci réunirent leurs forces à Trogen et à Speieher; on allait combattre en bataille rangée, lorsque les médiateurs fédéraux tirent poser les armes aux deux partis. La faction des emportés déchirait aussi le canton de Zug, où la famille de Zurlauben distribuait les faveurs de la France ; elle en avait obtenu le privilège de la vente du sel de la Franche-Comté; mais un membre du conseil de la ville, appelé Schumacher, s’était constitué l'ennemi de la France et des Zurlauben , parce qu’il débitait le sel du Tvrol; il demanda que désormais les subsides de la France fussent partagés par tète entre les habitants, et devint le chef de la faction des emportés. Les communes rurales embrassèrent chaudement sa cause. La France ne consentit point à la répartition décrétée :

aussitôt les modérés furent en proie à mille persécutions ; on les destitua de leurs emplois : le landanunnn Ztirlauben fut obligé de s’enfuir, et tout ce qui tenait» la France. Deux ans apres, en 1731 , Schumacher fut élu landamman , et fit rompre l’alliance avec cette puissance , dont on continuait à proscrire les amis. Schumacher voulut entraîner à la même démarche Sehwvtz , Uri , Unterwald ; mais peu à peu les emportés, déçus des espérances extraordinaires qu’il leur avait fait concevoir, se rapprochèrent des modères. On murmurait de ce qu’il faisait fermer les portes de la ville; il finit par être chassé du conseil , et mis en prison avec ses créatures : on rappela les exilés; la réaction fut complète. Schumacher fut traîné au pieu du gibet , où pendaient encore les images de ses victimes ; on lui en chargea les épaules , et on le reconduisit jusqu’à l'hôtel de ville; là il fut condamné à trois ans de galères , et à un bannissement perpétuel. La populace demandait sa tète; on fut obligé de le faire partir avant le jour : il mourut dans la citadelle de Turin, six semaines après son départ.

Plus tard il y eut encore des soulèvements au sujet des gratifications envoyées par la France; les autres cantons rétablirent la paix, en ordonnant une meilleure répartition.

Berne se vit à la veille d’être anéantie par une conjuration des plus redoutables. Au quatorzième siècle, elle avait révisé sa constitution ; et, depuis cette époque, quatre bannerets, assistés de seize électeurs tirés du sein de la commune, faisaient l'élection au grand conseil , parce que l’intrigue avait eu trop de prise sur rassemblée des citoyens. Cette abolition du suffrage universel ne s’étendit point aux affaires de la cité; le peuple de la campagne devait continuer à être appelé dans toutes les circonstances importantes La restriction ne tarda point à produire l'abus; on u’appcla plus au grand conseil que des lamilles privilégiées , et il finit par se recruter lui-méme. L’assemblée générale fUt de plus en plus négligée; on ne

l'avait plus consultée depuis 15S8, époque de la guerre de Savoie. Les citoyens cependant connaissaient leurs droits: en 1710, plusieurs furent exilés ou jetés dans les fers, pour les avoir exposés dans nn mémoire au grand conseil. En 1744, le capitaine Samuel Henzi , et vingt-cinq citoyens furent bannis, les uns pour trente ans, les autres pour cinquante. Leur crime était le meme : ils demandaient la réforme des abus : il avait couru quelques pamphlets. Peu d’années après celte sentence, Henzi fut autorisé à rentrer dans sa patrie; mais ses affaires étaient dérangées; les mécontents se pressèrent autour de lui. On y voyait les négociants Gabriel et Daniel Fueter, de la secte des piétistes, et un teinturier, appelé Gottfried Kuhn: on se réunissait dans divers lieux ; enfin l’on choisit pour l’exécution du complot le 13 juillet, jour où Fueter, lieutenant de la place, aurait les clefs à sa disposition. Deux jours après la réunion, où le plan fut arrêté, on révéla le complot : les arrestations commencèrent , et Nicolas Wertiier, l’un des conjurés, indiqua , dans son effroi , bon nombre de ses complices, entre autres Henzi , qui cependant s’était retiré de la conspiration, parce qu’il ne voyait pas, dans ceux qu'il s'etait associes , de dispositions à la modération. Ce jour-là , il était allé 5 Burgdorf, pour s’entendre avec l’avovcr Bondely; mais celui-ci était venu à Berne; Henzi n'en fit la rencontre qu’à son retour; alors Bondely, u’il croyait son ami , voulut se saisir e sa personne , et lui tira un coup de pistolet. Henzi , légèrement blessé , fut conduit en prison au milieu d’une foule curieuse, qui ne lui donna aucune marque d'intérêt; et cependant le but de la conjuration était, on le savait, de proclamer la liberté, et d'expulser du grand conseil les familles aristocratiques. La procédure ne fut pas longue; dès le 10, le lieutenant Fueter, Wernier le négociant, et Samuel Henzi furent condamnes à avoir la tête tranchée. Il mourut avec courage ; et , voyant la maladresse du bourreau dans f exécution des autres con-

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damnés , il s’éeria avec indignation :

Quelle boucherie'. D'autres furent emprisonnés ou bannis; en 1780, une tardive amnistie vint au secours de ceux de ces infortunés qui vivaient encore.

Le canton d Uri ordonna aussi de sanglantes exécutions : souverain du val Levantine, belle vallée qui, de Bellinzona au Saint-Gothard , sert d’avenue à ce géant des montagnes, ce canton voulut remédier aux abus qui s’étaient glissés dans l’administration des biens des veuves et des orphelins.

Les sujets italiens se refusèrent à soumettre annuellement leurs comptes aux autorités d’ Altorf ; on arrêta meme le gouverneur et un autre employé. Par représailles, on retint.deux députés du val Lévantine, et i’on appela aux armes Zurich , Zug et les Waldstette, engageant le Valais et Berne à occuper les défilés de leur côté Un corps de mille hommes gravit le Saint-Gothard, chassa les postes qui le gardaient, malré des torrents de pluie qui en Tenaient les abords dangereux; enfin, le 2t avril 17.36, on se précipita sur Airolo; et, comme on sut que le plan des rebelles était de livrer bataille au Platifer, on y marcha bannières déployées; quand ils en aperçurent d’autres encore que celles d'Uri, le courage les abandonna; et, par des feux allumés sur les hauteurs , ils donnèrent le signal de la soumission. Les auteurs de la sédition furent saisis; la population fit la remise de ses armes. Une information judiciaire fut poursuivie avec ardeur ; et , le 2 juin , près de trois mille habitants se réunirent dans une petite plaine voisine de Faido, à l’endroit où d'incommensurables montagnes se retirent en amphithéâtre, et

f >résentent leurs roches inclinées et eurs noires forêts à l'admiration , ou plutôt à l'étonnement du voyageur; là ils renouvelèrent le serment d'une fidélité illimitée au canton d’Uri, .«t renoncèrent aux libertés qui leur avaient étéassuréesparlepactede 1713; ensuite on leur ordonna de mettre le genou en terre, et l’on décapita sous leurs yeux Je banueret Furno , le capitaine géné-

ral Urs , et le conseiller Sartori : huit autres furent emmenés à Altorf, où ils périrent également par la main du bourreau.

A cette terrihje vengeance d’une république , opposons l’exemple plus satisfaisant de la clémence d’un roi ; mais ce roi était grand , c’était Frédéric : la principauté de Neufcbâtel et de Valengin avait passé dans sa famille par le jugement des états. Ils avaient décidé en faveur de la maison de Brandebourg, à l’exclusion de vingt autres prétendants, lorsqu’en 1707, la maison de Longueville s’éteignit par la mort de Marie, duchesse de Nemours, car Frédéric l'r, descendait de la maison de Châlons-Orange. Neufchûtel , dont les franchises avaient été recounues par ce monarque, n’en conserva pas moins son rang parmi les alliés helvétiques. F.n 1766, on voulut empêcher le bailli du roi d’affermer de nouveau ses revenus; Gaudot, c’était son nom , fut cerné dans sa maison ; par malheur , on fit feu sur les rebelles , et il fût tué par ces furieux que rien ne pouvait plus contenir. Berne, constituée par les traités arbitre entre les Neufchûtellois et leur prince, avait

{(renoncé en faveur de ce dernier; et es quatre cantons protecteurs envoyèrent des troupes pour rétablir l’ordre : un édit de pacification condamnait Neufcbâtel à livrer ses armes , à faire amendp honorable, à indemniser la famille de Gaudot. Les principaux coupables étant fugitifs , furent pendus en effigie : la peine du bannissement fut prononcée contre d’autres.

Mais le roi de Prusse rendit les armes aux citoyens, adoucit l’impôt, créa une assemblée des communes , sans l’assentiment de laquelle on n’y pourrait désormais rien changer : cette politique loyale et généreuse lui concilia tous les cœurs.

A Lucerne , l’esprit de famille absorbait aussi tous les emplois; on voyait des imberbes succéder à leurs pères. En 1749, le trésorier Léger Meyer, ayant dissipé des sommes considérables , parce que l’insouciance des magistrats lui en avait laissé le loisir ,

fut condamné au bannissement. Nicolas Schumacher, nouveau trésorier, «qui avait concouru à son arrêt, déployait un grand luxe, et se faisait de nombreux amis paries repas qu'il donnait. Tout à coup il déclara qu'il avait été volé; il se trouva un déficit de cinq mille deux cent quatre-vingts florins, et de titres importants. On retrouva ceux-ci dans une grange. Il fut bientôt avéré que le vol n’était qu’une simulation ; et Schumacher aussi fut destitué, et banni à perpétuité. Son fils Placide se rendit coupable de malversations dans la gestion du bailliage de Heidegg; il s’endetta, s’enfuit, prit ■du service en Autriche, le quitta bientôt , et revint dans les campagnes de Lucerne , où il excitait des mécontents , en leur faisant le tableau des abus et <les désordres dont ils étaient victimes. Il fut arrêté, et décapité. Cependant Valentin Meyer, le fils de Léger, s’était fait élever au conseil : le parti contraire avait a sa tête le généra) Pfyffer. On accusa Meyer d’avoir fait condamner Schumacher pour satisfaire une vengeance de famille; l’indépendance de ses opinions lui fit attribuer un écrit où l’on discutait s’il ne serait pas avantageux à la Suisse de supprimer les ordres monastiques : il eut doue les •prêtres pour ennemis. On fit brûler par la main du bourreau une réfutation ironique qu’il en avait faite, et qu’il avait lue dans un cercle d’amis.

On courut l’arrêter à sa maison de campagne : il fut interrogé au bout de quarante -trois jours; on ne \oulut pas anême ouvrir un mémoire qu’il adressait au conseil ; on rappela tous les individus bannis à la suite du procès Schumacher, et on le bannit lui-ntême. Les familles patriciennes se promirent de se ménager réciproquement dans l'intérêt de l’aristocratie. Appenzell fournit à l’histoire de plus tristes exemples encore ; la déception d’un vieillard que l’on trompe, en surprenant la Donne foi de sa lille; d’un homme de bien que de l’exil on attire à l’échafaud. Le malheureux Suter, bailli du Rhcînthal, était chéri de tous les pauvres pour sa bienfaisance ; il lut le compé-

titeur de f.eigcr , l’ancien landammdn , et l'emporta sur lui pour cette dignité. Geiger forma une ligue secrète contre lui : Suter venait de perdre un procès important, dans lequel il avait engagé les rhodes intérieures; on l’accusa d’avoir trompé le gouvernement par de faux rapports ; le conseil lui enleva ie sceau de l’État , le déclara déchu de ses fonctions : il protesta en appelant à l’assemblée nationale; mais là il fut arraché de son siège, malgré les mille voix qui s’élevaient en sa faveur. L’infortuné était aile à Notre-Dame des Ermites, quand il apprit que le conseil national venait de le bannir à perpétuité comme impie, perturbateur du repos public : son nom venait d’être attache au gibet ; ses biens avaient été vendus à vil prix pour acquitter les frais du procès. Suter se retira à Constance. Sa demande en révision fut rejetée; et de soixante et quinze hommes oui s’étaient réunis de leur chef pour lui servir d’escorte, quatre furent condamnés à mort; mais on se contenta de les faire fustiger par la main du bourreau; un ami félon déclara que de Constance Suter venait souvent dans les rhodes extérieures pour enrôler des soldats ; le peuple accueillit ces bruits. Suter avait une fille mariée à Appenzell ; on l'engagea à écrire à son père, pour qu’il vînt à une auberge des rhodes extérieures , où on lui ferait d'importantes communications. Le vieillard sans défiance vint à la prière de sa fille; de la on l'attira à Oberegg, village des rhodes intérieures : on le saisit , on le chargea sur un traîneau pour remmener à Ap-

Penzell ; et ce malheureux vieillard , à fige de plus de soixante et quatorze ans, restait attaché sur ce traîneau par un froid des plus rigoureux , pendant que scs gardiens s’arrêtaient dans plusieurs cabarets d’Alstetten. Soumis trois fois à la question, il ne cessa de défendre son innocence; vingt juges protestèrent contre l’arrêt, mais il fut condamné , et subit la peine de mort.

Il existait, à Fribourg, un pouvoir aristocratique, exclusif, se recrutant lui-même, disposant seul des places

île

SUISSE

du grand conseil , permettant seul aux membres de celui-ci l’accès du petit. Ce pouvoir était celui des secrets ;e t la noblesse en était repoussée , quoiqu’elle eût accès au gouvernement. Depuis longtemps quelques familles se maintenaient en possession de cet avantage qui était fort brigué, chaque nomination au grand conseil rapportant des sommes immenses au membre de la chambre secrète qui l’avait provoquée.

Pendant longtemps on avait tire les secrets des quatre bannières ou sections : les habitants des districts ruraux de l’ancien territoire déploraient aussi la perte de leurs droits, quand un insolent décret de 1784 prononça l'exclusion de toutes les familles qui n’étaient pas encore en possession de ce privilège. Toutes les tentatives dont le but était de rétablir l’égalité furent vaines.

Dans le village de la Tour de Tréme, près de Gruyère, vivait, vers la fin du dix - huitième siècle, Pierre Nicolas Chenaux , homme que les déclarations officielles de l’autorité de Fribourg représentent comme un ambitieux dont les affaires étaient dérangées, comme un turbulent ruiné par de fausses spéculations. Toutefois des renseignements où règne plus d’impartialité, nous le montrent comme un citoyen zélé, instruit, ferme, et ami du peuple. Il connaissait à fond les institutions du pays , et les droits de chacun. D’abord il "se refusa aux prétentions de la ville sur la forêt de Soutan, où, malgré les ordres supérieurs, il fit faire une coupe. Il voyait souvent l’avocat Nicolas Castellaz de Gruyère, et Jean Pierre Raccaud de Saint -Aubin: le bruit courait que l’on allait cesser les distributions de sel, et établir de nouveaux impôts : les trois amis avisèrent au moyen de secourir leur pays. Il n’y avait rien «à espérer de la supplique:

on résolut de procéder par la violence: le jour de la Saint-Jean 1781 fut indiqué pour se rendre à Fribourg pendant I office divin ; d’autres voulaient qu’on ne perdit pas de temps : ils avaient raison , car, dès le 30 avril , ces projets étaient dévoilés. Chenaux , qu’on

18* livraison. (Suisse.)

essaya en vain d’arrêter, précipita l’exécution du complot. Le 2 mai , on vint à Possieux en force : là, Chenaux somma Fribourg , lui accordant deux fois vingt-quatiVheures pour adopter ses réclamations. Le conseil fit fermer les portes de la ville, renforcer la garnison, armer les bourgeois. Le tocsin sonnait dans toutes les communes; Gruyère et le château furent pris par les paysans. Fribourg avant invoqué le secours des Bernois, i( en arriva six cents. Chenaux et sa troupe se retirèrent à Possieux; il eut bientôt plus de deux mille hommes, et Castellaz voulait qu’on s’en rapportât à la décision des treize cantons : une division s’approcha de la place, jusqu’à la chapelle de Saint-Jacques; une autre vint a la porte de Bourgillon ; une troisième se plaça à la forêt de la Sense.

La garnison sortit le 4 au soir. Le colonel Froideville, qui commandait les dragons bernois , promit amnistie si l'on mettait bas les armes ; il ajoutait que tous les griefs seraient examinés soigneusement par les cantons médiateurs. Pendant ce temps, sa troupe débordait les insurgés : quelques centaines d’entre eux se rendirent; on n’en retint que quatre. Tout le reste se dispersa, errant à l’aventure, et selon le chemin indiqué par la terreur.

Chenaux , fugitif et caché , fut trouvé pendant la nuit à Avry; il se défendit avec un couteau, et fut tué d’un coup de baïonnette par Henri Rossier, qui, jusque-là, était un de ses affidés : son corps fut ensuite écartelé, et sa tête suspendue à la porte de Romont. Castellaz et Raccaud furent condamnés par contumace à être écartelés ; on confisua leurs biens. D’autres furent punis e peines afflictives et infamantes, et frappés d’amendes plus ou moins considérables.

On publia ensuite, de concert avec les commissaires des confédérés, que l’on allait examiner toutes les réclamations; mais on n’accorda que trois jours pour les présenter; ce qui n’emêcha pas qu’il n’accourût de nomreux délégués. Quant aux citoyens de la ville, ils" insistaient pour avoir accès

aux archives, afin de connaître leurs droits ; mais le conseil éluda cette demande en les renvoyant aux règlements municipaux et à ceiu des maîtrises.

Cependant les campagnards , regardant Chenaux comme martyr de la liberté, faisaient des pèlerinages à sa tombe ; on s’y rendait proeessionnellement, avec croix et bannières. Ces scènes, et le mécontentement de la bourgeoisie, intimidaient le gouvernement. Il déclara qu'il voulait admettre parmi les secrets des familles de la ville et de l’ancien territoire. Le calme ne dura que peu de temps ; et , le 28 juillet 1 782, au soir, les quatre sections se réunirent devant la demeure de l’avoyer Gady, apportant une protestation contre la délibération de la conférence des commissaires , qui venait d’être lue en chaire, et qui maintenait la constitution actuelle de Fribourg, en qualifiant les prétentions des bourgeois de téméraires. Tous ceux qui prirent la parole dans cette occasion furent bannis : on punissait les propos les plus innocents. Enfin le gouvernement accorda le titre de bourgeois secrets, c’est-à-dire , habiles à exercer le pouvoir, à seize familles, et promit de remplacer à l’avenir par trois familles chacune de celles qui viendraient a s’éteindre.

L’occupation de Genève par les troupes de Berne, de la France et de la Savoie , fut le principal événement de l’an 1782;les troubles interminables et la lutte opiniâtre entre les aristocrates et les démocrates, amenèrent ce pénible résultat. Une nouvelle constitution fut établie , et les troupes étrangères restèrent environ deux ans.

Ce siècle, entaché encore de sanglants exemples de superstition, ce siècle , où des écrivains furent décapités, parce qu’il était défendu de discuter les actes au pouvoir, fut cependant pour la Suisse une époque de gloire intellectuelle Elle s’honore d’avoir produit Albert de Haller, naturaliste, médecin, philosophe et poète. Zurich s'enorgueillit de Salomon Gessncr , au langage doux et harmonieux , à l’imagination heureuse et naïve, quoique son

style soit parfois maniéré. Bodmer composait (les drames historiques, où se faisaient jour des vérités qmon n’ertt point admises sous une autre forme.

