INSTITUTIONS BU PÉROU
Examinons maintenant les institutions des Péruviens , et constatons les résultats qu’elles produisirent.
Nous avons déjà dit quelle était la forme du gouvernement , sur quelle base il s’appuyait, quel en était le caractère et la tendance. Les lois et les institutions décrétées par les Incas participaient de la nature à la fois paternelle et despotique de ce pouvoir.
L’empire avait été divisé en quatre parties appelées Tahuantinsuyu, c’esta-dire les quatre parties du monde.
On avait suivi dans cette division la position des quatre points cardinaux.
La ville de Cuzco était comme le centre du monde péruvien. Il faut remarquer, du reste, que dans la langue particulière aux Incas, Cuzco signifiait nombril de la terre. « Or, dit Garcilasso, le Pérou est long et étroit comme le corps humain, et Cuzco en fait presque le milieu. » La partie qui regarde le levant était appelée Antisuyu, à cause du pays des Antis qui était situé du même côté , et c’est par le même motif qu’ils nommaient Anti (d’où l’on a fait Andes) l’immense chaîne de montagnes qui s'élève dans la partie orientale du Pérou. La zone occidentale portait la dénomination de Cuntinsuyu; la région du nord, celle de Chinchasuyu; et la partie sud , celle de Collasuyu. La population de tout ce vaste empire était enregistrée par décuries, c’est-à-dire dix par dix , avec un chef ou décurion pour les commander..Cinq décuries reconnaissaient un chef général, qui avait ainsi cinquante hommes soiis ses ordres . Deux compagnies de cinquante hommes étaient réunies sous le commandement d’un seul capitaine. Cinq détachements de cent hommes obéissaient à un autre chef ; enfin, deux brigades de cinq cents hommes étaient placées sous l’autorité d’un général ; et ainsi de suite de mille eq mille. Cette organisation avait l’avantage d'établir une certaine solidarité entre les citoyens, de les rapprocher*
de les maintenir dans une salutaire union , et aussi d’assurer au pays une masse compacte de défenseurs.
Du reste, ce système d’association avait principalement pour but de garantir bonne et prompte justice aux citoyens et de maintenir l’ordre public dans le royaume. En effet, d’une part, les décurions étaient chargés de faire connaître aux gouverneurs ou au souverain les besoins et les doléances de leurs subordonnés. D’autre part , ils exerçaient une espèce de ministère public , car ils devaient dénoncer les moindres fautes des membres de leur brigade, et même se porter personnellement accusateurs. La justice était sommaire et débarrassée de toute forme qui aurait pu entraîner des frais trop considérables. Tout chef de compagnie qui était convaincu d’avoir négligé les intérêts de ses subalternes, de n’avofr pas appuyé ses justes réclamations auprès de l’autorité , ou de s’être prêté a de coupables intrigues au détriment d’un concitoyen , était sévèrement uni. D’un autre côté, si le chef de rigade tardait à poursuivre ou à dénoncer un crime commis par un membre de sa décurie, il était châtié doublement, d’abord pour n’avoir pas fait son devoir, ensuite pour avoir partagé par sa négligence la responsabilité du délit. On comprend à quels abus devait conduire un pareil système de police. Il habituait les citoyens à se dénoncer les uns les autres; et comme les moindres fautes étaient presque toujours punies de mort, ou tout au moins du fouet et du bannissement , les chefs, pour complaire à l’autorité supérieure et éviter un châtiment terrible, outre-passaient nécessairement leurs devoirs et faisaient plutôt trop que pas assez. La loi péruvienne poussait l’absurdité jusqu’à vouloir que le père de famille fût sévèrement puni pour les écarts de jeunesse que se permettait son fils. Il devait en résulter une tyrannie odieuse des pères envers leurs enfants , tyrannie qui produisait assurément un effet tout contraire à celui qu’en avait attendu le législateur.
Comme nous l’avons déjà fait observer , la peine de mort était prodiguée; symptôme infaillible de barbarie et de despotisme. On tuait, mais on lie confisquait pas les biens du condamné; on ne lui infligeait même pas d’amende. Le législateur avait voulu que le coupable fôt tout simplement retranché du nombre des vivants. La peine capitale était décrétée contre le juge qui dérogeait au texte de la loi , et l’interprétait autrement qu’elle ne devait l’être; c’était, comme on voit, un régime de terreur. Si l’on en croit les historiens, les habitants du Pérou, intimidés par une législation si menaçante , s’abstenaient de tout ce qui pouvait ressembler à un délit , et devenaient vertueux par crainte du supplice. Il est permis de douter de cette assertion. Ce qu’il y a de certain, toutefois , c’est que les Péruviens , persuadés que leurs fautes particulières étaient autant d’offenses directes à la divinité et attiraient sur la république une foule de calamités , poussaient le scrupule jusqu’à se dénoncer eux-mêmes en pleine place publique , et jusqu’à demander la mort après s’être confessés coupables. En présence d’un pareil fait, on conviendra que les Incas avaient été fort heureux d’avoir affaire à un peuple aussi débonnaire et aussi crédule que les indigènes du Pérou.
Il n’y avait point appel d’un tribunal à un autre : le juge prononçait en dernier ressort, car il était censé aussi infaillible qu’inflexible sur l’application de la loi ; seulement il rendait compte a son supérieur des causes dans lesquelles il avait été appelé à juger. C’était le seul contrôle que les magistrats exerçassent les uns sur les autres. L’Inca recevait de temps en temps la statistique judiciaire des provinces au moyen des quipos , qui lui apprenaient le’ nombre de crimes punis dans chaque localité.
Les Péruviens avaient , comme les Romains , leur loi municipale et leur loi agraire, comme on le verra un peu plus loin. La loi commune était celle qui ordonnait aux Indiens valides de
travailler aux ouvrages publics , par exemple , d’aider à bâtir les temples , à construire des ponts et à réparer les chemins. Il paraît que la construction des demeures des rois et des grands de l’empire, ainsi que le labourage de leurs terres, étaient désignés dans cette loi comme travaux publics, et. par conséquent , obligatoires pour les sujets.
C’est un nouveau trait caractéristique du despotisme du gouvernement des Incas. Une autre loi , nommée fraternelle, enjoignait aux citoyens de se prêter une mutuelle assistance, et sans aucun salaire , pour labourer la terre, semer, faire la récolte, bâtir et réparer les maisons. Cette disposition législative était éminemment propre a développer un des plus nobles sentiments du cœur humain , la fraternité. Une ordonnance impériale réglait l’ordre du travail de chaque famille ou de chaque tribu, quand il s’agissait de quelque entreprise d’intérêt public. On voulait que les escouades de travailleurs se relevassent tour à tour , et que chacun ne fît que la tâche qui lui était dévolue. Une loi somptuaire déterminait les dépenses ordinaires des familles et proscrivait l’usage de l’or, de l’argent et des pierreries sur les vêtements. Cette même loi retranchait toutes superfluités des repas ; elle ordonnait que les habitants des villes mangeassent en commun deux ou trois fois par mois devant leurs curacas, sans doute afin d’entretenir ce sentiment de fraternité que les Incas tenaient à développer dans le cœur de leurs sujets; peut-être aussi pour obliger les hommes laborieux a se délasser par le plaisir de ces réunions périodiques. Les hommes en bonne santé devaient aussi s’exercer de temps en temps à des jeux militaires, pour se maintenir en bonne santé et s’habituer aux idées belliqueuses. Une loi particulière ordonnait que les aveugles , les muets , les boiteux , les estropiés , les malades , les vieillards , en un mot , que tous ceux qui , par suite d’une infirmité quelconque ou de leur âge, ne pouvaient labourer leurs terres, ni se
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pourvoir de vêtements , fussent entretenus de provisions tirées des magasins publics. On avait aussi recours à ces magasins pour assister les hôtes gui arrivaient dans une ville , qu'ils fussent étrangers ou simplement voyageurs. Les nouveaux venus étaient accueillis dans des établissements publics, où on leur fournissait abondamment tout ce qui leur était nécessaire.
Les pauvres devaient être appelés aux repas publics dont nous avons parlé, aGn qu'ils oubliassent quelques instants leur misère. Une loi sur le ménage, ou plutôt sur la famille , recommandait particulièrement deux points principaux : d’abord d’éviter l’oisiveté ; à cet effet , on employait jusqu’aux enfants de cinq ans aux travaux qu’on jugeait être à leur portée; lesaveugles même, ainsi que les boiteux et les muets , n’étaient pas dispensés du travail , à moins qu’ils n’eussent quelque autre infirmité qui les rendit tout à fait invalides. Ainsi tous les individus qui avaient assez de force et de santé pour mettre la main à l’œuvre , travaillaient de leur mieux, pour-éviter d’être mis au nombre des fainéants qu’on châtiait en place publique. Le second point de la loi sur le ménage enjoignait aux Indiens de laisser leurs portes ouvertes aux heures de leurs repas , afin que les officiers de justice eussent l’entrée libre chez eux. On appelait ces magistrats llactacamayu ; ils avaient pour mission de visiter les temples et les maisons particulières ou publiques pour vérifier si tout s’y passait convenablement. Ils examinaient si le père de famille apportait tout le soin nécessaire à son ménage et à l’éducation de ses enfants. Quand ils entraient dans une maison bien tenue, garnie de meubles et d’ustensiles brillants de propreté, ils louaient et félicitaient A haute voix les maîtres du logis ; mais ils châtiaient à coups de fouet ceux qu’ils surprenaient en flagrant délit de négligence ou de malpropreté.
On reconnaît dans ces lois et règlements, à coté d'une barbarie incontestable, un grand fonds de charité, les
intentions les plus paternelles et une parfaite connaissance des principes fondamentaux de l’hygiène publique et privée.
Voici en quoi consistait la loi agraire, que nous n’avons fait que mentionner ci-dessus : toutes les terres étaient divisées en trois portions ; l’une était consacrée au soleil, et tout ce qu’elle produisait était employé à la construction des temples, ainsi qu’aux frais du culte. La seconde portion était abandonnée à l’Inca, et suffisait aux dépenses du gouvernement et de l’administration. La troisième, qui était la plus considérable, servait aux besoins du peuple. Aucun citoyen n’avait un droit exclusif de propriété sur la portion qui lui était attribuée. II ne la possédait que pour une année. A l'expiration de ce ternie, on faisait un nouveau partage, selon le rang, le nombre, les besoins des individus. Ces terres étaient cultivées par tous les membres de la communauté, chacun à son tour. Le peuple, convoqué par un fonctionnaire chargé de cette branche d’administration publique, se rendait dans les champs et remplissait la tâche imposée. Des chants cadencés et le son des instruments de musique excitaient l’ardeur et soutenaient le courage des travailleurs. Comme le fait très-bien observer Robertson, cette distribution des terres et la manière de les cultiver gravaient dans l’esprit de chaque membre de la communauté l'idée d’un intérêt national et de la nécessité d’une assistance mutuelle; chaque individu sentait l’utilité du lien qui l’unissait à ses concitoyens, et le besoin qu’il avait de leur secours. La société péruvienne était en quelque sorte une grande famille dans laquelle l’échange continuel de bons offices maintenait l'harmonie et l’affection réciproque. Ou ne saurait nier que cet état de choses ne dût produire des mœurs douces et des vertus sociales étrangères aux autres peuples d’Amérique. Toutefois, celte organisation avait un immense inconvénient : c’était d’habituer l’homme à
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compter sur son prochain et à iie faire d’efforts individuels que pour se procurer le strict nécessaire, d’éteindre dans son cœur toute étincelle d’ambition, et par conséquent de paralyser en lui toute initiative, tout élan de génie. C’est le propre du régime de la communauté d’accoutumer le citoyen à une certaine médiocrité résultant de l’acquisition facile des moyens d’existence, et de le priver de ces désirs de progrès qui font accomplir les grandes choses et mènent aux grandes inventions. Un peuple à demi civilisé peut s’accommoder du système de la communauté, et rester volontiers courbé sous le niveau qu’il impose à l’intelligence de l’individu; mais une nation active et éclairée ne se résignera jamais à une organisation qui a pour effet inévitable de tuer toute spontanéité, toute ambition, toute grande pensée. Les philosophes qui ont rêvé l'utopie de la vie en commun, ont tous oublié ou dédaigné cette considération qui, pourtant, est toute puissante au point de vue social.
