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TABLEAU DE L'ANCIEN EMPIRE BU PÉROU.— DYNASTIE DES 1NUAS

Les ténèbres les plus profondes entourent le berceau des Péruviens , comme celui de toutes les nations qui peuplent l’Amérique. Aucune tradition, aucun monument, aucun vestige de naturequelconque, ne peuvent aider l'historien à remonter avec certitude dans les annales du Pérou, au delà de l’époque, assez moderne , à laquelle ce pays tut soumis à des institutions à peu près régulières, grâce à l'établissement de la dynastie des Incas. Encore, la situation morale et matériellede l’empire péruvien sous cette descendance de rois est-elle très-confuse et , sur certains points , environnée d’une obscurité complète. S’il est impossible de connaître la condition du Mexique avant l’irruption des Aztèques dans l’Anahuac, du moins on peut suivre les fastes nationaux de ce royaume depuis cette invasion jusqu’à l’arrivée des Espagnols; les manuscrits mexicains qui existent encore, et des traditions sûres, en fournissent les moyens. II n’en est pas ainsi du Pérou. Les Incas ne nous ont laissé aucun document écrit sur la période de leur domination. Malgré les assertions de quelques auteurs peu exigeants, nous ne saurions voir dans les quipos, des archives nationales régulières et suffisantes. Les quipos étaient des cordons à nœuds de différentes couleurs, qui ne doivent être réellement considérés

que comme un instrument de calcul.

Les nuances exprimaient les objets, et les nœuds représentaient les nombres. On s’en servait pour tenir compte de la population de chaque province et de ses productions, rassemblées avec soin dans de vastes magasins pour les besoins de la communauté. Les quelques faits que rappellent ces nœuds coloriés sont donc a peu près insignifiants au point de vue historique. Ce qu'il nous importe de connaître, ce sont les institutions, les mœurs , les lois des Péruviens; et c’est précisément ce que ne nous apprennent pas les quipos. D’ailleurs , alors même que ces cordons allégoriques rappelleraient des faits vraiment intéressants, ils ont été si bien détruits par les conquérants espagnols, qu’on u’en pourrait tirer aucune utilité réelle. On est donc réduit à se contenter des documents qui nous viennent des écrivains européens. En arrivant au Pérou, les Espagnols observèrent la société à laquelle ils étaient destinés à donner des lois. Ils apprirent, en outre , de la bouche des indigènes , ce qu’avait été la génération précédente. A l’aide de l'examen personnel et des renseignements recueillis dans le pays, les historiens purent faire un tableau suffisamment exact de ce ui existait au moment de la conquête, lais ce tableau ne pouvait pas ren;onter bjen loiq dans les fastes du Pérou ; passé une certaine époque, au delà de laquelle la tradition orale devenait nécessairement incertaine, il ne pouvait que présenter des faits confus et altérés. Quant à'Garcilasso de la Véga qui, en sa qualité de descendant des Incas , voulut consacrer la gloire de ses ancêtres, en écrivant leur histoire complète, il n’a presque rien ajouté à ce que les auteurs espagnols avaient dit avant lui ; et il s’est complu à répéter les choses merveilleuses et incertaines qui se trouvaient déjà en circulation au sujet des temps antérieurs à la conquête.

Ainsi, l’obscurité est profonde et entière pour l’histoire ancienne du Pérou; les documents sont incomplets,

et sur certains points tout à fait nuis, pour la seconae période, c’est-à-dire celle qui s’écoula depuis l’établissement de la dynastie des Incas jusqu’à la conquête. Nous devons donc nous résigner à répéter, pour les âges primitifs, ce que les historiens ont avancé d’après de simples conjectures ; et quant a la seconde époque, il faudra, nous étayant du témoignage des écrivains espagnols et de Garcilasso de la Véga, éclairer, à l’aide de ce flambeau, quelquefois insuffisant, lés premiers moments du règne des Incas. Nous ne rencontrerons la certitude historique que quand nous aurons à parler des derniers souverains indigènes. Quelque gênante que soit la nécessité de marcher ainsi à tâtons dans les annales d’un peuple dont le passé a dû être si intéressant, il faut, bon gré, mal gré , s’y soumettre.

Si l’on en croit certains écrivains espagnols, les Péruviens, avant l’apparition du premier Inca , vivaient dans la plus honteuse barbarie. Nulle institution, nul principe formulé en loi , ne modérait leurs passions , ne réglait l’élan de leurs instincts. Semblables aux animaux sauvages, ils mangeaient ce qui s’offrait à leur gloutonnerie , s’accouplaient pour la seule satisfaction de leurs désirs charnels, et faisaient des bois et des cavernes leurs demeures ordinaires. Pleins d’idées superstitieuses etde penchants féroces, ils vouaient un culte stupide aux astres, aux plantes, à des animaux immondes, et offraient aux objets de leur adoration le sang des victimes humaines qu’ils égorgeaient sur leurs autels. Entièrement privés d’industrie , ils erraient çà et là, dans la nudité la plus complété , dépensant dans des querelles frivoles une énergie qu’ils auraient pu mieux employer, et dédaignant les bienfaits d’un sol qui ne demandait que de faibles efforts pour être fertilisé. En un mot, ils réalisaient tout ce que les voyageurs et les philosophes nous ont appris de la vie sauvage.

On ne sait combien de temps' les Péruviens vécurent dans cette condi-

tion misérable. On suppose qu’ils n’avaient encore fait aucun progrès dans la civilisation , quand partirent un homme et une femme qui entreprirent de les former à la vie sociale, et de les soumettre à des lois régulières. Cet homme était Manco Capac, cette femme s'appelait Marna Oello. Profitant de la vénération des Péruviens pour le soleil, ils se donnèrent pour enfants de cet astre, et dirent avoir été envoyés par lui pour arracher son peuple à l’ignorance et à la misère. D’où venait le couple réformateur, c’est ce qu’on ignore; ce qu’il y a de certain, c’est que l’intelligence de Manco Càpac et de sa compagne subjugua promptement les Indiens , et trouva dans ces gens crédules des instruments dociles et empressés. Le prétendu fils du soleil enseigna aux Péruviens à cultiver la terre , à construire des maisons, à pratiquer les arts les plus utiles à l’homme. Marna Oello apprit aux femmes à filer et à tisser des étoffes.

Quand ils eurent pourvu aux choses de première nécessité, c’est-à-dire à la nourriture, au vêtement et à l’habitation des peuplades qui avaient répondu à leur appel, ils s’occupèrent de leur donner les institutions les plus propres à consolider ces bienfaits.

Manco ordonna, au nom du soleil son père , et les Péruviens obéirent. Il détermina les devoirs des sujets entre eux et vis-à-vis de leurs chefs; il créa une administration, organisa une. hiérarchie , et assouplit si habilement les indigènes à la discipline, qu’il se forma bientôt un État politique régulier, et, en apparence du moins , bien gouverne. La fondation de la ville de Cuzco , l'un des premiers actes du législateur , en réunissant les tribus autour d’un centre commun , favorisa puissamment l’œuvre de régénération ; c’est ainsi que fut fondé l’empire des Incas , ou seigneurs du Pérou , du moins si l’on en croit la tradition des Indiens, perpétuée par les récits des historiens espagnols. Cet empire fut d’abord fort peu étendu , car il n’embrassait qu’un espace de huit ou dix lieues autour de Cuzco; mais les con-

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quêtes de Manco Capac et de ses successeurs en reculèrent les limites , si bien que, lorsque les Européens envahirent ces belles contrées, ils trouvèrent un pays immense soumis à la domination et aux lois des Incas.

Il est fort à regretter qu’aucune donnée tant soit peu positive ne puisse conduire à la découverte du lieu de naissance et de l’origine de Manco Capac et de sa compagne. La tradition dit qu’ils partirent tous deux du lac de Tilicaca. Ne doit-on pas voir dans cette croyance populaire la preuve que Manco était de la nation des Aymaras qui habitait les bords du même lac?

Dans ce cas , cette nation aurait été la souche et le type de la civilisation péruvienne. Telle est, au reste, l’opinion de M.d’Orbigny.Maiss’il est vrai, comme on l’assure, que les Péruviens, au moment où ils parurent au milieu d’eux , fussent encore dans l’état de barbarie que nous avons décrit , et si l’on suppose que le couple révélateur fût originaire du pays même, on sera frappé du contraste qui existait entre son intelligence et la stupidité des gens qui l’entouraient , entre ses lumières et leur ignorance profonde , entre ses tendances vers la vraie civilisation et les préjugés grossiers de ces hordes sauvages. Une pareille bizarrerie étant inexplicable, et même, on peut le dire, impossible, on est conduit à ce dilemme : ou le premier Inca était étranger au pays, et dans ce cas on ne pourrait déterminer le lieu de son origine, car tous les pays avoisinants étaient robablement dans le même état de arbarie; ou bien il n’est pas vrai ue les Péruviens fussent , à l’époque ont il s’agit, aussi arriérés qu'on se plaît à l’affirmer, et alors il serait tout simple qu’il se fût élevé du sein de ce peuple un homme et une femme dont l’intelligence eût résumé tous les progrès accomplis jusqu’à eux , et dont le génie eût devancé les progrès à venir. Nous serions assez disposés à nous en tenir à cette supposition; et l’hypothèse une fois admise , nous regarderions tout ce qu’on a dit de la déplorable situation des Péruviens avant

l’apparition de l’Inca , comme autant de flatteries destinées à grandir le mérite du réformateur par la difficulté de la tâche. Quant à la supposition qui ferait venir Manco Capac d’un autre continent , ou du moins de quelque terre éloignée de l'Amérique, nous savons bien qu’elle ne répugnerait pas à certains esprits aventureux qui se plaisent aux problèmes excentriques et aux paradoxes laborieusement inventés; mais nous préférons nous en tenir à l'hypothèse, beaucoup plus simple et toute naturelle, d'une origine péruvienne, coïncidant avec un état social moins barbare que celui dont on nous a donné le tableau probablement exagéré.

A quelle époque eut lieu l'apparition de Manco Capac? aucun document ne peut le faire deviner. Les Péruviens se plaisent à faire remonter l’origine de leur famille royale au delà de quatre siècles avant la conquête. Mais si l’on considère que la dynastie des Incas ne se composa que de douze souverains régnants, et si l’on suppose que chaque règne ait duré vingt ans en moyenne , on ne trouvera pour toute la domination de ces princes, à commencer par Manco Capac, qu’une période de deux cent quarante ans. L’assertion des Péruviens est donc probablement mensongère, et elle doit être attribuée à ce désir puéril qu’ont tous les peuples de se vieillir beaucoup plus qu'ils n’en ont le droit.

Tout le système de gouvernement établi par Manco Capac se fondait sur les croyances religieuses; institutions politiques et civiles, hiérarchie, législation, tout procédait de la religion et tout v aboutissait. « Le gouvernement des Péruviens, dit Robertson dans son Histoire d' Amérique , a cela de singulier et de frappant , qu’il doit à la religion son esprit et ses lois. Les idées religieuses font très-peu d'impression sur l’esprit d’un sauvage; leur influence sur ses sentiments et sur ses mœurs est à peine sensible. Parmi les Mexicains, la religion réduite en système, tenant une grande place dans leurs institutions publiques, concou-

rait avec beaucoup de force à former le caractère national. Mais au Pérou , tout le système civil était basé sur la religion. L’Inca n’était pas seulement un législateur, mais un envoyé du ciel. Ses préceptes étaient reçus, non comme les ordres d’un supérieur, mais comme des oracles sortis de la bouche d’une divinité. Sa famille était sacrée, et pour la tenir séparée et sans aucun mélange impur d’un sang moins précieux , les enfants de Manco Capac épousaient leurs propres sœurs , et aucun ne pouvait monter sur le trône, sans prouver sa descendance des seuls enfants du soleil. C’était là le titre de tous les descendants de l’Inca, et le peuple les regardait avec le respect dû a des êtres d’un ordre supérieur. On croyait qu’ils étaient sous la protection immédiate de la divinité qui leur avait donné naissance, et que toutes les volontés de l’Inca étaient celles de son père le soleil. Deux effets résultaient de cette influence de la religion sur le gouvernement. L’autorité de l’Inca était absolue et illimitée dans toute la force de ces ternies. Lorsque les décrets d’un souverain sont regardes comme des commandements de la divinité, c’est non-seulement un acte de révolte, mais encore un acte d’impiété, de s’y opposer. L’obéissance devient un devoir de religion ; et comme ce serait un sacrilège de blâmer l’administration d’un monarque gui est immédiatement sous la direction du ciel, et une audace présomptueuse de lui donner des avis, il ne reste plus qu’a se soumettre avec un respect aveugle.

