POPULATION. — COMMERCE. — DESCRIPTION TOPOGRAPHIQUE
On vient de voir quelle est la nouvelle division politique du Pérou. Ce pays, considéré dans son ensemble, s’étend de Tumbez à la rivière Macara, à l’est jusqu'au fleuve de l’Amazone et aux frontières du Brésil. Il est borné au sud-est par la province de Gran-Chaco, au sud par celle de Salta et par la montagne de Morro-Moreno qui forme la limite septentrionale du Chili sur le littoral maritime.
Le Pérou proprement dit occupe une superficie de quarante-cinq mille lieues carrées; la surface de la Bolivie n’est que de quarante mille lieues.
La population totale du Pérou est d’environ 1,246,000 âmes. La Bolivie a 1,200,000 habitants.
Les revenus publics du Pérou s’élèvent annuellement à 3,200.000 piastres; ceux de la Bolivie, en temps ordinaire, à plus de 2,000,000 de piastres, ou 10 millions de francs.
Les dépenses du Pérou, en temps normal, peuvent être évaluées à 2,100,000 piastres, et celles de la Bolivie à 1,500,000 piastres. Mais les révolutions et les gnerres successives qui ont affligé ces deux républiques, ont diminué les sources de la prospérité générale etr grevé les finances de l’État. Le Pérou proprement dit doit au commerce anglais plus de 15 millions de piastres, et sa dette nationale est de 10 millions de piastres. Quant à la Bolivie, elle ne doit rien à l’étranger, et sa dette nationale n’est que de
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500,000 piastres ; elle est donc la mieux partagée sous ce rapport, comme elle l’est sous celui des productions.
Quand la tranquillité règne au Pérou, le commerce des deux parties de la république donne les chiffres suivants: importations 7,000,000 de piastres, dont 800,000 en importations de France; exportations 1,200,000 piastres. Le commerce d’exportation consiste principalement en laines, cotons , quinquina , salpêtre. La différence entre le chiffre des importations et celui des exportations se paye en argent monnayé, en lingots d’or et d’argent. La Bolivie consomme pour 2,000,000 de piastres de marchandises européennes. Ceux de nos lecteurs qui désireraient de plus amples détails sur le commerce de ces républiques, et notamment sur celui de la Bolivie, devront consulter une longue et trèscurieuse note communiquée à l’amiral Du Petit-Thouars, par un négociant français, et insérée p. 273 et sûiv. du tome Ier du voyage de la Vénus.
Nous allons maintenant passer à la description topographique du Pérou et de la Bolivie, sans acception de division politique ni de limites. En prenant chaque ville importante isolément, et en disant tout ce qu’elle comporte d’intéressant, nous trouverons le moyen de parler des antiquités, des mœurs, du costume, et en général de tout ce qui n’était pas de nature à entrer dans le tableau de l’ancienne civilisation péruvienne.
DESCBIPTION DE LIMA.
La description la plus complète et la plus récente de la capitale du Pérou, est celle que nous a donnée M. Du Petit-Thouars. Nous croyons en conséquence faire une chose utile et en même temps agréable à nos lecteurs, en reproduisant les passages les plus intéressants de cette description.
Nous mettrons d’autres voyageurs à contribution pour rendre le tableau aussi fidèle que possible.
En allant du port de Callao à Lima, on se trouve, après un certain trajet, au point où commence la belle avenue
qui mène à la capitale. « Cette avenue est formée, de chaque côté, par un rideau de très-beaux peupliers d’Italie mêlés de saules pleureurs, et par des jardins plantés d’orangers d’une grande beauté; ces arbres sont aussi grands que les chênes de toute venue; ils sont toujours couverts de fleurs et de fruits, et rendent les abords de Lima fort agréables. Ce chemin est encore orné de contre-allées garnies de bancs et bordées de chaque côté par des aeequias qui conduisent une eau rapide et claire, dont le murmure et la fraîcheur ajoutent un grand charme à cette promenade. Dès qu’on arrive dans les environs de la ville, on se figure aisément qu’au temps de sa splendeur, elle devait être un séjour délicieux; cette entrée de la capitale est pleine de magnificence, et digne de la ville des rois (*)... La pente de Lima au Callao est si bien ménagée ue la route paraît être à peu près e plain-pied , bien que le niveau moyen de la ville soit élevé au-dessus de celui de l’océan d’environ 116 mètres 50 centimètres; celui du Rimac, pris au pont, ne l’est que de 99 mètres 45 centimètres.
« La porte de Lima, par laquelle on entre en venant du Callao, est d'une belle architecture et répond aux idées de grandeur que l’on conçoit en approchant de cette capitale.’ Mais aussitôt que l’enceinte est passée, on est bien désagréablement surpris en se trouvant dans une rue bordée de maisons inachevées, sans étages ou en ruine. Le sol de la rue est couvert d’une poussière épaisse, très-fine et de mauvaise odeur. En avançant, cependant, les maisons deviennent plus belles et plus soignées, mais de la rue l’aspect en est toujours triste. Les maisons, situées entre cour et jardin, ou tout simplement autour d’un patio qui existe dans presque toutes, pour servir de refuge aux habitants pendant les tremblements de terre, sont en général sans étages. Tous les ap-
(*) Los Reres. Cette ville , fondée le jour de l’Épiphanie, a longtemps porté ce nom.
parlements sont de plain-pied, et quelquefois, dans les belles maisons, ils sont doubles, c’est-à-dire, qu’après avoir traversé la cour, .on entre par le péristyle dans une immense salle ou vestibule d’où l’on passe dans un grand salon qui n’en est séparé que par une cloison à jalousies ou à fenêtres, avec barreaux et sans glaces.
Cette disposition est utile pour laisser circuler l’air, et elle rend ces appartements fort agréables à habiter, à cause de la fraîcheur qui y règne. Les chambres à coucher sont ordinairement placées dans les parties latérales de la maison; elles donnent sur le patio ou sur le jardin qui, dans les randes maisons, est toujours situé errière le grand corps de logis, en face de l’entrée principale. Presque toutes les maisons ont des portes cochères; ces portes sont, comme celles des salons, toujours ouvertes pendant le jour, excepté à l’heure des repas ; de sorte que de la rue on peut voir ce qui se passe dans l’intérieur des salons, et les personnes qui s’y trouvent.
« Les murs des patios sont assez ordinairement décorés de peintures à fresque; elles représentaient autrefois des sujets tirés de l’Ancien Testament; aujourd’hui ces tableaux sont d’une nature bien plus profane, et en général très-négligés, car chaque jour la décadence de Lima augmente avec laanisère qui s’accroît dans une proportion effrayante. La population diminue aussi très-rapidement. En 1820, date du dernier recensement, on comptait près de 69,000 habitants; il n’y en a pas aujourd’hui plus de 40,000. Cette population est composée de gens de toutes les nuances ; les noirs y sont très-nombreux, bien que, depuis longtemps, on n’en importe plus; ces races africaines se sont mêlées avec celles des Indiens et les descendants des Espagnols. . . •
« Lima est située par 12° de latitude sud, à deux lieues de la mer et à l’entrée d’une vallée profonde, formée
Far les montagnes des Andes, et que on nomme la vallée du Rimae; elle
prend ou elle donne son nom à une rivière qui coule au fond du ravin.
Cette rivière, quelquefois, après une fonte de neiges, devient un torrent rapide; le plus ordinairement elle n’est qu’un cours d’eau sans importance. Le Rimac coule sur un lit pavé de cailloux qui est souvent à sec; il est parsemé d’îlots couverts de bouquets d’arbustes, de joncs et de plantes aquatiques. Les eaux sont utilement employées pour l’entretien des fontaines publiques, pour l’arrosement des rues et des jardins, et pour la mise en mouvement de douze moulins à farine, et des machines de l’hôtel de la monnaie; il y a aussi d'autres prises d’eau qui servent à l’irrigation des sept rues principales. Lima, ancienne capitale du Pérou, est aussi le siège du nouveau gouvernement. Le président de la république y fait sa résidence habituelle. Cette ville, assise sur les bords de la rivière, en occupe la rive gauche; sa forme est celle d’un croissant; elle est fermée par une chemise ou muraille en tapia, d’environ 7 ou 8 mètres de hauteur, et percée de huit portes en y comprenant celle du pont qui conduit au faubourg de Malambo, situé au nord de la ville sur la rive droite du Rimac.
« La ville est divisée par quadras, dont le côté est d’environ 125 mètres.
Cette mesure paraît avoir été adoptée d’une manière invariable pour toutes les villes de l’Amérique espagnole. La quadra sert aussi d’unité de mesure agraire dans le Pérou comme au Chili.
Les rues ont dix mètres de largeur; celle de Malambo seule en a vingt.
« Lima n’offre rien de bien remarquable; la place du Palais prend son nom de cet édifice qui en occupe tout le côté nord ; elle est la plus grande de Lima, et sa surface est celle d’une quadra, plus la largeur des rues qui l’environnent; sur le côté de l’est sont l'archevêché et la cathédrale ; les côtés du sud et de l’ouest sont ornés de galeries sous lesquelles on trouve des boutiques de nouveautés et d’objets de luxe ; le milieu de la place est décoré par une fontaine en bronze, très-
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élégante , surmontée d'une Renommée. Il y a trente-quatre petites places qui ont été ménagées devant les églises elles couvents, dont elles prennent les noms. Ces places sont généralement prises sur l’aire de laquadra, occupée par l’église ou le couvent; et, dans ce cas, elles sont entourées de grilles.
« Il y a , dans la capitale , sept églises paroissiales, dont dépendent plusieurs chapelles qui appartiennent à des couvents d’hommes ou de femmes.
Le nombre de ces couvents est trèsconsidérable. On compte en tout cinquante-six églises ou chapelles. Le luxe des églises était très-grand avant l’indépendance; il y avait dans quelquesunes beaucoup d’ornements en argent massif; on remarquait surtout, dans le chœur de la cathédrale, huit colonnes en argent qui décoraient le maître-autel; elles ont été enlevées pour subvenir aux besoins de la république ; ces riches colonnes ont été remplacées par des colonnes de bois plaquées en argent. On voyait encore dans la cathédrale de beaux tableaux de l'école italienne. San-Francisco et Santo- Domingo étaient, après cette église, celles qui possédaient les plus précieux ornements (*).
« Le clergé du Pérou ne méritait guère plus que celui du Chili, et, en général , que celui de toutes les colonies espagnoles d’Amérique, le respect que devraient toujours commander les hommes chargés de prêcher la morale si douce de l’Évangile et les saines doctrines de l’Église catholique. La discipline était très - relâchée ; et, on peut le dire , l’inconduite de la plupart de ses membres lui enlevait toute son influence; la population entière croupissait dans l’ignorance, et vivait dans la plus affreuse comme dans la plus abjecte dépravation.
« Les couvents, ainsi que les religieux de tous les ordres, étaient et
(*) Des voyageurs assurent que dans les églises de Lima sont suspendues des cages en argent , renfermant des oiseaux dont le chant se mêle à la voix des fidèles et aux accords mélodieux de l’orgue.
sont encore très - nombreux à Lima; mais tous les couvents sont dans une décadence plus ou moins avancée; déjà beaucoup sont ruinés et abandonnes.
Il y avait des fondations pieuses dans la plupart de ces maisons religieuses; presque toutes avaient un but spécial de charité; les unes étaient destinées à recevoir les orphelins, les vieillards, les incurables , les aveugles , les vieux soldats, les vieux marins, les vieux gentilshommes. Les I autres avaient plus particulièrement pour objet de recevoir les noirs, les Indiens et les étrangers. Le nombre des couvents de femmes était également très-grand.
Ces établissements avaient aussi des destinations particulières. Jusqu’en 1826, époque de l’indépendance du Pérou , toutes ces fondations religieuses étaient dotées ; et si l’on pouvait remarquer quelque relâchement dans la règle, elles n’en pratiquaient pas moins la charité d’une manière large et digne d’éloges. Dans beaucoup de couvents, un homme malheuïeux était reçu gratuitement pendant plusieurs jours ; il y restait jusqu'à ce qu’il eût trouvé quelques moyens d'existence, que, dès son entrée dans la maison, on s’occupait de lui procurer. Dans d’autres couvents, la charité s’exerçait différemment : toute personne pouvait, pendant trois jours, se présenter au réfectoire à l’heure des repas , et elle y recevait à manger.
