TABLEAU DES NATIONS INDIGÈNES
Après avoir donné un aperçu de la civilisation de l’ancien empire péruvien , nous croyons à propos de faire connaître, sous le rapport physiologique et statistique , les peuples indigènes qui habitent cette contrée depuis les premiers temps historiques.
Il va sans dire que nous supprimerons tout ce qui pourrait faire double emploi avec ce que nous avons déjà dit au sujet des mœurs et coutumes des Péruviens sous la domination des Incas.
Nous devons prévenir le lecteur que nous suivrons , dans cet exposé, l’ouvrage de M. d’Orbigny, intitulé L'Homme américain, ouvrage basé lui-même sur les sources les plus respectables, aussi bien que sur les observations personnelles de l’auteur.
Le territoire du Pérou était et est encore occupé par quatre nations distinctes. La principale et la plus nombreuse est la nation Quichua ou Inca; la seconde, par rang d'importance, est la nation Aymara; les deux autres sont les Aiacamas et les Changes.
Les Quichuas étaient autrefois le peu-
pie dominant , souverain , le représentant de la civilisation péruvienne.
C’est cette nation que nous avons jusqu’à présent désignée , dans tout le cours de ce travail , sous la dénomination générale de Péruviens. Les Aymaras, malgré leur importance numérique, étaient, ainsi que les Atacamas et les Changos, soumis aux Quichuas. Actuellement on évalue comme suit la population respective de cçs quatre tribus :
Quichuas ou Incas 874,907. Métis 448,57a
Aymara» . ... 373,397. Métis 188,337
Atncamas 7*348. Métis 3,170
Changos....* 1,000 >*
Ce total de 1,894,631 individus, tant métis que de race pure , ne comprend que des chrétiens. Il n'existe plus depuis longtemps, au Pérou, d'hommes à l’état sauvage proprement dit.
Passons maintenant aux détails :
Quichuas. Il est évident que la nation quichua a absorbé une foule d’autres tribus qui s’agrégèrent successivement à l’empire des Incas. Il paraît même que ce nom de Quichua n’était autrefois que la dénomination d’une de ces tribus; on croit qu’il n’a été généralisé que par les Espagnols. Celui d’/nca, qui est devenu synonyme de Quichua , fut d’abord réservé aux membres et aux descendants de la famille royale; il signifiait plus particufièrement roi ou chef.
Les Quichuas s'étendaient , vers le nord , sur tout le plateau , et probablement jusqu’à Quito (*j ; en se dirigeant vers le sud , ils occupaient tout le plateau des Andes du Pérou et une certaine portion du versant oriental jusqu’au 15* degré sud, où ils confinaient aux Aymaras ; au sud de cette dernière nation , ils habitaiént les provinces de Cochabamba , de Chuquisaca, de Chavanta et de Potosi; à partir de celte zone, ils ne reparaissent plus sur les plateaux , et vivent sur le versant oriental jusqu’à Tucuman et Santiago del Estero , au 28*
(*) Aujourd'hui même on parle la langue quichua dans le royaume de Quito.
degré de latitude. Sur le versant occidental , vers la côte , ils s’arrêtent à la ville d’Aréquipa , habitée par les Aymaras , et à celle d’Atacama, peuplée* autrefois par la tribu de même nom. Sur tout le littoral du sud , les Quichuas régnaient sur des peuples soumis, mais d'une origine différente de la leur. Ils couvraient donc une longue bande de terrain qui suivait, du nord au sud , la chaîne des Andes , depuis Quito jusque près du lac de Titicaca; au delà des Aymaras, enclavés au milieu d’eux , ils se montraient encore sur une lisière du versant oriental, depuis Cochabamba jusqu’à Santiago del Estero ; vers l’ouest, ils étaient bornés par les Andes; vers l’est , par les plaines chaudes et boisées.
Une foule de petites nations, répandues depuis Quito jusqu’à Santa-Cruz de la Sierra, avoisinaient les Quichuas au levant ; dans le nombre on peut citer les Chayaritos, les Chuchos du Rio Paro, les Quixos , les Apolistas, les Maropas , les Tacanas, les Mocéténès et les Yuracarès. Dans la direction du sud , les Quichuas confinaient aux Chiriguanos , et plus au sud encore, aux Matacos, aux Mbocobis, tribus d’origine araucane. Au nord , ils avaient pour voisins des populations de la race des Jluiscas, habitants du plateau de Condinamarca ; enfin, au sud-ouest, comme nous l’avons dit, les Aymaras leur étaient limitrophes.
La population des Quichuas, telle qu’elle a été réduite par des massacres réitérés, par les guerres civiles, et par les travaux des" mines , peut s’apprécier et se diviser comme suit :
Quichuas Métis de Owi.
pur*. chuat et •rfa-
urnula.
Cochabamba (Bolivie) . ....
Province de Sacava , dépar-
tement de Cochabamba..
Province d'Ayopapa, dépar*
tement de Cochabamba. .
Province de Tacapari, dépar*
tement de Cochabamba . ■ .
Province d’Arque , dépar-
tement de Cochabamba. .
Province de Cliaa , départe-
ment de Cochabamba. . . .
Province de Mizquë , dépar-
nient de Cochabamba. . . .
5,6oa
PEROU ET BOLIVIE
V#Klmu Méli* de Oui-
purs. dîna* cl «T Es-
pagnolt.
Province de Yauiparais, departement de Chuquisaca . ia,44<> 6,210
Province doToinina, département de Chuquisaca .. . 1 4 »853 9,426
Province de Sinti, départe*
ment, de Chuquisaca. .. . 1 3,636 6,818
Ville de Chuquisaca i,3ia 3, 28a
Province de Polosi, département de Polosi x,365 6,8aS
Province de Chayanta, departement de Potosi 39,268 19,634
Province de Porco , Chichas
cl Lipez 67,066 33,533
Province de Valle-Grande, département de Santa
Cruz 317 4i>39
Province de Cuzco (Pérou). 14,254 699
Province de Paucartambo. . n,aag 957
Province d'Abaucay, département de Cuzco 18,419 4>739
«Province de Cnlca-y-Lares ,
département de Cuzco. . . 5, 519 3ao
Province d'Urubomba , département de Cuzco 5,x64 3,194
Province de Cotabamba, département de Cuzco 18,2.37 i,38a
Province de Paruro, département de Cuzco i5,o34 2,733
Province de Chabibilcas, département de Cuzco..... 11,475 »
Province de Tinta , département de Cuzco 29,04s 5,420
Province de Quispicanchi ,
département de Cuzco. , . 19,947 4,3o6
Département de Lima (Pérou) 63, 181 13,347
Département d’Ayacucho
(Pérou) 9g, » 83 34,» 58
Département de Junin ( Pérou) 105,187 78,684
Département de la Libertad
(Pérou) 115,647 76,949
Département de Guayaquil (république de l'Équateur). 153,900 76,950
Département de Quito (république de l’Équateur). 36, 800 18,400
874,907 448,57aC)
On voit que la population quichua , non mélangée de sang espagnol., est encore assez considérable. On peut donc étudier facilement les caractères physiologiques et les moeurs actuelles de ce peuple, dernier représentant de la civilisation indigène dans l’Amérique méridionale.
La race quichua est généralement petite, quoique bien constituée. La taille moyenne de ces Indiens paraît être de 1 mètre 60 centimètres ; elle est souvent moindre, surtout dans les lieux les plus élevés et où la raré-
(*) Ce tableau est extrait textuellement de L'Homme américain de M. d'Orbigny.
faction de l’air empêche le développement normal de l'individu. Les femmes sont encore plus petites et n’atteignent guère que 1 mètre 4G0 millimètres.
Les Quichuas ont en général les formes massives, les épaules extrêmement larges , la poitrine volumineuse , bombée et remarquablement longue , ce qui augmente le tronc, et lui donne une singulière disproportion avec les membres. La tête est d’ordinaire trèsgrosse, relativement à l'ensemble, du corps; les mains et les pieds sont toujours petits. Les lennnes offrent les mêmes particularités ; en outre , elles se distinguent par le volume de leur gorge.
La largeur de la poitrine, remarquée chez la plupart des Quichuas, tient évidemment à ce que , répandus sur des plateaux d’une grande élévation, et où par conséquent l’air est considérablement raréfié , ces Indiens ont besoin , pour vivre , d'habituer leurs poumons à de plus fortes et plus fréquentes aspirations, ce qui rend une cavité plus large et plus profonde nécessaire au jeu de l’appareil respiratoire.
Le teint des Quichuas n’a ni la nuance cuivrée des nations de l’Amérique septentrionale, ni la couleur jaune des Brésiliens; il offre un mélange de brun olivâtre foncé , particulier, du reste, aux Araucans, et en general à tous les peuples que M. d’Orbigny comprend dans sa race patapcenne. Pour mieux dire, le teint de la nation quichua est celui des mulâtres , et il est invariable chez tous les individus de cette race dont le sam> est. resté pur. Il n'est donc pas vrai , comme j’affirme Ulloa, que les Péruviens soient rougeâtres; ils sont plutôt bronzes , ainsi que l’a observé M. de Humboldt.
Les traits des Quichuas offrent un ensemble qui paraît constituer un type distinct et beaucoup plus rapproché du type mexicain que de celui des nations voisines. La tête, oblongue d’avant en arrière, est sensiblement déprimée sur les côtés ; le front est
légèrement bombé quoique fuyant, disposition qui n’empêche pas que le crâne ne soit souvent très-développé et le cerveau notablement volumineux.
La figure est large et ordinairement ronde; ie nez est saillant, allongé, aquilin, recourbé à son extrémité inférieure , déprimé par le haut , garni de narines larges et ouvertes. La Douche , grande et proéminente , sans cependant que les lèvres soient trop grosses , est ornée de dents blanches et tellement solides que la vieillesse les respecte. Les joues ne sont guère saillantes que chez les hommes avancés en âge. Les yeux , généralement petits et constamment en ligne droite, ne sont ni bridés ni relevés en dehors. La sclérotique est toujours jaunâtre , comme chez quelques peuples à teint foncé. Quant aux cheveux , ils sont invariablement noirs, grossiers, épais, longs , roides, remarquablement lisses et plantés très-bas des deux côtés du front. Les sourcils , quoique très-arqués , sont étroits et peu fournis ; ' la barbe est extrêmement rare , et c’est à peine si, chez les hommes faits, on aperçoit quelques poils maigres et droits sur la lèvre supérieure et au menton. Ce qu’il y a de plus frappant dans la physionomie des Quicnuas , c’est la saillie des arcades sourcilières et la dépression du nez dans sa partie supérieure. On ne peut s’empêcher de remarquer aussi sur le visage de ces Péruviens dégénérés un air triste, sérieux et réfléchi , mêlé à une certaine expression sinon d’hypocrisie , du moins de sournoiserie.
Nous avons parlé de la langue péruvienne, et nous avons dit qu’indépendamment de la langue vulgaire il y en avait une réservée aux Incas et aux grands du royaume. Nous ajouterons quelques détails sur ce point intéressant :
L’idiome quichua est assez riche , non-seulement pour rendre toutes les idées que comportait la civilisation des anciens Péruviens , mais encore pour répondre aux besoins d’un état social plus avancé. Il est plein de ressources ingénieuses, de figures élégantes de
comparaisons judicieuses ; malheureusement la prononciation en est d’une rudesse extrême. On y signale des sons horriblement gutturaux et analogues à certaines aspirations de la langue arabe; l’accent général. en est aussi très-marqué, et l’habitude de faire toujours longue la pénultième syllabe de chaque mot , contribue puissamment à rendre cqt accent monotone et fatigant. Comme dans plusieurs idiomes américains , il y a souvent cumulation de consonnes , sans que les langues européennes puissent rendre l'effet de ces combinaisons de lettres. Ainsi l’on ne peut, si on n’a pas entendu parler le quichua, se faire une idée du cc , du scc, du tcc , du tto, du qq , etc. Dans qquichua, par exemple, le premier q se prononce, dit M. d’Orbigny, du fond de la gorge, comme un croassement. Une autre
ffarticularité de cette langue, c’est que es mots se terminent, la plupart du temps, en a ou en i; mais lorsqu’ils finissent par une consonne, ils ont d’ordinaire les sons ip, ac, ak, et queluefois celui de am ou an. Point de iphthongues et absence complète de la lettre u; quant au j, il existe, mais avec la prononciation gutturale que lui donnent les Espagnols. Les sons du b, du d, de Vf, du g, de l’a:, manquent complètement. Les adjectifs ne sont pas modifiés suivant les genres et les cas; les substantifs, au contraire, varient suivant les exigences du singulier ou du pluriel.
Nous avons dit ailleurs que leurs noms de nombres admettaient toutes les combinaisons possibles, et allaient jusqu’à 100,000.
Suant à la langue particulière que aient les Incas, elle est complètement éteinte , et l’on ne peut aujourd’hui s’en faire une idée.
Les Quichuas sont d’un caractère doux, pacifique, et éminemment sociable. C’est à tort qu’on les a accusés de lâcheté. Ils ont prouvé , comme ou le verra dans le récit de la conquête du Pérou , qu’ils n’étaient pas foncièrement dépourvus de courage et d’intrépidité. Mais la teudance des iustitu*
tions de leur pays a exercé sur leur naturel une influence qui s’est prolongée jusqu’à nos jours. Les habitudes d’obéissance passive et de respectaveugle pour leurs souverains, jointes à la terreur que leur inspiraient des lois d’une sévérité excessive, comprimèrent chez eux tout sentiment d'initiative, et disposèrent leur esprit à cette espèce d’abrutissement qu’on leur a si souvent reproché. Toute pensée de rébellion contre le monarque et ses délégués étant non-seulement un crime de lèse-inajesté, mais encore un sacrilège, les sujets s’etaient peu à peu accoutumés a une soumission absolue envers les autorités. Façonnés à cette résignation sans bornes*, ils changèrent de maîtres sans murmurer, et réportèrent sur les Espagnols la vénération superstitieuse dont ils faisaient profession envers les Incas. Ils obéirent aux conquérants comme ils avaient obéi aux prétendus enfants du soleil.
Ils se laissèrent opprimer presque sans résistance, parce qu’ils voyaient dans les Européens des hommes envoyés , eux aussi , par leur père commun. De là cette opinion que les Péruviens étaient un peuple de lâches , comme si les instincts les plus énergiques n’étaient pas modifiés par des idées et des institutions énervantes.
On se rappelle d’ailleurs ce que nous avons fait observer au sujet de la division des terres et du régime de la communauté. Nul doute que la certitude d’un bien-être facilement acquis, et l’extinct ion de toute ambition, comme de tous désirs excentriques , dans le cœur des indigènes , n’eussent puissamment contribué à plonger les Péruviens dans cette indolence et cette apathie que les historiens ont prise pour de la pusillanimité. Sans doute , nous le répétons , les Quichuas sont d’un naturel docile et éminemment sociable ; mais de la douceur à la lâcheté il y a loin ; la docilité n’est pas du tout incompatible avec le courage.
Les Quichuas sont hospitaliers envers les étrangers , reconnaissants envers les personnes qui leur ont fait du bien , bons pères de famille , ouvriers
adroits et laborieux. Ils oublient difficilement une offense, mais ne cherchent pas les occasions de se venger ; aussi les crimes sont-ils extrêmement rares au Pérou. Ils sont généralement taciturnes, et leur physionomie exprime une mélancolie qui n’a rien de farouche, mais qui est le signe caractéristique d’une condition malheureuse. Au nombre de leurs bonnes qualités, il faut mettre la sobriété, la résignation dans les souffrances physiques ou morales, et la discrétion (*).
Les voyageurs qui n’ont vu que les défauts de ces Américains, sans tenir compte de l’influence abrutissante de la servitude, n’ont pas craint d’accuser les Quichuas de stupidité, et de les assimiler à la brute. La Condamine et son compagnon de vovage Bouguer ont fait des Indiens du l’érou le portrait le plus repoussant. Ulloa, qui partagea les travaux et la gloire de ces deux célébrés académiciens , renchérit sur leur appréciation , et nous montre les Quichuas sous le jour le plus ignoble.
Nous citerons l’opinion de ce savant Espagnol, afin que le lecteur sache jusqu’où a pu aller l’injustice des écrivains qui ont jugé les Péruviens au point de vue des idées européennes, et abstraction faite de la situation, alors si douloureuse, de ces pauvres gens :
« Si on les regarde comme des hommes, ditUlloa, les bornes de leur intelligence semblent incompatibles avec l’excellence de l’âme, et leur imbécillité est si visible , qu’à peine , en certains cas , peut-on se faire d’eux une autre idée que celle qu’on a des animaux. Rien n’altère la tranquillité de leur âme, également insensible aux reversetaux prospérités. Quoique à demi nus, ils sont aussi contents que le roi le plus somptueux dans ses habillements. Les richesses n’ont pas le moindre attrait pour eux ; l’autorité et les dignités où ils peuvent prétendre leur paraissent si peu des objets d’ambition, qu’un Indien recevra avec la même in-
(*) Ulloa rappelle qu’un complot s’est U'amé durant trente ans au Pérou, sans qu’il y ait eu un seul dénonciateur.
différence l’emploi d’alcade ou celui de bourreau, si on lui ôte l’un pour lui donner l’autre. Rien ne peut les émouvoir ni les faire changer. L’intérêt n’a aucun pouvoir sur eux, et souvent ils refusent de rendre un petit service, quoique sûrs de recevoir une grosse récompense. La crainte ne fait aucun effet sur eux; le respect n’en produit pas davantage : disposition d’autant plus singulière, qu’on ne peut la changer par aucun moyen. On ne peut ni les tirer de cette indifférence, qui est à l’épreuve des hommes les plus habiles, ni les faire renoncer à cette grossière ignorance et à cette négligence insouciante qui déconcertent la sagacité de ceux qui s’occupent de leur bien-être (*). »
On reconnaît dans ce passage toutes les calomnies que les partisans de l’esclavage ont, de tout temps, prodiguées aux nègres. Ce qu’on a dit des malheureux arrachés aux rivages de l’Afrique, et démoralisés par la servitude dans les colonies , Ulloa et d’autres voyageurs l’ont répété au sujet des Quicliuas, et en général des indigènes de l’Amérique méridionale. On compte pour rien les effets de l’esclavage, de la misère, et de l’absence complète d’éducation sur ces peuples déshérités.
On impute à ces infortunés des imperfections qui sont le résultat d’une situation humiliante et précaire. On oublie la cause pour ne voir que l’effet , et l’on punit les Américains des crimes de leurs oppresseurs. Est-ce là de la justice?
Ce portrait des Péruviens , fût-il exact, ne prouverait que contre les institutions des Incas et le gouvernement desEspagnols. Mais tout se réunit pour prouver qu’il n'est point lidèle. M. d’Orbigny, qui a très-minutieusement observe les Quichuas sous le rapport physiologique et moral, affirme qu'ils ne sont pas inférieurs en intelligence aux peuples européens « Ils ont, dit-il,
(*) Voyage en Amérique pour déterminer lu forme et la ligure île la terre, fait par ordre du roi d’Espagne par don George Juan et Ulloa.
la conception vive, apprennent avec fa.
cilité ce qu’on veut leur enseigner, et diverses observations ne permettent pas de douter qu’ils n’aient tout ce qu’il faut pour faire un peuple éclairé.» A défaut de ce témoignage, nous trouverions dans l'histoire du Pérou mille preuves de l’aptitude des Quichuas pour l'industrie , les arts et les sciences qui conduisent à la vraie civilisation. Certes, un peuple qui a bâti des monuments grandioses et somptueux , qui a montre, une grande habileté dans les procédés d’agriculture , qui savait fondre et travailler les métaux, qui s'était rendu compte de l’année solaire , qui était parvenu à déterminer les équinoxes et les solstices, qui avait inventé toutes les séries de nombres nécessaires aux combinaisons de l’arithmétique , qui enfin avait fait tout ce que nous avons énuméré dans notre exposé de la civilisation péruvienne ; un tel peuple peut, à bon droit, être proclamé éminemment intelligent, et ce n’est pas sa faute si les Espagnols ont , par un despotisme avilissant, altéré ses belles facultés , arrêté l’essor de ses nobles instincts, et oblitéré ses heureuses aptitudes.
Nous n’en dirons pas davantage sur les Quichuas. Toutceque nous aurions à ajouter pour compléter la physionomie de ce peuple, a déjà trouvé place dans le tableau de l’empire du Pérou sous la domination des Incas. Nous y renvoyons donc le lecteur.
Aymaius. Plusieurs circonstances significatives, et les assertions des historiens en crédit, font présumer que la nation aymara fut le berceau de la civilisation péruvienne. Ce peuple mérité donc toute notre attention.
Les A ymaras habitaient, antérieurement à l’établissement de la dynastie deslneas, une contrée voisine du lac de Titicaca. Or , c’est de ce lac que sortirent, comme on l’a vu, MancoCapac et sa compagne. Attaqués une première fois par le troisième inca, Lloque Yupanqui, assaillis de nouveau par les Quichuas, sous le règne de Maïta Capac , quatrième roi de Cuzco , les Aymaras ne furent définitivement soumis
PÉROU ET BOLIVIE
que durant le gouvernementdeYahuar- Huacac. Dès lors, le nom A' Aymara fut étendu à toutes les populations qui parlaient la langue de cette province.
Cette langue ne s'est point mêlée à celle des Quictiuas, encore moins a-t-elle été absorbée par elle , bien que les Incas eussent pour règle d’établir l’unité de langage dans tout leur empire. Ce fait prouve que la nation aymara fut puissante et nombreuse. Elle couvrit tout le plateau des Andes, du 15" au 20e degré de latitude australe. Elle s’étend encore aujourd'hui , dans la direction nord et sud , entre les mêmes parallèles , c’est-à-dire , depuis les provinces de Tinta et d’Aréquipa , en suivant le plateau, jusques et y compris le bassin de Paria et d’Oruro'. De l’est à l’ouest, elle occupe l’espace compris entre les 69" et 75' degrés de longitude occidentale (méridien de Paris) , ou , en d’autres termes , une surface irrégulière formant, d’après la division actuelle, le département d’Aréquipa presque tout entier, les provinces d’Aymaras, de Paucartambo, de Cuzco, tout le département de la Paz et celui d’Oruro.
Elle a pour voisins au nord-ouest, les Qnichuas; à l’est, les nations des Andes proprement dites , telles que les Tacanas, les Apolistas et les Mocéténès; au sud-est et au sud, les Quichuas de Cochabamba, de Chayanta et de Potosi ; enfin au sud, vers le littoral, les Atacamas et les Changos. On voit que les Aymaras forment , à proprement parler, un noyau autourduquel rayonne la population quichua.
La grandeur des monuments de Tiahuanaco , les nombreux vestiges d’habitations qu’on retrouve sur les bords du lac de Titicaca , la quantité de tombeaux qui existe dans des localités aujourd'hui désertes, prouvent, aussi bien que la conservation de la langue aymara , l’importance numérique et sociale de cette nation. A défaut de documents propres à nous fixer sur la population des anciens indigènes, on peut apprécier avec assez d’exactitude la population actuelle. La Bolivie et le Pérou proprement dit présentent un total de 372,397 Aymaras de sang pur
et 188,237 métis , tous professant la foi chrétienne. Par ces restes, on peut juger ce que devait être autrefois ce peuple, qui cependant n’était pas la nation dominante.
Sous le rapport physique, les Aymaras et les Quichuas semblent ne faire qu’une seule et même nation. Il y a entre eux similitude parfaite de physionomie, de taille et de couleur; on remarque même chez les Avmaras cette ampleur de la poitrine observée chez leurs voisins, et qui s’explique par une résidence continuelle dans des régions où la raréfaction de l’air exige un développement extraordinaire de l’appareil respiratoire.
Il parait certain que les Aymaras avaient autrefois l’habitude de s’aplatir la tête. On a trouvé dans les tombeaux que renferment les îles du lac de Titicaca un grand nombre de crânes dont la forme étrange ne laisse aucun doute sur cette question. Comme il existait dans ces sépultures d’autres têtes non déprimées, on en a conclu que cette forme n’était pas normale, mais artificielle ; on a , de plus , constaté que les crânes d’hommes offraient seuls des traces d’aplatissement. D’après l’inspection de ces débris humains, il est évident que la pression avait lieu d’avant en arrière et aussi circulairement. Cette opération avait pour effet de refouler le cerveau en arrière, et de donner un grand développement aux parties postérieures de la tête, au détriment des parties antérieures.
Nous avons vu nous-même une momie d’enfant aymara qui ne permet pas la moindre incertitude sur la réalité de cette singulière coutume, plus répandue, du reste, qu’on ne le croit, chez les peuples sauvages ou encore dans l’enfance de la civilisation.
On ne sait pas au juste à quelle époque remonte cet usage parmi les Aymaras. La decouverte d’une statue colossale antérieure à l’époque des Incas, prouverait qu’il n’existait pas avant l’établissement de cette dynastie de souverains. L’allongement des oreilles, autre coutume commune aux Quichuas et aux Aymaras, n’a dû se pra-
27' Livraison. (Pkbou et Bolivie.)
tiquer chez ces derniers que dans le quatorzième ou le quinzième siècle.
Il est difficile d’admettre, avec M. d’Orbignv, que la dépression du crâne n’influât en rien sur les facultés intellectuelles des Aymaras. I a physiologie nous enseigne qu’on n’altere pas impunément la forme naturelle de la tête; la phrénologie, consultée au besoin sur cette question , répondrait de même, et même plus affirmativement.
Comme la langue quichua, l’idiome aymara est d’une grande richesse , et offre toutes les ressources possibles pour l’expression nette et précisé des pensées les plus variées. Élégant dans ses tournures et poétique dans son caractère général, il est horriblement dur à prononcer. Les sons gutturaux y sont très-fréquents, et à cet égard il l’emporte sur le quichua. Comme dans cette dernière langue, il y a force redoublements de consonnes. Il est à re.
marquer que les mots se terminent toujours par des voyelles; un grand nombre par la voyelle a, dont ils sont pour la plupart composés. L’e, l ’i, l’o et l’a sont quelquefois remplacés par la consonne t. Les diphthongues sont inconnues. Il en est de même de l’« avec la prononciation française. Les lettres b, d, f, r, x ne sont pas employées; le g devant les voyelles se prononcera; le,;' est excessivement guttural. Les adjectifs, comme dans la langue anglaise, ne varient pas suivant le cas, le nombre et le genre. La numération est décimale, ainsi que chez les Quichuas, et elle se prête à toutes les désignations de chiffres jusqu’à un million. Observons toutefois que si pour les nombres 3, 6, 8 et 1000, le quichua et l’aymara paraissent avoir une origine commune, pour les autres chiffres ils diffèrent totalement. Les synonymes sont nombreux dans la langue aymara; les mots composés se contractent volontiers pour le besoin de l’oreille, d’ailleurs si peu respectée dans la prononciation de certaines syllabes. Un vingtième des mots se retrouve, avec de légères modifications, dans le quichua, et cela seul sufflrait pour prouver une source commune.
Il est à supposer que l’idionae aymara a été la souche de la langue quichua , qui l’environne de toutes parts.
Nous ne dirons rien du caractère, des facultés intellectuelles, des mœurs ni des usages des Aymaras : ce peuple offrait sous ces différents rapports une parfaite similitude avec les Quichuas. Mais nous signalerons un point important qui dénote une différence essentielle entre les deux civilisations indigènes : c’est l’architecture. Les monuments deTiahuanaco, situés près du lac de l’iticaca , c’est-à-dire dans le foyer principal de la civilisation aymara', sont le produit d’un état social relativement tres-ancieu. « Ils se composent d’un tumulus élevé de près de cent pieds, entouré de pilastres; de temples de cent à deux cents mètres de longueur, bien orientés à l’est, ornés de suites de colonnes anguleuses, colossales, de portiques monolithes, que recouvrent des grecques élégantes, des reliefs plats dTune exécution régulière, quoique d’un dessin grossier, représentant des allégories religieuses du soleil et du condor, son messager; de statues colossales de basalte chargées de reliefs plats, dont le dessin à tête carrée est demi-égyptien ; et enfiu d’un intérieur de palais formé d’énormes blocs de roche parfaitement taillés, dont les dimensions ont souvent jusqu’à sept mètres quatre-vingts centimètres de longueur, sur quatre mètres de largeur et deux d’épaisseur. Dans les temples et dans les palais, les pans des portes sont, non pas inclinés, comme dans ceux des Incas, mais perpendiculaires, et leurs vastes dimensions, les masses imposantes dont ils se composent , dépassent de beaucoup, en beauté comme en grandeur, tout ce qui postérieurement a été bâti par les Incas. D’ailleurs, on ne connaît au cune sculpture, aucuns reliefs plats dans les monuments des Quichuas de Cu/.co, tandis que tous en sont ornés à Tiahuanaco. La présence de ces restes évidents d’une civilisation antique sur le point même d’où est sorti le premier Inca, pour fonder celle du Cuzco, n’offrirait-elle pas une preuve
PEROU ET BOLIVIE
de plus que de là furent transportés, avec Manco Capac, les derniers souvenirs d’une grandeur éteinte sur la terre classique des Incas (*)? »
Il y a aussi une notable différence entre les tombeaux des Âymaras et ceux des Quichuas. Les sépultures des Aymaras, au lieu d’être souterraines, consistaient quelquefois en grands bâtiments carrés, avec une petite ouverture destinée à donner passage aux cadavres; ceux-ci étaient rangés le long des murs, assis, couverts de vêtements ou d’une espèce de tissu de paille.
Souvent c’étaient de petites maisons en briques non cuites, de la même forme que les monuments funéraires dont nous venons de parler, à toit incliné, et offrant également une ouverture du côté du levant; d’autres fois, c’étaient des espèces de tours carrées, à divers étages, contenant des corps symétriquement rangés. Ce dernier genre de tombeaux se trouve principalement et en grand nombre dans les îles de Quebaya et sur les bords du lac de Titicaca. Ces sépultures, dont les dimensions sont parfois considérables, réunies en groupes serrés, forment souvent des espèces de villages, nécropoles silencieuses dont les habitants dorment du sommeil éternel.
Il est impossible de dire avec certitude quelle fut la religion des Aymaras; l’examen des monuments fait présumer que le culte du soleil existait chez cette nation, et que des bords du lac de Titicaca il fut transporté dans les murs de Cuzco. L’orientation des temples à l’est, les bas-reliefs des portiques monolithes qui représentent l’astre bienfaisant entouré de rayons, ces hommes tenant detrx sceptres, occupant le centre du tableau et environnés de rois couronnés et de condors, telles sont les preuves sur lesquelles s’appuie l’opinion qui suppose l’existence du culte du soleil chez les Aymaras.
En résumé, les Aymaras ne diffèrent des Quichuas que par une partie des mots de leur langue, par l’usage
(*) D’Orbigny, T Homme, américain t. I, p. 3ï4-
de s’aplatir la tête, par la construction des monuments et par les tombeaux ; pour tout le reste, ces deux nations ont entre elles la plus parfaite analoie. On peut donc les considérer comme eux rameaux issus de la même souche; et les Aymaras ayant vécu, depuis les premiers temps de l’histoire du Pérou, à l’entour du lac de Titicaca, berceau de Manco Capac et de Marna Oëllo, il y a de fortes raisons de
J (résumer qu’ils ont donné naissance à a civilisation quichua. Il faudrait donc voir dans les Aymaras le type <je la société péruvienne, le peuple modèle de cette contrée, la nation la plus anciennement civilisée , et dont les institutions ont été copiées par des voisins plus puissants.