Tel doit être nécessairement le principe de tout gouvernement établi sur la base d’un commerce avec le ciel.

De là aussi la soumission des Péruviens envers leurs souverains ; les plus puissants et les plus élevés de leurs sujets reconnaissaient en eux des êtres d’une nature supérieure ; admis en leur présence , ils ne se présentaient qu’avec un fardeau sur les épaules, comme un emblème de leur servitude , et une disposition à se soumettre à toutes les volontés de l’Inca. Il ne fallait au monarque aucune force coactive pour

faire exécuter ses ordres. Tout officier qui en était chargé était l’objet du respect du peuple, et, selon un observateur judicieux des mœurs des Péruviens (*), il pouvait traverser l’empire d’une extrémité à l’autre, sans rencontrer le moindre obstacle ; car en montrant une frange du borla, ornement royal de l’Inca, il devenait le maître de la vie et de la fortune de tous les citoyens. Il faut regarder comme une autre conséquence de cette liaison de la religion avec le gouvernement, la peine de mort infligée à tous les crimes. Ce n’étaient plus des désobéissances à des lois humaines, mais des insultes à la divinité. Les fautes les plus légères et les crimes les plus atroces appelaient la même vengeance sur la tete du coupable, et ne pouvaient être expiés que par son sang. La peine suivait la faute inévitablement, parce gu’une offense envers le ciel ne pouvait eh aucun cas être pardonnée (**). Parmi'des nations aéjà corrompues, des maximes si sévères, en conduisant les hommes à la férocité et au désespoir, sont plus capables de multiplier les crimes que d’en diminuer le nombre. Mais les Péruviens, avec des mœurs simples et une crédulité aveugle, étaient contenus dans une telle crainte, que le nombre des fautes était extrêmement petit. Leur respect pour des monarques éclairés et guidés par la divinité qu’ils adoraient , les maintenait dans le devoir, et la crainte d’une peine qu’ils étaient accoutumés à regarder comme un châtiment inévitable de l’offense faite au ciel, les éloignait de toute prévarication. »

Nous avons cité tout au long ce passage de Robertson, parce que l’auteur de l’Histoire d’ Amérique nous paraît avoir judicieusement apprécié les résultats d’un gouvernement uniquement fondé sur une croyance religieuse, sincère et inébranlable. Il n’est pas douteux que Manco Capac n’eût prévu les conséquences de sort système , et cela seul prouve la haute intelligence de ce

(*) Znrate , lib. I , rap. xirt.

(**) Gareilasso de la Véga , lib. II, cap. vi.

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législateur. II connaissait évidemment les éléments sur lesquels il allait agir; il savait que les Péruviens adopteraient sans difficulté un gouvernement dont la base s’accordait si bien avec leurs idées sur la puissance du soleil ; une fois rassuré sur ce point essentiel , il calcula avec une rare perspicacité les résultats inévitables d’un système fondé sur une croyance aveugle ; de là , la série de ces institutions qui toutes procèdent directement ou indirectement d’une royauté essentiellement de droit divin.

La direction que Manco Capac donna aux idées superstitieuses des Péruviens, produisit un autre effet , dont il dut se réjouir singulièrement : ce fut d’adoucir les moeurs de ce peuple qui , si l’on en croit certains écrivains et de vagues traditions, se plaisait auparavant à offrir à ses grossières divinités des sacrifices humains. En proposant à l’adoration de ces hommes crédules les plus belles manifestations de la nature physique, telles que le soleil et les autres astres , Pinça présumait avec raison que ses sujets adopteraient un culte moins barbare. C’est, en effet, ce qui eut lieu. Les Péruviens, sous la domination de leurs rois , ne croyaient pas, comme les Mexicains, à des êtres hideux et bizarres , tristes fruits d’une imagination déréglée, et avides d’offrandes souillées du sang des hommes; ils reconnaissaient pour dieux principaux le soleil, la lune et les étoiles. C’était, à vrai dire, des abstraction , car ils ne vénéraient dans ces hâtes brillants de la voûte céleste que les dispensateurs de la lumière, de la chaleur et de la vie. De pareilles divivinités ne pouvaient exiger d’odieux sacrifices. Aussi les Péruviens se bornaient-ils à porter sur leurs autels les fruits de la terre , développés et mûris par la bienfaisante chaleur du soleil ; quelques produits précieux de l’industrie ae leurs mains guidées par sa lumière ; quelques animaux nos et développés pour leurs besoins, grâce à sa puissance vivifiante. C’était ainsi qu’ils concevaient le culte dû à l’emblème le plus éclatant de la bonté divine. Ou

conçoit à quel point leurs moeurs et leur caractère durent se ressentir de ces pratiques religieuses. L’amour de l’agriculture, autre produit des idées propagées par l’Inca , acheva de convertir la nation aux sentiments paisibles.

Nul doute que le naturel foncièrement' doux et pacifique des indigènes du Pérou n’ait puissamment contribué à les amener à celte condition morale. Un peuple à instincts plus cruels ei plus turbulents eût résisté beaucoup plus énergiquement a la propagande de ses législateurs et à l’action d'une religion fondée sur des principes d'humanité. Mais, d'un autre côté, on ne peut nier l’influence des doctrines religieuses sur les nations. Le caractère des Péruviens fut probablement pour beaucoup dans l’œuvre de civilisation, mais le culte nouveau put y revendiquer aussi une large part. 1! faut également tenir compte de la politique bumaineet civilisatrice des Incas. Convaincu que l’affection et l’obéissance de ses sujets étaient l'effet de leur croyance à son origine céleste , le souverain faisait tout ce qui était en lui pour maintenir et perpétuer cette croyance; il s’efforcait, par scs lois et ses actes, de se montrer l’égal en bienfaisance et en générosité, de l’astre dont il se disait le descendant. Il exerçait un despotisme absolu et sans contrôle , mais il savait le tempérer par l’intervention propice de la religion. Sa conduite envers les peuples étrangers n’était pas moins digne d’éloges. Les Incas ne faisaient pas la guerre comme la plupart des nations américaines, c’est-àaire pour exterminer des voisins importuns et pour rassasier leurs fétiches du sang de leurs ennemis. Bien loin de là, ils combattaient dans un but de véritable civilisation. Les prisonniers étaient traités avecdouceur et instruits dans les doctrines des vainqueurs. Aucune violence ne venait en aide à l’œuvre de conversion. La persuasion était seule employée, et les bons traitements dont on usait envers les nations subjuguées étaient pour beaucoup dans le résultat final.

II n’est pas sans importance de faire remarquer qu’au milieu de ces croyances religieuses et de leurs conséquences, on voit percer l’idée d’un créateur unique, autre que le soleil. Les Péruviens révéraient une puissance supérieure dont ils ne parlaient qu’avec les témoignages les plus significatifs de respect et de crainte. Ce dieu inconnu s’appelait Pachacamac , nom composé de deux mots , pacha ( monde ) , et camar (animer): * Ce nom, dit Garcilasso de la Véga, leur était en si grande vénération, qu’ils n’osaient le prononcer ; si la nécessité les y obligeait, ils le faisaient avec de grandes marques de respect et de soumission; ils rapprochaient leurs épau- Içs, baissaient la tête , penchaient leur corps en avant et levaient les yeux aux ciel, puis tout à coup ils abaissaient leurs regards vers la terre, portaient leurs mains ouvertes sur l’épaule droite et donnaient des baisers à l’air (*). » Ils réservaient tous ces signes de respect superstitieux à Pachacamac, car ils prononçaient à tout instant le nom du soleil sans se livrer aux mêmes démonstrations ; ce qui

f trouve qu’ils plaçaient plus haut, dans eurs croyances, ledieu Pachacamac que son emblème. « Si quelqu’un leur demandait qui était Pachncamac, ils répondaient que lui seul donnait la vie à F’uniVers et le faisait subsister ; qu’ils ne l’avaient pourtant jamais vu; qu’à cause de cela ils ne lui bâtissaient point de temples et ne lui offraient aucuns sacrifices; mais qu’ils l'adoraient dans le fond de leur cœur, et qu’ils le regardaient comme le dieu inconnu. Augustin de Zarate rapporte que le R. P. F. Vincent de Valverde dit au roi Atahualpa, que Notre-Seigneur Jésus- Christ avait créé le monde, et que l’inca lui répondit qu’il ne savait rien de cela, u’il ne croyait pas même qu’aucun tre, excepte le soleil, pût créerquelque chose; qu’il le tenait pour Dieu et la

(*) Histoire des Incas, rois du Pérou, traduite de l’espagnol de l’Inca Garcilasso de la Véga, t. I, p. 6r , édit. d’Amsterdam, 1737, in-40.

terre pour mère avec leurs Guaccos ; qu’au reste Pachacamac avait tiré le grand monde dunéant, etc. (*). » On ne peut donc révoquer en doute la croyance des Péruviens à un pouvoir supérieur, auteur de toutes choses. Du reste, c’est ce qu’on observe chez presque tous les peuples , et même chez ceux qui vivent dans le fétichisme le plus grossier et qui admettent la pluralité des dieux.

On a cru , sur la foi des écrivains espagnols , que Pachacamac était le démon ou le mauvais principe; mais Garcilasso rectifie cette erreur. Cet historien qui , en sa qualité d’Indien, parlait la langue péruvienne et en comprenait toutes les nuances , affirme que Pachacamac était le créateur de l’univers, le Dieu Tout-Puissant mais inconnu, et que les indigènes désignaient le démon sous la dénomination de Cupaiy; il ajoute que quand ils prononçaient le nom du génie du mal , ils crachaient à terre en signe de mépris et de malédiction , tandis qu’ils ne désignaient Pachacamac qu’en donnant les marques de la vénération la plus profonde.

Il paraît certain qu’ils croyaient à l’immortalité de l’âme et à une résurrection. Ils appelaient le corps Alpacamasca, c’est-a-dire terre animée, et pour distinguer l’homme de la bête, ils employaient les expressions de Runa et de Llama , dont la première signifie un être doué de raison, et la seconde un animal. L’idée de la résurrection était, à ce qu’il semble, chez eux , plus nette et plus précise. Suivant Garcilasso de la Véga, ils avaient grand soin de mettre en lieu de sûreté les rognures de leurs ongles et les cheveux qu’ils se coupaient ou qu’ils faisaient tomber en se peignant , et cela dans le but de se retrouver au complet quand viendrait le jour de la résurrection. Francisco Lopez de Gomara dit que quand les Espagnols ouvraient les tombeaux des princes péruviens et eu dispersaient les ossements, les Indiens les conjuraient de laisser ces débris réu-

oogle

(*) Garcilasso, t. I, p. 61.

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nis , afin qu’ils se trouvassent à leur place naturelle lorsqu’il faudrait ressusciter. Quant à l’idée que les habitants du Pérou se faisaient delà vie future, elle se rapprochait singulièrement, si l’on en croit les assertious de Gard lasso et de quelques autres historiens espa-

nols, du dogme chrétien ou plutôt

u dogme catholique : ils divisaient le monde à venir en trois parties : la première, ouïe ciel, s’appelait Hanan- Pacha , ou le monde supérieur : c’était là que devaient se rendre un jour les hommes bons et vertueux ; la seconde, Hurin-Pacha , ou le monde inférieur, correspondant à peu près au purgatoire; la troisième, Feu-Pacha , qui signifiait le centre de la terre : c’était l’enfer ou le séjour des méchants.