Du reste, et comme aggravation de ces conséquences, le régime de la communauté coïncidait, au Pérou, avec une inégalité de conditions tout à fait en contradiction avec la tendance fraternelle de certaines lois. La distinction des rangs était absolue.
Un grand nombre de citoyens étaient tenus, sous le nom de Yanaconas, dans l’état de servitude. Leurs habillements et leurs maisons étaient d’une forme differente de celle des demeures et des vêtements des hommes libres.
Comme les Tamemes du Mexique, ils étaient employés à porter des fardeaux et à exécuter les travaux les plus pénibles (*). Au-dessus d’eux étaient les hommes libres qui n’exerçaient aucune fonction publique et n’étaient revêtus d'aucune dignité héréditaire. Ensuite venaient ceux que les Espagnols ont, par la suite, nommés Orejones (**), à cause de la longueur
(*) Herrcra, Deçà J.
,(**) Herrera, ibid.
qü’lls donnaient artificiellement à leuès oreilles. Ces derniers cbmposalënt là classe noble, et remplissaient tous lès emplois, en temps de paix comme en temps de guerre. Enfin, â la tête de là nation, étalent les Ihcas, enfants du soleil, dominant autant les Orejones par leur naissance et leurs privilèges, que les Orejones eux-mêmes étaient audessus des autres citoyens. On vëi^ qu’après tout, l’égalité n’existait, au Pérou, qu’entre leà individus de )a classe inférieure, et que la loi avait établi uhe distance énorme ehtré les différentes classes de la société. A chaque pas que l’on fait dans l’étude de cette curieuse législation, on rencontre des contrastes frappants, des anomalies étranges et des contradictions choquantes, en un mot, tous les inconvénients d’un gouvernement de droit divin, et tous les avantages d’une organisation élaborée par des souverains amis de leurs sujets.
La forme de société adoptée par les Péruviens, impuissante à civiliser complètement cette nation, avait favorisé jusqu’à un certain point le progrès des arts. Mais OU va voir que la limite du perfectionnement ne dépassait pas ce niveau peu élevé sous lequel se développe la vie matérielle avec quelqueSritns de ses avantages les plus vulgaires. Les Mexicains, qui n’étaient pas soumis au même régime social, avaient marché plus rapidement dans la civilisation, et les produits de leurs arts industriels prouvèrent aux conquérants espagnols que leurs connaissances étaient plus variées et plus étendues que celles des Péruviens.
Toutefois, il faut le dire, ces derniers étaient plus avancés en tout ce qui concerne les arts les plus nécessaires.
L’agriculture, par exemple, était mieux entendue et plus perfectionnée au Pérou que dans toute autre partie de l’Amérique. Les approvisionnements de toute espèce étaient si abondants dans toutes les provinces de l'empire des Incas, que les Espagnols, dans leur marche à travers ce vaste territoire, trouvèrent partout des vivres, et ne furent jamais expo-
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gés à ces situations cruelles où la famine les réduisit dans leurs expéditions contre le Mexique. Ils cultivaient dans les régions froides la quinua et la pomme de terre que nous avons reçue des Américains; dans les vallées plus chaudes, le maïs et la occa (oxalis). Ils savaient que la gelée est un moyen de conservation pour les pommes de terre sèches.
La quantité de terre mise en culture était déterminée, non par la volonté des particuliers, mais par l’autorité publique qui calculait les besoins de la communauté. Les calamités qui sont la suite habituelle des mauvaises récoltes, étaient fort peu redoutées , parce que le produit des terres consacrées au soleil, ainsi que la portion abandonnées l'Inca, étaient déposés dans les tambos, ou greniers publics, et qu’on était toujours sûr d’y trouver des ressources pour les temps de disette (*). C’était donc un grand motif de sécurité pour les citoyens, et cette sécurité, toute favorable qu’elle était sous certains rapports, était un encouragement à la paresse d’esprit et à l’abandon de toute velléité d’amélioration. Seulement les Indiens étaient obligés de s’ingénier à neutraliser certains inconvénients inhérents au sol et au climat de leur pays. Par exemple, force leur était de songer à l’irrigation de leurs terres et aux moyens artificiels de les fertiliser. Toutes les grandes rivières qui coulent des Andes se dirigent, comme on l’a vu, vers l’est, et portent le tribut de leurs eaux à l’océan Atlantique.
Le Pérou n’est arrosé que par des torrents qui se précipitent des montagnes. Les parties basses sont, en général, sablonneuses, et il y a des localités où la terre n’est jamais humectée par la pluie. Les Péruviens avaient creusé avec beaucoup d’adresse et de patience des canaux qui distribuaient à leurs champs, avec une régularité parfaite, les eaux de ces rivières impétueuses (**). Ces ca-
(*) Augustin de Zarate , liv. i , ch. xiv.
(**) Zarate , liv. i , ch. iv.
naux, qui avaient exigé des travaux immenses, sont éminemment remarquables autant par l’entente du niveau que par le nombre de difficultés de toute nature qu’il a fallu vaincre pour les creuser. M. D’Orbigny en a vu, sur les montagnes de Cochabamba, des restes qui, dit-il, « témoignent d’un travail réellement inouï. » Tous les auteurs s’accordent à parler avec étonnement et admiration des canaux du Pérou. Là où l’on ne pouvait se procurer qu’une petite quantité d’eau, on réglait le mode et les heures d’arrosage, de façon à ce que tout gaspillage fût impossible. Chacun recevait à son tour la provision qui lui était nécessaire, et le temps consacré à l’arrosage était limité. Un esprit d’égalité inexorable présidait à cette répartition. L’arrosement des terres n’était pas facultatif, il était obligatoire; si un citoyen négligeait ce soin indispensable, on le fouettait publiquement, et on le flétrissait de la qualification de lâche et de fainéant. Cette violation de la liberté individuelle était une conséquence forcée du régime de la communauté; car la paresse d’un seul pouvant préjudicier à tous, le délinquant devait être puni au nom de la communauté dont il compromettait les intérêts.
S’étant aperçus que les champs situés sur les lianes des montagnes, et en général sur des plans inclinés, étaient sujets, dans la saison des pluies et des orages, à des éboulements, ils eurent l’ingénieuse idée de retenir les terres par des gradins en pierres sèches. Toute la province d’Yungas, dans la Bolivie, est cultivée de cette manière, la seule rationnelle dans un pays aussi montagneux.
Pour fertiliser les terres, ils y répandaient la fiente des oiseaux de mer qui fréquentent les îles situées le long des côtes (*). Aussi prenait-on un soin tout particulier de ces oiseaux ; il était défendu, sous peine de mort, de les tuer, et même de mettre le pied dans les îles au moment de la ponte ou
(*) Acosta , liv. iv , ch. xxxvix.
de l’incubation. Ces lies elles-mêmes étaient partagées entre les différentes provinces. Les plus grandes étaient affectées à la fertilisation de deux ou trois départements; on entourait de limites facilement reconnaissables chaque portion concédée, afin qu’une province n’empiétât point sur la part de sa voisine. Le partage du fumier se faisait ensuite entre les membres de la communauté, et l’on y procédait avec une justice si rigoureuse, que tout individu oui, abusant de la confiance du distributeur, se faisait donner une portion plus considérable, au détriment d’un autre, était puni de mort, châtiment hors de proportion avec le délit, mais qui s’accordait avec Je caractère général de la législation péruvienne. Les Indiens se servaient aussi, pour engraisser leurs terres, des petits poissons qu’à certaines époques de l'année, la mer jetait en masses innombrables sur les rivages du Pérou.
Ces moyens d’irrigation et de fertilisation parurent si ingénieux aux conquérants, qu’ils les adoptèrent et continuèrent a s’en servir pendant plusieurs siècles. Ils conservèrent plusieurs des aqueducs construits du temps des Incas, et en firent d’autres sur le meme modèle. La fiente des oiseaux de mer fut aussi soigneusement recueillie que du temps des souverains indigènes. Ulloa parle de la quantité presque incroyable qui s’en trouve dans les petites îles qui bordent le littoral (*).
L’usage de la charrue étant inconnu aux Péruviens, ils travaillaient la terre avec une espèce de bêche faite d’un bois très-dur (**)- Ce travail n’étant
fias considéré comme assez humiiant pour être exclusivement abandonné aux femmes , les hommes s’y livraient également ; les Incas donnaient l’exemple en cultivant de leurs propres mains un champ situé près de Cuzco, et, dit Garcilasso de la Véga, ils honoraient cc labeur en l’appelant
(*) Ulloa , Voyage en /tmérique.
(**) Augusliu de Zarale.
leur triomphe sur la terre, c’est-àdire, sans doute, leur action la plus glorieuse.
Le bétail était réparti , comme les terres, entre les membres de la communauté. Les pasteurs conduisaient les troupeaux de Hamas et d’alpacas dans les lieux qui leur sont le plus favorables, en les séparant par sexes, afin d’éviter les accidents. Ils n’employaient que les mâles des Hamas comme bêtes de somme, et traitaient ces animaux avec une grande douceur.
Ces détails seraient sans doute déplacés dans le tableau d’une civilisation plus parfaite; mais quand il s’agit d’un peuple qu’on serait tenté de soupçonner d’imprévoyance, comme peuvent l'être toutes les nations à peu près barbares et ignorantes, on ne saurait être trop explicite.
La supériorité des Péruviens dans la construction des maisons et des édifices publics est incontestable. Dans les plaines immenses du littoral, où règne un climat extrêmement doux, et où le ciel est toujours d’une admirable pureté, leurs demeures pouvaient, sans le moindre inconvénient, être légères et mal closes; ils se contentaient de petites huttes arrondies en dôme, couvertes de branchages et de terre, mode de construction encore en usage aujourd'hui parmi les Indiens de cette contrée. Dans les parties plus élevées, et surtout dans la région montagneuse, où les pluies sont fréquentes et où le froid se fait quelquefois vivement sentir, les habitations devaient être et étaient en effet plus solidement bâties. La forme en était ordinairement carrée. Les murs, hauts de sept ou huit pieds, étaient faits de briques durcies au soleil. La maison était privée de fenêtres, et la porte d’entrée était étroite et basse.
Cette construction si simple, et dans laquelle entraient des matériaux si grossiers, était cependant si solide, qu’un assez grand nombre de ces bâtiments se sont conservés jusqu'aux temps modernes, tandis qu’il ne subsiste dans tout le reste de l’Améri-
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que aucun vestige d'habitations particulières propre à nous éclairer sur la condition des simples sujets.
L’habileté des architectes péruviens s’est surtout révélée dans la construction des temples et des palais. Les pompeuses descriptions que nous ont données de ces édifices les historiens espagnols passeraient pour mensongères , ou tout au moins pour exagérées, si des ruines grandioses et parfaitement conservées ne certifiaient aux yeux de l’observateur moderne la véracité de ces écrivains. Le nombre seul des palais et des temples dont les restes se voient encore dans presque toutes les provinces de l’ancien empire péruvien , suffirait , à défaut d’autres témoignages, pour prouver que ces édifices furent l’ouvrage d'un peuple industrieux et puissant , non dans l’acception absolue de ces mots , mais relativement aux autres nations américaines. Ils sont de grandeurs différentes; quelques-uns n’ont qu’une étendue médiocre; il en est dont les dimensions gigantesques confondent l’esprit du voyageur ; tous se ressemblent par leur solidité, le mode de leur construction et le style de l’architecture. Le temple de Pachacamac, le palais de l’Inca et la forteresse de Guzco occupaient ensemble une superficie de plus d’une demi-lieue de circuit. On y remarque un godt , sinon bizarre , du moins étrange. Les Péruviens, ignorant l'usage de la poulie et des autres puissances mécaniques inventées par le génie de l’ancien monde, et ne pouvant, par conséquent, élever à une grande hauteur les pierres énormes dont ils se servaient, n’avaient donné que douze pieds d’élévation aux murailles du palais. Les pierres sont juxtaposées , sans ciment ni mortier, et cependant, au dire de plusieurs voyageurs , les matériaux sont si bien unis qu’on distingue difficilement les jointures. L’intérieur était mal distribué, et tout porte à croire qu’il n’existait pas une seule fenêtre dans tout le bâtiment. Les pièces ne recevant de jour que par la porte, devaient être fort obscures , à moins
qu’elles ne fïissent éclairées par le haut , ce dont il n’est guère possible de s’assurer. Malgré ces imperfections et ces anomalies, ces monuments sont la preuve d’une habileté peu commune de la part d’un peuple qui ignorait l’usage du fer et des moyens que la science de la mécanique met à la disposition des architectes modernes.