Atacamas. Les ancêtres de cette nation se nommaient Olipes ou Llipi, suivant Garcilassode la Véga. On croit que les Atacamas occupent aujourd’hui le versant occidental des Andes, depuis le 19' jusqu’au 22' degré de latitude méridionale, c’est-à-dire l’espace compris entre le sud d’Arica et le pays des Changos, qui, avec les Aymaras, sont leurs seuls voisins. Ce peuple habite toute la province de Tarapaca et celle d’Atacama. On évalue le nombre de ces Indiens à environ 7,348, et les métis à 2,170.
Tout ce que nous avons dit des caractères physiques des Quichuas peut s’appliquer' aux Atacamas; mais leur langue paraît différer essentiellement du quichua, de l’aymara et du chango, ce qui constitue un fait éminemment caractéristique. Ils sont pêcheurs et agriculteurs, ce qui s’explique par leur résidence sur le littoral et dans les vallées fertiles. Pacifiques et sédentaires, ils ont les mêmes mœurs et les mêmes coutumes que les Aymaras.
Leurs tombeaux sont tout ce qui reste de leur civilisation passée. Ces sépultures ont une grande analogie avec celles des Quichuas; elles sont souterraines, et consistent en un caveau revêtu de murs en pierres sèches. Les morts y sont placés les jambes pliées, entoures de vases, d’ustensiles de ménage, de vêtements, d’aliments, d’ar-
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mes, ou de fuseaux et de fil, si c’était une femme. On couvrait la fosse de branchages et de pierres, puis de terre, de manière toutefois à ce que le tout fût au niveau du sol. Ces tombeaux ne sont pas isolés, mais réunis de façon à former de vastes cimetières.
Là se bornent les détails consignés par M. d’Orbigny dans l’intéressant ouvrage qui nous sert de guide.
Changos. Cette nation se réduit aujourd’hui à quelques individus qui habitent principalement les environs du port de Cobija (Bolivie), et se rencontrent sur les bords de l’océan Pacifique, entre les 22' et 24' degrés de latitude sud. Ils confinent vers le nord et vers l’est aux Atacamas, vers le sud aux Araucans, dont ils sont toutefois séparés par le désert d’Atacama. L’établissement d’une mission à Cobija, dans le but spécial de convertir cette nation, prouverait qu’elle était autrefois assez nombreuse. On peut la considérer actuellement comme à peu près anéantie, car c'est tout au plus si, au dire des autorités de Cobiia, on compte mille Indiens de cette tribu.
En observant attentivement les Changos, on reconnaît que leur teint est un peu plus foncé que celui des Quichuas, et leur taille un peu plus petite. Quant aux autres caractères physiques, ils sont identiques à ceux des peuples voisins, à l’exception du nez qui n’est pas aquilin; du reste, même physionomie triste et taciturne.
La langue chango diffère, dit-on, de celle des Atacamas, des Quichuas et des Aymaras; toutefois, il n’y a aucune certitude à cet égard , les renseignements recueillis par les voyageurs étant tout à fait insuffisants.
Le littoral sur lequel vivent les Changos se trouvant sous un climat constamment sec, les habitations de ces Indiens n’ont besoin d’étre ni solides ni bien closes. Une tente fermée au moyen de quatre piquets et de peaux de phoques suffit à une famille tout entière. Quelques peaux de moutons ou des algues sèches composent le lit sur lequel couchent pêle-mêle le père la mère et les enfants. Le mobi-
lier est à l’avenant. Les hommes passent tout le jour à la pêche, leur seule industrie. Les barques sur lesquellee ils s’aventurent en mer consistent tout simplement en deux outres de peaux de phoques remplies d’air et liées ensemble. Cette espèce de canots, dont les Aymaras font également usage, se dirigent, au milieu des flots les plus agités , au moyen d’une rame à deux bouts, propre à pagayer des deux côtés. Le pêcheur, à genoux sur l’avant de cette singulière embarcation , va faire la chasse aux loups marins sur les rochers, et harponner le poisson en pleine mer. Leur adresse égale leur intrépidité, et il est rare qu’ils rentrent dans leur cabane sans un butin raisonnable.
Dans les voyages qu’ils font quelquefois à travers les déserts situés entre la côte et l’intérieur du pays, ils font porter à leurs femmes les fardeaux les plus pesants ; ces femmes se servent pour cela d’une espèce de hotte qu’elles soutiennent au moyen d’une sangle portant sur le front. C’est aussi à l’aide d’une lanière en cuir passant sur le devant de la tête que les Indiens de l’Amérique centrale portent les plus lourdes charges.
On découvrit en 1830 des tombeaux de Changos dans le voisinage de Cobija. La couche de terre de quatre mètres qui les recouvrait prouve que les corps qu’ils renfermaient devaient être inhumés depuis une époque trèsreculée. Ces corps étaient couchés en long, ce qui est caractéristique, les sépultures des autres peuples péruviens n’ayant montré jusqu’à ce jou r que des cadavres ployés à la manière des enfants dans le sein de leur mère. Iis étaient, du reste, couverts de vêtements de laine d’un tissu remarquablement fin, et l’on a observé qu’ils étaient rangés séparément par sexe et par âge.
Nous allons maintenant faire connaître plusieurs autres nations qui jusqu’à ces dernières années avaient été inconnues aux Européens, et qui complètent l’ensemble des populations indigènes du Pérou et de la Bolivie.
PÉROU ET BOLIVIE
YüBACABts. Ce nom, qui signifie hommes blancs, désigne une peuplade dispersée au pied des derniers contreforts des Anaes orientales, et surtout dans les forêts qui avoisinent les montagnes. Quoique cette nation ne compte pas aujourd'hui deux mille individus, elle occupe une superficie de vingt à trente lieues de largeur, comprise entre Santa-Cruz de la Sierra à l’est, et la longitude de Cochabamba à l’ouest; les 67' et 09* degrés de longitude occidentale, 16' et 17e degrés de latitude sud, forment les limites du territoire habité par ces sauvages.
Le trait caractéristique des Yuracarès est la couleur presque blanche de la peau , couleur qui évidemment n’est pas une anomalie, et doit être exclusivement attribuée à l’inQuence des forêts épaisses et humides sous l’ombre desquelles viventconstamment ces Indiens. Ce qu’il y a de plus singulier encore, c’est que sur un grand nombre d’entre eux, le visage et le corps sont couverts de larges taches d’une nuance beaucoup plus claire que le reste de leur peau. Nous ne savons jusqu'à quel point on peut assigner pour cause à ce phénomène une maladie cutanée; l’opinion de M. d’Orbigny à cet égard, quoique positivement formulée, ne nous paraît pas péremptoire, car un voyageur anglais a observé la même anomalie sur les quarterons de Lima; seulement chez ces derniers les taches sont noires, comparativement à la couleur générale du corps.
La taille des Yuracarès est, en moyenne, de 1 mètre 66 centimètres, et atteint quelquefois 1 mètre 76 centimètres. Ce peuple est donc remar-
uablement plus grand que les nations
ont nous avons déjà esquissé la physionomie. Le corps, convenablement proportionné à cette stature, offre toutes les apparences de la force et de l’agilité. La fierté de la démarche trahit la vanité qui constitue le fond du caractère de cette peuplade. Les femmes ont aussi des formes qui, sans nuire à la grâce et à la souplesse, annoncent une grande vigueur physique.
Complètement différents des Qul-
chuas , sous le rapport de la couleur, les Yuracarès se rapprochent d’eux sous le rapport des traits. Leur front court et bombé , leur nez long et presque toujours aquilin, leurs yeux petits et noirs surmontés de sourcils arqués, leur barbe droite et rare , leurs cheveux noirs, roides et longs, rappellent le type inca ou quichua. Seulement leur physionomie se distingue par une expression de fierté et de vivacité qu’on peut prendre pour de l’enjouement.
Le langage des Yuracarès est trèsdoux , sans accumulation de consonnes ni désinences trop dures , quoique ' le,; soitguttural (*). Cetteeuphonie suffirait à elle seule pour établir une notable différence entre cet idiome et la langue des Quichuas et des Aymaras.
D’autres particularités corroborent la distinction; mais nous les passerons sous silence à cause de l’espace borné
(*) Ce que nous avons déjà dit de la rudesse et de la gutturation de certains idiomes particuliers aux peuples de ces contrées, ne donue qu’une idée bien insuffisante de la prononciation et de la bizarrerie de ces idiomes. L'extrait suivant du voyage de La Condamine sur le fleuve des Amazones contient des détails plus explicites et par cela même plus propres à faire comprendre la singularité de ce phénomène philologique :
- La langue des Yameos , dit le célèbre voyageur, est d’uue difficulté inexprimable, et leur manière de prononcer est encore plus extraordinaire que leur langue. Ils parlent en retirant leur respiration et ne font sonuer presque aucune voyelle. Ils ont des mots que nous ne pourrions écrire, même imparfaitement , sans employer moins de neuf ou dix syllabes; et ces mots, prononcés par eux, semblent n’en avoir que trois ou quatre. Poettarrarorincouroac signifie en leur langue le nombre trois. Heureusement pour ceux qui ont affaire à eux , leur arithmétique ne va pas plus loin. Quelque peu croyable que cela paraisse , ce n’est pas la seule nation indienne qui soit dans ce cas. La langue brasihenne , parlée par des peuples moins grossiers, est dans la même disette, et passé le nombre trois, ils sont obligés , pour compter, d’emprunter le secours de la langue portugaise. »
qui nous reste pour compléter cette étude sur le Pérou ancien et moderne.
•< Le caractère de ces sauvages , dit M. d’Orbigny , offre la réunion la plus monstrueuse de tous les défauts que puisse amener, chez l'homme sans instruction et superstitieux, une éducation affranchie du frein des réprimandes et même des plus simples conseils. Les Yuracarès sont assez gais, ont une pénétration facile, de l’esprit même et beaucoup de finesse; ils se croient les premiers hommes; hautains, insolents, hardis, entreprenants, ils ne redoutent rien. Cruels autant pour eux-mêmes que pour les autres , endurcis aux souffrances physiques, leur insensibilité est extrême, habitués qu’ils sont , dans chacune des occasions que leur offrent des superstitions sans nombre , à se couvrir de blessures, à martyriser leurs femmes et leurs enfants. Ils n’ont aucun attachement pour leurs pères, qu'ils abandonnent souvent , et immolent de sang-froid leurs enfants dans le seul but de s’affranchir de l’embarras de les élever. Ennemis de toute espèce de société qui pourrait leur ôter un peu de leur indépendance, ils ne vivent que par familles, et encore dans celle-ci même ne connaît -on ni les égards mutuels , ni la subordination, chaque individu ne vivant que pour soi. Les femmes partagent le caractère des hommes , et chez elles on ne trouve même pas toujours le sentiment maternel ; elles immolent fréquemment la moitié de leurs enfants , tout en restant esclaves de ceux qu'elles élèvent.
« Les mœurs des Yuracarès sont tout à fait en harmonie avec leur caractère : ils se montrent encore aujourd’hui ce qu’ils étaient avant l’arrivée des Espagnols , et n’ont en rien modifié leurs usages par le contact de la civilisation qui les entoure , vivant toujours au plus épais des bois, par petites familles ambulantes , qui se fuient, et cherchent plus que jamais q s’éloigner des lieux habités par les chrétiens. Marié après une orgie , un Yuracarès se sépare aussitôt de ses
parents et va s’établir avec sa femme près d’un ruisseau , au sein des plus sombres forêts. Là , aidé des siens , qu’il a invités à le joindre dans cette circonstance, il abat des arbres, construit upe vaste cabane couverte de feuilles de palmier , ensemence un champ , et , en attendant la récolte , vit de chasse et de pêche. Il y séjourne quelques années, puis quitte la place pour aller se fixer à peu de distance; la femme alors se charge de tout le bagage renfermé dans une espèce de filet, dont tout le poids pèse sur le front , et , en outre , de ses jeunes enfants , tandis que son mari ne porte que son arc et ses flèches. Visiteurs infatigables, les Yuracarès n’arrivent jamais chez leurs voisins sans les prévenir de loin par des fanfares ou par des sifflements. Ils se traitent les uns les autres avec beaucoup de cérémonial , et ont des conférences prolongées , sans jamais se regarder en parlant. Ces réunions amènent presque toujours des orgies de boissons fermentées et des danses monotones; elles se renouvellent à diverses époues de leur existence, à la nubilité 'une jeune fille par exemple , et ne se terminent jamais sans que chacun ait arrosé la terre de son sang , en se faisant de nombreuses blessures aux bras et aux jambes. Les femmes vont accoucher au milieu des bois, au bord d'un ruisseau, dans lequel elles se baignent immédiatement, et reviennent à leur maison reprendre leurs travaux ordinaires; mais souvent elles tuent de suite leur enfant, soit parce qu’elles en ont un assez grand nombre , soit parce que leurs premiers n’ont pas vécu. Les hommes pratiquent le suicide et se battent souvent en duel à coups de flèches. En réunion, ils mangent ensemble, et leurs repas, comme leur chasse et leur pêche , sont assujettis à une foule de superstitions.
Les malades sont traités, souvent au milieu des bois , par des saignées locales ou par des cérémonies superstitieuses. A la mort de l’un d’eux , tout ce qui appartenait au défunt est anéanti ; on abandonne sa cabane et
son champ, puis on l'enterre; mais son souvenir se conserve longtemps dans sa famille. Les Yuracarès ont pour règle générale de ne jamais réprimander leurs enfants, et même de ne leur faire aucune observation. Ils se piquent d'être tous de très-grands orateurs et parlent quelquefois des heures entières (*). »
Les Yuracarès mettent beaucoup de soin à la confection de leurs armes , qui consistent principalement en arcs et en flèches. Ils se font des chemises en écorce d'arbres et y impriment des dessins colories, qui ne sont autre chose que des lignes droites et courbes, sans signification , même emblématique. Un fait assez remarquable, c'est qu'ils impriment ces dessins au moyen de planches en bois sculptées. Cependant les nations voisines , quoique bien plus civilisées , ignoraient l’art de l'impression ; en revanche , ils ne connaissent pas le tissage. Ils naviguent sur les rivières , pêchent en se servant de leurs flèches en guise de harpons, et se montrent très-adroits à la chasse.
Ils ne couchent point dans des hamacs, comme d'autres peuples américains.
Aux femmes est abandonné le soin de cultiver la terre , de préparer des boissons fermentées, et de fabriquer des poteries, qu'elles font en accompagnant leurs travaux de mille cérémonies superstitieuses. Quand la famille change de résidence . ce sont les femmes qui portent les bagages , les provisions, les enfants, et qui se chargent de conduire les animaux domestiques.
Le costume des Yuracarès est assez original : le vêtement principal est une tunique sans manches, faite d’écorce de mûrier et ornée de dessins rouges et violets, assez élégants quoique bizarres. Les hommes portent les cheveux coupés carrément sur le front et laissent ceux de derrière tomber sous forme de queue sur leurs épaules. Ils ont l’habitude de s’épiler
(*) L’Homme américain, t. I, p. 35g et saiv.
les sourcils et de se peindre de rouge et de noir tout ou partie du visage ,
Particulièrement le nez et le front.
.es jours de fête, et au moment de la danse, ils se couvrent la tête de plu- ! mes; quand ils vont en visite chez leurs voisins , ils mêlent à leur chevelure le duvet blanc de l’oiseau connu sous le nom de grande harpie. Ils portent une bandoulière à laquelle sont suspendus des sifflets et quelques autres objets destinés à servir d’ornements; on n’est pas peu surpris de voir leur couteau attaché à l’extrémité des cheveux qui pendent sur leur dos.
Quant aux femmes , leur tunique est complètement privée d’ornements ; seulement, pour danser, elles placent sur leurs épaules des bouquets de plumes de couleurs variées.
A vrai dire, il n’existe pas de gouvernement parmi ces sauvages, car ils vivent dans une indépendance que favorisent leur division par familles isolées et leur dispersion dans les bois.
« La religion des Yuracarès est des plus singulières; ils n’adorent ni ne respectent aucune divinité, et néanmoins ils sont plus superstitieux que tous leurs voisins. Ils croient que toutes les choses se sont formées d’ellesmêmes dans la nature, et qu’ainsi ils ne doivent en remercier personne ; u’ils n’ont rien à attendre d’une conuite plus ou moins vicieuse, l'homme naissant le maître absolu de ses actions, bonnes ou mauvaises, sans que jamais rien doive le retenir. Ils ont néanmoins une histoire mythologique des plus compliquées, remplie de Actions gracieuses , et dans laquelle un assez grand nombre de dieux ou d'êtres fabuleux apparaissent tour à tour.
Le sararuma cause lirt incendie général des forêts, qui remplace le déluge des autres nations, et dont un seul homme se sauve en se cachant dans une caverne. Le sararuma lui donne des graines qui lui servent à repeupler la terre de ses arbres , après quoi, plusieurs êtres se succèdent dans le monde et y jouent ungrand rôle: c’est Ulé qui, de l’arbre le plus brillant des forêts qu’il était d'abord , se métamorphose en
homme , à la prière d’une jeune fille ; c’est Tiri qu’élève la femelle d’un jaguar, après l'avoir arraché du sein de cette même jeune fille , devenue mère ; c'est Caru, qui rendit les hommes immortels; c’est Tiri encore qui fit sortir du creux d’un arbre toutes les nations connues des Yuracarès, et qui le rêferma dès qu'il vit la terre assez peuplée. Les Yuracarès savent tous l’histoire mythologique de leur pays, mais ne révèrent aucun des êtres qu’ils y placent; au contraire, ils les détestent et se plaignent d’eux. Il en est de même du dieu du tonnerre, Maroroma, qui, du haut des montagnes, leur lance ses foudres; ils le menacent, de leurs flèches, et le défient lorsqu’ij tonne; de même aussi de Pepezu , qui les enlève du milieu des bois, et de Chunchu , dieu de la guerre. Leur demande-t-on quelle est leur divinité, ils montrent leur arc et leurs flèches, armes auxquelles ils doivent leur nourriture. Us croient à une autre vie , dans laquelle ils auront abondance de chasse , et où tous , sans exception , doivent se retrouver. Leurs superstitions se transmettent de père en fils ; ils en connaissent peu pour les maladies ; mais ce qui a rapport à la chasse, à la pêche, aux aliments , leur en inspire beaucoup , et des plus absurdes.
Iis craignent qu’en offensant les animaux tués il ne s’en présente plus à leurs coups. Ils ont des superstitions relatives à l’agriculture et aux plantes. L’époque de la nubilité des jeunes filles est marquée par des fêtes sanglantes où , après avoir dansé , les assistants de tout âge se couvrent les bras de profondes blessures, les hommes pour devenir plus adroits, les femmes pour se fortifier, les enfants pour grandir (*). »
Ce pêle-mêle de croyances bizarres et contradictoires ; ce scepticisme brutal à côté des superstitions les plus grossières; cette mythologie qui rappelle , dans quelques-uns de ses détails, cartaines traditions de la Genèse chrétienne; ce mépris pour des divinités
(*) L’Homme américain, 1. 1 , p. 364-366.
redoutables; cette foi en une autre vie, jointe ü une indifférence parfaite sur les actions bonnes ou mauvaises de l’existence d’ici-bas; ces fêtes étranges où coulent des flots de sang versés dans un but de régénération , tout , jusqu’au costume excentrique des Yuracarès , fait de cette nation une des plus curieuses à étudier parmi toutes celles qui composent la grande famille américaine.
En examinant attentivement ce peuple singulier, on est naturellement amené à reconnaître les faits suivants : si les Yuracarèsont lenezaquilindesQuichuas et des Aymaras, d’un autre coté, leur teint est beaucoup plus blanc , ce u’on doit attribuer, jusqu’à preuve u contraire , à l’influence des contrées humides et ombragées qu’ils habitent. Soumis à l’action d'un air plus abondant et plus favorable à la respiration que celui des hautes montagnes , ils se développent avec plus de facilité que les habitants des plateaux élevés ; aussi sont-ils plus grands que ces derniers. Leur idiome n’a aucun trait de ressemblance avec celui des montagnards. Quant à leur caractère , à leurs moeurs, à leurs usages, ils ont une analogie frappante avec les usages , les mœurs et le caractère des populations du Grand-Chaco , dont ils diffèrent sous le rapport des croyances religieuses.
Malgré l’intérêt que présenterait une esquisse complète et détaillée de ce peuple, encore si peu connu en Europe, nous sommes, à regret, obligé de nous borner à ces indications.
Mocéténès. On trouve cette tribu, appelée aussi Chunchos par les Espagnols , dans les montagnes que sillonne le Rio Béni, entre les 15' et 16' degrés de latitude, 69e et 71e de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Les villages habités par ce peuple, divisé en petites tribus, sont situés au milieu des bois les plus sombres et les plus humides ; c’est pourquoi les Mocéténès sont aussi blancs que leurs voisins les Yuracarès.
Une certaine partie de cette nation est encore sauvage ; le reste est con-
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verti au christianisme et organisé en missions , sous les noms de San-Miguel et de Santa- Anna. En réunissant les deux fractions., on trouve un total d’environ 2,500 individus.
Comme tous les peuples de ces montagnes, les Mocétenès sont trapus et remarquablement moins grands que les Yuracarès, habitants des plaines.
Semblables à ces derniers pour la couleur de la peau , qu’ils ont également tachetée de blanc, ils en diffèrent sous les autres rapports physiques : ainsi , ils ont le nez très-court et aplati , la physionomie d’une expression tout à fait efféminée , tandis que les Yuracarès ont le nez aquilin et un air mâle qui s’harmonise merveilleusement avec leur taille élevée et leurs formes vigoureuses mais élancées.
Pour le reste des traits physiques, les Mocéténès se rapprochent beaucoup des Quichuas et des Aymaras.
L’idiome de cette nation est extrêmement euphonique et semble un reflet de son caractère éminemment sociable. Si les Mocéténès ne sont pas encore entièrement soumis au christianisme et aux lois régulières des républiques voisines, c’est que l’accès de la contrée qu’ils habitent est trop difficile pour que les missionnaires et les autres agents de civilisation , qui pourraient les amener à une vie régulière, s’empressent de braver les périls du voyage et les ennuis d’une résidence au milieu de ces forêts humides.
La vie de ces gens simples et naïfs s’écoule paisiblement à la chasse dans les bois et sur le flanc des ravins , à la pêche sur les nombreux cours d’eau qui se précipitent des montagnes, ou bien encore au sein des joies de la famille, dans le foyer domestique. Quant aux femmes, elles ne. quittent guère leur cabane, la jalousie dé leurs maris leur interdisant toute course lointaine et toute absence quelque peu prolongée.
Il paraît que l’esprit de commerce existe parmi les Mocéténès , car ils échangent leurs plumes aux couleurs brillantes , et les rares produits de leur pays, contre des haches, des
couteaux et d'autres ustensiles tirés des provinces voisines.
L’industrie de ce peuple se borne à la fabrication des armes et des ornements de plumes, à la culture de la terre , au tissage et à la teinture des étoffes. Quoique les Mocéténès soient habitués à la navigation, ils ne se servent , pour parcourir les rivières et les torrents , que de troncs d’arbres réunis en radeaux à l’aide de fortes lianes.
Leur costume , qui offre de l’analogie avec celui des Yuracarès , consiste en une tunique sans manches , d’un tissu de coton assez fin et bordée de rouge sur un fond violet. Eux aussi ont l’habitude de laisser tomber entre leurs épaules une espèce de queue à laquelle ils suspendent leur couteau ; mais ils ne s’épilent pas les sourcils comme leurs voisins. Ils mettent une certaine coquetterie à avoir le visage bariolé de trois raies bleues, l’une tracée en arc , d’une joue à l’autre, en passant par la lèvre supérieure ; la seconde traversant l’espace compris entre la lèvre inférieure et le menton; la troisième sur le nez. Les jours de fête , ils se présentent à la danse, la tête ornée de plumes brillantes extraites des ailes des perroquets qui peuplent leurs forêts.
Tacanas. Quoique les Espagnols désignent sous les noms d'Atenianos, à'isiamos et de Carinas , les indigènes dont il est ici question , M. d’Orbigny, considérant que leur idiome s’appelait Tacana , a fait de cette dénomination le nom de la nation ellemême.
On rencontre les Tacanas dans les profondeurs du versant occidental du Rio-Béni , sur les montagnes ombreuses et humides qui couvrent les pentes orientales des Andes boliviennes , depuis le 13” jusqu’au 15" degré de latitude méridionale , et entre les 70' et 71" degrés de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Toute cette tribu, en y comprenant les Indiens des missions d’Aten , d’Isiamos , de Carinas , de Tumupasa, de San José, et les sauvages Toromonas , ne présente
«gle
qu’un chiffre total de 6,300 individus.
Les Tacanas , moins bruns que les Avinaras et les Quichuas , ont toutefois le teint moins clair que les Mocéténès et les Yuracarès. Du reste , mêmes taches blanchâtres sur la peau que celles observées sur les nations qui habitent, comme eux, des régions ombragées; formes et traits identiques à ceux des Mocéténès ; différence notable pour le langage , celui des Tacanas étant un des plus gutturaux et des plus durs de toute l'Amcrique méridionale.
Vaniteux , irritables, pleins d’arrogance et de fierté , ces Indiens se. sont néanmoins soumis sans répugnance au christianisme ; toutefois , uu certain nombre est resté fidèle à l’état sauvage ; chasseurs, pêcheurs, et agriculteurs , ils vivent dans un pays dont la fertilité fournit aisément à tous leurs besoins. Il paraît que chaque homme est tenu de construire à lui seul la maison qu’il doit habiter plus tard avec sa femme et ses enfants ; s’il néglige ce soin , il est déshonoré.
Les Tacanas sauvages vont tout nus, et se bornent à orner leur tête de plumes quand ils exécutent leurs danses nationales. Ceux des missions chrétiennes ne se couvrent pas la tête, mais portent une chemise ou tunique à manches courtes. Quant aux femmes, elles aiment à se parer de bracelets, de colliers de verroteries, et de jarretières en or ou en argent.
L’industrie de ce peuple est presque nulle; elle se réduit au tissage d’une grossière étoffe de coton, à la fabrication des arcs et des flèches, et à la composition d’un ornement en plumes qui, du reste, n’est pas sans valeur.
Mahopas. Cette tribu occupait autrefois les bords même du Rio Béni, et la base des montagnes boisées qui couvrent les derniers contre-forts des Andes boliviennes. Mais dans le dixhuitième siècle ils furent réunis en mission et transportés sur la rive orientale du même cours d’eau, par >3“ 50' de latitude et 70° de longitude occidentale (méridien de Paris). C’est
à peine si la mission des Maropas compte aujourd’hui 000 individus.
Teint semblable à celui des Mocéténès, avec une nuance un peu plus foncée; taille très-peu élevée, car elle ne dépasse pas 1 mètre 65 centimètres ; visage arrondi , à expression douce et même efféminée; idiome assez euphonique; grande docilité et caractère essentiellement pacifique ; costume consistant en une simple tunique ; telles sont les seules indications que nous crovons devoir donner sur cette petite tribu.
Apolistas. C’est le nom d’une nation qui, au nombre de 2,775 individus, habite le bourg d’Apolobamba, situé sur le Rio d’Apolo, affluent du Rio Béni. Ce peuple a pour voisins, au nord, les Tacanas, au sud les Mocéténès, à l’ouest les Aymaras; il faut ajouter toutefois qu’une ceinture de montagnes le sépare de ces nations indigènes. Le bourg de Santa-Cruz qui renferme aussi des Apolistas, ayant une population d’environ 840 âmes, on peut évaluer à 3,615 le nombre total des Indiens de cette tribu.
En les considérant attentivement, et après avoir reconnu l’analogie de leurs traits avec ceux des Mocéténès, on remarque qu’ils ont le nez trèscourt et même épaté, que. leur physionomie a quelque chose de plus mâle, et qu’elle porte un singulier caractère de franchise et de gaieté. On dit que leur langue n’a rien de commun avec l’idiome des Mocéténès et des Tacanas. Ils possèdent toutes les qualités qui rendent un peuple sociable et susceptible de civilisation. Leur costume mi -parti indien et espagnol n’a plus rien de primitif, ni par conséquent d’original. Avides de plaisirs et de distractions, ils saisissent avec empressement toutes les occasions de danse et de réunions joyeuses que leur fournit la pratique exacte du culte catholique. Leur industrie, quoique bornée, est aussi avancée que le permet l’état des missions des Andes boliviennes.
Les Apolistas ont ceci de remarquable, que, par leur teint brun, leur
.gie
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petite taille et leurs formes vigoureuses, ils participent des peuples répandus sur les plateaux les plus élevés; tandis qne leurs traits efféminés, leur nez court et leur idiome euphonique les rapprochent des nations établies dans les parties chaudes des montagnes. Ce peuple sert donc de lien ou de transition entre deux types bien caractérisés.
Citons encore, mais seulement pour mémoire, les Huacanahuas, les Suriguas, les Machuis , peuple essentiellement belliqueux, les Ultume-Cuanas, les Chontaquiros, les Chunchos, les Quixos et les Chayaritos, qui tous doivent être comptés parmi les nations particulières à l'empire péruvien, ou vivant dans son voisinage immédiat.
CONQUÊTE DU PÉBOU. — GUEBBE C1VILB.
Nous entreprenons le récit de l’événement le plus important parmi ceux qui suivirent la découverte de l’Amérique. L’influence que la conquête du Pérou exerça sur l’Espagne fut immense et prolongée. En donnant à la métropole d’incalculables trésors, cette partie du nouveau monde changea la valeur des métaux précieux en Europe, et modifia par cela même les conditions financières des gouvernements.
La soif de l’or s’accroissant chez les conquérants , à mesure que leur passion trouvait à se satisfaire, la mère patrie donna carrière à sa cupidité, et traita sa colonie comme un monarque avare et cruel traite des sujets qu’il appauvrit en les tyrannisant. De la, une série de fautes qui arrêta tout progrès, et comprima tout élan vers une situation plus prospère; de là aussi un profond ressentiment chez les habitants , même de race espagnole , contre les maîtres avides qui les opprimaient sans aucune compensation. Les complications produites par cet état de choses amenèrent un dénoûment auquel l’Espagne était loin de s’attendre. Après avoir été enrichie par l’Amérique, elle la perdit et fut ruinée par elle.
Trente-trois ans après la découverte
du nouveau monde, en 1525, trois hommes tourmentés par un indomptable désir de s'enrichir, formèrent une association ayant pour but de reconnaître et d'explorer les contrées qu’ils supposaient devoir s’étendre au sud de l’isthme de Darien. Ces hommes, tous trois habitants de la ville de Panama , s’appelaient François Pizarre , Diego d'Alinagro et Fernand de Luque. Pizarre, né à Truxillo, en Espagne, d’un
£ère grand seigneur et d’une mère de asse extraction , avait dû à son titre d'enfant illégitime de ne recevoir aucune éducation. On dit même que son père, le croyant destiné à vivre dans la plus humble condition, lui avait confié le soin et la garde de ses pourceaux . Mais Pizarre, poussé par une vocation irrésistible, se fit soldat, et après avoir fait la guerre en Italie, passa en Amérique , où un champ sans limites s’ouvrait à son ambition et à son génie aventureux. Dès les premiers temps de son séjour dans le nouveau monde, il se fit remarquer par sa bravoure.