Ils nommaient encore ce dernier monde Cupaypa-Huacin , c’est-à-dire maison du diable. Ils le disaient infesté de tous les maux et de tous les fléaux physiques qui nous affligent ici-bas.

Quant au ciel, on y jouirait, suivant eux, d’une vie paisible, également exempte des inquiétudes de l’existence terrestre et privée des plaisirs des sens , de sorte que la souveraine récompense de nos bonnes actions devait consister en un état négatif et monotone , en une espèce de contemplation éternelle ou d’extase physique et morale.

Quelque imparfait que fût chez les Péruviens le dogme de la vie future, on devine que cette croyance devait exercer la plus heureuse influence sur leurconduite et sur leurs mœurs. Avec les instincts sociables dont la nature les avait doués , et la foi aux récompenses et aux châtiments à venir, ils devaient nécessairement mener une vie tout autre que celle des peuples matérialistes.

Malgré la croyance à Pachacamac , le soleil , comme le seul créateur visible de la nature matérielle, était le principal objet du culte des Péruviens.

Ils rapportaient presque tout à cet astre; ils l’adoraient dans des temples magnifiques, et célébraient en son honneur des fêtes splendides. Le temple de Cuzco était le plus somptueux

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des édifices qu’on lui avait consacrés.

Nous en donnerons ici la description d’après Garcilasso de la Véga :

Les dimensions en étaient immenses , à en juger seulement d’après l’emplacement qu’il occupait. Les murs étaient couverts du haut en bas d’épaisses plaques d’or; en outre, le bâtiment était couronné d’une espèce de guirlande de même métal , large de plus d’une aune et régnant tout autour de l’édifice. Les nombreuses portes qui donnaient accès dans l’intérieur étaient également revêtues de lames d’or. Ce qu’il y a de singulier, c’est que le toit était en bois recouvert de chaume, l’usage de la tuile et de l'ardoise étant inconnu des Péruviens. Le grand autel s’élevait du côté de l’Orient. On voyait au-dessus une image du soleil en or, d’une seule pièce et modelée sur une plaque d’une notable épaisseur. Cette figure était, comme les peintres d’autrefois avaient coutume de la représenter, environnée de rayons et de flammes. Sa grandeur était telle, qu’elle occupait presque tout l’espace compris entre les deux murs parallèles du temple (*). A droite et à gauche de la sainte image étaient les corps des rois défunts, tous rangés par ordre de date, et si bien embaumés qu’ils paraissaient vivants. Ils étaient placés sur des trônes d’or, le visage tourné vers l’entrée du temple; lluayna-Capac , le plus vénéré des descendants du soleil à cause de ses qualités éminentes, avaitseu! l’insigne privilège d’être tourné vis-à-vis la figure de cet astre (**).

(*) Quand les Espagnols entrèrent à Cuzco, cette image du soleil échut par le sort à Manéco Serra de Léquicano, gentilhomme castillan, qui faisait partie de l’expédition. Cet homme était grand joueur.

Embarrasse de son butin , il joua son soleil d’or et le perdit dans une seule nuit; ce qui donna lieu à ce proverbe : « Il joue le soleil avant qu’il fasse jour. »

(**) A l’arrivée des Espagnols, les Indiens cachèrent tous ces corps, sans qu’on put savoir où ils les avaient déposés. En i55g, le licencié Polo eu découvrit cinq., dont trois corps de rois et deux de reines.

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Tout auprès du temple s’élevait un cloître dont le faite était orné, sur tout son pourtour, d’une plaque d’or large d’une aune. Ce bâtiment était entouré de cinq grands pavillons carrés, surmontés de toits pyramidaux. Le premier était dédié a la lune, femme du soleil. Il se distinguait par les plaques d’argent qui recouvraient ses portes et son enceinte. On v voyait l’image de la lune représentée par un visage de femme gravé sur argent. C’était dans ce temple que les habitants de Cuzco allaient faire leurs dévotions à l’astre qui, suivant eux, avait, conjointement avec le soleil , donné le jour à leurs Incas. A droite et à gauche de la sainte image, étaient rangés les corps des reines décédées. Mama-Oello, mère de l’Inco Huayna-Capac-, avait, par un privilège mérité, la figure tournée en lace du symbole rayonnant.

Le deuxième pavillon était consacré aux étoiles, et notamment à Vénus et aux Pléiades. Les Péruviens croyaient, à ce qu’il paraît, que les étoiles étaient employées au service de la lune (*). Le troisième édifice était dédié aux éclairs et au tonnerre, et l’or s’y étalait avec profusion. Dans le quatrième, les indigènes vouaient un culte à l’arc-enciel, émanation directe du soleil. Le cinquième pavillon était destiné au grand sacrificateur et aux autres prêtres employés au service du temple.:

c’était une salle de délibération et en même temps une espèce de sacristie.

On dit que, pour ajouter à la magnificence de la demeure du soleil , les jardins qui entouraient les asiles sacrés dont nous venons de parler, étaient remplis d’arbres et de plantes au feuillage d’or et d’argent, chefs-d’œuvre des orfèvres de la capitale.

Parmi les temples qui existaient dans les autres villes du Pérou, les écrivains espagnols citent particulièrement celui qui s'élevait dans l’ile de Titicaca. Cette île, située dans le lac du même nom , passait pour avoir été le premier asile des enfants du soleil, Manco-Capac et Mamma-Oello. Elle

(') Garcilauo de U Véga.

était devenue , par cela seul , m» objet de vénération, et les Péruviens l’avaient sanctifiée en y bâtissant un temple splendide. Si l’on en croit les historiens , cet édifice était complètement revêtu de lames d’or, et il renfermait des trésors inappréciables. Entre autres objets curieux, on y voyait la fameuse chaîne d’or fabriquée par ordre de l’Inca Huayna-Capac, à l’occasion de la fête solennelle par laquelle il célébra le jour où fut sevré son fils aîné. Cette chaîne qui servait, dit-on, à exécuter une danse usitée parmi les habitants du Pérou , avait sept cents pieds de longueur. Elle fut, comme les autres richesses du temple de Titicaca, jetée dans le lac par les Indiens, à l’arrivée des Espagnols.

Le culte du soleil, au Pérou, comportait des cérémonies publiques dont nous devons donner une idée au lecteur. La fête solennelle appelée Yntip Raymi , ou tout simplement Raymi , était célébrée avec une pompe et une magnificence tontes particulières. Les fidèles s’y préparaient par un jeûne austère. Pendant les trois jours qui précédaient la cérémonie, ils ne mangeaient qu’un peu de maïs cru avec quelques herbes également crues, et ue buvaient que de l’eau ; ils s’abstenaient de tout rapprochement avec leurs femmes, et veillaient à ce qu’on ne fit du feu dans aucun endroit de la ville. La veille de la fête , les prêtres incas préposés aux sacrifices préparaient tout pour la solennité du lendemain. Les vierges consacrées au soleil , et dont nous parlerons plus loin, passaient la nuit à pétrir une grande quantité d’une pâte appelée cancu, dont elles faisaient de petits pains ronds de la grosseur d’une pomme (* ). Elles apprêtaient aussi toutes les viandes qui devaient être mangées. par le monarque et sa la-

(*) Nous ferons remarqua- ici, d’après Garciiasso, que lesiFéru viens n’employaient jamais. leur blé à faire du paiu qu’en cette seule circonstance et à une autre fête appelée Cita, et que même alors ils u’eu mangeaient que deux ou trois morceaux.

La cara, espèce de légume, leur tenait lieu de pain.

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mille. Ces vierges étant censées femmes du soleil, c’était cet astre bienfaisant qui traitait son peuple par l’intermédiaire et par les mains de ses épouses immaculées.

Le jour venu , il se formait une immense procession , qui se rendait au temple du soleil. Le souverain marchait en tête , ou son plus proche parent , quand il était à la guerre. Après lui venaient les curacas ou gouverneurs d® districts, couverts de vêtements magnifiques, mais bizarres. Les uns portaient des robes semées de lames d’or et d’argent, et des bonnets entourés de couronnes faites de feuilles des mêmes métaux ; d'autres étaient parés de la neau du tigre d’Amérique, dont la tete leur servait de casque; on en voyait qui s’étaient attaché sur le dos des ailes de condor, pour montrer qu’ils avaient la prétention de descendre de ces oiseaux; quelques-uns se déguisaient à l’aide de certains masques étranges, qui représentaient des figures horribles; enfin un certain nombre de curacas se faisaient remarquer par leurs habits barioles et leurs ornements grotesques.

Ils faisaient en marchant mille singeries. prenaient les postures les plus singulières et se livraient à des actes si extravagants , qu’on les eût pris pour des insensés ; toutes ces contorsions étaient accompagnées du bruit d’une musique bruyante, exécutée à l’aide d’instruments criards et discordants, tels que fifres, tambours, trompes, crécelles, etc. Chaque nation du Pérou assistait à la cérémonie dans la personne de quelques représentants de liante naissance. Chacune portait les armes dont elle se servait à la guerre, telles que (lèches , javelots, lances, haches longues et courtes. Des bannières richement ornées représentaient les belles actions faites au service du soleil par ceux qui les portaient. C'était à qui paraîtrait, dans cette circonstance solennelle , avec le plus d’éclat et d’originale magnificence.

Parvenue sur la grande place de la ville, la procession s’arrêtait, et tous, pieds nus, dans l’attitude la plus res-

pectueuse , tenaient leurs regards fixés sur la partie orientale du firmament et attendaient que le soleil se levât. Dès qu’il paraissait sur l’horizon, ils se prosternaient vers lui , l’appelant leur père et lui envoyant de pieux baisers.

Puis le roi se levait et prenait dans ses mains deux grands vases d’or pleins de la boisson ordinaire des Péruviens. Elevant la coupe qu’il tenait de la main droite , il invitait le soleil à boire ; cela fait , il versait la liqueur consacrée dans un réservoir en or, d'où elle se rendait , par un tuyau souterrain , au temple du soleil. Ensuite le roi buvait quelques gouttes de la boisson contenue dans l’autre vase, et distribuait le reste aux Incas. Quant aux Curacas, comme ils n'étaient pas du sang royal , on leur donnait à boire d’un breuvage préparé par les vierges du soleil.

Cette cérémonie n’était qu’une espèce d’introduction à la solennité principale. La procession se rendait immédiatement au grand temple. Là, l’Inoa et sa famille déposaient entre les mains des prêtres , n titre d’offrande au soleil , les vases qui avaient servi aux libations. Les curacas venaient à leur tour déposer leurs coupes d’or et d’argent; ils y ajoutaient ries pièces de monnaie et des modèles d’animaux de toute espèce coulés en métaux précieux. Ces préliminaires achevés, les prêtres incas offraient au soleil une quantité d agneaux et de brebis stériles (*) de toutes couleurs. Dans le nombre ils choisissaient un agneau noir (**) qu’ils

(*) Les Péruviens ne sacrifiaient jamais les brebis susceptibles d’ètre fécondées. Ils ne mangeaient de leur chair que lorsqu’elles n’étaient plus propres à engendrer.

(**) Les Indiens préféraient la couleur noire à toute aulre , principalement dam leurs sacrifices , parce qu’elle a, disaientils, quelque chose de divin. Ils ajoutaient qu'un animal de couleur noire était presque toujours noirpar tout le corps, tandis qu’un agneau blanc avait la plupart du temps quelque tache noire sur le museau, ce qui leur paraissait constituer un défaut. C'est pour cela, dit Gnrrilasso de la Véga, que leurs rois étaient le plus souvent vêtus de noir. Leurs babils de, deuil étaient de la couleur que nous appelous gris de souris.