De tous les voyageurs qui ont décrit les monuments du Pérou (*), il n’en est- pas un qui n’ait fait les observations suivantes : 1" Les pierres employées par les Péruviens, dans quelques-uns de leurs édifices, étaient prodigieusement grandes. Acosta en a mesuré une qui avait trente pieds de long et dix-huit de large sur six d’épaisseur ; il ajoute qu’on en voyait de bien plus considérables encore à la forteresse de Cuzco. CominenJ les Indiens pouvaient-ils remuer ces lourdes masses et les élever, même à la faible hauteur de douze pieds? 2° Les Péruviens devaient être fort ignorants et inhabiles dans l’art de la charpente.
Les outils grossiers et tout à fait insuffisants dont iis se servaient, les empêchaient de faire aucun progrès dans cette branche si importante de l’architecture. Il est probable qu’ils ne pouvaient même pas emmortaiser deux poutres ; de là l’impossibilité de donner à leurs charpentes la solidité nécessaire. Ils ne connaissaient pas la voûte , et ignoraient l’usage des cintres ; comment parvenaient-ils donc à couvrir leurs monuments? 3° Tous ces monuments prouvent incontestablement que, malgré une certaine habileté pratique, les Péruviens étaient
O Voyage en Amérique, a décrit le temple de Cayambo, le palais des' Incas de Câlin, dans la plaine de Lacatunga , et celui d’Atun Cannar. La Comlamine a publie dans les Mémoires de l’Académie de Berlin, année 174(1, un mémoire intéressant sur Al 1111 Cannai'. Acosta parle des monuments de Cuzeo. Zapaia a donné de curieuses indications sur d’autres édifices peu connus. Enfin quelques voyageurs modernes, parmi lesquels il faut citer en première ligne M. de Humboldl, ont traité le même sujet.
très-arriérés dans l’art de la construction , et qu’ils étaient obligés de suppléer au génie de l’invention par une extrême patience. Aucune des pierres destinées à un grand bâtiment ne recevait une forme particulière ou semblable à celle des autres, dans le but de la rendre plus facile à placer et à consolider; ils les prenaient telles qu’elles tombaient des montagnes ou qu’elles sortaient des carrières; les unes étaient carrées, les autres triangulaires, cellesci sphériques , celles-la polygonales. Il fallait donc qu’ils s’évertuassent à les réunir de telle façon que les angles de l’une répondissent aux enfoncements de l’autre, et que le tout formât un ensemble parfaitement homogène. Ils auraient pu s’épargner tant de soins et de peines en égalisant les surfaces de leurs blocs, à l’aide de leurs haches de cuivre ou de silex, ou par le frottement, et en juxtaposant ensuite leurs matériaux. Mais ils préféraient procéder autrement, comme l’atteste la vue des monuments dont les ruines existent encore ; il est probable qu’ils s’y déterminaient par cette considération, très-juste à coup sûr, que n’ayant ni mortier ni ciment, leurs murs seraient bien plus solides étant construits de pierres inégales mais parfaitement jointes et s’équilibrant les unes avec les autres , que s’ils étaient formés de blocs carrés, placés côte à côte, ou superposés sans lien d’aucune espèce.
Du reste , d’après la Condamine , on voit dans les ruines d’Atur) Canuar des assises exactement parallèles et de hauteur égale , ce qui indique un progrès et par conséquent une origine plus récente. I! est probable que ces édifices furent construits de cette façon à l'aide d’un ciment quelconque ; ce qui justifierait l’opinion de M. Stevenson sur l’argile dont , suivant lui , les Péruviens se servaient pour joindre leurs blocs de pierre.
Les Péruviens n’avaient pas fait de grands progrès dans la sculpture, si i’on en juge par leurs statues, qui toutes ont les membres attachés au corps.
Mais ceux de leurs vases qu’on a retrouvés dans les ruines ou dans les
tombeaux , feraient penser le cotitraire. « On s’étonne , dit M. d’Orbiny (*) , de trouver dans ces vases des güres qui annoncent l’entente du dessin , un degré réellement extraordinaire de vérité , de perfection , de finesse, dans les traits. »
Parmi les plus beaux ouvrages des Incas, il faut citer en première ligne les deux grandes routes de Cuzco à Quito. Ces routes avaient plus de cinq cents lieues de long ; l’une traversait les parties intérieures et montagneuses du Pérou, l’autre les plainës qui s’étendent le long de l’Océan. Si l’on en croyait les premiers historiens de ce pays , on serait tenté de supposer que les” Péruviens étaient aussi habiles que les Romains dans l’art de la construction des routes. Mais les assertions de ces écrivains sont évidemment exagérées , et leur enthousiasme s’est échauffé à peu de frais : dans un pays où il n’existait d’autre animal domestique que le lama, qui n’était pas même employé comme bête de trait , et qui ne peut porter que des charges légères, dans un pays où , d’ailleurs , les chemins montueux n’étaient fréquentés que par les hommes, on n’avait certainement pas pu perfectionner le système des voies de communication.
Les chemins du Pérou, d’après Cieca de Léon, n’avaient que quinze pieds de largeur , et dans nombre d’endroits ils étaient si peu solides, qu’on ne peut retrouver leur direction. Il est donc impossible de les comparer à ces admirables voies romaines dont les restes existent encore , parfaitement intacts , dans l’ancien empire des Césars. En outre , dans les parties basses , les Péruviens s’étaient contentés de planter des arbres ou de poser des bornes qui guidaient suffisamment le voyageur. Il était moins aisé de travailler dans les montagnes ; cependant on avait aplani quelques hauteurs, comblé des vallons, nivelé le sol dans certains endroits par trop raboteux ; pour conserver les routes , on les avait bordées de bancs de gazon.
(*) V Homme américain, t. I, p. a 88.
PÉROU ET
De distance en distance s’élevaient des tambos ou magasins contenant des approvisionnements de toute espèce pour Pinça et sa suite, quand il voyageait. Ce chemin, dans les parties montueuses , était plus solidement construit que dans les endroits plus faciles; il en reste même des vestiges assez bien conservés , malgré l’incurie des Espagnols , qui n’ont fait les frais d’aucune réparation. Quoi qu’il en soit, et malgré ce qu’il faut rabattre de l’exagération des historiens au sujet de la fameuse route des Incas, on doit reconnaître, dans ces voies de communication , une preuve des progrès de la nation péruvienne dans les arts utiles. Si l'on considère que dans tout le reste du nouveau monde, les indigènes ne paraissent pas même avoir songé à faciliter par des routes les relations d’un district à un autre; que les Mexicains, peuple industrieux , en avaient à peine eu l’idée ; que les Européens eux-mêmes ont mis un temps infini à perfectionner la construction des chemins, et que des pays voisins de la France sont , en plein dix-neuvième siècle , presque privés de routes publiques, on conviendra que le Pérou était, sous ce rapport, notablement avancé.
En fait de voies de communication, les chemins ne suffisaient pas. Il fallait aussi inventer des moyens pour franchir les rivières. D’ailleurs les torrents qui , en descendant des montagnes, traversaient en vingt endroits différents la route des Incas, ne comportaient, à cause de leur impétuosité, aucune navigation régulière. Les Péruviens , ne connaissant ni le système de la voûte, ni les procédés que révèle la science de l’hydraulique , ni les moyens de .travailler le bois et d’en faire des charpentes solides, ne pouvaient malheureusement construire de ponts véritables en bois ou en pierre; ils ne pouvaient même en concevoir l’idée. Mais leur imagination suppléa à leur ignorance. Voici comment ils parvinrent à unir les deux rives des cours d'eau qu’ils avaient à traverser fréquemment : avec de l’osier et des
lianes ils fabriquaient des câbles extrêmement forts; six de ces câbles étaient tendus d’un bord à l’autre et solidement fixés à chaque extrémité; puis on les réunissait au moyen d’autres cordes plus petites, assez rapprochées pour former une espèce de filet ; on recouvrait le tout de branches d’arbres et ensuite de terre, que l’on battait pour en faire une surface dure et unie. Cette dernière opération faite , le pont était terminé , et l’on pouvait le passer en toute sécurité. A la vue de ces passerelles tendues par leur propre poids, agitées par le vent, ou dans un balancement continuel causé par les mouvements de la personne qui les traverse, les Espagnols furent d’abord effrayés ; mais ils s’y habituèrent bientôt, et reconnurent que c’était le meilleur moyen de communication à travers des torrents qui auraient infailliblement emporté les plus solides ponts de pierre ou de bois. Du reste, ces ponts de lianes sont quelquefois assez larges pour que les mules y puissent passer toutes chargées. Nous avons parlé précédemment des autres moyens de traverser les rivières du Pérou; nous avons décrit les radeaux et les espèces de barques que construisaient les Indiens pour naviguer sur les torrents et sur la mer. Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet.
L’imagination et l’habileté îles Péruviens s’étàient aussi exercées dans d’autres branches d’industrie et de travail : ils cultivaient avec un certain succès les arts qu'on peut appeler de luxe. Justes appréciateurs de la valeur de l’or et de l’argent , ils exploitaient avec fruit , quoique par des procédés défectueux, les richesses minérales de leur territoire. Ils recueillaient l’or comnie les Mexicains, c’està-dire dans le lit des rivières ou en lavant les terres qui le contenaient.
Ils employaient des moyens plus ingénieux pour se procurer de l’argent:
ne sachant pas pénétrer profondément dans le sol pour extraire de ses entrailles les richesses qu’elles recélaient, ils ouvraient des cavernes sur les bords escarpés des torrents et sur les
pentes des montagnes , puis ils suivaient soigneusement tous les filons métalliques jusqu’au point où ils s’enfonçaient dans la terre. Là où le minerai était près de la surface du sol, ils pratiquaient l’ouverture en dessus, sans oser faire de trop profondes excavations , afin que les ouvriers pussent jeter sur les bords du trou ou faire passer de main en main dans des paniers, les trésors qu’ils avaient découverts (* (**)). Ils savaient fondre Ja mine et la purifier , soit par le feu , soit, quand elle était trop difficile à traiter ou mélangée de substances hétérogènes , en la mettant dans de petits fourneaux construits tout exprès.
Ces fourneaux étaient élevés , et si artistement disposés , que le courant d’air remplaçait le soufflet, moyen artificiel qui leur était inconnu. Par ce procédé si simple , le métal était fondu avec tant de facilité, que l’argent était devenu assez commun au Pérou pour servir sous forme d’ustensiles de ménage et de vases destinés aux usages ordinaires. Un grand nombre de ces ustensiles étaient, à ce qu’il paraît, merveilleusement travaillés. Les plantes, les fleurs et les fruits d’or qui , suivant les historiens (*’), ornaient les jardins de l’Inca , prouvent que les Péruviens avaient poussé assez loin l’ar£ de ciseler les métaux précieux et “de leur donner toutes les formes possibles. « Mais , dit Robertson, comme les conquérants de l’Amérique ne connaissaient bien que la valeur du métal , et ne s’occupaient guère des formes que l’art lui avait données, dans le partage du butin, on ne tint compte que au poids et du degré de finesse , et presque tout fut fondu. »
Nous avons nommé, dans une autre partie de ce travail , l’Espagnol à qui échut par le sort la splendide image du soleil arrachée au temple de Cuzco ; on a vu le cas que le grossier soldat fit de ce trésor, mis pour enjeu dans une partie de dés , et perdu dans l'es-
(*) Itamusio , 111, 414.