« Les couvents qui ont conservé des revenus se soutiennent encore ; mais , en général , ces maisons sont abandonnées; elles ne reçoivent plus.de pensionnaires ni de dotation. On trouve à acheter, dans les couvents de femmes, différents ouvrages d’aiguille : des sachets parfumés, ornés de rubans ; des allumettes parfumées, garnies de eannetilleet de pierresde couleur, etc., etc.
« Après les églises et les couvents, on remarque, à Lima, l’ancienne prison de l’inquisition, dans laquelle tous les prisonniers étaient enfermés dans l'isolement et dans des cellules qui étaient disposées dos à dos, et dont les portes étaient placées de telle façon , que toutes avaient accès par des gaie-
ries différentes. Les cellules étaient de dimensions diverses; elles servaient à appliquer le degré de punition qu’on voulait infliger. Il y en avait dans lesquelles les prisonniers ne pouvaient se coucher de toute leur longueur; dans d’autres, on voyait encore les anneaux scellés dans les murailles (*}. » Au sujet de l’inquisition espagnole à Lima, et de l’horrible repaire dans lequel elle enfermait ses victimes, nous trouvons, dans le 1er volume du Voyage de M. Stevenson en Amérique, des détails que nous nous empressons de reproduire. M. Stevenson arriva à Lima en 1811, pendant la vice-royauté d’Abascal; et durant son séjour dans cette capitale , on y reçut l’acte des cortès qui abolissait l'inquisition. Peu de temps auparavant , le touriste anglais avait été cité devant le terrible tribunal pour s’étre querellé avec un frère dominicain. Il put faire une seconde visite à ces messieurs, mais dans un but et des circonstances bien différentes. Après la réception du décret, il obtint la permission d'explorer, en compagnie de quelques personnes de connaissance , l’antre ténébreux qu’habitait le monstre proscrit par le vote des cortès. M. Stevenson raconte ainsi sa visite; nous traduisons textuellement son récit :
« Les portes de la salle une fois ouvertes, plusieurs d’entre nous y entrèrent sans invitation; et, ne voyant rien qui indiquât un projet de* défense , les premières victimes de notre colère furent les tables et les chaises. Ces meubles furent en un instant brisés en mille pièces ; après quoi , on souleva les rideaux de velours qui ornaient le dais; et on les tira si violemment, que dais et crucifix tombèrent avec un bruit horrible. On retira le crucifix des ruines du tribunal inquisitorial, et l’on découvrit avec surprise que la tête du Christ était mobile. On
(*) Voyage autour du monde sur la frégate la Venus , pendant les années i838-<839, publié par ordre du roi sous les auspices du ministre de la marine, par Abel du Petil- Thouars. Kelation , L I, p. 387 à 299.
constata qu’une échelle était cachée derrière le dais; et, dès lors, on s’expliqua le mystère : un homme montait sur l’échelle, caché par les draperies; et , en introduisant sa main dans une cavité ménagée tout exprès , il faisait mouvoir la tête de manière à lui faire dire, par signes, oui ou non. Dans combien de cas cette imposture, n’at-elle pas dû décider un accusé à avouer des crimes auxquels il n’avait jamais songé! Domine par la terreur, et condamné, en apparence, par un miracle, le mensonge prenait dans sa bouche la place de la vérité ; et l’innocence, si elle n’était pas soutenue par la force d’âme, se confessait coupable. A l’aspect de ce crucifix frauduleux , chacun des assistants, transporté de colère , s’écria : « Il y a encore des victimes dans les cellules ; cherchons , cherchons ! » Et la porte qui conduit à l’intérieur fut bientôt enfoncée. La première chambre que nous rencontrâmes s’appelait le secret; cette dénomination excita notre curiosité, et la porte fut également forcée. Nous nous trouvâmes dans les archives. Là , nous vîmes empilés sur des rayons des papiers concernant les gens qui avaient été accusés ou jugés. Je cherchai dans ces papiers, et j’y lus le «10m de plus d’un ami qui était loin de se douter que sa conduite avait été minutieusement scrutée et surveillée par le saint tribunal , et que son nom avait été prononcé dans un lieu aussi formidable. Quelques-unes des personnes présentes se virent inscrites sur les fatales listes; elles s’empressèrent de mettre dans leurs poches les papiers qui les concernaient. Quant à moi, je mis de côté quinze dossiers, et les emportai ; mais ils étaient sans importance.
Quatre de ces dossiers portaient condamnation , pour cause ae blasphème , à trois mois de séquestration dans un couvent, à une confession générale, et à divers autres châtiments, tous secrets. Les autres papiers contenaient des accusations contre des frères sollicitantes in confessione ; deux de ces derniers m’étaient connus; et, bien qu’il y eilt quelque danger à cette ré-
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vélation , je leur dis , peu de temps après, ce que j’avais lu. Une grande quantité de livres défendus était renfermée dans la même chambre, et plusieurs trouvèrent des propriétaires empressés. A notre grande surprise, noüs y découvrîmes une masse de mouchoirs de coton imprimés. Ces mouchoirs avaient, hélas! encouru le déplaisir de l'inquisition, a cause d'une figure de la religion placée au centre , laquelle tenait un calice d'une main, et une croix de l’autre ; cette image avait été placée là par quelque manufacturier étourdi, qui avait pensé que cet emblème de dévotion assurerait des acheteurs à ses mouchoirs , et qui n’avait pas songé au scandale de se moucher et de cracher sur la sainte croix. Pour prévenir un pareil crime, le pieux tribunal avait acheté la pacotille en masse , se dispensant d'en paver le prix au propriétaire, qui devait s'estimer trop heureux de ne pas voir toute sa boutique confisquée par le sacré collège.
<5* « Nous entrâmes ensuite , toujours par violence, dans une autre pièce, qui, ainsi que nous le reconnûmes avec un étonnement mêlé d'indignation , était la salle de torture. Au centre il y avait une forte table ayant huit pieds de long sur sept de large; à chaque extrémité l’on voyait un collier de fer , s’ouvrant par le milieu horizontalement et destiné à recevoir le cou de la victime. De chaque côté du collier étaient de fortes courroies garnies de boucles pour fixer les bras près du corps ; sur les côtés de la table , on voyait d’autres courroies également garnies de boucles , pour maintenir les poignets; ces attaches correspondaient a des cordes placées sous la table et amarrées sur l’axe d’une roue horizontale; à l’autre bout étaient des liens pour les pieds , avec des cordes également fixées sur la roue.
Il était évident qu’on pouvait étendre un homme sur la table , et , en faisant tourner la roue , lui tirer les membres dans toutes les directions, sans craindre de le tuer, mais avec la certitude de lui disloquer toutes les
articulations. Après avoir découvert l’usage infernal de cette machine, chacun de nous frissonna et jeta involontairement un regard sur la porte d’entrée comme s’il eût craint qu’elle ne se fermât sur lui. D’abord oh murmura des malédictions; mais bientôt ces murmures se changèrent en imprécations furieuses contre les inventeurs de ces tortures et contre ceux qui les appliquaient; en même temps, on bénissait les cortès pour avoir aboli ce tribunal barbare et tyrannique.
« Nous examinâmes ensuite un pilori vertical placé contre le mur ; on y apercevait une grande ouverture et deux plus petites. En brisant la moitié de cet instrument de supplice , nous vîmes dans la muraille des trous qui nous en firent deviner la destination : un condamné avant le cou et les poignets fixés dans les trous du pilori , la tête et les mains cachées dans la muraille , pouvait être flagellé par les frères lais de Saint-Dominique sans être reconnu par eux ; de cette façon on prévenait toute découverte ultérieure. Des fouets de différentes espèces étaient suspendus à la muraille; quelques-uns étaient en cordes nouées et portaient des marques de sang ; d’autres étaient en fil de fer armé de pointes semblables à celles d’un éperon ; ceux-là étaient également souilles de taches sanglantes. Nous vîmes aussi des instruments de torture faits en fil de fer tressé; chaque maille était armée d’une pointe longue d’environ un huitième de pouce et tournée en dedans: l’extérieur était couvert de cuir et offrait des lanières au moyen desquelles on attachait le terrible instrument. Il y en avait d’assez grands pour être mis autour du corps, d’autres s'adaptaient aux cuisses, aux jambes et aux bras. Les murs étaient aussi ornés de chemises de crin qui ne devaient pas être un vêtement bien commode après la flagellation ; d’ossements humains armés à chaque bout d une corde, pour bâillonner ceux qui faisaient un usage immodéré de leur langue ; de pinces de roseau affectées au même office. Les pinces consistaient
en deux fragments de roseau réunis et liés à leur extrémité. L’instrument mis dans la bouche, ouvert par le milieu et fixé par des liens qui s’attachaient derrière la tête, pressait nécessairement la langue et lui interdisait tout mouvement.
« Nous trouvâmes dans un tiroir une grande quantité d’écrous à doigts; c’étaient de petits anneaux en fer, semi -circulaires , ayant un écrou à chaque extrémité, de telle sorte qu’ils pouvaient être fixés sur les doigts et vissés à tel degré qu’on voulait, même jusqu’à écraser les ongles et à broyer les os. En contemplant ces instruments de torture , qui pourrait trouver la moindre excuse en faveur des monstres qui les faisaient servir à la propagation et à la glorification des préceptes si doux et si charitables prêchés par le divin Jésus ? Puisse celui qui ne les accable pas de ses malédictions, tomber entre leurs mains impitoyables ! »
La gêne et le pilori furent bientôt détruits ; telle était la fureur des cent et quelques personnes qui avaient fait irruption dans ces lieux maudits, que ces instruments, eussent- ils été de fer, n'auraient pas résisté à l’assaut énergique que leur livrèrent les assistants.
« Il y avait dans un coin un cheval de bois peint en blanc. Nous crûmes d’ahord que c’était un instrument de supplice, et, en une minute, il fut mis en pièces. Mais j’ai su depuis la destination dece cheval: une victime de l’inquisition, qui avait été brûlée, fut, quelque temps après , reconnue innocente des crimes qu’on lui avait imputés; en dédommagement de sa mort , son innocence fut publiquement proclamée, et son effigie, vêtue de blanc et placée sur le cheval en question, fut promenée en grande pompe dans les rues de Lima. Quelques personnes m’ont dit que le condamné fut brûlé dans cette capitale; d’autres affirment qu’il fut supplicié en Espagne, et que, en vertu d’un décret de l’inquisiteur général , cette indigne comédie se joua dans tontes les possessions espagnoles où
existait un tribunal d’inquisition.
« Nous courûmes ensuite aux cellules, mais nous les trouvâmes toutes ouvertes et vides ; elles étaient petites, mais ne nous parurent pas trop incommodes comme prison. Quelquesunes attenaient à une petite cour; d’autres, plus solitaires, étaient privées de cet espace ouvert. La dernière personne que l’on savait avoir été emprisonnée dans ces cabanons , était un officier de marine , Andalou de naissance, et qui fut exilé en 1812 à Boca-Chica.
« Après avoir visité tous les coins et recoins de cette mystérieuse prison, nous nous retirâmes vers le soir, emportant livres, papiers, fouets, instruments de torture , etc. Plusieurs de ces objets furent distribués à la porte , notamment les mouchoirs impies. Le lendemain , l’archevêque convoqua les fidèles à la cathédrale et déclara excommuniés, velut participantes , tous ceux qui avaient pris et qui garderaient en leur possession quoi que ce fût 'qui eût appartenu à l’ex-tribunal d’inquisition. Effrayés par cet anathème, plusieurs des pillards restituèrent ce qu’ils avaient pris ; quant à moi , je gardai ce qui m’était tombé entre les mains en dépit des flammes infernales dont le saint archevêque avait menacé renitentes et retinentes.