Alors Bâle possédait Iselin et les deux Balthazar ; alors l’Europe répétait avee vénération les noms de Bernouilli, d'Euler, de l’astronome Lambert, de Saussure, de Bonnet, de Tissot, de Zimmermann , etc. , etc. Muller, de la grandeur de sa patrie, faisait, au moyen du génie de l'histoire , sa grandeur personnelle. Ce prince des historiens modernes commença sa belle histoire de la fédération en 1 785. Quarante ans auparavant, Jean Gessner avait fondé la Société d’histoire naturelle de Zurich; Bodmer en créa une historique; Lausanne en eut une pour les sciences physiques. L’association de Schinznacn se forma en 1761; et les hymnes patriotiques de Lavater retentirent dans ces belles contrées; dans la suite, les réunions furent transférées à Olten. Longtemps persécutée, mise en interdiction , cette société triompha de tous ces obstacles; et, tandis que Lucerne défendait de s’y rendre sous peine d’exil , et de correspondre avec, elle sous peine d’amende , elle comptait parmi ses membres des princes souverains. Nous n’avons pas encore dit le plus beau titre de la Suisse intellectuelle, nous n’avons point encore nommé Rousseau.

L’époque dont nous allons retracer l’histoire est de celles qui changent la face du monde moral : les institutions politiques des nations subissent de grands déchirements, les bases des sociétés sont ébranlées ; des secousses violentes déplacent les pouvoirs , et c’est à peine si , dans ces immenses bouleversements , l'observateur peut reconnaître l'ancienne physionomie des peuples. D'abord les idées nouvelles s'infiltrent dans la société. Chez les grands, la sécurité de la puissance produit l'abus , et l’abus conduit à l’oppression; chez les peuples, le raisonnement naît de la gène; à la haine du despotisme se joint bientôt ta reconnaissance des droits de l’humanité.

Les idées qui germaient silencieuses

dans quelques esprits élevés, se ré-

Fandent dans toute une nation ; c'est œuvre des siècles. Que l'occasion se présente alors, et ce qui n’était que pensée devient action; ce qui n’était que plainte se change subitement eu colère. Il se fait une explosion terrible, comme se détachent des montagnes ces masses de roc et ces avalanches de terres que les pluies ont goutte à goutte séparées des flancs des Alpps.

Mais rien ne résiste à la nature ; les révolutions humaines sont quelquefois comprimées; et l’histoire maudit, sous le nom flétrissant de sédition , ce que le succès edt inscrit victorieusement dans les annales du monde. Tel applaudit au hdcher de Jean Huss, qui glorilie la réformation de Luther et ses trois siècles de grandeur; tel célèbre aujourd'hui la gloire des libérateurs du Gruttli, qui élit froidement enregistré sur ses pages inintelligentes le supplice de Walter 'Furet, Stauffacher et Melchthal, si la valeur des guerriers n’eût empéché le fer du bourreau d’approcher de leurs têtes.

Il faut donc se défier des historiens; il faut , par des exemples récents , juger le passé , et réfléchir que plus d’un libérateur a trouvé son acte de inortdans un greffe criminel. Depuis plus d’un siècle, nous ne rencontrons dans les annales suisses que des supplices d’hommes qui avaient effraye le pouvoir au nom de l’idée novatrice , ou de ceux qui avaient tenté l’affranchissement de la patrie d'une insupportable domination.

On frémit d'horreur au seul souvenir des exécutions dont Uri ensanglanta le val Lévantine; la domination des Grisons pesait à la Valteline ; le pays de Vaud se plaignait amèrement de celle de Berne. Les cantons aristocratiques eux - mêmes comptaient dans leur sein une multitude sans droit; à Zurich, les communes riveraines étaient dans une sorte d’ilotisme. Il en était de même du Toekenbourg , de l’Argovie , etc. , etc. L'idée révolutionnaire qui , pendant tout le dix-huitième sièclè, avait travaillé sans relâche la société française, ne pouvait être arrêtée aux frontières : la conformité de )a

langue et la proximité exposaient plus particulièrement à ses atteintes l’evéché de Bâle et le pays de Vaud : aussi, quand l'impossibilité arrêta les dépenses d'une ci#6r prodigue , quand le peuple français se fatigua de payer, quand il fallut assembler lep états de la nation , et que cette nation revendiqua sa liberté, on vit l’Europe entière se partager entre la cause des courtisans et la cause populaire. Les rois tremblaient, et les peuples grandissaient leur audace. La position des gouvernements cantonaux se compliquait de la présence des régiments suisses en France. A l’affaire de Nancy, celui de Châteauvieux s’insurgea, et l’on punit un soldat de la roue ; vingt - deux furent pendus , quarante et un condamnés aux galères. Il y avait à Paris un club formé de fugitif» fribourgeois ; ce club agissait sans cesse sur l’esprit des soldats , leur disant de s’adresser à ses membres comme aux représentants du pays : il ne s’écoula pas beaucoup de temps sans que les Suisses , officiers et soldats , se fissent affilier aux associations révolutionnaires ; et , malgré les efforts de leurs gouvernements , il y en eut un grand nombre qui se rangèrent sous les drapeaux français. Les doctrines de la liberté fomentaient dans le pays de Porentrui ; et , quand l’évêque Joseph de Roggenbach voulut comprimer l’élan populaire, quand il alla jusqu’à interdire les états du pays, les confédérés refusèrent de seconder ses prétentions tyranniques; il s’adressa donc à l’Autriche sous prétexte que ses États faisaient partie de l’Empire.

Les troupes qui lui furent envoyées éprouvèrentd’abord quelque résistance de la part de Bâle ; mais il fallut bientôt céder. En vain le conseiller de Rcngger protesta , disant que , d’après le traité ae 1781 , les états avaient le droit de faire venir des Français en nombre égal. Ce patriote courageux et d’autres avec lui , furent condamnés au carcan et à la réclusion perpétuelle; il s'enfuit en France au printemps de l’année sui vante , 1 792. La guerre ayant éclate entre la France et l’Autriche,

les Français envahirent le pays de Porentrui sans coup férir, et les Autrichiens se retirèrent devant eux. Les conquérants respectèrent l'Erguel et le val de Moutier , parce qu'ils étaient sous la protection de Berne. Rengger revint à Porentrui; il mit tout en mouvement ; on chassa les employés de l'évêque , on confisqua leurs revenus. On jura de repousser a jamais et ce prince et l'empereur : ainsi naquit la petite et éphémère république de Rauracie; après trois mois d’existence , elle se réunit à la France. Il y avait peu de temps que les Suisses venaient de léguer à la postérité yn noble fait de courage et de dévouement ; le 10 août désormais devra être inscrit, comme l’une des dates les plus glorieuses, à côté des journées de Morgarten et de Sempach , et la fidélité des guerriers a droit aux hommages de la postérité la plus reculée. Le monument de Lucerne est taijlé dans un roc inébranlable, et le ciseau de Thorvaldsen a fait ressortir de cette masse informe les traits majestueux du lion, qui protège encore de sa vigueur expirante les lis et I écusson sur lequel repose sa tête. La garde suisse, après avoir lutté longtemps contre les Marseillais et le peuple des faubourgs, succomba presque tout entière. Déjà les Marseillais avaient attaqué le régiment bernois d’Ernst ; bientôt on reçut en Suisse la nouvelle des horribles journées des 2 et 3 septembre , et de tous les excès auxquels l’invasion de l’étranger portait les révolutionnaires.

Le deuil fut général; et, comme le délai marqué par les capitulations expirait, on rappela les régiments qui obéirent à cet ordre. C.luiteauvieux sortit de France par Bitche, et ne donna aux princes émigrés qu'un trèspetit nombre d'auxiliaires. La plupart des Suisses rentrèrent dans leur patrie, après un décret que l’ambassadeur Barthélemy lui-même qualifia de déplorable en écrivant à la diète. Ce diplomate avait su se concilier l’amitié de tous ses membres; il se fit, en plus d’une circonstance, médiateur entre les divers partis , et préserva la Suisse

de la colère révolutionnaire, en plaidant sa cause auprès de son gouvernement.

Le danger devenait chaque jour plus pressant : la diète d’Arau n’osa déclarer la guerre, malgré son mécontentement de l’invasion du Porentrui ; les Prussiens fuyaient; les Français occupaient la Savoie , inquiétaient Genève, envahissaient les Pays-Bas, et franchissaient le Rhin. La Convention appelait les peuples à la liberté, et promettait secours à tous ceux qui se constitueraient en république. Les rliodes intérieures d’Appenzell se mirent en correspondance avec Paris :

on songeait peu à la défense commune ; mais Berne , Soleure et Fribourg concertèrent des mesures de précaution ; et Neufehâtel, à la demande de la Prusse, avait été précédemment englobée dans la neutralité des cantons.

Il convient de reporter nos regards sur l'état du pays de Vaud ; il y avait plusieurs années que Berne était en contestation avec lui, pour des impôts et des réparations de routes; Morges surtout réclamait pour tout le pays l’exemption de contributions, et produisait d’anciens titres : on faisait valoir des franchises, des droits dont on imputait l’anéantissement à Berne. Il se formait des réunions à Lausanne, k Vevav , à Rolle ; on y buvait à la liberté française , a là prospérité des armes républicaines. Quoique l’ordre n’eilt pas été notablement troublé , le gouvernement bernois voulut comprimer ces manifestations : des commissaires arrivèrent avec des troupes, et l’on fit des arrestations. Quelques personnes s’enfuirent : ces exilés ne cessaient d’écrire des lettres pour exciter leurs concitoyens à la révolte; et des publications incendiaires étaient lues avec avidité.

A Genève, le parti populaire gémissait depuis 1782, sous le pouvoir des négatifs : le mécontentement était à son comble; une querelle de spectacle le fit éclater ; l’autorité avait été obligée de hausser le prix du pain; et, le 27 janvier 1789, les boutiques des boulangers furent pillées. La troupe

Dii

9UI33K | Canton de Lucerne)

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ayant tué un jeune homme, l’émeute ne connut plus de bornes : on lança de l’eau bouillante sur les militaires : plusieurs personnes périrent ; les bons citoyens coururent aux armes pour rétablir l’ordre au moyen de la formation d’une garde civique, dans laquelle entrèrent les négatifs euxmemes. Il fallut baisser le prix du pain, il fallut accorder le droit de cité aux natifs établis depuis quatre générations à Genève. Mais ce n’était point assez : en février 1791 , les nouveaux natifs et même les étrangers réclamèrent aussi l’égalité des droits politiques. Zurich et Berne renouvelèrent alors leur ancienne alliance avec les Genevois. Le conseil fut d'autant plus exact à tenir ses engagements envers les citoyens, qu’il ne pouvait plus espérer d'appui du côté de la France.

Quand les armées de cette puissance snvancèrent, vers la Savoie, Genève demanda une garnison à Berne et à Zurich; mais Châteauneuf, l’envoyé de France, protesta qu’il regarderait comme hostilité l'entrée de ces troupes , soutenant que l’acte de médiation de 1782 ne comportait d’intervention que du consentement de toutes les parties. Le général de Moutesquiou , qui commandait l’armée, signa une convention favorable à Genève , et y parut bientôt en fugitif pour échapper à la vengeance de son gouvernement. A peine la garnison fut-elle partie, que ta populace s’empara de l’arsenal; et, dans une assemblée générale , on destitua le grand et le petit conseil , qu’on remplaça par un comité de surveillance et par une convention nationale.

On se livra à des désordres sans fin , et les meurtres judiciaires de Paris ne demeurèrent pas sans imitation. Enfin , en juillet 1794, dans la nuit du 18 au 19, le parti révolutionnaire s’empara du parc d’artillerie et des postes militaires ; six cents des citoyens les plus considérés furent traînés dans les prisons : les exécutions , les exils , les confiscations étaient prodigués avec une effroyable effusion , et le repos ne se rétablit qu’à la fin de 1796, avec le retour de la constitution de 1782.

Le Valais n’était pas pins tranquille:

en septembre 1790, le bailli de Monthey avait été obligé de fuir à Sion : les hauts Valaisans accoururent en armes , et les mutins furent pendus , ce qui assura quelques instants le repos du pays. Les succès des Français favorisaient partout l’insurrection :

dans les terres de l’abbé de Saint-Gall , on se plaignait des impôts , de la pauvreté au peuple, de la richesse du monastère , de l’immunité des religieux.

Cinq communes réunirent leurs griefs :

le nombre des mécontents grossissait chaque jour; ils n’articulaient pas moins de soixante chefs de plainte; on nomma des députés ; et , en mars 1 795 , une assemblée générale , tenue à Gossau , fut présidée par Jean Kiinzli, boucher sans éducation , mais doué de cette éloquence qui agit sur la multitude. Des commissions négocièrent avec l’abbé Beda Angehrn; il était né sujet de l’abbaye , et , dans sa position elevée , il n'avait point oublié les sentiments de la classe populaire :

doué d’un naturel bienveillant et d’un esprit sage , il fit au peuple des concessions contre lesquelles protesta son chapitre, supprimant l’esclavage , concédant le rachat des impôts perpétuels, et soumettant aux charges publiques les ecclésiastiques et les fonctionnaires. Il permit, de plus, les assemblées générales et la nomination des autorités locales par le peuple : innovations qui excitèrent le courroux du chapitre dont l’adhésion ne fut qu’apparente :

malgré les protestations clandestines, il fallut bien céder, et le nom de Beda fut à jamais béni. Les habitants des deux rives du lac de Zurich ne furent pas heureux dans la revendication de leurs droits : cette capitale les tenait dans une humiliante infériorité qu’elle cherchait à compenser par une excellente administration. Les plaintes contre ses employés étaient fort rares; mais la ville se réservait le monopole du commerce : on ne permettait mente au campagnard que l’exercice des professions les .plus indispensables. Il fallait que le fabricant s’approvisionnât de laine à Zurich ; et ce n’est que là

L’UNlVERS.

qu’il devait revendre sa marchandise ouvrée. Il fallait être de la ville pour occuper un emploi civil ou ecclésiastique : l’exemple de la France anima tous les habitants du désir de s’affranchir de ce joug. Quoi , disait-on, nous, les Suisses, les hommes libres par excellence, nous obéissons comme des serfs. Quelques paysans de Stæfa donnèrent cours à leurs prédications sur l'égalité et sur les imprescriptibles droits de l'humanité; ils rappelaient en même temps tout ce que l’on avait fait déjà pour la ville. On rédigea enGn une pétition pour demander la liberté du commerce, l’admission de tous aux places , le rachat des rentes perpétuelles, toutes choses qui ne pouvaient s'accorder qu’en renversant I organisation et les privilèges des tribus et des corporations. Dès que la ville sut qu’on faisait passer cette pétition de commune en commune, elle lit arrêter les plus actifs colporteurs de cet acte :

plusieurs furent bannis, d’autres condamnés à l’amende et déclarés infâmes.

Ces mesures ne diminuèrent pas le nombre des mécontents ; à l’assemblée annuelle de Stæfa, quatre vieillards vénérables annoncèrent qu’ils tenaient de leurs pères que, dans les archives communales, il existait des titres de franchises consacrant des droits tombés en désuétude : il faut les chercher, s'écriait-on de toutes parts, et l’on découvrit dans un moulin une convention conclue le jour même de l’exécution du liourgmestre Waldmann, en 1489, entre les habitants de la ville et ceux des campagnes, et dans laquelle les confédérés étaient intervenus comme arbitres. On y avait stipulé la liberté du commerce , condition qui n’avait jamais été abrogée. On découvrit également un titre de 1532 : après le désastre de la guerre de Cappel, Zurich accordait de nombreuses libertés; elle admettait même les campagnes à participer au gouvernement, alunis de ces documents, les députés de Stæfa , de Kusnacht, de llorgen, deTlialwyl etd’F.hrlibach, se rendirent chez les baillis , leur demandèrent avec douceur et respect s’il existait des dis-

positions postérieures qui les pussent abroger : Zurich ne voulut repondre ni par un aveu , ni par une dénégation: l’un et l’autre parti étaient également dangereux ; on se borna donc à traiter les réclamants de séditieux , et on les cita à comparaître pour rendre compte de leur conduite; mais ils ne vinrent point. Les communes déclarèrent nue ces particuliers étaient sans qualité pour traiter de leurs intérêts , et demandèrent des négociations directes.

Cette réponse leur valut toute la colère de la métropole ; elle arma , elle rompit toute communication avec Stæfa ; et , un jour que ce village était occupé du service divin , il fut envahi par deux mille cinq cents hommes, avec de l’artillerie. Alors on proclama l'abolition des litres invoqués : celui de 1489 n’avait été consenti, disait-ou, que dans des temps difliciles, et pour éviter de plus grands maux ; l’autre n’était bon une pour les circonstances, et son effet avait dd cesser avec elles. Les communes ne manquèrent point d'invoquer aussitôt l’appui des sept cantons qui avaient garanti la transaction de 1489.

Ils gardèrent le silence, à l'exception cependant de Glarus qui exhorta Zurich à rendre hommage au droit, et à ne point recourir à la force. Stæfa , désarmée et entourée de baïonnettes , fut obligée de renouveler le serment d’obéissance; on punit ses défenseurs et ceux des autres communes d’exils , de réclusions , d’amende et du fouet.

I.e vieux trésorier Bodiner, bourgeois de Stæfa , qui le premier avait donné le conseil de fouiller les archives, fut conduit nu lieu du supplice à Zurich ; là , le bourreau agita plusieurs fois le glaive sur sa tête , puis il fut reconduit dans sa prison pour y subir une réclusion perpétuelle avec cinq de ceux qu’on appelait ses complices. La consternation et ta terreur produisirent le silence; mais le désir de la vengeance était dans tous les cœurs', jusqu’à ce qu’enRn il éclata de nouveau sous fèmpire de circonstances plus favorables.

La cause libérale obtenait tous les jours de nouveaux trioniphes : les fugi-

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tifs et les exilés provoquaient l’intervention de la France dans les affaires de la Suisse. Les dominateurs actuels des treize cantons , disaient-ils au Directoire, nous ont expulsés de notre patrie ; ils sont nos ennemis connue ils sont les vôtres ; ils veulent des sujets, non des concitoyens; ils se regardent comme de petits rois ; aussi sontrils secrètement ligués avec, tous les rois. Rendez au peuple suisse la liberté qu’il a perdue; il vous attend , il vous appelle. Les hommes libres sont les alliés de tous les défenseurs de la liberté. Dans ce temps-là même, Bonaparte s’immortalisait en écrasant les armées autrichiennes partout où il les rencontrait ; il s’emparait de la Lombardie, et contraignant l’empereur à la paix , créait , sous ses pas victorieux , la république cisalpine. Les Grisons étaient en contestation avec la VaUeline : le 21 juin 1796, cette contrée signifia qu’elle n’obéirait plus, et demanda une parfaite égalité. Il existait d'ailleurs un fort parti qui désirait être incorporé à la république nouvelle. On choisit Bonaparte pour médiateur: le 22 juillet 1797, il reçut, à Montebello, les députés des Grisons et ceux de la Valteline : Bormio et Chiavenna refusèrent toute réunion avec les Grisons ; la vallée de Saint-Jacques tenait seule pour eux. Le général français, malgré cette répugnance, exigeait qu’on admit les seigneuries italiennes , comme une quatrième ligue dans la fédération. Il fixa un délai pendant lequel les Grisons auraient à se décider; les uns espéraient en l’Autriche . les autres craignaient l'immixtion de cette population italienne dans les affaires de la ligue grise; on laissa écouler le délai , et Bonaparte , qui n’aimait pas l'hésitation , prononça la réunion ae ce pays à la république cisalpine. Le peuple, assemblé à Sondrio, confisqua, dans son injuste inimitié , les propriétés particulières des Grisons : beaucoup de familles riches furent ainsi ruinées. Quelques semaines s’étaient à peine écoulées que Îps frontières dé la Suisse furent entamées d’une manière non moins sen-

sible du côté de l’ouest : le général Saint-Cyr entra dans le val de Moutier , et s’empara de l’F.rguel et de Bienne. dette fois encore, on voulut temporiser; les constitutions subissaient partout des changements : Berne fixait le nombre des familles admissibles ; Ziirich se relâchait de sa sévérité sur le monopole; Glarus abandonnait au sort la distribution des magistratures. Le peuple de Bille murmurait contre la ville; l'Argovie réclamait ses droits contre Berne; et le uaysdeVntid voulait confier à la France la revendication des siens. Sur ces entrefaites , Ochs avait été envoyé à Paris pour des intérêts que Bille possédait en Alsace. La Suisse voulait aussi le Frickthal cédé par l’Autriche à la France. Ochs était un homme habile, mais d'une ambition démesurée ; bien accueilli par Rewbel et Ronaparte, il se livra tout entier aux combinaisons françaises , et prépara la révolution ui bientôt s’accomplit. Le conseiller e Tscharner de Berne se présenta au congrès de Rnstadt au nom de cette ville , de Ziirich , de Lucerne , de Fribourg, de Soleure et de Bienne; et bientôt In diète d’Arau lui adjoignit Pestalozzi. Mais les plénipotentiaires français ne voulurent point les reconnaître ; il fut répondu au secrétaire de la légation : Allez dire à ceux qui vous ont envoyés, que la république française ne connaît point de députation du corps helvétique au congrès de Hast ad /. La diète renonça même au projet de réclamer Mülhoiîsen , qui avait opéré sa réunion avec la France.