éventraient tout vivant , pour en extraire les viscères et y lire les arrêts du destin. Après ce premier sacrifice, ils immolaient plusieurs brebis et plusieurs moutons ; ces dernières victimes étaient tout simplement égorgées et écorchées ; on n’en offrait au soleil que le sang et le cœur; puis on brûlait le tout jusqu’à le réduire en cendres. Il fallait que le feu employé dans ces solennités fût donné aux prêtres incas par la main même du soleil. A cet effet , ils enflammaient de la charpie de coton en concentrant les rayons du soleil au fond d’un vase concave et poli , opération dans laquelle ils se servaient probablement d’une lentille, ou d’un procédé analogue. Ce feu , obtenu de cette façon , servait à cuire tous les aliments distribués aux acteurs de la cérémonie; on en réservait une partie, que l’on transportait au couvent des vestales, où il était soigneusement conservé jusqu’à l’année suivante. S’il arrivait que la veille du Iiaymi, le temps fût couvert et le soleil voilé, on était réduit à faire du feu au moyen de deux fragments de bois frottés l’un contre l’autre.

Les viandes cuites au feu sacré, on les distribuait aux membres de la famille royale, aux curacas et aux autres personnes qui avaient assisté à la cérémonie. On mangeait jusqu’à satiété, après quoi l’on buvait oie même (*). Il était rare, à ce qu’il parait, que la journée se terminât sans quelques scènes d’ivrognerie et de désordre.

Pendant les huit joursqui suivaient, la famille royale, les curacas et les principaux guerriers de l’empire , passaient tout leur temps en festins et en réjouissances. Les banquets se succédaient sans interruption ; iis étaient animés par les toasts que ne cessaient de se porter les convives, et par le bruit des danses grotesques qu’exécutaient autour de la table des baladins affublés de costumes bizarres et de masques grotesques.

Indépendamment de cette fête du

(*) Les Péruviens paraissent avoir été dans l'habitude de ne boire qu'après avoir mangé.

soleil, il y en avait trois autres, dont deux célébrées avec beaucoup moins de pompe. Quant à la quatrième , appelée Citu, et dont le but était d’éloigner toutes les maladies et tous les fléaux, elle mérite qu’on en fasse mention avec quelques détails.

Un jeûne préliminaire de vingtquatre heures préparait les fidèles aux pieuses cérémonies du lendemain.

Dans la nuit qui précédait le grand jour, ils faisaient du pain semblable a celui dont nous avons déjà ‘parlé , et pareillement divisé en fragments arrondis. La moitié des petits pains contenait du sang de jeunes garçons de 5 à 10 ans. On obtenait ce* sang en saignant les enfants entre les deux sourcils ou en provoquant l’hémorragie par les narines; c’était là, du reste, leur manière de saigner dans toutes leurs maladies habituelles. Le pain , une fois retiré des marmites de terre dans lesquelles, à défaut de fours, on le faisait cuire, les individus qui avaient pris part au jeûne se lavaient soigneusement le corps, quelques instants avant le lever du soleil. Ils prenaient ensuite un des pains qui contenaient du sang, et ils s’en frottaient dévotement la tête , le visage , l’estomac , les épaules , les bras et les cuisses, dans la conviction qu’ils se purifiaient ainsi le corps et qu’ils éloignaient pour longtemps la maladie. Cela fait , le membre le plus âgé et le plus respectable de la famille prenait un gros morceau de la même pâte mêlée de sang , et allait en frotter la porte donnant sur la rue ; il l’y laissait même attaché, pour montrer aux passants que la maison avait été purifiée et sanctifiée.

Pendant que ceci se passait dans les demeures des simples particuliers , le grand prêtre présidait aux mêmes cérémonies dans le palais et dans le temple du soleil ; d’autres prêtres en faisaient autant dans le couvent des vestales et dans Huanacauri , autre temple situé à une lieue de la capitale et singulièrement vénéré des Péruviens, parce qu’il était construit sur le lieu où Manco Capac avait fait sa première

PEROU ET BOLIVIE

halte en arrivant à Cuzco. Quant à la cérémonie oui se taisait dans le palais du souverain, le soin en était cxclusiment réserve au plus âgé des oncles légitimes de l’Inca régnant.

Aux premiers rayons de l’aurore , ils se prosternaient devant le soleil, et le suppliaient de préserver la ville et ses habitants de toute calamité. Ensuite le jeûne était rompu , et ils mangeaient le pain pétri sans mélange de sang. Alors on voyait sortir de la forteresse un Inca de sang royal, richement vêtu, etqui s’annonçait comme courrier du soleil. Il portait une robe retroussée autour du corps, et tenait à la main une lance garnie de plumes de couleur et de cercles d’or(*). C’est dans cet équipage qu'il descendait du haut de la colline appelée Sacsahuamam , en brandissant sa lance, qu’il tenait élevée d’un air menaçant.

Arrivé sur la principale place de la ville, il était rejoint par quatre autres Incas de sang royal, armés de lances pareilles et vêtus de robes également retroussées. Le messager céleste, après avoir touché de sa lance celles des quatre Incas , leur disait que le soleil leur ordonnait , comme à ses agents et à ses fidèles serviteurs , de chasser de la capitale et de ses environs tous les fléaux et toutes les maladies qu’ils y trouveraient. Aussitôt les Incas se mettaient en marche , en suivant les quatre chemins qui aboutissaient à Cuzco et par lesquels les habitants croyaient qu’on allait aux quatre parties du monde appelées Tahuantinsuyu. En voyant passer ces courriers , tous les habitants, hommes et femmes, jeunes et vieux , se mettaient à la fenêtre ou à la porte de leurs maisons, et poussaient de bruyantes acclamations, en secouant leurs robes, comme s’ils eussent voulu se débarrasser des miasmes pestilentiels qu’elles étaient censées contenir. Dans leur crédule enthousiasme , ils s’agitaient comme des possédés , posant leurs mains sur

(*) Celte lance, ou une autre ornée de la même manière, servait d’étendard en temps de guerre.

leur tête , se frottant tour à tour le visage, les bras, les cuisses et les jambes, pour les purger de tout atome morbide.

Ceci se pratiquait non-seulement sur le passage des courriers, mais encore dans les autres parties de la ville. Enfin les messagers gagnaient la campagne, et se rendaient à un quart de lieue de la capitale, dans un lieu désigné, où ils trouvaient quatre autres Incas. Ces derniers, s’armant de leurs lances, faisaient, comme eux, une course d’un quart de lieue. En se relayant ainsi les uns les autres, ils faisaient cinq ou six lieues dans quatre directions. Enfin, arrivés au but de leur marche, les derniers messagers plantaient leurs lances en terre , pour montrer que les calamités publiques ne dépasseraient pas cette limite.

La nuit venue, les habitants parcouraient les rues , armés de torches enflammées (*), pour chasser les maux de la nuit, comme ils avaient expulsé ceux <hi jour. Puis, quand leurs torches étaient presque entièrement consumées , ils allaient en foule les jeter dans la rivière où , la veille, ils avaient fait leurs ablutions. Si , le lendemain, Quelqu'un' trouvait au bord de l’eau des fragments de ces flambeaux consacrés, il s’en éloignait avec horreur, de peur qu’ils ne lui communiquassent les germes de contagion dont ou les supposait chargés.

Après avoir ainsi mis en fuite , par le fer et par le feu , les fléaux qu’ils redoutaient, les Péruviens sacrifiaient au soleil et à la lune un certain nombre d’agneaux, dont ils jetaient le sang et les intestins dans les flammes, et dont ils mangeaient la chair en signe de réjouissance. Le reste de la journée et les suivantes se passaient en festins arrosés de libations quelquefois beaucoup trop copieuses , et égayés par les chants qui sortaient de mille poitrines vigoureuses.

.Nous avons parlé plus haut des vierges consacrées au soleil. Le Pérou avait, en effet, ses vestales. Quinze

(*) Ces torches, faites de paille nattée, s’appelaient poncuncu.

cents filles, tontes ayant pour pères des Incas, étaient employées au culte du soleil et à la conservation du feu sacré. Enfermées dans un vaste couvent, elles n’avaient aucune communication avec l’extérieur, et ne pouvaient voir, en fait d’hommes, que l’empereur. Encore celui-ci se faisait-il scrupule de touiller par sa présence l’asile sacré de ces religieuses, et chargeait-il la reine ou quelque autre femme de sa cour d’aller visiter de sa part les vierges choisies. Les vœux prononcés par ces filles étaient éternels. Elles faisaient serment de virginité, et malheur à celle qui oubliait ce formidable engagement :

elle était condamnée à être enterrée vivante; en outre, son complice devait être mis à mort, ainsi que ses parents, et la ville qui l’avait vu naître devait être rasée de fond en comble , pour fa punir d’avoir donné le jour à un si grand criminel. Nous devons ajouter que , d’après les auteurs espagnols , cette loi barbare et absurde ne fut jamais exécutée, soit qu’elle eût été reconnue inapplicable , soit que le crime qu’elle était destinée à punir n’eût jamais été commis dans l'empire

fiéruvien. Les religieuses étaient, dans 'intérieur du couvent , employées à toute sorte de travaux de femmes.

Comme elles étaient censées les épouses du soleil, elles remplissaient des fonctions importantes dans l’exercice du culte. Cinq cents jeunes filles , toutes vierges et filles d’Inoas, se consacraient à leur service particulier. Tous les ustensiles de la maison , depuis la vaissellesjusqu’aux chaudrons, étaient d’or et d’argeiit. On dit que le jardin qui entourait le couvent contenait, comme celui du grand temple, des arbres, des plantes et des fleurs en or, merveilleusement imités.

Outre la maison des religieuses de Cuzco dédiées au soleil , il y avait d’autres couvents de femmes dans le royaume, tous organisés, à peu de choses près, d’après le même plan. Il en existait dans toutes le$ principales villes du Pérou. On admettait dans ces établissements des filles de toute condition, soit qu’elles fussent de sang

royal et de naissance légitime, sort qu’elles fussent bâtardes et même nées d’un sang étranger; on y recevait aussi les filles de bourgeois, pourvu qu’elles fussent belles; à vrai dire, c’étaient là les harems du roi , car ce s filles du soleil étaient destinées à devenir les concubines de l’Irtca. la: souverain n’avait qu’un signe à faire, ou qu’un ordre à donner; la vierge qui avait eu l’insigne bonheur de lui plaire, lui était immédiatement livrée, et c'était un grand honneur pour elle comme pour sa famille. Du reste, ('adultère dans ces asiles de pieuse prostitution était aussi rigoureusement puni • ue la violation du vœu de chasteté ans le couvent des vierges choisies de Cuzco. Nous en trouvons la preuve dans un passage assez curieux d'Augustin de Zarate. Cet historien , en parlant des causes de la mort violente d’Atabualpa , dit que ce fut l’Indien Philippillo qui conduisit toute cette affaire. Il ajoute : « Quelques-uns ont cru ue cet Indien étant amoureux d'une es femmes d’Atabalipa, et qu’ayant un commerce criminel avec elle, il avait voulu s’assurer la jouissance paisible de sa maîtresse par la mort de ce prince. On a même dit qu’Atabalipa avait eu connaissance de cette intrigue et qu’il en avait fait des plaintes au gouverneur, disant: qu’il était plus sensible à cet outrage qu’au supplice de la captivité et a tous ses autres malheurs , alors même qu’ils devraient être suivis de la perte de son existence ; qu'il ne pourrait sans un chagrin mortel de voir traiter avec tant de mépris par un Indien de si basse extraction, qui lui infligeait un si sanglant affront, en dépit de la loi du pays; qu’il n’ignorait assurément pas que celte loi ordonnait que. celui qui serait reconnu coupable d’un tel crime, ou qui aurait seulement tente de le commettre , fût brûlé vif avec sa complice i que même, pour mieux prouver l’horreur qu’inspirait un pareil attentat contre le respect dû à la majesté du souverain, on faisait ordinairement mourir le père, la, mère, les frères et tous les proches parents de

PEROU ET BOTNIE.

l'adultère; qu’en autre on faisait périr tous ses bestiaux f qu’on dépeuplait et ravageait entièrement te lieu de sa naissance, qu’on y semait du sel , qu’on en coupait les arbres, et qu'on en démolissait la maison ; quVnfin on faisait tout ce qu’on jugeait capable d’inspirer de l’horreur pour un tel crime et de. rendre à jamais infâme la mémoire de celui qui s’en serait rendu coupable. » On voit, d'après cette citation , que les rois du Pérou savaientconserver purs de toute souillure les asiles mystérieux où ils parquaient les objets dé leur convoitise charnelle, et qu'ils ne se faisaient pas scrupule de protéger leurs amours par des lois révoltantes de barbarie.

