FRIBOURG
Reçu dans la fédération , en 1481 , avec Soleure , ce canton y tient le neuvième rang. II est limité, à l'est et au nord, par le canton de Berne; au midi , par celui de Vaud ; à l’ouest, par le lac de Neufchâtel. Sur une superficie de vingt-six à vingt -sept milles géographiques carrés , il a soixante - huit mille six cent soixante et dix arpents de prés, quatre-vingt-dix-neuf raille trois cent soixante et onze arpents de terres labourables, trente-quatre mille quatre cent quatre - vingts de forêts , trois mille trente et un de pâturages , seize mille six cent soixante et un a’alpes ou pâturages de montagnes, enfin sept cent trente-neuf de vignes. En
1830, on y comptait douze mille trois cent quatre-vingts chevaux , quarantesept mille sept cent quarante - deux bêtes à cornes , vingt-trois mille cent trente-quatre moutons, cinq mille cent quarante - trois chèvres, seize mille trois cent soixante et dix-huit porcs.
Entre les mois de mai et d’octobre, vingt mille vaches parcourent les alpes ; et , pendant ce temps , chacune produit deux quintaux ae fromage.
On en exporte annuellement plus de quarante mille quintaux , la plus grande partie en Piémont. Une autre industrie non moins activa est celle des ouvrages en paille nattée et tressée qui rapportent près de trois cent mille francs. D’après un recensement de
1831 , la population s’élevait à quatrevingt-six nulle sept cent soixante-neuf habitants . dont cinq mille cent seulement professent la religion réformée.
Le clergé compte six cent quatre-vingthuit individus, parmi lesquels deux cents moines et deux cent quatre religieuses. Depuis 1818, les jésuites sont a la tête de l’enseignement; et la confiance est si grande , qu’on leur envoie de nombreux élèves des pays voisins , et surtout des provinces de France limitrophes de la Suisse.
Dans le cours de- cette histoire ," nous avons rendu compte des agitations politiques auxquelles avait donné
naissance l’esprit exclusif et aristocratique des familles privilégiées de Fribourg. Au moment de la révolution de juillet, voici quelle était la forme de son gouvernement. Dans le petit conseil , vingt-huit membres , dans le grand, cent dix et un avoyer pour président, exerçaient ensemblela souveraine puissance ; quoique le grand conseil fût plus nombreux, car il comptait cent seize membres patriciens de Fribourg, et trente-six des autres villes et de ïa campagne. Le petit conseil se divisait en conseil d’Etat de treize membres; treize autres formaient le tribunal d’appel. Le conseil d’Etat gouvernait et rendait compte de sa gestion au grand conseil, dont les membres étaient institués à vie. Il fallait, pour l’initiative des lois , la réunion aes deux sections du petit conseil ; la même condition était exigée pour appliquer la peine de mort. Les deux avoyers présidaient alternativement l'un et l’autre conseil pendant une année chacun : le corps électoral , qui proposait aux places vacantes , était permanent et se composait de membres du grand conseil. Outre cette section, il y avait celle des secrets, ou conseil de censure, choisis parmi des familles privilégiées en dehors même des conseils , à condition que, sur sept membres, il y en aurait toujours un de chacun de ces conseils. C’était une. espèce de sénat conservateur chargé de. veiller au maintien de la constitution , et de contrôler la conduite morale des membres du grand conseil , ainsi que de réprimer tout abus de pouvoir. Les secrets s’assemblaient tous les ans , le jour anniversaire de la bataille de Morat; et, de leur pleine puissance, ils pouvaient, s’ils étaient unanimes, destituer les membres du grand conseil , à moins qu’ils ne fussent en même temps membres du petit. Les secrets jouissaient de cette dignité pendant trois ans , mais n’avaient aucun traitement. A la (in de 1830 parut une députation de Morat pour deruan-
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der la réforme de la constitution ; elle fut très-mal accueillie ; et, si l’on n’ciH redouté une insurrection , on eût mis en prison tous ceux qui la composaient. Nous avons dit comment les paysans envahirent ensuite la ville; il fallut enfin céder et promettre une organisation plus libérale. On reconnut l’égalité de tous ; on abolit les privilèges des villes et de la naissance. Le canton a treize districts dont les députés forment le grand .conseil. Ils sont élus par des électeurs choisis eux-mémes danà les assemblées primaires. Le grand conseil est renouvelé par tiers tous les trois ans, de manière à ce ue les fonctions de ses membres urent neuf ans. .Cette assemblée est investie de la souveraineté ; elle fait les lois, soit sur la proposition du conseil d’État, soit sur l’initiative d'un de ses membres. Elle nomme le conseil d’État, les députés à la diète, et choisit son propre président, qui a titre d’aroyer, et le chancelier. Il y a un membre du grand conseil par mille âmes de population. Le conseil d’État a treize membres dont les fonctions durent huit ans; et le renouvellement se fait par fractions de deux membres.