(**) A cos la , liv. tv, ch. xcv; Garcilasso; Clloa.
pace de quelques heures. La masse des richesses de toute nature qui tombèrent entre les mains des vainqueurs est incalculable, et elle atteste le degré d’industrie où étaient parvenus les Péruviens dans tout ce qui concernait la fonte et la façon de l’or et de l’argent.
Des objets intéressants trouvés dans les tombeaux du Pérou , tels que des miroirs faits d’une pierre dure, polie et brillante, des vases de terre de formes variées , des haches et des armes de guerre, des outils de silex et de cuivre durci, prouvent que les Péruviens employaient aussi leur adresse et leur patieuce à quelques-uns de ces ouvrages qui sont a la fois du domaine de l’utilité et du confortable. Mais on a trouvé un trop petit nombre de ces objets pour affirmer qu’ils fussent d’un usage général ; d’ailleurs , les outils en question étaient si petits et si légers , qu’ils ne pouvaient évidemment avoir servi que pour des ouvrages en quelque sorte insignifiants. Peut-être le métal dont ils étaient faits était-il rare, ou bien l’opération par laquelle on lui donnait la dureté nécessaire, était-elle si difficile et si longue, qu’on se bornait à fabriquer quelques-uns de ces instruments. Toutefois le fait seul de l’existence de ces objets constitue la supériorité des Péruviens sur les autres peuples du nouveau monde, car les pièces d’orfèvrerie et les autres produits de l’industrie péruvienne trouvés après la conquête, suis ne sont pas remarquables sous le rapport de l’élégance et du goût , sont justement admirés à cause de l'habileté prodigieuse qu’il a fallu déployer pour les confectionner avec des instruments de travail si imparfaits.
Toujours est-il qu’ils savaient travailler l’or, l’argent, le cuivre et le plomb. Pour ce qui est du cuivre, ils le mélangeaient d’étain, et le rendaient ainsi assez dur, pour pouvoir, à défaut du fer, en fabriquer des outils et des armes.
L’art du tissage avait été, comme nous l’avons ditj enseigné aux Péruviens par Manco Gapac et sa compa-
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gne, dès les premiers temps de leur uissance. Les indigènes finirent par evenir si habiles dans la fabrication des étoffes, qu’ils faisaient des tissus de laine d’une finesse extraordinaire. « Nous avons trouvé dans les tombeaux, dit M. D’Orbignv (*), des tissus magnifiques, bien qu'on ne puisse pas les comparer à ceux que tissaient les vierges du soleil. » Cette perfection était d’autant plus étonnante, que leurs métiers étaient essentiellement grossiers et insuffisants. Ces métiers consistaient en deux bâtons placés sur terre horizontalement, et auxquels la trameétaitattachée. On en trouve encore aujourd’hui de semblables au Pérou.
L’art de la teinture avait été aussi poussé très-loin. Ils étaient parvenus a fixer avec tant de solidité les couleurs les plus vives, le rouge et le jaune surtout, qu’on trouve encore des étoffes qui, malgré un séjour séculaire dans les tombeaux, ont conservé leurs nuances dans toute leur fraîcheur primitive.
A propos des étoffes et de la teinture, nous reviendrons sur le costume des anciens Péruviens. Les vêtements des gens du peuple étaient faits avec de la laine d’alpaca. Ils consistaient en une tunique qui descendait jusqu’à mi-jambe, et en une espèce de caleçon venant jusqu'au genou. Un bonnet et des sandales (usutas, aujourd’hui ojatas ) complétaient ce costume aussi simple que favorable aux mouvements du corps. Tout l’ajustement était de couleur sombre et de tissus grossiers. Les hommes euxmêmes portaient les cheveux tressés et tombant par derrière. Les femmes portaient une chemise de laine; pardessus cette chemise une tunique sans manches, non cousue dans la partie supérieure; les deux pièces qui la composaient étant réunies au moyen de deux épinglettes d’argent, et "recouvertes d’une pièce d’étoffe carrée qui venait se fixer sur la poitrine au moyen d’une autre épinglette.
(*) L'Homme américain, t. I, p. a86.
Leurs cheveux tombaient aussi sur leurs épaules. Pour tout ornement, elles portaient des colliers de petites pierres. Quant aux Incas, leurs vêtements, tissés par les vierges du soleil, ni y mettaient tout leur savoir-faire, taient d’une finesse admirable. Eux seuls pouvaient se permettre les ornements de plumes et la couleur rouge etiaune. Par un privilège obtenu de la uonté des empereurs, les indigènes de. certains districts pouvaient s’allonger artificiellement les oreilles. La longueur était proportionnée au rang des individus.
Du reste, on trouvera dans une autre partie de ce travail des détails assez explicites sur le costume péruvien. Nous les avons intercalés dans le passage relatif aux objets trouvés dans quelques tombes anciennes.
La conclusion à tirer de tous ces faits touchant les usages, les institutions et les connaissances des Péruviens , c’est que ce peuple était parvenu à un degré de civilisation qui, sans le placer bien haut dans l'échelle sociale , le mettait cependant, sous certains rapports, au premier rang des nations de l’Amérique. Toutefois d’autres faits non moins significatifs prouvent que cette civilisation devait se restreindre dans un cercle assez étroit. L'existence d’une seule ville, Cuzeo, tandis que le reste de la population était disséminé dans des villages ou des maisons éparses, démontre suffisamment l’exactitude de cette assertion. Cet isolement des membres d’une même société , ce manque de relations habituelles entre citoyens d’un même pays, cet éparpillement des sujets loin de l’unique centre politique, devaient avoir pour résultat nécessaire l’extinction de l’activité sociale et l’engourdissement des intelligences. Les liommes ne se perfectionnent que par le frottement, par des rapports continuels les uns avec les autres, par cette espèce d’excitation qui résulte de la réunion d’un grand nombre d’individus sur certains points d’un empire. Dans un pays aussi vaste que le Pérou, et où il
n’existait qu’une seule ville, les progrès de l’esprit ont dû être non-seulement très-lents, mais encore essentiellement bornés.
Ce défaut de centres d’activité avait un autre effet qui lui-même influait sur la marche de la société péruvienne dans les voies de la civilisation : c’est qu’il était un obstacle au commerce.
Là où existent de grandes villes, les besoins des citadins, qui sont tout à fait autres que ceux des agriculteurs, amènent un échange de produits ou de valeurs, qui, en rapprochant les hommes, favorise singulièrement le progrès Intellectuel aussi bien que les améliorations matérielles. L’industrie oherche des procédés nouveaux qui augmentent la masse de ses produits et les améliorent en même temps; l’agriculture, de son côté, s’efforce d’obtenir de la terre des richesses plus abondantes et plus recherchées des consommateurs. Une heureuse émulation s’établit et se propage parmi les citoyens de toutes les classes; la prospérité publique s’accroît, et le bien-être des individus augmente dans une proportion égale. Là, au contraire, où les hommes, éparpillés, ont tous à peu près les mêmes besoins, qu’ils satisfont facilement chacun dans sa sphère particulière, le commerce, privé d'excitation, reste complètement nul, et ses résultats, si désirables, sont perdus pour la nation. Tandis que les villes du Mexique avaient leurs marchés réguliers où abondaient les objets d’échange, au Pérou la singulière division de la propriété et l’éparpillement des citoyens rendaient ces réunions périodiques inutiles et prévenaient l'essor de toute activité commerciale. Un autre effet de cet état de choses, c’était de restreindre les besoins des membres de la communauté aux nécessités de l’existence animale; par conséquent, de rendre superflus les efforts de l’imagination et du génie, enfin de dispenser les citoyens de toute éducation industrielle, de toute initiation sérieuse aux choses qui sont du domaine de l’art et de l’invention. Aussi, ne de-
vons-nous pas nous étonner d’apprendre que chaque Péruvien exerçait indistinctement toutes les professions, Les artistes occupés aux ouvrages les plus délicats et les plus recherchés formaient seuls un ordre séparé. De cette absence presque complète de spécialité, résultait naturellement une médiocrité générale et un ajournement indéGni des perfectionnements dont le génie humain est susceptible.
Un trait caractéristique de la civilisation péruvienne, c’est la mollesse incurable dans laquelle l’extrême adoucissement des mœurs et l’influence des institutions avaient plongé la nation tout entière. Les Péruviens ont toujours été destitués d'esprit militaire. Malgré les expéditions guerrières que les historiens racontent à la gloire de leurs Incas, il est incontestable que ce peuple ne s’est jamais distingué par son humeur belliqueuse.
Les Mexicains et les indigènes de l’Amérique centrale ont résisté avec énergie, mais sans succès, aux Espagnols. Les Péruviens, au contraire, se sont laissé subjuguer presque sans défense. Dans une ou deux circonstances seulement ils ont prouvé qu’ils ne méritaient pas, absolument parlant, le reproche de lâcheté que leur ont adressé plusieurs observateurs pessimistes.
Si, à tous ces détails de mœurs, de caractère et d’habitude, on ajoute quelques traits de barbarie tout à fait significatifs, tels que les sacrifices humains sur la tombe de l’empereur, et l’usage de manger la viande et le poisson entièrement crus, on reconnaîtra ue la société péruvienneoffrait, sous la ynastie des enfants du soleil, le plus bizarre mélange de bons et de mauvais résultats, d’institutions civilisatrices et de lois pernicieuses, de sagesse et d’imprévoyance, de phénomènes dignes d’admiration et de faits accusateurs; ensemble hétérogène qui prouve que les efforts des législateurs du Pérou n’avaient produit, en définitive , qu’un état social très-imparfait et plein de contrastes choquants.
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Nous n’avons encore rien dit de la situation intellectuelle des Péruviens sous les Incas ; un court exposé suflira pour fixer le lecteur sur ce point.
Les Indiens du Pérou paraissent avoir eu quelques idées de philosophie, d’astronomie, de médecine et d’arithmétique. Leurs hommes les plus distingués, sous le rapport de l’esprit, s’appelaient amautas ; on ne sait trop quelle était leur spécialité. « Ils avaient, aitGarcilasso, des raisonnements subtils, à la manière des philosophes, et en réduisaient la théorie en pratique , comme ils letémoignaient en plusieurs rencontres par rapport au gouvernement de leur État. » D’après cette définition un peu vague , les amautas étaient sans doute consultés sur les divers points de législation ou de matières gouvernementales qui intéressaient la chose publique. Malheureusement, l’usage de l’écriture leur manquant , iis n’ont pu transmettre à la postérité leurs principes , leurs vues, et les formules de leur morale.
En fait d’astronomie, les Péruviens n’avaient observé que quelques-uns des phénomènes qui se rattachent aux évolutions du soleil et de la lune. Ils avaient remarqué la différence des jours, ainsi que leur égalité à certaines époques , les phases de la lune , et ce qu’ils appelaient sa mort , c’està-dire sa disparition pendant un certain temps ; mais ils ne se rendaient pas compte de ce mouvement. Ils appelaient l’étoile de Vénus Chasta, c’est-à-dire chevelue, à cause de son éclat rayonnant. Ils admiraient les pléiades, parce que ces astres leur paraissaient différents des autres.
Ils savaient que la révolution de la terre autour du soleil s'accomplissait dans une année, ce qu’ils désignaient par le mot huata. Suivant Acosta, leur année commençait, comme la nôtre , au mois de janvier. Le peuple comptait les années par les récoltes et les mois par les lunes; ils faisaient l’année de douze lunes , mais ils ne savaient pas calculer les différences de l’année solaire. Us connaissaient les solstices, et voici de quelle manière ils
en constataient le retour : ils avaient construit, à Cuzco, seize tours, dont huit situées à l’est, et les autres à l’ouest. Ces tours étaient rangées quatre par quatre; les deux du milieu étaient plus petites que les autres et avaient trois étages ; on avait laissé dix et jusqu’à vingt pieds de distance entre une tour et sa voisine. L’Inca se plaçait dans un lieu propice pour observer si le soleil se levait et se couchait entre les deux petites tours de l’est et de l’occident, et quand le fait se réalisait, on déclarait ie solstice arrivé.