Après cette esquisse rapide des institutions et des cérémonies publiques auxquelles avait donne lieu le culte du soleil , il importe de faire remarquer que ce culte n’était pas exclusivement adopté dans l’empire du Pérou, et que l’idolâtrie s’était maintenue dans des localités assez nombreuses du royaume. On en trouve la preuve dans un écrit rédigé vers l’an 1555, par un des premiers religieux Augustins qui passèrent au Pérou (*). Nous citerons quelques fragments de ce mémoire destiné à éclairer le président du conseil des Indes sur la condition morale des Américains. On remarquera que l’auteur parle de choses qui se passaient à l’époque même où il écrivait et dont il pouvait parfaitement avoir été témoin. Même en faisant la part de l’exagération naturelle à l’esprit de catholicisme exclusif, on verra qu’il reste assez de faits pour confirmer pleinement notre assertion au sujet des superstitions des Péruviens.

Le missionnaire nous apprend d’abord que les Indiens attribuaient la création de toutes choses à un dieu nommé par eux Àtaguju, lequel, se voyant seul, avait créé deux autres dieux, Sagad-Zavra et Vaungavrad,

(*) Celte lettre a été publiée , pour la première fois en français, dans le Recueil de documents sur l’histoire des possessions espagnoles d'Amérique, par M.Ternaui Compans.

chargés de gonverner le monde conjointement avec lui. « Les temples dans lesquels ils adoraient ces fausses divinités, dit le religieux, étaient de grandes cours entourées de hautes murailles. Au milieu de la cour existait une fosse profonde dans laquelle étaient plantés plusieurs mâts. Celui qui voulait offrir un sacrifice montait, habillé de blanc , au haut d’un de ces mâts que l’on avait soin d’entourer de paille, et là, il immolait un coy (lapin du Pérou) . ou un mouton du pays , dont il offrait le sang à Ataguju et dont il mangeait la chair sans pouvoir en rien laisser ni en emporter. Il y avait des trous préparés dans 1rs murs pour recevoir les os de la victime. Tout le pays est rempli de temples de ce genre, et nous en avons détruit un grand nombre; mais il en existe encore beaucoup, et bien des Espagnols les voient sans se douter de ce que c’est. Tous ceux de la province de Huamachuco sont détruits, et l’on a arraché les mâts au pied desquels le grand prêtre avait coutume de répandre de la chicha et du zaco ; c’est ainsi qu’ils appellent la farine de maïs délayée dans l’eau bouillante , qu'ils regardent comme la nourriture des guacas (divinités). Les fêtes qui se célébraient dans ces temples, et qui se nommaient taquis, duraient cinq jours.

Ils prenaient à cette occasion leurs plus beaux habits, et passaient tout ce temps à chanter et à boire, les uns se relevant à mesure que les autres tombaient.

« Ils brûlaient aussi en l’honneur d’Ataguju, de la coca, herbe que les Indiens estiment beaucoup. Ils supportent de grandes fatigues en mâchant de cette herbe sans prendre autre chose, et ils prétendent que cela leur donne de la vigueur. Ils disent que la fumée de cette plante monte au ciel et que c’est pour leurs dieux le parfum le plus agréable. Ils la brûlent pour obtenir une longue vie pour eux, leurs enfants et leurs troupeaux. A cette occasion ils tuent aussi des coyes et font des libations de chicha et de zaco, comme je l’ai dit plus haut.

« Ils croient qu’Âtaguju a deux serviteurs qu’ils nomment Uvigaicho et Unstiqui. Ils leur sacrifient des coyes et du zaco à l’époque où le maïs est en fleur. Ils croient qu’après ces deuxci, Ataguju se créa un serviteur qu’ils nomment Guamansiri.

.... « Les idoles des Indiens étaient généralement de grandes pierres sculptées ; mais il y en avait aussi en bois. Ils Lisaient pour elles de grands coussins bien travaillés, sur lesquels ils les plaçaient.... Ce coussin était richement orné et peint des couleurs les plus brillantes , quand il était destiné aux principaux dieux , plus simple quand il l’était à ceux d’un ordre inférieur.

Ils plaçaient l'idole sur ce coussin, dans un panier tressé avec des baguettes blanches. Ce panier avait quatre ou cinq palmes de long et était

Plus large par une extrémité que par autre; ils bouchaient le petit bout avec un filet pour que la guaca ne pùt sortir par là. Quand l’idole était placée, ils recouvraient le tout d’un tissu de laine, et ensuite ils l’habillaient comme un seigneur avec une tunique de cumla, étoffe tissée avec la plus fine laine des moutons du pays. Ils posaient par - dessus un llonto ou manteau garni de bijoux et fermé avec des agrafes d’or; ils lui empanachaient la tête , et mettaient à côté de l’idole des vases de chicha et des frondes ou guaracas. Ils leur donnaient aussi quelquefois des casques en argent ou en cuivre, des boucliers et quantité d’autres choses. »

Il parait que ces idoles parlaient ou étaient censées parier, à la manière des pythonisses ae l’antiquité grecque, et leurs oracles, formulés par la bouche de quelque charlatan pieux caché derrière le rideau, étaient accueillis comme articles de foi.

« Les idoles , continue l’auteur du mémoire , avaient uue espèce de majordome pour les servir, et des esclaves des deux sexes pour les habiller, des bergers qui gardaient les troupeaux ui leur appartenaient, et d’autres Iniens qui remplissaient toutes les fonctions nécessaires dans les sacrifices.

Les prêtres portaient des vêtements de plumes ornés d’agrafes d’or et d’argent, et sur la tête de hauts diadèmes de plumes. »

Le religieux, poursuivant son tableau , attribue aux Indiens une fable puérile au sujet de la naissance de deux divinités, Apo-Catequil ou le démon, et Piguerao, tous deux fils de Guamansuri , un des coadjuteurs d’Ataguju. Il paraît que Apo-Catequil était adoré depuis Quito jusqu’à Cuzco , et que c’était le dieu le plus respecté et en même temps le plus redouté qui existât au Pérou. « Les Indiens regardaient Catequil comme leur créateur, et c’est pour cela qu’ils ont une si grande vénération pour lui. Ils disent aussi qu’il produit le tonnerre et les éclairs, en lançant des pierres avec sa fronde , et ils en ont une telle peur, qu’ils lui sacrifient tout ce qu’ils possèdent pour obtenir qu’il épargne leur vie. Les Indiens sont tellement pusillanimes, qu’ils meurent quelquefois de peur, s’il s’élève un orage pendant qu’ils traversent seuls les montagnes , et l’on dit alors que c'est Catequil qui les tue. »

Il existe au sommet d’une montagne voisine du Pérou, trois rochers trèsélevés que les indigènes nommaient Apo-Catequil , Mama-Catequil et Piguerao ; ils disaient que c'étaient Catequil, son frère et leur mère. Ils avaient placé sur un de ces rochers une statue de pierre qui représentait un homme, c’est-à-dire Apo-Catequil. Au bas de la montagne était un grand village dont les habitants se consacraient volontairement au service de cette divinité redoutable.

Les Péruviens adoraient aussi Tantaguaganay, fils de Catequil. Le même écrivain dit que du temps des Incas , les habitants de Guamachuco vouaient un culte ferveut à neuf guacas, ou idoles principales, dont chacune possédait des troupeaux et une infinité d’autres choses que l'inca régnant leur donnait. Chacunç avait aussi ses prêtres et ses serviteurs particuliers.

Elles se nommaient Ulpillo, Pomacama , Caoquilca , Quingachugo , No-

madoi , Garacayoc , Quanacatequil , Casipoma et LIaiguen. Casiponia était une des plus redoutées. C’était le dieu favori de l’Inca HuaynaCapac, et il le portait .à la guerre auprès de lui. Cette idole avait une palme et demie de hauteur et une ligure effroyable.

Il paraît que chaque village , chaque profession avait scs idoles particulières. On en signale une, entre autres, à laquelle on faisait des offrandes pour qu’elle fît réussir la teinture des étoffes. Au milieu de chaque bourgade il y avait une grande pierre que les Indiens regardaient comme le dieu tutélaire de l’endroit, et qu’ils nommaient Guachecoal. Un missionnaire trouva dans une petite ville trois idoles nommées Tantuzoro, Guarasgaïde et Guagalmojon ; cette derniere était une femme et avait ses dix fils rangés autour d’elle. Ces idoles possédaient quarante et un vases d'argent et cinq couronnes, quatorze joyaux de même métal, en forme de fer à cheval, qu’on leur plaçait autour du menton , quatorze trompettes d’argent mêlé d’un alliage de cuivre, et beaucoup d’autres richesses. La femme dont nous parlions tout à l’heure, montrait ses parties naturelles , pour indiquer qu’elle avait donné le jour aux ancêtres des Péruviens.

« Toutes les fois qu’une femme mettait au monde deux jumeaux , ou que les lamas faisaient deux petits d’une

Ïiortée, les Indiens, ajoute l’auteur de a lettre en question , jeûnaient pendant cinq jours sans oser sortir de leur maison, et le sixième jour ils allaient faire un sacrifice à une idole nommée Acuchuccacque. Quand une province se révoltait, ceux qui allaient la soumettre invoquaient les dieux Yanaguanca et Xulcaguaca. Ils attribuaient au dieu Maïllor le pouvoir de paralyser ceux qui parlaient de lui avec "irrévérence; ce qui les effrayait tellement, que les missionnaires "eurent beaucoup de peine à apprendre d’eux où cette idole était placée. On trouva également une idole nommée Paucar , qui consistait en un gros perroquet en terre cuite Dans

toutes les maisons qui appartenaient aux Incas, on a peint de grandes couleuvres , et les Indiens disent que c’étaient là les armes de leurs anciens rois. Je l’ai souvent vu moi-même à Cuzco et à Guamachuco. Les Indiens disent que lorsque Chacochima, général des troupes de Pinça , se trouvait dans cette province, avec une nombreuse armée, le démon lui apparut sous la forme d’un serpent velu plus gros que la cuisse; sa tête était semblable à celle d’un cerf, et il était si long, que quand on était près de sa tête on ne pouvait voir le bout de sa queue. Ils nomment ce serpent Uscaguai. Il avait des clochettes d'or à la queue; c'est pourquoi les Indiens le regardent comme le dieu des richesses, et l’adorent pour en obtenir. Quand il apparut la seconde fois , il annonça qu’il retournait au ciel, et toute la nation le vit s’élever en tournoyant jusqu’à ce qu’il disparût.... Ils adorent même les animaux. Quand ils prennent un renard, ils. l’ouvrent, le vident et le font sécher au soleil ; ils l’habillent ensuite d’un costume de veuve et l’attachent avec une écharpe comme celles que les veuves ont l’habitude de porter, et après l’avoir placé sur une espèce de trône, ils lui offrent de la chicha et d’autres objets. J’en ai vu et brûlé un que l’on avait placé avec son petit dans l’attitude d’une femme qui allaite son enfant. »

Nous avons transcrit tous ces détails sur l’idolâtrie et les superstitions des Péruviens, afin de montrer que le culte du soleil n’était pas sans mélange, et que les idées des indigènes sur la puissance de cet astre se combinaient avec des croyances bizarres et absurdes , tristes restes de leur fétichisme primitif. Il ne faut donc pas croire, sur la foi de quelques historiens mal informés , que le système religieux des Péruviens reposât exclusivement sur l’adoration du soleil. Toutefois, en comparant entre eux les rares écrivains qui ont jeté quelque lumière sur l’idolâtrie de cette nation , on reconnaît que le cultedu soleil occupait la plus notable place dans l’ensemble de ses pratiques

religieuses. Ce culte devait donc avoir la plus grande influence sur les mœurs et sur les habitudes du peuple , et c’est pour cela que nous n’avons rien à modifier dans ce que nous avons dit, quelques pages plus haut, du résultat des institutions religieuses au point de vue moral.