Guidé par sa bonne étoile, il réussit dans toutes les entreprises qui lui furent confiées, et l’on reconnut bientôt en lui les qualités qui distinguent l’homme de guerre et le politique éminent.
Diégo d’Almagro avait eu une jeunesse non moins obscure et non moins laborieuse. Enfant trouvé, et probablement bâtard comme son compagnon d’armes, il avait également embrassé la carrière militaire, et s’y était signalé par une grande intrépidité jointe à une loyauté chevaleresque.
Quant à Fernand de Luque, c’était un ecclésiastique, maître d’école à Panama , et devenu riche dans ce pays qui prodigua ses trésors à des maîtres ingrats.
Tels étaient les trois hommes associés pour conquérir l’Amérique méridionale. Deux soldats et un maître d’école devaient , à la tête d’une poignée d’Européens, renverser l’empire le plus vaste du nouveau continent, et prendre la place d’une dynastie de souverains affermie sur le trône par plusieurs siècles d’une domination incontestée.
Quoique la passion des richesses et l’esprit de découvertes , qui possédait alors les Espagnols et les Portugais, fussent les principaux mobiles des trois associés, on peut croire qu’une pensée religieuse présida aussi à la conception de leur projet. Convertir des païens à la foi chrétienne était, à cette époque, chose trop désirable et trop glorieuse pour qu'un pareil motif pût être mis à part dans une aussi grande entreprise.
Toujours est-il que le pacte conclu entre Pizarre , Almagro et Fernand de Luque , fut tout d’abord placé sous les auspices de la religion ; car une messe célébrée par le maître d’école, et l’hostie partagée en trois, consacrèrent l’association. « Ainsi , dit Robertson , un contrat qui avait pour objet le pillage et le meurtre fut ratifié au nom du Dieu de paix. »
Pizarre étantle moins richedes trois, il fut convenu qu’il payerait de sa personne, et qu'il commanderait les expéditions militaires, tandis qu’ Almagro s’occuperait de lui amener les renforts dont il aurait besoin , et que Fernand de Luque, destiné à rester à Panama, aurait le soin des préparatifs, des intérêts généraux de l’entreprise , et des approvisionnements de toute espèce.
Investi de pleins pouvoirs par Pedrarias Davila , gouverneur de Panama , Pizarre s'embarqua avec 114 hommes sur un vaisseau équipé à la hâte , et non sans difficultés. Après une pénible traversée de 70 jours , que des navigateurs plus expérimentés auraient pu abréger des trois quarts , l’expédition ne se trouva guère plus avancée qu’à son départ. Sur tous les points où elle avait pris terre , elle avait trouvé un pays pluvieux et insalubre, des indigènes belliqueux et intraitables. La petite armée, décimée par la faim, la fatigue et le fer ennemi, fut, de guerre lasse, obligée de se retirer à Chinchama , vis-à-vis les îles des Perles , où elle attendit les renforts qui devaient lui arriver de Panama. En effet, Almagro était parti avec 70 hommes, et avait cinglé vers l’endroit où il espérait rejoindre ses compagnons de fortune. Il rencontra partout les mêmes
obstacles que Pizarre , et enfin , dans un dernier combat qu’il eut à soutenir contre les naturels , il reçut un coup de flèche qui lui fit perdre un œil. Contraint de remonter la côte jusqu’à Chinchama, il y trouva, par le plus heureux hasard, son associé, qui commençait à désespérer.
Nos deux aventuriers se trouvèrent alors à la tête d’une troupe d’environ 200 hommes. Ils reprirent leur navigation le long des côtes ; mais de nouvelles contrariétés et des fatigues intolérables contraignirent Pizarre et son compagnon à ajourner l'exécution de leurs projets. En moins de neuf mois, 130 Espagnols étaient morts, non sous le fer des sauvages , mais de maladie (*). Il fut dès lors convenu que Diégo d’Almagro irait chercher des renforts à Panama.
Le récit des souffrances des soldats de Pizarre effraya tellement les habitants de Panama’et des environs, qu’ Almagro eut grand’ peine à recruter 80 hommes de bonne volonté. Ce fut avec ce faible secours que l’intrépide capitaine résolut de reprendre l’exploration interrompue. De nouvelles calamités assaillirent les Européens sur la côte du Pérou. Toutefois , parvenus à la baie de Saint-Mathieu, et ayant débarué à Tacames , au sud de la rivière es Émeraudes, ils se trouvèrent dans un pays plus fertile , plus salubre , et peuple d'indigènes dont les habitudes et les vêtements annonçaient une condition plus heureuse. Ces Indiens qui, du reste, les reçurent à coups de flèches, portaient des étoffes de laine et de coton , et des ornements en métaux précieux. « Ils avaient, dit Zarate, le visage tout parsemé de clous d‘or enchâssés dans des trous qu’ils se faisaient exprès pour porter ces ornements. » Il est probable que ces hommes avaient l’habitude de s’appliquer sur la figure de petites plaques d*or , ce qui fit croire aux compagnons de Pizarre qu’ils inséraient dans îeur peau des clous de ce métal. Les ennemis
(*) Xérès, Verdadera relacion de la conquista del Peru y provincia de Cuico.
PÉROU ET BOLIVIE
étant trop nombreux pour que les Espagnols pussent espérer vaincre leur résistance, et le pays étant néanmoins de nature à tenter leur cupidité, Pizarre et Almagro se déterminèrent à ne pas chercher ailleurs; mais ils ajournèrent toute attaque sérieuse jusqu’au moment où un nouveau voyage de l’un d’eux à Panama aurait suffisamment grossi le nombre des combattants. En conséquence , tandis qu’Almagro cinglait vers le nord , Pizarre se retira avec les siens dans la petite Ile de Gallo, située à une très-faible distance du continent.
Soit que l’insuccès de ces deux premières tentatives, et les pertes relativement considérables qu’avait essuyées l’expédition, eussent produit une fâcheuse impression sur le gouverneur de Panama, soit que ce personnage eût conçu quelque jalousie des projets des trois associés, Pédro de los Rios, successeur de Daviia, bien loin de favoriser les efforts d’Almagro, expédia à Pizarre l’ordre de revenir aussitôt à Panama avec tous ses gens. Cette injonction ébranla le courage de la plupart des soldats de Pizarre. Se voyant au moment d'être abandonné de tous ses camarades, l’intrépide ehef s’avance au-devant de sa troupe, trace avec la pointe de son épée une ligne sur le sol, et après une exhortation dans laquelle le point d’honneur était souvent invoqué, il déclare que tous ceux qui franchiront la limite indiquée seront désavoués par lui ; que ceux, au contraire, qui resteront en deçà, seront les glorieux compagnons de sa fortune et de ses succès. Ce discours ne produisit pas l'effet désiré. Depuis longtemps , ces hommes avaient perdu tout espoir de réussir ; ils n’attendaient qu’une occasion de quitter la partie, et elle se présentait trop belle pour qu'ils la laissassent échapper. Ils coururent au bâtiment qui leur offrait un asile assuré, et quand Pizarre compta les fidèles, il n’en trouva que douze !
Que faire avec cette poignée de combattants ? Non-seulement il fallait attendre le retour d’Almagro , si toutefois Almagro devait revenir , mais
encore il eût été imprudent de rester dans l’fie de Gallo , si voisine du littoral péruvien. Pizarre se transporta immédiatement dans file de la Gorgone, située à quelques lieues plus loin de la côte; rocher désert et incessamment battu par les flots de l’Océan qui n’y apportent que la tristesse et la stérilité. Là, réduits à vivre de coquillages et de la chair des reptiles, s’abreuvant d’une eau saumâtre et malsaine, privés de toute ressource, et presque sans vêtements, Pizarre et les douze braves qui s’étaient résignés à partager sa destinée, attendirent le vaisseau qui devait leur apporter les moyens de vivre et de triompher. Ils attendirent cinq mois entiers, dévorés d’impatience et maudissant le mauvais vouloir du gouverneur de Panama. Enfin, le bâtiment qui portait Almagro parut à l’horizon. Malheureusement il n’était chargé que d’approvisionnements, le gouverneur n'ayant pas voulu encourager les espérances de Pizarre par l’envoi d'un secours en hommes. Malgré ce désappointement, le premier projet fut repris avec enthousiasme , et l'on mit à la voile pour aller de nouveau à la découverte (*).
Le vingtième jour après le départ , iis aperçurent la côte péruvienne, et jetèrent l’ancre devant la ville de Tumbez , située par delà le 3e degré de latitude méridionale.
La grande quantité d’or et d’argent que les Espagnols virent dans cette ville les éblouit et leur fit concevoir les plus brillantes espérances;
(*) Les historiens espagnols ont conservé les noms des hommes rourageux qui consentirent à rester dans l’ile de la Gorgone , et à qui, par conséquent, la métropole dut la découverte du Pérou, c'est-à-dire de la plus riche de ses possessions d'Amérique. Voici ceux de ces noms qui parvinrent à ta connaissance de Zarate : Nicolas de Ribera, né à Olvera; Pierre de. Candie, originaire de l’ile de ce nom; Jean de Torre; Alfonse Briseno, natif de Benevent ; Christophe de Péralte; Alfonse de Truxillo; François de Cuellar et Alfonse de Molina. Le pilote de la petite expédition était Barthélemi Ruyz, né à Moguer.
mais ils étaient en trop petit nombre pour pouvoir rien entreprendre de décisif. Il fallut donc encore ajourner lesopérations sérieuses, et l’expédition remit à la voile pour Panama.
Trois ans s’étaient écoulés depuis que Pizarre avait quitté cette ville de l’Amérique centrale; trois ans de fatigues , d’épreuves de toute nature.
Certes , on ne peut trop admirer le courage et la fermeté que déploya le chef de la troupe d’aventuriers pendant toute cette période de calamités.
Pour dernière infortune, Pizarre, en arrivant à Panama , reconnut qu’il était ruiné , comme ses deux associés.
Il n’en prit pas moins la résolution de poursuivre l’exécution de ses desseins.
Le gouverneur Los Rios, qui avait une première fois refusé tout concours à la tentative de Pizarre et d’Atmagro, fut encore moins disposé à la seconder, quand il sut au prix de quelles souffrances et de quels périls les deux amis avaient fait une découverte dont les avantages étaient très-problématiques. Il ne restait plus à Pizarre d’autre ressource que d’invoquer l’intervention de la métropole. Il fut convenu qu’il se rendrait en Espagne , qu’il implorerait l’assistance de l’empereur , qu’il demanderait pour luimême le titre de gouverneur des pays découverts au sud de Panama , pour Almagro celui de lieutenant-gouverneur, et pour Fernand de Luque la dignité d’évêque.
Il partit , après s’être procuré , à titre d’emprunt, la petite somme nécessaire à son voyage, tant était déplorable le dénûment des trois associés. Il vit l’empereur, lui raconta ses entreprises , ses traverses , sa découverte; fit briller à ses yeux une perspective éclatante, exagéra la richesse des contrées qu’il voulait conquérir; en un mot , il séduisit le monarque , et réussit au delà de ses espérances. Voyant que la cour s’intéressait à son projet, et lui accordait confiance , il chercha à tirer le meilleur parti possible de ces dispositions favorables , mais il songea d’abord à lui et s’occupa fort peu des intérêts de
ses associés. Comme il ne pouvait voir dans Fernand de Luque un rival dangereux , il demanda et obtint pour lui le titre d’évêque ; quant à Almagro , dont il redoutait l’ambition et les talents, il le traita tout à fait en subalterne , et se borna à lui faire conférer le commandement de la future forteresse de Tumbez. Il se réserva , pour lui , te titre de capitaine général et, qui mieux est, celui d'adelantade de tous les pays qu’il pourrait encore découvrir et subjuguer , avec une autorité absolue sur toutes les branches du gouvernement et de l’administration , et tous les privilèges accordés jusqu’alors aux conquérants du nouveau inonde. Il fut stipulé que son pouvoir, indépendant des gouverneurs de Panama, s’étendrait sur deux cents lieues de côte , au sud de la rivière de San-Yago ; qu’il nommerait tous les officiers qui serviraient sous ses ordres; enfin, qu’il serait souverain sous le contrôle de la couronne d’Espagne.
En retour de ces énormes concessions, Pizarre s’engageait tout simplement à lever une compagnie de 250 hommes, à se procurer des vaisseaux en nombre suffisant, et à se pourvoir de munitions, afin de pouvoir soumettre, au besoin par les armes , le pays dont on lui accordait le gouvernement.
Pizarre triomphait , et cependant il n’était pas au bout de ses peines et de ses contrariétés ; il eut mille difficultés pour recruter les 250 soldats en question. A peine lui fut-il possible d’en réunir 125 , c’est-à-dire la moitié ; et au moment où les commissaires de la cour allaient venir vérifier l’armement , et s’assurer si toutes les conditions avaient été fidèlement remplies, Pizarre mit clandestinement à la voile , emportant ses lettres patentes, sa commission de gouverneur, en un mot , tout ce qui devait servir de fondement à sa grandeur future.
Ainsi , le conquérant du Pérou était obligé , en quelque sorte, de voler les titres sur lesquels devait s’appuyer sa domination , et d’employer la ruse pour se procurer les moyens d’exécution dont il avait besoin.
Pizarre emmenait en Amérique ses frères Fernand, Jean, Gonzale, et François-Martin d'Alcantara. Fernand Pizarre et Jean Pizarre étaient freres de père et de mère et seuls enfants légitimes de Gonzale Pizarre, de Truxillo ; François, le héros de la conquête du Pérou , était enfant naturel , ainsi que nous l’avons déjà dit ; Gonzale l’était aussi , mais d’une autre mère.
S'uant à François-Martin, il était frere e François du côté de sa mère seulement , car il était né d’un autre père.
On se doute bien que ce ne fut pas sans une vive indignation qu’Almagro apprit de quelle façon Pizarre avait arrangé les choses et distribué les rôles dans son voyagea Madrid. Dans son premier mouvement de colère, il résolut de rompre avec un associé aussi déloyal et d’organiser une nouvelle expédition avec des hommes plus dignes de confiance. Mais Pizarre , redoutant les suites de cette séparation, s’empressa de faire d’apparentes concessions. Il affirma n’avoir rien demandé, et s’être vu contraint d'accepter des honneurs qu’il n'avait pas ambitionnés. Pour preuve de sa véracité, il offrit à Aimagro de se démettre en sa faveur du titre d’adelantade , s’engageant à faire tous ses efforts pour faire ratifier cet abandon par le gouvernement de Madrid. C’en était assez pour apaiser le ressentiment de Diego d’Almagro. Une réconciliation, ménagée par Fernand de Luque, rétablit, au moins pour quelque temps, la bonne harmonie entre les deux anciens amis.
On renouvela le pacte un moment brisé, et il fut convenu, comme précédemment, que l’expédition se ferait à frais communs, et que les profits, de quelque nature qu’ils fussent, seraient partagés, sans privilège pour aucun des trois contractants. On verra comment François Pizarre tint cet engagement.
Quelque temps après , Pizarre partait à la tête de 180 soldats, dont 36 cavaliers. C’est avec cette petite troupe u’il allait entreprendre la conquête ’un vaste et puissant empire. Alma-
gro resta encore à Panama , pour envoyer à Pizarre des renforts et des munitions.
Mais avant de pousser plus loin le récit de la conquête du Pérou, il importe d’exposer la situation de ce royaume au moment où les Espagnols y firent leur dernière et définitive apparition.
Dans |e résumé de l’histoire des Incas , nous avons dit que Huayna Capac, douzième souverain, après avoir soumis la ville et la province de Quito à son autoritéyavait épousé la fille du chef vaincu et fixé sa résidence dans la capitale nouvellement conquise. De la nouvelle union de Huayna Capac naquit un enfant qui fut nommé Atahualpa , ou , suivant les écrivains espagnols , Atabalipa.
Quelques années après, Pinça mourut, léguant à son fils aîné l’empire du Pérou et le trône du Cuzco, à Atahualpa la province et la ville de Quito. Le premier soin d'Atahualpa , après avoir rendu les derniers devoirs à son père, fut de s’assurer le dévouement de l’armée cantonnée à Quito, et de s’emparer des trésors du monarque défunt. Puis il envoya à son frère des ambassadeurs chargés de lui demander la ratification du legs de son père.
Huascar Inca lui fit répondre que l’empire ne pouvait être ainsi divisé; que les lois fondamentales et l’usage s’y opposaient; que, du reste, si Atahualpa consentait à ramener à Cuzco l’armée qu’il avait jusque-là retenue auprès de lui, il se ferait un plaisir de lui accorder des domaines et des richesses qui lui permettraient de vivre avec toute la magnificence d’un prince de sang roval ; que s’il refusait, il serait déclaré traître à son souverain, et ue lui, Huascar, marcherait imméiatemeut contre Quito , pour le punir de sa rébellion. Atahualpa, après avoir consulté deux des meilleurs capitaines de son père, l’un nommé Quizquiz, l’autre Lilicuchima, résolut de ne pas attendre son frère et de l’attaquer à l’improviste. Il se mit en campagne et soumit tout le pays- qu’il
parcourut. Huascar, averti par le chef de son armée, alla en personne à la rencontre de son rival. Une bataille sanglante inaugura la guerre civile , et le sort parut un instant vouloir favoriser la cause dePempereurde Cuzco, car Atahualpa resta prisonnier entre ses mains ; mais le captif étant parvenu, à l’aide d’une barre de cuivre qu’une femme lui avait procurée , à percer le mur de sa prison, s’échappa et se rendit en toute hâte à Quito où il rallia ses troupes et ranima leur ardeur. Une nouvelle rencontre avec l’arniée de Huascar amena une seconde bataille; mais , cette fois , la fortune se déclara pour Atahualpa. Cette journée, si tristement mémorable dans les fastes du Pérou, fit un si grand nombre de victimes, que longtemps après, on voyait encore , dans le lieu qui servit de théâtre à la lutte des deux frères, des monceaux d’ossements humains et d’armes brisées (*). Atahualpa , proGtant de sa victoire, marcha en avant, portant le ravage et la désolation dans les provinces qui refusaient de reconnaître son autorité et de prendre fait et cause pour lui. Arrivé près de Caxamarca, il apprit que l’armée ennemie était campée dans le voisinage. Un corps de 3,000 hommes fut aussitôt envoyé en reconnaissance ; par une fatale coïncidence, Huascar, ne soupçonnant pas l’approche de ses adversaires , se retirait, suivi seulement de quelques centaines d’hommes, à une certaine distance du camp , tandis que les tfoupes d’Atahualpa s’avançaient contre lui. Il fut surpris , cerné et fait prisonnier. Vainement son armée s’ébranla-t-elle pour le délivrer ; le chef du détachement ennemi menaça i’Inca de la mort si ses partisans" persistaient à vouloir le dégager. Huascar , intimidé par la perspective d’un supplice affreux , ordonna aux siens de se retirer , et resta au pouvoir du capitaine d’Atahualpa. Ainsi fut tranchée la question qui avait un moment ensanglanté la terre du Pérou , et troublé la tranquillité si habilement main-
(*) Zarate, t. I, p. 87 de la trad. franç.
tenue , pendant des siècles , par la sagesse des Incas.
Tel était l’état de cet empire quand les Espagnols parurent sur la côte.
L’affaiblissement produit par la guerre civile, la division des habitants, la dispersion de l’armée de Huascar, et le licenciement de celle d'Atahualpa , favorisèrent puissamment la tentative des Européens. Dans une situation normale, le Pérou aurait d’autant plus facilement résisté à cette poignée d’aventuriers , qu’elle était isolée à une grande distance de Panama et sans espoir d’être suffisamment renforcée.
Reprenons maintenant notre récit.
François Pizarre, accompagné de ses quatre frères, avait mis a la voile au commencement de l’année 1531, sur un vaisseau équipé aux frais de Fernand de Luque (*). Nous n’entrerons pas dans le détail des souffrances que les gens de l’expédition eurent encore à endurer dans leur navigation le long du littoral péruvien. Disons seulement que Pizarre dut faire preuve d’une rare énergie en présence de sa troupe mécontente et souvent mutinée. Enfin, l’exploration d’une province appelée Coaque raffermit le courage des Espagnols et ranima leurs espérances ; on trouva , en effet, dans la ville et dans les environs, une suffisante quantité de vivres et de l’or en assez grande abondance pour rassurer ceux qui avaient élevé des doutes sur les richesses métalliques du Pérou. Quelques jours après, un des vaisseaux de la petite escadre partait pour Panama,
(*) Augustin de Zarate dit Fernand Ponce de Léon. Il est évident que c’est le même personnage que celui dont il a été déjà question et qui était, dès le principe, associé avec Pizarre et Almagro. En comparant l’édition d’Anvers, de i555, avec celle de Séville, de iSyj, on pourrait soupçonner qu’il y a une faute d’impression dans le passage où Zarate nomme Fernand de Luque, et qu’il faut lire Fernand de Léon. Ce serait là un point assez intéressant à éclaircir, car il n’est pas indifférent à l’bistoire de savoir au jusle le nom d’un des trois hommes qui découvrirent et conquirent le Pérou.
PEROU ET BOLIVIE
chargé de 30,000 pièces d’or (*) pour encore qu’il se tint dans une prudente Almagro et François de Luque, appât et perfiae neutralité. Il ne balança pas irrésistible offert à la cupidité de ces à se mettre en marche , et se rendit en deux associés de Pizarre. toute hâte dans la province de Caxa-
Après avoir rançonné le pays, l’ex- marca , où se trouvait Atahualpa, et pédition se dirigea vers le sud et alla où il pourrait observer les événements. |eter l’ancre devant Porto-Viéjo , où Telle était la préoccupation des deux elle ne trouva que des indigènes dis- princes rivaux, qu’aucun d’eux ne déposés à accepter la domination des vina le péril qui menaçait l’empire, et Européens. Ce fut dans cette ville que ne jugea à propos de’ s’opposer aux Pizarre fut rejoint par les capitaines mouvements de la petite troupe con- Benalcazar et Jean Forés, qui lui ame- quérante. Ignorant le véritable but des ‘ naient un petit détachement de fantas- Espagnols , l’un et l’autre champions sins et de cavaliers expédié de Nienra- s’imaginaient pouvoir utiliser leur asgua. Le but du gouverneur général sistance , sauf à se défaire d’eux plus était d’atteindre Tumbez où il avait tard, s’ils devenaient par trop entreabordé dans sa précédente campagne prenants. Jamais empire ou souverain et dont il s’était proposé de faire le ne fournit un exemple plus frappant centre de ses opérations. Arrivé à la du danger de la guerre civile en préhauteur de ce port, il jugea à propos sence de l’ennemi commun. Jamais de s’emparer préalablement de l'île de aussi, il faut le dire, l’audace d’un Puna, située vis-à-vis. Ce ne fut pas conquérant ne fut favorisée par des cirsans difficulté qu’il y parvint. Peu constances plus propices, après, une descente eut lieu sur le ter- En arrivant à Caxamarca, le gouritoire de Tumbez, et le cacique de verneur reçut un message d’Atahualpa,
cette ville, après une résistance assez qui lui défendait de s’établir dans cette énergique, fut obligé de se soumettre, ville. Les dispositions de ce prince non sans avoir acheté la paix par de étaient donc peu conciliantes, et Piriches présents en or et en argent. zarre devait se préparer à une lutte , De Tumbez, Pizarre se porta à suivant toute apparence, inévitable, trente lieues au sud , reçut le serment On se doute bien que le chef espagnol d’obéissance des chefs du pays, et se ne tint aucun compte de la néfense disposa à marcher vers l’intérieur du d’Atahualpa. A peine établi dans Caxa- Pérou. Au moment où , assez embar- marca , il envoya le capitaine Fernand rassé dans le choix d’une direction , il de Soto au camp du prince, éloigné hésitait et combinait ses moyens d’ac- d’une lieue, afin de prévenir le roi de tion, il reçut un message de l’Inca Quito de l’arrivée des étrangers. Les Huascar, qui , encore à la tête de son historiens racontent qu’arrivé en préarmée , l’informait de la révolte de sence d’Atahualpa , Soto poussa vers son frère, et le priait d’embrasser la lui son cheval pour mieux se faire encause du souverain légitime contre le tendre, et que la vue de ce coursier, rebelle. La nouvelle des troubles qui gui semblait identifié avec le cavalier, agitaient le Pérou , et de la guerre ci- nt fuir les Indiens qui entouraient leur vile qui l’affaiblissait, fut pour Pizarre maître. Comme le capitaine était en une révélation soudaine des chances pourparler avec le prince , qui ne daifavorables que lui réservait la fortune, gnait lui répondre que par l’intermé- II comprit tout le parti qu’il pouvait diaire d’un interprète, on vit paraître tirer de cet état de choses, soit qu’il Fernand Pizarre, envoyé à la suite de prît fait et cause pour Huascar , soit Soto , avec un petit détachement de qu’il se déclarât contre lui, ou bien cavalerie. Interpellantdirectement Atahualpa, le frère du gouverneur lui (») Le traducteur de Zarate évalue ces dit que son chef, représentant du puistrente mille pièces d’or à m,ooo livres de sant roi d’Espagne, désirait le voir l'ancienne monnaie française. et lui offrait SQD amitié. Le prince rg-
28e Livraison. (Pébou et Bolivie.) 2fj
pondit qu’il acceptait l'amitié du roi d’Espagne, mais à condition que ses sujets rendraient l’or et l’argent qu’ils avaient déjà enlevés aux habitants du Pérou, et qu’ils quitteraient immédiatement le pays; que, pour s'entendre à ce sujet avec le chef des Européens, i) se rendrait le lendemain à Ca.xamarca.
Le rapport que Fernand Pizarre fit à son frère, sur son entrevue avec Atahualpa , et sur tout ce qu’il avait vu , ne laissa pas d'inspirer une certaine inquiétude au gouverneur. L’aspect formidable du camp indien, et le nombre considérable de soldats qui marchaient sous la bannière du prince, firent craindre à Pizarre d’avoir trop compté sur la faiblesse de l’ennemi.
Mais on ne s’aventure pas ainsi , les armes à la main , et en nombre infiniment minime, dans un pays inconnu, sans avoir préalablement pris la résolution de réussir ou de succomber glorieusement. Les compagnons de Pizarre étaient tous gens intrépides et éprouvés ; le gouverneur n’eut pas besoin d’électriser leur courage pour les décider a affronter les périls d’une lutte si inégale.
Des deux côtés, on passa la nuit en réparatifs; car les Indiens pensaient ien , comme les Espagnols, que la réponse de leur général aux propositions du chef des Européens ne pouvait conduire qu’à une rupture.
Le lendemain, tandis que Pizarre faisait ses dispositions de combat, l’armée péruvienne se mit en marche, mais si lentement , qu’elle employa
Îilus de quatre heures à faire une ieue. Atahualpa s’avanqait dans une litière dorée, portée, suivant la coutume , sur les épaules des plus éminents personnages de sa cour; sur son passage, trois cents Indiens, tous couverts ae la même livrée , débarrassaient le chemin des moindres obstacles, des plus petites pierres. Après la litière du prince , venaient les caciques et les autres grands du royaume de Quito , également étendus" dans de riches litières. Telle était l’opinion qu’ils avaient de la petite armée espa-
gnole, qu’ils croyaient pouvoir la faire prisonnière sans coup férir, et sans même se déranger de leurs voluptueux palanquins. Les rapports des gouverneurs indiens, qui avaient déjà été en contact avec les gens de Pizarre, avaient contribué a répandre cette fausse opinion ; l’un d’eux avait fait dire à Atahualpa que non - seulement le nombre des Espagnols était presque imperceptible , mais encore que leur paresse et leur lâcheté les engageaient, pour ne pas se fatiguer, à monter sur de grandes brebis, qu’ils appelaient des chevaux. Ce fut donc avec la conviction qu’il n’avait qu’à se montrer pour disperser cette tourbe d’étrangers, que le prince péruvien arriva dans un champ clos situé devant le palais de Caxamarca. N’apercevant qu’une partie des Espagnols, parce que la cavalerie avait reçu l’ordre de se cacher, Atahualpa crut qu’ils l’attendaient pour lui demander grâce. Mais, tandis qu’il communiquait sa pensée aux gens qui l’entouraient, il vit s’avancer verà lui un étranger tenant un livre à la main , et portant la tête haute; c’était l’évêque Vincent deValverde, devenu célèbre dans l’histoire du Pérou. Dès u’il fut assez près du prince pour en tre entendu, le prêtre s’arrêta devant lui, et, lui montrant d’une main un crucifix, de l’autre, son bréviaire, il lui adressa un long discours que l’Inca, plus surpris qu’irrité , eut la patience d’écouter jusqu’au bout. Rien de plus extravagant que cette harangue : Valverde y exposait la doctrine de la création, la chute du premier homme, le mystère de l’incarnation, la passion et la résurrection de Jésus-Christ; le choix que Dieu était censé avoir fait de saint Pierre pour être son grand vicaire sur la terre; le pouvoir de saint Pierre transmis aux papes, et la donation faite au roi de Castille, par le pape Alexandre, de toutes les régions du nouveau monde. A près cet étrange bavardage, le pieux évêque somma Atahualpa d’embrasser la religion chrétienne, de reconnaître l’autorité du souverain pontifeetduroi d’Espagne, lui promettant, s’il se soumettait, la protection de son
PEROU ET
seigneur et maître pour le Pérou et pour lui-même , mais le menaçant de la plus terrible vengeance s’il refusait d’obéir et d’abjurer son impiété.
Cet inqualifiable discours , fidèle échantillon du fanatisme du siècle, fut d'autant plus inintelligible pour les Péruviens, que l’interprète, peu versé dans la langue espagnole et dans l’idiome quichua , le traduisit fort mal.
Cependant Atahualpa parvint à en comprendre quelques points, et, quoique aussi indigné que surpris de l’absurde insolence du prêtre espagnol . il lui fit une réponse pleine de dignité, de bon sêns et de modération. Il dit qu’il était maître de son royaume , et qu’il trouvait fort singulier qu’un pontife étranger se permît de disposer de ce qui ne lui appartenait pas; qu’il ne lui convenait pas le moins du monde de renoncer a la religion de ses ancêtres et d’abjurer le culte du soleil, divinité immortelle , pour adorer le dieu des Espagnols , qui , suivant son interlocuteur lui-même, était sujet à la mort; que quant au reste de la harangue, il n’y comprenait rien, et serait curieux de savoir où le prêtre avait puisé des choses si extraordinaires : — « Dans ce livre! » s'écria Valverde en montrant son bréviaire. Atahualpa prit le volume, l’examina attentivement, le porta à son oreille, et le jetant dédaigneusement à terre : « Cela ne parle pas, dit-il, et ne m’apprend rien. » Furieux de la profanation que vient de subir le livre saint , l'évêque court vers ses compagnons , et , d’une voix tremblante de colère , leur crie : « Aux armes ! aux armes, chrétiens! On insulte îe vrai Dieu ; vengez-le sur ces misérables infidèles ! » Soit que ce signal eût été convenu , soit que Pizarre jugeât qu’en effet le moment décisif était arrivé, il s’avança pour commencer l'attaque, et fit dire’ à son frère Fernand d’exécuter le mouvement qu’il lui avait prescrit.