Les équinoxes leur étaient aussi connus , quoiqu’ils en ignorassent la raison déterminante, et ils en célébraient le retour par de grandes réjouissances publiques. Pour en fixer l’époque , ils avaient élevé au milieu de la place qui s’étendait devant ie temple du soleil , des colonnes trèsriches et artistement travaillées. Aux approches de l’équinoxe, les prêtres se mettaient en observation, et suivaient attentivement l’ombre des colonnes.
L'emplacement sur lequel s’élevaient ces espèces d’observatoires était circulaire, et, de son centre, on avait tiré une ligne de l’est à l’ouest. Une longue expérience leur avait appris en quel endroit ils devaient chercher le point de la réalisation du phénomène, et , par l’ombre que la colonne projetait sur la ligne, ils jugeaient du moment ou l’équinoxe aurait lieu. Si , depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, l’ombre se faisait remarquer autour de la colonne , et qu’il n’v en eût pas du tout à midi , de quelque côté qu’on regardât, ils proclamaient ce jour équinoxial. Aussitôt ils ornaient les colonnes de fleurs et d'herbes odoriférantes, puis ils plaçaient au sommet de l’une d’elles. un trône magnifique où ils disaient que le soleil, leur père, venait s’asseoir toute là journée. Des cérémonies publiques fêtaient ce grand jour, et l’on offrait à l’astre bienfaisant des présents dignes de lui, c’est-à-dire de l’or, de l’argent, des pierreries, et autres objets précieux. Il faut remarquer qu’en pous-
sant leurs conquêtes du côté de l’équateur, les rois du Pérou observèrent que plus ils approchaient de la ligne équinoxiale, moins les colonnes produisaient d’ombre en plein midi; aussi celles qu’on éleva à Quito , et dans le voisinage de cette ville jusqu’à la mer , étaient-elles les plus estimées, parce que le soleil y donnait à plomb, et u’à midi elles ne projetaient pas 'ombre. Les Péruviens croyaient que leur père ne trouvait pas de siège plus agréable, et qu’il s’asseyait perpendiculairement sur ces colonnes, tandis qu’il se posait de côté sur celles des autres pays.
Ils avaient , comme tous les peuples peu éclairés , les idées les plus bizarres sur les éclipses : quand l’occultation du soleil avait lieu, ils disaient qu’il était irrité contre eux, car son visage était troublé comme celui d'un homme en colère; de là des prédictions et des craintes puériles pour l’avenir. Les éclipses de lune enfantaient les mêmes terreurs superstitieuses : l’obscurité projetée sur l’astre leur faisait dire qu’il était malade. Ils tremblaient que, venant à mourir, et se détachant du firmament , la lune ne tombât sur la terre et ne les écrasât en masse. Dès que l’éclipse commençait , iis faisaient le plus de bruit possible avec des trompettes , des timbales et des tambours; iis attachaient les chiens et les fouettaient, pour leur faire jeter des cris de douleur. Iis pensaient que la lune, qui était censée affectionner ces animaux, aurait pitié de leurs lamentations, et sortirait de son assoupissement pour les délivrer. Les taches de cet astre leur inspiraient des idées encore plus absurdes et plus ridicules : ils disaient que le renard, s’étant épris d’amour pour la lune, à cause de son éclat et de sa beauté , s’avisa, un jour, de monter au ciel pour s’accoupler avec elle, et qu’il l’embrassa si fort que, dans ses étreintes brutales, il lui fit des contusions qui produisirent les taches en question. Ajoutons que, pendant les éclipses, ils excitaient les enfants et les jeunes gens à invoquer l’astre souffrant, à l’appeler du doux
nom de Marna quilla , ou Mère lune , et à la supplier de ne se point laisser mourir, de peur que son trépas n’occasionnât la perte de toute sa race.
Les hommes et les femmes répondaient à ces cris et à ces prières, de telle sorte que , dans ces moments solennels, il se faisait dans tout le Pérou un bruit épouvantable , dont rien ne saurait donner une idée. Il va sans dire que quand l’occultation cessait, la joie succédait aux cris de désespoir et de terreur.
Ils appelaient le jour Punchan , la nuit Tuta, et le matin Pacari; ils avaient aussi des dénominations pour désigner les autres parties du jour et de la nuit, telles que l’aurore, midi , minuit, et le crépuscule.
Ils vénéraient singulièrement l’arcen-ciel , tant à cause de ses couleurs brillantes que parce que ces couleurs venaient du soleil. Les rois du Pérou le placèrent même dans leurs armes impériales.
Ils croyaient voir dans les dessins de la voie lactée, l’image d’une brebis ui allaitait un agneau. Us voyaient, ans l’apparition des comètes , l’annonce de grandes calamités publiques, telles que la mort de l’empereur et la destruction du royaume. Quant à la planètedeVénus, comme ils la voyaient briller le matin et le soir, ils disaient que le soleil , en qualité de roi des étoiles, ordonnait a celle-ci, comme la plus belle de toutes, de se tenir sans cesse auprès de lui.
Quand ils voyaient le soleil se coucher à l’horizon , ils étaient persuadés qu’il se plongeait réellement dans l’Océan, et que sa chaleur desséchait la plus grande partie de la mer; que, pour reparaître le matin à l’orient , il passait par-dessous la terre, qu’ils supposaient être sur l’eau.
Leurs connaissances en médecine étaient tout aussi bornées : ils employaient les purgatifs , les vomitifs et la saignée , mais sans aucun discernement. Quand ils éprouvaient de violents maux de tête, ils se faisaient tirer du sang de la partie du front qui se trouve entre les sourcils. Leur lan-
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cette se composait d’un petit caillou pointu fixé au bout d'un manche fendu en deux. Ils avaient des substances qui provoquaient à la fois le vomissement et les évacuations alvines; mais ils en usaient avec si peu de sagacité, que l’administration de ce remède équivalait presque à un empoisonnement et mettait le malade à deux doigts de la mort. Les herboristes, les hommes les plus instruits , et certaines vieilles femmes, quelque peu sorcières, faisaient l’office de médecins. Quand les enfants à la mamelle tombaient malades, on leur faisait boire de l’urine, puis on les en frottait par tout le corps, et on les enveloppait bien soigneusement dans leurs langes. En outre, quand on coupait le cordon ombilical du nouveau-né, on en laissait un bout d’une certaine longueur; lorsqu’il était tombé, on gardait ce reliquat très-précieusement , pour le faire sucer à l’enfant quand il serait malade. Us appelaient le frisson de la fièvre tierce chuêch ti, c’est-à-dire, tremblement , et la chaleur qui le suivait ruppa, c’est-à-dire brûlure. Du reste , ils ne paraissent pas avoir eu la moindre idée de la circulation du sang.
Garcilasso de la Véga assure qu’ils étaient assez experts en topographie ; il appuie cette assertion sur un plan en relief de la ville de Cuzco exécuté par les Indiens après la conquête. Ce plan, à ce qu’il paraît, reproduisait fidèlement et au naturel les places, les rues, les carrefours, les édifices, les ruisseaux , et même les environs de la ville. Mais cet exemple ne prouve qu’une chose : c'est que les Péruviens avaient un talent d'imitation assez remarquable; encore np s'agit-il pas des anciens Péruviens, mais bien des indigènes du temps de l’invasion.
L’arithmétique leur était plus familière. Bien qu’ils ne s’aidassent pas de l’écriture , ils pouvaient se livrer à des calculs assez compliqués au moyen de leurs quipos. Nous avons dit que leurs cordons allaient jusqu’à cent mille; le grand nombre des fils et des nuances dont ils se composaient nécessitait des
supputations multipliées dont il paraît qu’ils se tiraient facilement ; reste à savoir s’ils avaient une idée des combinaisons de nombres qui forment la base de l’arithmétique , considérée comme science.
Ils cultivaient la poésie et même l’art dramatique. Les amautas composaient des comédies et des tragédies qu’on représentait, pendant les l’êtes solennelles , devant le roi et les grands personnages de la cour. Les rôles étaient remplis par des individus de la classe aristocratique , et particulièrement par des fils de curacas. Le sujet des tragédies roulait d’ordinaire sur les exploits et la puissance des Incas et des autres hommes illustres.
Quant aux comédies, elles traitaient des choses de la vie civile et même domestique. Les acteurs qui s’étaient le mieux acquittés de leur tâche, recevaient en récompense des joyaux et d’autres objets précieux.
Lerhythmedeleur poésie était varié, mais régulier; l’amour en était le sujet habituel. Cependant ils s’exercaient quelquefois sur les actions glorieuses de leurs souverains et sur les grands événements dont ils avaient conservé la tradition. Ils composaient de petites pièces de vers dans la forme des anciens rondeaux espagnols. Le P.
Blas Valera, dans ses Mémoires, cite un petit fragment de poésie qui n’est pas sans charme. Le sujet est un mythe populaire sur les météores, tels que le tonnerre, la pluie, la grêle et la neige. Les Péruviens croyaient que le créateur de toutes choses avait place dans le ciel la fille d’un roi, eu lui mettant à la main une cruche pleine d’eau , pour qu’elle en répandit de temps en temps le contenu sur la terre quand elle en aurait besoin; ils ajoutaient que le frère de cette jeune fille cassait quelquefois la cruche, et que le bruit qui en résultait produisait le tonnerre. Les hommes étant, à leurs yeux , plus méchants et plus farouches que les femmes, ils voulaient que le tracas et les explosions redoutables de la foudre fussent l’ouvrage d'un homme , tandis que la pluie , la grêle
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et la neige devaient provenir d'une femme , créature plus faible et plus bienveillante. C.’est sur cette croyance qu’un Inca , poëte habile et renommé, avait composé la pièce de vers dont voici la traduction, telle que la donne, d’après l’original, l’historien Garcilasso de la Véga :
Belle fille ,
Ton frère pluvieux Brise maintenant Ta petite cruche j Kt c’est pour cela Qu’il tonne , qu’il éclaire ,
Et que la foudre tombe.
Toi, fille royale,
Tu nous donneras par la pluie Tes belles eaux.
Quelquefois aussi Tu fais grêler sur nous,
Et neiger de même.
Celui qui a fait le monde,
Le Dieu qui l’anime.
Le grand Virarocha,
T’a donné l’àrne.
Pour remplir cette charge Qu’il t’a coudée.
Les Péruviens paraissent avoir été beaucoup moins avancés dans l’art musical, art, du reste, relativement moderne chez tous les peuples. Nous n’ajouterons rien à ce que nous en avons dit en parlant des mœurs et coutumes de ce peuple.
Les Péruviens, considérés comme nation , avaient detix langues différentes : l’une parlée exclusivement par les Incas, et dont les autres classes ne comprenaient pas un seul mot, espèce de langage maçonnique interdit aux profanes; l’autre répandue généralement dans tout le royaume, grâce aux soins des empereurs. Celte communauté d’idiome avait de précieux avantages : d’abord celui d’établir un lien entre les divers peuples dont se composait la population de l’empire péruvien ; en second lieu , celui de faire adopter plus facilement les institutions et les lois des Incas par les tribus subjuguées; enfin, celui d’établir sur tout l’empire un certain niveau de civilisation, en accoutumant peu à peu les peuplades les plus farouches aux mœurs, aux connaissances et aux habitudes des Péruviens. Nous croyons intéressant de citer quelques détails que nous trouvons dans le P.