Le conseil se donne un président qui est avoyer; mais Pavoyer qui présrde le grand conseil ne peut jamais cumuler les deux présidences. Les membres du tribunal d’appel sont nommés à vie, choisissent leur président et leur greffier, et sont obligés de savoir l’allemand et le français. Il y a, pour juger les vices de forme , un tribunal de cassation ; enfin chaque district a son bailli nommé par le conseil d’État ; il juge les délits dont la connaissance excède la compétence des autorités communales ; outre cela , il y a des tribunaux de district , des juges de paix et des juridictions pour les orphelins : ces rouages sont fort compliqués.
La constitution peut être revisee de trois ans en trois ans. Le contingent fédéral est de douze cent quarante hommes et de dix-huit mille six cents francs de Suisse.
Il est peu de villes d’un aspect aussi original que celui de Fribourg. Un
promontoire de rochers, coupé par la Sarine; au milieu de deux plateaux une vallée , ou plutôt une déchirure profonde garnie de maisons sur les deux rives ; un pont en bas ; un autre de fil de fer qui réunit par-dessus la ville les deux hauteurs, et rejoint les quartiers supérieurs; ceux-ci sont entourés de grandes murailles , de tours antiques , et surmontés de nombreux clochers : un quartier allemand, un quartier français; si bien que la moitié de la population n’entend pas l’autre. 11 y règne une grande activité; on y compte plus de cent auberges ou cabarets. La tour del’église de Saint-Nicolas a deux cents pieds de haut; c’est l’une des plus élevées de toute la Suisse ; elle date de 1470. Au-dessus du portail est un relief fort remarquable, qui représente le jugement dernier : les diables emportent dans des paniers des papes , des évêques , des empereurs et des rois. L’hôtel de ville est l’ancien fort des ducs de Zæhringen. Il y a une multitude de couvents : des franciscains, des augustins, des capucins, desvisitandines,desursulines,etc.,etc.
L’une des plus grandes merveilles de l’art est le pont en fil de fer, qui fut solennellement inauguré le 19 octobre 1834; suspendu sur un abîme de cent soixante et quatorze pieds de profondeur, il traverse l’espace qui sépare les sommets , franchit toute la ville basse , et arrive , après un trajet de neuf cent vingt-cinq pieds , à la roche opposée , conservant partout une largeur de vingt-deux pieds ; huit câbles, tressés chacun de cinq cents fils de fer, le soutiennent dans les airs ; et le poids que peuvent supporter ces fils de fer étant pour chacun de douze quintaux, il s'ensuit que la charge du pont pourrait être de cinquante-sept mille six cents quintaux. Deux tours massives, munies de crampons et de pièces de bois , et adossées aux rochers, servent de points d’appui ; les ferrements ont soixante pieds d'enfonceincnt dans le roc vif. L’on peut maintenant parcourir en cinq minutes un intervalle que l’on ne pouvait franchir qu’en trois quarts d’heure, après une des-
cente et une montre fort escarpées.
Un parle dans le canton divers langages , principalement l'allemand , le français et le patois roman , idiome qui se subdivise en dialectes appelés lo Gruerin , lo Guetzo et lo Broyard.
Nous donnons un échantillon de celui qui est usité à Estavayer. On chante encore dans les soirées d'été , sur la place de Moudon , des rondes connues Sous le nom de Coraoulés. L’une de Ces chansons déplore le sort d’un couple pauvre : le mari n’a trouvé chez sa femme que misère; l’épouse n’a pas rencontre plus d’aisance dans la famille de son mari. Elle lui dit : Quand les autres mangeront, nous regarderons; quand les autres riront, nous pleurerons.
Quan lé-i - aoutrou raézeron nos voit crm
Quan le-s • aoutrou riretron nos pliotrrin
Il parait que ces patois sont une dégénération de la langue romane ; mais vouloir y reconnaître du celtique , indiquer les mots qui en sont dérivés, c’est plutôt de la folie que de la science. Du reste , chacun a compris au seul nom de ces dialectes, que le Gruerin se parle dans le pays de Gruyère; le Guetzo est en usage dans la partie moyenne du canton, et le Broyard dans les districts que parcourt la lîroye. L’allemand bernois domine dans tine partie du district de Morat , dans les vallées de Jaun , de Pfafflgen, Redingen et de Gurmelz ; mais le français fait tous les jours des progrès. Autrefois les actes du gouvernement étaient rédigés en allemand.
Les Frihourgeois, et surtout les Fribourgcoises, sont en général bien faits ; les moeurs sont assez pures ; les habitudes simples; la religion domine toutes les actions : des fêtes nombreuses sont entremêlées de réjouissances et de danses. Il en est une qui dure trois jours, sous le nom de dédicace générale des danses. La moisson et la vendange sont aussi célébrées auprès de Morat; mais , le 22 juin , on n’oublie jamais le glorieux anniversaire de lu bataille. La fête de Saint- Nicolas réunit les bergers, et trop
souvent ils se battent à coups de poing. S’il arrive qu’un spectateur plante sou couteau dans le plafond ou dans la muraille , la rixe cesse à l’instant ; mais ordinairement les champions vont se rejoindre plus loin.