En même temps, l’ordre fut transmis à l’artillerie de jouer, et à la cavalerie d’assaillir les Indiens de trois côtés différents , tandis que lui-même conduirait l’infanterie contre le corps d’armée que commandait Atahualpa en
personne. Ces instructions furent immédiatement suivies. Les fantassins , poussant hardiment jusqu’aux litières qui portaient les chefs, dirigèrent leurs premiers coups contre les Indiens qui entouraient 1’Inca et sa suite ; mais les Péruviens étaient en si grand nombre, que les vides occasionnés dans leurs rangs par les balles des Espagnols étaient aussitôt remplis. Le général , jugeant avec raison qu’il perdait beaucoup plus par la mort d’un seul soldat, qu’il ne gagnait en tuant 100 Péruviens, et voulant, en conséquence, abréger le combat, se fit jour jusqu’à la litière où se trouvait Ataiiualpa.
Écartant à coups d’épée les serviteurs qui, s’empressant autour de leur maître, voulaient lui faire un bouclier de leur corps, il s’élança sur l’Inca, le saisit par ses longs cheveux, et le tira si violemment, qu’il le fit tomber à terre. En même temps, les soldats espagnols qui avaient suivi les pas de leur chef, frappaient à coups redoublés sur la litière impériale, si bien que Pizarre reçut une blessure à la main. Les Indiens , furieux de l’outrage que vient de subir leur souverain , cherchent à le dégager et à punir l’audacieux agresseur. Leur courage, s’exaltant par la colère, leur fait oublier le danger, et accomplir des actes d’héroïque intrépidité ; mais c’est eu vain : la supériorité de la discipline et des armes à feu l’emporte sur la valeur désordonnée et sur les moyens de défense des Péruviens. Pizarre, qui est parvenu à terrasser le malheureux Atahualpa, s'empara de sa personne et l’emmène. A cette vue, les Indiens consternés songent à leur propre salut. Attaqués sur plusieurs points par la cavalerie , qui leur inspire une terreur insurmontable, ils prennent la fuite dans toutes les directions. Les Espagnols, excités par l’infâme Valverde , qui, mêlé aux combattants, désigne les infidèles aii glaive de ses compatriotes, égorgent tout ce qui s’offre à leurs coups , et poursuivent les fuyards dans leur retraite précipitée. La confusion devient telle, que les Indiens, arrivés à un angle du champ clos où se livre fa bâ-
taille, se heurtent pêle-mêle contre le mur d’enceinte, et l’abattent par la violence du choc (*). La nuit seule empêche la cavalerie de s’attacher aux
fias des vaincus, répandus au loin dans a campagne. Ruininagui, générai d’Atahualpa, s’apercevant, dans le poste isolé où on l'avait placé avant le combat, que les étrangers sont victorieux, s’enfuit à son tour, et gagne sans s’arrêter la ville de Quito, située à plus de 200 lieues. En un mot, rien ne résiste plus aux Espagnols, et l’Inca reste captif entre les mains de Pizarre.
Telle fut cette bataille , cette lutte unique, qui donna d’un seul coup l’empire péruvien à l’Espagne. Pizarreavait mis toute sa fortune sur une seule cartes la chance le favorisa, et il gagna la partie.
Le résultat de cettejournée était immense. Des deux princes qui auraient pu 'défendre le Pérou, l’un se trouvait prisonnier des Espagnols, l’autre était oursuivi par un des généraux d’Àtaualpa. Pizarre était en présence de deux éventualités , toutes deux à peu près également favorables : en effet , si Huascar était vaincu , l’expédition n’aurait plus d’ennemi sérieux à redouter; si, au contraire, il l’emportait sur le chef ennemi, Pizarre se trouverait être tout naturellement son allié, car il l’avait débarrassé de son frère. Cette alliance, le général espagnol saurait l’exploiter à son profit ; il se ferait payer cher le service rendu à l’Inca de Cuzco, et saisirait sans scrupule l’occasion de se défaire sans péril de ce dernier obstacle. La position des Espagnols était donc aussi bonne qüe possible , et ils durent s’étonner eux-mêmes d’avoir fait en si peu de temps un chemin si rapide vers le but qu’ils recherchaient.
Le prince vaincu et prisonnier s’aperçut , dès les premiers moments de sa captivité, que la passion des richesses était le principal mobile de ses nouveaux ennemis. A l’ardeur avec laquelle il avait vu chefs et soldats se précipiter sur les tentes de son armée, piller les
(*) Aug. de Zarate.
objets précieux qu’elles contenaient, et enlever sa magnifique vaisselle d’or, il avait deviné que le seul moyeu de trouver grâce auprès de ses vainqueurs, c’était de flatter leur avarice, et de leur promettre, en retour de leur clémence, des trésors incalculables. Amené en présence de François Pizarre, il demanda à être traité généreusement, et avec les égards dus à son rang. « Pour prix de votre bienveillance, lui dit-il, je vous donnerai plus d’or et d’argent que vous ne pourrez en emporter dans votre pays. Regardez cette chambre , je la remplirai de vases et’ d’ustensiles précieux jusqu’à la hauteur où ma main peut atteindre, et tout cela vous appartiendra. Je ferai plus encore, et vous pouvez vous lier à moi du soin de vous enrichir, vous et les vôtres, au delà de vos plus brillantes espérances. » De telles promesses étaient de nature à arracher au gouverneur toutes les concessions possibles. Il s’engagea à traiter son prisonnier avec douceur et déférence; mais le malheureux Atahualpa n’avait pas compris qu’en faisant briller tant d’or et d’argent aux yeux du chef ennemi, il exciterait outre mesure sa cupidité; qu’en se disant maître de trésors inépuisables, il s’exposait à des exigences toujours croissantes , et impossibles à satisfaire. Désormais les désirs des conquérants seraient sans bornes, et leur première pensée devait être de se débarrasser de l’Inca , pour le remplacer dans la possession d’un pays aussi opulent.
Rassuré sur l’avenir, Atahualpa envoya des messagers par tout le pays , afin de réunir la quantité d’argent et d’or stipulée pour sa rançon. Chaque jour arrivaient des masses de métaux précieux; mais les Espagnols trouvaient que c’était peu, que la chambre ne s’emplissait pas assez vite, enfin, que le prince ne paraissait pas assez empressé de tenir son engagement.
Pizarre lui fit même savoir que ces retards l’exposaient à de fâcheux soupçons ; qu’on pouvait croire, par exemple , qu’il voulait se donner le temps d’assembler des troupes pour attaquer les Espagnols à l’improviste et les ex-
terminer. Atahualpa se justifia facilement : il fit observer que la plus grande partie des trésors qui devaient payer sa liberté était à Cuzco , éloignée de près de 200 lieues; que ces richesses ne pouvaient être transportées qu’à dos d’homme, par des chemins fort difficiles; il ajouta qu’on pouvait aisément s’assurer de fa possibilité où il était de remplir sa promesse, et qu'une fois cette certitude acquise, un retard de quelques jours et même d’un mois devait être compté pour peu ; enfin , il proposa d’envoyer deux Espagnols à Cuzco, afin qu’ils pussent voir de leurs propres yeux les objets promis , et en donner a Pizarre des nouvelles positives. Tout cela était sans réplique, et la proposition du prince très-raisonnable ; mais les officiers déclarèrent qu’ils ne se fiaient pas assez à la bonne foi des Indiens pour entreprendre le voyage de Cuzco. Cette nouvelle difficulté fut aussitôt levée par Atahualpa : il s’engagea à donner aux deux voyageurs un sauf-conduit qui les mettrait à l’abri de tout événement fâcheux. « Au surplus, dit-il, qu’avez-vous à craindre? n’êtes-vous pas maîtres de ma liberté , de mon trône et de mon existence? Ma femme, mes enfants et mes frères ne sont-ils pas en votre pouvoir ? Ne vous suffit-il pas de ces otages , et vous faut-il des garanties plus rassurantes? »
La proposition fut enfin acceptée ; le capitaine Fernand deSoto et Pierre de Barco s’offrirent pour faire le voyage. Suivant les instructions d’ Atahualpa, ils se placèrent chacun dans une de ces litières que deux Indiens portaient au
fins de course. Ainsi les sujets de ’Inca, les enfants et les protégés du soleil, prêtaient déjà leurs épaules aux aventuriers qui venaient voler leurs trésors et confisquer leur liberté !
A quelques journées de marche de Caxnmarca , les deux lieutenants de Pizarre rencontrèrent sur la route de Cuzco une troupe nombreuse accompagnant une litière richement ornée.
C’était Huascar, l’héritier légitime du trône des Incas, qui, vaincu et fait prisonnier par un des capitaines de
son frère, était conduit vers son rival, captif lui-même à Caxamarca. Le prince ayant appris d’où venaient les deux étrangers et qui ils étaient , sollicita et obtint la faveur de leur parler. Il leur raconta l’origine et les détails de sa lutte avec son frère ; il les conjura de retourner vers Pizarre , pour l'instruire du véritable état des choses, ajoutant que s’il consentait à embrasser sa cause , et à le replacer sur le trône de ses pères , il comblerait d’or et d’argent jusqu’au faite la chambre qu’ Atahualpa ne devait remplir qu’au tiers. « Informez-vous , dit-il , si je ne suis pas à même de payer le service que je sollicite de votre chef. Pour vous donner tout ce ciu’il vous a promis, mon frère sera obligé de dépouiller le temple du soleil ; moi qui possède toutes les pierreries et les immenses trésors de mon glorieux père, je puis aisément, et avec mes seules ressources, faire beaucoup plus que mon ennemi. Je suis le plus riche , protégez-moi. » L’argument était, eu effet, irrésistible; mais Atahualpa ne permit pas à Huascar de s'apercevoir de la magique toute-puissance de ses promesses.
Les deux voyageurs, après avoir fait à l’Inca une réponse évasive, continuèrent leur route vers Cuzco.
Instruit par ses agents de l’entretien qui avait eu lieu entre son frère et les envoyés de Pizarre, Atahualpa comprit le nouveau danger qui le menaçait. Devinant que l’appui de Pizarre serait accordé au plus offrant , et que les brillantes promesses de Huascar feraient pencher la balance du côté de son rival , il s’arrêta à une résolution barbare, mais que sa position lui faisait croire nécessaire. Il ordonna que le prisonnier fût mis à mort; et cet ordre ne fut que trop promptement exécuté. Pizarre se trouva ainsi débarrassé d’un ennemi dont il pouvait craindre, pour l’avenir, l’influence et le pouvoir. Tout lui réussissait à souhait; jamais conquérant n’avait été ainsi porté sur les ailes de la fortune.
Pendant que ces événements se passaient dans l’intérieur du pays, Diego
d’ Almagro avait quitté Panama avec pn détachement de troupes et avait fait voile pour le Pérou A peine débarqué, il se rendit, à la tête de ses soldats , auprès de François Pizarre. L’arrivée de ce compétiteur était un grave embarras pour le gouverneur.
Almagro allait exiger sa part , nonseulement des richesses conquises , mais encore de l’autorité et du commandement. Dès ce moment allait commencer entre ces deux hommes une lutte qui , d’abord sourde et timide , devint énergique et opiniâtre.
Le moment était précisément venu de faire le partage des monceaux d’or et d’argent recueillis pour la rançon d'Atahualpa. Bien que le prisonnier n’eût pu remplir qu’en partie ses promesses , les objets précieux qui lui avaient été envoyés de tous les coins de l’empire n’en formaient pas moins un amas énorme de richesses métalliques. L’impatience des vainqueurs ne voulut pas attendre le complément de la rançon. On fit fondre tous les vases et ustensiles, à l’exception de quelques pièces d’un travail curieux, réservées pour le roi d’Espagne. Le quint dû à la couronne fut aussi prélevé, et produisit, pour I’arçent , 30,000 marcs; pour l’or, 120 millions de maravédis ou 900,000 livres de notre ancienne monnaie. 100,000 pesos furent distribués aux soldats d’Almagro. Il restait 1,528,500 pesos pour Pizarre et ses compagnons. Le jour de la fête de saint Jacques, patron de l’Espagne , fut choisi pour la répartition de cette somme. Une messe fut célébrée , et les spoliateurs d'Atahualpa invoquèrent solennellement les lumières du ciel pour les éclairer dans le partage des fruits de leurs rapines. C'est ainsi que, dans ce siècle, on pillait et on égorgeait son prochain au nom d’un Dieu clément et miséricordieux. On procéda ensuite à la distribution ; chaque cavalier eut 12,000 pesos en or, que Zarate évalue à plus de 80,000 francs ; chaque fantassin reçut 9,000 pesos ; tout le reste fut attribué à Pizarre et à ses lieutenants.
Fernand Pizarre fut chargé de porter
au roi sa part du butiij ; il s’embgrqua peu de temps après pour l’ÈSpagne. ,, ., , ,
Pour tous les soldats de Pizarrç , gens grossiers et jusque-là indigents , ce fut une fortune aussi grillante que rapidement acquise. Quelques-uns, sâ^ tisfaits de ce résultat inespéré , et préférant aux dangers de la guerre une vie tranquille dans leur patrie , sollicitèrent la permission de retourner en Espagne. Présumant qu’il n’avait plus rien à attendre de ces hommes , et que, d’ailleurs , le spectacle des richesses qu’ils emporteraient au loin , ferait naître parmi leurs amis et leurs parents le désjr de grossir les rangs de sa petite armée , Pizarre permit aux plus importuns de partir sur le vaisseau qui devait porter son frère en Europe.
Taudis que les conquérants se partageaient les dépouilles opimes de son empire, Atahualpa rêvait la liberté et son prochain retour dans sa capitale.
Le malheureux ne se doutait pas que sa mort étaitdepuis longtemps résolue.
« Pizarre, en imitant la cnndujte que Cortès avait tenue envers le souverain du Mexique , manquait des talents nécessaires pour bien suivre ce plan.
Comme il n’avait ni j’adresse ni la modération qui eussent pu lui faire gagner la confiance de son prispnnier, il n’avait pas su mettre à profit l'avantage d’être maître de sa personne et de son pouvoir. Il est vrai qu’Atahualpa montrait plus de discernement que Montézuma, et qq’il paraissait avoir mieux deviné le caractère et les vues des Espagnols. Les soupçons et la défiance s’établirent bientôt entre les vainqueurs et le captif. Le soin avec lequel il fallait garder un prisonnier de cette importance augmentait beaucoup les embarras du service militaire , tandis que le profit qu’on retirait de cette captivité était devenu insignifiant. Pizarre ne considéra plus l’inca que comme un fardeau dont il désirait vivement se délivrer. D'un autre côté, Almagro et ses compagnons, bien qu’ils eussent eu, sans la mériter , une part raisonnable dans la
PÉROU ET BOLIVIE
somme distribuée, étaient tous mécontents. Ils craignaient que, tant que l’Inca serait prisonnier, les soldats de Pizarre ne regardassent les trésors qu’on pourrait amasser par la suite pomme le supplément de ce qui manquait à la rançon du prince, et que, sous ce prétexte, ils ne voulussent se les approprier en totalité. Ils demandaient donc la mort d’Atahualpa, afin que tous ils fussent désormais sur le même pied , et eussent les mêmes droits^*). »
La cupidité, et ce que les hommes politiques appellent la raison d’État, tels furent les principaux, et probablement les uniques motifs de la résolution de Pizarre. Quant aux prétendues appréhensions que lui inspiraient, suivant certains historiens, les rassemblements de troupes indigènes secrètement ordonnés par l'Inra , il ne nous paraît pas possible d’y croire sérieusement. Ce n’était évidemment qu’un prétexte, et malheureusement’la fourberie du gouverneur trouvait dans un des gardiens d’Atahualpa un auxiliaire aussi habile qu’empressé. Cet homme était un Indien engagé comme interprète au service de Pizarre. et que les Espagnols appelaient Philippillo-Chargé de la surveillance spéciale de l'Inra, et, par cela même , autorisé à pénétrer à tout instant dans l’appartement qui lui servait de prison, il s’était épris d’une des femmes du prince, et avait résolu, pour la posséder, de perdre son royal époux. Ainsi tout conspirait contre l’infortuné captif. L’infâme Philippillo affirmait que l’Inca méditait l’extermination des Espagnols , et organisait contre eux un vaste plan d’attaque. Ces prétendues révélations venaient merveilleusement à l’appui des intentions de Pizarre, et donnaient aux soupçons qu’il prétendait avoir conçus, une apparence de fondement. Aussi le gouverneur s’affermissait-il de plus en plus dans son sinistre dessein.' Quelques circonstances, qu’on pourrait croire insignifiantes, mais qui, suivant toutes
(*) Robertson, d’aprcs Herrera, Zarate et Garcilasso de la Véga.
probabilités, furent décisives, achevèrent de faire pencher la balance. Charmé des égards que lui témoignaient Fernand Pizarre et Fernand de Soto, officiers distingués, et supérieurs à leur chef par l’éducation, Atahualpa avait une prédilection marquée pour ces deux lieutenants du gouverneur; autant il était timide et réservé en présence de François Pizarre, autant il se montrait expansif et confiant envers son frère.
Le général n’avait pas tardé à s’apercevoir de cette préférence, et il en avait conçu quelque dépit. Bientôt le prisonnier, qui déjà détestait Pizarre, en vint à le mépriser. Parmi les connaissances des Européens , l’art de lire et d’écrire excitait surtout l’admiration du prince américain. Était-ce chez les étrangers un don spécial de la nature ou un talent acquis ? Cette question préoccupait Atahualpa, et pour éclaircir ses doutes , il pria un des soldats ui le gardaient de tracer sur l’ongle e son pouce le mot Dieu. Tous les officiers a qui il montra le mot écrit , le lurent sans hésiter. Un seul fut forcé de confesser son ignorance : c’était François Pizarre. L’impression que cet aveu fit sur l’Inca n’écnapna point au général ; du reste, le captif ne prit pas la peine de déguiser le peu de cas qu’il faisait d’un chef moins instruit que ses subordonnés. Pizarre fut vivement blessé des mépris de son prisonnier ; un ressentiment véritable s’ajouta dans son cœur aux pensées homicides qu’il y cachait depuis le jour de sa victoire. Dès ce moment, if mit de côté tout scrupule et tout respect humain ; Atahualpa ne fut plus pour lui qu’un condamné qui attendait le supplice (*).
Toutefois, pour ne pas assumer sur lui seul la responsabilité d’un acte aussi criminel , Pizarre voulut faire juger le prisonnier suivant les formes usitées en Espagne. Lui-même et Almngro , avec deux conseillers, constituèrent le tribunal qui devait prononcer sur le sort de l’inca. Tout se passa suivant les règles et les usages judiciaires ,
(*) Herrera , Dccad. Garcilasso de la Véga.
odieuse dérision destinée à donner le change à la postérité. Un aventurier, transformé en procureur général, prononça un réquisitoire en forme ; un conseil fut donné à l’accusé pour sa défense ; en un mot , rien ne manqua à cette indigne comédie. On articula les imputations les plus étranges contre le malheureux Atahualpa , qui ne comprenait rien à tout cet hypocrite verbiage. On lui reprocha d’avoir usurpé le pouvoir et fait périr son frère, comme si c’était à Pizarre à venger le sang de Huascar ; on lui demanda compte de son idolâtrie et des sacrifices humains que, disait-on, il avait ordonnés, comme si le descendant de Manco Capac avait à se justifier d'avoir suivi la religion de ses ancêtres ; on lui fit un crime d’avoir plusieurs concubines , ainsi que l’autorisaient les institutions religieuses du Pérou ; on l’accusa , chose incroyable, d'avoir dissipé et détourné frauduleusement les trésors de son empire, qui appartenaient aux Espagnols par droit de conquête ; enfin on prétendit qu’il avait excité ses sujets à s’armer contre les Européens.
On ne sait, en vérité, ae quoi s’étonner le plus, de l’effronterie des accusateurs ou de leur iniquité. Mieux valait , certes , envoyer tout simplement le bourreau à Atahualpa , que de faire entendre contre lui des imputations aussi absurdes. Jamais procès plus étrange, plus monstrueux, n’avait été intenté et poursuivi jusqu'au bout. Jamais vainqueur n’avait abusé d’une façon aussi extraordinaire de son absolue autorité sur un ennemi abattu. Si Pizarre avait condamné son captif à mourir sans justification, il n’aurait fait que suivre l'exemple d’une foule de conquérants, à qui un crime utile à leurs desseins n'a pas coûté même un remords. En faisant condamner le prince péruvien avec tout l’appareil de la justice, il ajoutait à l’infamie de l’action l’odieux du procédé ; il donnait à un arrêt inique le caractère d’une grotesque ironie, d’une parade ignoble.
Des témoins furent entendus , et comme ils faisaient leurs dépositions dans la langue indienne, le perfide in-
terprète, rival d’ Atahualpa, travestissait facilement leurs assertions, de manière à rendre accablants pour l’accusé les témoignages les plus favorables.
Bref, l’Inca fut condamné à être brûlé vif. Valverde, l'horrible prêtre qui, le jour de la bataille , avait donné le signal du massacre , abusa de son saint ministère au point de confirmer la sentence , et d’en attester la justice par son approbation signée. Des qu’il fut instruit de sa nouvelle situation , le malheureux Atahualpa conjura ses persécuteurs de l'envoyer en Espagne, où il aurait du moins pour juge un souverain comme lui. Mais ses prières et ses larmes furent inutiles; Pizarre se montra impitoyable. Comme si on voulait aggraver la position du condamné, et insulter à son malheur, ce même Valverde qui avait ratifié l'arrêt de mort au nom de Dieu et de la religion, fut chargé de consoler et de convertir la victime à ses derniers moments.
« Acceptez le baptême , lui dit-il , et nous adoucirons la rigueur de votre supplice. » Épouvanté par la perspective d'une mort affreuse , l’Inca consentit à ce qu’on exigeait de lui. Quelques instants après , il y eut un chrétien et un martyr de plus sur la terre. On daigna faire grâce du bûcher à Atahualpa, et Pizarre poussa la générosité jusqu’à accorder à son ennemi l’insigne faveur d’être tout simplement étranglé (1533).
Il faut le dire à l’honneur de l’Espagne du seizième siècle , l’assassinat d’Atahualpa ne fut pas unanimement approuvé par les compagnons de Pizarre. Plusieurs officiers protestèrent avec une noble énergie contre un acte de barbarie qu’ils regardaient comme déshonorant pour eux et pour leur nation. Leurs remontrances trouvèrent des oreilles décidées à ne pas les entendre; mais l’histoire n’en doit pas moins consigner ce fait , qui prouve que, même parmi les aventuriers qui couvraient l’Amérique de sang et de ruinas, il se trouvait des hommes chez qui tout sentiment de justice et d’humanité n’était pas éteint.
Huascar et Atahualpa, les deux hom-
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mes dont les Espagnols auraient pu redouter la puissance, n’existaient plus; la route du trône était donc désormais libre devant Pizarre. Néanmoins , il jugea prudent de placer entre la nation péruvienne et lui , un fantôme de roi destiné à lui servir d'instrument, et à couvrir momentanément ses projets véritables aux yeux des crédules indigènes. Un des lils d’Atahualpa, que les historiens espagnols nomment Paul Inca , fut proclamé empereur par ordre de Pizarre , tandis que les populations de Cuzco et des districts environnants reconnurent pour roi Manco Capac, frère de lluascar (*). Mais pour ces deux princes, le titre de souverain fut à peu près honorifique. L’ambition d’Atahualpa avait déjà troublé le royaume. L'indignité et la cruauté avec’ lesquelles ce monarque avait traité une foule de descendants des Incas, avaient nécessairement affaibli le respect de la nation pour lesmembresdecettegrande famille et pour le gouvernement luimême. L’arrivée des Espagnols , et la mort d'Ataiiualpa, succédant en un si court espace de temps à celle de Huas-
car, jetèrent les Péruviens dans une espèce de désarroi, et plongèrent le pays dans l’anarchie la plus déplorable. Les généraux qui avaient combattu pour l'un ou l’autre empereur jetèrent les yeux jusque sur le trône. L’un d’eux , que nous avons déjà nommé, ce même lUiminagui qui, à la bataille de Caxamarca, s’était lâchement enfui avec les 5,000 hommes qu'il commandait, s’empara de la province de Quito, et fit mettre à mort les enfants de son ancien maître, ainsi que son frère Illes-
cas. Tous ces désordres venaient à propos pour servir les projets des Espagnols. Pizarre le comprit, et résolut de marcher sans plus tarder sur la capitale de l’empire. Les renforts qu’il avait reçus lui permettaient de tenter ce coup de main. Avec les 500 hommes qui composaient sa petite armée, il pouvait parcourir le Pérou d’une extrémité à l’autre, tant était profond le respect que les indigènes prol'essaieut
(*) Garcilasso de la Véga.
pour les étrangers à longue barbe.
Un seul combat heureux ouvrit à Pizarre les portes de Cuzco. Bien que les habitants eussent enlevé ou enfoui une grande partie des trésors que renfermait cette ville , les Espagnols y trouvèrent plus d’or et plus d’argent que n’en avait produit la rançon d’Atahualpa. Suivant Herrera , le butin , partagé entre 480 personnes , donna à chacune 4,000 pesos, ce qui ferait un total de 1,920,000 pesos ; mais la part du général et des capitaines ayant été assurément beaucoup plus forte que celle des simples soldats , la somme entière doit s'être élevée à un chiffre bien plus considérable.
Avant de quitter le littoral du Pérou pour s’avancer sur Caxamarca , Pizarre avait fondé sur la côte une ville qu’il nomma Saint-Michel, et y avait laissé une garnison sous le commandement de Benalcazar, un de ses lieutenants les plus distingués. Tandis que le général soumettait Cuzco, et se disposait à prendre possession des pays adjacents , Benalcazar s'impatientait d’une oisiveté dont ses goûts ni son ambition ne pouvaient s’accommoder.
Une circonstance imprévue vint lui fournir un prétexte pour tenter la conuête du royaume de Quito : une tribu 'Indiens s'ètant plainte à lui des exactions et des violences de Ruminagui , meurtrier des fils et du frère d’Atahualpa , Benalcazar prit fait et cause pour les opprimés , et marcha contre ie tyran. Il espérait qu’après avoir pillé les trésors laissés par Atanualpa à Quito, il n’aurait plus rien à envier à Pizarre sous le rapport de la fortune. Son attente fut trompée : après une série de combats qui fatigua beaucoup la petite armée d’invasion, les Espagnols entrèrent dans la capitale de la province; mais les habitants en avaient préalablement détruit ou enlevé toutes les richesses. Le désappointement dut être cruel pour des hommes chez qui la cupidité parlait plus haut que tout autre sentiment.
Par une coïncidence singulière, tandis que la capitale du royaume de Quito était envahie par un lieutenant de Pi-
zarre , elle était menaoée d’un autre çôté par un ennemi sur l’arrivée duquel Benalcazar ne pouvait avoir aucun indice, ni aucun soupçon. Dans la partie de ce volume consacrée au Guatemala et au Yucatan, nous avons raconté la conquête de cette partie de l'Amérique par Pedro Alvarado. Au bruit des succès de Pizarre, le ca; pitaiue général du Guatemala , brûlant du désir de partager la gloire et les richesses du vainqueur d’Atahualpa, organisa une colonne de 500 hommes, et fit voile pour le Pérou. Il débarqua à Puerto-Viejo , et, connaissant mal le pays qu'il se proposait d’envahir, il marcha directement sur Quito en suivant le cours du Guayaquil, et en traversant les Andes vers la source de cette rivière. On ne peut se faire une idée de ce que l'expédition eut à souffrir dans ce trajet, aussi long que périlleux. Le froid, la chaleur, la faim, la soif, la fatigue et le désespoir, éclaircirent singulièrement les rangs de la petite armée. Enfin Alvarado atteignit le but de son pénible voyage; mais il se heurta tout d’abord à un obstacle auquel il était loin de s’attendre : les premiers adversaires qui lui barrèrent le chemin furent, non pas les Péruviens, mais ses propres compatriotes. Diego d’Almagro* qui avait aidé Benalcazar à compléter la conquête de Quito, dès la première nouvelle de l’apparition d’Alvarado, se porta à sa rencontre, bien décidé à l’empêcher de passer outre. Un conflit sanglant allait avoir lieu entre les deux petites armées , lorsque quelques officiers, plus sages que leurs compagnons, essayèrent des moyens de conciliation, et demandèrent une trêve de 24 heures, qui fut consentie de part et d’autre. Dans cet espace de temps, il futconclu entre lesdeux chefs un traité par lequel Alvarado s’engageait à évacuer le pays, moyennant l’abandon de 100,000 pesos fait à lui et à ses camarades, comme indemnité pour leurs fatigues et les frais de l’armement. Cet arrangement une fois signé, la troupe d’Alvarado se débanda en très-grande partie. Bon nombre de ses soldats, et même de ses officiers, passèrent au ser-
vice d’ Almagro, de sorte nue, loin d’avoir affaibli les moyens d execution et l’autorité de l’heureux Pizarre, cet épisode, d’abord assez alarmant, eut pour résultat définitif de les augmenter.
Tel fut le premier acte de la guerre civile qui devait si longtemps diviser les conquérants du Pérou.
Fier du succès pacifique qu’il avait obtenu, Almagro sentit se reveiller en lui les idées d'ambition auxquelles une impérieuse nécessité l’avait jusque-là forcé d’imposer silence. Informé par une rumeur, encore assez vague, que le roi d’Espagne lui avait accordé, après l’arrivée de Fernand Pizarre, le titre de gouverneur, et une vaste étendue du Continent américain, au sud de la portion concédée à son associé, il voulut immédiatement marcher de pair avec François Pizarre , et se venger de sa déloyauté. Feignant decroire que Cuzco ne taisait point partie du domaine de son compétiteur, il entra en maître dans cette capitale, où se manifesta aussitôt une vive agitation. Deux frères du gouverneur, Jean et Gonzale, résistèrent énergiquement aux prétentions d’Almagro, qui avait trouvé dans Fernand de Soto un auxiliaire dévoué.
Chaque jour , les deux partis étaient près d’en venir aux mains , et les conquérants étaient au moment de s’entr'égorger, lorsque François Pizarre, qu’une tournée dans les provinces avait tenu pendant quelque temps éloigné de Cuzco, fit sa rentrée dans cette” ville. La présence du général rétablit le calme, et inspira à Diego d’Almagro des sentiments plus conciliants. Les deux chefs se rapprochèrent avec une apparence desincéritéqui ne trompa que les moins ciairvoyantsde leurs compagnons. Il fut convenu qu’Almrgro irait à la découverte dans le sud, c’est-à-dire, vers le Chili ; que s’il y trouvait un pays qui fût à sa convenance, il y resterait, sinon qu’il reviendrait au Pérou, et que Pizarre partagerait avec lui ses domaines et son autorité.
A quelque temps de là , Almagro partit pour le Chili à la tête d’une troupe de 200 hommes (*), tandis que
(*) C’est à tort que Robertson porte à
PÉROU ET BOLIVIE. 443
François , Pizarre , momentanément rassuré, retournait à Lima, dont il avait déjà jeté les premiers fondements sous le nom de ville de Los Reyes.
L’expédition d’Almagro n’eut pas le succès qu’on en avait espéré. Les Indiens du Chili repoussèrent vigoureusement les étrangers , et la petite grmée était déjà très - compromise, lorsque Almagro fut rappelé au Pérou parties événements aussi graves qu’imprévus.