Blas Valera, sur cette langue générale; nous conservons l’ancienne traduction française, qui rend merveilleusement la naïveté et les tournures originales du vieux espagnol :
« Quoiqu’il soit vrai, dit le pieux ecclésiastique, que chaque province ait son langage particulier différent des autres, cependant il y en a un général, qu’on appelle la langue de Cuzco, laquelle était en usage, du temps des rois incas, depuis Quito jusqu’au royaume de Chili et de Tumac. Les Caciques et les Indiens, dont les Espagnols se servent comme d’agents dans leurs affaires, parlent encore cette langue. Et il faut remarquer qu’à mesure que les rois incas soumettaient à leur empire quelque royaume ou quelque province, la principale chose qu’ils recommandaient à leurs nouveaux sujets, était d’apprendre la langue de la cour de Cuzco, et de l’enseigner à leurs enfants. Mais, aGn qu’on pût exécuter leur commandement, ils envoyaient des Indiens natifs de cette ville, pour les instruire dans la langue et dans la manière de vivre de cette cour. Ils donnaient à ces maîtres des héritages et des maisons dans les villes et dans les provinces, afin de les obliger à s’y naturaliser, et que eux et leurs enfants y enseignassent à perpétuité cette langue. Outre cela, les gouverneurs incas préféraient aux charges de la république ceux qui savaient mieux parler cette langue générale; aussi tout le monde l’entendait, et par ce moyen les Incas gouvernaient en paix tout leur empire et tous leurs sujets de quelque nation qu’ils fussent. »
Nous ne pousserons pas plus loin ce tableau de la condition intellectuelle des Péruviens. Dans tout ce que nous avons dit sur les mœurs, les Usages, l’industrie, le gouvernement, les lois et les connaissances de ce peuple, nous n’avons pas entendu indiquer une seule époque, une seule période de son histoire. Nous avons résumé les manifestations de sa vie sociale, telle qu’elle s’est développée pendant toute la durée de l’empire
?le
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des Incas jusqu’à la conquête espagnole. Nous avons réuni dans un même cadre toutes les institutions élaborées successivement par les souverains indigènes. 11 ne faut donc pas, en lisant cet exposé, rapporter ce que nous disons à telle ou telle époque en particulier, car notre travail embrasse tout le temps de la domination des enfants du soleil.
Il ne nous reste plus, pour compléter ce que nous avions a dire sur les temps anciens, qu’à raconter l’histoire proprement dite des empereurs du Pérou, ce que nous ferons brièvement, en élaguant de notre récit tous les faits et tous les détails qui, par leur nature, devaient entrer dans le tableau général de la civilisation péruvienne.
DYNASTIE DES INCAS. — NOUS avons peu de chose à dire sur le régné du premier Inca, Maneo tapa c. Le lecteur sait déjà quels furent les commencements de la domination de ce réformateur, ses actes les plus importants, la nature et les tendances de ses institutions. Ce qu’il nous reste à rappeler de cette époque ne vaut guère la peine d’être cité autrement que pour mémoire.
Après sept ou huit ans de propagande et d’efforts couronnés de succès, Manco Capac vit le nombre de ses adeptes s’accroître au point de lui permettre de lever une armée, pour réduire par la force ceux des indigènes qui ne voulaient pas céder à ses exhortations. Il soumit à ses lois toute la partie orientale jusqu’à la rivière de Paucarterapé, quatre-vingts lieues à l’ouest jusqu’à l’Apurimac, et neuf lieues au sud jusqu’à Guequezona.
Après avoir fondé Cuzco, il bâtit treize villages vers l’est, trente vers l’occident, dans l’espace de huit lieues, forma des colonies dans tout le territoire conquis, et peupla les parties les plus fertiles et les moins habitées.
Manco vécut, suivant lecalculdes historiens du Pérou, vers le onzième siècle de notre ère. C’est à lui que les Péruviens furent redevables de la construction du. temple du soleil à Cuzco. C’est
lui qui fit élever ce couvent dans lequel étaient cloîtrées les vierges consacrées au soleil. Pour distinguer les princes du sang impérial des autres personnages de la cour, et les désigner au respect da»la foule, il ordonna ue, à son exemple, tous les hommes e sa famille eussent la tête rasée, et qu’on ne leur laissât qu’une touffe de cheveux au sommet du crâne. Il voulut aussi qu’ils eussent, comme marque distinctive, les oreilles percées. Mais comme signe visible et irrécusable de l’origine impériale, il établit que tous les membres de sa famille porteraient un bandeau de laine rouge qui faisait plusieurs fois le tour de la tête en forme de turban. Cette espèce de diadème fut nommé llauta.
Le règne de Manco Capac dura, dit-on, trente ou quarante ans. Quand ce souverain vit approcher le moment de sa mort, il réunit autour de lui sa famille, ainsi que les plus éminents de ses sujets, et leur adressa un long discours dans lequel il recommanda a son fils Sinchi Roca le bonheur de son peuple, aux Péruviens la fidélité et l’obéissance à son héritier.
Les funérailles- du roi furent célébrées pendant trois mois consécutifs.
Le souvenir de ce grand homme resta entouré d’une vénération superstitieuse fondée sur ses qualités éminentes et sur les services immenses qu’il avait rendus aux peuples du Pérou.
Sinchi Roca, une fois en possession du pouvoir, épousa sa sœur, Marna Oello, afin que ses enfants fussent doublement légitimés, et tinssent également de leur mère et de leur père, leur droit à la couronne. Le mariage entre frère et sœur constituait un privilège exclusif en faveur du sout verain; il était fondé sur cette considération que la race des Incas devait toujours rester pure de toute mésalliance, et que rien ne pouvait mieux assurer la virginité du lignage impérial que ces unions entre si proches parents.
Ce fut sous le règne de Sinchi Roca que se lit la division de l’empire pé-
ruvien en quatre parties, déterminées par les points cardinaux. Ou subdivisa les grandes provinces en districts; on fit le recensement de la population, et on organisa les habitants en décuries, avec surveillance dfcs officiers chargés de veiller au maintien de l’ordre et de signaler aux gouverneurs les besoins de leurs concitoyens.
Lorsque l’Inca se vit affermi sur le trône, il voulut ajouter de nouveaux domaines à ceux que son père lui avait légués. Il se mit en marche à la tète d’une nombreuse armée, en ayant soin de faire publier par des hérauts qui le précédaient, son ferme dessein de soumettre les pays limitrophes aux lois dictées par Manco Capac. Presque partout sur son passage cet avertissement suffit pour décider les indigènes à se ranger sous sa bannière.
De retour dans sa capitale, il continua de loin ses conquêtes pacifiques.
Après un règne dont on ne peut fixer la durée avec certitude, mais qui paraît avoir été assez long, Sinchi Roca mourut, laissant la couronne à son fils aine Lloque Yupanqui.
Ce nom singulier, le troisième Inca le devait à l’habitude qu’il avait contractée de se servir de la main gauche. A peine eut-il été revêtu de la souveraine puissance, que, tourmenté de désirs ambitieux et de rêves d’agrandissement, il résolut de reculer les frontières de son royaume. Au lieu de suivre les exhortations et les conseils paternels, il recourut immédiatement aux voies belliqueuses, et déclara la guerre à toutes les peuplades qui hésitaient à se courber sous sa domination. Après avoir soumis le pays de Cana, il tenta de subjuguer un territoire dont les habitants étaient plus accoutumés nu métier des armes et plus jaloux de leur indépendance.
La première rencontre des deux armées fut des plus meurtrières, et la victoire resta incertaine. Enhardi par cette apparence de succès, l’ennemi assiégea le camp impérial, mais il fut vigoureusement repoussé. L’arrivée de renforts assez considérables permit bientôt à l'Inca de reprendre l’of-
fensive et de battre complètement ses adversaires. Il s’ensuivit une guerre de partisans, qui se termina par la soumission du peuple étranger. Ce triomphe amena la prise de Purara, où l’Inca fit bâtir plusieurs forteresses.
L’activité guerrière de Lloque Yupanqui ne pouvait s’accommoder d’un long repos. Les soins donnés à l’administration, quelques règlements d’ordre public, occupèrent l’intervalle qui s’écoula entre la dernière campagne et une nouvelle tentative d’agrandissement. Les habitants de Collao se montrèrent de plus facile composition que ceux de Cana; sachant que l’Inca s’avançait contre eux, ils résolurent de se déclarer ses sujets; en conséquence, ils allèrent au-devant de lui, et l’accueillirent en souverain. L’adjonction de ce peuple augmenta notablement la monarchie péruvienne ; car les habitants de Collao formaient plusieurs nations originaires des bords du lac de Titicaca.
Quelques années après cet important succès, l’Inca, toujours dominé ar sa passion pour les entreprises elliqueuses, organisa une expédition contre la province de Chuquito. Mais il n’eut pas besoin de se mettre en frais de bravoure; les habitants du pays qu’il convoitait s’empressèrent de reconnaître sa souveraineté, et implorèrent sa protection comme une insigne faveur.
Dès ce moment, le nom de Lloque Yupanqui acquit, dans tout l’empire et les contrées environnantes une glorieuse popularité. Des nations sauvages, voyant la prospérité dont jouissaient les sujets de l’empereur péruvien, demandèrent à être agrégées a cette société nouvelle, arrachée à la barbarie par la sagesse de Manco Capac. La puissance des rois de Cu/.co s’en accrut considérablement, et il est juste de dire qu’ils n’en usèrent pas dans des vues égoïstes. L’Inca employa tous scs instants à civiliser les peuples nouvellement réunis à l’empire, à visiter ses provinces, à perfectionner la culture des terres, à
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élever des édifices publics, à creuser des canaux, à tracer des chemins, en un mot, à consolider l’œuvre de ses deux prédécesseurs. Enfin, affaibli par l’âge et les infirmités, il mourut, laissant après lui la réputation du plus grand homme de guerre et du monarque le plus juste qui fût encore monté sur le trône du Pérou. •
Mayta Capac, quatrième Inca, résolut de marcher sur les traces de son père, c’est-à-dire d’agrandir ses domaines aux dépens de ses voisins.
Parmi les peuples qu’il désirait voir passer sous son autorité, un seul osa lui résister : c’étaient les habitants d’un pays nommé Cacyavîrl. La lutte fut sanglante, mais de courte durée; la victoire resta à l’empereur de Cuzco, qui, dans sa clémence, pardonna à ses nouveaux sujets, chose rare chez les nations américaines, et par cela même singulièrement admirée. Une sèconde expédition amena , après plusieurs combats à l’avantage des Péruviens, la soumission de la province de Cluscuna. Au nombre des réformes que l’Inca fit subir aux habitants de ce pays, on cite l'abolition immédiate de l’horrible usage du poison suivi de temps immémorial par ce peuple barbare.
Il serait fastidieux d’énumérer toutes les provinces que les descendants de Manco adjoignirent à leur royaume.
Nous ne pouvons, toutefois, passer sous silence l’expédition de Mayta Capac au delà de l’Apurimac. Cette grande rivière était un obstacle que les rois du Pérou avaient jusqu’alors respecté. Le quatrième Inca y lit jeter un pont de lianes assez solide pour porter son armée. Les ennemis, étonnés de cet ouvrage , si extraordinaire à leurs yeux, crurent que le roi de Cuzco avait les dieux pour lui ; cette opinion suffit pour les déterminer à aller audevant du joug que leur réservait Mayta Capac. Quelque temps après, la petite vallée d’Aréquipa fut colonisée, et les districts récemment conquis reçurent une organisation régulière. Parmi les institutions civiles dont les Péruviens furent redevables
à cet Inca, il faut citer la fondation de plusieurs hôpitaux pour les vieillards et les infirmes.
Mayta mourut, dit-on, dans la trentième année de son règne, et légua la couronne à son fils Capac Yupanqui.
L’empire s’étendait alors, au sud, jusqu à Choque A pu (la Paz) , et jusqu’à Paria (Oruro) ; vers la côte jusqu’à Arequeba (Aréquipa).