« Les étrangers qui visitent Lima seront peut-être bien aises d’apprendre que rendroit où l’on brûlait les malheureuses victimes de l’inquisition est proche de la plaza del Toro , et que c’était à la porte de l’église de los I)esamparados (des Abandonnés) qu’on les livrait aux bourreaux pour les conduire au bûcher (*). »
A ces détails, nous en ajouterons d’autres assez curieux : depuis la création de ce tribunal, en 1570, quarante individus furent brûlés à Lima; cent vingt condamnés échappèrent au supplice par une rétractation solennelle. La dernière personne qui futmise à mort 'était une femme nommée Castro, née en 1761, à Tolède en Espagne.
(*) Stevenson, vol. I, p. 567-276.
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Pendant son séjour dans la capitale du Pérou , M. Stevenson vit deux individus publiquement châtiés par l’inquisition , l’un pour avoir célébré la messe sans avoir reçu l’ordination; l’autre pour s'être mêlé de prophétiser et s’être livré à la sorcellerie; après avoir subi leur peine , ils furent condamnés à servir dans les hôpitaux pendant tout le temps qu’il plairait au saint-ofGce. On dit que le vice-roi Castelforte fut un jour accusé et mandé par l'inquisition. Il se rendit devant le tribunal, suivi de ses gardes du corps , d’une compagnie d’infanterie et de deux pièces d’artillerie qu’il fit braquer sur la porte de la prison. Il entra , et plaçant sa montre sur la table , il dit aux inquisiteurs que si l’affaire n’était pas bâclée en une heure de temps , la maison serait détruite de fond en comble, car tel était l’ordre qu’il avait laissé au commandant du détachement. Cette menace suffit; les inquisiteurs quittèrent brusquement leurs sièges et accompagnèrent poliment le vice-roi jusqu’à la porte, -trop heureux quand ils virent les talons de Son Excellence et de sa redoutable escorte.
Reprenons la description de Lima :
« L’hôtel de la monnaie est un bel établissement très-vaste ; les usines y sont d’anciennes constructions ; les balanciers sont mis en mouvement par un courant d’eau.
« La salle de spectacle de Lima, située au milieu de la ville, près du couvent de Saint-Augustin, n’a, de l’extérieur, aucune apparence ; à l’intérieur, elle est bien coupée; les loges sont commodes, et le parterre est garni de banquettes. Cette salle fait exception à la règle : la scène est sur un des grands côtés de l’ellipse ; cette disposition lui donne un grand développement et elle est très-avantageuse pour jouer les saynètes (*); les spectateurs sont mieux placés pour voir, et je ne me suis pas aperçu que l’acoustique y
(*) Intermèdes de comédies, parades dans lesquelles il y a souvent un grand nombre de personnages.
perdît beaucoup. Le théâtre de Lima est peu suivi : sous ce délicieux climat la promenade est souvent préférée.
Les femmes qui vont au spectacle font toilette pour aller dans les loges ; elles vont tnsaya au parterre où elles sont toujours en très-grand nombre. Pendant les entr'actes il est permis de fumer; dès que le rideau tombe, on voit tous les amateurs tirer leurs cigareros (porte-cigares), battre le briquet et fumer. Les femmes leur tiennent compagnie et fument aussi ; il faut excepter cependant celles qui sont dans les loges; si elles en ont l’habitude , elles la cachent du moins en
Ïiublic. La population de Lima préfère es combats de taureaux à tous les autres spectacles , et , à leur défaut , elle aime encore mieux les combats de coqs que tous les autres amusements.
Il y avait à Lima un opéra italien assez bien composé , mais les artistes y mouraient de faim , car ils étaient sans public, ce qui les a décidés à partir pour la Chine, où ils espéraient trouver des oreilles mieux disposées à les écouter. » Certes le lecteur européen ne se serait jamais douté que des chanteurs italiens eussent choisi la Chine pour théâtre de leurs roulades. Le fait nous a paru si original, que nous n’avons pas voulu le supprimer.
Le cimetière de Lima est dû au vice-roi Abascal. Il est connu sous le nom emphatique de Panthéon. Situé hors des murs, il est assez vaste pour contenir sans déménagement tous les morts qu’on y apporte dans l’espace de six ans. Crest un enclos carré, divisé en plusieurs parties par des murs percés de niches destinées à recevoir chacune un corps. Ces niches sont en double rangée-, il en est toutefois qui ont jusqu’à huit étages superposés. Les allées sont plantées d’arbres aromatiques au feuillage toujours verdoyant. Au centre du cimetière, on voit une petite chapelle ou plutôt un autel abrité par un toit. Cet autel est octogone , de sorte que huit prêtres peuvent dire l’office en même temps.Les corps sont placés dans les niches, les pieds en avant; s’ils sont
dans un cercueil , ce qui est rare , excepté dans la classe riche, on enlève le couvercle, et l’on jette sur le cadavre une certaine quantité de chaux vive qui le consume en peu de temps. Les morts sont transportés dans des corbillards appartenant au Panthéon. Le transport est interdit dans les rues passé l’heure de midi (*).
Cette manière d’enterrer les morts offre des inconvénients faciles à apprécier; un autre usage suivi à Lima révolte encore plus les sentiments de l’homme civilisé : nous voulons parler de l’habitude où l’on est de jeter pardessus les murs du cimetière les cadavres des malheureux trop pauvres pour laisser à leur famille le prix d’un cer- . cueil. Ces corps , la plupart du temps à moitié putréfiés, gisent sur le sol jusqu’à ce que les fossoyeurs veuillent bien s’occuper de leur donner la sépulture. Souvent en parcourant, dans la matinée, le Panthéon de Lima, l’étranger se heurte à ces tristes dépouilles , étendues sur le gazon, ni plus ni moins que sic’étaient des cadavres de chiens (**).
« Il n’y a qu’un seul pont sur le Rimac; il est en pierre; les piliers sont élevés au niveau du tablier, et les parapets non interrompus suivent la parvie extérieure de ces piliers, ce qui forme autant d’espèces de redans qui sont entourés de bancs en pierre et servent à l’agrément des promeneurs, lorsque, le soir, ils viennent fumer et prendre le frais sur ce pont, d’où la vue que l’on a sur le Rimac est toujours très-pittoresque, soit que l’on regarde, en remontant la vallée, les montagnes qui l’encaissent, soit que l’on tourne la vue vers l'ouest, où l’on découvre, au delà de l’embouchure de la rivière, une pe' ite partie de la pleine mer ; de ce côté, l’on aperçoit encore, lorsque le Rimac n’est pas trop gonflé, la chute d’eau qu’occasionne l’élévation du radier du pont sur le lit du torrent. Lorsque les eaux sont basses, cette nappe d’eau a environ un mètre d’élé-
(*) Stevenson, vol. I, p. »8i.
(") Matbison, p. »4y.
vation, et en tout temps la différence de niveau donne lieu à un bouillonnement des eaux qui augmente l’intérêt du tableau que l’on a sous les yeux.
« Dans le faubourg de Malambo, il y a aussi plusieurs belles promenades publiques bien plantées. L’une suit les bords du Rimac en remontant vers sa source ; elle se nomme Alamedita Nueva (*), pour la distinguer de I ' Alameda Vieja qui est plantée d’orangers et décorée de trois belles fontaines.
Cette dernière promenade, située au milieu du faubourg de Malambo , est sur le chemin qui conduit aux Alamancaes(**).L’AlaineditaNuevaest,comme toutes ces promenades, limitée par des acequias qui passent au pied des arbres. Le long du Rimac règne un parapet; du côté opposé ce sont des maisons dont on ne voit, sur une partie de la promenade, que le mur auquel elles sont adossées. Ce mur a été recrépi et peint à fresque ; les peintures représentent plusieurs tableaux , toujours sur le même sujet , qui est celui du monde renversé. Dans l’un d’eux on voit deux chevaux qui, montés sur deux hommes , rompent une lance ; dans un autre, c’est un poisson qui pêche un homme à la ligne ; c’est un lièvre qui fait rôtir une femme à la broche ; une société qui se promène sur les mains, les jambes en Pair, et beaucoup d’autres représentations de ce genre, dont j’ai perdu le souvenir. Tout près de cette promenade, en face du rond-point qui en forme le milieu, on trouve le Cirque; il est grand et peut facilement contenir de huit à dix mille spectateurs (***).
« La société de Lima et celle des autres parties de l’Amérique se rapprochentbeaucoup de celle d’Europe, on y trouve des personnes remarquables par leur instruction, leurs manières et leur tenue.
(*) Petite promenade neuve.
(**) Nom que l’on donne à une petite fleur jaune qui croit sur la montagne de Saint- Christophe , où se tient une foire qui ne dure que ce que durent ces fleurs , quelques jours.
(***) Voyage de la Vénus.
PÉROU ET BOLIVIE
« Les modes françaises sont suivies, à Lima, par les gens du grand monde.
Il règne, dans cette capitale, beaucoup de luxe, de toilette et de propreté. Les femmes sont , en général , petites, gracieuses et fort spirituelles; presque foutes ont des traits remarquablement fins, de fort beaux yeux, de belles dents blanches, qu'elles conservent longtemps, et des cheveux noirs , magnifiques, et à profusion, qui tombent sur la terre. Elles ont encore le pied petit et bien fait, le bas de la jambe fin; mais elles ont le teint des filles du soleil , d'une nuance blanche, inclinant un peu sur le jaune , et sans couleurs. On ne peut dire quel est précisément le charme de cette complexion ; mais il est très-grand , et il y a incontestablement de très-jolies et très-agréables femmes à Lima. L’éducation autrefois n’était point aussi répandue qu’elle l’est aujourd’hui, surtout au Chili , où elle est encore plus générale qu’au Pérou ; elle y a aussi plus d’étendue. Peu de jeunes personnes, à Lima, savent d’autre langue que l’espagnol; peu sont très-fortes musiciennes, et infiniment peu s’occupent de lecture ou de travaux d’aiguille. Les femmes âgées, n’ayant reçu aucune éducation , ont , dans leur enfance, pris, comme passetemps, l’habitude de fumer. Jeunes, elles fumaient des cigaritos; en avançant en âge , les cigares ont , comme elles, grandi avec les années; j’ai vu des femmes âgées qui fumaient des cigares gros comme des bougies. Les cigares cependant ne se fument pas d’une seule fois; ces dames font durer le plaisir plusieurs jours, quelquefois une semaine et plus.