On voulut imposer à l’étranger par une démonstration , et l’on renouvela le serment fédéral négligé depuis longtemps; mais cette cérémonie ne produisit pas l'effet qu’on en attendait.

Rôle ne voulut pas jurer un acte qui , disait-elle , réservait des droits à i’emereur et à l’évêque : l’arbre de la lierté allait être planté : c'est là que commença la révolution, tandis que les riverains du lac de Zurich appelaient le moment de la vengeance, tandis que le pays de Vaud prenait les armes. On était en février de 1798, de

cette année si fertile en calamités pour fût rentrée dans l’obéissance , on n’éla Suisse; et, le 27 de ce mois, les tait pas tranquille de ce côté. A cette Français firent leur entrée et parurent inquiétude se joignaient le défaut aux bords du Léman : aussitôt la diète d’ensemble, et la défiance qui empêd Arau se sépara ; le pays de Vaud se cha de créer une commission exécudéclara indépendant ; le" Tésin secoua tive pour diriger les opérations des le joug d’Uri , et planta des arbres de cantons réunis, et dont Bâle seule la liberté ; Lucerne et Srhaffliousen af- abandonnait la cause. Cependant l’entranchirent leurs sujets. Le Directoire nenti prenait des dispositions redou- Irançais venait de décréter la forma- tables : le général Ménard , qui s'était tion de la république du Léman. Le d’abord arrêté aux limites du pays de general Ménard pénétra dans ce pays Vaud, venait d’être remplacé par le par G ex et trois mille hommes vin- général Brune ; une autre division pérent du (.hablais débarquer àOuchy, nétrait en Suisse par le Mont-Terrible, nü!i ii Port de Lausanne. A cette sous le commandement du général menL ♦' ’ ,*e la Suisse fut en fer- Schauenbourg. Brune , dont toutes les'

rjch | lon ’ J**8 riverains du lac de Zü- opérations se concertaient avec la dantdi S ^ *a ^'arri|ei dépen- marche de son collègue, adressa aux

en leur0?"*00 -Sc*1Wvtz, invoquaient habitants ducanton de Berne une pro- Zùrich I;lveur l’égalité des droits; à clamation dans laquelle il exposait les mettant °n iaPais;! Ie mouvement en griefs de son gouvernement , accusait Stæfa e Cn '“erté les condamnés de l’aristocratie bernoise, et promettait on flt’anr^stl^uant*esamencles ;mais l'égalité. Il dit ensuite aux envoyés du les doct** pv<les’ en proclamant que sénat qu’il traiterait au nom du Direcversives d"^ françaises étaient sub- toire, pourvu que l’on créât sur-lereligion °e ! or^re' attentatoires à la champ un gouvernement provisoire, un doubl sur-,e-champ on envoya que l'on mît en liberté tous les déte- Berne A er>!j?nt'nP®nt au secours (le nus politiques, que l’on rédigeât une s’insurce- • aussi, les campagnards constitution libérale, etc. , etc. constitutif enî !)our réclamer des titres Le colonel Gross , chef de Pétat-ma-

tique - ce *eur état civil et P0'** J01" c*e I année bernoise, et coinman-

que Int b 11 -ns une de ces émeutes dant du château de Nidau , écrivit au Farnsbour ° A *e célèbre château de général Schauenbourg qu’il allait comla liberté ^‘t . planta des arbres de mencer les hostilités le soir même : fut incen V • eskll» e* Waltenbourg c’était le 1er mars ; le mois de février Hombour" "ti Co,nme Farnsbourg et s’était passé en négociations, en arseil proclT1" a ^Hut que le grand con- mistices, et ces délais refroidissaient CepeiidVe l’égalité. les soldats bernois, dont l’enthou-

cominanda^t r *e c°l°nel Weiss, qui siasme faisait place aux principes de le pays de v es fr°upcs bernoises dans la propagande. L’armée suisse était l’ennemi • j au<l» s’etait retiré devant d’environ vingt mille hommes et quacés jusqu’' C-v l’ranÇa's s’étaient avan- tre cent cinquante cavaliers; mais on enmprrnait * v®r<lun. A Berne, on ne manquait d’ordre, d’exercice, de disgrade. on 1 Pas son mouvement rétro- cipline ; il y avait longtemps qu’on ral ; Re fut‘>o,nma donc un autre géné- n’avait combattu l’étranger, et l’on se famille d’K V" arles Louis, de l’illustre repentait amèrement d’avoir si fort tant n|Us c‘l’.acl> : le moment était d’au- négligé Part de la guerre, dans un excitée par i,.Kl,le > que la ville d’Arau, temps où la valeur des ancêtres ne avait aussi <'’slrftvolutionnairesdeIiàle, suffisait plus pour la défense delà paberté , s P*anté son arbre de la li- trie. Il se fit quelque mouvement dans fallut dorio<0|"^ lcjougdeBerne.il le gouvernement; des commissions n?ett*’e, le coiota<ïl,e.r ’ pour la sou- furent substituées au grand conseil; sieurs batain °ne* t*c Buren et plu* conseil de guerre nit renouvelé.

‘l°ns ; mais , quoiqu'elle L’anarchie était partout ; aussi , quand

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le colonel Gross , d’après des ordres nouveaux, voulut rétraeter la dénonciation d’hostilité au’il avait faite à Sohauenbourg , celui-ci n’en tint compte. Le chateau de Dornach, qu’il fit attaquer le jour même, l'r mars , ne résista que vingt -quatre heures; auprès de Vingels, une charge des Bernois fut repoussée. Les Français surprirent et culbutèrent un poste établi près de Lengnau , maigre l'héroïque résistance d’un bataillon de l'Oberland.

Les divers efforts pour tenir tête aux Français demeurèrent inutiles; et il n’etait pas dix heures du matin qucSoleure ouvrait ses portes au vainqueur.

L’artillerie bernoise se retira des bords de l’Aar, que rien désormais n’empêchait de franchir. ABuren néanmoins, le passage fut vaillamment disputé par le quartier-maître général de Graffenried , et l'incendie du pont se communiqua à plusieurs maisons de la ville.

Brune envoyait son avant-garde occuper les environs de Fribourg : il y avait dans la place des Bernois et des paysans qui empêchèrent les magistrats de se rendre. Le général ennemi accorda deux heures pour l’évacuation ; mais le parlementaire était à peine de retour, que le tocsin sonna dans tous les villages, et les campagnards entrèrent en foule par la porte opposée pour renforcer la garnison. Une nouvelle sommation fut envoyée ; alors les magistrats et quelques bourgeois vinrent annoncer qu'ils étaient dominés par les paysans. Les soldats français demandaient l’assaut , et le général lit tirer quelques obusiers, et pratiquer quelques brèches dans les murailles à coups de canon. Dix à douze soldats escaladèrent les remparts , d’autres entrèrent par une porte que l’artillerie avait brisée. Quinze cents Bernois et cinq mille paysans se retirèrent, emmenant des canons et des armes qu’on leur reprit dans la poursuite. La discipli ne fut observée avec autant d'exactitude que si la ville se fût rendue par capitulation : il avait péri environ quatre cents Suisses ; les prisonniers furent renvoyés chez eux. Ce fait est du

même jour que la reddition de Soleure.

Le lendemain, 3 mars. Brune envoya sur Morat une colonne commandée par le général Rampon : en cette circonstance, les soldats se portèrent à des excès dont il n’est pas juste de charger la mémoire de Brune. L’ossuaire de Morat fut dispersé; mais on s’abuse quand on regarde ce fait comme un acte de fureur ou d’aveugle vengeance, quand on l’attribue a l’ignorance la plus grossière , quand on soutient que les Français n’avaient que taire de ces ossements de guerriers de tous les pays, et qu’eussent-ils été Bourguignons, ils n’en étaient pas moins les ennemis de la France, dont leur chef méditait le malheur. La dispersion de l’ossuaire n’est pas considérée de même par tous les historiens : Meyer de Knorau reconnaît qu’après trois cents ans les Bourguignons donnèrent aux os de leurs aïeux une sépulture dont ils avaient été privés jusqu’alors. Il y avait en effet dans la colonne du général Rampon deux bataillons composés de soldats de la Côte-d’Or et de l'Yonne. S’ils eussent cédé au ressentiment national, leur action eût été irrélléchie : soldats de la liberté, ils devaient applaudir à la victoire de ceux qui avaient combattu pour elle plus de trois siècles auparavant; mais leur susceptibilité avait pu être excitée par la réponse d’un chef suisse, qui venait de déclarer, sur une sommation française, qu’il n’entendrait pas, sans en tirer vengeance, un langage si hautain, et qu’il ne convenait pas de le lui tenir dans le voisinage de Morat. Peu de mois s’étaient écoulés, depuis que Bonaparte s’était fait conduire à ce même ossuaire, en traversant la Suisse, après le traité de Campo-Formio.

Erlach avait été obligé de repasser la Sarine et la Sense; Rampon se porta rapidement surGuminen, où il opéra une fausse attaque , tandis qu’une autre colonne attaquait Laupen, et que le général Pigeon tentait à Neueneck le passage de la Sense, pour s’avancer ensuite sur Berne. Le 6, à quatre

heures du matin, le passage fut forcé, et le camp ennemi emporté après une action très-vive, dans laquelle les Suisses prouvèrent qu'ils n’avaient point dégénéré. L’action dura cinq heures; ils laissèrent trois mille hommes entre les mains des Français, et huit cents morts couvraient le champ de bataille. Berne, se voyant désormais a découvert, rappela promptement ses troupes de Guininen, où il y avait une artillerie formidable, parce que l’on croyait ce point plus particulièrement menacé. La démoralisation était complète dans l'armée bernoise; les soldats chassaient leurs officiers et les remplaçaient par d’autres. Les Français, avant de remporter la victoire, avaient été souvent repoussés; ils avaient perdu beaucoup de inonde, beaucoup de canons. Leur attaque sur Laupen avait échoue : la division de Brune eut probablement été contrainte à se retirer, si Schauenbourg n’edt le jour même fait son entree à Berne.

Ce général habile et valeureux était l’un des tacticiens les plus habiles de son temps; il excellait à former le soldat, à l’aguerrir, et lui donnait l'exemple des vertus militaires. Doué par la nature d'une force extraordinaire, haut de taille et d'une figure mêle et imposante, il commandait le respect par sa présence, et la confiance ne pouvait manquer a un chef qui, né dans les rangs élevés de la société, avait combattu comme le ferait un simple volontaire. Le 4 mars, son avantgarde occupait le village de Schnottwyl; la 16'' demi-brigade se tint à Betterkindeu , et le corps de bataille a Lolm , sur la route de Soleure à Berne. Le 5, pendant l'action de Neueneck , les troupes se mirent en marche a la pointe du jour : l’avant-garde rencontra l’ennemi dans le bois. Il s’engagea aussitôt une fusillade; les Bernois avaient de l’artillerie, mais l'artillerie française accourut pour soutenir l’infanterie. Les Suisses, obligés de se retirer, allèrent prendre position sur les hauteurs, en avant de Frauenbrunnen. Cependant la cavalerie française étant huit fois plus nombreuse que la leur, ils furent

tournés sur leur gauche et débusqués de leurs batteries. Ils essayèrent de se reformer à Urtenen; repousses de nouveau de ce poste ainsi que de Uofwyl et Buchsée, ils se mirent à l'abri d'un taillis, et pendant deux heures soutinrent l’effort de l'ennemi dans le Grauholtz. Des abatis étaient jetés sur la route : les Suisses occupaient les hauteurs; à leur droite étaient un bois de sapin et des marais impraticables. Le delilé était protégé par des retranchements qui semblaient impraticables; Schauenbourg lit escalader les rochers ar trois compagnies de la 89r demirigade , tandis qu'une partie de son infanterie passait par les marais pour tourner la gauche des Bernois, et que l’artillerie légère canonnait les retranchements de la route. Attaqués de liane et de front, les Suisses ne purent résister; la déroute devint complète; ce ui n’empécha point le vaillant Krlach e réunir encore les levées appelées landsturm sur le Breitenfeld, en avant de Berne, et d'engager un cinquième combat. Armés de faux et d’instruments aratoires, les paysans se battirent en désespérés; des femmes, de jeunes lilles et même des enfants, se mêlèrent aux combattants. Les hussards du 7e et 8r chargèrent avec impétuosité sur les pièces que l’ennemi avait mises en batterie. A midi , le succès des Français était décidé. Les soldats suisses , se croyant trahis par des chefs indignes, tuèrent plusieurs colonels ; aux portes de la ville, deux d’entre eux furent sabrés par leurs dragons. Le gouvernement demanda à capituler.

Les troupes françaises entrèrent à Berne à une heure apres midi : pendant la nuit suivante, le corps d’armee de Brune arriva, et ce général prit le lendemain le commandement en chef de toute J’armée. On avait stipulé la sûreté des j>ersonues et des propriétés, la liberté du culte, dépendant Krlach s'était rendu dans l’Oberland avec l’avoyer Steiger, qui avait partagé tous ses dangers : ils espéraient y organiser une résistance opiniâtre, car le gouvernement y avait envoyé déjà des armes et de l’argent. Leur espoir fut

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déçu. Partout on imputait à trahison ce qui n'était que désordre et infortune, partout on criait vengeance contre tle prétendus traîtres , dont l'hésitation faisait tout le crime. F.rlach fut tué par des furieux à\Viclitrach,et Steiger eut beaucoup de peine à échapper à une émeute pareille.

Les Zurichois s'étaient avancés sur Aarberg jusqu’à Frienisberg : de la sorte, ils se trouvaient coupés; on leur permit de se retirer avec armes et bagages ; les autres contingents avaient déjà opéré leur retraite. On songeait encore à s’opposer à la marche des Français : Zurich se préparait à la défense; SchafThouse, la Thurgovie et le Rhcinthal promettaient des secours; Uri conseillait d’invoquer la médiation de l’Autriche, de la Prusse et de l’Espagne. Tout à coup on arrêta tous ces préparatifs. Le trésor, l’arsenal, les magasins de toute espèce, ne purent contenter le vainqueur; et , comme s’il n'eüt rien trouvé qui püt satisfaire aux besoins de l'armée, il accabla le pays de réquisitions; il enleva de plus ces uobles drapeaux, monuments de tant et de si glorieux triomphes. Le général Brune Tes envoya au directoire exécutif. Toutefois ce" n’était pas le plus grand mal que la France pût faire a son ancienne alliée; elle rafTIigea d'une constitution , détruisit le système fédéral, et prétendit gratilier de la liberté ceux auxquels elle apportait le funeste cadeau du nivellement et de la centralisation. L’égalité, telle que l'entendait notre révolution, pouvait être un bienfait pour les pays sujets; 1c Tésin, le canton de Vaucl, la Marche de Schwytz et les riverains de Zurich , l’attendaient avec impatience; mais les sept cantons démocratiques , où le pouvoir appartenait aux citoyens, étaient, en fait de liberté, les maîtres et les exemples qu'il fallait étudier. Loin de là , on effaçait violemment leur physionomie nationale, on confondait toutes ces nuances originales, pour obtenir de la fusion un gouvernement esclave de la France, sans pouvoir chez lui et surtout sans considération , parce qu’il était imposé par l’étranger. Cependant

Brune avait promis aux Lucernois de ne point occuper leur territoire; nouvelle qui fut proclamée à son de trompe et aux cris d’allégresse de toute une population, qui croyait que l’on respecterait les descendants des libérateurs. Ce n’était qu’une ruse : l’envoyé de France, Mengaud, ne cessait Je reprocher aux Suisses, des menées de ce qu’il appelait le parti aristocrate.

A Zürich, les autorités étaient obligées de céder la place aux insurgés.

La constitution helvétique, tracée par Oclis, ne convenait à personne : le canton de Vaud l’avait adoptée dans les assemblées primaires; il s’agissait maintenant de la faire accepter en Suisse. Le principe de l’indivisibilité est le premier de ses articles; les circonscriptions administratives sont tout ce qui reste du canton ; la souveraineté appartient à l’ensemble des citoyens; les titres et les privilèges sont supprimés; aux treize cantons, on ajoute le Léman, l’Argovie, le Valais, Bcliinzona, Lugano, Sargans, Saint-Gall, la Thurgovie. La constitution une fois acceptée par les assemblées primaires, ces assemblées nommeraient un député au collège électoral du canton sur cent citoyens; enfin ce collège électoral désignerait quatre membres du sénat et huit du grand conseil, un du tribunal suprême, treize du tribunal cantonal, et cinq administrateurs. Cinq directeurs, nommés par la législature, gouverneraient la république, et pourvoiraient aux ministères , aux ambassades, aux commandements des troupes, etc., etc. Bâle fut la première à proclamer cette œuvre de son concitoven; mais ses recommandations à d'autres cantons demeurèrent sans effet.

A Saint-Gall, les délégués faillirent être assommés par le peuple, et en général les montagnards se montrèrent fort hostiles à ce projet. En Thurgovie, les assemblées primaires furent empêchées par la Violence. On était d’autant plus exaspéré, que l’on annonçait, comme un dessein arrêté de la part de Brune, le morcellement de la Suisse en trois républiques. Le gouvernement français ne s’y arrêta point, confirma

l’œuvre dOchs , et aux nouveaux cantons ajouta l’Oberland, pour affaiblir Berne d’autant. On frappa d’une contribution de quinze millions les prétendus oligarques. L’arrivée des commissaires Lecarlier et Rapinat fit faire quelques progrès à la constitution dans les cantons du nord et de l'ouest : il n’en fut pas do même des cantons intérieurs; les représentations amicales et modérées du général Schauenbourg, qui venait de succéder à Brune, ne purent décider l’assemblée qui venait de se former à Brunnen. Le langage du chef de l’armée fut plus dur à l’éard des gouvernements provisoires ’Appenzell et du ToggenDourg : on leur accorda douze jours pour tout délai. Arau, chef-lieu désigné, vit bientôt arriver les députés élus au grand conseil, par les cantons de Bêle, Berne, Fribourg, le Léman, Lucerne, l'Oberland, Schal'fhouse , Soleure, Zurich. L'assemblée se constitua le 12 avril. Le 15, six cents Français, Schauenbourg et Lecarlier, y vinrent aussi. L’Unterwald supérieur, Engelberg , la Thurgovie , accédèrent à l’instant même, et le comté de Baden, sur l’ordre des Français, envoya aussi des députés , comme s’il eût formé un canton avec les bailliages libres.