Dès le départ des troupes d’Almagro , les chefs péruviens les plus influents , observant l’imprudence avec laquelle Pizarre avait disséminé ses forces, organisèrent un vaste complot qui avait pour but le massacre des Espagnols et la délivrance du Pérou. On aime à voir ce peuple donner de temps à autre des preuves d’un patriotisme et d’un courage qu’on serait tenté , sans cela , de nier. L’Iuca Manco Capac , dont on se souvient sans doute , était l’âme et le chef de cette conspiration. D'abord enfermé à la forteresse de Cuzco , par suite de certaines révélations arrachées par la torture à l’interprète Philippilio , l’Inca n'en avait pas moins persisté dans son dessein. Soit que Fernand Pizarre , qui depuis un mois ou deux était de retour au Pérou, espérât tirer de ce prince quelque riche présent, ou qu’il eût été séduit par l’apparente candeur du prisonnier, il accorda à Manco la liberté qu'il sollicitait avec Instance. Il fit plus : il lui donna la permission de se rendre à une fête solennelle qui devait se célébrer dans la province d’Incaya. Manco profita de l’occasion pour exécuter son plan.
Le cri de guerre surprit les Espagnols an moment où ils se croyaient-dans la sécurité la plus parfaite. Un assez grand nombre d’Européens furent
570 hommes la pente année d’Alinasro. Il n'a pas lait attention que Zaratc rectifie , à la fin du chapitre, le chiffre qu’il avait donné au commencement. La colonne ne compta 57O combattants que par l'adjonction de plusieurs renforts successifs. ,I)u reste, ce n’est pas la seule erreur de Robertson.
égorgés dans les maisons de campagne qui leur avaient été concédées ; des détachements isolés furent assaillis et massacrés. Une armée d’insurgés, dont les historiens portent le nombre à 200,000 hommes , investit la capitale, et la ville naissante de Los Reyes fut çlle-mëme attaquée par des forces considérables. En un mot , la révolte devint générale, et les étrangers, qui avaient si facilement pénétre au cœur de cet empire, étaient menacés d’y périr sous le glaive vengeur de leurs nouveaux sujety, - . ,
Le siège dte Cuzco , qui n’était défendu que par 170 Espagnols, fut ac; tivement poussé pendant près de neuf mois consécutifs. Les indigènes n’y déployèrent pas seulement un grand courage et une remarquable persévérance , ils se signalèrent aussi par une aptitude merveilleuse à imiter leurs adversaires dans ieur manière de combattre et jusque dans leur discipline.
Us organisèrent des bataillons sur le modèle de ceux qui les avaient jusquelà vaincus , et ils armèrent des compagnies avec les lances et les épées des Espagnols tués en dehors des murs de la ville. Quelques-uns même ne reculèrent pas devant l’usage du mousquet. Quant à la cavalerie, qu’ils avaient toujours singulièrement redoutée, ils savaient en venir à bout à l’aide de leurs laços -, enfin , ils donnèrent une preuve encore plus frappante de leur intelligence , en détournant les eaux d’une rivière dans un vallon où était établi un poste espagnol , et peu s’en fallut que tous les Européens qui se trouvaient dans la vallée inondée ne fussent engloutis.
De leur côté, les Espagnols faisaient des prodiges de bravoure ; pour faire face a tant d’assaillants, ils étaient obligés de se multiplier et de se tenir toujours sur le qui vive. Les trois frères de Pizarre, qui les commandaient, donnaient à leurs soldats l’exemple de l’intrépidité et de la constance. Néanmoins , le nombre l’emportant sur le courage uni à l’habilèté, une partie de la ville tomba au pouvoir de l’Inca ; il fàllut des efforts inouïs pour regagner
le terrain perdu et repousser l’ennemi hors des murs. Jean Pizarre , celui des quatre frères qui était le plus aimé de ses compagnons , perdit la vie dans un des combats les plus acharnés. Enfin, épuisés de lassitude, manquant de vivres , et découragés par la persévérance d’un ennemi dont les rançs grossissaient chaque jour, les soldats espagnols se disposaient à abandonner Cuzco et à se diriger vers la mer, lorsqu’un incident d’une haute gravité vint faire diversion à leurs projets et attiédir l’ardeur de leurs adversaires.
Informé de ce qui se passait au Pérou , Almagro sentit tout d’abord la nécessité de secourir ses compatriotes.
Ce fut là son premier mouvement; mais sa seconde pensée fut une pensée d’égoïsme et d’ambition. Sachant , par une communication officielle, que le roi d’Espagne l'avait nommé adelantade , et lui avait accordé deux cents lieues de territoire au sud des domaines de Pizarre, le nouveau gouverneur du Chili reprit son projet contre Cuzco et ses plans hostiles contre son associé. Pizarre l’avait trompé ; il se croyait, par cela seul, autorisé à en agir de même envers lui. Il repassa donc au Pérou avec des intentions d’où ne pouvait sortir que la guerre civile. Au moment où il parut devant la capitale assiégée, les défenseurs de la place étaient assez instruits de ses desseins pour qu’ils hésitassent à l’accueillir comme un libérateur. Almagro, par la lenteur étrange avec laquelle il avançait vers la ville menacée, donnait crédit à l'opinion qu’on avait conçue de lui et de sa conduite. De leur cêté, les Indiens, assez intelligents pour deviner ce qui se passait entre les deux partis , cherchèrent à profiter de cette division si favorable à leurs vues. L’Inca entama une négociation, et fit preuve dans tous les pourparlers qui eurent lieu , d’une rare sagacité; mais s’apercevant que, si Almagro consentait jamais à lui prêter assistance, ce serait dans le but de le sacrifier plus tard , il reprit les armes et tomba a Piraproviste sur les Espagnols. Malgré le nombre des Indiens , la valeur
et la discipline triomphèrent; Manco Capac fut complètement battu; la dispersion de la plus grande partie de ses troupes livra au chef européen les avenues de Cuzco.
Les deux partis étaient donc en présence. Les Pizarre voulaient interdire l’entrée de la ville à leur rival ; mais comment risquer une lutte à force ouverte sans se compromettre vis-à-vis des Péruviens , qui épiaient toutes les fautes des Espagnols pour en tirer avantage? Tandis qu’on temporisait et qu’on proposait de part et d’autre des accommodements inacceptables, Almagro faisait une adroite propagande dans les rangs même de la arnison , et attirait par ses manières ienveillantes ceux aes combattants subalternes dont la rudesse des Pizarre avait blessé la susceptibilité. Une nuit, Almagro s’avance silencieusement vers la place , désarme les sentinelles, entre, investit la demeure des deux frères, et après une résistance des plus énergiques , les force à capituler.
Le Rubicon était donc franchi, et la question entre Almagro et François Pizarre ne pouvait plus être tranchée que par l’épée.
Pizarre accepta le défi , mais il fut d’abord pris au dépourvu , car un certain temps s'écoula avant qu’il apprit ce qui s’était passé à Cuzco , et avant qu’il pût faire les préparatifs d’une attaque sérieuse. La guerre contre les Indiens continuait , et Pizarre , ayant imprudemment partagé ses forces en petits détachements isolés, eut la douleur de voir ses compagnons massacrés dans vingt endroits différents.
Enfin, Alphonse d’Alvarado (qu’il ne faut pas confondre avec Pédro d’Alvarado, conquérant du Guatemala), ayant eu quelques succès contre les Péruviens , et ayant réuni un assez bon nombre de soldats sous son commandement, fut chargé par le gouverneur d’aller porter secours à ses frères, qu’il supposait toujours bloqués par les Indiens dans la capitale. Alvarado, au lieu de rencontrer des Péruviens, vit, à sa grande surprise, qu’il avait
affaire à ses propres compatriotes. Les tentatives d’Almagro polir le gagner à sa cause ayant échoué contre sa loyauté, il fut surpris pendant la nuit et fait prisonnier. Pizarre lui-inême quitta Los Reyes (Lima) , à la tête de 700 hommes, et marcha sur Cuzco, toujours dans la plus complète ignorance de l’usurpation d’Almagro. Il paraît qu’il ne fut instruit de la situation des choses qu’à vingt-cinq lieues de Los Reyes. Considérant que la situation était grave et méritait de mûres réflexions, il retourna sur ses pas, afin de se donner le temps d’aviser. Si son adversaire avait profité du moment où il ne savait rien encore, pour le surprendre et l’envoyer dans la même prison que ses frères , la guerre civile aurait été indubitablement terminée d’un seul coup. Mais Almagro résista aux conseils d’Orgognos, qui était d’avis que l’on tentât ce coup de main.
L’homme qui n’avait pas reculé devant la violation d’un engagement solennel et avait porté une main audacieuse sur les frères de Pizarre , recula effrayé devant la responsabilité d'une telle agression. Il voulut épargner son rival et lui laisser l’initiative. Ce fut une faute que le trouble de sa conscience peut seul expliquer.
Quoique Pizarre eût sous ses ordres une armée relativement nombreuse, et que la fuite des Indiens qui bloquaient Los Reyes le laissât libre de disposer de toutes ses forces , néanmoins , il jugea prudent de ne rien tenter de décisif avant l'arrivée des renforts qu'il attendait de l’Amérique eentrale. Pour gagner du temps , il entama des négociations avec Almagro.
Celui-ci ne voulut entendre à aucun accommodement , et se porta à la rencontre de son rival. Il laissait Gonzale Pizarre et Alphonse d’Alvarado à Cuzco; mais il emmenait avec lui, sous bonne garde, Fernand Pizarre, dont il redoutait sans doute davantage les entreprises. Il s’avança ainsi jusqu’à la province de Chincha, située à vingt lieues de Los Reyes; mais au lieu de continuer sa route , il s’arrêta brusquement, et, d’après un historien
espagnol (*) , il s’amusa à fonder des colonies dans le territoire appartenant à son adversaire.
Cependant Pizarre cherchait toujours à entrer en arrangement ; son but était de se donner le temps de délivrer ses frères et d’organiser une armée supérieure en nombre à celle d’Almagro. Celui-ci prêta une oreille plus complaisante aux propositions de son antagoniste, ne se aoutant pas qu’il n’y avait rien de sincère dans ces négociations. Pendant ces pourparlers, Gonzale Pizarre et Alphonse d’Alvarado parvinrent à s’échapper de prison et rejoignirent le gouverneur avec 70 soldats d’Almagro qu’ils avaient déterminés à déserter. La nouvelle de cette défection, et de l’évasion des deux captifs , affecta don Diego au point de lui faire désirer un rapprochement avec Pizarre; il alla même jusqu’à proposer une entrevue à son ennemi. Les deux parties ayant pris pour arbitre François de Bovadilla, provincial de l’ordre de la Merci , ce religieux ménagea une conférence entre les deux compétiteurs. Cette conférence eut lieu, et malgré le zèle compromettant de Gonzale , qui fit soupçonner à Almagro une manœuvre déloyale, un traité provisoire fut le résultat de l’entretien des deux généraux. Don Diègue , ne se doutant pas du piège que lui tendait François Pizarre , consentit à soumettre la querelle à la décision du roi d’Espagne.
Fernand Pizarre, rendu à la liberté, fut désigné pour aller porter au tribunal du monarque les griefs et les prétentions des deux partis.
Désormais Almagro était en quelque sorte impuissant contre son rival , car il n’avait plus à sa disposition la vie des deux otages qui, jusque-là , lui avaient servi de garantie. Le gouverneur, oubliant la parole donnée, comme don Diègue lui-même avait violé son serment, en revenant du Chili , sortit pour la seconde fois de Los Reyes et se mit en campagne. Un ordre arrivé de Madrid, et qui enjoignait
(*) Aug. de Zarate,
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aux deux gouverneurs de s’en tenir aux découvertes que chacun d'eux aurait faites , fut le prétexte dé la rupture du traité. Almagro jugea à propos de reculer jusqu’aux environs de Cuzco et de se fortifier sur une montagne élevée. Il ne tarda pas à en être expulsé par Fernand Pizarre. Malade et affaibli par l’âge, don Diegue ajournait autant que possible le combat.
Vainement lui lit-on observer que les soldats de Fernand , incommodés par les effets’ de la raréfaction de l’air sur le haut de la montagne , seraient aisément battus par des troupes habituées à l’atmosphère de ces régions élevées, qu’il fallait , en conséquence , retourner sur ses pas et prendre une vigoureuse offensive ; Almagro et son lieutenant général Orgognos persistèrent à battre en retraite jusqu’à la capitale.
Deux mois après, les troupes de Pizarre , établies dans la plaine de Cuzco, menacèrent sérieusement la ville. Le 26 avril 1538, les deux armées se trouvèrent en présence. D’après les historiens , les deux promoteurs de la guerre civile étaient absents. François Pizarre était retourné à Los Reyes , et don Diègue , malade , ou se disant malade, s'était fait porter, dans sa litière, au sommet d’une colline d’où il pouvait suivre, sans y prendre part, les mouvements de la bataille. Peut-être les deux adversaires n'osèrent-ils pas tirer eux-mêmes l’épée pour défendre leurs prétentions ; quoi qu’il en soit , l’absence de François Pizarre et d' Almagro est un fait qui ne doit pas être omis.
Le combat fut sanglant et acharné.
Malgré la supériorité du nombre, les Pizarre auraient peut-être été vaincus si deux compagnies de mousquetaires, récemment organisées par le ouverneur, n’eussent pas foudroyé, és les premiers instants, les escadrons d’ Almagro. La victoire resta à Fernand Pizarre, lieutenant général et représentant de son frère. Orgonos, chef de l’armée ennemie, fut lessé dans l’action et achevé par un soldat qui avait eu à se plaindre de
lui. Almagro , qui avait pu voir de loin tout ce qui s’était passé , prit la fuite et alla se réfugier dans la citadelle de Cuzco ; mais il fut fait prisonnier, et, dès lors , le triomphe de son rival fut complet.
Un certain nombre d’indiens avait pris part à la bataille dans l’un et l’autre camp. Après la défaite de don Diègue, ils pouvaient tomber à l’improviste sur les vainquons., affaiblis par une lutte prolongée, et â coup sûr ils auraient eu bon marché de cette poignée d’hommes fatigués et décimés.
Ils n’en firent rien, soit qu’ils ne comprissent pas l'avantage de la position, soit que le courage leur manquât, ce qui est plus probable.
Quoique la ville de Cuzco eût été pillée par les vainqueurs, qui y trouvèrent encore des richesses considérables , il fut impossible à Fernand Pizarre de satisfaire la cupidité de tous ses compagnons. Entouré de gens insatiables et turbulents , il dut songer à les éloigner de sa personne, ce qui, heureusement , n’était pas difficile.
Les découvertes et les conquêtes' qu’il restait à faire dans l’empire péruvien et ies pays limitrophes ouvraient un vaste champ à l’ambition des mécontents. Fernand Pizarre poussa dans cette voie ceux de ses officiers dont il connaissait l’esprit actif et entreprenant. Un assez bon nombre de soldats, parmi lesquels se trouvaient des partisans d’Alinagro, suivirent les chefs des expéditions lointaines, et délivrèrent les Pizarre de leur importune et dangereuse présence. De telle sorte que Fernand se trouva débarrassé en même temps de ses ennemis et de ceux de ses amis dont il redoutait les exigences.
Peut-être Fernand fut-il conduit à s’isoler ainsi par le désir de pouvoir prononcer en toute sécurité sur le sort de son prisonnier. Quoi qu’il en soit, dès qu’il se vit à l’abri de toute remontrance et de tout péril de la part de son entourage, il mit à exécution ce que, des le jour de sa victoire, il avait projeté contre don Diègue. If est probable, toutefois, qu’en faisant juger
PÉROU Et BOLIVIE.
et condamner à mort, pour crime de trahison , te rival de son frère, il ne fit que suivre les instructions de. François Pizarre; car il serait difficile de concevoir qu’il eût accepté la responsabilité d’un tel acte, s’il ne s’était pas assuré l’acquiescement du gouverneur.
Les historiens espagnols disent qu’après avoir entendu la fatale sentence, Almagro sentit faillir ce couraee intrépide qui avait si souvent bravé le danger sur les champs de bataille. Il supplia Pizarre de lui laisser la vie, et fit valoir, à l’appui de ses prières, des considérations qui , certes , auraient dû être toutes-puissantes sur un ennemi moins impitoyable que Fernand. « Il représenta que lui et son frère François lui étaient en quelque sorte redevables de la grandeur et de l’élévation auxquelles ils étaient parvenus, car il était celui des trois associés qui avait fourni la plus forte part des dépenses nécessaires pour la découverte du Péreu, dont ils étaient maintenant les maîtres; il rappela à Fernand que lorsqu’il était lui-méme prisonnier , lui, Almagro, l’avait remis gratuitement en liberté, sans vouloir suivre le conseil et les sollicitations de ses capitaines qui l'engageaient à le faire mourir. Il ajouta que si Fernand avait subi quelques mauvais traitements dans sa prison , ce n’avait été ni par son ordre ni même avec son assentiment; enfin, il fit observer que son grand âge le conduirait bientôt naturellement au tombeau, et que, dès lors, il était inutile d’abréger ses jours par une mort flétrissante (*). » Le condamné aurait pu dire aussi que François Pizarrelui avait donné l’exemple de la trahison en oubliant les clauses de leur association et en usurpant à ses dépens un titre et une autorité qui auraient dû être partagés. Mais Fernand ne l’écoutait qu’avec impatience, et les prières du vaincu étaient paroles perdues. Almagro fut étranglé, puis décapité en place publique. Il était
(*j Àug. de Zarate, t. I, p. a3o de la trad. franç. , in-ia.
alors dans sa soixante-quinzième année.
Son fils, prisonnier à Lima, avait été désigné par lui pour lui succéder dans son gouvernement.
Les Pizarre, espérant que la guerre civile ne se rallumerait pas , s^occu-
fièrent plus activement que jamais de eurs projets de découvertes et de conquêtes. C’était le meilleur moyen d’employer l'inquiète activité de leurs subordonnés. Entre autres déterminations ui méritent d’être rappelées, le mestre e camp Pedro de Valdivia fut envoyé au Chili , que don Diego d’Almagro avait découvert, et qui, jusqu’à ce moment, s’était soustrait à la domination des Européens. Le Pérou se trouvant dans un état de tranquillité assez satisfaisant, Fernand Pizarre jugea nécessaire de partir pour l’Espayne, afin d’aller rendre compte au roi de tout ce qui s’était passé entre son frère et Almagro.
De tous les vovages de découvertes qui eurent lieu à cette époque, sous forme d’expéditions militaires, celui dont nous allons parler est le plus extraordinaire et le plus mémorable. Gonzale Pizarre avait été nommé gouverneur de la province de Quito , en remplacement de Benalcazar, conquérant de ce royaume. Informé qu’à l’est de son territoire, et au delà de la Cordillère, il existait un pays aussi riche en productions végétales qu’en minéraux , Gonzale forma le projet d’explorer etde soumettre cette contrée encore inconnue. Son frère François lui en ayant donné l’autorisation , il partit à la tête de trois cent quarante hommes, dont la moitié environ de cavalerie, et avec une escorte de quatre mille Indiens, chargés du bagage et de la conduite des bêtes de somme. Pour pénétrer dans le pays qu’on voulait conquérir, il fallait s'ouvrir une route périlleuse à travers les montagnes. Dans cette partie du trajet, les Indiens qui accompagnaient la petite armée périrent presque tous de froid et de fatigue. Quant aux Espagnols, quoique plus robustes, et plus habitués aux variations de la température, ils souffrirent cruellement de la marche sur les plateaux
élevés, où la raréfaction de l’air éprouve les poitrines les plus solides. Mais, uand l’expédition eut atteint la région es plaines, nos aventuriers eurent à endurer des misères encore plus poinantes. Une pluie torrentielle, qui ura deux mois sans interruption , compromit leur santé, et leur causa tous les maux physiques qui résultent de l’action d’une' excessive humidité.
Les vastes espaces de terrain qu’ils parcouraient, complètement déserts, ou habités par des peuples barbares , ne pouvaient leur fournir assez de vivres. A chaque instant, arrêtés par des marais profonds ou par des forêts vierges, ils étaient obligés de marcher dans l’eau ou de se frayer un chemin en abattant les arbres qui leur faisaient obstacle. Les travaux étaient donc sans fin , et les fatigues sans relâche. Mais les Espagnols s’étaient fait une si séduisante idée des pays vers lesquels ils s’avancaient, que leur courage résistait à toutes les épreuves, et qu’ils persistaient énergiquement à chercher cette terre promise, but de tant d’itéroïques efforts. Ils arrivèrent enfin sur les bords du Coca ou Napo, un des plus grands affluents du Maranon. Là, ils construisirent un petit âtiment, ou plus vraisemblablement une barque, dont ils espéraient tirer un grand avantage. Augustin de Zarate nous a transmis, sur la construction de cette embarcation , des détails qui donnent une idée exacte des difficultés immenses qu’il fallut vaincre
Îiour venir à bout de ce travail. « Il eur fallut, dit l’historien espagnol, bâtir des fournaises pour y faire chauffer le fer dont ils avaient besoin, afin de le mettre en œuvre. Ils se servirent des fers des chevaux morts, parce qu’ils n’en avaient point d’autre, et ils furent aussi obligés d’accommoder des fourneaux pour y faire du charbon. Gonzale Pizarre obligeait tout son monde, sans aucune distinction, à travailler; et, pour donner exemple et courage aux autres, il travaillait aussi lui-même et de la hache et du marteau. Au lieu de poix et de goudron, ils se servirent d’une gomme
qui distillait de quelques arbres ; et , au lieu d’étoupes et de filasse, ils employèrent les vieilles mantes des Indiens, et les chemises usées et pourries des Espagnols, chacun contribuant de tout son pouvoir à avancer l’ouvrage. »
L’embarcation terminée, on y plaça cinquante soldats, sous le commandement de François Orellana. Bientôt Pizarre perdit de vue le bâtiment, car l’irrésistible impétuosité du courant l’emportait avec une effrayante rapidité. Dès ce moment , Orellana se considéra comme indépendant, par cela seul qu’il n’était plus sous les regards de son supérieur. Oubliant l’ordre qu’il avait reçu d'aller attendre ses compagnons a’u confluent du Napo ou de l'Amazone, il résolut de suivre le cours de ce dernier fleuve jusqu’à son embouchure dans l’Océan. Ce fut de sa part une faute grave, presqu’un crime , car son éloignement allait priver ses camarades de la précieuse embarcation, et les plonger peut-être dans le désespoir, en aggravant leur situation déjà si pénible. Mais l’histoire a oublié les torts d'Orellana pour ne se souvenir que de sa merveilleuse entreprise ; et certes, tenter un voyage de dix-huit cents lieues, à travers un pays inconnu et au milieu de nations barbares, sur un bâtiment construit à la hâte avec du bois vert , sans boussole, sans provisions, sans guide, c’était, après tout, mériter d’avance le pardon des contemporains et de la postérité.
En suivant le cours du Napo , Orellana arriva dans les eaux du fleuve des Amazones, sur lequel il s’aventura audacieusement , malgré les dangers propres à la navigation de cette grande artère de l'Amérique méridionale. Chaque jour, il était obligé de descendre sur les bords, soit pour acheter des indigènes les provisions dont l’équipage de la barque avait besoin , soit pour obtenir des vivresde vive force, quand les Indiens lui en refusaient. Après des fatigues inouïes et une suite de périls qui auraient épouvanté un esprit moins intrépide, Orellana entra dans l’Océan, où il eut encore à surmonter
PEROU ET BOLIVIE
des dangers formidables. Enfin, arrivé sain et sauf à l'île de Cubagna , il fit voile pour l’Espagne. Le récit de son voyage émerveilla ses crédules compatriotes. Il affirma avoir visité des peuples si opulents, que leurs temples étaient couverts d’or-, de là, l’opinion qu’il existait dans ces régions un pays où l’or était en abondance, et qu’on nommait en conséquence el dorado.
Orellana prétendit aussi avoir rencontré des femmes belliqueuses et farouches, qui vivaient en république et dans un isolement complet, d'où vient le nom A' Amazone donné au fleuve qu’il avait parcouru (*).
Quelle ne fut pas la consternation de Pizarre et de ses compagnons, lorsue, arrivés au confluent du Napo et u Maragnon, ils n’y trouvèrent pas le bâtiment confié à Orellana. Ils pensèrent d’abord que quelque accident avait entraîné l'embarcation au delà du point indiqué; et ils firent, en conséquence, une cinquantainede lieues en avant, cherchant du regard la barque tant désirée^ et appelant à haute voix l’équipage qu’ils croyaient égaré.
Enfin , ils trouvèrent un officier d’Orellana qui , pour avoir osé rappeler à son supérieur ses devoirs envers Pizarre, avait été impitoyablement aban-
(*) Orellana avait commencé à descendre le Napo dans les premiers jours de février i54<, et il arriva à l'embouchure du Maraguon le afi août de la même année. Il employa donc scpl mois à faire ce voyage. Kn 1743, il ne fallut que quatre mois à La Condamine pour arriver de Cuença , ville du Pérou, à l’établissement portugais de Para , trajet beaucoup plus long que celui du voyageur espagnol. Cette entreprise audacieuse, à laquelle Orellana avait été poussé par l'ambition, et La Condamine par l’amour de la science , fut exécutée, en 1769, par madame Godin des Odonais, dans le seul but d'aller rejoindre son mari. Rien n’est plus touchant ni plus dramatique que l'histoire des souffrances, des fatigues, des épreuves de tous genres supportées par celte femme héroïque, durant ce long et dangereux pèlerinage. M. Ferdinand Denis en a esquissé le tableau dans son intéressant travail sur le Brésil.
donné sur les rives au t.euve; ce malheureux raconta à ses compatriotes tout ce qui s’était passé ; et dès lors les soldats de Pizarre comprirent tout ce que leur situation avait de redoutable. L’expédition se trouvait à douze cents milles de Quito; et, pour franchir cette énorme distance, il lui fallait braver des périls encore plus effrayants que ceux qu’elle avait jusque-là vaincus. On se décida néanmoins à rétrograder; entreprise désespérée, mais devant laquelle on ne pouvait reculer. On se mit en marche tristement , et comme si une mort inévitable était le but de ce nouveau voyage. Pizarre et ses malheureux compagnons furent bientôt réduits à se nourrir de racines, à manger leurs chevaux, leurs chiens, les reptiles les plus immondes, et jusqu’au cuir de leurs selles et de leurs ceinturons. Ceux qui résistèrent à tant de misères arrivèrent à Quito dans un tel état de nudité et d’épuisement , qu’on les prit tout d’abord pour des sauvages. Quatre mille Indiens et deux cent dix Espagnols avaient payé de leur vie la folle ambition de Gonzale Pizarre; de sorte qu’après deux ans de travaux et d’efforts inutiles sur les bords inhospitaliers de l’Amazone, le chef de cette déplorable expédition ne ramena au Pérou que quatre-vingts de ses soldats , le reste ayant été conduit en Espagne par Orellana (*).
Pendant l’absence de Gonzale Pizarre, il s’était passé des événements qui avaient singulièrement changé la face des choses au Pérou : Fernand Pizarre, parti pour l’Espagne, ainsi que nous l’avons dit, avait été arrêté par ordre du roi , et jeté en prison.
La cour de Madrid, justement alarmée des désordres sanglants qui agitaient la nouvelle colonie américaine , s’était résolue à envoyer sur le théâtre de la guerre civile urt homme dont le désintéressement et la probité ne fussent pas suspects. Le choix du souverain était tombé sur le licencié Vaca de
(*) Zaratc, Garcilasso de la Véga, Herrera , I’izarro y Orellana , -varones illustres de Nuevo-Mtmdo.
29e Livraison. (Pérou et Bolivie.)
Castro, homme généralement estimé pour son noble caractère ; et le délégué du monarque était immédiatement parti pour l’Amérique.
Au Pérou même , une véritable révolution avait eu lieu. Nous allons en faire un récit succinct.
Nous avons parlé de ce fils d’Almagro que François Pizarre retenait en prison à Los Reyes. Ce jeune homme, mis enfin en liberté , devint le point de mire de toutes les ambitions trom-
Îiées par la mort de son père, de tous es ressentiments non satisfaits, de toutes les espérances des ennemis de Pizarre. Doué de toutes les qualités qui pouvaient lui concilier le dévouement et le respect des mécontents , plus éclairé (*) et non moins intellient que don Diègue, il avait sur les ommes grossiers et ignorants qui l'entouraient la supériorité que devait lui donner un commencement ou plutôt un semblant d’éducation. L’ardéur naturelle à son âge et le désir de venger son père le disposaient à accueillir toute proposition qui aurait pour but l'anéantissement de la puissance des Pizarre. Secrètement excité par Jean de Herrada, son précepteur, il n’attendait qu’une occasion pour agir. Bientôt les partisans de sa famille se groupèrent autour de lui. Leurs rangs se grossirent par l’accession d’une foule d’officiers que la révolte et la défaite de don Diçgue avaient précipités dans la plus affreuse misère (**). Peu à peu
(*) Voici comment Augustin de Zarate termine le portrait du jeune Almagro : « 11 savait aussi parfaitement bien lire et écrire, ce qu’on peut dire qu’il faisait mieux que sa profession ne semblait le demander. » Ceci donne bien une idée de la profonde Ignorance des hommes de guerre du seizième siècle.
(**) D’après Herrera , la situation de ces officiers était des plus lamentables. Douze gentilshommes qui avaient servi avec distinction sous Almagro , logeaient dans la meme maison , n'ayant qu’un seul manteau qu’ils portaient à tour de rôle quand ils devaient parailre en public; et dans ces circonstances , les autres étaient, bien entendu, obligés de rester chez eux. Abandon-
s’organisa une vaste conspiration , dont le fils d’Almagro était , sinon le moteur réel , du moins le chef nominal.
François Pizarre, informé de ce qui se passait, refusa de croire au com-> plot qu’on lui dénonçait. Persuadé que ses ennemis étaient désarmés et réduits à l’impuissance, qu’Altnagro ne jouissait d’aucune influence, que, dans tous les cas , le nom de Pizarre et la terreur qu’il inspirait seraient une é^ide efficace contre toute entreprise serieuse, le gouverneur dédaigna les avis qu’on lui donnait, et laissa, comme d’ordinaire, son palais ouvert à tout venant.
Le dimanche, 26 juin 1541, à midi, c'est-à-dire au moment de la sieste, Jean de Herrada et dix-huit des conjurés sortent de la maison d’Almagro, armés de pied en cap et l’épée à la main. Ils courent vers le palais de Pizarre en criant : « Mort au tyran î Mort à l’infâme qui a fait périr le juge de Sa Majesté; » voulant faire croire par là que le gouverneur avait outragé le roi dans la personne de son délégué.
Ils envahissent le paiais , préviennent toute intervention des habitants en leur disant que Pizarre est mort; et tandis que les autres conspirateurs se disposent à les soutenir vigoureusement, ils arrivent jusque dans les appartements du gouverneur. Prévenu tout à coup du danger qui le meuace, Pizarre demande ses armes, et n’ayant pas le temps d’attacher sa cuirasse , il s’apprête , avec une épée et un bouclier, à repousser les assaillants. Quelques courtisans qui se trouvaient auprès de lui au moment où le tumulte s’était fait entendre, sautent par les fenêtres et laissent leur maître avec deux pages et son beau-frère Alcantara pour tous défenseurs. François de Chavès , à qui Pizarre a ordonné de fer-
nés de tout le monde , méprisés pour leur pauvreté, privés même du necessaire, ils ne pouvaient que porter envie à ceux de leurs anciens camarades qui, restés fidèles à 1a fortune de Pizarre , étaient logés dans des édifices somptueux et jouissaient de toutes les douceurs de la vie matérielle.