« La mise des femmes estélégante et très - recherchée ; elles sont toujours coiffées en cheveux, avec des fleurs naturelles; elles ne portent que des bas de soie et des souliers de satin , dont elles font une consommation ruineuse. Une élégante ne peut porter que des bas et des souliers neufs. Lorsque les dames sortent pour faire des visites ou pour se promener, elles ne vont qu’en voiture, lorsqu’elles sont dans le costume dont nous venons de
parler; mais, quand elles sortent à pied , à ce premier costume elles en ajoutent un autre, qui se met pardessus, et n’est pas moins singulier que nouveau pour nous; il n’est en usage qu’au Pérou, et là, seulement dans les villes de Lima, d’Aréquipa et de Truxillo. Ce costume original est celui que l’on prend pour faire des visites le matin , pour aller à l’église ou pour courir les boutiques; il se nomme la saya ou saya manto. Cette toilette est composée de deux pièces principales: l’une, qui est la jupe (saya), prend la taille à la ceinture, et descend jusqu’à la cheville du pied ; cette jupe est en étoffe de soie, d’une couleur quelconque , et elle est plissée depuis le haut jusqu’en bas; les plis sont tenus ensemble par des fils qui les maintiennent , sans, toutefois, empêcher l’élasticité de ce vêtement, qui est très-étroit, et prend si exactement les formes, que les jambes ont toujours l’air d’être attachées; elles sont si serrées , qu’il faut faire effort sur lajupepouravancer lepied, et marcher. La seconde partie de ce costume est la mante (e/ manto); elle prend également à la taille, où elle est arrêtée avec un cordon , sur lequel elle est froncée à coulisse; elle revient par derrière, au-dessus de la tête qt/clle enveloppe, ainsi que la partie supérieure bras; chaque main tient un des bords de cette partie de la mante qui sert de voile , et se croise sur la (igure, de manière à ne laisser voir qu’un oeil. Le manto est toujours en soie noire, quelle que soit la couleur de la saya. Les femmes, dans ce costume, ne peuvent être reconnues; c’est une espèce de mascarade continuelle, car, sous ce déguisement, on peut leur parler sans qu’elles se formalisent; elles semblent ainsi empaquetées comme les figurines que l’on trouve dans les tombeaux d’Égypte; elles ne peuvent marcher qu’à très-petits pas, ce qui, lorsqu’elles vont vite , leur donne une tournure et des mouvements très -extraordinaires, et fort amusants pour les voyageurs qui arrivent et ne connaissent* pas encore ce singulier accoutrement. Cet usage,
qui a été général jusqu’à l’émancipation du Pérou , tend chaque jour davantage à se perdre. Les Anglais et les autres étrangers, mariés à Lima, ont prié leurs femmes d'abandonner cette mode; il paraît que leurs prières ne sont pas restées sans effet , puisque quelques femmes y ont renonce entièrement; cependant d’autres n’ont fait, à ce qu’il paraît , que des demi -concessions, comme le prouvent les sayas déplissées depuis les genoux jusqu’en bas. Cette mode paraît d’abord aux étrangers passablement inconvenante par son indécence ; elle choque moins ensuite; et, après quelque temps de séjour, on ne remarque plus que la grâce déployée par quelques femmes sous ce costume ("). »
Les Péruviennes , dit un voyageur anglais, aiment les fleurs avec passion, et les payent quelquefois à des prix extravagants. Un lis blanc, un peu hors de saison , s’est vendu huit dollars, ou quarante francs ; des hyacinthes ont été achetées trois dollars, ou quinze francs pièce. On a observé , à ce propos, que la plupart des fleurs particulières aux environs de Lima étaient jaunes , ce qui a donné lieu à ce dicton populaire : Oro en la Costa, plata en ta sierra (or sur la côte , arent dans les montagnes) , les fleurs es montagnes étant généralement blanches. Le Jloripondio est admiré pour son parfum ; cette fleur a de l’analogie avec le lis; l’arbre qui la produit est très-touffu , et atteint une hauteur de dix pieds. Les fleurs sont blanches, et ont huit pouces de long ; elles sont faites en forme de cloches, et groupées en bouquets. Un seul arbre suffit pour parfumer tout un grand jardin ; s’il y en a un plus grand nombre , l’odeur est trop forte , et donne mal à la tête. Le suche est un grand arbre à branches étendues, et qui se couvre de grappes de fleurs ; ces fleurs sont également en forme de cloches, tantôt blanches, tantôt jaunes, quelquefois même cramoisi. Elles répandent un parfum délicieux. 'L'arome est aussi (*)
(*) Voyage de la Vcmu
très-estimé des Péruviennes pour ses fleurs rondes, jaunes, abondantes, et doucement aromatiques.
La capitale du Pérou est peuplée d’un grand nombre de races différentes ou mélangées. Nous esquisserons la physionomie des types principaux.
Le créole de Lima offre, sous le rapport du caractère , beaucoup de points de ressemblance avec l’Andalou : il est vif, généreux, peu soucieux du lendemain , amoureux de la parure, lent à venger ses injures, ou plutôt disposé au pardon. De tous ses penchants, la dissipation est le plus irrésistible. Sa conversation est rapide et épigrammatique; celle des femmes est singulièrement gaie et spirituelle, empreinte d’une franchise qu’on prendrait volontiers pour de la légèreté , et même peut-être pour une coquetterie frisant la licence.
Le métis (fils d'un blanc et d’une Indienne) est généralement robuste, basané, mais glabre. Doux , affable , généreux etserviable, il aime à s'introduire dans la société des blancs. Dans certaines localités de l’intérieur, on trouve un grand nombre de métis; là, leur teint est plus blanc; ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds pendant leur enfance; mais les uns et les autres brunissent à mesure qu’ils avancent en âge.
Le mulâtre se fait généralemeut remarquer par une constitution délicate, par son amour de la toilette et du faste, par l’activité de son imagination , sa facilité de parole, son éloquence naturelle et ses instincts poétiques. Beaucoup de mulâtres , à Lima , reçoivent une bonne éducation en accompagnant leurs jeunes maîtres à l’école , quand ils sont encore enfants ; et en les suivant au collège, quand ils sont d’âge à y aller. Parmi les médecins et les chirurgiens de la capitale, on compte un grand nombre de mulâtres, et il est à remarquer que presque tous font honneur à leur profession. Comme des lois absurdes leur interdisent l’accès du barreau et de l’état ecclésiastique , ils se livrent à la médecine , et plu-
PÉROU ET BOLIVIE
sieurs sont devenus, dans cette spécialité , des praticiens d’une grande distinction. Quelques femmes de cette classe sont extrêmement jolies et bien faites; on les cite pour leur esprit, leur bon caractère et leur fidélité en amitié comme en amour. Celles qui servent dans les maisons riches deviennent souvent les confidentes de leur maîtresse; et quelques-unes arrivent même à diriger le ménage et toutes les affaires intérieures de la famille. On en voit qui font l’office de duègnes auprès des jeunes dames. Elles aiment avec passion la toilette , la danse et les réunions publiques , où elles paraissent avec leur chevelure bouclée , tombant à peine sur les épaules , et ornée de fleurs. Quelquefois elles remplissent leurs cheveux de boutons de jasmin , qui , au bout d'une heure, s’ouvrent et présentent en masse l’aspect d’une perruque poudrée à blanc.
Le Quarteron comme le Quinteron , produit de la race blanche et de la race mulâtre ou métis, a les traits généralement réguliers et beaux, le teint clair, les yeux bleus et les cheveux blonds.
On les dit extrêmement doux et sociables, moins actifs et moins intelligents que les mulâtres. Un front étroit est le signe distinctif du métis ; c’est aussi le trait physique le plus remarquable chez 1e Quarteron; il faut y joindre une petite saillie au milieu du nez et quelques taches noires sur différentes parties du corps , notamment sur les reins ; celles-ci sont les dernières à disparaître f et elles subsistent quelquefoisjusqu’a la quatrième et à la cinquième génération. C’est le signe infaillible de l’origine indienne. Quant à l’étroitesse du front , il paraît que les métis y attachent une idée d’infériorité, car leurs mères ont soin, dès leur plus tendre enfance, de leur tresser les cheveux en les rejetant en arrière, afin de favoriser l’elargissement du front.
Les Zambos (produit du nègre et du mulâtre) sont-beaucoup plus robustes que les mulâtres; morose» et entêtés, ils participent largement du nègre afri-
cain, mais sont beaucoup plus vicieux, ce qu’il faut sans doute attribuer à leur manque absolu d’éducation, et à la position inférieure qu’ils occupent dans la société. Ce sont eux qui fournissent aux tribunaux le plus grand nombre de voleurs et de meurtriers; sous ce rap-
Îiort toutefois, ils ont pour concurrents es Chinas (mélange de sang nègre et indien), la pire classe de la population péruvienne. Ceux-ci sont cruels , vindicatifs, rancuniers, stupides et provocateurs; leur taille est peu élevée, et leur menton presque entièrement privé de barbe les rapproche de la race indienne; la frisure des cheveux constitue un signe caractéristique de cette classe.
Le nègre créole a d’ordinaire des formes plus athlétiques que ses parents d’Afrique. On remarque en lui tous les vices et toutes les qualités qui distinguent sa race, toutefois avec le vernis ue donne à ces malheureux une conition misérable succédant à l’esclavage. Il se croit bien au-dessus du Bozàlês ou esclave africain , et se mêle rarement par mariage à cette espèce réprouvée.
Quant aux Indiens qui habitent la capitale, ils imitent si parfaitement les manières et la mise des créoles, que, sans leur teint cuivré, il serait difficile de les distinguer. Leur principal métier est de faire des franges, de la passementerie d’or et d'argent, des épaulettes et des broderies die toute espèce ; quelques-uns exercent la profession de tailleur, d’autres sont porteurs de balles, mais peu d’entre eux serventcomme domestiques, car ils montrent généralement beaucoup de répugnance à accepter des fonctions qui les réduisent à l’état de machines.
Les tristes restes de la population aborigène qui habitent le voisinage de Lima, peuvent à peine être considérés comme des échantillons exacts de la race indienne. A Chorillo, bourg situé à huit milles de la capitale, on trouve beaucoup d’indiens pêcheurs qui portent à un plus haut degré le type originel. M. Mathison, qui visita cette localité en 1822, trace le portrait sui-
vant do ces indigènes : « Les Indiens que je vis nie parurent fort peu intéressants. Ils vivent de poisson, de maïs et de cannes à sucre. Les hommess’habillent à l'espagnole; le poncho est leur principal vetement ; les femmes portent un large jupon et un cbâle de laine de lama. Leur chevelure , noire comme du jais, est soigneusementtressée , et forme derrière la tète une multitude de petites boucles ou plutôt de petites queues. Ges pauvres gens ne prennent aucun soin de leur corps, qui est d’une saleté au-dessus de toute description (*). Peut-être les Coyau et les vierges du soleil, comme appartenant aux familles aristocratiques, étaientelles autrefois plus jolies et plus attrayantes; mais si l’on juge les anciens Indiens par leur postérité, on est tenté dedéclarer que leur beauté, si longtemps célébrée en Europe, n’était qu’une fiction poétique. »
M. Stevenson décrit ainsi la physionomie de ces hommes : « Ils ont le teint couleur de cuivre rouge, le front bas ; leurs cheveux commencent à partir de l’extrémité des sourcils; leurs yeux sont petits et noirs; leur nez délicat; leurs narines ne sont pas relevées comme celles des Africains; ils n’ont point de barbe, excepté quand ils vieillissent, et leur visage affecte la forme ronde. Ils ont les cheveux noirs, gros, lisses et
(*) I.CS gens de la basse classe quittent rarement leurs vêtements pour se coucher. Iis se plaisent à répéter un proverbe qui dit que l’eau est iudigne des mains et .que le savon est un traître (ri agua es indigno , y et jabots frai dur). Peut-être ces malheureux tiennent-ils à conserver les apparences de la misère, pour se mettre à l’abri des extorsions du gouvernement. On peut encore supposer que l’extrême aridité du climat, daus certaines localités, est une cause de cette répuguance pour la propreté ; en effet, les Européens nouvellement arrivés dans celte partie du Pérou ne tardent pas à voir leur visage pâlir, leurs lèvres enfler et sc fendre au point d’occasionner de vives souffrauces ; or , on suppose , à tort ou à raison, que l’action de l’eau sur la peau a pour effet d’augmeuter cet état de choses.
(Miller, t. II, p. >37.)
nullement frisés. Leur corps est bien proportionné et leurs membres sont généralement bien tournés; ils ont le pied remarquablement petit. Leurtaille est peu élevée ; ils acquièrent un énorme embonpoint quand ils mènent une vie inactive, cequi a fait dire que chez eux une jolie fille devait être aussi grosse qu’un cacique. Dans les localités plus froides, quoique sous la même latitude, te teint de ces Indiens est plus clair(*). »
Ce qu’il y a de singulier, c’est que l’écrivain à qui nous venons d’emprunter ces quelques lignes, contrairement aux assertions d’autres voyageurs, représente les Indiens comme aussi propres de leur personne que dans leurs habitudes, et notamment pour tout ce qui tient à la nourriture ; il assure qu’ils sont sobres , et que malgré les excès auxquels ils se livrent en temps de fête, ils ne sont pas portés à l’ivrognerie.
« Us cultivent avec soin et industrie leurs champs et leurs jardins, se livrent avec succès à d’autres occupations, et se font remarquer par leur fidélité à remplir leurs engagements, ilsconnaissent le prix de la richesse, s’efforcent d’y arriver, et sont très-jaloux de passer pour riches. 'L’infidelité conjugale est parmi eux très-rare. Ils sont bons parents, ce qui rend leurs enfants reconnaissants et respectueux. » Parlant desindigènes en général, le même voyageur combat l’assertion des auteurs espagnols qui se sont plu à représenter cette race comme dépourvue de facultés intellectuelles (**); éternel mensonge
(*) Il importe de comparer ce portrait avec celui que M. d’Orbiguy a fait de la nation quichua ou péruvienne dans son Homme américain. L’écrivain français, dont nous avons reproduit les assertions dans le tableau spécial des tribus indigènes , est, sous tous les rapports , plus digne de foi que le voyageur anglais.