A Schwytz et dans le bas Unterwald, on résolut de maintenir l’ancien ordre de choses à tout prix : on appelait la constitution le livret d'enfer.

Uri et Glarus, sans vouloir prendre l’offensive, se préparèrent à la résistance : on se porta d’abord sur le Brunnig, et la petite république de Gersau, composée d’un seul village, fournit à elle seule quarante-cinq hommes. Glarus sortit aussi de l’inaction : quatre cents hommes franchirent les neiges du Sattel pour aller insurger l’Entlibuch. Pendant ce temps, deux mille six cents hommes se jeterent surBrientz, pour soutenir lé mouvement de l’Oberhassli, dont le député avait quitté Arau sous prétexte d’affaires personnelles. Néanmoins on n’entreprit rien de grand ; chacun craignait pour sa propre vallée, et bientôt Schwytz menacée rappela ses soldats, qui déjà se reti-

raient devant les Français. Les insurgés n’en prirent pas moins Rapperschwyl. Entre Emsiedeln et le lac de Zurich, se rassemblèrent plusieurs milliers de Suisses; ils accouraient à la voix du curé Marianus Herzog.

Zug, dont le contingent était commandé par le colonel Andermatt, avait envahi les bailliages libres; mais, le 26 avril, le général Jordy repoussa ce corps, qui fit une vigoureuse résistance, s’empara de l’nobaye de Mûri, y prit vingt canons, et' franchit la Sins. Quand il entra à Zug, le conseil délibérait encore sur l’acceptation de la constitution; il fit mettre bas les armes à mille paysans, et conquit en cette occasion douze drapeaux et six mille fusils.

Cependant les Suisses, conduits par Aloyse Reding, s’emparaient de Lucerne, le jour même où Jordy prenait Mûri . Les citoyens, qui d’abord avaient voulu résister, furent obligés d’accepter une garnison de l’Entlibuch; elle promit de rétablir ses communications avec les cantons, de ne point invoquer contre eux de secours etranger, et de n’en donner qu’à ceux qui avaient voté le rejet de la constitution. L'arsenal fut laissé à la disposition des libérateurs. Schwytz se montrait digne de l’antique héroïsme ; les Français furent vigoureusement repoussés sur la hauteur de Richterschwyl et à Wollrau ; ils ne purent forcer le passage de Schindelligi qu’en éprouvant des pertes immenses. A Rothcnthurm et sur le Sattel, Schwytz et Uri firent des prodiges de valeur; enfin, à Morgarten, leurs armes furent heureuses : inspirés par ce grand souvenir, par ce premier fait d’armes de leurs aïeux , les soldats poursuivirent les Français, de ces hauteurs célèbres jusqu’à Eggeri. Là, le nombre et la discipline leur apprirent, à leurs dépens, combien les soldats de la république étaient supérieurs aux vassaux de Léopold : il fallut céder.

Sur d’autres points, on disputait chaque pas: Immensée et le pied du Rigi ne furent abandonnés qu’après de saillants combats , et le 3 mai l’action ’Arth demeura sans issue. L’invasion

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eût été difficile à l’ennemi , sans la fuite du curé Herzog, qui lui laissa la facilité de franchir l’Étzel , montagne qui couvre les abords d’Einsiedeln : ainsi se trouvait tournée la position de Rothenthurm, et le redoutable vainqueur put s’avancer jusqu’au Hacken , qui jette dans les airs sa pointe crochue , et forme , avec le Mythen , l’un des plus admirables points de vue que la création offre à l'admiration de l’homme. Ces cathédrales de roc s'élèvent comme des tours angulaires; leurs masses effilées et recourbées dominent ces solitudes, ces forêts, et cette abbaye, saint pèlerinage ouvert à la foi, asile de la prière, but des vœux et de la dévotion des peuples septentrionaux et des Italiens du voisinage. Là, près du Hacken, non loin d’Einsiedeln, périrent, en combattant pour la patrie, deux cent trente-six braves, qui voulaient la garder pure de toute invasion d’un vainqueur, comme elle l’avait toujours été. Les blessés même continuaient à combattre, et mouraient de nouvelles blessures. Grâce à l’habileté des francstireurs, la perte des Français fut décuple. Ils honorèrent le courage malheureux. Le géuéral de Schauenbourg proposa une capitulation : elle assurait aux braves la conservation de leurs armes, la sécurité de la religion catholique, et promettait la retraite des Français. Reding et ses guerriers eurent 'peine à s’y décider : dans le moment même, des renforts d’Uri débarquaient à Brunnen. Quand on opina : « Mourons , s’écria le premier dont on prit l’avis, mourons de la mort glorieuse de nos ancêtres. » Les prêtres communiquèrent à l’assemblée des dispositions plus pacifiques. Lucerne avait déjà été évacuée a l’approche des Français. Uri accéda à la capitulation , et le'haut Unterwald accepta , ur la seconde fois, la constitution Ivétique; le pays bas fut plus long à se décider. Appenzell etGlarus se soumirent au directoire d’Arau.

Genève se réunissait à la France :

le 26 août, elle perdit l’ombre d’indépendance qu’elle avait conservée jus-

qu'alors. Le Valais s’insurgeait; l’agent français . Mangourit , fut obligé de s'enfuir de Sion : trois mille hommes des dizains supérieurs étaient venus occuper la ville. Après les avoir battus à Bâillon et débusqués de leur position derrière la Morge, torrent profond et impétueux, il les somma de se rendre.

Les Valaisans renfermés dans Sion feignirent d’accepter la capitulation ; mais un peloton de hussards s’étant approché de la porte, ils firent sur lui une décharge a mitraille. Le soldat furieux escalada les murailles et fit un horrible massacre des insurgés et des habitants : on se défendait de maison en maison. La ville fut abandonnée au pillage pendant six heures; le haut Valais fut envahi et frappé de contributions. Un autre combat, poussé par le 16" d'infanterie légère jusqu’aux sources de la Morge, fut très-meurtrier; des quartiers de roc roulaient sur les Français, qui perdirent beaucoup de monde. Les prêtres avaient promis aux campagnards le sort des saints de la légion thébaine.

Le directoire helvétique s’occupait de changer les circonscriptions, et d’opérer entre les cantons une fusion qui faisait entièrement disparaître l'ancienne phvsionomie nationale de cette admirable confédération; il constitua des cantons absolument nouveaux, et y groupa les électeurs de manière à s'assurer une majorité : ainsi il y eut un canton de la Linth, un canton de Sântis, etc., etc. Au mécontentement de ces innnovations , se joignit une profonde indignation contre les proconsuls français, qui, non contents d'enlever les caisses publiques, prenaient celles des hospices, frappaient de fortes contributions , et, sous prétexte d'aristocratie et de fédéralisme , faisaient saisir comme otages des citoyens considérés, pour les envoyer à Hunningen. Rapinat défendit d’obéir aux lois et aux ordres du gouvernement helvétique, quand ils seraient en opposition avec ceux du ouvernement français. Des actes aritraires, des éliminations violentes faussèrent les institutions politiques

avant leur mise en action. Rapinat nomma lui-même des directeurs, et le pouvoir exécutif français se permit de proclamer authentiquement qu’Ochs était le meilleur citoyen de l'Helvétie. Il faut cependant se garder d’ajouter foi aux imputations que l’on s'est si souvent permises contre la probité de Rapinat : revenu pauvre de cette mission , il mourut quinze ans après , sans jamais avoir dérogé aux principes de la délicatesse la plus rigoureuse. Ces exactions étaient pour le fisc, et c’est au nom de la liberté qu’il se constitua le tyran d’un peuple libre.

Les agents de l’A ngleterre et les émigrés suisses ne cessaient d’exciter à la révolte-, le pèlerinage de Marie des Neiges au Rigi devint le lieu des rassemblements : dans plusieurs localités, on refusa le serment, et le gouverneur de Schwytz fut obligé de s’enfuir. La fermentation était générale; le directoire invoqua de nouveau l’appui du général Schauenbourg. Deux prêtres soulevaient le bas IJnterwald, et distribuaient des amulettes et des reliques; ils promettaient le concours des Autrichiens; deux mille hommes étaient prêts et huit canons. Les Français arrivèrent : leurs tentatives de debarquement ayant échoué, et le feu des francs tireurs leur faisant beaucoup de mal, on ne douta plus du succès; des renforts accoururent de Schwytz et d’Uri; mais, le 9 septembre, Schauenbourg ordonna une attaque générale : les Français tombèrent par centaines a l'affaire du Rolzloch, à la chapelle de Saint-Jacques; mais ils arrivèrent par le Mclchthal, et prirent l’aile gauche en queue. A Kersitten, ils réussirent enfin à opérer un debaruement, et l’incendie de ce village ispersa les insurgés. Il y eut trois cent quatre-vingt-six victimes, parmi lesquelles on comptait cent vingt-sept femmes et enfants. Les cadavres furent entassés dans la nef de Stanz. On mit le feu à Stunzstad , à Huochs , aux fermes isolées; enfin le pays se soumit, après avoir perdu dans’ cette lutte près de quatre mille hommes. Le général vainqueur était profondément

ému de pitié; il faisait distribuer des rations de pain et de viande aux habitants. Schwytz, envahi dès le 12 septembre, fut désarmé complètement.

Bientôt il fut conclu avec la France un traité d’alliance offensive et défensive, qui assurait à cette incommode protectrice la route militaire du Rhin et des Grisons, celle du Valais vers l’Italie, et promettait un traité de commerce. La France prit six demibrigades suisses à sa solde. L’Autriche s'opposait formellement à ce que la constitution ftlt adoptée dans les Grisons : elle fut rejetée par la majorité des communes, et la diète assemblée à llanz ordonna une levée de six mille hommes; un conseil de guerre se constitua , et négocia avec le général autrichien Auffenberg qui était sur la frontière. Dix bataillons entrèrent dans le pays : on proscrivit les journaux suisses; on chassa les partisans de la France. Des le mois de mai , Lecourbe. Dessol les et I. oison, avaient écrasé ce corps autrichien , après avoir franchi le Rhin près d’Azmoos; ils prirent Luciensteig d’assaut, tandis qu’une antre division, partie de Vettis, avait gravi le Kunkcl , et paraissait subitement devant Reic.henau. Après une bataille opiniâtre, les Autrichiens concentrés dans Loire furent obliges de capituler : Auffenberg se rendit avec quatre mille hommes. Cependant une autre division, venue du Saint-Gothard, était battue par les montanards, qui massacraient sans pitié lessés et prisonniers. Les Français eurent bientôt réparé cette porte," et chassé les Autrichiens jusque dans le Tyrol. Les amis de l’Autriche furent conduits a Salins. Les revers de l’armée de Jourdan et la tentative inutile de Masséna contreFeldkirch, ouvrirent le nord et l'est de la Suisse aux ennemis de la France. Il y eut dans l’intérieur beaucoup d’émeutes à comprimer. Le 13 avril, déjà les Autrichiens étaient entrés a Schaffhousen , et le 17 ils occupaient Eglisau. L’est dans cette retraite que le pont de bois sans arche, chef-d’œuvre de l’art du charpentier, fut brillé par les Français. Déjà l'on

regardait la cause de la république française comme perdue : les cantons intérieurs, les villes d’Altdorf et Zug, passaient aux yeux des campagnards pour les repaires de ses partisans; aussi, quand un incendie consuma de fond en comble la première, on ne lui porta aucun secours; la garnison française seule fit des prodiges de dévouement. Le 28 août, une insurrection générale contraignit les Français à évacuer les cantons d’Uri et de Schwvtz; mais bientôt le général Soult rentra dans Schwvtz, apres avoir dispersé tous ces pâtres qui n’avaient d’armes que des bâtons, d’uniforme que les chemises dont ils couvraient leurs vêtements, circonstance à raison de laquelle cette campagne fut surnommée Hirtenhemdlikrieg.

Le 8 mai, Soult eut à combattre les insurgés d’Uri, dont le chef, l'historien Vincent Scliinied, périt le premier, atteint d’un boulet; le lendemain, il fallut encore combattre à AVascn, puis le 12 au Samt-Gothard.

A Dissentis, dans l’autre vallée nui descend d’Ursern vers les Grisons, les Fronçais furent d’abord surpris par une émeute. Après avoir brillé Dissentis, ils se retirèrent vers l’Italie, tandis que, dans les Grisons, Luciensteig et Coire retombaient au pouvoir des Impériaux, et que JVI. de Courten conduisait les Valaisans à l’attaque, d'abord à Martigny, puis dans les forêts qui entourent Louéche; mais là, comme à Viége, ils furent vaincus, et les Autrichiens et les Russes venus à Brig pour les secourir repassèrent le Simplon. Lecourbe, qui arrivait de la haute Engadine, porta rapidement sa division sur Heliinzonn, pour couvrir le passage du Saint-Gotnard et contenir les bailliages italiens qui venaient de prendre part à l’insurrection; ensuite il alla occuper une forte position au haut des Alpes.

Masséna , qui commandait en chef vers le nord de l’Helvétie, eut à combattre les Autrichiens de l’archiduc Charles : à Rorschach et a Diessenhoven , ils avaient pris le parc d’artillerie helvétique, il fallut se mesurer

avec l’ennemi à Wyl, à Andelflngen, à Frauenfeld. Dans ce combat périt le général suisse Weber, dont les troupes avaient déployé une grande valeur. Là étaient Oudinot , Ney , Soult; là , se disputa chèrement la victoire qui demeura aux Français. Ney poursuivit avec tant d’impétuosité l’ennemi qu’il avait devant lui , que la plupart des troupes légères furent jetées dans la Thur, et s’v noyèrent avec leurs chevaux. A Scliwarzenhach , où commandait Soult , trois régiments autrichiens furent taillés en pièces. Toutefois l’archiduc accourut avec des renforts , et reprit ses postes de la rive gauche de la Thur; le général llotze attaqua les Français à Winterthur, où Masséna s’était concentré; l’archiduc y vint en personne; après la résistance la plus opiniâtre, après que Ney eut été deux fois blessé , le général en chef s’apercevant que l’ennemi cherchait à tourner ses ailes , se replia derrière la Tœss. Il fallait bien se retirer, car une autre armée autrichienne venait des Grisons, sons le commandement de Bellegarde; et , quoique Leeourbe le serrât de près, et se fût établi à Wasen , au milieu des Schellenen , Masséna se retira sur l’A Ibis, et garda la rive gauche de la Limmath , après avoir évacué Zurich, non sans avoir livré des combats très-opiniâtres sur toutes les hauteurs qui précèdent ou dominent la ville. Plus de deux mois s’écoulèrent sans que rien fdt changé à la position que tenait chacune des deux armées, depuis le Saint- Gothard jusqu’à l’embouchure de la Rguss et de l’Aar. Il y eut, dans la partie envahie par l’Autriche , et notamment ii Zürich,des gouvernements provisoires. Quelques cantons rétablirent leurs anciennes constitutions :

beaucoup de Suisses prirent du service dans les armées de la coalition ; il y eut même des contingents envoyés officiellement et en corps. On crovait si peu au retour des Français, qu’à Zurich il suffisait d’en émettre l’idée pour être réputé séditieux.

Au mois d’aodt, les Français, qui avaient reçu des renforts , se reportèrent en avant sur la Linth. Peu de « <

jours auparavant , le général - major autrichien Bav, qui voulait pénétrer dans le bas Unterwald , avait été pris avec toute sa division. Les Français gardaient leurs positions depuis le lac de Lucerne jusqu’à Bille, où s’appuyait leur aile gauche. Les choses étaient à peu près en cet état quand arrivèrent les Russes. Depuis les Romains , les Allemanni et les Bourgondes , dit Zschocke, jamais la patrie n’avait été affligée de plus de maux.

Masséna avait prévu l’arrivée des Russes pour la seconde quinzaine du mois d'août ; il songea à une attaque sérieuse par son aile droite, et pour cela , il voulut tromper l’archiduc. Le 17, à la pointe du jour, il franchit la Limmath , surprit le camp ennemi , et tailla en pièces plusieurs régiments de cavalerie. L’alarme était dans Zurich ; l'archiduc accourut avec des troupes fraîches : des deux côtés , les Suisses s’entre-tuèrent avec un acharnement que l’esprit de parti peut seul expliquer. Ziirich fut sur le point d’être prise; mais comme Masséna n avait voulu faire qu’une diversion , il rentra dans ses positions sur la rive gauche.

Différentes attaques venaient d’avoir lieu; elles avaient toutes le même but: cependant Lecourbe avait chargé l'aile gauche sur tous les points; par des marches savantes il avait su triompher de la difficulté des lieux. Il combattait sur les arides rochers, près de ces glaciers éternels , et dans les régions élevées où se forme le tonnerre ; en trois jours il fut maître de toutes les sommités du Saint-Gothard , de la Furca et du Grimsel , et des principaux passages de la vallée de Dissentis. En passant, il avait repris Brunnen , Schwytz , et chassé les Autrichiens du pont de la Muotta. Il les avait ensuite combattus à la chapelle de Guillaume Tell (Tellen Flatte). La prise d’assaut du fort de Meyen coûta beaucoup de braves au général Loison ; un seul sentier conduisait à ce fort placé sur des rochers coupes à pic au-dessus de précipices affreux : un feu sdr et bien dirigé enlevait tout ce qui se présentait. Cependant la valeur française triompha,

et le corps de Loison fit sa jonction avec les autres dans le Schæchenthal.

Lecourbe campait alors à Ilirtzfeld; les Autrichiens, qui étaient encore à Amsteg à l’entrée de la vallée de Madéran , se trouvaient ainsi pris entre deux feux ; Lecourbe les battit et leur fit beaucoup de prisonniers; il vainquit d’autres troupes à Gœschenen. Gudin , qui devait arriver par le haut Valais , le Grimsel et la Furca , ne se montrait point : le but de sa marche était de tourner le pont du Diable et le fort d’Uri. Le pont était défendu par une ligne de retranchements couverts par des chevaux de frise ; les grenadiers les attaquèrent au pas de charge ; mais ils furent ensuite arrêtés par une large coupure que les Autrichiens avaient pratiquée sur le pont même. L’impossibilité de franchir l'abîme contraignit les grenadiers à la retraite. Le 10, on répara le pont sous le feu de l’ennemi; mais tout à coup la division Gudin, descendant de la Furca, vint le disperser : elle fut accueillie aux acclamations des soldats , car elle venait de vaincre les Autrichiens dans leurs postes inaccessibles de la Furca : il y eut encore de brillantes actions près du Crispait.