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mer toutes les portes , a l’imprudence d’aller au-devant des ennemis; au moment où il leur demande quelles sont leurs intentions, il tombe percé de coups. L’instant d’après, les conjurés sont en présence de Pizarre lui-même, et une lutte furieuse s'engage aussitôt. Le gouverneur cherche à empêcher ses adversaires de pénétrer dans la salle où il s’est retranché, et chaque ennemi qui se présente à la porte est tué de sa main. Tous les coups Sont mortels, et les assaillants commencent à désespérer de venir à bout d’un pareil antagoniste. Mais Alcantara tombe mort aux pieds de son beau-frère , et les pages sont hors de combat. Pizarre, affaibli par la longueur de la lutte, ne soutient plus (jue difficilement son bouclier et son épée. Les conjurés s’en aperçoivent et redoublent d’énergie; l’un d’eux s’expose volontairement aux coups de l’atlilète épuisé, et tandis que le gouverneur s’acharne sur cet adversaire isolé, les autres le frappent aisément. Atteint d’une blessure profonde a la poitrine , Pizarre expire en embrassant l'image du Christ.
Dès que la nouvelle de cet événement se fut répandue dans la ville, un grand nombre d’individus , qui n’attendaient que ce dénoûment pour se prononcer, se déclarèrent hautement pour Almagro. Les meurtriers pillèrent préalablement lepalaisde Pizarre, et s'occupèrent ensuite du désarmement de leurs ennemis. Herrada, qui avait joué le premier rôle et dans le complot et dans la scène sanglante qui l’avait terminé, fit monter Âlmagro à cheval et le conduisit ainsi par toute la ville , aux acclamations de ses complices; puis on réunit la municipalité et on l’obligea de proclamer le jeune don Diegue gouverneur général , en vertu de l’hérédité stipulée dans l’acte royal qui avait concédé à son père ce même titre de gouverneur de la Nouvelle-Tolède. Des supplices et des confiscations odieuses inaugurèrent le pouvoir du nouveau dictateur. D’anciens serviteurs restés fideles à Pizarre jusqu’à ses derniers moments, furent envoyés à la mort « C’était, dit Zarate,
un objet digne de compassion de voir la désolation, les pleurs et les sanglots des femmes et des familles de ceux qu’on avait massacrés et dont on avait pillé les maisons. » La terreur fut telle a Lima, que personne n’osait rendre les derniers devoirs à la dépouille mortelle de François Pizarre, et qu’un vieux domestique du défunt fut obligé de se charger clandestinement de ce soin pieux , afin de soustraire le corps de son maître à d’indignes mutilations. Ainsi , cet homme qui s’était élevé au faîte des grandeurs , après avoir renversé à son profit un empire aussi vaste qu’opulent, fut inhumé comme un obscur criminel , trop heureux de trouver une main amie pour lui donner la sépulture; exemple frappant des vicissitudes de la fortune et de la fragilité du pouvoir !
Ce serait peut-être ici le lieu de tracer un portrait complet de Pizgrre, et même d’établir un parallèle entre lui et son rival Diego d’Almagro ; mais nous craindrions de ne pas trouver dans les historiens qui nous servent de guides des éléments assez complets ni , il faut le dire , assez sincères. Augustin de Zarate s'est amusé à ce jeu de rbétoricien: il fait un long panégyrique de Pizarre, à qui il attribue le lus noble caractère et dont il fait un éros accompli. D’après certains actes de ce conquérant, il nous est difficile de croire qu’il réunissait en lui de si nombreuses et si éclatantes vertus. A notre avis , ce grand homme, car on ne peut lui refuser ce nom , aux qualités erninentes qui distinguent l’homme de guerre et l’aventurier du seizième siècle, c’est-à-dire l’audace, le courage et la persévérance, joignait les vices les plus odieux , telsquel’avarice poussée jusqu'à la cupidité la plus effrénée, et une duplicité mêlée d’instincts de barbarie. Nous n’avons pas besoin de résumer les faits sur lesquels se fonde ce jugement; le lecteur se les rappelle sans doute assez bien pour décider si notre appréciation est conforme à la vérité et à la justice.
Quelques jours après la mort de Pizarre , le jeune Almagro se trouva à la
tête de 800 hommes qui s’étaient spontanément réunis sous ses drapeaux.
Ces forces, relativement considérables, lui auraient suffi, et au delà, pour consolider son autorité, si toutes les villes occupées par les Espagnols avaient suivi l’exemple de Lima. Mais il n’en fut pas ainsi : les chefs de plusieurs provinces, entre autres Alphonse d’AIvarado , protestèrent contre l’élévation de don Diègue ; et Pedro Alvarez Hoiguin , qui commandait à Cuzco , déclara immédiatement la guerre à l’usurpateur. Aussitôt les partisans des Pizarre, qui, jusque-là, n’avaient osé manifester leurs sentiments , se rallièrent à Alvarado et à Hoiguin. Les opposants n’étaient pas encore assez forts pour entrer en campagne contre les 800 hommes d’Almagro, mais sous le commandement d’un chef habile et puissant leur petite armée , chaque jour grossie par l’arrivée de nouvelles recrues, pouvait devenir formidable.
Ce chet était déjà trouvé. Vaca de Castro , commissaire du roi , était arrivé à Quito, et, instruit de la mort de Pizarre , il s’était fait aussitôt reconnaître gouverneur du Pérou , en vertu de ses lettres patentes. Benalcazar , commandant de la province de Popayan , et Pedro de Puelies , gouverneur de Quito pendant l’absence de Gonzale Pizarre , prêtèrent immédiadement serment de fidélité à Vaca de Castro. Peu de temps après, le nouveau gouverneur, dont l’active propagande avait réussi au delà de ses espérances, vit se grouper autour de fui un nombre suffisant de partisans dévoués. Joint aux forces dont Alvarado et Hoiguin pouvaient disposer, le corps de troupes réuni à Quito pouvait entrer en campagne avec de grandes chances de succès.
Cependant Ahnagro se dirigeait vers Cuzco; il ne réussit pas à rencontrer Alvarado , qu’il cherchait, et ce chef ennemi fit sa jonction avec Hoiguin; dès ce moment, le successeur de Pizarre jugea nécessaire, avant toute opération sérieuse, de se rendre maître de la capitale de l’empire. Malheureusement pour lui, Herrada, son
plus fidèle et plus habile conseiller , mourut pendant la marche sur Cuzco.
Privé des avis de son précepteur , Almagro commit des fautes graves et des excès de pouvoir qui irritèrent un grand nombre de ses partisans et compromirent, par cela même, sa position.
Profitant dés circonstances qui semblaient favorables , Vaca de Castro rejoignit, à la tête de sa troupe, Alvarado et Hoiguin qui l’attendaient. Bien que le nouveau gouverneur, ancien juge à l’audience de Valladolid, ne fût porté ni par ses antécédents , ni par ses habitudes , ni , à plus forte raison, par ses connaissances , au métier des armes , il n’en prit pas moins le commandement de toute l’armée avec une résolution digne d’un militaire déjà familiarisé avec les périls de la guerre. Ajoutons que , dès les premiers jours , il montra un coup d'œil , une habileté et un courage qui auraient fait honneur à un officier consommé. Son désir était de terminer la guerre d’un seul coup; de son côté Ahnagro, qui sentait la nécessité de ne pas se laisser affaiblir par la désertion , était tout disposé à trancher la question par une seule bataille. Le 16 sep tembre 1542 , les deux armées se rencontrèrent à Chupas, lieu situé à deux cents milles de Cuzco. L’artillerie de don Diègue fit d’abord beaucoup de mal aux bataillons de Castro; la chance parut même , dans les premiers instants , fixée du côté des almagristes; mais l’armée royale donna enfin vigoureusement , et grâce à l’intrépidité de François de Carvajal , qui conduisit l’infanterie jusque sur les canons ennemis , les choses changèrent de face, avec toute probabilité de succès pour le gouverneur. Il se fit encore un grand carnage , car les uns et les autres combattaient avec toute la fureur qui anime les partis dans les guerres civiles. Enfin une charge de cavalerie, exécutée par un escadron de réserve que commandait Vaca de Castro en personne , décida du sort de la journée. Au moment où les soldais d’Almagro prirent la fuite , deux capitaines , dit Augustin de Zarate , pé-
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nétrés de douleur et de rage , se précipitèrent , tête baissée , au milieu des royalistes, criant l’un et l’autre de toute leur force : « Je suis un tel , qui a tué le marquis (*) ! » Et ils continuèrent à provoquer ainsi la fureur de leurs adversaires .jusqu’à ce qu’ils fussent mis en pièces. La bataille ayant commencé au déclin du jour, l’obscurité favorisa la fuite d’un grand nombre d’almagristes. Quant à ceux qui espéraient se sauver en suivant le chemin de la vallée, ils furent tous égorgés par les Indiens, qui, cette fois, du moins , eurent l’esprit de profiter des querelles de leurs oppresseurs; 150 cavaliers , qui se réfugièrent à Guamanga, distante de deux lieues du théâtre du combat , furent désarmés et faits prisonniers par les habitants. Enfin Almagro , qui chercha un asile à Cuzco , y fut arrêté par ordre d’un de ses lieutenants , Rodrigue de Salazar. Ainsi le successeur de Pizarre vit son pouvoir d’un jour détruit en quelques heures, et ne trouva plus que des ennemis dans ceux-là même qui lui avaient juré fidélité jusqu’à la mort ; désappointement cruel, niais dont se serait moins étonné un homme plus habitué aux trahisons qui déshonorent la plupart des guerres civiles.
Vaca de Castro usa de la victoire avec une rigueur , conforme peut-être à l’esprit du temps , mais peu en harmonie avec ses antécédents d’homme de loi. Dès le lendemain de la bataille, il fit mettre à mort quelques-uns des prisonniers qui avaient pris part au meurtre de Pizarre. Le jour suivant, plusieurs capitaines d’Almagro furent suppliciés à Guamanga. Enfin, le gouverneur s’étant transporté à Cuzco , instruisit le procès de don Diègue , et fit immédiatement décapiter le condamné en place publique , pour frapper , par cet exemple terrible , l’imagination de la foule. Suivant les historiens, il n’y eut pas moins de quarante
(*) Pizarre s’étail fait conférer le tilre de marquis par le roi d’Espagne. Les historiens l'appellent indifféremment le gouverneur ou le marquis.
prisonniers envoyés au bourreau, vingt autres furent bannis , et le reste fut amnistié.
Ainsi s’éteignit le nom d’Almagro.
Il ne resta de cette famille , dans le Pérou , qu’un souvenir mêlé de haine chez les uns , d’indifférence chez les autres. Les ressentiments que les malheurs du père et du fils avaient déposés dans le cœur de quelques amis dévoués, ne tardèrent pas à s’effacer sous l’influence de nouvelles passions.
La guerre civile n'était pas finie, et l’homme qui l’avait allumée fut si bien oublié, qu'on ne se souvint pas de lui, même pour le maudire.
Il n’est pas sans intérêt d’apprendre que , tandis que Vaca de Castro se disposait à gouverner à son tour ce pays arraché par la violence à ses maîtres légitimes, le malheureux Inca, qui portait encore le titre fictif d’empereur du Pérou , errait sans asile dans les montagnes , de peur que le nouveau gouverneur ne le punit d’avoir témoigné quelque bienveillance au rival de Pizarre.
Jusqu’à ce moment le Pérou avait été agité par l’ambition de quelques hommes ; l’heure était venue, ou la métropole elle -même allait y fomenter, par ses imprudences et dés fautes de toute nature , des troubles non moins graves que ceux dont on a lu le récit.
Dès les premiers temps de la conquête , Pizarre, ses frères, et les aventuriers qui marchaient sous leur commandement , s’étaient partagé nonseulement les terres du Pérou , mais encore les habitants de ce malheureux pays. Il y avait eu confiscation du sol au profit des nouveaux venus , et confiscation de la liberté des indigènes. Le droit de la guerre, tel qu’on l’entendait à cette époque, avait donné le territoire aux Espagnols ; les préjugés accrédités contre tous les hommes qui n’étaient pas de race blanche avaient autorisé l’attentat à la liberté des habitants. On conçoit quels abus avait enfantés cette double spoliation. La cupidité des Européens avait amené des querelles déplorables entre les propriétaires, toujours disposés à empié-
ter sur les domaines, mal délimités, de leurs voisins; et l’assujettissement des Indiens au travail de la terre pour le compte de leurs nouveaux maîtres avait donné lieu à un effroyable déchaînement d’arbitraire de la’ part des propriétaires envers leurs esclaves. Investis du droit de vie et de mort sur les Péruviens , les Espagnols les traitaient en conséquence; ils exigeaient de ces malheureux des labeurs au dessus de leurs forces, soit qu’ils les employassent à la culture de leu rs champs, soit qu’ils les condamnassent à l’exploitation homicide des mines , soit enfin que, les assimilant à des bêtes de somme , ils les obligeassent à porter de lourds fardeaux. Anarchie et oppression : ces deux mots résument la situation des colons du Pérou entre eux et vis-à-vis des peuples vaincus.
Instruit de cet état de choses, le gouvernement de Madrid avisa aux moyens les plus propres à le faire cesser. La voix de Barthélemi de Las Casas s’était fait entendre en Espagne, et la condition misérable des Indiens avait été éloquemment révélée à l’Europe. On apprit que les conquérants du Pérou suivaient la même voie que les premiers colonisateurs des Antilles, et qu’au bout de quelques années de ce régime , la race indigène disparaîtrait infailliblement, comme elle avait disparu déjà à Hispaniola et dans d’autres localités de l’Amérique. L’appel énergique adressé par Las Casas au roi d’Espagne fut entendu. L’empereur décréta des règlements destinés à couper le mal dans sa racine. Ces règlements portaient qu’à l’avenir on ne pourrait plus contraindre aucun Indien à travailler aux mines, ni à pêcher des perles; qu’on ne les obligerait plus à porter des fardeaux pesants, sauf dans les lieux où l'on n’aurait pas d’autres moyens de transport; que leur travail serait rétribué , et qmon fixerait, suivant les principes de l’équité la plus rigide, le tribut qu’ils payeraient aux Espagnols ; que tous les indigènes dont les maîtres viendraient à mourir, au lieu de passer aux héritiers, deviendraient esclaves de la cou-
ronne. Aux termes de la même ordonnancé, tous lès Indiens qui appartenaient aux couvents , aux hôpitaux et aux évêqües d’Amérique, devaient être immédiatement mis en liberté ; il en devait être de même des esclaves appartenant aux gouverneurs, lieutenants ou officiers àu roi , sans que ces fonctionnaires pussent se soustraire, sous un prétexte quelconque, à cette injonction. L’ordonnance désignait spécialement tous les Espagnols qui avaient pris part aux troumes occasionnés par la rivalité de Pizarre et d’Almagro; ceux-là devaient être surle-champ dépouillés de la propriété de leurs Indiens, qui deviendraient esclaves de la couronne. Enfin , il était décrété que tous les tributs payés jusqu’à ce jour par ces Indiens à leurs maîtres, seraient à l’avenir versés dans les caisses publiques, au nom et pour le compte du roi d’Espagne (*).
Mais ce n’était pas tout que d’avoir songé au soulagement des opprimés.
L’empereur, assisté de son conseil des Indes, voulut encore assurer la bonne administration de sa colonie , et empêcher le renouvellement des désordres causés par des ambitions rivales. Il prnsa que rien ne pouvait mieux atteindre le but qu’il se proposait, que la nomination d’un vice-roi , qui serait son délégué ou son représentant au Pérou , et dont l’autorité , émanée de celle du monarque lui-même, imposerait silence à toutes les passions dangereuses. L’éloignement de l’audience de Panama, dans le ressort de laquelle avait été jusque-là compris le Pérou, rendait aussi indispensable la création d’un tribunal spécial pour la nouvelle conquête. En conséquence, on nomma un vice-roi et une audience dont le siège serait à Lima. Le choix de l’empereur pour le gouvernement du Pérou se fixa sur Blasco N lignez Vêla, commissaire général des douanes de Castille ; quant aux auditeurs, ce furent le licencie Cépéda , le docteur Lison de Texada , le licencié Alvarez , et le
(*) Augustin de Zarate, t. Il de la trad. frauç.
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licencié Pedro Ortez de Zarate. Enfin, on nomma un maître des comptes ou trésorier général, et ce fut Augustin de Zarate, l’historien que nous avons cité plus d’une fois , qui fut désigné pour remplir cette mission de confiance.
La nouvelle de ces décisions produisait au Pérou la plus fâchense impression. On murmura, puis on réclama hautement contre les nouveaux règlements. On finit par décider qu’on désobéirait à l’empereur. « L’esprit d’insubordination alla jusqu’à la révolte.
Des hommes gâtés par une longue anarchie ne pouvaient voir sans répunance et sans crainte l’introduction un gouvernement régulier , l’établissement d’une cour de judicature et d’un vice-roi. Mais ils s’indignaient encore plus à l’idée de se soumettre à des lois qui les dépouillaient en un jour du fruit de tant d’années de travaux , de services et de souffrances.
Les habitants s'assemblèrent, les femmes en larmes, et les hommes se récriant contre l’injustice et l’ingratitude d’un souverain qui les privait de leurs biens sans avoir entendu leurs observations. Est-ce là , disaient-ils , la récompense due à des citoyens qui , sans le secours de l’État, à leurs propres frais, et par leur courage , ont soumis à la couronne de Castifie des territoires si riches et si étendus? Est-ce la le prix de tant de maux que nous avons soufferts, de tant de dangers que nous avons courus pour servir la patrie? Quel est, parmi nous, celui qui ait assez bien mérité de son pays, ou dont la conduite ait été assez irréprochable, pour qu’on ne puisse pas le condamner en vertu de quelqu'une des dispositions de ces nouvelles lois, conçues en termes si vagues et si généraux ? Ne paraissent-elles pas rédigées dans le but de devenir autant de pièges auxquels il est impossible d’échapper?
Tous les Espagnols de quelque considération, au Pérou, ont eu part à l’autorité ; et tous, sans exception, ont été forcés d’entrer dans les quer'elles des differents chefs de parti. Faut-il dépouiller les premiers parce qu’ils out
rempli un devoir, et punir les autres de s’étre trouvés dans des circonstances qu’ils n’ont pu éviter ? Les conquérants d’un grand empire , au lieu des récompenses et des distinctions qu’ils ont si bien méritées, seraient donc privés de la consolation de pourvoir a la subsistance de leurs femmes et de leurs enfants , et forcés de les laisser dans la dépendance des secours qu’ils pourraient arracher à une cour ingrate? Nous ne sommes plus, ajoutaient-ils, en état d’aller découvrir de nouvelles régions pour y former des établissements plus solides. Notre santé, affaiblie par l’âge, et nos corps couverts de blessures ne sont plus propres à une vie si fatigante et si active; mais il nous reste encore assez de force pour défendre la justice de nos droits et pour ne pas nous laisser dépouiller honteusement (*). »
Ces récriminations étaient sans doute quelque peu vives et exagérées; mais, u’un autre côté, il faut reconnaître que les nouvelles ordonnances frappaient les Espagnols dans leurs intérêts et dans leur avenir. La métropole avait eu le tort grave de laisser s implanter dans ce pays des abus révoltants; mais changer en un jour l’etat de choses qu’elle, avait toléré jusque-là, c’était ruiner la colonie de fond en comble. Quelque droites et humaines que fussent les intentions du roi d'Espagne à l’égard des indigènes de l'Amérique, il était imprudent de les soustraire immédiatement au joug que la conquête leur avait imposé ; car c’était priver brusquement les colons des bras nécessaires pour les travaux de l’agriculture et l'exploitation des mines; c’était les dépouiller d’une propriété sur laquelle ils avaient fondé toutes leurs espérances ; c’était aussi les exposer à la vengeance de leurs esclaves devenus libres. La cour de Madrid aurait pu prendre des moyens transitoires, et préluder à l’affranchissement des Indiens par des mesures mieux
(*) Gomara , Herrera . Àiigustiqpde Zarate, Garcilasso de la Véga, analysés par Robertson dans son Hislçirc d'Amérique.
appropriées aux circonstances et aux nécessités du moment.
Les mécontents voulaient s’opposer à l’entrée du vice-roi dans le pays.
Mais Vaca de Castro parvint à conjurer l’orage qui se formait sous ses yeux. Il engagea les plus impatients à attendre l’arrivée de Nugnez Vêla, leur disant que le vice-roi ne pourrait pas refuser satisfaction à leurs justes réclamations. Malheureusement ce personnage n’avait pas les qualités nécessaires pour pacifier les esprits, tout en respectant les intentions du gouvernement de Madrid. Dès son débarquement à Tombez, Nugnez Vêla déclara qu’il n’écouterait aucune plainte , aucune observation, et qu’il ferait exécuter strictement les lois décrétées par le roi son maître. Il préluda par la mise en liberté de tous les Indiens des localités situées sur sa route; il dépouilla immédiatement tous les fonctionnaires publics de leurs terres et de leurs travailleurs ; pour donner l’exemple, il ne voulut pas employer un seul indigène au transport de ses bagages.
A peine arrivé à Lima, il prouva par son arrogance, par ses allures hautaines et ses discours menaçants, qu’il n’y avait à espérer de lui aucun adoucissement aux rigueurs des lois nouvelles. Par son ordre, plusieurs citoyens éminents , qui avaient donné des gages de dévouement à l'empereur, mais qui n'approuvaient pas entièrement les mesures dont il s’était fait l’exécuteur, furent arrêtés et jetés en prison. Vaca de Castro lui-même, malgré sa probité et les services signalés qu’il avait rendus à son souverain, notamment en prévenant une révolte imminente, fut soupçonné d’avoir favorisé la sédition, et, en conséquence, chargé de chatnes comme un criminel.
Dans ces conjonctures si menaçantes, il était surtout à craindre que" les mécontents ne trouvassent un chef autour duquel ils pussent se grouper.
Il en existait un que son nom et ses antécédents désignaient aux regards des eniwnis du vice-roi : c’était Gonzale Pizarre. Ce frère du conquérant du Pérou, moins intelligent, mais non
moins courageux que François et que Fernand (*), jugeant que le moment était favorable pour se venger de l’ingratitude de la cour d’Espagne, et pour s’emparer d’un pouvoir qui lui appartenait par droit d'héritage, prêta une oreille complaisante aux sollicitations des insurgés. Toutefois , et malgré les puissants motifs qui le poussaient à une résolution décisive, il hésita longtemps à prendre les armes, tant était formidable l’idée d’une rébellion contre l’autorité royale. Enfin, pressé par les vœux de ses partisans, certain de rallier sous son drapeau un nombre considérable de combattants, menacé lui - même par la tyrannie du vice-roi, il se détermina à tirer l’épée. Son premier soin fut de se rendre à Cuzco, où il fut reçu aux acclamations de tous les habitants. Nommé procureur général des affaires des Espagnols du Pérou, il fut, en outre, autorisé à se rendre en armes à Lima pour faire entendre au tribunal suprême les griefs et les réclamations des citoyens. Il se saisit du trésor royal, leva des troupes, s’empara d’une assez grande quantité d’artillerie que Vaca de Castro avait laissée en dépôt à Guamanga , et se mit en marche pour la nouvelle capitale.
Une circonstance favorisa singulièrement les , projets de Pizarre : les membres de l’audience, blessés de la morgue insultante et du despotisme du vice-roi, étaient secrètement disposés à contrarier l’exercice de son pouvoir. Peu à peu leurs ressentiments s'envenimèrent, et ils en vinrent à contre-carrer ouvertement Nugnez Vêla dans tous les actes pour lesquels il avait besoin de leur coopération : ainsi, ils mettaient en liberté les prisonniers arrêtés par ordre du dictateur, acquittaient les accusés traduits à leur barre, fréquentaient publiquement les gens les plus hostiles au nouvel ordre de choses, et encourageaient même leurs espérances. La lutte ne fut pas de longue durée ; dé-
(*) Ce dernier était alors prisonnier en Espagne.
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testé de toute la population, haï par ceux-là même dont le dévouement lui semblait assuré, le vice-roi fut, un beau jour, saisi dans son palais, sous les yeux de ses gardes immobiles, et dirigé sur une île déserte du littoral, pour y rester prisonnier, jusqu’à ce qu’on jugeât à propos de le renvoyer en Espagne.
Débarrassés du vice-roi, les membres de l’audience suspendirent l’exécution des nouvelles lois, et sommèrent Pizarre de licencier son armée; ils savaient bien que Gonzale n’en ferait rien , et profiterait , au contraire, de ce qui venait de se passer pour se saisir de la dictature. Mais les auditeurs ne voulaient point paraître favoriser les prétentions de Pizarre, et ils agissaient comme s’ils étaient complètement étrangers à ses projets et a ses espérances. Pizarre demanda le titre de gouverneur et de capitaine général, et requit l'audience de l’investir officiellement de ces fonctions suprêmes. Le conseil fit semblant de résister; mais Carvajal, lieutenant de Gonzale, étant brusquement entré dans Lima, et ayant fait mettre à mort quelques partisans du vice-roi, les auditeurs, se considérant comme contraints et forcés, s’empressèrent de déférer au désir de Pizarre. Le même jour, le nouveau gouverneur fit son entrée solennelle dans la capitale et prit possession du pouvoir.
Telle était alors, au Pérou, l’habitude de l’anarchie, le besoin d’agitation et la mobilité des dévouements, que Pizarre, à peine installé dans ses nouvelles fonctions , se vit menacé d’un péril qu’il lui eût été difficile de prévoir. Nugnez Vêla avait été envoyé, par ordre de l’audience, à bord d’un navire pour être transporté en Europe. Le prisonnier avait été confié à la garde d’un des membres du tribunal, le licencié Alvarez. A peine le bâtiment eut-il appareillé, que le traître Alvarez, se jetant aux pieds du vice-roi, implora le pardon de son crime, et se déclara prêt à exécuter tous les ordres qu'il plairait au représentant légitime du souverain de lui
donner. Profitant d’un retour si imprévu, Nugnez demanda à être conduit a Tutnbez. En remettant le pied sur le sol péruvien, il se fit de nouveau proclamer vice-roi, et releva la bannière royale. D’abord, réduit au concours de' quelques citoyens qui jusquelà avaient gardé une prudente neutralité, il vit sa petite troupe se recruter parmi ceux que la maladroite sévérité et les inopportunes vengeances de Pizarre avaient indisposés contre le nouveau gouverneur. Bientôt il se vit à la tête d'une armée assez nombreuse pour tenter une attaque sérieuse. En même temps, Diego Centeno, officier habile et audacieux, irrité par les procédés tyranniques du lieutenant de Pizarre'dans la province de Charcas, s’insurgeait contre son supérieur, et après l'avoir tué, se déclarait pour la cause royale.
Malgré la fâcheuse coïncidence de ces événements, Pizarre conserva tout le sang-froid qu’exigeait une position si critique. Il marcha sans hésiter contre le vice-roi, espérant pouvoir lui livrer bataille et en finir d’un seul coup avec lui. Nugnez, jugeant que l’infériorité de ses forces lui laissait peu de chances de succès s’il brusquait le dénoûment, se retira sur Quito. Gonzale se mit à sa poursuite, mais ne put l’empêcher d’entrer dans Quito, où il comptait se fortifier. Durant cette longue marche à travers une contrée hérissée de hautes montagnes et entrecoupée de déserts arides, les deux armées eurent à endurer des souffrances et des fatigues inouïes.
Augustin de Zarate dit que Pizarre suivit son adversaire l’espace de trois mille milles. Un fait pourra donner une idée des difficultés de la marche d’une armée dans un pays aussi accidenté : pendant son voyage de Cuzco à Lima, pour renverser le vice-roi, .Pizarre avait été obligé de faire porter ses canons à bras ; « il fallait, dit Zarate, douze Indiens pour porter chaque pièce, et ils ne pouvaient marcher u’environ cent pas avec un tel fareau ; puis douze autres prenaient leur place, et de cette manière, il y avait
trois cents Indiens affectés à chaque
frièce. Il fallait àix mille Indiens pour 'artillerie seule avec ses munitions. »
Carvajal, qui, quoique âgé de près de quatre-vingts ans, avait montré dans cette marche l’ardeur et l’activité d’un jeune homme, arriva à Quito avec l’avant-garde de Pizarre
au’en même temps que l’armée e. Mais le vice-roi s’était hâté d’abandonner une ville sans défense, et s’était dirigé vers la province de Popayan. Gonzale s’attacha à ses pas; mais enfin, las d'une poursuite inutile, et désespérant d’atteindre un ennemi insaisissable, il revint à Quito.
Là, se rappelant enfin qu’il avait d’autres adversaires à combattre, il chargea Carvajal d'aller disperser les forces imposantes réunies dans les districts méridionaux du Pérou par les soins et sous le commandement de Centeno.
Cependant Nugnez Vêla ne restait pas inactif dans le Popayan; grâce à Benalcazar, toujours fidèle à la cause royale, il renforça sa petite armée et la vit peu à peu s’élever à quatre cents hommes. Quelques-uns ae ses officiers lui conseillaient d’entrer en négociation avec Pizarre; mais l’orgueilleux vice-roi méprisa ces avis, qu’il regardait comme dictés par la peur. Plein de foi dans son habileté, et aussi peut-être dans son étoile, il marcha sur Quito pour se rencontrer enfin face à face avec l’adversaire qu’il avait si soigneusement évité jusque-là.
Pizarre, charmé de ce changement de résolution, rassuré, d’ailleurs, par le nombre et le courage éprouvé ae ses soldats, alla au-devant de Nugnez.
Tandis qu’il le cherchait, le vice-roi, après avoir fait un détour dans les montagnes, entrait dans la ville; mais bientôt après il en sortit; et, malgré l'infériorité numérique de son armée, il se décida à livrer bataille.
La lutte fut opiniâtre et sanglante.
L’un et l’autre chef combattaient en personne à la tête de leurs bataillons, et animaient par leur exemple le courage de leurs soldats. Pendant quelque temps les chances semblèrent égales,
et la victoire resta indécise. Mais tut certain Fernand de Torrès ayant assené sur la tête du vice-roi un violent coup de hache, le blessé tomba de cheval, et dès ce moment le désordre se mit dans les rangs des royalistes.
Quelques instants après, Pizarre se voyait maître du thamp de bataille.
Des cruautés, d’autant plus blâmables qu’elles étaient inutiles, souillèrent la victoire de Gonzale. Le licencié Carvajal coupa froidement la tête du vice-roi, et l’exposa aux insultes d’une soldatesque exaltée par le triomphe; dix ou douze personnes qui s’étaient d’abord cachées dans les églises de Quito, furent pendues pour avoir secondé le cause de Nugnez.
Suivant Zarate , l’infâme Pizarre poussa plus loin sa soif de vengeance:
il voulut faire mourir par le poison plusieurs de ses prisonniers les plus distingués et les plus redoutables. En effet , le licencié Alvarez expira dans son cachot avec tous les symptômes d’un empoisonnement. Quant à Benalcazar et à don Alphonse de Montemayor, lieutenant général du vice-roi, secrètement avertis de l’horrible projet de Pizarre, ils se tinrent sur leurs gardes et évitèrent le sort qui leur avait été réservé. Quelque temps après, don Alphonse, ainsi que plusieurs de scs compagnons de captivité, furent exilés au Chili.