(**) Ulloa et La Condamiue sont au nombre de ces détracteurs des Américains. C’est avec plaisir que nous voyons le témoignage de ces deux savants du dix-huitième siècle, combattu par MM. Stevenson et d’Orbigny. (Voir dans ce travail le tableau des tribus indigènes.)
PEROU ET BOLIVIE. 341
des blancs qui , pour justifier ou du moins pour excuser leur tyrannie, font passer les hommes d'une autre couleur pour des créatures stupides et voisines de la brute. M. Stevenson rappelle que lusieurs Indiens ont paru avec éclatau arreau de Lima , de Cuzco, de Chuquisaca et de Quito (*). On a aussi accusé les indigènes du nouveau monde d’étre lâches et efféminés ; mais durant la guerre de l’indépendance, les Indiens de l’Amérique du Si.d ont payé plus que leur contingent en bravoure et en intrépidité; si l’infortuné Pumacagua de Cuzco avait eu des armes et des munitions en quantité suffisante, il n’aurait certainement pas été vaincu par Ramirez et Maroto.
En parlant des Indiens de Lima, nous avons été entraîné à parler des indigènes en général. Nous n’avons pourtant pas encore terminé la description de la capitale. Il nous reste à donner quelques indications sur le climat, les maladies qui régnent dans cette ville et les catastrophes naturelles auxquelles elle est sujette.
Lima, quoique épargnée par les orages, n’en est pas moins exposée aux phénomènes physiques les plus redoutables. Tous les ans on y ressent des secousses de tremblements de terre, articulièrement après la saison des rouillards, et lorsque le soleil d’été commence à échauffer la terre. Ces secousses se font généralement sentir deux ou trois heures après le coucher du soleil, ou quelques instants avant l’aurore. Leur direction ordinaire a été, jusqu’à ce jour, du sud au nord.
Les plus violentes ont eu lieu à des intervalles d'environ cinquante ans.
Les tremblements de terre qui ont causé le plus de désastres sont ceux de 1586, 1630, 1687, 1746, 1806 et
(*)Manco Yupanqui, le dernier protecteur général des Indiens du Pérou , connaissait parfaitement l’anglais et le français; il passait pour le meilleur helléniste de la capitale. Un autre Indien , don José Huapago , vice-recteur du collège del principe, était un homme aussi remarquable par son intelligence que par ses talents.
1828. Ils paraissent avoir sévi principalement à Lima et dans les environs, car Arequipa et Quito ont aussi leurs époques de tremblements de terre, et elles diffèrent de celles de la capitale. La catastrophe de 1746 fut plus terrible que celle de Lisbonne ; on ressentit deux cents secousses dans les premières vingt-quatre heures. L’océan se retira deux fois, et revint deux fois avec furie. Une portion de la cdte, près du Callao, fut convertie en baie, ainsi que quatre autres havres. Sur vingt-trois vaisseaux mouillés dans le port, dix-neuf sombrèrent, et les autres furent lancés à d’énormes distances dans l'intérieur des terres.
Toute la population du Callao fut engloutie. Lima fut aux trois quarts détruite. Quatre volcans firent éruption dans les districts dits Lucanas et Convemione.t de CaxamarquiUa (*).
« On a remarqué, dit M. Stevenson, que le monde végétal souffrait particulièrement des secousses violentés.
Ainsi, la campagne voisine de Lima et celle qui s’étend sur le littoral furent ravagées par le tremblement de terre de 1678. La récolte de blé, de maïset autres céréales, fut entièrement perdue, et, durant plusieurs années, le sol resta improductif. » Il est probable que les sources et les cours d’eau, taris ou modifiés par les mouvements de la terre, contribuent puissamment à rendre stériles des terres qui avaient été jusque-là productives. Il faut remarquer, du reste, que les grands tremblements de terre de 1687 et 1746 furent suivis de pluies torrentielles. Après la violente secousse de 1806, les rues de Lima furent inondées pendant plusieurs jours, ce qui ajouta singulièrement à fa terreur et aux malheurs des habitants.
» C’est un spectacle curieux, dit M. Du Petit Thouars, que celui de Lima au moment où un tremblement de terre se déclare. Les rues, ordinai-
(*) George Juan et Anl.UIloa, Voyage '“St. de l’Amérique méridionale, fait par ordre du roi d’ Espagne (daus la traduction française).
rement assez solitaires, excepté dans le quartier du Palais, se remplissent tout à coup d’une foule de gens qui se présentent dans le costume, souvent plus que négligé, qu’ils avaient avant l’événement. Les uns se jettent à genoux, la figure prosternée contre terre, les autres se frappent la poitrine en disant des meâ culpâ ; les plus timorés font quelquefois la confession publique de leurs fautes secrètes; tandis que des filous, plus aguerris, profitent de ces instants de trouble pour pénétrer dans les maisons et pour voler. Cet ensemble présente un tableau très-animé et très-varié; tout alors est mouvement, bruit et confusion. Lima offre aussi au voyageur un tableau qui est tout l’opposé de celui-ci; c’est dans les jours de fête que l’effet peut en être le mieux saisi, et qu’il devient le plus frappant, par la plus grande opposition qu'il présente. Il est d’usage à Lima, toutes les fois que l 'Angélus sonne, que les personnes qui sont dans les rues s’arrêtent et se découvrent au premier tintement de la cloche. L’habitude en est tellement prise, que si, un jour de fête, vers le soir, on se trouve sur la place du Palais à examiner les équipages, les cavalcades, les promeneurs, les sayas qui rentrent en ville par le pont, au milieu d'un bruit confus de chevaux, de voitures, de cris et de conversations, on est frappé, lorsque vient Y Angélus, de voir tout ce mouvement, tout ce bruit cesser subitement comme par un seul coup de baguette. Aussitôt l’immobilité succède au mouvement, le silence à la confusion des voix et au bruit; mais le dernier son de V Angélus est à peine sonné, que tout recommence de plus belle, agitation et tapage. Pendant le moment de recueillement, chacun est oerwé faire une prière et un retour sur soi-même ; le bruit reprend par un souhait pieux que chacun adresse à son voisin. »
Lima jouit du plus délicieux climat du monde. F.n été, l’ardeur du soleil est modérée par un rideau de nuages constamment étendu sur la ville. Pen-
dant les mois d’hiver, c’est-à-dire, depuis avril ou mai jusqu’en novembre, il règne des brouillards épais qui refroidissent la température et humectent le sol ; pendant les autres saisons, ces brumes apparaissent aux changements de lune. Tandis que le soleil d’hiver est voilé au-dessus de Lima par des nuages qui donnent l’humidité et la fertilité à la vallée du Rimac, la pluie inonde les montagnes voisines, au bruit du vent et du tonnerre. Ce phénomène est particulier aux parties du bas Pérou dans lesquelles les montagnes s’approchent de l'océan Pacifique. Tout.au contraire, à Guayaqui), où la distance entre la Cordillère et la mer est considérable, les pluies sont abondantes et les brumes assez rares.
Pendant les mois de mars et d’avril, et au commencement de l’automne, les fièvres intermittentes sévissent à Lima. C’est peut-être à cette cause qu’il faut attribuer l’air languissant et la maigreur d’un assez grand nombre d’habitants de cette ville.
Nous allons maintenant décrire les villes les plus importantes après Lima, et celles qui se recommandent à l’attention du voyageur par quelque particularité importante au point de vue géographique ou archéologique.
Le Callao. Dans le cours de notre résumé de l’histoire moderne du Pérou, nous nommerons souvent le port du Callao. La petite villequi porte ce nom, située à six milles de Lima, ne se compose plus que de deux ou trois .cents pauvres maisons dont l’apparence est aussi pitoyable que l’aspect physique de leurs habitants. L’ancienne ville était à quelque distance au sud du bourg actuel ; elle fut entièrement détruite par le terrible tremblement de terre de 1746. La mer la couvrit par deux fois, et, sur quatre mille habitants» n’en épargna , ait-on , qu’un seul pour porter à la capitale la nouvelle de cette catastrophe. Il paraît que par un temps calme, on peut apercevoir les ruines de l’ancien Callao au fond de la mer.
dans cette partie de la baie qu’on appelle mar braba. La bourgade ac-
PÉROU ET BOLIVIE
tuelle est protégée par une citadelle convenablement armée, et principalement destinée à mettre la capitale à l’abri d’un débarquement. Derrière le fort, on aperçoit un rideau de montagnes qui s’élève par gradation et se termine a l’horizon par ('imposante chaîne des Andes, dont les pics sourcilleux se cachent dans les nuages. Rien de plus beau, de plus admirable que le panorama qui se déploie sous le regard de l’observateur placé sur les hauteurs de Callao; à l’heure où le soleil se couche, même après que l’ombre s’est étendue sur la plaine, les dômes et les clochers des églises de Lima brillent encore dans le lointain, éclairés par les rayons de l’astre à son déclin , et lorsque la capitale est à son tour plongée dans l’obscurité, la crête des Andes, toujours illuminée, se détache sur l’horizon comme un phare gigantesque allumé par les mains de la nature.
Cuzco. Cette ville, située à environ 550 milles anglais E.-S.-E. de Lima, par 13“ 42' de latitude et 71° 4' de longitude occidentale (méridien de Greenwich), s’élève au milieu d’une vaste et fertile vallée, arrosée par la petite rivière de Guatanay. D’après la tradition , elle fut bâtie’ par Manco Capac, le premier des Incas , et fut divisée en deux villes, Hanam Cuzco et Hurin Cuzco. Il parait que ce nom de Cuzco signifie centre ; il répondrait à l’6|i?âXo« ou umbilicus terrarum des anciens.
Les proportions grandioses et la magnificence des édifices, parmi lesquels on doit citer en première ligne la forteresse et le temple du soleil (*), frappèrent les Espagnols d’étonnement, lorsque Pizarre prit possession de cette antique cité. Il ne reste du fameux temple que quelques murs de construction singulière, et sur lesquels s’élève le couvent des Dominicains.
L’autel a été bâti à l'endroit même où l’image du dieu des Péruviens était exposée à leur adoration. Les chambres des vierges du soleil ('**) sont
(*) Voyez la description de ce temple dans le tableau de l’ancien empire du Pérou, placé ci-après.
(**) Voir dans le tableau de l'aucien em-
maintenant occupées par des religieux ; des champs de blé et des prairies couvrent l’emplacement où s'étendaient autrefois le jardin royal et la ménagerie, l’un et l’autre décorés d’ornements fantastiques , tels que fleurs et arbrisseaux gigantesques en argent et en or massifs.
On voit encore sur une colline au nord de la ville les ruines de la forteresse, dont les murs sont en grande partie parfaitement conservés. Ces murs sont construits de pierres d’une grandeur prodigieuse, de forme polyangulaire et de dimensions différentes. Placées les unes sur les autres, ces pierres ne sont unies ensemble par aucun ciment, et elles sont pourtant si bien jointes qu’il serait impossible d’introduire une aiguille dans les interstices. Ulloa prétend qu’elles ont presque toutes neuf angles, et qu'il est impossible de distinguer les lignes de rapprochement. Une de ces pierres, d’après le même voyageur, gît isolée sur le sol, et semble n’avoir jamais été destinée à figurer dans la construction des murs; on l’appelle la cansoda ou la bruyante.
On remarque également à Cuzco le couvent de Saint-Augustin et celui de la Merced, édifices qui ne le cèdent, ni en magnificence ni en beautés architecturales, aux monuments religieux de l’ancien monde. Le voyageur reconnaît aussi avec surprise que les murs d’un grand nombre de maisons particulières portent les marques d’une ancienneté incontestable. La grandeur des pierres, la variété de leurs formes et l’art inimitable avec lequel elles sont disposées, donnent à cette ville une physionomie d’antiquité romanesque qui fiénetre l'étranger de respect et impressionne vivement son imagination (*). En contemplant ces vestiges de la civilisation primitive du Pérou, on ne peut se défendre d’un sentiment de colère contre les conquérants qui ont saccagé ces restes précieux, et ont en quelque sorte
pire du Pérou le passage où il est question des vierges consacrées au soleil.