Il est à remarquer que presque tous les Incas inauguraient leur règne par une visite à leurs sujets. Ces voyages à travers les diverses parties de leur royaume leur attiraient une trèsgrande popularité. Ils offraient aux citoyens l’occasion de porter leurs griefs et leurs vœux aux pieds du souverain , et il en résultait un sentiment mutuel d’affection entre le monarque, qui apprenait ainsi à connaître les populations de son empire, et ces dernières, qui avaient pu obtenir justice directement et sans délai.
Le voyage de Capac Yupanqui dans ses États dura, dit-on , deux ans. Observons , en passant , que ces longues absences témoignaient de la confiance du roi dans la fidélité de ses sujets, et de la tranquillité parfaite dont jouissait le Pérou.
Plusieurs expéditions successives à l’est de Cuzco réussirent au gré de' l’Inca, et sans effusion de sang. La conquête du pays d’Uncasuyu fut considérée comme très - importante, à cause des richesses de toute nature que cette province allait ajoq^er aux ressources générales de l'empire. Ce succès ne fit que surexciter l’ambition de Capac Y’upanqui : bientôt il prépara une campagne contre les Quicheas; mais il ne voulut pas la conduire en personne , et en laissa tout l’honneur à son frère. Ce prince n’eut qu’à se présenter dans le pays ennemi a la tête de 25,000 hommes ; les barbares épouvantés demandèrent la paix et l’obtinrent en échange de leur indépendance. De retour à la capitale, le triomphateur pacifique fut nommé régent de l’empire , le roi ayant le dessein de diriger lui-même une nouvelle entreprise. Même résultat que précé-
demment. Toutes les peuplades qui habitaient les bords du lac de Puria, limite des acquisitions de Mayta Gapac, envoyèrent des députés à Tempereur pour lui jurer obéissance. Les provinces de Chaycuta et de Charcas (Chuquisaca) eurent leur tour , et montrèrent le même empressement à se laisser enrôler sous la bannière des rois du Pérou. Les Incas avaient évidemment affaire à des populations peu habituées au rude métier de ta guerre, et d’ailleurs, le prestige de leur puissance fascinait ces nations crédules au point de leur faire renoncer volontairement à leurs usages , à leurs dieux , et à leur gouvernement.
Nous ne pouvons malheureusement éviter la monotonie dans ce récit des faits et gestes des enfants du soleil ; la faute en est aux historiens qui ne nous apprennent, sur l’histoire de la dynastie des Incas, que des faits uniformes et quelquefois même insinifiants. 11 est également impossible e deviner le véritable caractère des empereurs péruviens au milieu des flatteries et des éloges emphatiques que les chroniqueurs , et surtout Garcilasso de la Véga, adressent à leur mémoire. Tous les Incas sont des espèces de divinités, des êtres pleins de vertu , de sagesse , de bravoure , de clémence et de bonté ; on ne saurait leur reprocher aucun méfait, ni leur imputer aucun défaut. En un mot, c’est un panégyrique sans interruption, un long discours à la louange exclusive de ces souverains. On conçoit qu’il est fort difficile d’entrevoir la vérité à travers cet épais nuage d’encens. Aussi sommes-nous réduit nous-même à paraphraser en quelque sorte les assertions des historiens qui nous servent de guides.
Inca Roca, sixième monarque péruvien , commença son règne par un voyage de trois ans dans ses États , usage consacré par ses prédécesseurs; puis il conquit les provinces de Chotncas , d’Uramarca , de Sulla, d’Utumsulla, et plusieurs autres qui, au dire de Garcilasso, renfermaient environ 400,000 familles,
évaluation qu’il est permis de croire exagérée. Pendant les quelques années qu’il employa ensuite a améliorer les institutions' de son pays , il habitua son fils afné aux affaires du gouvernement. Il lui confia la direction d’une entreprise contre la province d'Anti* suyu, entreprise qui réussit et annexa aux domaines des Incas un riche et vaste territoire. Quelque temps après, la conquête des provinces de Charcas (Chuquisaca), commencée sous le règne précédent , fut consommée, et acquit à Inca Roca une gloire impérissable. Bientôt de nouveaux agrandissements portèrent au loin la réputation de l’empereur de Cuzco. Quoi qu’il en soit, le titre le plus légitime et le plus sérieux de ce monarque à la vénération de son peuple , ce fut d’avoir fondé .des écoles publiques à Cuzco , et organisé un système d’instruction pour la classe noble. Le bienfait , comme on le voit, fut exclusif, et ne s’étendit pas jusqu'aux rangs^inümes de la société , comme la justice l’exigeait, mais il détermina un progrès qui exerça une heureuse influence sur l’esprit général de la nation.
On attribue au règne de Roca une durée de cinquante ans. Il n’y a rien d’impossible à cela , et si l’on admet les assertions de Garcilasso sur la durée des autres règnes , on arrivera facilement aux quatre cents ans d’antiquité dont se vantent les Incas , à partir de la conquête. Reste à savoir s’il est dans l’ordre des choses vraisemblables qu’une série de douze rois remplisse à elle seule une aussi longue période , et qu’avec un pareil nombre de souverains , on trouve une moyenne de trente-trois ans environ par règne.
Nous ne devons pas omettre une assertion importante qui se rapporte au règne d’Inca Roca. L’historien espagnol Acosta dit qu’il y eut deux lignages ou familles d’Incas , et que le secon.d lignage commence à Roca, qui renouvela les lois et donna de nouveaux règlements à l’empire. Ce fait serait digne d’attention, au point de vue historique, s’il pouvait être parfaitement prouvé; mais rien ne nous
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paraît justifier l’assertion d’Acosta ; c’est pourquoi nous nous bornons à en prendre note.
Malgré son penchant au panégyrique, Garcilasso avoue que Yaluiarhuacac , successeur d’Inca Roca , fut un prince efféminé et tout à fait dépourvu des qualités qui font les grands capitaines. Toutefois cet historien déguise la pusillanimité de son ancêtre sous le nom de bienveillance et d’amour inaltérable pour la paix. Malheureusement l’Inca avait un fils dont la turbulence et le caractère impétueux contrastaient avec le calme de son père. La conduite du jeune prince fut telle, que le roi se vit obligé de l’exiler à quelques lieues de sa capitale et de le réduire à garder les trou-
fieaux du soleil. Pendant trois ans, 'héritier présomptif du trône se résigna à cette humiliante condition, roulant dans sa tête des projets de vengeance et de larges compensations au rôle indigne que lui imposait la colère paternelle.
Un jour , on vient annoncer à l’Inca que les provinces de Chincasuyu et de Charcas se sont révoltées , ont massacré leurs gouverneurs et envoient contre Cuzco une armée de 40,000 hommes. A cette nouvelle , le faible monarque est saisi d’épouvante et se hâte d’abandonner sa capitale. Dans cette situation critique, les hahitants tiennent conseil, et se décident à implorer l’appui de Viracocha , le prince exilé. Viracocha reparaît, rallie autour de lui tous les citoyens en état de porter les armes, et marche à l’ennemi, au lieu de l’attendre dans les murs de Cuzco.
Après avoir pris une position avantageuse et qui le mettait à l’abri d'une défaite décisive, le jeune prince, dont l’armée avait été renforcée par un corps de Quichuas, ennemis implacables des Charcas , envoya à ces derniers des propositions de paix , d’amnistie et d’alliance; mais les insurgés rejetèrent ces offres d’accommodement et s’avancèrent jusqu’à une demilieue du camp impérial. Le lendemain, au point du jour, la lutte s’engagea
opiniâtre et sanglante. Viracocha figurait au premier rang et animait le courage de ses compagnons. Après une bataille qui coûta la vie à des milliers de combattants , la victoire se déclara en faveur des Péruviens. Les principaux chefs des insurgés étaient restés au pouvoir des vainqueurs ; mais Viracocha , usant de modération , leur accorda la vie et la liberté. Tout le pays des Charcas se soumit immédiatement à l’autorité des maîtres de Cuzco.
Soit que les penchants de Viracocha se fussent modifiés sous l’influence de l’exil et de la solitude , soit que le prestige dont l’environnait son récent triomphe eût fait oublier sa conduite passée , il fut considéré par le peuple
f>éruvien comme seul digne d'exercer e pouvoir suprême. Profitant de ces dispositions favorables, Viracocha déclara son père déchu de l’autorité souveraine et s’empara du trône. L’Inca découronné passa le reste de ses jours dans l’oubli et l’isolement. Il mourut dans un âge avancé, sans être regretté de personne.
Nous ne savons jusqu’à quel point on doit ajouter foi aux historiens qui disent qu’à peine maître de la toutepuissance, Viracocha, toujours dominé par son orgueil , fît faire un tableau qui représentait sa victoire et la fuite honteuse de son père. Qu’était-ce que ce tableau ? C’est ce qu’on ne dit pas, et c’est ce qu’il serait intéressant de savoir, pour être fixé sur l’état des arts péruviens dans les premiers temps de la dynastie des Incas.
Un des premiers actes de Viracocha fut de récompenser tous les guerriers qui avaient pris les armes avec lui contre les insurgés. Il visita ensuite ses provinces et y fit des règlements conformes aux traditions et au génie de chacune d’elles. Cédant à l’esprit de conquête gui avait animé quelques-uns de ses prédécesseurs , il leva une armée de 30,000 hommes et tenta plusieurs expéditions; les vastes territoires de Corauca, d’Ullara , de Llipi et de Chica, furent bientôt réunis à l’empire. A cette époque , les fron-
tières du royaume des Incas s’étendaient à l’est aussi loin que la nature pouvait le permettre; au sud , jusqu’à l’extrémité du pays de Charcas et jusqu'aux déserts qui séparent le Pérou du Chili , et qtralors on croyait impraticables. Mais l’ambition dé Viracocha avait le champ libre vers le nord. Ce fut dans cette direction que l'inca se porta à la tête de ses armées. A son approche , les habitants de Huyatora , de Pocra, et de plusieurs antres districts, firent leur soumission, sans oser la moindre résistance. Au nombre des améliorations dont il dota cette partie de ses domaines, il faut citer un canal de cent vingt lieues de long et de douze pieds de profondeur , pour les besoins ae la navigation et du commerce. Ce magnifique travail existe encore aujourd’hui et offre la preuve incontestable de la puissance des rois de Cuzco et de leur sollicitude éclairée pour leurs sujets. Garcilasso mentionne un autre canal encore plus remarquable par ses dimensions , creusé par ordre du même Inca dans le pays de ContiSuyu; mais celui-ci, abandonné par les Espagnols, est complètement tombé en ruine.
Dans une nouvelle tournée à travers ses États, Viracocha , arrivé dans une ville du littoral maritime, y reçut des ambassadeurs et des présents' de la part du roi de Tucuman. Ces envovés lui donnèrent des 'détails sur le Chili et retournèrent auprès de leur maître, avec la plus haute idée des lois et des institutions péruviennes. Telle est du moins l’assertion de Garcilasso de la Véga.
Viracocha mourut au sein delà puissance et de la prospérité dont ses conquêtes et ses règlements avaient doté son pays. Il passa pour l’auteur d’une prophétie à laquelle ses sujets ajoutaient foi , et qui était conservée dans les archives , sans doute au moyen des quipos. Cette prédiction assurait qu’après la succession d’un certain nombre d'incas, il viendrait d’une contrée lointaine un peuple , inconnu des Péruviens, qui abolirait leur religion, foulerait aux pieds leurs lois les plus
respectées, et. renverserait leur empire. C’est là une de ces prophéties qui trouvent dans un hasard providentiel une réalisation inattendue; peut-être même peut-on la mettre au nombre de ces oracles formulés après l’événement et destinés à donner la consécration du merveilleux à des choses toutes naturelles. C'est ainsi qu’au Mexique, et dans l’Yucatan, les prêtres catholiques, pour faire croire aux indigènes que l'arrivée des chrétiens avait été prévue et désirée par leurs ancêtres, firent après coup des
firédictions en vers et en prose , dans esquelles la venue du vrai Dieu était annoncée, et dont la date remontait, par une fraude pieuse , jusqu’aux premiers temps de l’histoire de ces peuples. M. Waldeck , dans son curieux ouvrage sur les ruines d’Uxmal, que nous avons mentionné plusieurs rois dans la notice sur l’Yucatan, a cité une de ces traditions soi-disant nationales et fabriquées par les Européens.