Tout semblait favoriser les intérêts de Gonzale : son principal adversaire n’existait plus; Centeno, battu par Carvajal, fut obligé de chercher un asile dans les montagnes, où il se tint caché durant plusieurs mois. Dans toute l’étendue du Pérou, tout reconnaissait, en ce moment, l’autorité de Pizarre. Sa flotte, sous le commandement de Pedro Ilinojosa, le rendit maître de la mer et de Panama. Enfin les succès de cet homme furent tels, u’il put mettre garnison dans la ville e Nombre-de-Dios, qui, située sur la côte opposée de l’isthme, servait de point de communication entre l’Espagne et le Pérou.
Après les premiers moments donnés à la dissipation et à l’oisiveté permises
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après une pareille victoire, il fallut songer sérieusement aux affaires.
François de Carvajal, le conseiller intime *de Pizarre, voulait qu’on profitât largement de la défaite de l’ennemi, et qu’on poussât les choses à l'extrême. Il excitait Pizarre à prendre un parti décisif, lui disant que dans sa position les moyens termes étaient beaucoup plus dangereux que les résolutions hardies. Il irritait son ambition en faisant briller à ses yeux la perspective d’un pouvoir absolu et sans contrôle. Il l’engageait à se déclarer indépendant, et lui indiquait en même temps les ressources dont il disposait pour consolider son pouvoir; il lui conseillait surtout de se concilier le respect et l’affection des indigènes; et pour cela, il lui avait suggéré l’idée assez ingénieuse d'épouser parmi les coyas , ou filles du soleil, celle qui était le plus rapprochée du trône. Cette union établirait un lien indissoluble entre la famille de Pizarre et la nation péruvienne, et l’autorité de Gonzale acquerrait aux yeux des Indiens un caractère de légitimité qui lui donnerait une force nouvelle.
Ces exhortations, vivement appuyées par le licencié Cépéda, autre conseiller de Pizarre, chatouillaient les instincts cupides et despotiques de Gonzale. Mais, soit que le vainqueur du vice-roi se méfiât de la mobilité de cette tourbe de courtisans et de soldats, qui, de trahison en trahison, àvaient fini par se donner à lui, sauf à l’abandonner lè lendemain; soit plutôt que son intelligence bornée se refusât à apprécier les avantages du parti que lui proposait Carvajal, ii recula effrayé devant une usurpation complète.
Il ne comprit pas que, rebelle à demi, il était tout aussi coupable aux yeux du roi ; qu’en pareil cas, la distance du plus au moins n’est comptée pour rien, et que, par conséquent, il y a plus de profit à jouer le tout pour le tout. Pizarre n’avait pas le courage de son rôle, et il laissa échapper la plus belle occasion qui pût jamais s’offrir à lui. Il se borna à solliciter de la cour d’Espagne la faveur d’étre
maintenu dans le gouvernement du Pérou. Un de ses officiers fut chargé d’aller présenter sa requête à l’empereur.
De son côté, le gouvernement de Madrid cherchait les moyens de faire rentrer les insurgés dans la voie de l’obéissance et du devoir. Il ignorait encore le sort tragique du vice- roi, mais il savait la révolte de Pizarre et l'emprisonnement de Nugnez Vêla.
Malheureusement Charles-Quint, alors absorbé en Allemagne par les préoccupations que lui causait la fameuse ligue de Smalcalde, ne pouvait présider aux mesures que réclamait l’état du Pérou. Abandonnés à leurs inspirations, ses ministres et son fils Philippe n’osèrent prendre un parti énergique. Après avoir pesé les avantages et les inconvénients d’un retour offensif contre Pizarre, ils s’arrêtèrent à des résolutions plus pacifiques. Du reste, il faut reconnaître que toute autre décision eût été, en ce moment, d’une exécution fort difficile. L’Espagne, épuisée par l’ambition de son souverain, était à bout de sacrifices en hommes et en argent ; elle ne pouvait envoyer au delà des mers un corps de troupes suffisant pour mettre les insurgés à la raison. En second lieu, Pizarre étant, comme nous l’avons dit, maître de Nomhre-d-e-Dios, la communication d’un océan à l’autre par Panama était impossible. On pouvait, à la rigueur, se diriger sur Quito par la Nouvelle-Grenade ; mais cette route était longue, fatigante, hérissée de périls de toute espèce. La situation exigeait donc l’emploi des moyens dilatoires et des mesures de conciliation.
Pierre de la Gasca, ecclésiastique et conseiller de l’inquisition, fut chargé d’aller faire entendre aux rebelles des paroles de clémence, et rétablir l’ordre au Pérou. On pensa qu’un homme d’un caractère doux, mais ferme, conciliant dans les formes, mais au fond très - énergique , serait plus propre qu’un militaire à remplir une mission aussi délicate. Ce fut de la part de Gasca un acte de vrai dévouement que
d’accepter, malgré son âge avancé et la faiblesse de sa constitution, un rôlequi allait l’exposer à de grandes fatigues et à des périls sans nombre. En outre, il fit preuve de désintéressement en refusant un évéché qu’on lui offrit pour donner plus d’autorité à ses décisions.
Il ne voulut accepter d’autre titre que celui de président de l'audience de Lima, et il renonça d’avance aux émoluments attachés à ces fonctions. Il demanda que sa famille fût entretenue, en Espagne, aux frais de l'État; quant à lui , il se contenta d'une escorte si modeste, que sa mission ne devait certes
fias être onéreuse au gouvernement de a métropole. Sur un seul point il se montra, et avec raison, très-exigeant :
ce fut relativement aux pouvoirs dont il serait revêtu. Il déclara ne pouvoir accepter qu’à la condition qu il jouirait d’une autorité sans bornes ; il voulut être autorisé à punir, à pardonner, à employer la rigueur, et au besoin la force des armes pour soumettre les insurgés, à lever des troupes et à établir sur tous les pays soumis à la domination espagnole les impôts nécessités par les circonstances. Les ministres hésitèrent d’abord à confier à Gasca un mandat aussi illimité; mais l’empereur, reconnaissant que ces exigences étaient légitimes, et que, pour agir efficacement, son délégué avait besoin d’une véritable dictature, accéda aux demandes de Gasca, et lui donna carte blanche.
Le président mit à la voile dans le mois de mai 1546, emmenant pour toute escorte de pacifiques valets, et les autres employés de sa maison. En arrivant à Nombre-de-Dios , il trouva cette ville occupée par un corps de troupes commandé par Fernand de Mexia, et chargé, parGonzalePizarre.de s’opposer au debarquement de toutdétachement armé. Mais Gasca se montrait si bienveillant, sa suite était si peu redoutable et son titre si modeste, que, loin d’inspirer la moindre crainte à Mexia, il reçut de lui un accueil respectueux et empressé. Il déclara qu’il venait au Pérou pour faire droit aux
griefs des habitants, pour amnistier le
Î lassé et établir une organisation conorme aux vœux des colons. A Panama comme à Nombre-de-Dios, il s’annonça comme un messager de paix et non comme un instrument de la vengeance de l’empereur; aussi Hinojosa , qui commandait la flotte de la mer du Sud , le reçut-il avec des témoignages de déférence. Bientôt cet officier, séduit , comme son camarade Mexia, par le langage paternel du président et par ses manières affables, abandonna la cause de Pizarre, et attendit une occasion favorable pour sa déclarer hautement en faveur de Gasca ; nouvel exemple de la mobilité des esprits et des dévouements parmi les conquérants du Pérou.
Des que Pi/.arre fut instruit de l’arrivée du président à Panama , il conçut un violent dépit, qui ne fit qu’augmenter quand il sut que Gasca n’était pas chargé de le confirmer dans ses fonctions de gouverneur. Il résolut, en conséquence, de s’opposer à l'entrée du nouveau mandataire impérial au Pérou. II se hâta d’envoyer en Espagne des députés, avec ordre d’obtenir du roi la révocation de la mission confiée à Gasca. Ces députés devaient, en passant par Panama , signifier au président l’injonction de retourner immédiatement en Europe, et remettre à Hinojosa des instructions secrètes qui prescrivaient à cet officier de faire périr Gasca par le poison, dans le cas où , insensible à un présent de cinquante mille pesos , il refuserait de quitter le pays. On voit que Pizarre,
3ui d’abora avait hésité a s’emparer e la souveraine puissance , était désormais décidé à rompre avec le gouvernement de Madrid. Malheureusement pour lui , cette résolution était bien tardive; mais en s’y arrêtant, il ne douta pas du succès des efforts qu’il allait tenter. Il savait qu’il y avait alors plus de dix mille Espagnols établis au Pérou; il se flattait que le plus grand nombre prendrait les armes en sa faveur, et que le prestige de son nom ferait le reste, si toutefois l’empereur refusait d’acquiescer à sa de-
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mande , ce qu’il ne croyait pas pos- se vit entouré d'un nombre respectasible. ble de défenseurs, et il put même dé-
Mais, dans ses prévisions, il n’avait tacher de sa flotte une petite escadre pas fait la part de la trahison et du portant des forces assez considérables malheur. Hinojosa , sur qui Pizarre et chargée de munitions de guerre, avait toujours cru pouvoir compter, Cette escadre parcourut le littoral du Hinojosa, maître de la flotte et d’une Pérou, déposant çà et là des agents ville importante, reconnut publique- qui répandirent à profusion des copies ment l’autorité de Gasca; son exem- de l’acte d’amnistie et de la révocaple fut immédiatement suivi par ses tion des dernières ordonnances. Par ce officiers , et il fut si irrésistible , que moyen , dans l’espace de quelques les députés eux-mêmes se déclarèrent jours, le caractère pacifique du présiles serviteurs dévoués du président, dent et le but de sa mission uirent qu’ils étaient chargés d’expulser d’A- connus de toute la population de la mérique. De telle sorte que Gonzale, côte ; il en résulta une prompte réacau lieu de recevoir la nouvelle du dé- tion en sa faveur. Tous les Espagnols part de Gasca , ainsi qu'il s’y atten- que les imprudentes violences de Piaait, apprit qu’il était trahi par ses dé- zarre avaient froissés ou atteints dans légués , et que son ennemi disposait leurs intérêts, tous ceux qui avaient de la flotte de Panama. gardé quelque fidélité à l’empereur se
Le sort en était jeté; la guerre était détachèrent secrètement de la cause devenue inévitable. Pizarre commença de Gonzale. Quelques-uns même pripar décréter Gasca d’accusation pour rent ouvertement parti pour le présis’être emparé de ses vaisseaux , pour dent'; Centeno fut de ce nombre. On se avoir corrompu ses officiers et empê- rappelle que ce capitaine, battu par ché ses députés de passer en Espagne. Carvajal, s'était réfugié dans les mon- Commeilarrivetoujoursenpareillecir- tagnes. A la nouvelle de ce qui se constance, il se trouva des juges pour passait, il quitta hardiment la caverne se charger d’un pareil procès, et ces ju- où il était resté caché pendant pluges ne furent autres que les membres sieurs mois, réunit une cinquantainede de l’audience de Lima. Cépéda pro- soldats dévoués, ets’avança versCuzco. céda sans scrupule à l'instruction de Quoique cette ville fût ‘occupée par cette singulière affaire, déclara le un corps de cinq cents hommes, une président coupable de haute trahison , attaque nocturne, aussi audacieuse que et le condamna à mort. Sans doute bien combinée, l’en rendit maître. La une pareille condamnation n’avait en plupart des officiers et des soldats de quelque sorte que la valeur d'une sim- la garnison passèrent sous son comule formalité; mais l’effet en avait été mandement, avec ce laisser-aller qui Iiabilement calculé et prévu : la foule caractérise toutes les défections de d’aventuriers ignorants qui peuplait le cette guerre civile. De sorte que Cen- Pérou fut vivement impressionnée par tenosevit, en très-peu de temps, le ce jugement , et voyant dans Gasca chef d’une petite armée dont la coopéun criminel frappé parla loi, elles’em- ration allait être d’un grand secours pressa d’aller se ranger sous les dra- au président.
peaux de Pizarre, qui, dès ce moment, Pris entre deux feux, Pizarre dut se trouva à la tête de mille hommes songer d’abord à repousser l’ennemi parfaitement équipés et pourvus d'ar- le plus actuellement redoutable, c’esttillerie. à-dire Centeno. Il marcha à sa ren-
Gasca, instruit des dispositions de contre avec un empressement qui ré- Pizarre, n’était pas non plus resté vêlait les appréhensions que cet inciinactif: il fit venir de Nicaragua, de dent imprévu lui avait fait concevoir. Carthagène et des autres établisse- Chaque soldat avait été pourvu d’un ments espagnols les plus voisins, tou- cheval , pour franchir plus rapidement tes les troupes disponibles. Bientôt il l'espace qui séparait les deux armées.
Mais Gonzale n’avait pu prévoir que de tous ces hommes qu’il menait au combat , la moitié l’abandonnerait en chemin. Tous les matins, le général apercevait avec dépit les vides causés dans ses rangs par la désertion. Arrivé à Huarina, près du lacdeTiticaca, il s’aperçut qu’il lui restait à peine 400 hommes. Il est vrai que les soldats qui lui étaient encore fidèles formaient l’élite de son armée et qu’il pouvait compter sur leur dévouement, car nonseulement ils lui étaient sincèrement attachés , mais encore l’insurrection avait établi entre eux et lui un lien de solidarité que rien ne pouvait plus rompre. Aussi Pizarre, malgré les pertes sensibles qu’il avait éprouvées, n’hésita-t-il pas à attaquer Centeno , qui comptait le double de partisans.
Au dire des historiens, le combat qui s’ensuivit fut le plus acharné et le plus sanglant qui se fût livré au Pérou depuis le commencement de la guerre civile. Malheureusement pour Diego Centeno, il était, ce jour-là, si malade, u’il ne put assister à la bataille que ans une litière. Son absence fut fatale à son armée ; la victoire resta à Pizarre, merveilleusement secondé, en cette circonstance comme toujours , par son conseiller Carvajal. La lutte avait été si vive, que Pizarre avait eu son cheval tué sous lui , et était tombé à terre. Plus de 350 royalistes restèrent sur le terrain ; du côté de Pizarre, la perte fut de 100 hommes tués sans compter les blessés. On peut donc affirmer que le Pérou n’avait pas encore été le théâtre d’une rencontre aussi meurtrière entre Européens. Le butin fut immense , et ce qu il y a de singulier, c’est que, tandis que les pizârristes poursuivaient une partie des royalistes dans une direction , un certain nombre de soldats de Centeno, fuyant d’un autre côté, passèrent devant les tentes de Gonzale, et les voyant désertes , les dépouillèrent de toutes les richesses qu’elles contenaient (*)'. Nous rappelons ce fait pour achever de donner une idée de cette
(*) Aog. de Zarate.
guerre mêlée de barbarie et de cupidité, d’instincts sanguinaires et d'aînour du pillage.
La victoire de Huarina releva le crédit et l’influence de Pizarre ; en peu de jours il vit augmenter le nombre de ses partisans à tel point qu’il n’eut pas à regretter ses pertes successives.
Dans une autre partie du Pérou, les affaires avaient pris une face toute différente. A peine Pizarre avait-il quitté Lima , que les habitants de cette capitale , fatigués de sa tyrannie , ou plutôt craignant la vengeance du président, avaient arboré l’étendard impérial, et ouvert les portes de leur ville à un détachement de soldats royalistes commandé par Aldana. Profitant des chances heureuses que le sort paraissait lui réserver, Gasca avait quitté Panama et avait pris terre a Tumbez avec 500 hommes. Son apparition avait suffi pour décider tous les Espagnols répandus dans les districts maritimes à s’enrôler sous ses drapeaux. Rientôt tout le pays , depuis Quito jusqu’aux provinces méridionales, reconnut son autorité ; quant au Cuzco et aux départements voisins , iis étaient encore en la possession de Pizarre. Le président , tout prêtre qu’il était , n’avait
fias hésité à tirer le glaive; il alliait à a bienveillance et à la douceur de l’homme d’église l’énergie et l’audace du guerrier ; habitué a la soutane , il n’en avait pas moins fièrement endossé la cuirasse , et il était fermement résolu à pousser l’aventure jusqu’au bout. Toutefois , désirant éviter l’effusion du sang , il tâchait d’attirer à lui par la persuasion les rebelles les plus récalcitrants , leur promettant , sans arrière-pensée , le pardon et l’oubli de leurs fautes, et s’avançant partout l’olivier à la main. Il avait indiqué la vallée de Xauxa pour rendezvous général à ses troupes. Il s’y arrêta plusieurs mois , autant pour exercer ses recrues et habituer ses partisans à son autorité , que pour essayer d’amener les choses à un dénodment pacifique. Mais GoDzaie, méprisant les sages avis de Carvajal et du licencié Cépéda , persista à vouloir résoudre la
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question par les armes. L’attitude de son armée , qui comptait déjà plus de 1,000 soldats, et les succès qui avaient jusqu’alors accompagné ses entreprises , lui inspiraient des espérances qui étouffaient en lui la voix de la prudence et de la raison. Le président , voyant qu’il perdait son temps en inutiles remontrances et en vaines exhortations, se remit en marche et se dirigea sur Cuzco, à la tête d'une année de 1,600 hommes.
Pizarre se disait et se croyait réellement certain de la victoire; qu’avait-il besoin, dès lors, d’opposer à la marche de son ennemi ces obstacles et ccs difficultés qui sont la vulgaire ressource des hommes qui doutent de l’avenir ? Il laissa le président franchir librement toutes les rivières qui arrosent le territoire compris entre Guamanga et Cuzco , et s’avancer à quatre lieues de cette dernière ville. Aussi bien , il avait calculé que, venu si loin pour se faire battre , son adversaire ne pourrait plus se sauver par la fuite, et que, par conséquent, la guerre se terminerait en un seul jour.
Assisté par son inséparable conseiller Caryajal , Gonzale Pizarre choisit le terrain du combat et prit ses dispositions en homme habitué aux ruses du métier. Rien de plus singulier que le contraste offert par ces deux armées prêtes à en venir aux mains : dans celle de Pizarre on ne voyait que soldats et officiers vêtus de riches étoffes de soie couvertes de broderies d’or et d’argent , chevaux magnifiquement caparaçonnés , armes et bannières splendidement ornées ; dans l’autre camp on remarquait une tenue plus sévère et plus modeste; le président, accompagné de l’archevêque de Lima , des évêques de Quito et de Cuzco, et d’un grand nombre d’autres ecclésiastiques, parcourait les rangs de stv défenseurs, leur prodiguant ses encouragements et ses bénédictions, invoquant le nom du roi et celui de Dieu , semblable, en quelque sorte, à ces religieux d'un autre temps qui, par leurs prières et leurs discours enthousiastes , excitaient l’ardeur belliqueuse des cheva-
licrs qui allaient combattre en terre sainte.
C'était le 9 avril 1548 ; l’action commença par un combat d'artillerie à grande distance. Au moment où elle allait devenir plus sérieuse , Garcilasso de la Véga, un des officiers de Pizarre , galopa vers le camp royaliste et se rendit au président (*); ce fut le signal d’une désertion générale dans les rangs des pizarristes. Quelques instants après , le licencie Cépéda, qui avait activement présidé aux préparatifs de la bataille , piqua des deux et courut également vers l’armée impériale. Poursuivi par un de ses compagnons , il tomba dans une mare où il aurait infailliblement péri , si plusieurs cavaliers de l’armée de Gasca n’étaient venus à son aide. L’infàme qui avait trahi le vice-roi Nugnez Vêla pour se livrer à Pizarre , et qui venait d’abandonner lâchement son nouveau maître , alla baiser les mains au président et implorer sa générosité.
Quoique souillé de fange et dans un état de saleté repoussant, il fut honoré d'une accolade paternelle qui lui assura les bonnes grâces de Gasca.
Après lui , d’autres officiers passèrent successivement dans les rangs des royalistes , et leur fuite donna lieu a des épisodes singuliers, parce que les traîtres étaient poursuivis par des partisans fidèles de Pizarre. Bientôt les soldats eux-mêmes se débandent et vont fraterniser avec l’ennemi. Carvajal , en se retournant, s’aperçoit qu’il est resté seul; le bataillon que commandait Pizarre en personne déserte aussi en grande partie. Rien ne peut arrêter les fuyards, ni les menaces , ni les promesses , ni les supplications ; en quelques instants , cette armée réunie à grands frais et avec tant de difficulté, cette armée à l’aide de laquelle Pizarre espérait fermement conquérir le trône du Pérou , est entièrement dispersée
(*) t.a trahison était alors , au Pérou , chose si commune, que l’historien Garcilasso de la Véga , fils de celui dont il est ici queslion, raconte très-naïvement la défection de son père , sans chercher le moins dùj monde à la justifier ni à l’excuser.
et dissoute. Au milieu de cet étrange désastre, plusieurs capitaines, frappés de stupéfaction et de terreur, n’osent ni fuir ni combattre. Pizarre regarde autour de lui et s’aperçoit que tout espoir est perdu. Il consulte avec anxiété les officiers qui sont restés auprès de sa personne. L’un d’eux, Jean d’Acosta, s’écrie : « En avant contre l’ennemi , et mourons en Romains !» — « Mourons plutôt en chrétiens , » répond Pizarre consterné. Et oubliant sa gloire passée , l’honneur de son nom , le souvenir de son frère, ses devoirs envers lui - même , H rend humblement son épée au premier officier du président qui passe près de lui. Tout était fini , Gasca triomphait sans avoir répandu une goutte de sang.
Le vieux Carvajal essaya de s’échapper; mais il tomba dans un ruisseau marécageux , où il fut pris par ses propres soldats qui s'empressèrent de le livrer à ses ennemis: exemple bien frappant de l’immoralité profonde qui régnait parmi les hommes de guerre du Pérou.
Ce fut là un singulier et bien honteux dénoûment; et les premiers actes de ce drame, si sérieux en apparence, avaient annoncé une fin moins pitoyable. Le cœur se soulève de dégoût en retraçant des faits où se montre un si ignoble mépris de tout sentiment d’honneur et de fidélité. Il semble, en vérité, qu’on écrive l’histoire d’une bande de condottieri qui défend ou trahit le chef auquel elle a loué ses services, suivant qu’elle est bien ou mal payée , suivant qu’elle a peur ou que l’espoir d’une riche récompense soutient son méprisable courage. La comparaison n’est certes pas exagérée, car la passion des richesses , la mauvaise organisation des armées et les vices des chefs , avaient ravalé les aventuriers du Pérou au niveau de ces êtres dégradés qui ont perdu toute idée de moralité et de droiture.
Pizarre fut amené en présence de Gasca, qui, suivant quelques historiens, se permit sur sa situation quelques observations ironiques, fort déplacées dans un pareil moment. Il parait que le vaincu répondit avec un
dépit qu’il ne prit pas la peine de dissimuler. Choqué d’un langage que, pourtant, il avait provoqué, le président ordonna qu’on éloignât le prisonnier, qui fut déposé dans la tente de Diego Centeno, pour y attendre son arrêt. Exclusivement préoccupé de ses devoirs de chrétien, Pizarre demanda à Centeno si on lui laisserait la nuit pour se recueillir. Son gardien lui ayant répondu affirmativement, il passa le reste du temps qu’il avait à vivre en oraisons et en conversations avec son confesseur. Cependant ses ennemis s’impatientaient et réclamaient tout haut la mort du prisonnier. Enfin , le lendemain de la bataille, vers le soir, on vint annoncer à Pizarre qu’il était condamné à être décapité. La sentence portait, en outre, que sa tête serait portée à Lima, où elle resterait publiquement exposée, avec cette inscription : « Voici la tête de Gonzale Pizarre, traître et rebelle à' son roi, qui s’insurgea contre son autorité au Pérou , et osa livrer bataille, dans la vallée de Xaquixaguana , à l’armée qui marchait sous l’étendard de Sa Majesté ! » Pour compléter le châtiment, ses biens devaient être confisqués, ses maisons rasées jusqu’au sol, et il était dit qu’on sèmerait du sel sur l’emplacement qu’elles auraient occupé.
Pizarre fut extrait de la tente qui lui avait servi de prison, et monta, couvert d’un manteau, sur une mule qui l’attendait à la porte. On lui laissa les mains libres, et il en profita pour tenir et porter à ses lèvres une image de la Vierge. Chemin faisant, il murmurait des prières, comme aurait pu le faire un criminel tourmenté de re mords et effrayé sur le salut de son âme. Il demanda un crucifix , et un prêtre lui en donna un, qu’il prit avec une ardente dévotion, et qu’il tint embrassé jusqu’à ce qu’il eut atteint le lieu du supplice. Il monta sur l'échafaud, et, s’adressant aux soldats qui l’entouraient, il leur rappela ce qu’il avait fait pour eux, les richesses et les distinctions qu’il leur avait accordées; en retour de ces bienfaits, il implora de leur charité quelques
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prières et quelques aumônes pour faire dire des messes en son nom. Il se mit ensuite à genoux devant le crucifix posé sur une table ; il s’opposa à ce qu’on lui bandât les yeux, et recommanda au bourreau de bien faire son devoir. A ce moment , l’exécuteur lui releva la barbe, qu’il avait très-longue, et, d’un seul coup, il lui trancha la tète (*). Le bourreau ayant voulu ensuite le dépouiller de ses riches habits, Ceuteno l’en empêcha, en lui promettant une somme égale au prix de ces vêtements. Le corps fut porté à Cuzco, et enterré tout habillé, « personne ne s’étant offert à lui donner un pauvre drap (**). » Par un singulier jeu de la fortune, le second Pizarre fut enseveli dans la chapelle où reposaient les restes de Diego d’Almagro et de son fils.
Ainsi furent rapprochés dans la mort des hommes que l’ambition avait armés l’un contre l’autre pendant leur vie; tous trois morts dans l’isolement et dans la pauvreté , après avoir été entourés de tout ce que le luxe et la puissance pouvaient alors avoir d'attrayant dans le nouveau monde. François Pizarre aussi avait péri misérablement; de sorte que les ueux familles rivales avaient passé par les mêmes vicissitudes , toutes deux proscrites après avoir été toutes deux au faîte du pouvoir.
Carvajal, comme conseiller intime et lieutenant de Pizarre, fut traité encore plus sévèrement: il fut condamné àêtreécartelé.LaniortdeGonzaleavait été indigne d'un homme de guerre, et surtout d’un rebelle ; celle de son ami fut tout le contraire. Carvajal s’était toujours distingué par son humeur railleuse et enjouée, jointe à une valeur indomptable. Ses mots heureux et ses mordantes saillies n’avaient pas moins contribué à le rendre célèbre au Pérou que son intrépidité et sa cruauté inexorable. Les chroniqueurs citent de lui des actes et des paroles qui prouvent que, malgré scs quatre-vingt-qua-
(*) Garcilasso de la "Véga, Histoire des guerres civiles des Espagnols .
(**) Gareilasso.
tre ans, il avait conservé, dans toute leur vigueur, ses instincts sanguinaires, sa bravoure chevaleresque et ses rares qualités d’esprit. Il y avait dans cet homme grossier le courage impétueux de Richard Cœur de Lion, la froide barbarie de Tamerlan, et la verve caustique de Rabelais. Tel il avait été pendant sa longue carrière , tel il fut à ses derniers moments. Quand il entendit prononcer son arrêt, il se contenta de dire : « Allons, j’en serai quitte pour mourir ! » N’ayant pas reconnu ou ayant feint de ne pas reconnaître Diego Centeno, qui le gardait et qui lui offrait ses services :
» Excusez-moi, lui dit-il : ne vousayant jamais vu que par derrière, il (n'était impossible de me rappeler votre visage;» allusion sanglante aux victoires qu'il avait remportées sur Centeno.
Cet officier persistant à l’accabler de soins et de prévenances, il lui dit en ricanant : « Ne croyez pas que la perspective de la mort me trouble au point de me faire commettre la lâcheté d'invoquer votre obligeance. Je vous avouerai même que je n’ai jamais eu une aussi violente envie de rire qu’en entendant les offres de service et les protestations empressées que vous voulez bien me faire. » Quand il sut que, le lendemain de la bataille, le vainqueur n’avait encore fait mourir personne , il s’écria avec une brutale naïveté : » Il faut convenir que monsieur le président est un homme bien charitable ; quant à moi , si la victoire se fût déclarée pour mon parti , je vous jure qu’à l’heure qu’il est, j’aurais déjà disersé dans cette campagne les memres de neuf cents hommes. » Il refusa obstinément de se confesser, disant qu’il l’avait fait depuis peu. Quand on lui parla de restitution, il répondit: « Sur ce point, ma conscience ne me reproche rien ; je confesse seulement devoir un demi-réal à une pauvre cabaretière de la porte de l’Arénal, à Séville, depuis l’époque où j’ai quitté l’Espagne. » Lorsqu’on le mit dans le tombereau qui devait le mener au supplice, comme la voiture était faite d’osier, il murmura : « Enfant au ber-
30” Livraison. (Pkbou et Bolivie.)
cèau , a» berceau encore à ia fin de mes jours (*). » Enfin , arrivé au lieu de l’exécution, comme la foule qui l’entourait embarrassait le bourreau, il s’écria : « Eh ! de grâce, Messieurs, laissez donc faire. »
Il fut tiré à quatre chevaux , et les lambeaux de son corps furent exposés sur le chemin de Cuzco, tandis que sa tête était portée à Lima, avec celle de Pizarre,
Ce ne furent pas là les seules exécutions qui suivirent la défaite de Gonzale. D'autres officiers, parmi lesquels on cite Jean d’Acosta, François Maldonat, Jean Velez de Guevare, Denis de Bobadilla et Gonzale de Los Nidos subirent aussi le dernier supplice. On eut l’horrible cruauté d’arracher la langue à Gonzale de Los Nidos, pour le punir d’avoir blasphémé contre Sa Majesté Impériale. Les têtes de tous ces gentilshommes, ainsi que celles de plusieurs autres dont l’histoire n’a pas conservé les noms , furent exposees dans différentes villes pour servir d’exemple et d’enseignement à quiconque serait tenté à l’avenir de tirer l’épée contre le roi ou son représentant.
Enfin , car ce ne fut pas assez d’un grand nombre d’officiers éminents pendus, décapités ou écartelés, le président fit fouetter publiquement plus de cent soldats espagnols. Les malheureux étaient conduits quatre par quatre, six par six, au lieu du supplice (**). Gàrcilasso de la Véga qui , alors enfant, assista à ce douloureux spectacle, dit que les Indiens étaient fort scandalisés de voir leurs maîtres infliger à des compatriotes un châtiment aussi ignominieux. Cela prouve que les indigènes avaient plus de sagacité et de bon sens que les Espagnols,
(*) Le texte espagnol nomme ce tombereau pctaca, c’est-à-dire corbeille ou panier.
(**) Au lieu déplacer les condamnés sur des chevaux on sur des mules, pour les Faire passer, suivant l’usage, entre les rangs des gens armes de verges , on les mettait suides moutons, - afin, dit Gareilasso, de les fouetter avec plus d’aifront et d'ignominie.» Tous ces malheureux furent ensuite envoyés aux galères, et leurs biens furent confisqués.
car ceux-ci ne comprenaient pas que de pareils excès pouvaient compromettre gravement leur autorité, en excitant contre eux le mépris des naturel».