(*) Miller, t. II, p. »i3.
23' Livraison. (Pérou et Bolivie.)
pris à tâche d’en faire disparaître Jes traces.
Les autres choses dignes d’attention à Cuzco, sont les bains qui fournissent de l’eau chaude et de l’eau froide; les vestiges d’une large roule pavée, construite par ordre des Incas , et qui conduisait jusqu’à Lima ; enfin , les restes de plusieurs passages souterrains qui unissaient le palais des Incas à la forteresse ; les murs de ces souterrains étaient très-rapprochés et très-bas , de façon à ne laisser passer, dans certains endroits , qu’une seule personhe de front.
Cuzco est encore la seconde ville du Pérou; on y compte de quarante à quarante-cinq mille habitants.
Quand l’armée libératrice y fit son entrée , durant la guerre de l’indépendance, les habitants de race indienne témoignèrent leur joie par des fêtes solennelles; et ces divertissements avaient pour eux d’autant plus de prix , qu’ils avaient toujours été prohibés par les Espagnols à cause des allusions qu’on y introduisait au règne et à la puissance des Incas. Rien de plus curieux que les processions qu’ils conduisaient tous les jours par la ville ; leurs masques singuliers , leur costume grotesque et bariolé de couleurs éclatantes , les plumes d’autruche dont ils s’affublaient, leurs instruments de musique consistant en tambourins, cornemuses, (lûtes à-Pan et tambours , leurs chants mélancoliques, leur physionomie attristée, leurs danses si bien appropriées , par leur caractère sérieux, aux souffrances que ces pauvres gens ont endurées pendant des siècles, tout cela formait un spectacle étrange et de nature à frapper le voyageur d’étonnement.
A vingt lieues à l’est de Cuzco commencent les territoires habités par les tribus insoumises. Le diocèse de Cuzco s’étend vers le sud jusqu’aux rives septentrionales du lac Titicaca , et comprend les provinces de Lampa et de Caravaya dans le département de Puno , si riche en métaux précieux.
Vers le sud-ouest, il embrasse la province d’Aymaras, et, jusqu’en 1609,
la ville d’Arequipa en a fait partie. Au sud de Cuzco, et à l’est du lac Titicaca, s’étend la plaine de Tiahuanaco, où l’on voit des ruines qui offrent le même caractère que- les anciennes murailles de Cuzco, et qui étonnent par les dimensions des matériaux (*). Ces édifices antiques paraissent n’avoir jamais été terminés; à l’arrivée des Espagnols, les indigènes en attribuaient la construction a des hommes barbus qui habitaient le bord des cordillères bien longtemps avant la fondation de l’empire des Incas (**).
Lac Titicaca. Nous avons parlé de ce lac célèbre qu’on rencontre au sud de Cuzco. Nous allons en placer ici la description :
Le lac de Chuquito ou Titicaca est situé entre les deux cordillères , et se trouve complètement enfermé par les montagnes qui le bordent. Il a 240 milles anglais de circuit, et une profondeur qui , dans quelques endroits, n’est pas moindre de 480 pieds. Il reçoit plusieurs rivières, mais son unique écoulement a lieu par le Desaguadero, espèce de canal naturel qui le fait communiquer au lacParia(***). Ou suppose que les eaux ont des fuites souterraines qu’il a été jusqu’à présent impossible de constater. Les tempêtes qui soufflent souvent du côté des An-
(*) Voir plus loin le tableau des tribus indigènes du Pérou.
(**) Humboldt.
(***) Le lac Paria a quatre lieues de longueur extrême sur deux de largeur , et quoique ses eaux ne soient pas trèsdouces , il abonde en excellent poisson. Alccdo affirme que l’eau de ce lac se fraye un passage souterrain vers la mer par-dessouS la. Cordillère. En 1748, dit-il, le niveau s’éleva considérablement , ee qui fit penser que l’ouverture souterraine était encombrée par quelques vieux radeaux des anciens Péruviens qui avaient autrefois coulé à foud dans une tempête; peu de temps après, on vit les eaux reprendre leur niveau ordinaire , ce qui conGrme cette opinion. Un semblable phénomène s’observe , du reste , dans les lacs de Metapa et d’Atitan , enclavés daus le territoire de la république de Guatemala.
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des , rendent la navigation du grand lac difficile et dangereuse. Les eaux sont troubles et d’une saveur amère ; néanmoins les bestiaux en boivent ainsi que les Indiens. Elles abondent en truites et autres poissons; et ses rives pittoresques sont fréquentées par d’immenses troupes d’oies sauvages.
Le lac de Titicaca , î»u lac de I'iomb, doit son nom à f île principale qu’il renferme. C’est dans cette île que, conformément aux croyances des indigènes , Manco Capac fit sa première résidence, et qu’il eut la révélation de la mission que le soleil lui réservait. C’en était assez pour assurer à ce coin de terre la vénération de ces peuples crédules. Les souverains incas y construisirent un temple magnifique dont les murs étaient couverts d’or. Comme chaque Péruvien était obligé de visiter une fois par an ce lieu de pèlerinage et d’v apporter quelque offrande qui pût être agréable à la divinité, il en résulta dans le temple une accumulation prodigieuse de richesses. Quand le pays fut envahi par les Espagnols , les Indiens, pour les empêcher de s’emparer de la demeure sacrée , en rasèrent les murs , et jetèrent dans le lac tous les trésors qu’il contenait. Telle est, du moins, la tradition. Au nombre des objets précipités dans les flots, il faut citer la grande chaîne d’or faite par ordre de Pinça Huayna Capac; cette chaîne, dont tout le inonde a entendu parler, et dont il est plus d’une fois question dans ce travail , était si longue, que plusieurs centaines de personnes pouvaient exécuter des danses dans le cercle qu’elle formait. Il n’existe aucune' trace de ce ternie, dont la grandeur et la magnicence ne peuvent être appréciées que par comparaison avec les édifices de Tiahuanaco; suivant Alcedo , il aurait oecupé l’emplacement sur lequel s’élève aujourd’hui le célèbre sanctuaire de Notre-Dame de Capac-Àvana. L’île a trois lieues de long sur une de large ; elle est située à un mille du rivage.
Fertile, quoique en grande partie inculte , elle abonde en fruits et se couvre, dans la belle saison, de fleurs
parfumées. Elle sert de refuge à de nombreux troupeaux, qui y trouvent des pâturages verdoyants.
Près de l’extrémité méridionale du lac, les rives se resserrent et forment une baie qui se termine par le Rio Desaguadero. Cette rivière , ou plutôt ce canal , a environ cent mètres de largeur; Peau s’y précipite avec impétuosité. Capac Yupanqui , cinquième Inca, y fit jeter un pont de bois, au moyeu duquel l’armée péruvienne put marclier;à la conquête de Charcas(*).
Chuquisaca. Cette ville, ainsi appelée par les Péruviens, est aussi connue sous les noms de Plata et de Charcas. Nous n’avons pas grand’chose à en dire. Quoiqu'elle soit la capitale de la Bolivie, elle n’a qu’une quinzaine de mille âmes. De nombreux aqueducs y conduisent les eaux des montagués voisines. On y remarque la cathédrale, ui possède des tableaux précieux , et ont la magnificence était autrefois augmentée par une profusion d’ornements en or , en argent et en pierreries. Le voyageur visite aussi avec intérêt les églises attenantes aux divers couvents d’hommes ou de femmes. Chuquisaca, fondée en 1539 par un des lieutenants de Pizarre, fut érigée en évêché en Pan 1551, puis transformée en Audience royale de Ios Cliarcas en 1559 , puis enfin dotée d’un archevêchéen 1608. Elle est située par 19°31’ de latitude méridionale , à 290 lieues de Cuzco.
AkÊquiPa. Capitale de la province de ce nom , la ville d’Aréquipa est vaste, bien bâtie, et compte plus de 30,000 habitants. Elle s’élève dans une plaine arrosée par la rivière Chili ; on la place à 20 lieues de la côte; à 217 sud -est de Lima; à 60 sud-ouest de Cuzco, par 16“ IG' de latitude méridionale , et 72» de longitude occidentale.
La ville en elle-même n’offre rien de précisément remarquable; mais ses environs sont dignes d’attention. A six ou huit milles de ses murs, on aper-
(*) Pour plus dedétailssur le lac Titicaca, on peut voir le Voyage de M. d’Orbigny dans l’Amérique méridionale.
çoit une montagne conique , dont la base a environ cinq lieues de circonférence, et dont le sommet est occupé par un cratère qui vomit presque constamment des cendres et de la fumée.
Ce volcan est , à juste titre , la terreur des habitants d’Aréquipa. Quatre fois il a occasionné la destruction de leurs demeures: la première en 1582; la seconde en février 1600; la troisième en 1604 , et la quatrième en 1725. Les tremblements de terre de 1687, 1732, 1738, 1785 et 1819, furent moins violents, mais n’en portèrent pas moins le ravage et la mort dans les lieux circonvoisins.
Potosi. C’est la villepéruviennedont le nom est le plus connu en Europe , grâce aux mines d’argent qui l’entourent. Elle est la capitale de la province la plus méridionale de la Bolivie. En 1611, on évaluait sa population à 150,000 âmes, ce qui s’explique par le grand nombre de mineurs que l’inexorable loi du mita y envoyait de trois cents lieues à la ronde. Ces malheureux étaient presque tous accompagnés, dans le lieu de leur exil, par leurs familles, ce qui augmentait considérablement la population normale de la ville et de ses environs. L’abolition du mita et la décadence de l’exploitation des minéraux a fait tomber le chiffre de cette population à 8,000 habitants.
Potosi , qui ne renferme rien de curieux, si ce n’est peut-être un hôtel des monnaies aussi vaste que bien distribué, est bâtie au pieu de la célèbre montagne de Cerro. Un pain de sucre ayant trois lieues de circonférence à sa base, et 17,000 pieds d’élévation au-dessus du niveau de l’Océan , telle est la montagne dont la richesse en métaux précieux a été de tout temps vantée dans le monde entier. Plus de cinq mille ouvertures, conduisant aux mines, ont été creusées dans ses flancs. De ce nombre , il n’en est plgs que cinquante ou soixante qui servent aujourd’hui à l’exploitation du métal. Les autres galeries sont obstruées par des éboulements ou inondées par les eaux intérieures. La partie supérieure de la
montagne est tellement sillonnée, qu’on peut la dire percée à jour. Quant à la région inférieure, à partir de la base jusqu’à un tiers de la hauteur totale , elle a été à peine entamée, par suite de la quantité de sources qu’elle recèle, et qui font obstacle aux travaux.
Le pavs environnant est également métallifère. On trouve de l’argent d’excellente qualité et en abondance dans une montagne appelée Guaijna-Potosi ( le nouveau Potosi ) , et située près du Cerro. Malheureusement cette montagne ne peut être soumise au travail des mineurs, à cause du nombre des sources qu’on rencontre à quelques pieds de sa surface.
Le minerai est broyé dans des moulins dont les roues sont mises en mouvement par des cours d’eau qu’alimentent des lacs ou réservoirs placés dans les montagnes. Les plus vastes de ces bassins reçoivent leurs eaux au moyen d’écluses "construites à travers les quebradas ou ravins les plus profonds. On laisse échapper l’eau pendant le jour; mais, la nuit, les écluses sont fermées, et même souvent on ne les ouvre que deux fois par semaine.
Un nombre considérable d’employés et d’ouvriers est affecté au service" de ces travaux hydrauliques, qui sont suspendus quand une sécheresse prolongée tarit les sources dans les flancs des montagnes.