Le 16 août , jour où Lecourbe achevait son expédition , les têtes de colonne russes arrivèrent dans Schaffliousen : l’archiduc n’avait cessé de presser leur marche : il avait conçu un projet qui eût coupé toute communication entre les armées françaises de Suisse et de Souabe , et dont le succès eût contraint les Français à une retraite précipitée. Charles tenta le passage de l’Aar a Dettingen , au-dessous de Baden , avec un corps de quarante mille hommes : favorisé par un épais brouillard, il avait fait commencer deux ponts de bateaux : les travaux s’exécutaient sous la protection de trente-huit bouches à leu si avantageusement placées, qu’elles balayaient toute la rive gauche. La position était faiblement gardée; mais, vers midi, le brouillard étant dissipé , les généraux Ney et Heudelet, accourus au bruit de là canonnade, avaient déjà

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réuni douze mille hommes. Il obtint la faculté de retirer ses pontons, à condition que le feu de l’artillerie cesserait aussitôt.

Néanmoins l’avenirdes Français dans ce pays était loin d’étre serein ; le maréchal Souvarof, qui s'était concentré à Jiellinzona , dirigeait sa marche vers le Saint-Gotharu. Korsakof venait d'entrer en Suisse par le nord, et Ilot/.e,aiec ses Autrichiens, allait se porter entre la Rcuss et la Limmath, pour attaquer le centre de Masséna qui était cantonné sur le mont Albis.

Le 23 septembre , les troupes russes d’Italie commencèrent leur mouvement : les belles vallées du Tésin , le Stretto de Salvedro, se remplirent de barbares : les soldats gravissaient avec peine ces hauteurs auxquelles ils n’étaient point habitués. A Airolo , il fallut soutenir un combat des plus opiniâtres; six cents Français, après s’étre défendus douze heures contre deux mille grenadiers , se retirèrent en bon ordre par le val Bedretto. Quand les Russes se virent au milieu des neiges éternelles, qu’ils n’aperçurent plus que des roches éboulées sur un gazon grisâtre, que des précipices sans fond , l’esprit d'insubordi nation put à peine être contenu. On dit qu’en ces lieux redoutables, Souvarof, voyant ses exhortations inutiles , fit creuser une fosse , s’y étendit sans vêtements , et cria aux mutins: Couvrez-moi de terre, et abandonnez votre général. Les soldats , confus de repentir, le prirent dans leurs liras, et le supplièrent de les conduire à l’ennemi. Il n’y avait, pour leur résister, qu’une faible division a Hospital , au pied du Saint-Gothard. Gudin, qui la commandait, évacua la vallée d’IJrsern , et alla prendre position sur le Grimsel, passant au pied du glacier majestueux d'où s’échappe le Rhône, puis gravissant la sauvage et périlleuse Mayenwamd , où le voyageur glisse à chaque pas , où un incommensurable précipice attend la dépouille mortelle de celui qui serait indocile aux conseils du guide.

Le lendemain, le général Aufenberg fit sa jonction avec Souvarof à Ams-

19* Livraison. (Suisse. )

teg ; Leeourbc se borna dès lors à défendre le passage de la Reuss, près d'Altdorf, afin que les Russes ne pussent pénétrer derrière le flanc droit de l’armée française, par la vallée d'Engelberg et Stanz. Il se plaça , avec quinze cents hommes seulement , sur le versant des Alpes Surènes ; et cette poignée de brayes lui suffit pour arrêter, pendant trois jours, les trente mille hommes que Souvarof amenait d’Italie. Le 27 septembre, le général russe voulut forcer le passage de la Reuss ; déjà une solive était jetée sur les traverses du pont de Hirzfeld; alors, par une inconcevable audace, Lecourbe franchit lui-même la rivière, jeta laterreurdanslecamp desRusses, et les chassa d’Altdorf. Souvarof revint précipitamment de son attaque, et Lecourbe lui tint tête jusqu’à la nuit.

Cependant Masséna avait résolu de vaincre les corps de Korsakof et Hotze, avant que Souvarof pùt arriver d’Italie. Il fit occuper le canton de Glarus; ce fut le général Molitor qui fut chargé de cette expédition. Il attaqua l’ennemi qui tenait les sommités du Pragel; il emporta la position à la baïonnette, et poussa ses adversaires jusqu'au débouché du Kleenthal : là, les Autrichiens s’étaient retranchés dans le village de Netstall. Le général français voulut revenir à l’attaque , après avoir fait occuper la grande route de la vallée de la Linth, auprès de Glarus; au retour, il se vit intercepté, et fut obligé de se faire jour à travers quinze cents Suisses à la solde de l’Angleterre; il trouva l’action déjà engagée ; sa troupe avait été prise en queue ; mais il chargea vigoureusement à la tête des grenadiers, et culbuta tout ce qui se trouvait sur son passage. Molitor fut obligé de lutter toute la nuit contre des forces quintuples des siennes. Il s’établit sur une hauteur, et s’entoura de pierres pour s’en servir comme de projectiles , les munitions venant à lui manquer ; les quartiers de roc roulèrent le lendemain matin sur les assaillants : aussitôt les Français profitèrent du désordre, et chassèrent l’ennemi de ses propres positions. Molitor put faire

8a jonction avec Soult près de Næfels.

En général , il semble dans cette guerre que tous les lieux illustrés par la valeur des Suisses anciens , aient du , par une sorte de fatalité, devenir funestes aux Autrichiens et glorieux aux Français. L'occupation du canton de Glarus créa de grands embarras pour Souvarof : les Autrichiens se retirèt rent sur AValenstadt ; le général llotze porta son quartier général à Kalthronn, en gardant le beau canal de laLinth, entre les deux lacs, depuis Uznach jusqu’à Wesen.

Masséna ordonna le passage de la Lintli , en même temps qu'il opérait celui de la Limmath pour attaquer, avec les généraux I .orges et Mortier, le corps- de Korsakof qui était dans Zurich. Soult s’eu trouvait séparé de toute la longueur du lac. I.es difficultés du passage s’accroissaient de la nature des lieux : on choisit le voisinage de Helten; il fallut construire d'abord sur les marais un chemin de madriers ; le bruit des voitures attira l’attention de l’ennemi ; mais , tandis tju'on mettait les bateaux à flot , une compagniede nageurs traversa la Linlh, et se jeta inopinément sur les postes autrichiens, qui s'enfuirent en criant Sauve qui peut. Le village de Scliænnis fut emporté avec ardeur , pris et repris trois fois, toujours avec un égal acharnement. Le général llotze, accouru de son retranchement , paya d'exemple , reçut deux coups de feii , et mourut. Ce brave était Suisse, né à Rapperschwyl ; il mourut sur le sol de sa patrie, combattant pour des étrangers contre des étrangers, à quelques heues seulement de la petite ville qui lui avait donné naissance, et pendant que d’autres Français prenaient Schmérikun. Dans la nuit, l’ennemi fut obligé de mettre bas les armes. Wesen , Richtenscltwyl et Rapperschwyl tombèrent au pouvoir du vainqueur. Tels sont les faits d’armes contemporains de la bataille de Ztirich, tandis que, d’un autre côté, l’héroïque conduite de Lecourbe la rendait possible.

La Limmath fut passée a Dietikon :

la rivicre y forme un coude dont la

convexité est vers la rive gauche, et livre par conséquent le terrain de la rive droite au feu croisé de l’artillerie: de grands bouquets de bois qui donnent au pays un aspect pittoresque , servaient a masquer le débarquement.

Le 25 , avant le jour, tous les préparatifs étaient achevés ; alors chef d'escadron , l’illustre général Foy commandait l'artillerie de la division Lorges; il disposa les bouches à feu avec une rare habileté, s'exposant à tous les.dangers , et ne se doutant pas que la plus belle partie de sa gloire serait le prix d'un autre mérite que la valeur militaire. Cette opération se fit avec tant de calme et de silence, qu'elle demeura inconnue aux avant-postes russes , et même aux Français qui garnissaient la rive gauche. A* l’appui de ce mouvement, Masséna avait fait opérer de fausses attaques; un corps de réserve tenait en échec les forces que les Russes avaient sur la rive gauche, près d'Altstetten ; enfin la division Mortier attira l’attention des Russes vers la Sihl et l’Albis , leur faisant occuprr beaucoup de inonde en pure perte.

Le passage de la Limmath s'opéra avec tant de rapidité que, trois minutes après les premiers coups de fusil tirés par l’ennemi, il ne restait plus une seule barque sur la rive gauche.

Les batteries de Foy avaient culbuté tout ce qui s'avancait pour repousser les assaillants. L'ennemi s'était rallié sur un plateau boisé en avant de son camp; les Français s'avancèrent l’arme au bras, et bientôt virent toutes les troupes du camp rangées en bataille; quoiqu’il n’y eût encore que quelques bataillons, et que les renforts ne pussent arriver que successivement, les soldats ne se déconcertèrent point. La fusillade, fut vive et meurtrière : les Russes se soutenaient au moyeu de sept pièces de canon ; enfin les' Français s’avancèrent au pas de charge , et culbutèrent à la baïonnette ces lignes qui semblaient inébranlables. Pendant ce temps, le pont aux travaux duquel présidait Masséna en personne, fut terminé : à neuf heures, l’artillerie ié-

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ère put passer , et occupa le plateau e F'alir jusqu'à Weiningen. Pendant ce temps , le général Ménard feignant de passer la rivière au confluent de l’Aar, retenait l’ennemi toute la journée; et le brave Mortier, par une vioureuse attaque contre le village de Vollisliofen, attirait six bataillons russes , et les refoulait dans Zurich d'où ils étaient sortis. Les Français du corps de Lorges emportaient a l’assaut les batteries du village de Hongg.

Korsakof , comprenant alors l'étendue du danger, réunit tout ce qu'il put de troupes, en forma une colonne serrée de quatorze à quinze mille hommes, et repoussa d’abord les Français qui débouchaient de llongg; mais Masséna replovant ses ailes sur son centre, et faisant jouer son artillerie sur les flancs de l’ennemi , celui-ci s’arrêta, résista longtemps , et fut entamé de tous côtes par la mitraille. Les Français pénétrèrent à la baïonnette dans les vides qu'avaient faits ces déchargés meurtrières : ce fut un effroyable carnage.

Les Russes s’enfuirent dans le plus grand désordre. La cavalerie, qui n’avait point encore donné , acheva de disperser leurs bataillons, et les poursuivit jusque dans les faubourgsde Zurich.

Le soir même, le général français lit occuper la vallée de la Glatt , et Korsakof ayant donné l’ordre aux troupes u’il avait près de l’Aar de le rejoinre en toute hâte, elles furent obligées à faire un très-long détour. Le lendemain, Masséna battit complètement les Russes qui voulaient s’emparer de la roule de Winterthur, nuis il s’occupa de l’attaque de Zurich. Le général Oudinot enfonça à coups de canon la porte de Baden", et pénétra dans la ville au pas de charge, poursuivant l’ennemi de rue en rue. Les grenadiers de la réserve entrèrent du côté opposé par le quartier de la petite ville; tous les magasins , le grand parc d’artillerie et les munitions tombèrent au

fiouvoir des Français; on retrouva es prisonniers laits’ dans les dernières affaires. Zurich eut beaucoup à souffrir dans cette journée; mais la perte la plus pénible pour les lettres et l’hu-

manité , la mort de Lavater, attrista >ar un souvenir amer cette glorieuse jataille. Il sortait pour sauver ceux de ses compatriotes dont la vie était menacée , et pour exhorter le vainqueur à la clémence. Il fut , dit-on , tué. par un soldat helvétique, qui s’offensa d’un malentendu. L’armee française partagea la douleur de ses compatriotes.

Après tant de revers, les Russes et les Autrichiens se retirèrent au delà du Rhin. Souvarof, en apprenant la défaite des siens , voulut néanmoins s’avancer sur Zurich par la vallée de la Muotta, et franchir les hautes montagnes de l’Alhis. Il envoya une de ses colonnes vers Brunnen et Schwytz; la seconde marcha par Glarus et le Klnenthal: mais le général Molitor ne se laissa point entamer, et ce. plan échoua contre sa brillante défense. On n'oubliera point le glorieux combat deMitlôdi, ni la résistance plus glorieuse encore que quelques braves opposèrent aux vingt mille Russes avec lesquels Souvarof s’avançait i>ar le Kloenthal : il espérait trouver encore le général autrichien Jellachich que Molitor venait de battre : le croyant cerné de toutes parts, il lui envoya un officier pour le sommer de se rendre à discrétion. Molitor répondit: Allez dire au maréchal que le rendez-rous qu’il a donné aux généraux autrichiens est manqué. I.e général français alla plus loin ; il osa sommer Souvarof de mettre bas les armes ; celui-ci n’y répondit que par une attaque:

douze a treize cents soldats intrépides continrent jusqu'à la nuit l’armée entière, puis ils se retirèrent en silence pour aller défendre les ponts de Næfels et de Mollis. Masséna vainqueur arrivait à Schwytz et envoyait scs reconnaissances dans la vallée de la Muotta, où Lecourbe harcelait déjà les Russes. Le pont de la Muotta fut pris et repris. Le 30 septembre , on combattit dans un défilé étroit, qui ne permettait aucun déploiement. Le pont de la Muotta et le village de Brunnen restèrent enfin aux Français.

Le combat du lendemain ne fut pas moins sanglant. Souvarof était maître

de Glarus. Molitor défendait les passades de la Linth ; Næfels fut illustre de nouveau; le pont fut pris et repris jusqu’à six fois. Souvarof se convainquit alors de l'impossibilité de pénétrer plus avant dans la vallée de la Linth: harassé par les combats qu’il avait soutenus depuis Airolo, il renonça à marcher sur Zurich par la vallée 'de la Sihl, où, de son côté, Masséna aurait bien voulu l’attirer: il prit donc le parti de se jeter dans les Grisons, et se dirigea par Elm sur llanz, en abandonnant ses blessés et la plus grande partie de son artillerie et de ses bagages. Les Russes étaient saisis de terreur; mais ils pillèrent l’habitant, et laissèrent de désastreux souvenirs de leur passage. Les Français cherchaient à leur couper la route , et les poursuivaient , poussant en même temps les Autrichiens sur Sargans et Ragatz.

Korsakof cependant essaya de reprendre l’offensive; il repassa le Rhin au pont de Busingen ; et , le 7 octobre, voulut attaquer les divisions I.orges et Ménard : Masséna était accouru sur son aile gauche, laissant aux généraux Loison et Mortier le soin de poursuivre Souvarof. Une première charge de la cavalerie russe lit beaucoup de mal aux Français; l'engagement allait devenir funeste, quand une division de grenadiers venant d’Andelfingen rétablit le combat. Les Russes repoussés s’enfuirent au delà du Rhin et vers Diessenhowen. I.orges les avait aussi culbutés à Constance. La division Gazon pénétra dans la place pêle-mêle avec les émigrés. Ces différentes actions, par lesquelles s’illustrèrent les années françaises , depuis le Saint-Gothard et le Valais , jusqu’au confluent de l’Aar et du Rhin , durèrent quinze jours sans interruption. La batadle de Zurich se compose ainsi d'une multitude de combats partiels, mais combinés les uns avec les autres sur une étendue de plus de trente lieues. Trois corps avaient été complètement défaits; ils avaient perdu plus de dix mille hommes tués ou blessés , quinze à vingt mille prisonniers, cent piè-

ces de canon, quinze drapeaux, et une énorme quantité de chevaux et de mulets. Vers la fin d’octobre, Masséna chassa les Russes du pays des Grisons.

L’armée de Souvarof se’ mit en marche pour rentrer dans sa patrie, avec les débris de celle de Korsakof, en accusant hautement les Autrichiens de sa propre défaite.

Les troupes helvétiques combattaient dans les rangs français; d’autres Suisses s’étaient mis du coté des coalisés. Les exploits que nous venons de rapporter ne sont donc pas étrangers aux habitants du sol : les victoires de la France dans ces contrées sont désormais une partie essentielle de leur histoire ; et nous ne pouvions nous dispenser de rapporter ces grandes actions. Il s’en fallut de peu que la liberté française ne s’affermit à jamais dans ces lieux si solennels par les beautés de la nature, et qu’elle ne sortît victorieuse du berceau de Guillaume Tell. En présence des Alpes Surènes, à la vue de ces étroites vallees d’Lri , de ce lac majestueux et sauvage , ou des riantes collines qui bordent celui de Zürich , le voyageur retrouve les vivantes annales de deux peuples destinés à s’estimer et à se protéger mutuellement, l'un par sa prépondérance , l’autre par les forteresses de la nature et la valeur de ses guerriers. Mais'la constitution unitaire ne pouvait convenirà cette fédération ; et le t8 brumaire allait réagir sur la Suisse, en lui faisant faire un faible retour vers ses anciennes institutions, en détruisant la funeste centralisation qui convenait si peu à scs habitudes, et à l’indépendance de chacun des cantons. Le sénat nomma une commission pour rédiger un nouveau projet de constitution. Les conseils accusèrent le Directoire de haute trahison , et en expulsèrent trois membres, créant ensuite une commission de sept membres, investie du pouvoir exécutif.

L’année se passa en intrigues et en révolutions de pouvoir; et il n’y eut guère de remarquable que la réunion des Grisons opérée le 24 juin par le premier consul. Il est inutile de rendre compte de toutes les phases, de tous

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les actes de ce gouvernement qui ne fut que provisoire, et qui vécut de l'indifférence populaire. Il fallut cependant comprimer quelques mouvements insurrectionnels , surtout sur les bords du Léman.