D’après le tableau que nous en ont laissé certains historiens espagnols, les mœurs et usages des Péruviens n’avaient rien d’excentrique ni même de bien original. On y remarquait une simplicité exempte tfe bizarrerie. Les mariages se faisaient suivantuneloi inviolable et qui atteste la toute-puissance du souverain : tous les ans à certaine époque déterminée, le roi faisait assembler toutes les filles et tous les garçons de sa race, qui se trouvaient à marier dans la ville de Cuzco.

Les filles devaient être âgées de dix-huit ans au moins, et les garçons de vingt-quatre ans. Soit désir de n’unir que des gens capables de bien comprendre la portée d’un pareil engagement , soit prévoyance fondée sur des observations purement physiologiques, l’Inca avait décrété que nul ne se marierait avant l'âge que nous avons désigné. Voici en quoi consistait la cérémonie : les futurs époux se tenaient par couples autour du roi; ce dernier les appelait par leur nom, puis les prenant par la main, il leur faisait prononcer le serment de fidélité conjugale, et les déclarait mariés en les remettant entre les mains de leurs parents. Les époux se retiraient chez le père du mari et la noce durait trois ou quatre jours. Les filles dont le roi avait ainsi consacré l’union , étaient appelées les femmes livrées par l’Inca , nom qu’on leur donnait comme marque d’honneur. Le lendemain du jour où ce monarque avait marié les individus de sa famille et de sa race , des fonctionnaires délégués à cet effet unissaient de la même. manière les simples habitants de la ville, en suivant rigoureusement l’ordre des quartiers.

Dans les provinces et les districts, c’étaient les curacas qui étaient chargés de la célébration des mariages et ils

intervenaient dans ces occasions solennelles , comme représentants du roi.

C’était donc le souverain qui présidait en personne ou par procuration à l’acte le plus sérieux et le plus important de la vie civile. Du reste, comme on vient de le voir, point d’appareil, point d’étalage , rien de somptueux ni même de solennel dans ces unions officiellement constatées. Il faut aussi remarquer que les mariages se faisaient tous exclusivement entre gens d’une même ville et même entre parents. Il était absolument interdit aux habitants d’une province ou d’un district d’épouser des indigènes d’une province ou d’un district voisin. Cette mesure, dont on retrouve un exemple célèbre dans les anciennes tribus d'Israël , avait pour but de conserver l’esprit de famille; on comprend que son résultat le plus positif était d’isoler les citoyens, au lieu d’en faire une nation compacte et homogène. A joutons que les Indiens étaient si sévèrement parqués dans leurs demeures, qu’il leur était expressément défendu d'aller vivre d’une province , d’une ville et même d’un quartier à l’autre.

Dès qu’une femme était mariée, elle se confinait dans sa demeure, et n’en sortait guère. Elle passait son temps à filer et à tisser de la laine dans les pays froids, du coton dans les pays chauds. Elle cousait rarement , les vêtements des hommes et des femmes étant presque dépourvus de coutures.

Quant aux hommes , outre les travaux de l’agriculture auxquels ils se livraient avec ardeur, ils étaient généralement chargés de fournir la famille de chaussures. Aussi tout Péruvien, quelque peu jaloux de l’estime publique, savaitil confectionner lui-même cette partie de son costume, condition, du reste, indispensable pour être armé chevalier. Les Incas eux-mêmes, les curacas et les gens les plus riches ne se dispensaient pas de ces soins domestiques; tous s’en occupaient avec empressement, et la plupart même savaient forger leurs armes. On comprend que de pareilles habitudes rendaient certains métiers toutà fait inutiles; aussi

PÉROU ET BOLIVIE

les pressions rte taiHenr, de cordonnier, de fabricant de bas, étaientelles inconnues au Pérou, chose assez digne de remarque.

Autant la cérémonie du mariage se faisaitd’une manière sérieuse et calme, autant les réjouissances qui accompagnaient le sevrage des enfants étaient animées et bruyantes. C’était surtout quand l’enfant sevré était un garçon et l'aîné de la famille, qu’on célébrait cet événement avec éclat et somptuosité.

On sevrait les nourrissons à deux ans, et on leur coupait les cheveux, pour marquer le commencement d’une période nouvelle dans l’existence d u jeune enfant; av ant ce temps, on laissait sa chevelure tout à fait intacte. Le jour marqué pour la cérémonie, tous les parents se réunissaient, et le parrain donnait le premier coup de ciseaux (*) aux cheveux de son filleul. Apres lui , l’instrument passait dans les mains des autres assistants, et chacun enlevait une mèche de la chevelure.

Quand l’enfant était entièrement rasé, on lui donnait un nom, car jusque-là il n’en avait porté aucun. Puis chacun lui offrait quelque présent, l’un des habits, l’autre ries besliaux, celui-ci des armes de différente nature, celuilà des vases précieux. Suivaient des réjouissances et des festins qui se prolongeaient trois ou quatre jours durant. Le sevrage de l’héritier présomptif du trône donnait lieu à des cérémonies de ce genre, et à une fête véritablement nationale. On mangeait et l'on chantait pendant une vingtaine de jours, et les présents déposés aux pieds du rejeton royal consistaient en objets d’or et d’argent d’une grande valeur.

I.es enfants étaient élevés très-durement, afin de n’en pas faire des hommes efféminés. I.es mères poussaient si loin le rigorisme a cet égard, qu’elles ne prenaient jamais leurs nourrissons dans leurs bras, même pour les allaiter;

(*) Il serait plus juste de dire le premier coup de rasoir, car les Péruviens, ignorant l’usage des ciseaux, se servaient d’une espèce de couteau ou de rasoir dont la lame était faite d’un morceau de silex tranchant.

elles prétendaient que les enfants devaient prendre lesem debout; et avant qu’ils eussent assez de force pour y parvenir, elles se penchaient sur eux, mais ne les soulevaient jamais.

Les funérailles des Péruviens , du moins celles des simples particuliers, n’avaient probablement rien de remarquable, car Garcilasso de la Véga n’en a rien dit dans son ouvrage, d’ailleurs si détaillé. Quand un Péruvien était mort, on lui repliait les membres dans l’attitude d'un homme assis; on le renfermait ensuite avec tous ses vêtements dans une tombe garnie de murailles en pierres sèches et recouverte de terre, ou bien, comme cela se pratiquait sur les côtes , dans une sépulture commune, où chaque famille avait des caveaux funéraires disposés par étages; quelquefois aussi on déposait le défunt dans un lieu souterrain faisant partie de la maison même qu’habitait sa famille (*). Suivant Ulioa, on plaçait jusqu'à trente cadavres dans ces tombeaux à domicile.

Environné des objets qui lui avaient appartenu et de. vases remplis de boisson , le corps se desséchait promptement et ne tombait pas en putréfaction. On en découvre encore aujourd'hui qui sont parfaitement conservés et à l’état de momies, et l’on trouvé dans quelques-uns de ces caveaux des vases et des ustensiles qui peuvent donner une idée des arts de la nation péruvienne sous la domination des Incas. D'ordinaire , les cimetières étaient communs, et toute la tribu plaçait ses morts les uns à côté des autres. Du reste, nous avons parlé ailleurs des tombeaux péruviens, et pour ne pas faire double emploi, nous renvoyons le lecteur au passage de la description topographique où il en est question.

Certaines tribus avaient coutume de donner aux tombeaux la forme pyramidale, et de les placer sur les

(*) M. Stevenson pense, comme nous l’avons dit précédemment , que les Péruviens plaçaient leurs morts dans leurs maisons, qu’ils abandonnaient ensuite.

hauteurs qui recevaient les premières les rayons du soleil levant. M. D’Orbigny rencontra sur sa route à travers les Andes, plusieurs tumuli de cette espèce. « Avant d’arriver à Palca, ditil, j’avais vu sur la hauteur plusieurs pyramides de terre. Je les retrouvais en nombre autour du village. J’appris bientôt que c’étaient des chulpas (*), ou tombeaux des anciens Aymaras, antérieurs à la conquête, espèces d’obélisques de six à dix mètres d'élévation, d’un tiers plus hauts que larges, carrés ou oblongs, à pans droits, surmontés d’une surface inclinée comme un toit. Ils sont parfaitement orientés, et offrent à l’est une petite ouverture triangulaire. Ces tombeaux, bâtis avec de la terre et quelquefois de la paille hachée, figurent assez bien des étages de pierres de taille. Ils sont fermés de toutes parts ; lorsqu’ils n’ont pas été profanés, leur intérieur contient plusieurs corps assis autour, avec des vases et des ustensiles caractéristiques du sexe des défunts La

position des chulpas est parfois trèspittoresque. Les anciens indigènes révéraient le soleil comme l’image visible du dieu Pachacamac. Ils croyaient, dès lors, placer leurs parents morts dans )a direction la plus convenable, en les exposant sur les pointes des rochers qui, les premières, recevaient, dans la vallée, les rayons de l’astre fécondateur, pour qü’en entrant dans l’autre vie, ils pussent immédiatement contempler le soleil. •>

Quant aux funérailles des Incas, elles étaient pour tous les citoyens, de quelque rang qu’ils fussent, une importante affaire; on les célébrait avec pompe , et toute la population y prenait part. Dès que l’Inca était mort, on l’embaumait, après avoir transporté ses viscères et ses entrailles dans le temple de la ville de Tampu, situé sur la rivière de Yucay, à cinq lieues de Cuzco. Puis le corps était solennellement déposé dans le

(*) Chulpa, ou mieux chuKpa, veut dire tombeau dans la langue aymara. Ce nom est consacré dans toute la Bolivie.

grand temple du soleil , devant l’image de cet astre. Là, on lui offrait des sacrifices comme à une divinité. Une immense procession de sujets éplorés et portant ses armes , ses enseignes , ses habits, accompagnait le défunt à sa dernière demeure. Ses serviteurs et les femmes qu’il avait le plus aimées se dévouaient à la mort , et se laissaient enterrer tout vivants, pour aller retrouver leur maître adoré dans un autre monde. Que les victimes marchassent au supplice de leur plein gré et dans un accès de dévouement fanatique, ou bien qu’elles fussent conduites à la tombe par contrainte et violence, toujours est-il que cette coutume barbare faisait périr un grand nombre d’individus à la mort non-seulement du souverain, mais encore de chaque prince ou seigneur éminent. Le deuu national durait un an , et pendant tout ce temps, la population ne cessait de donner des marques d’affliction, allant sacrifier devant les restes embaumés de l’Inca, faisant chorus avec les pleureurs à gages , et se rendant en pèlerinage aux lieux où le roi avait fait halte dans ses guerres ou dans scs voyages.

Des autres usages des anciens Péruviens, nous ne citerons que ceux qui offrent quelque originalité.

Nous avons déjà parlé de leur manière de compter par nœuds ou quipos ; voici en quoi consistait cette méthodede numération : ils prenaieijtdes fils dedifférentes couleurs; chaque nuance, soit qu’elle fût simple ou mélangée, avait sa signification particulière. Trois ou quatre fils tordus formaient un cordon gros comme de la ficelle moyenne, et long d’environ un mètre. Tous les cordons étaient suspendus par ordre à une longue ficelle , et constituaient ainsi une espèce de frange. On jugeait de la signification de chaque fil par la couleur : le jaune désignait l’or, le blanc l'argent, le rouge les gens de guerre.