M. Miller signale un singulier usage auquel l'indulgence des premiers propriétaires de mines a donné naissance, et qui s’est maintenu jusqu’à nos jours : entre la nuit du samedi et la matinée du lundi , le Cerro devient la propriété exclusive de tout individu qui veut, dans cet intervalle de temps, travailler pour son propre compte. Ceux qui vont ainsi glaner dans les mines s’appellent Caxchas, et d’ordinaire ils vendent à leurs patrons le produit de leurs dimanches. On conçoit qu’indépendamment du métal ainsi soustrait, les caxchas doivent causer un notable préjudice à l’exploitation générale , en négligeant, dans leurs travaux particuliers, les précautions nécessaires pour étayer les terres excavées. On se doute
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bien aussi , que quand les ouvriers trouvent, dans le courant de la semaine, une veine plus riche que d’ordinaire, ils s’abstiennent de la signaler, afin de l’explorer pour leur propre compte le dimanche suivant. Les propriétaires ne s’aviseraient pas d’aller surveiller leurs ouvriers pendant ce jour consacré , car ils savent qu’ils trouveraient moyen de les en faire repentir. On voulut , un jour, abolir cet usage, à cause des abus qu'il entraînait après lui; mais tous les efforts faits dans ce but furent infructueux. Les caxchas défendirent leurs privilèges les armes à la main , et tuèrent plusieurs soldats en roulant 6ur eux , du haut de la montagne , des pierres énormes. Depuis ce jour, on les a laissés en paisible possession de ce droit consacré par la tradition. Ces ouvriers sont si vigilants à l’endroit de leurs privilèges, qu’un soir, ils surpri- • rent quinze ou vingt lamas chargés d’argent, et qui avaient été mis en route après le moment où avait commencé l’exercice du droit de caxcha.
Les lamas furent saisis par eux, et l’on n’entendit plus parler ni des animaux, ni de leurs conducteurs.
La Paz. Plus importante que Chuquisaca par sa population , qui s’élève à 40,000 âmes, la Paz n’est pourtant
Sine la seconde ville de la Bolivie. Ses ontaines publiques et ses édifices méritent d’étre visités par les étrangers.
La rivière de Choqueapo, qui serpente dans la vallée où s’élève la ville, offre une particularité qui ne doit pas être passée sous silence : quand ses eaux sont grossies par les pluies ou la fonte des neiges, elles entraînent des rochers d’une grosseur prodigieuse, et roulent des paillettes d’or, que l’on s’empresse de recueillir dès que le niveau a baissé. Il faut , suivant nous, attribuer l’effet de ces eaux sur les rochers à la présence d’une quantité notable d’acide carbonique, au nombre des éléments dont elles sont composées. On sait quelle action dissolvante exercent sur les roches granitiques les plus minces ruisseaux , quand ils sont saturés d’acide carbonique.
Caxamarca. Ce nom vient du mot péruvien Cassac-Malca, qui signifie lieu sujet à la gelée. L’explication de cette étymologie suffit pour faire deviner que le climat de Caxamarca est assez froid, bien que cette ville soit située au nord du Pérou , et par conséquent bien plus près de l’équateur que toutes celles dont nous avons déjà parlé.
La riche vallée qui entoure la ville étale aux regards la plus magnifique végétation, et suffirait pour assurer aux habitants une prospérité perpétuelle, si de fréquentes gelées ne venaient pas détruire quelquefois dans vingt-quatre heures les plus belles récoltes en blé, en maïs et en fruits de toute espèce.
Caxamarca est citée pour les ruines du palais des Incas que renferment ses murs, pour ses sources d’eau thermale et pour ses forges où travaillent les plus habiles ouvriers du Pérou. Les seuls vestiges du palais consistent en quelques pierres qui font maintenant partie du mur d’une méchante maison.
Ces pierres sont polies et exactement jointes les unes avec les autres, quoiqu’elles ne soient pas carrées. Comme on a trouvé dans le terrain environnant des outils composés d’un mélange d’étain et de cuivre, on a supposé qu’ils avaient pu servir à la construction des murs. Quelques voyageurs ont cru reconnaître, parmi ces vestiges la chambre où J’Inca Atahualpa fut retenu prisonnier pendant trois mois.
Dans la chapelle de la prison de la ville, la pierre qui sert de base à l’autel passe pour être celle sur laquelle le malheureux prince fut étranglé par ordre des Espagnols.
Les églises de Caxamarca étaient autrefois renommées pour la richesse de leurs ornements. La révolution les a dépouillées de leurs trésors.
On évalue à 7,000 âmes seulement la population de cette ville qui n’aurait mérité qu’une mention pure et simple, si elle ne s’était recommandée à notre attention par les ruines et les localités intéressantes qu’on trouve dans ses environs.
A une lieue des faubourgs sont les Bains des Incas, alimentés par deux sources abondantes, l’une d'eau froide, l’autre d’eau bouillante. Ce fut, diton, de cet endroit que l’Inca Atahualpa alla, porté sur un trône d’or, à la rencontre des conquérants espagnols. On ajoute que, lorsque les Européens se rendirent maîtres du pays, les Péruviens voyant qu’ils ne pouvaient leur opposer une résistance efficace, jetèrent le trône d’or dans le cratère de la source d’eau bouillante, afin qu’il ne tombât pas entre les mains des étrangers. Quelques années après, deux riches Espagnols firent pratiquer un canal pour vider le bassin de la source et en retirer le trône, objet de tant de convoitise. Mais leurs efforts furent inutiles, car la source était trop profonde pour qu’un canal püt en atteindre le fond.
Tout près des bains, et sur le terrain d’une ferme espagnole, on voit les ruines d’un bâtiment qui peut avoir servi de grenier ou de magasin aux Incas. On y observe pn grand nombre d’excavations dont quelquesunes offrent des pierres qui portent les chiffres mille, deux mille, etc., ce qui a fait supposer que quelque trésor était caché dans ces cavités. On à cherché, et on n’a rien trouvé.
A deux lieues de Caxamarca, mais dans une autre direction, on remarque une pierre dite inca-rirpo, pierre de repos de l’Inca. Elle est semblable à celle que vit M. de Humboldt au Paramo de Asuay, et qu’il a décrite sous le nom de inga-chungana, lieu de repos de l’Inca. La pierre dont il est ici question est un bloc de onze pieds de long , et de deux pieds huit pouces de hauteur au-dessus du sol, sur une largeur de treize pouces seulement. Il offre dans sa partie centrale deux cavités de quatre pouces de profondeur et de cinq pouces de large. On voit aussi les restes d’une clôture circulaire qui règne autour du bloc à la distance de huit ou dix mètres. Elle occupe une petite portion de la route militaire que suivaient les Incas pour se rendre de Cuzco à
Quito, et qui est encore connue dans le pays sous le nom de Camino del Inca. Du lieu où gît la pierre vénérée, on jouit d’une vue magnifique, et l’on embrasse du regard les plus belles parties de la vallée de Caxaiparca.
D’après la tradition qui s’est perpétuée parmi les Indiens, l’Inca avait coutume de se faire transporter sur cette hauteur pour contempler le beau panorama qu’elle domine, et les deux cavités observées au milieu de la pierre servaient à maintenir les pieds du trône sur lequel s’asseyait le monarque.
Près de la ferme appelée la Lagunilla , non loin du village de Jésus, et à cinq lieues de Caxamarca, on a découvert les ruines d’une ville péruvienne bâtie d’une façon singulière.
La plupart des maisons sont encore entières: elles sont en pierre et construites de manière à entourer un rocher ou monticule, situé au milieu d’une vallée. La rangée inférieure des maisons a des murs d’une épaisseur prodigieuse; un voyageur dit y avoir mesuré des blocs de pierre de douze pieds de long et de sept pieds de hauteur, formant un côté entier de la pièce; une ou plusieurs autres pierres sont posées par-dessus pour former le toit. Au-desSus de cette rangée, il y en a une autre plus élevée, construite de la môme manière, et ayant sur le derrière les portes d’entrée; un autre rang a ses murs de derrière adossés à la montagne. Toute la ville consistait en doubles rangées de chambres habitables, le tout s’élevant à la hauteur de sept étages. Au sommet, on voit des ruines qui paraissent être celles d’un palais ou d’une forteresse.
« Lorsque je visitai ce lieu pour la première fois , dit M. Stevenson , je crus d’abord que les chambres n’étaient autre chose que des excavations pratiquées dans le roc. Mais j’acquis bientôt la conviction qu’elles avaient été construites de main d’homme, et je restai stupéfait en contemplant cet immense travail, dont l’objet spécial est maintenant ignoré. Les chambres ont près-
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que toutes douze pieds carrés et sept pieds de hauteur; sur le devant est percée une porte plus étroite dans le haut qu’à la base. Les pierres du devant ont reçu la forme de carrés irréguliers, et elles sont jointes ensemble par un ciment (*). Quelques - unes des murailles les plus épaisses sont formées de deux pierres rapprochées; l’interstice est rempli de petites pierres et de cailloux cimentés a l’aide d’une argile rougeâtre, qui a fini par former une masse si solide, qu’elle est presqu’aussidure que la pierre. Le ciment employé pour joindre les pierres était sans aucun doute de l’argiledétrenqiée; mais on en employait une si petite quantité, qu’on a cru que les blocs étaient tout simplement placés les uns sur les autres ; en quoi l’on s’est évidemment trompé (**).
« Toute cette construction pouvait contenir au moins 5,000 familles (***), mais on ne peut deviner à quel usage elle était destinée. D’après certaines traditions assez vagues, c’était un palais ou une maison de réception pour les Incas dans le cours de leurs voyages; mais cela n’est guère probable, car le bâtiment en question s'élève à une lieue, tout au plus, de la grande route fréquentée par les Incas , et à cinq lieues de Caxamarca. D’autres prétendent que c’était le grenier général de cette partie du Pérou au temps des Incas; mais à cette assertion on peut opposer une objection de même nature ; car le lecteur a déjà vu qu’il existait des restes d’un grenier d’abondance sur le terrain d’une ferme voisine de Caxamarca ; ces espèces de maga-
(*) Si le voyageur anglais ne s’est pas mépris, c’est là un fait remarquable , car jusqu’à présent il n’avait été question , au Pérou, que d'édifices construits de pierres irrégulières sans ciment.
(”) Nous ne savons jusqu’à quel point est fondé ce démenti donné à une opinion qui parait basée sur une observation attentive et réitérée.
(***) M. Stevenson exagère probablement, car cinq mille familles, à quatre individus seulement par famille , représentent un total de ao,ooo âmes.
sins sont très-reconnaissables, car ce ne sont que des citernes tapissées de murs de pierre. Il me paraît beaucoup plus vraisemblable que. ce fut la résidence du Chimu de Chicama, pendant qu’il habitait l’intérieur du pays, et avant de devenir sujet de l’Inca Pachacutec. Le sommet de la montagne a été évidemment occupé par des constructions plus grandioses, car d’après la ligue encore visible des fondations, les appartements et les cours de cette partie de la ville étaient beaucoup plus spacieux que les chambres et les espaces libres des rangées inférieures.
« Quatre chemins principaux conduisent de la base au sommet de la montagne, et correspondent aux quatre points cardinaux; au moyen ae ces chemins, ou de ces rues, les habitants pouvaient passer du toit de leur maison chez leur voisin; ils pouvaient même peut-être parcourir toutes les rangées d’habitations au moyen de ponts jetés sur les points d’intersection des rues. Sept promenades auraient ainsi existé, indépendamment des rues circulaires.
« Le propriétaire (le ces ruines, don Thomas Bueno , croyait que c’étaient les restes d’un ancien temple, et se plaisait à supposer que quelque gros trésor était caché dans cette mystérieuse enceinte.
« On n’aperçoit sur ces constructions aucune trace de sculptures délicates ; seulement quelques pierres offrent des arabesques plus bizarres que gracieuses. Il est évident , aussi, que l’architecture dont ces ruines sont un si curieux échantillon, n’avait rien de l’élégance qui distingue l'architecture grecque et romaine. Ce qu’il faut admirer ici, c’est la prodigieuse habileté des hommes qui ont extrait de la carrière, taillé, transporté et mis en place de si énormes blocs de pierre, tout cela sans machines et sans instruments de fer.