Les unitaires comptaient sur l'appui du premier consul ; les fédéralistes invoquaient l’influence anglaise et autrichienne ; mais l’une et l’autre étaient occupées ailleurs. Bonaparte trompa l’opinion de ses amis et celle de ses ennemis : voulant se concilier tous les partis, il dit que le premier consul, respectant l’indépendance helvétique, laisserait aux Suisses le libre choix de leur constitution , mais qu’en aini , il devait leur conseiller de ne point s’attacher à une servile imitation de la constitution française, ajoutant que la centralisation convenait moins aux petits États que le fédéralisme. Toutefois le projet rapporté par les commissaires admettait pour base l’unité, dix-sept cantons, et Berne pour capitale. Berne reprit l'Oberland ; Schaffhousen et la Thurgovie furent réunis :

le Frickthal fut divisé entre Ilàle et l’Argovie. On réunit les Grisons; on ne parla point du Valais, sur lequel le premier conspl avait des vues l>our en faire une route militaire. Il devait y avoir un sénat de vingt- trois conseillers et deux landammati (pii alterneraient, et ce sénat législateur proposerait aux cantons les projets de loi, déclarerait la guerre, etc. Les landamman exerceraient dix ans , et le premier d'entre eux présiderait le petit conseil ou conseil executif, composé de quatre membres qui seraient en même temps ministres. La diète devait se composer de soixante et dix-sept députés envoyés par les cantons ; c'est elle qui devait élire au sénat , et disruter les projets de loi. Il y aurait dans chaque canton un gouverneur, etc. Il y eut beaucoup de protestations et de refus de serment; aux uns déplaisait la dépendance des cantons ; aux autres, l.i dislocation territoriale. Le mécontentement se manifesta surtout a Sclnvvt/. , il l ri; et il fallut envnver des troupes dans I I nlerxvald pour pro-

venir un soulèvement. Le général Montchoisi se montrait l’adversaire prononce de l'unité; il ne voyait intimement que des fédéralistes , entre autres Reding et Muller, qui protestèrent contre tous les actes de la dicte, et se retirèrent ; exemple qui fut successivement suivi par beaucoup d’autres, et pour divers motifs. La révision de la constitution fut terminée au milieu de ces agitations; le nouveau

net attirait tout le pouvoir au sein a diète, mais il était directement contraire au vœu des fédéralistes , car il soumettait toujours les cantons h un gouverneur nommé sur leur présentation par le petit conseil , et créait un tribunal suprême à Berne; il permettait le rachat des redevances' perpétuelles , etc. Les élections furent encore favorables aux unitaires. Cependant ou déniait aux auteurs de la constitution le droit de la faire; la commission était, disait-on , illégale, n’ayant d’autre droit que l'acceptation ou le rejet du projet apporté ae Paris : il se forma une réunion secrète qui se déclara tout à coup pouvoir, créa une commission exécutive ; et , considérant que la patrie était en danger, prononça la dissolution de la diète. Les troupes françaises et la garde bourgeoise favorisèrent ce mouvement : on repoussa les membres du gouvernement qui se présentaient à l’hôtel de ville ; enfin l’on proclama la constitution de Malmaison, en nommant les sénateurs, et renvoyant à trois mois la convocation de la diète. Les protestations ne manquèrent pas, et il fallut recourir à des mesures de sûreté, et même de terreur. On imposa la censure aux journaux; on gratifia le pays d’une amnistie. Cette révolution d'octobre 1301 ne plut pas ait premier consul ; il remplaça Montchoisi par Montrichard, reçut’ assez Iroidement le landamman Keding, et ne fut point content des réserves quant au Valais. On suivit quelques conseils qu’il avait donnés à Verninac , son envové , et la France reconnut enfin la constitution. Le gouvernement se conduisit d’abord d’apres des principes loft modérés; mais le

rétablissement de la dime le rendit impopulaire : il y eut des émeutes ; on planta des arbres de la liberté. Il n’y avait pas moins de division entre le petit conseil et le sénat dans lequel il y avait beaucoup de fédéralistes. Le 27 février, on adopta un nouveau projet qui donnait plus d’importance aux cantons , et qui changeait encore quelques circonscriptions. Ce projet ne satisfaisant aucun des deux partis, le sénat n’osa convoquer la diète, et voulut le faire accepter dans les cantons , dont les assemblées étaient élues d’après un mode fort compliqué, et surtout fort propre à y introduire sans cesse l'influence du gouvernement. Il y eut beaucoup de localités où l’on préféra ne point élire : on rejeta la constitution ; dans d’autres on alla même jusqu’à qualifier le sénat de provisoire. Le bruit courait que la Suisse allait être réunie à la France ; le Valais faisait des efforts toujours renouvelés pour entrer dans la constitution suisse; mais tout à coup, tandis qu’il gémissait sous l’oppression des armées françaises, Bonaparte le déclara république indépendante. Le 17 août 1802, nouvelle révolution : le petit conseil prorogea le sénat, et indiqua une assemblée générale de notables, toujours pour délibérer sur le projet du 29 mai; niais Reding accourut ; et, en sa qualité de premier landamman , protesta contre cette illégale décision : il ne reconnut pas non plus au petit conseil le droit de le destituer; et sa conduite en tout fut digne du vainqueur de Rothenbourg. Lès notables se réunirent cependant ; ils étaient la plupart unitaires. Dolder, créé landamman , fut mis à la tète du pouvoir exécutif.

Toutes ces menées, indifférentes à l’histoire générale , servent à démontrer dans quel malaise on précipite un peuple, lorsque, sous prétexte de liberté , on ne lui apporte qu’un funeste nivellement, un oubli de ses mœurs, une abnégation du passé le plus glorieux. Les symptômes d'insurrection se développèrent avec impétuosité dans le Léman : le payement nés redevances en fut l’occasion : on brûla d’abord

les archives du château de Lassara; et, quand la révolution du 17 avril fut connue . la fermentation s’accrut à la faveur de cette réaction. Quinze cents hommes marchèrent sur Lausanne pour s’emparer des archives ; le 4 mai , il y eut un petit combat près de Morses; un capitaine Raymond conduisit des rassemblements vers plusieurs châteaux dont on anéantit les titres: l’insurrection était organisée; chaque commune soldait sa compagnie.

On se fit ouvrir Morges ; on en chargea les archives sur six chariots: insurgés et soldats , Suisses ou Français, tous dansèrent autour du feu ; mais bientôt le général en chef déféra aux réquisitions du gouvernement, nui ordonnait de comprimer la sédition.

Trois mille insurgés vinrent en bonne tenue se présenter devant la demeure du commissaire extraordinaire à Lausanne; à la voix d’un chef de bataillon français, ils se retirèrent et prirent position à Montbenon : en face se rangèrent les Français et les troupes helvétiques; et le commissaire bernois y vint. Les insurgés demandèrent l’abolition de tous les droits féodaux , déclarant que, dans le cas contraire, ils se réuniraient à la France. Le commissaire alla prendre les ordres de son gouvernement; mais celui-ci envoya des troupes, et les insurgés, se retirant derrière la Venoge , se firent donner quelques pièces de canon de Morges. La France toutefois improuva leur conduite, et ils se dispersèrent devant ses soldats. L'effet de cette sédition n’en avait pas moins agité les cantons intérieurs : cela contribuait beaucoup aux obstacles que rencontrait la nouvelle constitution que le peuple devait accepter par voie de signature sur des registres ouverts à cet effet. Il est inutile d'esquisser ici cette œuvre éphémère , qui n’était d’ailleurs qu’un pâle juste milieu entre le système fédéral et le système unitaire.

La majorité la rejetii dans beaucoup de cantons ; mais , comme on comptait pour acceptants tous les citoyens qui n’avaient point signé, elle h’en fut pas moins proclamée. Sur ces entre-

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faites , la France retira ses régiments : rien alors n’arrêta plus les mécontents. Schwytz, Uri et Unterwald s’opposèrent formellement au gouvernement ; et les assemblées des états anciens se formèrent aussitôt , et constituèrent à leur gré l'administration de ces cantons, et leurs rapports avec le pouvoir central. Cette résolution fut notifiée à Berne et au premier consul ; enfin les trois cantons signifièrent aux autres d’avoir à respecter leur indépendance; de toutes parts , ils recevaient des encouragements; Glarus, Aflpenzell les imitèrent. Zug et les Grisons étaient en complète agitation. I.e gouvernement fit marcher des troupes a Lucerne et par le Brunnig. Le général Andermatt en eut le commandement. Les Unterwaldnais surprirent, dans le col du Ring, au pied du Pilate, les avantpostes helvétiques, et firent une fausse attaque sur Hergisweil; et ce fut en vain qu’Andermatt voulut faire du mal à Stanzstadt, avec scs chaloupes canonnières. Peu de temps après, il se présenta devant Ztirien; mais les portes en furent fermées : ayant reçu des renforts, il fit tirer sur la ville qui lui répondit vigoureusement : toutes ses attaques furent repoussées. Trois jours après, il passa le lac hors la portée de canon , et renouvela ses attaques du côté du Zürichberg : la canonnade dura depuis minuit jusqu’au soir : l’enthousiasme des liourgeois pour, la défense s'en excitait davantage ; et le feu était éteint partout où les bombes et les obus portaient l’incendie. Andermatt échoua complètement, et marcha sur Baden dont les insurgés étaient maîtres , ainsi que de Krugg et de I^ntzhourg. Erlacli , à la tête des révoltés de l’Argovie , lit son entrée h Soleure : Andermatt opéra sa retraite sur Berne. Les insurgés de l'Oberland faisaient aussi de rapides progrès : Erlach vint aux postes, commença l’attaque; puis, craignant d’étre pris entre deux feux, il marcha à la rencontre d’Andermatt. Berne capitula; le gouvernement stipula qu’il pourrait se retirer dans les cantons de Fribourg et de Vaud , où il serait rejoint par les

troupes d’Andermatt. La révolution fut complète : les états de l’ancienne confédération furent invités à envoyer des députés à Schwytz; on décréta la formation d’une armée de vingt mille hommes et l’abolition du gouvernement helvétique. Gette réunion solennelle eut lieu en plein air, et l’on y retrouve encore ce grand nom de Reding, qui rappelle si noblement le conseil du vieillard aux guerriers de Morgarten. « Pères de la patrie, s’é- « cria son noble rejeton , que la justice « dirige tons nos pas , que l'égalité des «droits règne dans nos cantons; que « le peuple affranchi regarde comme «sienne la liberté du pays , et il la « défendra jusqu’à la dernière goutte « de son sang... » C'était là le véritable gouvernement , la véritable assemblée nationale, libre, indépendante; l’autre réunissait des troupes dans le pays de Vaud, et réclamait à grands cris le secours de la France. I.e général Baclunann prit le commandement de l'armée des cantons : Fribourg fut attaque, et les hostilités commencèrent à la fin de septembre; sur les derrières des Helvéfiens se formaient de nouveaux corps d’insurgés qui prenaient Orbe, et leur donnaient beaucoup d’occupation. Le 3 octobre, les confédérés attaquèrent sur six points divers; les Helvétiens prirent la fuite après un combat assez opiniâtre; on abandonna même les sommités du Jorat. Andermatt , soupçonné de trahison, fut remplacé par Vonderveid ; les autorités allaient fuir sur le sol français quand Rnpp arriva à Lausanne, porteur d’une proclamation du premier consul. Il annonce sa médiation , réintègre les autorités , ordonne la dispersion de tout corps de troupes qui n’est pas sous les armes depuis au moins six mois, et demande que trois députés soient envoyés à Paris par le sénat, laissant à chaque canton la faculté d'en envoyer aussi , en admettant tous les citoyens qui ont été landamman ou sénateurs.

Schwytz n’accepta point d'abord cette offre; la diete donna l’ordre a Bacbmann de se porter en avant, en évitant toutefois de combattre les t’ran-

çais; enfin on répondit à Bonaparte que la Suisse, en se constituant a son gré , en repoussant un pouvoir odieux , ne faisait qu'user du droit que lui reconnaissait le traité de I.uneville.

Néanmoins on accepta un armistice, en considération de la France; mais Rapp insista sur la dissolution immédiate de la diète; ce qui n'empêcha point que Fribourg ne lût pris par les confédérés en dépit de l’armistice. La diète se sépara peu à peu , sans résolution fixe; on craignait les troupes étrangères, et l’on recommandait aux cantons de faire la meilleure contenance possible.

Les choses en étaient là quand l'armée auxiliaire fit son entrée dans Berne, et y ramena le gouvernement helvétique. Les protestations arrivèrent de toutes parts : ce gouvernement, odieux parce qu'il était imposé par l'étranger, fut obligé d’abord de siecer dans une auberge. Cependant les élections se firent , et les députés envovés à Bonaparte furent la plupart choisis parmi les fédéralistes : Berne, Lucerne, Zurich , le Léman et l’Argovie, firent tomber leur choix sur des partisans des innovations, et le réformateur Ocbs trouva place dans ce congrès. Après d’assez longs délais, le premier consul nomma, pour conférer avec les députés, Barthélémy, Fouché, Rtrderer et Demeunier. Dès la première séance, le premier de ces commissaires lut une lettre du premier oonstil qui proclamait la constitution fédérale comme base des négociations , y ajoutant l’égalité des cantons entre eux et la neutralité; il accusait les privilégiés d'avoir toujours différé l’exécution d’un plan qu’il n’avait cessé de. conseiller. Les mêmes principes furent encore développés dans un colloque qu'il voulut avoir avec plusieurs députés de la Suisse; il parla avec cette supériorité de génie, oui laisse dans tous les esprits d'ineffaçables souvenir'. Il donna souvent -es plus grands adversaires par la clarté de scs vues, par la simplicité de l’expression et par la fermeté inébranlable de sa volonté, qui cependant sc manifestait avec une

douceur pleine de charme et d’amabilité. L’acte fut rédigé quelques jours après : le fédéralisme en était la base. Dans les cantons-villes, on admettait les campagnards aux droits politiques, et les cantons eurent de grands et de petits conseils. On soumit à des conditions de fortune la qualité d’électeur et d’éligible. Les grands conseils devaient être composés en partie de membres élus directement par les tribus dans leur sein ; en partie plus forte de membres désignés par le sort sur une liste de candidats étrangers au district qui les avait désignés. Les Grisons eurent une constitution particulière, et l’on éteignit la juridiction épiscopale. Les cantons démocratiques furent privés de la faculté de délibérer sur tout sujet qui n'aurait point été soumis au conseil administratif au moins un mois à l’avance, et présenté par lui. Il y eut, en tout, dix-neuf cantons classés par ordre alphabétique ; Appenzell, l’Argovie, Bille, Berne, Fribourg, Glarus, Grisons, Lucerne, Saiiit-Gâll, Schalfiiousen, Schwvtz, Soleure, le Tésin, la Thurgovie, tinter walden, I ri, Vaud, Zug et Zurich.

«La diète, est-il dit dans l’acte, se tiendra alternativement à Fribourg, Berne, Soleure, Bêle, Ziiricb et Lucerne, qui tour à tour seront cantons directeurs. Le bourgmestre ou avoyer du canton directeur est en même temps Inudamman rt dépositaire des sceaux de la république, et les négociations diplomatiques sont conduites par lui.

Chaque canton envoie à la diète un député, qu’il peut faire accompagner par un ou deux conseils ou suppléants : ces députés votent conformément à leur mandat. Les cantons dont la population dépasse cent mille âmes ont chacun deux voix. I.e landnmman, député né du canton directeur, préside la dicte qui s’assemble tous les ans, le rr juin, sans que In session puisse durer plus d’un mois, fl peut v avoir de- se-.-ions extraordinaires. La dicte décide de la paix et de la guerre. Ses decision- sc tonnent aux trois quarts des voix, et elle prend tontes le- mesures de . -il rcte generale , et |M’iit auto

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riser, dans certains cas , les cantons à traiter de leurs intérêts spéciaux avec l’étranger. » Fribourg fut désigné par le premier consul pour exercer d’abord le pouvoir directeur, et lui -même nomma M. d’Afry pour landamman.

Un article additionnel promit l’évacuation des troupes françaises immédiatement apres l’acceptation de cet acte , dont Bonaparte se lit le garant contre tous les ennemis de l’Helvétie. Ce document est du 30 pluvioseanXI (19 février 1803). Les cantons l'acceptèrent sans qu’il y eilt d’abord de résistance notable, et le 27 septembre, il fut suivi d’un traité dtolliance et d’une capitulation qui mettaient au service de la France quatre régiments suisses. Le premier consul y stipula que deux cent mille quintaux de sel seraient annuellement achetés par l’IIelvétie; il lit dégager les citoyens suisses de toute redevance envers le diocèse de Constance et le duc deBaden , et repoussa les prétentions de l’Autriche sur quelques villages voisins de Schaffhousen. Il semblait que tout différend dut être à jamais impossible : à Berne, une rixe entre les troupes helvétiques et les Français avait été promptement apaisée, lorsque la dîme et les rentes foncières amenèrent dans le canton de Zurich de nouvelles scènes révolutionnaires. Les troubles commencèrent par des pétitions signées à Wadenschwyl, Winterthur, Bulach, Andellingen. Dans quelques communes, on se porta à des violences: on empêcha notamment à Meilen de prêter serment à la constitution : des bandes de factieux couraient cà et là, se parant de la cocarde helvétique, et faisant savoir au petit conseil qu’on nesesoumettraitqu'après l’abrogation des lois dunt on se plaignait. Le landamman était accouru:

mais il ne sc dissimulait pas que dans son propre canton , à Bdle, à Soleure et ailleurs encore, il existait beaucoup de mécontents. I .'incendie du château île A\ adcnschxvx I fut le signal de la révolte : les chefs se réunirent à llorgeu ; ils allèrent ensuite insurger Sticla et ('■ruuingen. Le principal d’entre eux était un cordonnier de

Horgen, appelé AVelli, homme grossier, sans éducation , mais d’nn caractère énergique; il avait fait dans les dernières guerres ses preuves de courage. Le landamman envoya le colonel Ziegler, à la tête des forces de Zurich ; la rencontre eut lieu à Oberrieden.

Après une escarmouche, les insurgés se retirèrent sur tVadenschxvyl et Schnuenlterg; mais au haut d’une montagne, non loin de Horgen, ils tombèrent sur une division, la prirent en liane, et s’emparèrent de ses canons, apres l’avoir mise en fuite. Ce succès permit à AVelli de passer à Stæfa, où sa bande se renforça. De leur côté, les confédérés envoyèrent des troupes fraîches , et le colonel Ziegler se remit en campagne : il se saisit de plusieurs chefs, et Welli lui-même fut arrêté.

Les coupables passèrent à un conseil de guerre, et les communes qu’ils avaient égarées furent frappées de fortes amendes. Le calme se rétablit, et se conserva même au milieu de l’agitation générale à laquelle l’F.urope était en proie; et quand la coalition de 180.r> fut pour Napoléon l’occasion de nouveaux triomphes, la Suisse obtint de toutes les puissances belligérantes que sa neutralité serait respectée. La paix de Presbourg éloigna l’Autriche des frontières helvétiques, donnant le Tyrol à la Bavière, et le pays vénitien au royaume d'Italie, Constance et le Brisgau au grand-duché de Baden. Il s’écoula depuis l’acte de médiation quelques années de prospérité et de bienetre : les révolutions et les guerres civiles avaient réveillé 1rs Suisses de leur sommeil séculaire. Une activité inconnue les animait; les derniers événements multipliaient leurs rapports, et ils n’étaient plus indifférents les uns aux autres comme autrefois; ce qui touchait à l’intérêt d’un canton les frappait tous. Les journaux, les écrits périodiques éclairaient le peuple, entretenaient l’esprit public. Il sc forma des sociétés nombreuses pour des objets d’art ou d’utilité publique, pour assurer le progrès des sciences, pour entretenir la concorde et l'amour de la patrie, \iiisi fut creuse le canal de

la Linth, ainsi furent desséchés les marais du lac de Walenstadt ; et quand les pluies eurent pénétré la roche décharnée du Rosberg, quand une avalanche de terre descendit avec fracas sur Goldau, écrasant scs demeures et leurs habitants, les souscriptions et l’esprit d’association trouvèrent un remède aux maux que peut adoucir la générosité; mais, au pied de cette immense déchirure, les quartiers de roc recouvrent le village dont le clocher s’élève encore du sein de ces abîmes.

Cette horrible solitude était naguère une riante vallée.

En la même année (180G), l’empereur des Français s'étant fait céder Neufchâtel par la Prusse, l'érigea en principauté pour le maréchal Rerthier, et lui conféra des droits que n'avait point la Prusse, et que, par conséquent, elle n'avait pu céder. Dans les guerres de 1807 et de. 1809, la Suisse maintint encore sa neutralité, se bornant a établir un cordon de troupes sur ses frontières, que menaçait l'insurrection du Tyrol. Napoléon obtint qu’il ne serait plus envoyé de troupes aux puissances auxquelles il faisait la guerre; il devenait de jour en jour plus impérieux. Le mécontentement des Suisses fut grand lorsqu'on 1810 il prononça la réunion du Valais a la France; plus grand encore quand , méconnaissant l’acte de médiation, son propre ouvrage, il Ht entrer des troupes dans le canton du Tésin,en exigeant de la confédération la cession de Mendrisio. Il n'eut pas le temps d'accomplir ce dessein, et il entraîna sa lielle armée dans les déserts glacés de la Russie. Les Suisses, compagnons de tous ses dangers, se tirent remarquer par leur belle conduite au funeste passage de la Dérésina. Le système continental néanmoins pesait sur l'Helvetie; elle gémissait de cette perpétuelle effusion de sang. Les rois, même ceux que Napoléon avait créés, se liguèrent contre lui. et dans le fort de la mêlée leurs armées changèrent lâchement la direction de leur feu. Il reparut cependant à la tête de jeunes soldats, ajouta à sa gloire , à ceile de la France,

les trophées de Lutzen , de Bautzen ; mais les sinistres journées d’octobre, mais la terrible bataille de Leipzig, brisèrent cet instrument du destin, et l’éloignèrent à jamais de l’Allemagne.