La route de Fribourg à Vevai est l’une des plus agréables de la Suisse.
Nous citerons la petite ville de Bulle , située dans une vallée très-fertile. En 1805, elle fut entièrement dévorée par le feu, à l’exception du château et du couvent de capucins. C’est le dépôt principal des’fromages connus sous le nom de Gruyère ; et c’est au marché de Bulle que se fixent les prix de l’année. TJout près de là est une majestueuse montagne , le Molesson , rival orgueilleux du Rigi et du Weissenstein : ses formes bizarres sont surmontées d’une croix qui est de six mille cent quatre-vingts pieds au-dessus de la mer. De nombreux troupeaux paissent sur ses flancs. Les Alpes se déploient en face du spectateur jusqu'au Mont-Blanc; mais les bases de ces géants sont dérobées .à la vue par des montagnes moins hautes. On suit de l’œil le cours de la Broyé et de la Sarine; on repose sa vue surle Léman, à l’immense nappe d’eau , puis sur le lacdc Neufchâtel, sur l’onde historique de Morat ; ce magnifique bassin s’étend même jusqu’à celui de Bienne : vers le sud on distingue, au pied des noires parois du Chaînais, Évian, Thonon , une partie de Genève , Morges , Rolle, Nyon ; à l’ouest , Romont , Estavayer, Neufchâtel, Morat, Avenche, Paterne, Bulle et Gruyère. Cet horizon n’aurait de fin que par la faiblesse de la vue humaine, si le Jura ne formait à l’occident un rideau dont le bleu plus foncé se nuance avec majesté sur un ciel serein. Le château de Gruyère est aussià une lieue de Bulle : ses maîtres conservèrent longtemps leur pouvoir au milieu de toutes ces républiques; mais ceux que n’avaient dompté ni l’esprit de liberté ni les conquêtes bernoises perdirent leurs domaines par une expropriation vers le milieu du seizième siècle. Le vieux donjon démantelé est encore sur son roc , et
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l’on décrit toujours la salle où l’on égorgeait le bœuf, l’égout par lequel son sang s’écoulait, le lieu où ou le rôtissait, celui où il était servi aux nobles de Gruyère, assis sur une banquette de maçonnerie qui règne tout à l'entour, enîin la chambre de la torture, encore en usage longtemps après qu'on eut cessé de rôtir le bœuf, et lorsque déjà la souveraineté avait passé des nobles comtes aux républicains suisses. Le voyageur Simon, auquel nous empruntons ce récit , ajoute que cette chambre redoutable servait de cabinet de toilette à madame la baillive.
De la vallée de Gruyère on s'achemine péniblement vers la dent de Jaman qui la termine ; il faut trois heures pour arriver au sommet; là, on peut jeter un dernier regard aux forets’ et aux chalets épars de cette contrée si tranquille. De l’autre côté , c'est un spectacle éblouissant , c’est le lac de Genève, où se reflètent d’une manière douce et harmonieuse les pics acérés du Chablais et les Diablerets ; c’est le Rhône qui arrive des extrémités du Valais.
Si nous portons nos pas vers la limite occidentale du canton de Fribourg, nous trouvons son territoire intercepté par quelques districts du canton de Vaud. Là se conservent encore la vieille tour de la Molière, et la vue magnifique que sa belle situation a fait surnommer autrefois Uclvetix oculus. I.es nobles de la Molière virent ravager leur château dans les guerres de Bourgogne ; puis il fut entièrement détruit en 1536 par les Fribourgeois;
aujourd’hui il sert de signal. De toutes parts ces ruines sont entourées de précipices profotids ; on n’y a d'accès que du côte du petit village vaudois, appelé Paqui. Là se retrouve encore la tradition de trésors cachés dans les puits : le diable est expressément chargé de la conservation de celui de la Molière.
Au bord du lac de Neufchâtel est la charmante petite ville d’Estavayer; elle n’est entourée de remparts que du côté de terre. Son château, mélange d’architecture ancienne et moderne , renferme une prison souterraine dans laquelle on descend par une échelle de plus de vingt pieds (le haut. A chaque angle du bâtiment principal , il y a des oubliettes pratiquées dans des tours de forme ronde. Le gouverneur jouissait autrefois du singulier droit de manger à lui seul toutes les langues des bœufs tués à la boucherie. Dans l’église des dominicains, il va un beau tombeau de marbre blanc , c’est celui du fondateur, Guillaume de Staelis ou d'Estavayer; c’est le même nom traduit en allemand.
Le canton de Fribourg possède une société médicale , une société de naturalistes, toutes deux fondées en 1832.
Il n’y a pas longtemps, il s'en est formé une d’antiquaires. Celle-ci a été instituée par M. de Fegeli , mort à Baden en 1831 ; elle a fait exécuter des fouilles, et possède déjà une fort belle collection. Il y a beaucoup d’établissements de bienfaisance et ae fondations pieuses.