« Dans le voisinage des ruines , on voit un petit lac ou Laguna, qui a donné son nom à toute la localité circonvoisine ; il est de forme ovale et a 900 mètres de longueur sur 650 de
largeur. Un côté du lac baigne le pied des montagnes qui séparent la ferme de la vallée de Caxamarca ; de l’autre côté de la chaîne coule la rivière dont nous avons parlé. Un tunnel , ou canal souterrain , a été pratiqué à travers la montagne , afin de ménager à l'eau du lac un écoulement dans la rivière. Ce lac a probablement été la carrière d’où furent extraites les pierres qui ont servi à la construction de la ville en ruine, et le tunnel fut sans doute creusé à la même époque par les Indiens, pour prévenir les inondations. La ferme , les étables , et autres dépendances , ont été bâties avec les blocs en question, enlevés au Tambo del Inca. Il est à regretter qu’on n’ait pas respecté ces vestiges si vénérables et si intéressants de la civilisation indigène (*). »
D’après ce qu’on vient de lire , on voit que les environs de Caxamarca méritent toute l’attention du voyageur. C’est une des localités les plus importantes à visiter ; elle est d’autant plus digne d’être parcourue en détail , qu’elle confine à des régions où la nature américaine étale toute sa splendeur et où l’on rencontre des tribus sauvages qui portent encore le type primitif de la race péruvienne. Plusieurs touristes ont poussé leurs excursions jusque dans cette contrée.
Après avoir franchi la Cordillère et écnappé aux mille dangers d’un voyage à travers des précipices effrayants, ils ont pénétré jusqu’à l’endrbit où l’Amazone réunit ses eaux à celles de l’Ucayale; ils ont visité les peuplades qui habitent les bords de ces deux rivières; ils se sont enfoncés dans l’épaisseur des forêts vierges , et ont étudié la nature dans ses spectacles les plus majestueux, dans ses créations les plus imposantes. Le tableau qu’ils ont tracé de cette zone extrême du territoire péruvien est si attachant , qu’il nous fait vivement regretter de ne pouvoir les suivre dans ces poétiques solitudes. Parmi les ré-
(*) Stevenson, vol. If, p. 164 et suivantes de l’édition anglaise.
cits qui nous ont le plus captivé, nous citerons celui du lieutenant Mawe, comme le plus pittoresque et le plus intéressant. Nous ne pouvons malheureusement qu’y renvoyer nos lecteurs.
Tbuxillo. Le diocèse de Truxillo s'étendait au delà des limites de la vice-royauté de Lima et embrassait la province de Jaen de Bracamoros, dans le royaume de Quito. Truxillo est située à une demi - lieue de la mer, sous le huitième degré 6' de latitude méridionale. Bien que cette ville ait une circonférence d’une lieue et demie, elle renferme à peine 9,000 habitants. Le port, nommé Huanchaco , est habité par quelques misérables Indiens logés dans des huttes, et par les autorités du lieu.
Près de Truxillo, la route passe au milieu des ruines d’une grande ville indienne appelée le Grand - Chimu , et dont les habitants résistèrent longtemps aux armes des Incas. On y voit encore un assez grand nombre de bâtiments en bon état de conservation ; on y remarque surtout plusieurs vastes guacas d’où l’on assure que les Espagnols ont tiré une grande quantité d’or. Les Indiens qui résident actuellement dans cette vallée paraissent former une race particulière, qui n’a pas encore été étudiée. Les Espagnols, pour les récompenser de leur avoir révélé les richesses enfouies dans les guacas , les exemptèrent de tout tribut. La vallée a environ quatre lieues de long sur deux de largeur. Le sol , humecté par les eaux d’une petite rivière, est couvert d’une végétation qui contraste agréablement avec la région sablonneuse qui s’étend le long des côtes du Pérou (*).
On suppose généralement que les huacas ou guacas , dont nous venons de parler , n’étaient autre chose que des lieux spécialement consacrés à la sépulture. Un voyageur anglais fait observer que les Indiens non civilisés sont encore aujourd’hui dans l’usage d’enterrer leurs morts dans leurs propres maisons, qu’ils abandonnent aus-
(*î Maw, p. 19.
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sitôt pour aller se bâtir ailleurs d'autres demeures. Il pense que la même coutume existait chez les anciens Péruviens. Il n’y aurait donc pas eu de cimetières proprement dits chez ce peuple , ce qui est en contradiction avec les découvertes de tombeaux souterrains réunis en très-grand nombre dans certaines localités du Pérou et de la Boli vie.Près du village de Supe, dans la vallée deHuaura, existent les ruines d’une autre ville indienne bâtie sur le flanc d’un immense rocher. Des galeries ont été creusées dans le roc vif et ensuite divisées en compartiments ou en chambres. Indépendamment des murs , on voit encore des parapets en pierre élevés devant les maisons ; de sorte que la montagne a l’air d’être fortiflée. A une faible distance, se voient les restes d’une autre ville située dans une plaine élevée. C’est là que le voyageur cité tout à l'heure croit avoir constaté que les Péruviens enterraient les morts dans leur domicile même.
M. Stevenson fit exécuter des fouilles et découvrit plusieurs tombeaux anciens. Les cadavres avaient été évidemment enterrés avec tout ce qui leur appartenait au moment de la mort ; les femmes avaient auprès d’elles des pots , des casseroles, et des vases de terre cuite, dont quelquesuns étaient fort curieux. Un de ces derniers se composait de deux parties sphériques et creuses, chacune ae trois pouces de diamètre, et réunies par un etit tube placé au centre des deux ouïes ; une anse creuse , recourbée , et ayant un trou dans sa partie supérieure, servait à saisir l’ustensile.
Si l’on introduisait de l’eau par ce trou jusqu’à ce que ce vase fût a moitié plein, et si l’on inclinait les deux boules tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, il s’en échappait un bruit semblable à un sifflement. Quelques-unes de ces poteries offraient l’image d’un homme modelée sur chaque boule.
La tête était percée d’un petit trou qui faisait entendre le meme bruit, quand on remplissait le vase à moitié et qu’on l’agitait en divers sens. Il existait une de ces terres cuites au
couvent des Carmélites de Quito ; on y voyait figurés deux Indiens portant un mort sur leurs épaules dans un cercueil creux semblable à un baquet de boucher. Lorsqu’on inclinait l’appareil à droite et à gauche, on entendait un son plaintif comme le cri funèbre que poussent les Indiens dans les enterrements. Du reste, ajoute notre voyageur, les vases et ustensiles étaient de bonne argile et bien cuits, ce qui prouve que les anciens Péruviens pratiquaient avec succès l'art de la poterie. Mais ce n’étaient pas les seuls objets contenus dans les guacas : on y trouva aussi de longs morceaux d’étoffes decoton, semblables à celles que les Indiens fabriquent aujourd’hui et qu’ils appellent tocuyo ; beaucoup de calebasses; une grande quantité de maïs, de quinua , de fèves et de feuilles de plantain ; des plumes d’autruche provenant des plaines de Buénos-Avres; des vêtements de plusieurs espèces; quelques bêches de palmier ; des lances et des massues du même bois ; des pots pleins de chica qui avait conservé sa saveur douce, mais ne tarda pas à s’aigrir au contact de l’air. On trouva encore de petites poupées de coton habillées comme le sont encore les Indiennes de Cajatambo et de Huarochiri; ce costume se composait d’un jupon blanc nommé anaco , d’un morceau de flanelle de couleur, dont deux coins étaient fixés sur l’épaule gauche au moyen d'une épine de cactus ; le reste de l'étoffe passait sous le bras droit, s’appliquait autour du corsage à l’aide d’un cordonnet de couleur, et flottait librement au côté gauche et au bas du buste. Cette partie du costume s’appelait chavpe anaco. Le yigla, autre morceau de flanelle de couleur différente et ayant deux pieds en carré, couvrait les épaules et s’attachait sur la jioitrine au moyen de deux longues épingles d’argent bu d’or nommées topas. Les cheveux étaient séparés en deux tresses , réunies à leur extrémité , derrière la tête , et maintenues par un cordon de couleur.
Enfin, on retira des guacas des anneaux et de petites coupes d’or extrê-
mement minces et pas plus grandes que la moitié de la coquille d’un œuf de poule. Ces ornements se portaient sans doute suspendus aux oreilles, car ils sont munis de petites montures semblables aux boutons en usage parmi les femmes indigènes. Il faut aussi mentionner des fragments d’argent ayant dix pouces de long sur deux de large et aussi minces qu'une feuille de papier. Tous les morceaux d'or qu’on trouva dans ces tombeaux étaient renfermés dans la bouche des cadavres.
Grâce à la nature du sol dans lequel les guacas étaient pratiqués, les corps ensevelis étaient encore presque entiers et nullement défigurés , bien que quelques-uns fussent enterrés depuis trois siècles au moins. Les vêtements étaient dans le même état de conservation; mais corps et habits tombèrent bientôt en poussière sous l’action de l’air et du soleil. Ori déterra un homme dont les cheveux se joignaient aux sourcils et couvraient si complètement le front, que cette partie du visage n'existait réellement pas. Près de lui on voyait une grande, quantité d’herbes sèches, plusieurs petits pots et des poupées habillées. Les Indiens, qui exécutaient ces fouilles sous la direction du touriste anglais, prétendirent que cet homme avait été un brujo ou devin ; on peut supposer aussi qu'il avait été médecin , car la sorcellerie et l’art de guérir se confondaient et s’exerçaient à la fois chez ces peuples ignorants, comme chez la plupart des nations non civilisées.
Signalons encore dans les environs dcTruxillo, près deGuambacho, petit port au sud de Iluanchaco (*), d’autres ruines non moins intéressantes que celles dont nous avons parlé tout à l’heure. C’est une immense ligne de fortifications construites, suivant toute probabilité, bien longtemps avant la conquête. La muraille est presque partout entière, et offre des angles saillants à peu près semblables à de grossiers bastions. Ce mursuit le flanc d’une haute montagne située tout près
(') L’ancienne ville de Guambacho fut détruite par un pirate hollandais, en i6S5.
de la mer. L’histoire nous apprend u’une grande victoire fut remportée ans cet endroit par le dixième Inca sur Cliimu, dernier roi de la provinee appelée aujourd’hui Truxillo. Une immense quantité d’ossements humains répandus çà et là atteste le carnage qui eut lieu sur ce champ de bataille. On a remarqué que plusieurs squelettes avaient la chevelure intacte.
Toutes les ruines qui gisent dans le voisinage des lieux habités ont été, comme on doit bien le penser, explorées, visitées et fouillées dans tous leurs recoins par les Espagnols , qui espéraient y trouver des trésors cachés. Souvent la cupidité des Européens fut largement satisfaite par de magnifiques trouvailles. On raconte qu’en 1576, un Espagnol retira d’un guaca, supposé être la sépulture d’un roi de la famille de Chimu, une si grande quantité d’or, que la somme formant le cinquième dd au trésor royal s’éleva à 9,632 onces d’or, ce qui suppose que la totalité du trésor représentait 3,750,000 francs. Aujourd’hui encore , ou est persuadé au Pérou que les guacas contiennent des richesses qui attendent d’heureux explorateurs. Lorsque les exhalaisons qui s'élèvent de ces tombeaux produisent sur le sommet des montagnes des lueurs phosphoriques , les habitants des campagnes croient que ces feux passagers indiquent la présence de trésors enfouis; et ils s’empressent d’aller visiter ces anciennes sépultures, qui déjà avaient été vingt fois inutilement profanées par des mains avides.
Nous terminerons cette longue description des villes du Pérou, en citant , mais seulement pour mémoire :
Guamanga, fondée par Pizarre et peuplée de 40,000 individus ;
Jauja ou Xauxa, qui compte 10,000 habitants, et se soutient principalement par le produit de ses mines d’argent;
Ayacucho, près de laquelle le général Sucre remporta la victoire célébré dont nous parlerons en détail dans le résumé de l’histoire de la révolution péruvienne ;
PÉROU ET BOLIVIE
Porto , chef-lieu du département de même nom , et contenant une population de 16,000 âmes.
Dans la Bolivie :
Oropesa, située dans le département de Cochabamba, appelé à bon droit le grenier du Pérou (25,000 habitants);
Cochabamba (30,000 âmes);
Tarija, chef-lieu de la province de Chicas , qui produit en abondance du blé . des fruits et des vins d’excellente qualité;
Santa - Cruz de la Sierra Nueva (6,000 habitants).