Incertaine entre son bienfaiteur et le besoin de sa conservation, la Suisse convoqua une diète à Zurich, et garnit sa frontière de soldats, défenseurs de sa neutralité. Toutefois les députés n’obtinrent pas des souverains alliés la reconnaissance de cette neutralité ; l’empereur Alexandre exigea le passade du pont du Rhin a Ilâle. Quelques Suisses à la solde de l’Angleterre étaient parvenus à représenter leur pays comme hostile au système français, et de AValdshut, où ils se tenaient, ils dirigeaient toutes les affaires, et agitaient le pays de leurs intrigues. Une grande année autrichienne était sur les bords du Rhin:

quelques hommes généreux pensèrent qu’on n'oserait violer le territoire; ils crurent que l'honneur national et la sécurité des races futures exigeaient une résistance; que, fût-elle malheureuse, les vainqueurs auraient à rougir de leur trop facile victoire. Les alliés enqæchcrcnl les députés qui revenaient de Francfort de continuer leur route; on les retint à Fribourg en Brisgau.

et on intercepta leurs lettres. Le commandant de Râle fut mandé à Loerach, au quartier général de Bubna, et le 20 décembre 1813, après minuit, les troupes de la confédération se retirèrent entre l’Aar et la Reuss, sans qu'il y eût de convention à cet égard. Il régnait, en effet, dans toutes les affaires du pays un abandon et un découragement sans exemple jusqu’alors. Les alliés passèrent donc le Rhin sur tous les points, de G renzach jusqu'à Schaffhousen; oii vit des soldats suisses briser leurs armes de dépit et d’indignation. Le 24 décembre, le général de Wattenwyl licencia ce qu’il avait encore d'hommes sous les drapeaux.

Le comte Capo-dTstrin se rendit a Zurich, où il déclara que les monarques alliés n'avaient pu respecter une neutralité qui n'existait plus que de nom.

Il promit à la Suisse la restitution des

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pays que lui avait ôtés la France, et crace, faisait de grands efforts près dit que désormais la nationalité helvé- des souverains alliés pour rétablir sa tique serait affranchie de toute in- domination; il proposait de partager fluence étrangère. Il se forma dans le canton; d’un autre coté, les mécon- Zürich une assemblée de députés de tents de Sargans et d’Uznach, forts de divers cantons, qui, sans s'arroger le l’appui de Schwvtz, désiraient être titre de diète, invitèrent te vorort pro- réunis à Glarus. ii y avait encore beauvisoire à prendre la direction des af- coup d’autres demandes semblables; faires. Il se faisait partout des révolu- mais les plénipotentiaires des puistions dans le pouvoir, et Berne avait sances déclarèrent ne reconnaître la donné l’exemple de l’abolition de l’acte Suisse qu'avec les dix-neuf cantons, de médiation. Toutes les vieilles pré- tels qu’ds avaient été constitués eu

tentions se renouvelaient : IJ ri voulut 1H03; ils rejetèrent la demande de

soumettre le Tésin, Berne convoitait l’abbé de Saint-Gall, et engagèrent les le pays de Vaud et l’Argovie; elle ar- cantons à recevoir Genève et Neufchâmait, elle réparait ses fortifications; tel dans la confédération; enfin ils inentin l'aristocratie de Fribourg ocra- tervinrent d’une manière bienfaisante sionna plusieurs soulèvements qu’il fal- dans les démêlés des grands et des lut comprimer par la force. Berne, sujets du Volais, et empêchèrent les Fribourg et Soleure, ne voulaient plus aristocrates de Fribourg de poursuivre reconnaître que treize cantons. I.es ceux qui avaient tenté d'obtenir une trois cantons primitifs, dans une as- représentation plus libérale. Ces consemblée tenue a Gersau , demandèrent seils étaient sages, mais on ne pouvait aussi que l’on convoquât une dicte des s’entendresurrien; le projetdcconsititutreize cantons. Ces propositions et la tion était rédigé: quelques cantons l’ac? sage résistance qu'ils trouvèrent eu- ceptèrent; d’autres exigèrent des morent pour effet de diviser l’État. Les difications; d'autres encore ne se firent envoyés de Glarus, Bâle, Schaffhou- pas représenter; Berne alléguait, pour sen, Appenzell, Saint-Gall, des G ri- le rejeter, qu’on n’avait pas tenu compte sons, ne l’Argovie, de la Thurgovie, des droits territoriaux de plusieurs du Tésin et de Vaud, se réunirent à cantons. Dans cette confusion, le con- Ziirich; ceux d'Uri, Schwvtz, Unter- scil de Schwytz et trente-deux députés waJden, Lucerne, Berne, Zug, Fri- de l’Unterwald inférieur jurèrent l’ai* bourg et Soleure, allèrent à Lucerne, liance de 1315, se reportant ainsi au Les monarques ne reconnurent que la temps de leur gloire, et secouant la diète de Zurich. Il s'établit entre les gêne incommode que leur imposaient deux réunions un échange de notes, et les autres associés d’une ligue qui ne vers la fin d’aoilt les dissidents rejoi- devait la naissance qu’à l’héroïsme de

Snirent leurs collègues à Zürich. La leurs aïeux.

iète, souvent prorogée et longtemps L'anarchie était partout : le Tésin Stérile, fut surnommée la longue diète, voulait se diviser comme le sont l’Un* Elle fit prendre possession de l’évêché terwald et l’Appenzcll, établir un cliefde Bâle, deGeneve, deChiavenna, de lieu à Bellinzona, et grouper les autres la Valteline et de Borrnio, d’où les communes autour de Lugano et de Suisses chassèrent les troupes italien- Mendrisio. Il y eut des troubles sénés; mais ils furent obligés de se rieux; mais lés députés des insurgés retirer devant trois bataillons autri- reçurent l’ordre de quitter Zürich dans chiens. Pendant ce temps, Bâle était les’ vingt-quatre heures. Les troupes sous le feu souvent renouvelé de Hu- qu’on envoya dans le Tésin furent mal ningue assiégée; le typhus, apporté par commandées et battues en plusieurs les armées alliées, emportait beaucoup rencontres. Il fallut des renforts; il de monde, et la population succombait fallut des jugements criminels et des sous le poids des charges de guerre. exécutions. D’autres désordres dans le L’ancien abbé de Saint-Gall, l’an- canton des Grisons furent plus prornp-

tement apaisés, parce que la mutinerie venait de l’autorité. Soleure fut plus maltraitée : le 2 mai, deux cents paysans escaladèrent ses murailles, et voulurent rétablir le conseil en vertu de l'acte de médiation; mais les amis du gouvernement nouveau prirent les armes; on se battit dans les rues, et le combat se termina par une capitulation que le conseil ne ratifia point. Cette échauffourée fut suivie de procédures criminelles. Six mois après, le repos de Soleure fut encore compromis; mais cette fois rémeute n’eut aucune durée. D’un autre côté, l’Argovie et le pavs de Vaud armèrent contre Rerne; (’Oherland était en insurrection. Des événements plus satisfaisants consolèrent la Suisse de ces déchirements partiels. Le Valais, Genève, et Neufchâtel qui venait de recevoir du roi de Prusse une constitution libérale , demandèrent à être reçus dans la confédération; liienne voulut être réunie à Berne, son antique protectrice. La diète avait trois députés au congrès de Vienne, et les cantons qui avaient des griefs à faire valoir contre la constitution y dépêchèrent aussi des agents diplomatiques. Il était urgent d’obtenir une médiation : Berne et le pays de Vaud armaient de nouveau; Fribourg, l’Argovie et Soleure, suivaient leur exemple; Uri délibérait s’il ne fallait pas faire cause commune avec Schwytz. Le congrès discutait des questions île limites , quand tout à coup le solde l’Europe retentit, au loin, ébranlé par la marche triomphale de Napoléon. Alors s’effacèrent toutes ces petites discussions : la diète appela

?|uinze mille hommes à la défense des routières; les troupes de Berne furent remues avec joie dans le pays de Vaud , qui armait contre elles quelques jours auparavant. En présence d’un si grand adversaire, toutes les discordes s’oublièrent. Pendant ce temps, le congrès prenait les dispositions suivantes, qui îiirrnt arrêtées des le 2n mars par les plénipotentiaires d’ \ ut riche, d'Espagne. de France, d' Vnglrlrrrc, de Portugal , de Prusse, de Russie et dé >uède ; les dix-neuf cantons reste-

raient tels qu’ils étaient constitués depuis le 29 aécembre 1813; le Valais, Genève et Neufchâtel , y seraient ajoutés; l’évêché de Bâle, à l’exception du district appelé Birseck , ferait partie du canton de Berne. On agrandissait le territoire de Genève du côté de la Savoie : les autres dispositions réglaient des indemnités pécuniaires, et la neutralité de la Suisse était de nouveau garantie; enfin on engagea les cantons dissidents à accepter la constitution.

Bientôt l'influence de la coalition entraîna la Suisse à méconnaître tous ses engagements envers son antique amie; elle entra dans la ligue et fit la guerre à la France, mais il faut ajouter que ce fut avec un profond regret.

Une armée autrichienne passa le Simplon; une autre franchit le Rhin à Bâle, et fut très-maltraitée par l’héroïque garnison de iluningue. Le général Bachmann fit une invasion en Franche-Comté; il poussa son avantgarde jusqu’à Besançon, où plusieurs bataillons se refusèrent formellement à marcher contre les Français. I^s cantons continuaient à se donner une organisation : ceux où régnait le principe démocratique lui accordèrent des développements auxquels s’était opposé l’acte de médiation; les villes s'assurèrent de plus grands avantages. l e 7 août 1815. toits les cantons, moins l’Unterwald inférieur, jurèrent l’alliance éternelle, renouvellement imposant du serment plus solennel et plus majestueux qui avait affranchi les petits cantons cinq cents ans auparavant , avec cette diftérence toutefois que l’ancien serment avait pour objet de secouer le joug de la maison d’Autriche, et qu’un archiduc assistait an serment nouveau : e’était l’archiduc Jean , alors occupé au siège de Huningue, qui ije rendit le 26 du même mois. Il semblait que les grandes actions ftissenl réservées au petit nombre; et.

apres avoir entendu ce même serment contemporain de Morgarten , l’ Autrichien put admirer le courage de’ guerriers français dont les prodiges trouveront dans l'histoire une placé non moins

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brillante : quelques troupes suisses étaient avec les assiégeants. Le traité de t815 ordonna la démolition de cette forteresse; il assura à la Suisse d'autres avantages, transférant à Genève et au canton de Vaud la souveraineté sur une partie du pays du Gex, et leur donnant toute la rive du Léman pour qu'il n’y eût pas interruption de territoire. Les douanes françaises se retirèrent derrière le Jura. En Savoie, on établit une ligne de neutralité du lac d’Annecy à celui du Bourget et jusqu’au Rhône, et les douanes en furent egalement retirées. On n’eut point d’égard aux réclamations des Grisons sur les seigneuries italiennes. Quoique la neutralité fût de nouveau sanctionnée, et que l’on protestât contre toute induction à tirer du passage des troupes alliées, on lit entrer la Suisse dans lu sainte alliance, conclue le 27 janvier 1817 pour .assurer la paix perpétuelle et réaliser le rêve vertueux de l’abbé de Saint-Pierre; mais quand le repos des rois ne s’établit point sur la liberté des peuples, leurs calculs ne sont, le plus souvent, que des rêves dont le réveil est terrible.

Les contestations et les émeutes locales ne font point partie de l’histoire générale d’un peuple. La Suisse ne manqua point d agitations pendant les années qui suivirent : les dii'lieultes de péage entre Lri et leTésin se prolongèrent; il y en eut d’autres dans Lnterwalden au sujet de la possession d’Engelberg. Des régiments furent accordes au roi des Pays-Bas: le roi de France, outre les quatre régiments de ligne, en reçut deux autres pour sa garde ; Naples a des Suisses à sa solde, et dans l'Espagne se retrouvent encore les faibles débris de quelques régiments qui ont survécu à tant de révolutions et d'anarchie. Les affaires ecclesiastiques occupèrent aussi les cantons catholiques en 1814 et en 18 15. L'évêque de Constance, prélat étranger, ne devait plus étendre son pouvoir sur le sol de la confédération : on oublia que son autorité avait été souvent protectrice; qu'elle était d'autant moins a craindre que les prêtres ne pouvaient en atten-

dre aucun appui contre l’autorité civile; enfin on demanda la séparation, et le pape l’accorda , en créant un vicaire apostolique ; et cet état provisoire dura plus de quinze ans, [rendant lesquels Saint-Gnll etGlarus se rattachèrent à Coire, où l’on a enfin érigé un évéciie qui , sans métropole , relève directement du saint-siège, et comprend les cantons de Lucerne, Zug, Soleure, l'Argovie, la Thurgovie, et tous les pays catholiques de l’ancien diocese de Baie.

L’influence étrangère se manifesta d'une manière plus pénible en ce qui concernait l’asile accordé aux réfugies. On voyait accourir en Suisse l’Allemand dont le crime était d’avoir demandé à son souverain l’accomplissement d'une promesse; celui qui voulait une constitution pour la patrie qu’il avaitdélivrée au prix deson sang; on y voyait le Français qui gémissait sur l’humiliation de la sienne; l’Italien qui fuyait la domination tudesque ou la persécution papale. Sur cette terre , d’hospitalitése retirèrent aussi ces malheureux Grecs, qu’une alliance, qui se disait sainte, laissa huit ans sous le fer ottoman avant de se souvenir qu’ils étaient chrétiens. Les puissances, au lieu de s’applaudir de ce que l’infortune pouvait trouver de consolations chez un peuple libre, n’écoutèrent que leur ombrageuse et chagrine politique; quiconque sentait battre en sa poitrine un cœur d'honune était suspect; il ne fallait pas qu’un simple chalet le pût abriter. La France surtout eut à gémir des principes odieux qu’on proclamait en son nom. Les insensés qui compromettaient ainsi sa dignité s'estimèrent bientôt heureux de pouvoir, à leur tour, se réfugier dans cette Suisse hospitalière d’où iis avaient banni leurs ennemis. Ce furent les instances des agents diplomatiques français qui amenèrent les restrictions apportées à la résidence des étrangers et à la liberté de la presse. Le Valais et Fribourg reçurent des jésuites , dont les écoles, ouvertes à la jeunesse, attirent beaucoup d’élèves étrangers, et plus particulièrement des Français. Quel-

que influence que cet ordre puisse exercer sur l’avenir politique du pays, il faut bien se garder de confondre l’admission des jésuites avec les actes d’une stupide superstition et d’un fanatisme dont l’humanité a souvent à rougir; la Suisse n’en offre d'ailleurs ue de trop fâcheux exemples, même ans ce siecle de lumières : il nous suffira de. rappeler le procès instruit sur la mort de l'avoyer Relier à Lucerne, et les prestiges de Clara Wendel.

Ce pays a gagné aux bouleversements de l’Europe un système d’unité qui empêche les cantons de conclure isolément de pernicieuses alliances avec l’étranger, et cependant ne détruit pas le principe de leur souveraineté. L’acte de médial ion accordait quelque peu de prépondérance à six d'entre eux ; mais leurs discordes à la nouvelle diète ont changé, à cet égard , l’état de la constitution : le gouvernement ne siège plus que dans trois cantons , berne , Lucerne et Zurich ; c’est assez pour empêcher les abus qui résultent d’un séjour perpétuel dans la ville qui reçoit les ambassadeurs. Si quelques parties du peuple n'ontqu’une participation restreinte a la direction des affaires , l'ensemble de la nation y a gagné en liberté civile et politique; et ces restrictions mêmes sont entièrement dans le sens des anciens républicains , libérateurs de la Suisse. La liberté de la presse a d'ailleurs fait de grands progrès depuis 1815, et cette garantie renferme toutes les autres; Zurich , de ville privilégiée, est devenue canton : l’aristocratie de berne se montrait de plus en plus rigoureuse jusqu'à la révolution de 1830; mais par le soin qu'elle prenait du bonheur de tous, elle s’efforçait de se faire pardonner ce retour aux vieilles idées. Si le gouvernement de Lucerne est plus défectueux, du moins il accueille le mérite dans les emplois.

Dans quelques autres cantons, des réclamations sc firent entendre : le Tésin entreprit la révision de sa loi fondamentale : l'assemblée législative du canton de Vaud fit de même. La crainte

de la sainte alliance empêchait les autres d'agir avec une entière liberté, lorsque tout à coup une révolution nouvelle brisa cette ligue de rois , précipita de son trône celui qui avait heurté le plus rudement l’esprit de son siècle, s’étendit sur la Belgique, lui arracha la Hollande , puis , comme ces brandonsqui portent au loin l’incendie, retomba sur la Pologne, et replia contre lesarmees russes une armée qui devait leur servir d’avant-garde. L’Italie fermentait, s’insurgeait ; l’Allemagne espérait, attendait. Le sol s’affermissait sous les pas des nations , et les trônes semblaient prêts à s’écrouler. Le peuple suisse , qui n’avait point à redouter ces catastrophes , voulut au moins ressaisir des droits qu’il avait perdus à regret : il y eut d’abord des groupes de nouvellistes ; puis on se rassembla par milliers. Dans les cantons d’Argovie, de Tlwrgovie, de bêle, de Zürich , de Saint-Gall , de Vaud , de Lucerne, de Fribourg, de Berne, de Soleure, de Schaffnousen , et même dans les rhodes extérieures d’Appenzell et à Schwytz, on présenta aux autorités de très - humbles suppliques pour obtenir des constitutions plus libérales ; on voulait élire des représentants. Les gouvernants tremblaient, et tournaient vers les rois des regards timides, en implorant leur appui contre cequ'ils appelaient la sédition ; mais les princes avaient à pourvoir à leur propre sûreté ; il fallut donc ceder. Les uns le firent avec sagesse, les autres avec hésitation et mauvaise volonté; ces précautions , ce défaut de franchise, firent naître des émeutes; il y en eut à Frauenfeld , à Saint-Gall , à Lausanne; il v eut même des révoltes à main armée dans l’Argovie et à Scliaflliousen : toutefois on n’eut à déplorer ni effusion de sang , ni violation des propriétés ; la liberté renaissait pure de tout excès. Avant la fin de l’année, on vit assemblés, pour proposer des améliorations, dans quelques cantons , les mandataires spécialement élus par le peuple ; ailleurs les grands conseils. Berne cependant ne voulait pas renoncer à sou aristocratie ; les

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nobles tenaient ferme pour des privilèges reconquis et affermis depuis quinze ans. On espérait l’appui , l'intervention de l’etranger, et des troupes autrichiennes stationnaient en effet dans le Vorarlberg, en Tvrol et en Italie. Enfin le vorort convoqua une diète à Berne; elle décida que chaque canton avait le droit de se constituer comme il l’entendait; elle décréta une levée de soixante à soixante et dix mille hommes pour protéger l’indépendance de la Suisse. La nation , pleine d'enthousiasme , lit d'incroyables efforts: le seid canton des Grisons fournit dix mille hommes nu delà de ce qu’on exigeait de lui. Quand les souverains donnèrent aux confédérés des assurances de paix et d'amitié, l’aristoeratie de Berne comprit que son règne était passé ; la bourgeoisie refusa de. recevoir dans l'enceinte de.

cette capitale des soldats destinés à comprimer le peuple ; les patriciens alors se rendirent au vœu public, en se parant d’une fausse magnanimité.