Quand on voulait désigner des choses dont les couleurs ne fussent pas remarquables, on suivait un système particulier : on classait les "objets par ordre de valeur ou d’impor-

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tance; par exemple , s’il s’agissait de blé ou de légumes , on plaçait d’abord le froment , puis le seigle, les pois , les fèves, etc... De même, quand ils voulaient compter des armes, ils mettaient en premier lieu celles qu’ils jugeaient les plus nobles , c’est-à-dire les lances, puis les flèches, les arcs, les javelots, les massues, les haches, les frondes, etc... Pour faire le dénombrement de la population, ils commençaient par les habitants de chaque ville, ensuite ils marquaient la population de chaque province. Ils désignaient par le premier (il les vieillards de soixante ans et au-dessus, par le second, les hommes de cinquante ans, par le troisième, ceux de quarante, et ainsi des autres, en descendant toujours de dix en dix ans, jusqu’aux enfants à la mamelle. Ils comptaient les femmes de la même manière, et en-suivant un ordre semblable.

Certains petits fils très-fins et de même couleur, mêlés aux cordons, désignaient des exceptions au fait général; par exemple, les fils de cette nature insérés dans le cordon consacré aux hommes ou femmes mariés de tel ou tel âge, indiquaient ce qu'il y avait eu de veufs ou de veuves dans le courant de l’année ; nous disons dans le courant de l’année, car les quipos ne servaient qu’à une statistique annuelle.

On observait toujours dans les quipos l’ordre de dizaine, c’est-à-dire qu’on procédait ainsi : dizaine, centaine, mille, dizaine de mille. On dépassait rarement la centaine de mille, parce que chaque ville ayant son registre particulier, on atteignait difficilement le chiffre de cent mille. Il paraît, du reste, que ce n’était pas faute de pouvoir exprimer le nombre cent mille dans la langue péruvienne, car cette langue se prête a toutes les combinaisons d’arithmétique. On plaçait en haut le nombre le plus fort, c’est-à-dire la dizaine de mille, et l’on descendait en suivant la progression.

Tout ce qui était du domaine du chiffre pouvait s’exprimer au moyen

des quipos. Les tributs perçus pour Tlnca, le nombre des gens de guerre, des naissances, des décès, des batailles, des ambassades, des ordonnances royales, formaient le contenu de ces singulières archives. Mais on comprend qu’il était impossible d’exprimer par des nœuds et par des cordons, les événements historiques, la substance des édits impériaux et le but des ambassades. Eu un mot, tout ce qui est du ressort exclusif de la parole ou de l’écriture variée ne pouvait trouver place dans les quipos. Toutefois, les Péruviens avaient certaines marques particulières destinées à conserver jusqu’à un certain point le souvenir des actions mémorables et des décisions les plus importantes du souverain.

Les gardiens des quipos étaient d’ailleurs chargés d’en apprendre les détails par cœur, et d’en transmettre la tradition à leurs successeurs, de père en fils. En outre, les amautas , ou philosophes, résumaient sous forme d’apologue les choses les plus dignes de mémoire, afin que les pères les racontassent à leurs enfants, et les hauts fonctionnaires à leurs subordonnés. Enfin, les arovicus, ou poètes, prêtaient à l’histoire le secours de la versification, pour mieux inculquer dans l’esprit des contemporains et des races futures le souvenir des faits nationaux les plus éclatants. On comprend, toutefois, combien ce moyen de propagande historique était défectueux. C’est à ce manque de traditions certaines qu’on doit attribuer l’impossibilité d’écrire complètement, ou du moins avec quelque degré de certitude, l’histoire de l’ancien empire du Pérou.

Néanmoins , M. D’Orbigny croit trouver dans un passage d’Acosta (*) la preuve que les quipos (**) servaient positivement d’annales historiques.

Voici ce passage tel que l’a traduit notre savant compatriote :

(*) Historianat. de las Indias (t5gi), lib. vi, cap. viii, p. 266.

(**) Les dictionnaires écrivent qquipus, le premier q étant trèsguttural.

« Pour les différentes affaires de uerre, de gouvernement, de tributs, e cérémonie, de terres, il y avait divers quipos, et dans chaque paquet de ceux-ci, beaucoup de nœuds et de fils attachés; les uns rouges, verts, bleus, blancs, et autant de différences que nous en trouvons dans nos vingtquatre lettres, en les plaçant de diverses manières, pourtirer une aussi grande quantité de sons; de même les Indiens, de leurs nœuds et couleurs, tiraient un grand nombre de significations de choses. » A notre avis, il ne résulte pas de ce témoignage que les quipos pussent tenir compléte- -ment lieu de registres historiques ou d’archives proprement dites. De l’expression d’un certain nombre d’idées, a l’enregistrement de tous les faits importants des fastes d’une nation, il y a loin assurément. La question serait tranchée, s’il était vrai, comme l’affirme Acosta, que les Péruviens eussent des peintures hiéroglyphiques destinées à consacrer symboliquement la mémoire des événements les plus marquants, ou la gloire des hommes, illustres. Mais, à moins de considérer comme des hiéroglyphes quelques caractères bizarres représentés sur un monument dessiné par M. D'Orbigny, et publié dans son atlas, nous ne sachions pas que l’existence de ce mode d’écriture chez les anciens Péruviens ait été prouvée péremptoirement. Si ce peuple avait connu l’écriture symbolique, il ne s’en serait pas servi seulement sur ses édifices; ii aurait écrit son histoire sur des tablettes, sur des parchemins ou sur un tissu végétal quelconque, comme ont fait les Mexicains. Et si cette coutume avait existé au Pérou, les Espagnols en auraient à coup sûr retrouve des traces nombreuses. Alors même que les conquérants eussent anéanti tous ces documents si précieux, ce qui n’est pas présumable, le fait aurait été infailliblement constaté par les chroniqueurs et surtout par Garcilasso de la Véga.

Nous croyons donc qu’il faut -s’en tenir à l’explication de ce dernier au-

teur qui, ainsi qu’on l’a vu, borne les archives péruviennes à l’usage des quipos, et l’utilité de ceux-ci à la constatation des faits les plus simples, surtout en matière de statistique.

Nous avons parlé tout à l’heure des gardiens des quipos. On confiait , en effet, la conservation de ces cordons à des hommes choisis parmi les plus probes et les plus éclairés. Ces fonctionnaires s’appelaient quipucamayus, c’est-à-dire, préposés aux comptes. On en proportionnait le nombre à la population des villes et des provinces. Pour si petite que fût une ville, elle devait avoir quatre quipucamayus. Il parait, toutefois, qu’on ne dépassait pas le nombre de trente.

La raison de la multiplicité de ces gardiens était tout à fait plausible; bien que tous les archivistes d’une même ville eussent les méines'quipos, et que, par conséquent, un seul gardien pdt suaire à la rigueur, néanmoins, pour prévenir toute supercherie, l’Jnca voulait qu’il y en eût plusieurs dans chaque localité, disant que, s’ils étaient en petit nombre, ils pourraient s’entendre pour interpréter faussement les quipos , tandis que le mensonge était beaucoup plus difficile avec un grand nombre de fonctionnaires ; il fallait qu’ils fussent tous fidèles ou qu’ils trempassent tous dans le même complot, ce qui n’était guère à supposer. Ces considérations montrent combien les Péruviens eux-mêmes regardaient les quipos comme insuffisants et même dangereux.

Parmi les usages des Péruviens, nous ne devons pas oublier celui que.

rappelle M. D’Orbigny dans la partie de son voyage qui concerne la Bolivie.

« A l’entrée de la vallée et à la sommité de chaque côte, je.remarquai sur toute la route, dit le savant voyageur, des monticules de pierres plus ou moins volumineux, le plus souvent surmontés d’une croix de bois et couverts de taches d’une matière verdâtre; je voulus savoir ce que c’était.

J’appris, et j’eus lieu de m’en assurer plus tard, en les retrouvant sur toute la partie de la république de Bolivie,

PÉROU ET BOLIVIE

habitée par les Indiens, que c'étaient des apachectas. Ces monticules existaient avant l'arrivée des Espagnols.

Ils étaient formés par les indigènes chargés, qui, gravissant avec peine les côtes esearpees, rendaient grâce au Parhacamac, ou dieu invisible, moteur de toutes choses, de leur avoir donné le courage d’atteindre le sommet, tout en lui demandant de nouvelles forces pour continuer leur route.

Ils s'arrêtaient, se reposaient un instant, jetaient quelques poils de leurs sourcils au veut, ou bien sur le tas de pierres, la coca qu’ils mâchaient, comme la chose la plus précieuse pour eux, ou bien encore se contentaient, s’ils étaient pauvres, de prendre une pierre aux environs, et de l’ajouter aux autres. Aujourd'hui rieu n’est changé; seulement l’indigene ne remercie plus le Pachacamac, mais bien le Dieu des chrétiens, dont la croix est le symbole; singulier mélange d’anciens souvenirs confondus avec les croyances religieuses actuelles^) ! »

Les Incas avaient adopté un système assez ingénieux de communication avec toutes les parties de leur royaume. C’était une véritable poste, desservie non par des animaux, mais uniquement par des hommes. Des courriers à pied étaient chargés de transmettre avec le plus de rapidité possible les ordres du souverain, et de lui porter la nouvelle des événements de quelque importance qui se passaient dans les provinces. A cet effet, on plaçait de quart de lieue en quart de lieue, cinq ou six Indiens jeunes, vigoureux et agiles, qui, à l’occasion, se mettaient a couvert dans des cabanes construites sur des hauteurs. Tous avaient les regards fixés sur la route, où ils se tenaient en vedette, pour apercevoir les courriers avant qu’ils arrivassent jusqu’à eux, et pour recevoir immédiatement le message dont ils étaient chargés. ;Le courrier, porteur de la nouvelle ou de l’ordre de l’inca, des qu’il apercevait la cabane, (*)

(*) L'Homme américain, 1. 1.

annonçait son message à haute voix, et tout en courant; il répétait plusieurs fois et dans les termes les moins sujets à équivoque, ce qu’il avait à dire, jusqu’à ce que celui qui devait courir à son tour l’efit parfaitement entendu; s’il ne réussissait pas à se faire entendre, il accostait l’homme en vedette et articulait distinctement les termes de la dépêche ; le message arrivait assez promptement, de courrier en courrier, à sa destination. Les Péruviens se servaient aussi quelquefois des quipos dans. le même but; mais ce mode de correspondance n’etait guère employé que par le roi et les gouverneurs de province. La différence des couleurs et la variété des combinaisons indiquaient le nombre de soldats qu’il fallait mettre en marche, et la quantité d’armes ou de munitions qu’il fallait préparer. En cas de guerre imprévue, de révolte subite, ou d’événements extraordinaires, on employait aussi les feux, dont la lueur éclairant le sommet des montagnes, avertissait le chef de l’État du danger qui le menaçait. On sait, du reste, que ce mode ‘de transmission télégraphique est en usage chez un grand nombiede peuples encore dans l’enfance de la civilisation.

Bien que les Péruviens ne fussent pas un peuple navigateur, néanmoins ils s’aventuraient intrépidement sur les fleuves et même sur ia mer. Ils ne construisaient ni pirogues ni canots, non, comme le dit Garcilasso, parce que leur pays ne produisait que des arbres trop durs pour être creusés, mais bien plus probablement, parce qu’ils voulaient s’en tenir aux premiers moyens de navigation qui leur fussent venus à l’esprit. Ils faisaient des radeaux de toute grandeur avec des fragments d'un bois extrêmement léger, en ayant soin que le morceau du milieu fût le plus long, et que les autres allassent en diminuant de chaque côté, à partir du centre jusqu’au bord. Ces radeaux, qui avaient à peu près la forme d’un losange, étaient ainsi >plus propres à

fendre l’eau qu’ils ne l’auraient été si on les eût composés de pièces d’égale longueur. Pour les faire avancer, on les tirait à l’aide de cordes attachées à l’une ou l’autre extrémité.