Ce document porte tous les caractères du mensonge et de la fourberie. Nous ne serions donc pas surpris que les prêtres espagnols eussent fait au Pérou ce qu’ils ont fait dans d’autres contrées de l’Amérique.
Le règne de Viracocha ne dura pas moins de cinquante ans, comme celui de l’inca Roca, son aïeul. Nous ne pouvons encore ici contrôler ce chiffre, contre lequel nous ne protestons pas, mais dont nous ne garantissons pas non plus l’authenticite. Garcilasso affirme avoir vu le corps embaumé de cet empereur dans un parfait état de conservation. Or, cet historien écrivait vers la moitié du seizième siècle.
Dans les premières années de son règne, Pachacutec (*), neuvième Inca, soumit la province de Sausa, nommée Xauxa par les Espagnols, la nation belliqueuse des Huancas, le pays de Chicarpac, le territoire d’Ancara et celui des Huyallas. Dans ce dernier, il abolit le détestable vice de la sodo-
(*) Ce nom signifie qui renverse f univers.
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mie, qui y était si répandu que le nom d’Huyallas était devenu infamant.
Tournant ensuite son activité vers les choses de l’ordre civil, i’Inca fit construire des magasins, des greniers et des routes. Puis il reprit les armes, et confia le commandement de ses troupes à son frère Yupanqui. L’adjonction à l’empire des provinces de Huaras, de Canchuca, deMiscossampu et de Caxamarea, fut, après une lutte de courte durée, le fruit de cette nouvelle entreprise. Edifices publics, aqueducs, ponts, grandes routes, canaux, agriculture, administration, conquêtes, Pachacutec ne négligeait rien.
Pendant que son frère et son jeune fils faisaient la guerre en son nom et à son profit, il s’occupait du bien-être de son peuple et de l’affermissement de son pouvoir. Après une guerre sanglante contre Chuquimanqua , souverain de quatre riches vallées qui avaient refusé de se soumettre, Yupanqui parvint à prendre possession des domaines de cet ennemi, mais cette victoire fut achetée par quatre ans de lutte opiniâtre et meurtrière.
Enfin les vallées de Pachacamac, de Rimac, de Chancoy et de Huamac, le royaume de Cliima, et d’autres pays que nous nous dispenserons d’énumérer, reconnurent successivement la domination de Pachacutec.
A la fin de sa carrière, ce prince organisa une milice dans chaque département, pour la sûreté de ses Etats, fonda plusieurs colonies, embellit la capitale, fit construire des temples, et bâtit un palais pour la résidence des Incas.
Comme si tout, dans ce souverain, devait être remarquable, on affirme que son règne dura vingt ans de plus que celui de son prédécesseur, c’està-dire soixante-dix ans. Cela suppose une très-longue existence, ce qui, à toute rigueur, n’est pas impossible.
Pachacutec laissa un renom si populaire et si éclatant, que les Péruviens le mirent au rang des dieux, honneur insigne qu’il ne fit, du reste, que partager avec les plus illustres de ses aïeux.
Le règne de l'Inca Yupanqui, dixième empereur du Pérou, fut marqué par deux grandes expéditions qui surpassèrent, en difficultés et en éclat, toutes les entreprises des précédents souverains. La première de ces expéditions avait pour but la soumission de la province de Muza, nommée Moxos par les Espagnols, et située au delà des Andes, non loin du Paraguay. Elle réussit au gré des désirs de l'Inca. La seconde, plus importante et plus périlleuse, fut dirigée contre le Chili. Jamais les Péruviens n’avaient rencontré une résistance aussi vive et aussi opiniâtre. La première campagne fut sans succès. L’année suivante, Yupanqui mit sur pied des forces plus considérables et s’avança de nouveau contre ses voisins.
On se battit pendant six jours consécutifs, avec un acharnement jusque-là sans exemple dans les fastes militaires du Pérou; et la lutte se termina sans que ni l’une ni l’autre des deux armées pût se dire victorieuse. Quelle fut l’issue de cette guerre mémorable, c’est ce que les chroniqueurs ne nous apprennent pas d’une manière bien précise. On laisse supposer qu’à la mort de Yupanqui, l’empire avait mille lieues du nord au sud, et que, par conséquent, il s’était agrandi de tout le Chili; mais la conquête de ce pays par les armées péruviennes nous paraît fort douteuse; tout au plus pourrions-nous accorder que l’Inca soumit quelques districts de la partie septentrionale du Chili. Ce fait historique serait assez intéressant à éclaircir; malheureusement on ne sait sur uelles bases s’appuyer pour entrer ans une discussion sérieuse sur ce point. Toujours est-il que l’empire s’était notablement agrandi vers l’est, sous le règne de Yupanqui; il avait été reculé jusqu’aux Chiriguanos, au levant de la Bolivie.
Inca Yupanqui bâtit la fameuse forteresse de Cuzco, dont nous avons parlé plusieurs fois. Lui aussi mourut, dit-on, dans un âge très-avancé.
Il faut bien, à toute force, que Garcilasso de la Yéga, historien patriote
et descendant des Incas, trouve les quatre cents ans d’antiquité qu’il attribue à la dynastie des fils du soleil.
Quelques entreprises heureuses et une expédition contre les provinces qui s’étendent jusqu’aux frontières de Quito, expédition qui avorta et ne fit qu’ouvrir la route de cette riche contrée au successeur de Tupac Yupanqni, tels furent les événements les plus remarquables du règne de ce onzième Inca.
Dès l’avénement de Huayna Capac, la guerre de Quito recommença plus acharnée et plus sanglante que jamais.
Les Péruviens avaient affaire à des adversaires belliqueux et obstinés, qui n’abandonnaient pas un pouce de terrain sans l’avoir énergiquement disputé; mais l’étoile des Incas l’emporta, et après trois ans de combats, Quito jura obéissance aux dominateurs de Cuzco.
L’historien Acosta nous apprend que, contrairement à l’usage, Huayna Capac fut de son vivant honoré comme un dieu. Ce fait suffit pour prouver la réputation et la popularité dont jouissait cet Inca dès les premières années de son gouvernement. L’une et l’autre étaient, du reste, justifiées par de brillantes qualités et surtout par une ardeur guerrière que tempérait, après la victoire, une générosité qui ne se démentit jamais.
Ce fut Huayna qui fit fabriquer cette fameuse chaîne d’or longue de six ou sept cents pieds, et qui servait à exécuter une danse solennelle dans certaines circonstances importantes.
La confection de cette chaîne était destinée à célébrer la naissance du fils aîné de l’empereur; c’est pourquoi le nouveau-né fut nommé Huascar, c’est-à-dire, chaîne.
Huayna eut bientôt un autre fils de la fille du feu roi de Quito. Ce second enfant reçut le nom d’Atahualpa, ou d’Atabalipa, suivant les historiens espagnols.
L’Inca soumit ensuite, sans coup férir, toute la vallée de Cbima qui avait été la limite des conquêtes de ses prédécesseurs. Peu de temps
après, il décida les habitants de Tumbez à adopter la religion et les lois péruviennes. Il punit les Indiens de Huancavélica qui avaient assassiné leurs gouverneurs. D’après les conseils d’un oracle fameux qui prophétisait dans la vallée de Rimac, il somma, suivant l’usage, les indigènes de l’île de Puna de se reconnaître sujets des Incas ; Tumpalla , chef de cette île, feignit de se soumettre, et supplia le roi d’honorer son pays de sa présence. Plein de confiance dans la loyauté de son nouveau vassal, Huayna Capac se rendit à Puna avec une partie de ses troupes. Il ne soupçonnait pas la perfidie de son hôte. Tandis qu’il s’occupait d’établir un commencement d’aaministration chez ces insulaires, une insurrection formidable éclata, et un grand nombre des soldats de l’Inca furent égorgés. Plusieurs princes du sang périrent même, dit-on, dans ce massacre. Huayna Capac tira une vengeance exemplaire de cette trahison; mille insulaires payèrent de leur vie un facile et odieux triomphe. Ce sanglant événement fit une profonde impression sur les populations timides et soumises que les Incas avaient façonnées à leur joug. Elles le célébrère'nt dans leurs oesies, et elles en conservèrent si ien le souvenir, que les Espagnols entendirent plus d’une fois raconter ce lugubre récit par des Péruviens.
Huayna fit bâtir une forteresse à Tumbez, et l’île de Puna fut confiée à la vigilance d’un gouverneur aussi actif qu’énergique.
L’exemple de Puna avait été contagieux. Les Indiens de la province de Chuchupuyas s’étaieut aussi révoltés et avaient tué tous les magistrats et toutes les autorités nommées par Pinça. A l’approche de l’empereur qui s’avançait contre eux à la tête d'une armée, ils cherchèrent un refuge dans des montagnes inaccessibles. Mais leurs femmes se jetèrent aux pieds de l’Inca et implorèrent sa clémence.
Huayna se laissa toucher et fit grâce.
Rentré dans sa capitale, l’Inca avait formé le projet, conforme, du reste,
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aux exigences de son âge, de terminer sa carrière de souverain par un voyage à travers ses vastes domaines. Il avait déjà commencé sa tournée , quand il apprit qu’une révolte avait éclaté dans la province de Caranqué. Il fallut livrer plusieurs fois bataille aux insurés pour les réduire; enfin, ils furent attus, et deux mille d'entre eux furent sacrifiés à la vengeance de l’empereur.
La paix une fois rétablie dans toute l’étendue de son royaume, l’Inca revêtit Atahualpa. son Gis naturel, de la souveraineté de Quito. Ce démembrement de l’empire parut de mauvais augure aux plus sages d’entre les Péruviens, du moins si l’on en croit les historiens espagnols, intéressés à faire croire que la destruction de la domination des Incas était prévue et redoutée par les indigènes eux-mêmes.
Ce qu’il y a de singulier, c’est de voir Huayna Capac, comme poussé par une étrange fatalité, quitter sa ville de Cuzco, la capitale de ses ancêtres et la sienne jusqu’à ce moment, pour aller établir sa cour à Quito. Ce changement de résidence lui devint funeste; un jour, tourmenté par l’extrême chaleur, il eut l’imprudence de se baigner, en temps inopportun, dans un lac du voisinage; il s'ensuivit un refroidissement qui le conduisit au tombeau. Sa mort eut lieu huit ans avant la première expédition de Pizarre.
Huascar Inca, héritier légitime du trône, régna cinq années entières sans inquiéter son frère Atahualpa dans la ossession du royaume de Quito. Au out de ce temps, il réclama les domaines d’Atahuaipa comme faisant partie de l'empire des Incas, dont II était le seul titulaire. De là des troubles civils qui favorisèrent puissamment les projets des Espagnols, ainsi qu’on le verra plus loin. Quelques historiens accusent Atahualpa d’avoir été le promoteur de ces querelles intestines. Quoi qu’il en soit, il paraît certain que Huascar promit de ratifier la cession faite par son père, à la condition que son frère jouirait de ses possessions à titre de fief de l’empire,
qu’il rendrait hommage au roi de Cuzco, et qu’il n’essayerait pas d’agrandir son territoire. Atahualpa promit et s’engagea même à accompagner son frère à Cuzco, à la tête ae tous les curacas et personnages éminents de son royaume. Mais cette promesse cachait' un piège infâme. Au lieu de se rendre en ami auprès du confiant Huascar, il marcha contre lui à la tête de forces considérables, le vainquit et le fit prisonnier. Les Espagnols se chargèrent de venger le malheureux Inca, car Atahualpa tomba lui-même entre leurs mains et fut sacrifié à leur impitoyable ambition. Mais n'anticipons pas sur les événements que nous aurons à raconter plus au long en faisant le récit de la conquête du Pérou. Nous n’en aurions même pas fait mention, si nous n’avions tenu à conduire la dynastie des Incas jusqu’au moment de sa destruction.