A la demande des citoyens , on institua une commission législative. Elle reconnut la souveraineté du peuple, les droits égaux de tous , la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire , administratif ; la liberté de la presse et de la personne, ete. La plupart des cantons adoptèrent ces bases dans le cours de l'été de 1831. Les vieilles institutions comptaient cependant de nobles et courageux défenseurs: à Berne, Mullinen, d’une des

flus illustres familles de la Suisse, et un des magistrats les plus intègres, se constitua l’apôtre d’une aristocratie oui avait , durant cinq cents ans , fait la grandeur et la prospérité de la cité. Il accusa la France , lui reprocha les menées révolutionnaires qui égaraient les esprits , prouva le danger d’une subversion au moment d’une guerre générale , et fit briller à tous les yeux les avantages immenses que Berne pourrait recueillir d’une conduite ferme, si elle restait seule debout sur ses antiques bases, lorsque partout autour d’elle on voyait s'écrouler les institutions. Ces nobles

paroles trouvèrent peu d’écho ; la majorité décida que le peuple lui -même ferait sa constitution. A Schwytz , les habitants du canton primitif ne pouvaient se décider à partager leurs droits avec les districts soumis; d’anciennes promesses furent éludées avec astuce , et, depuis 1815, le joug devenait toujours plus pesant. Mécontents de cette déloyauté, la Marche, Einsieldeln, Kussnacht et Pfæfllkon se donnèrent une constitution particulière. Le canton demeura quelque temps divisé ; l’exaspération était grande , mais le sang ne coula point comme à Bâle et à Neufchfitel.

Nous avons dit que le roi de Prusse avait accordé déjà une constitution h ce pays ; il en allégea beaucoup les charges , et l’on ne songea point d’abord à se séparer de sa ronronne; mais après le départ de son commissaire. la fermentation générale se communiquant à ce petit pays, le peuple s’assembla, réclama tumultueusement l'indépendance de Neufrhâtel , qui devait, disait-on, être une république, et jouir des mêmes droits que les autres cantons. On prit les armes, et, le 12 septembre 1831, le château se rendit aux insurgés. Néanmoins, la confédération ayant envoyé des troupes, ils furent obligés de l’évacuer.

La Suisse avait garanti et la souveraineté du roi, et la lilierté du peuple; après avoir rétabli les autorité^ dans leur siège, les troupes se retirèrent.

La bannière de la révolté fut de nouveau levée le 17 décembre; cette fois il y eut de sanglants combats entre l’émeute et les troupes prussiennes , et ces combats furent suivis d’exils, d’arrestations et de procédures. Elles ne s'arrêtèrent point aux limites de ia justice, et trop souvent elles devinrent des persécutions. Il y eut des suspects; en tout, on reconnaissait le triomphe d'un parti plutôt que le retour de l’ordre.

La guerre civile prit dans le canton de Bâle un carartère beaucoup plus sanglant. La plupart des communes sollicitaient depuis longtemps, et dans la forme la plus respectueuse , le re-

tour des anciennes franchises et l'accomplissement de promesses solennelles. On demandait une assemblée constituante nommée par le peuple.

La prière fut dédaignée , la menace aigrit; l’orgueilleux citadin ne voyait dans le campagnard (|u’tin objet de mépris. la; grand conseil s’avisa de faire lui-même la loi du pays; les bourgeois y étaient en majorité; les membres qui représentaient des communes se retirèrent, réclamant l’égalité de 1798, et protestant que désormais il n’y avait plus de garanties pour leurs commettants. L'indignation des paysans leur eut bientôt mis les armes a la main ; on plantait partout des arbres de la liberté ; un gouvernement provisoire s’établit à Liestal. Aussitôt le conseil lit marcher des troupes. Les rebelles furent dispersés ; on arracha les arbres de la liberté ; on chassa les nouvelles autorités. C’était en janvier 1831 ; vers le même temps, le pays de Porentrui se levait aussi ; là , comme à Liestal , les arbres de la liberté assemblaient la population; on marcha vers le val de Moutier et sur Bienne, et Berne ne fut pas moins inquiétée que Bille , mais du moins ces troubles n’eurent pas d'aussi funestes suites.

A Bâle , quand les troupes ramenèrent les prisonniers , ou les traita comme les plus vils criminels , les promenant dans les rues, la corde au cou, et les exposant aux outrages d’une populace insolente. On choisit cet instant de terreur pour proclamer la constitution imaginée par le grand conseil , et l'on jugea les principaux auteurs de la révolte. En vain les confédérés prêchaient la modération , en vain les malheureux campagnards demandaient qu’on les épargnât : Hère du succès , Bâle n'écouta rien que son aveugle colère. L’indignation des Suissesamena beaucoup d'auxiliaires aux campagnards ; des guerriers prêts à soutenir leur cause accouraient. La ville se hâta de s’entourer de retranchements; elle enrôla des soldats, et redoubla d'insolence; ou insultait les paysans qui venaient en ville pour leurs affaires ; on maltraitait les etrangers, ou violait le

secret des lettres. Ces excçs eurent leurs conséquences naturelles : l’insurrection éclata de nouveau, et, le 21 avril , Bâle envoya des forces et de l’artillerie contre Liestal. L’amour de la liberté était surpassé encore par une soif de vengeance que rien ne pouvait apaiser : le peuple des campagnes y courut en masse; les troupes ne purent tenir devant ces paysans ; après avoir perdu beaucoup de chefs et de soldats , elles se replièrent vers la ville, et se hâtèrent d’y rentrer. Cétte fois la fédération s’émut tout entière , et commanda la paix en faisant occuper le pays pour protéger la campagne. On eût rougi de maintenir dans ses injustes privilèges une cité qui ne craignait pas de les acheter au prix du sang. Bâle , de son côté , accusait les confédérés de manquer de foi , et , le 22 février 1832 , repoussa de son sein quarante-cinq communes des plus rebelles , chose sans exemple et que le vorort voulut en vain empêcher. Quand les confédérés eurent retiré leurs garnisons , des bataillons nouveaux furent envoyés , à la faveur de la nuit , sous prétexte de protéger les communes paisibles; le G août , ils arrivèrent par des détours , et en franchissant le territoire étranger, jusqu'à Gelterkinden.

L’expédition ne fut pas heureuse; tout a coup les paysans investirent le village; ce n’était , sur tous les points , que combat, meurtre, incendie; les troupes furent encore massacrées , mises en fuite , et vigoureusement poursuivies; c'en était fait de la ville, si elle n’edt été protégée par ses remparts ; elle refusa même d’y recevoir les forcesque la confédération envoyait de nouveau ; elle rejeta la médiation de la diète, et déclina les conférences qu’on voulait établir à Zofingen. La diète, comprenant alors l’étendue de cet inflexible orgueil, et prévoyant les maux qui pourraient en résulter, prononça d’autorité la division du canton en ville et campagne. Cinquante - trois communes formèrent un nouvel État ; seize demeurèrent à la ville. Ces événements servirent de prétexte aux déclamations contre la cause populaire ;

on parlait de dissolution générale, d’intervention de l’étranger. Les doctrines antilibérales se servaient de la peur, et propageaient leurs menaces dans les journaux , dans les lieux publics , et jusque dans les écoles ; les cantons démocratiques se montraient favorables à Bâle-ville , parce qu’ils suivaient en cela l'impulsion de leur clergé ; il y en eut même qui refusèrent degarantir les innovations; alors on vit sept cantons , Ziirich , Berne , Lucerne, Soleure, Saint-Gall, l’Argovie et la Thurgovie , conclure entre eux un concordat pour la défense mutuelle de leurs lois fondamentales. Ces sept cantons renferment la majorité de la population suisse ; néanmoins ceîte garantie ne suffisait point pour arrêter les projets des perturbateurs.

A Berne, les aristocrates achetèrent secrètement des armes et des cartouches ; ils enrôlèrent des hommes sans pain et sans conscience, principalement parmi ceux qui revenaient du service de France. La conspiration n’attendait que le moment d’éclater, quand l’imprudence et l’ivresse de ses agents secondaires la trahirent. Les chefs s’enfuirent, d’autres furent arrêtés; on arma les communes et on leur envoya du canon pour défendre leurs droits; alors le peuple comprit que ses adversaires étaient capables de tout pour ressaisir leurs privilèges. Dans le même temps, Bâle-ville se liguait avec Uri , llnterwald , Schwytz , Neufcliàtel et le Valais , qui avaient témoigné leur mécontentement de l’union des autres cantons. On reconnaissait partout ailleurs que les bases adoptées en 1815 ne convenaient ni à l’organisation des cantons, ni même à l'essence de la fédération. Baie invita donc ses alliés à une conférence où l’on prendrait de grandes mesures. On se réunit à Sarnen , mais le Valais n’y envoya pas de députés; il en fut empêché par des divisions intérieures; les autres arrivèrent tous au jour indiqué, 14 novembre 1832. On y décréta qu’il ne serait rien change à la fédération de 1815; on refusa toute existence politique a Bàle-eampagne et

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aux districts extérieurs de Schwytz, et l’on déclara que s’ils envoyaient des députés à la diete , on refuserait d’y comparaître. Cependant , a Lucerne , së préparait un nouveau projet de confédération ; il fut soumis à la diète de Zürich, en mars 1833; elle s’était assemblée à cet effet. Fidèles a leur convention, les cantons de la conférence de Sarnen ne se lirent pas représenter; ils envoyèrent leurs députes a Schwytz pour y composer une ligue particulière; ils annoncèrent officiellement, que les résolutions de la majorité assemblée à Ziirich ne seraient point acceptées par Baie, Neufehâtel, Uri, Unlerwald et Schwytz. Cette audace, qui rompait la confédération sous prétexte de rester lidele à ses principes , excita l’indignation de la dicté ; mais elle ne prit point de mesure énergique pour contraindre une minorité factieuse à l'obéissance. Toute son attention était absorbée par ses méditations sur la révision du pacte fédéral. C’est a cette époque que les héroïques Polonais, qui avaient trouvé tant de sympathie chez la généreuse nation française, quittaient le sol d’un pays dont le gouvernement les soumettait sans cesse a de nouvelles privations ; trompés dans leur attente, ils se répandirent sur d’antres contrées; les uns gagnèrent la Belgique, d'autres allèrent mourir en Portugal pour don Pèdre; enfin cinq cents de ces braves, échappés à la police française, parurent, en avril 1833 , sur le territoire de Berne , pour demander asile aux confédérés; mais on leur interdit à la fois l’accès de la Suisse et le retour en France.

En vain ils implorèrent la générosité du gouvernement fédéral ; en vain aussi Berne représenta que la charge de leur entretien ne devait pas reposer sur elle seule, les autres cantons lui refusèrent toute assistance, alléguant les uns leur pauvreté, les autres qu'ils avaient assez de réfugiés dans leur pays. D’ailleurs, on crut voir dans ces Polonais des complices de l’insurrection tentéeà Franclort ; on accusa même Berne de les avoir appelés pour s'eu servir, soit contre les aristocrates, soit con-

tre les cantons dissidents. Ces événements arrêtèrent toute mesure contre les conférences de Sa rnen et de Schwytz ; le projet de constitution terminé, on le publia par la voie de l'impression, pour que toute la population pût en prendre connaissance. Quand la diète se réunit de nouveau, le 1er juillet, Schwytz reprit ses assemhlées ; la concorde dont on avait besoin dans ces moments solennels pour retoucher le pacte social, sembla s’éloigner à jamais. Alors les Grisons prononcèrent des paroles de conciliation; par leur conseil , on offrit aux dissidents line transaction amicale, une médiation nouvelle entre Baie et la campagne, Schwytz et les districts extérieurs ; les membres de la conférence de Sarnen promirent d’assister à une assemblée générale qui fut indiquée pour le 5 août. Dans l'intervalle, malheureusement , le projet rédigé par la diète fut repoussé par le canton de Lucerne, où les menées des moines acquirent une grande influence et furent secondées par leurs adversaires, les libéraux exagérés , qui votaient dans le même sens. Ce fut un grave et sinistre événement : il enfla l'orgueil et les prétentions des ennemis du progrès ; ils voulurent reprendre la direction d’un euple qums espéraient rendre docile.

I ne fut plus question de conciliation.

Il ne s’agissait plus que de détruire l’œuvre de la liberté. Des agents secrets se mirent en campagne; Schwytz arma , Bâle se prépara. Enfin , dans la nuit du 30 au 31 juillet, six cents hommes de Schwytz occupèrent Kussnacht avec de la grosse artillerie. Situé au pied du Rigi , au fond du golfe majestueux qui porte le nom de ce bourg, Kussnacht est riche de grands souvenirs: là, le vieux château deGcssler ; là , le chemin creux où le frappa la flèche vengeresse ; et , dans ce paysage historique, les plus grandes beautés ae la nature; sur les bords du lac, un vieux don jon des Habsbourg ; à l’angle du golfe de Lucerne, le monument que Ravnal a consacré au souvenir des libérateurs. Tout est grand, solennel en ce lieu ; mais c’était un pays de dépen-

dance , un district extérieur , et Schwytz venait en quelque sorte écraser le berceau de sa liberté , nu nom d’un despotisme non moins odieux et plus injuste que celui dont ses aïeux avaieut secoué le joug. Les troupes d’occupation prirent des otages et ne tinreut compte des protestations de Lucerne, qui, sur la menace de continuer l’expédition , plaça mille hommes sur sa frontière. La diète de Zürich sortit enfin de son apathie; elle ordonna une levée de vingt bataillons, différa la convocation indiquée pour le 5 août, et lit un appel à la nation. Les levées s’empressèrent, et furent promptement sur pied. Bâle avait agi de concert avec Schwytz; elle aussi avait exécuté une sortie meurtrière contre la campagne. La nuit, la lmurgeulîie et la troupe, en tout seize cents hommes, se portèrent sur Mutenz avec douze bouches à feu ; on incendia Prattelen , profanant ainsi les grands souvenirs de Saint-Jacques ; on tua des hommes désarmés ; et , de combats en combats, on marcha sur Liestal. Mais celte infraction de la foi des traités ne devait pas demeurer impunie : non loin de Frankendorf , près d’une forêt de chênes, la jeunesse attendait les oppresseurs ; elle se montra digne des anciens juurs; le petit nombre osa braver la multitude; le paysan combattit le militaire aguerri. I.a mort parcourait les rangs des Bâlois; iis furent bientôt enfoncés , et leurs enseignes en fuite s'engagèrent dans les bois de la Hard. Les vainqueurs, se précipitant sur les pas des fuyards, ne faisaient point de quartier ; dans leur soif de vengeance, ds couchèrent plus de trois cents bourgebis sur le carreau. C’en était fait de l'orgueil de cette riche cité. Il n’y avait plus dans ses palais que deuil et désespoir. A la première nouvelle de l’invasion, et même avant de connaître l’événement , la diète avait , dans une séance nocturne, décrété que le canton de Bâle serait occupé par dix mille hommes; ce décret est du jour même où l’on s’égorgeait. Le 4 août , les troupes de la fédération étaieut à Schwytz ; le 10 , elles

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entrèrent à Bâle. La ligue de Sarnen fut dissoute ; on ordonna aux cantons récalcitrants d’envoyer leurs députes à la diète. Neufchâtel seul osa résister ; mais à l’approche des bataillons dont on le menaçait , ce canton obéit. La paix fut rétablie, et l’aristocratie, réduite ail silence, s’inclina devant la majesté de la représentation nationale. La diète, en effet , se montra bien digne de sa haute mission ; sourde à. la voix des ambassades étrangères nui intercédaient pour Bdle, elle le fut aussi aux clameurs qui demandaient la mise en jugement des auteurs de ces expéditions. La justice et la modération présidèrent a toutes ses délibérations ; elle ordonna , le 19 septembre , que les districts extérieurs seraient réunis àSchwytzsous un gouvernement commun , avec des droits égaux ; elle confirma la séparation de la campagne d'avec Bâle , ne laissante la ville que quelques communes au delà du Rhin.

Un tribunal arbitral fut établi à Arau pour opérer le partage de la fortune publique. Bâle est donc aujourd'hui ce qu'étaient depuis nlus longtemps Unterwald et Apjieiizt'll. Apres avoir réglé tous les intérêts , réparti les frais de la guerre et fait justice à tous, la diète se sépara le 16 octobre. Le repos se rétablit dans tous les cantons. Si ccs luttes entre quelques districts d'une république qui n’a guère plus de deux millions d'habitants paraissent mesuines, ce ne peut être qu'aux yeux e l’homme qui n’a point le sentiment du beau et de la liberté. Le lecteur philosophe y verra tout autre chose.

Pour lui , cés agitations appartiennent à la grande tempête qui agite l'humanité depuis le quinzième siècle. Tour à tour triomphants, les principes les plus opposés couvrent de débris le sol du vieux monde; l’absolutisme est partout en guerre avec le progrès ; la liberté triomphe partout de l'obscurantisme. Chez les nations populeuses , chez les souverains puissants , ce sont des ébranlements terribles; et quand les combattants périssent par milliers, quand les armées s’entre-détruisent, quand la guerre se fait à coups cl’ /tom-

mes, l'histoire s’empare de son domaine; a ses pages sanglantes elle ajoute une catastrophe de plus, et la multitude admire et frémit. Mais que sur un théâtre moins étendu la même opposition se manifeste chez une nation qui a conservé son caractère original, son courage héréditaire, alors le vulgaire y fait peu d’attention , et l'on rappelle avec dédain le mot froidement ironique , dont l'esprit superficiel qui régna sur la littérature et sur la philosophie du dernier siècle a voulu flétrir les discordes de Genève.

Pour l’observateur, il en est autrement : à peine le tonnerre de la coalition a passé sur la France, et déjà la Suisse se constitue elle-même ; on se divise, on se bat dans ces limites, sans s’inquiéter de l’étranger. Les cantons isolés sont faibles , la fédération est forte; sa citadelle, c’est la nature même, ce sont les Alpes d’Uri , ce sont les lacs , c’est la chaîne du Jura , mais c’est bien plus encore le patriotisme des citoyens. On ne lèvera contre eux aucune armée dont le nombre dopasse les bandes vaincues à Granson , à Morat. La France pourrait retrouver Saint-Jacques et l’Autriche Frastenz:

l'intérêt même de l’Europe ne permet pas que jamais on agisse de concert contre cette terre de liberté , et , pour la dompter, il faudrait l'union de tous au dehors, la désunion de tous au dedans. La Providence lui épargnera d’aussi mauvais jours; elle gardera au centre de la vieille Europe , cet État digne de l’antiquité, que le moyen âge semble avoir reçu d’elle comme un fidéicommis destiné à la postérité la plus reculée. La révision du pacte fédéral , entravée par le rejet du projet de Lucerne, par la révolte de Scnwytz et de Bâle , y devra contribuer : le* pays ne manque point d’hommes sages et de patriotes éclairés : ils discuteront l’œuvre émanée de la sagesse du célèbre professeur Rossi. On reproche néanmoins à ce projet quelque complication, et surtout en ce qui concerne le droit d’intervention de la diète dans les affaires des cantons. En général, il a pour but une plus grande unité dans

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