« Outre ces radeaux, dit le traducteur de Garcilasso de la Véga, ils se servent, au lieu de barques, • d’une autre invention fort plaisante , car ils prennent un faisceau de joncs de la grosseur d’un bœuf, qu'ils attachent le plus fortement possible, et le disposent de telle sorte que, depuis le milieu jusqu’au bout, il est tait en pointe, comme si c’était la proue d’une barque, afin de mieux couper l’eau ; par ce moyen, il va toujours en s’élargissant des deux tiers en arrière, et le dessus où ils mettent telle charge qu’ils veulent, en est plat. Pour conduire une de ces barques, il ne faut u’un seul homme, qui se met au bout e la poupe, et se laissant porter au fil de l’eau, ses bras et ses cuisses lui servent de rames. Il est vrai que si la rivière est impétueuse, il aborde cent ou deux cents pas plus bas que le lieu d’où il est parti. Quand ils passent quelqu’un, iis le font coucher tout de son long sur le bateau, la tête appuyée sur le batelier, qui lui recommande surtout de se tenir ferme aux cordes de la barque, sans lever la tête, ni ouvrir les yeux pour regarder. Je me souviens, ajoute l’historien, d’avoir autrefois passé de même une rivière impétueuse (car ces sortes de bateaux ne vont ordinairement que sur une eau dont le courant est fort grand), où, à cause du soin extrême que se donnait le batelier pour m’empêcher de lever la tête et d’ouvrir les yeux, il me prit envie de faire l’un et l’autre ; car étant fort jeune, je fus saisi d’une si grande peur, quyil me semblait à tout moment que la terre s’élevait ou que le ciel tombait. Comme je voulus donc voir s’il n’y avait pas là d’enchantement, ou si je n’étais point dans un nouveau monde, lorsque je jugeai à peu près que nous étions au milieu de la rivière, je levai la tête pour regarder l’eau ; et alors il me sembla véritable-

ment que nous tombions du haut des nues, ce qui venait sans doute de ce que la tête me tournait à cause du grand courant de la rivière qui emportait le bateau avec une impétuosité prodigieuse. La peur, qui me saisit

filus qu’auparavant, me fit refermer es yeux et avouer que le batelier avait raison de recommander à ceux qui passaient, de s’empêcher de les ouvrir. »

Les Péruviens se servaient encore d’une autre espèce de radeau formé de grandes calebasses vides fixées l’une contre l’autre. Un Indien nageant en avant tirait l’embarcation et le passager; un autre la poussait par derrière.

Quand l’impétuosité du courant ne permettait l’emploi d’aucun de ces moyens de navigation, on se servait, pour passer les rivières, d’une espèce de bac consistant en une corbeille qui glissait sur un câble tendu de l’une à l’autre rive. Il paraît que chaque province envoyait tour à tour des hommes chargés de passer gratuitement les voyageurs : singulière et touchante sollicitude qui indique des habitudes hospitalières et rappelle la bienveillance des Orientaux pour l’étranger qui passe et demande assistance.

Les Indiens se servaient pour pêcher, soit dans les rivières, soit en mer, des bateaux de joncs dont nous avons parlé. La mer étant très-calme dans certains endroits des côtes du Pérou , ils s’avancaient quelquefois à la distance de cinq ou six lieues. Le pêcheur dirigeait sa frêle embarcation à l’aide d’un morceau de bambou divisé par la moitié et qui servait de pagaie. Quand l’embarcation était au fil de l’eau ou au milieu du courant de la côte, elle voguait avec une rapidité telle, qu’un cheval au galop n’aurait pu la suivre. A genoux , à l’extrémité du faisceau de joncs , et armé d’un harpon, comme les baleiniers, l’Indien frappait le poisson, puis il lâchait la corde à laquelle l’arme meurtrière était attachée ; le poisson , se sentant blessé, fuyait rapidement , mais bientôt le pécheur l’attirait à lui et s’emparait facilement de sa proie.

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La chasse était un des passe-temps tion des Incas, les Espagnols j et acdes Péruviens. Ils faisaient de temps tuellenient les spéculateurs , ont fait à autre de grandes battues auxquelles et font encore une chasse plus facile, prenaient part , alternativement , les à laquelle ils emploient beaucoup d’inhabitants de toutes les provinces. Gar- digènes. Ils tracent un vaste cercle cilasso de la Véga et Augustin de Za- avec de petits pieux fichés en terre de rate ont donné les détails de ces ré- distance en distance et auxquels ils atiouissances. Voici comment M. d’Or- tachent , à un demi-mètre au-dessus bigny les a résumés : « Du temps des du sol , un fil de laine, de manière à Incas, tous les quatre ans, une chasse former une enceinte dont l’entrée préréglée était faite dans chaque canton , sente un vaste entonnoir formé de fils, et leur territoire, divise en quatre Beaucoup d’indiens poursuivent les parties, leur donnait une belle battue vigognes dans la direction de l’emtous les ans. Cette chasse, nommée bouchure , puis les forcent d’y entrer chacu (*) , se faisait par tous les hom- en se pressant derrière elles. Les paumes d’une province , toujours réunis vres animaux sont si timides qu’ils ne au nombre de plusieurs milliers. Ils franchissent pas cette faible barrière , marchaient en file dans une direction et se laissent tuer plutôt que de cherdonnée;, embrassant une surface im- cher à rompre le fil ou de sauter parmense de la plaine et de la montagne, dessus; mais si parmi les vigognes il poussaient le gibier devant eux , puis se rencontre un guanaco, celui-ci, plus formaient un vaste cercle qu’ils res- hardi, force la barrière, et les vigoserraient de plus en plus, afin de con- gnes le suivent rapidement; aussi a-t-on centrer tout ce qui s’y trouvait; ils le plus grand soin de tuer à coups de tuaient ensuite tous les animaux mal- fusil ou de chasser les guanacos, dont faisants, le surplus des mâles propres la présence détruirait l’espoir du chasà la reproduction chez les cerfs , les seur. »

guanacos et les vigognes , puis ton- Les amusements et les réjouissances daient toutes les femelles de ces der- des Péruviens ne se bornaient pas aux nières espèces et les rendaient à la li- festins solennels dont nous avons berté. On faisait la répartition des parlé. La danse était du nombre, et bêtes tuées et de la laine aux plébéiens, ces Indiens paraissent l’avoir beaucoup Les Incas et leurs familles se réser- aimée. Chaque province avait sa danse vaient, comme fils du soleil , toute la particulière qui ne variait pas plus laine des vigognes destinée à leur con- que les pas et le rhythme adoptés par fectionner des vêtements, et dans cha- leurs ancêtres. Quand les Incas se donque province on conservait , au moyen naient le plaisir de la danse, ils s’y lides quipos, le compte de ces animaux vraient avec une gravité caractéristisauvages , par sexe et par espèces , que : au lieu de faire des sauts et des afin de connaître les ressources de l’É- gestes comme les autres acteurs de tat. A l’arrivée des Espagnols, les ces scènes joyeuses, ils dansaient d’un chasseurs trouvèrent beaucoup à faire, air majestueux et compassé. Les homet, en peu de temps, ils en tuèrent mes étaient seuls admis à ces réunions tant, qu’aujourd’hui on ne voit près- de cour. Tous les danseurs se tenaient que plus de cerfs. On ne trouve main- par la main et semblaient ainsi former tenant de guanacos que sur quelques une chaîne. Dans les circonstances sopoints des Andes orientales , et les lennelles , on comptait dans ces bals vigognes sont assez rares. A l’imita- impériaux jusqu’à trois cents personnages de haut rang ; tous dansaient à (*) C'est de ce mot, qui veut dire cercle, UQe certaine distance du souverain, enceinte, qu’est venu le mot espagnol chaco, Par respect pour la majesté de la COUdésîgnant un lieu culiivé et entouré , et le ronne. Le premier qui menait la danse nom du grand chaco, compris entre Cor- partait en mesure et les autres le suirieutes et Tucuman. vaient; ils s’avancaient de cette façon,

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et toujours dansant, jusqu’au milieu de la place où était l’Inca. Ils chantaient tour à tour , et leurs chants cadencés avaient pour sujet invariable l’éloge du monarque , de ses prédécesseurs, et des autres princes du sang royal qui avaient acquis une glorieuse célébrité. Les Incas qui se trouvaient présents chantaient aussi , et même l’empereur, pour rendre les fêtes plus solennelles, daignait quelquefois danser avec ses parents et ses sujets ; insigne honneur que les spectateurs prisaient au plus haut degré. Ce fut, diton, cette espèce de danse impériale qui suggéra à Huayna Capac l’idée de faire labriquer cette fameuse chaîne d’or que nous avons déjà eu occasion de mentionner. Cet Inca jugea qu’il serait plus convenable et plus digne de l’éclat du trône de tenir une chaîne d’or en dansant que de se prendre la main. On prétend que cette chaîne s’étendait a’un bout à l’autre de la rande place de Cuzco, où se céléraient les fêtes principales.

La musique avait son tour dans les réjouissances publiques ou privées; mais cet art participait , chez les Péruviens, de la monotonie de la danse.

L’instrument le plus usité était composé de quatre Ou cinq tuyaux de roseaux juxtaposés, comme dans ce qu’on appelle I9 flûte de Pan. Chaque tuyau produisait un son différent , et d’après ce que disent les historiens, il est vraisemblable que les exécutants ne s’attachaient à rendre aucune de ces combinaisons qui charment une oreille civilisée et qui sont devenues la base de l’art musical. Ajoutons que les Péruviens ne connaissaient pas les demitons. Les hauts fonctionnaires de la cour et les plus éminents personnages de l’État apprenaient à jouer de quelque instrument, pour faire partie de la musique de Pinça. La flûte péruvienne rendait quatre ou cinq sons différents, mais on ne s’appliquait pas à combiner ces sons de manière à former un chant avec ses diverses parties d’accompagnement. Ils chantaient des poésies rimées dont le sujet était toujours les douleurs qu les plaisirs de

l’amour. Chaque chanson avait son air spécial ; il n’y en avait pas deux qui fussent ajustées à la même musique.

Un amant qui donnait une sérénade à sa maîtresse exprimait les mouvements de son cœur à l’aide de sa flûte ; par la diversité du ton ou du mouvement , par la gravité ou la vivacité du rhythme, il indiquait la joie ou ia tristesse de son âme. Voici un exemple de chanson péruvienne rapporté par Garcilasso de la Véga :

« N’entehdez- vous pas cette flûte dont mon amant joue sur la colline?

Il m’appelle avec tant de passion, que je ne puis résister à ces tendres accents; laissez-moi donc, je vous en conjure, car l’impétuosité de mon amour m’entraîne vers lui ; il faut que je sois sa femme et qu’il soit mon époux. »

Les Péruviens n’accompagnaient pas des sons de la flûte leurs faits d’armes et leurs actions éclatantes ; ils réservaient d’aussi nobles sujets pour leurs fêtes solennelles.

Celles de leurs chansons qui étaient destinées à glorifier les bienfaits du soleil et les vertus des Incns , étaient toutes composées sur le mot hailly, qui signifie triomphe dans la langue générale du- Pérou. Aux chants d’allégresse pnf lesquels ils célébraient la l'été de l’agriculture, ils mêlaient les mots les plus familiers et les plus agréables aux gens de guerre et aux amants fidèles , et ils en faisaient Une application ingénieuse aux travaux de la terre. Le mot hailly revenait à ia fin de chaque couplet, et ils le répétaient longtemps en cadence , afin de s’encourager au travail. Les femmes chantaient aussi et faisaient chorus avec les hommes pour répéter le mot sacramentel.

L’air et le rhythme de ces chansons péruviennes parurent, dit-on, si agréables au maître de chapelle de la cathédrale de Cuzco, qu’en 1551, il s’en servit pour composer un motet sur l’orgue en l’honneur du saint sacrement. Des chanteurs espagnols , indiens et métis , répondaient en choeur aux paroles latines, et les Péruviens étaient charmés de voir les étrangers

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adopter leur chant national pour célébrer leur propre Dieu.

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