En récapitulant tous les actes de cruauté ordonnés par le président Gasca, on s’étonne des singuliers éloges adressés à cet homme par l’historien Robertson sur sa prétendue générosité après la bataille. Il est évident que Gasca , d’abord pacifique et bienveillant, suivit les traditions de ses prédécesseurs dès qu’il vit ses ennemis à ses pieds. Quand sonna l’heure delà vengeance, il se souvint de ses habitudes d’inquisiteur, et ne se fit pas scrupule de substituer à l’acte d’amnistie consenti par l’empereur, des sentences de mort et de proscription qui rappelèrent les plus sanglantes époques de réaction par lesquelles eût passé la colonie péruvienne.
Ici nous consignerons quelques observations de Robertson sur le caractère des guerres civiles du Pérou, observations puisées, du reste, dans les historiens espagnols, mais que l'écrivain anglais a réunies en un tableau clairement et énergiquement tracé.
« Quoique les conquérants du Pérou lussent des hommes sortis des dernières classes de la société, et que le plus grand nombre de ceux qui se joignirent par la suite aux premiers fussent des aventuriers sans fortune, cependant dans tous les corps de trou pes conduits par les différents chefs qui se disputaient l’autorité, il ne se trouvait pas un seul individu qui servît pour une paye. Tout aventurier, au Pérou, se regardait lui - même comme conquérant et comme ayant droit, par ses services, à un établissement dans ce pays subjugué par sa valeur. Dans les contestations entre les chefs, chacun se déterminait selon son propre jugement ou ses affections, regardait son général comme son compagnon de fortune, et se serait cru dégradé en recevant de lui une solde.
Les chefs devaient, la plupart, leur élévation à leur valeur et a leurs talents, et non à leur naissance, et chacun de leurs compagnons de guerre
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espérait s’ouvrir une route à la richesse et au pouvoir par les mêmes moyens.
« Mais ces troupes, servant ainsi sans paye régulière, ne se levaient qu’avec des frais immenses. Parmi des hommes accoutumés à partager les dépouilles d’un si riche pays, lu soif des richesses devenait chaque jour plus ardente, à proportion même de l’espoir du succès. Tous étant entraînés par le même but et dominés par la même passion , il n'y avait qu’un moyen de gagner des parti-ans et de se les attacher. Les officiers connus par leurs talents, outre la promesse de grands établissements, recevaient encore du chef auquel ils se donnaient des sommes considérables. Il en coûta cinq cent mille pesos à Gonzale Pizarre pour lever mille hommes. Gasca en dépensa neuf cent mille pour former le corps qu’il conduisait contre les rebelles Les concessions de terres et d’indiens qu’on accordait aux vainqueurs comme récompense après le succès, étaient encore plus exorbitantes. Cépeda , pour l'adresse et la perfidie qu’il avait montrées à persuader à l’auuience royale de donner sa sanction à l’usurpation de Pizarre, obtint une concession qui lui valait ccnt cinquante mille pesos de revenu annuel.
Hiuojosa, qui se détacha un des premiers de Pizarre, et livra à son ennemi la flotte qui décida du destin du Pérou, obtint en terres un revenu de deux cent mille pesos. Tandis qu’on traitait les principaux officiers avec cette magnificence , on récompensait les sipiples so dats en proportion.
« Des changements de fortune si rapides produisaient les effets qu’on devait en attendre, donnaient naissance à de nouveaux besoins et à de nouveaux désirs. Des vétérans, accoutumés aux plus grandes fatigues, acquéraient tout a coup le goût de la profusion , et s'abandonnaient à tous les excès de la licence militaire. La plus basse crapule occupait les uns, les autres se livraient au luxe le plus dispendieux. Le dernier soldat, au Pérou, se serait cru dégradé en marchant
à pied. Malgré le prix exorbitant des chevaux eu Amérique, à cette époque, chacun voûtait en avoir un avant de se mettre en campagne. Mais quoique devenus alors moins capables qu’auparavant de supporter les fatigues du service, ils affrontaient les dangers et la mort avec la même intrépidité, et, animés par l’espoir de nouvelles récompenses , ils ne manquaient jamais, en un jour de bataille, de déployer toute leur ancienne valeur.
« Avec leur courage, ils conservèrent toute leur ancienne férocité. En aucun pays la guerre civile n’a été faite avec plus de fureur qu’au Pérou. L’avarice se joignait aux passions qui rendent les querelles atroees entre concitoyens, et donnait à leur inimitié plus de violence et de durée. La mort d’un ennemi entraînait la confiscation de ses biens; on ne faisait point de quartier dans les combats après la victoire; tout homme riche était exposé aux accusations les plus terribles.
Sur les plus légers soupçons, Pizarre condamna à mort plusieurs des riches habitants du Pérou. Carvajal en fit mourir un plus grand nombre, sans chercher meme de prétexte pour justifier sa cruauté. Il périt presque autant d’hommes par ia main du bourreau que dans les batailles (*), et presque tous furent condamnés sans aucune forme de procès.
• La violence avec laquelle les partis se traitaient n’était même pas accompagnée, comme il est assez ordinaire, de. fidélité et d’attachement au chef auquel on s’était dévoué. Les sentiments d’honneur auxquels les militaires tiennent le plus fortement, et la droiture qui domine dans le caractère espagnol, autant que dans celui d’aucune autre nation, semblaient avoir été entièrement oubliés. On trahissait
(*) Pendant la révolte de Gonzale I’izarre, sept ce il lu hommes furent Inès en rombatlanl, el trois cent quatre-vingts furent pendus ou décapités (Herrera, Décad.). Plus de trois cents lurent taillés eu pièces par Carvajal (Fernande*). Zarale fait monter à cinq cents le nombre de ceux qui périrent sous la main du bourreau.
sans honte et sans remords. A peine y eut-il , pendant ces discussions , un seul Espagnol, au Pérou, qui n’abandonnât le parti qu’il avait embrassé d’abord, et les associés avec lesquels il avait été uni, et qui ne violât tous ses engagements. Le vice-roi Nugnez Vêla fut perdu par la trahison de Cépéda et des autres juges de l’audience royale, bien qu’ils fussent obligés, par le devoir de leur place, de soutenir son autorité. Les instigateurs et les complices de la révolte de Gonzale Pizarre furent les premiers à l’abandonner et à se soumettre à ses ennemis. Sa flotte fut livrée à Gasca par l'homme qu’il avait choisi entre tous ses officiers pour lui confier cet important commandement. Dans la journée qui décida de son sort , des vétérans, à la vue de l’ennemi, jetèrent leurs armes sans combattre, et abandonnèrent un chef qui les avait si souvent conduits à la victoire. L’histoire présente rarement des exemples d’un mépris si général et si peu dissimulé des principes de la morale et des obligations qui lient l’homme à l’homme, et qui constituent l’union sociale. On ne trouve ces mœurs que dans des hommes qui habitent des pays trèséloignés du centre de l’autorité, où l’espoir du gain n’a point de bornes, où des richesses immenses peuvent faire oublier les crimes par lesquels on les a acquises; ce n’est que dans des circonstances semblables qu’il est possible de trouver autant d’avidité, de perfidie et de corruption qu’on en remarque dans les conquérants du Pérou. »
Pizarre n’existant plus, les partis, privés de leur chef le plus puissant , désarmèrent pour un moment ; ils attendaient le président aux premiers actes de son pouvoir, désormais sans contrôle comme sans obstacle. Gasca comprit la nécessité de donner un aliment à l’effervescence des esprits, tout en la détournant des intérêts politiques du moment. Il y parvint en ranimant le goût des decouvertes lointaines parmi les aventuriers les plus entreprenants. Il envoya Valdivia au
Chili pour continuer la conquête de cette vaste contrée; il chargea Diégo Centeno d’aller reconnaître lès régions qu’arrosent la rivière de la Plata et ses affluents. En choisissant pour ces expéditions des chefs renommés et connus pour leur courage à toute épreuve, il était bien certain d’entraîner sous leurs drapeaux la foule des soldats que séduisaient la perspective d’une fortune rapidement acquise et les incidents d!un voyage dans des pays inconnus. En effet, tous ceux qui avaient encore quelque chose à désirer et que tourmentait la passion des aventures , s’empressèrent de s’enrôler dans les troupes expéditionnaires. Le Pérou se trouva ainsi momentanément débarrassé de la soldatesque la plus fougueuse et la plus difficile à contenir.
D’autres soins , encore plus importants , préoccupaient Gasca. Il fallait récompenser, suivant l’usage et les précédents établis , cette multitude d’officiers et de fonctionnaires qui avaient servi la cause royale et favorisé , soit en payant de leur personne, soit en trahissant Pizarre, le succès des entreprises du président. Il fallait partager les terres des vaincus entre tous ces hommes avides, contenter toutes les exigences qui se pressaient autour du butin; et ce n’était pas chose facile. Les demandes et les sollicitations furent innombrables. Gasca feignit, par politique, d’écouter les réclamations de chacun, bien décidé à ne faire que ce qui lui paraîtrait juste et convenable. Il se retira, avec l’archevêque de Lima et un secrétaire, dans un village à douze lieues deCuzco; là il s’occupa sans relâche de la répartition des biens, et quand le travailfut terminé, il partit pour Lima, en ordonnant aux autorités de Cuzco de n’ouvrir et de ne publier le décret de partage que plusieurs jours après son départ. Il avait prévu les colères et les réclamations qu’allait exciter ce décret ; et il aimait mieux ne pas être présent à l’explosion de cet orage multiple et formidable.
La lecture de l’ordonnance de répartition produisit en effet une ru-
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mcur menaçante. Chacun, estimant ses services au delà de leur valeur, cria^à l’injustice et fit entendre d’ainères récriminations. Ceux qui avaient reçu peu , parce qu’ils ne méritaient pas davantage , s'indignèrent en voyant quelques-uns de leurs compagnons plus richement récompensés. On murmura surtout de voir Hinojosa gratifié de tous les Indiens que possédait Gonzale Pizarre dans la province des Charcas, et, en outre, d’une mine d’argent dont il pouvait tirer des sommes incalculables. D’autres capitaines également bien partagés furent en butte aux observations malveillantes et aux ressentiments de leurs camarades. Toutes les mauvaises passions qui étaient restées un moment assoupies,, se réveillèrent furieuses; on chargea le président de malédictions; on l’accusa d’ingratitude , d’injustice , decriminelle partialité. Une nouvelle insurrection aurait infailliblement éclaté si les mécontents avaient trouvé un drapeau quelconque auquel ils pussent se rallier; mais il leur manquait un chef, et ne sachant à qui obéir, déconcertés d’ailleurs par la fermeté du président, ils finirent par renoncera leurs projets de révolte. Ils continuèrent cependant à réclamer ; mais Gasca , que ses habitudes d’inquisiteur avaient façonné à la dissimulation, les berça des plus séduisantes promesses, et parvint, par d’habiles cajoleries, à leur faire prendre patienee ; en même temps il travaillait à raffermir l’autorité ébranlée dans tout l’empire du Pérou.
Il régularisa et simplifia la perception des revenus publics; il décréta des règlements sur le traitement des Indiens, afin de les soustraire à la tyrannie de leurs maîtres et de les instruire dans la religion chrétienne. En un mot, il rétablit l’ordre, apprit à faire respecter le pouvoir et facilita ainsi les voies du gouvernement à ses successeurs.
Cependant on apprit que le nouveau partage des terres et des Indiens donnait lieu à des conflits déplorables entre les chefs jaloux les uns des autres. Le président avait réservé toutes ses
faveurs, ou du moins ses dons les plus précieux , pour ceux qui avaient contribué à lui livrer la (lotte de Pizarre; c’est ainsi que Hinojosa , chef de cette escadre , avait été si magnifiquement récompensé, tandis que d’autres, qui avaient rendu des services non moins réels à la cause impériale, avaient été oubliés ou dédaignés. Diégo Centeno , par exemple , malgré l’empressement avec lequel il avait ipis son influence et sa petite armée à la disposition de Gasca , s’était vu complètement éliminé de la liste des copartageants, et se retrouvait après la guerre dans le même état de fortune qu’auparavant.
Il résolut de se rendre en Espagne, pour porter ses plaintes au pied du trône et demander réparation de cette criante injustice. La nouvelle de ce projet s’étant répandue dans le pays , quelques officiers, qui avaient eu une grosse part du butin, craignant que Centeno ne cherchât à leur nuire dans l’esprit de l’empereur ou des ministres, ourdirent un complot infâme contre leur ancien camarade ; ils l’attirèrent à un banquet solennel, et l’empoisonnèrent. Ce fait seul peut donner une idée de l’exaspération des esprits et du déchaînement de passions u’avaient provoqué les irrégularités u partage des biens.
11 y avait dix-sept mois que le président était à Lima , et il songeait à retourner en Espagne pour se reposer de ses fatigues. Mais la mort de Centeno , de Gabriel de Royas, du licencié Carvajal, et de quelques autres personnages aussi riches qu’influents, ayant rendu vacants des biens considérables , force fut à Gasca de procéder à une nouvelle répartition. Malheureusement il avait promis beaucoup plus qu’il ne pouvait donner ; il prévit donc un nouvel orage semblable à celui qu’il avait déjà conjuré ; mais il résolut de s’y soustraire par la fuite. Tout étant prêt pour son départ, il s’embarqua , après avoir enjoint aux membres de l’audience de Lima de n’ouvrir le décret que huit jours après que le vaisseau aurait leve l’ancre. Il avait tellement peur de la colère des
mécontents, que, pour arriver plus vite à Panama , il ne voulut relâcher dans aucun port de la côte pour y prendre des provisions fraîches.
Il faut convenir que ce départ ressemblait à une fuite , et nous ne saurions nous associer aux historiens qui font de Gasca un panégyrique sans réserve (*). En abandonnant furtivement le Pérou dans un moment aussi critique, il exposait ce pays à un bouleversement nouveau résultant du choc de tant de passions excitées par des injustices plus ou moins réelles; il laissait la colonie en proie à une agitation qui pouvait lui devenir funeste; il la livrait à des dangers formidables et s’y soustrayait prudemment. Une pareille conduite peut être conforme à la politique insidieuse qu’on apprenait dans les officines de l’inquisition , mais certes , elle n’est ni loyale , ni courageuse. Gasca devait rester à son poste, comme un capitaine qui ne se repose que quand tout péril a disparu. Il répondait à Charles-Quint de la tranquillité et du salut de son nouvel empire américain, et il était de son devoir de ne quitter le pays qu’après sa complète pacification. Qu’aurait-il répondu a l’empereur si, après son départ, une nouvelle insurrection eût éclaté au Pérou ? On ne comprend pas que la peur de quelques criailleriez ait pu le décider à affronter une telle responsabilité.
Le président fuyait un danger ; un autre plus grave l’attendait à Panama.
Pendant qu’il était en mer, Pédro et Fernand de Contreras , fils du gouverneur de Panama , s’étaient insurgés contre l’autorité royale et s'étaient embarqués sur les vaisseaux qu’ils trouvèrent dans le port de la capitale, afin de barrer le passage à Gasca et de le faire prisonnier. Cette révolte était d'autant plus redoutable , que les frères Contreras avaient réuni sous leurs drapeaux une foule de soldats et quelques officiers arrivant du Pérou et qui avaient conservé une rancune implacable contre le président. Mais la
(*) Robertson est de ce nombre.
bonne étoile de Gasca le protégea dans Cette circonstance comme en tant d’autres. Il échappa aux poursuites des rebelles , et avant qu'ils débarquassent à Panama, il avait quitté cette ville avec toute sa suite pour se rendre à Nombre-de-Dios. Il avait emporté du Pérou un trésor que les historiens évaluent à un million et demi de pesos, et qu’il destinait à l'empereur.
Plusieurs particuliers Çrès-riches , qui avaient pris passage sur le même bâtiment que lui , avaient réuni leurs richesses aux siennes. La quantité d’or et d’argent était telle que, ne pouvant l’emporter toute à la fois à Nombrede-Dios , on en avait laissé la plus grande partie à Panama, pour la faire transporter en plusieurs voyages. Les insurgés enlevèrent ce qui restait du trésoret mirent la ville au pillage. Mais assaillis à l’improviste par les habitants, ils furent écrasés et la plupart passés par les armes. Gasca revint en toute bâte à Panama et recouvra son trésor. Niais , avec une mauvaise foi toute jésuitique, il déclara aux passagers dont les richesses avaient aussi été pillées et retrouvées , que tout for et l’argent qui leur auraient appartenu, mais dont ils ne pourraient prouver qu’ils fussent les légitimes propriétaires, resteraient dans le trésor royal.
Comme ses compagnons de voyage n’avaient pas pensé à marquer leurs lingots de signes particuliers , ils durent se résigner à les perdre. Nous avons cité ce fait pour prouver que le caractère de cet homme dont tous les historiens , y compris Roberston , ont fait un éloge pompeux et sans restriction , avait un côte fort peu estimable. Cette indigne supercherie, à l’aide de laquelle il grossissait la part du roi , pour se faire mieux venir auprès de lui , est la preuve manifeste que cette âme d'inquisiteur n’était pas exempte de mauvais instincts.
Gasca fut reçu dans sa patrie avec des transports d'admiration et d’enthousiasme. Il avait eu du bonheur, on attribua tout ce qu’il avait fait à son habileté et à son génie; la trahison lui avait livré la flotte des insurgés ,
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l’armée ennemie , et jusqu’à la personne de Pizarre ; tout cela fut mis sur le compte de ses talents; la fortune l'avait suivi et favorisé dans toutes ses entreprises , et on applaudit aux résultats de sa mission sans faire la part de la Providence. Pour être juste , il faut reconnaître qu’il avait mérité sans réserve ces témoignages d’estime par quelques qualités honorables , telles que le desintéressement.
Il paraît que cet homme, qui avait manié tant de trésors , et qui avait eu de si énormes masses d'or à sa disposition , revint en Espagne aussi pauvre qu’il l’était avant son voyage; on dit même que l’empereur fut obligé de lui payer quelques dettes contractées pendant son expédition. Si ces assertions sont exactes , une pareille vertu , au milieu de tant d'hommes cupides et corrompus, méritait, en effet, l’admiration des contemporains et la consécration de l’histoire.
Nommé évêque de Palencia en récompense de ses services , l’ex-président du Pérou passa le reste, de ses jours dans la retraite et dans l'obscurité. Son retour en Espagne avait eu lieu en juillet 1550; il mourut en 1567 (*).
Apres le départ de Gasca , le Pérou fut agité par des troubles qui firent craindre, un instant, le retour des scènes sanglantes dont ce pays avait été déjà le théâtre. .Nous nous dispenserons d'en faire le récit, les événements auxquels ils donnèrent naissance n'offrant rien de bien intéressant.
Ce fut au milieu de ces mouvements séditieux que don Antonio de Mendoza, membre de la famille de Mendecar et comte de Tandilla, fut envoyé au Pérou en qualité de vice-roi, de gouverneur et de capitaine général.
Ce personnage, qui ne vécut pas longtemps , parait avoir été doué d'heureuses qualités. Il publia une ordonnance qui exemptait désormais les Indiens de tout service personnel obligé, et qui n’était en quelque sorte que la
(*) Garcilasso de la Véga , Histoire des guerres civiles des Espagnols dans les Indes .
copie du décret royal donf l’exécution avait été iugée impossible par Gasca.
Cette ordonnance , qui apportait un grand soulagement à la situation des indigènes, mais qui causait tin notable préjudice aux colons, occasionna une sédition assez inquiétante. Un gentilhomme nommé Louis de Vargas, qui s'était fait le chef des mécontents, fut arrêté et eut la tête tranchée. L’ordre ne tarda pas à être rétabli , mais pour être bientôt troublé de nouveau , car l’état des choses au Pérou était tel que la tranquillité ne pouvait être que passagère.
À quelque temps de là , Pedro de Hinojosa . qui avait joué un rôle important dans toutes les guerres civiles de ce pays , fut assassine par ses soldats pour les avoir tyrannisés et n’avoir pas voulu se faire le chef d’une insurrection qu'ils avaient projetée.
Hernandez Giron , autre officier des plus distingués, fut moins scrupuleux.
Après une émeute, à la suite de lauelle il avait renversé les autorités e Guzco, il se fit nommer procureur général et chef de toutes les forces militâmes du Pérou. Cette insurrection inquiéta pendaut treize mois consécutifs l'audience de Lima, dépositaire par intérim du pouvoir légal. Mais enfin , le chef des rebelles fut fait prisonnier et exécuté.
Charles -Quint était en Allemagne lorsqu’il apprit la mort du vice-roi. Il désigna pour remplir la place vacante, don Ilurtado de Mendoza, marquis de Canete. Nous passerons sous silence, faute d’espace , les premiers actes de ce gouverneur général. Nous arrivons sans transition à l’événement le plus marquant de son administration.
Le lecteur se rappelle sans doute ce rince péruvien qui , sous le nom de Ianco Inca, occupa un moment l’attention des Espagnols après la mort d’Atahualpa. Manc.o fut tué. par ordre des conquérants, après les avoir délivrés de leurs ennemis. Son fils , Saïri Tupac, se retira dans les montagnes de Villa-Pampa, où il vécut plusieurs années, entouré de quelques serviteurs fidèles. Le marquis de Canete, pen-
sant qu’il était d’une bonne politique de se concilier l’afl'ection et le dévouement des Indiens , et que le plus sûr moyen d’y parvenir c’était d’attirer dans la capitale l'héritier légitime des Incas , fit faire des propositions dans ce sens à Saïri Tupac. Il lui promit sécurité complète pour lui et les siens, une pension qui lui permettrait de vivre convenablement, et l’appui du gouvernement de Lima auprès du roi d’Espagne. Le prince hésita longtemps, se méfiant des intrigues du vice-roi.
Mais enfin, cédant aux sollicitations de quelques-uns de ses parents qui étaient restés au milieu des Espagnols, il accepta les offres du marquis. Il se rendit à Lima, puis à Cuzco, où il fut accueilli avec des transports de joie par toute la population indigène. Quelque temps apres, influencé par les exhortations des prêtres, qui l’engageaient à se convertir , il demanda à recevoir le baptême. Il fut, en effet, admis dans le giron de l’Église catholique, et reçut le nom espagnol de Diego.
Depuis l’expédition d’Orellana sur l’Amazone, personne n’avait tenté d’explorer les immenses régions que parcourt cette grande artère de l’Amérique méridionale. Orellana avait obtenu de l’empereur la concession des pays qu’il parviendrait à conquérir dans cette zone; mais il n’avait jamais pu retrouver l’embouchure du fleuve et était mort pendant le voyage. Cependant on n’avait cessé de parler de l’el-Dorado et du royaume des Amazones. Les rêves dont cette terre promise était l’objet s’étaient propagés par toute l’Europe, et sans les guerres ui désolaient le Pérou , il n’est pas outeux qu’une foule d’aventuriers, habitants de ce pays , ne se fussent risqués, sur la foi de leurs visions dorées, dans ces contrées si dangereuses à parcourir.
Le vice -roi Tlurtado de Mendoza voyant la tranquillité à peu près rétablie au Pérou , du moins pour quelque temps, reprit le projet avorté, et charea Pedro de Ursoa (1560), gentilomme d’un mérite reconnu , de re-
nouveler la tentative d’Orellana. Ursoa partit à la tête de 500 hommes. Le but principal de sa mission était de chercher le fameux lacd’Or de Parime et la ville d 'el-Dorado , qu’on croyait voisins de l’Amazone. L’expédiiion s’embarqua sur le Guallaga et descendit dans le Maragnon. Au milieu du voyage, Ursoa fut assassiné par quelques-uns de ses compagnons, jaloux de son autorité. Fernand de Guzman, l’un de ses meurtriers , se fit proclamer chef de l'expédition et roi au pays fantastique qu’ils cherchaient.. Bientôt lui-même tomba sous le poignard de Lope d’Aguirre, qui se livra à des actes inouïs de brigandage et de cruauté. Ce misérable, après avoir fait périr plus de 200 hommes de sa troupe, finit par trouver la punition de ses forfaits ; il fut écartelé dans l’île de la Trinité.
Nous ne rappellerons que pour mémoire l’administration des vice-rois Diego de Cuniga, Cante de Nieva , et Garcia de Castro; mais nous nous arrêterons quelques instants sur le gouvernement de François de Tolède , parce qu’il fût marqué par un événement bien tristement célèbre dans les fastes du Pérou.
Saïri Tupac, surnommé Diego, était mort. Son frère, Tupac Amaru, vivait toujours au milieu des montagnes. Le nouveau vice-roi l'engagea à venir habiter Cuzco , lui promettant tous les avantages et tous les privilèges dont son frère avait joui pendant sa vie.
Mais le prince, se rappelant que Saïri n’avait pas vécu longtemps au milieu des Espagnols, et supposant au vice-roi quelque arrière-pensée machiavélique, refusa formellement de quitter sa retraite. Irrité de cette résistance et résolu à obtenir à tout prix la réalisation de ses odieux projets, François de Tolède déclara la guerre à Tupac Amaru.
Les prétextes ne manquèrent pas pour donner une apparence de justice à ces persécutions. On prétendit que les Indiens, vassaux ou serviteurs du prince, pillaient les marchands espagnols qui passaient par le district où ils s’étaient établis ; on parla de complots secrètement trames par les indigènes pour
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replacer la famille des Incas sur le trône. Dans tout cela , il n’y avait pas un mot de vrai. Les Indiens étaient partout fort paisibles et subissaient le joug sans murmurer. Quelques marchands avaient bien été volés dans les montagnes qu'habitait l'Inca ; mais d’abord les victimes de ces larcins étaient des Indiens marchands de bestiaux et non des Espagnols ; en second lieu, le délit remontait à plusieurs années avant la mort de Manco Inca, père de Tupac Amaru. Enfin , suivant Garcilasso de la Véga, le vol n’avait été commis que pour procurer quelques vivres à l’Inca, qui , réduit à la plus affreuse misère, mourait de faim dans sa retraite.il paraît d’ailleurs que ce fut Manco lui-même qui autorisa l’enlèvement des bestiaux, disant •> que tout cet empire et toutes les choses u’il produisait lui appartenaient de roit , et que, de quelque façon que ce fût, il voulait chercher les moyens de vivre et ne pas se voir réduit a mourir faute, d’aliments (*). ■> Depuis la mort de Manco, on n’avait plus entendu parler de semblables délits, et la conduite des Indiens était irréprochable.
Les motifs mis en avant par le viceroi et ses courtisans n’avaient donc rien, de sérieux; ils déguisaient mal les intentions et les mobiles véritables du gouvernement péruvien. Les Indiens eux-mêmes ne pouvaient pas prendre le change sur les vues secrètes de leurs oppresseurs ; ils savaient que les Espagnols soupçonnaient d’immenses trésors entre lès mains de Tupac Amaru; ils n’ignoraient pas qu’on le supposait possesseur de cette fameuse chaîne d’or qui depuis longtemps excitait si vivement la convoitise aes Espagnols ; enfin, ils ne pouvaient douter du désirque nourrissaient depuis longtemps les conquérants de leur pays , d'anéantir la race de leurs souverains légitimes.
Ce fut don Garcia Loyola , officier entreprenant et dévoué , qui fut chargé de marcher contre Tupac Amaru , à la
(*) Garcilasso, Histoire des guerres civiles des Espagnols dans les Indes.
tête de deux cent cinquante hommes levés en toute h;1te. La petite armée se dirigea immédiatement vers le district de Villa-Pampa, où se trouvait le prince indigène.
Tupac Amaru, à l’approche de la troupe ennemie, quitta la forteresse où il s’était réfugié , et se retira sur les bords d’une rivière qui coulait à vingt lieues de là. Poursuivi par les Espagnols, et désespérant de pouvoir soutenir la lutte, le prince mit bas les armes, et se rendit à Garcia Loyola. Fort de son innocence, il pensait que sa soumission volontaire déciderait les Espagnols à le traiter avec les mêriies égards que son frère Saïri Tupac. Avec lui furent arrêtés sa femme , une de ses filles, ses deux fils , et tous les Indiens qui l’avaient accompagné dans sa retraite. Tous furent conduits à Cuzco, où se trouvait le vire-roi.
On commença immédiatement un procès criminefcontre l’Inca. On l’accusa de conspiration , de projets d’assassinats, enfin de tout ce qui pouvait le rendre odieux et coupable aux yeux des Espagnols. Ce qu’il y eut d’étrange dans cette affaire, c’est qu’on impliua dans le procès tous les métis, fils 'Espagnols et d’Indiennes. Tous les hommes de sang mélangé, et en état de porter les armes, furent mis en accusation. On leur imputait une criminelle connivence avec le prince, et des desseins homicides contre les maîtres du pays. Le but du vice-roi en ceci , était évidemment de se débarrasser de gens qui pouvaient réclamer les biens de leurs pères, et apporter ainsi de grandes richesses dans des familles indiennes; on craignait aussi que ces hommes, unis par des liens communs aux conquérants et aux vaincus , ne devinssent dangereux aux premiers, à cause du contact permanent qu’ils avaient avec eux. La torture, inlligée à quelques-uns de ces malheureux j n’amena, comme on s’y attendait bien, aucune révélation. Les accusés , dont le courage était soutenu par leurs mères, ne laissèrent même pas échapper ces aveux mensongers que la douleur arrache aux innocents. Une In-
dienne, entre autres, étant parvenue à pénétrer dans la prison où son Ois était détenu , proféra des discours si menaçants, et exalta tellement la population indigène de Cuzco , que le vice-roi fut effrayé de l’agitation causée par cet incident. N’osant pas les faire périr, François de Tpjède flt bannir les métis, les uns au Chili, d’autres dans l’Amérique centrale, quelques-uns en Espagne. Pas un ne revint d'exil ; tous succombèrent à la nostalgie, à la misère et au désespoir. Quant au prince, il fut condamné à avoir la tête tranchée; et les Indiens de sang royal furent, au nombre de trente-six, déportés à Lima , où le brusque changement de climat, joint au chagrin d'avoir quitté leurs familles et leur ville natale, les mena promptement au tombeau.
Malgré les observations pleines de raison que Tupac Amaru adressa au vice-roi , malgré le désir qu’il exprima d’étre envoyé en Espagne pour se justifier auprès du roi , ce descendant des souverains du Pérou dut se préparera mourir de la mort des criminels. François de Tolède, craignant une émeute populaire, ordonna que la sentence fût exécutée sans délai. Ici , nous laisserons parler Garcilasso de la Ve ga , qui, uoique encore bien jeune, fut témoin' e toutes les circonstances de cet événement. Nous conservons le style du traducteur dans tonte sa naïveté : « Le prince, dit l’historien, parut un peu après en public, sur une chétive mule, ayant le cou et les mains fiés. Un crieur marchait devant lui , pour publier l'arrêt et le sujet de sa mort, qu'il disait être « pour avoir été tyran et traître au roi catholique. » Le prince, qui n’entendait pas bien la langue espagnole, eut la curiosité de savoir ce que voulait dire cet homme; de sorte que, l'avant demandé aux religieux qui l'accompagnaient, ils lui dirent qu’on le faisait mourir pour les trahisons par lui commises contre le roi son seigneur. Ces paroles le touchèrent extrêmement ; et , à l’instant même, il demanda qu’on lui fît venir le crieur, auquel il tint ce discours:
« Tu as grand tort de publier une chose
que tu sais bien être fausse , puisque personne n’ignore que je n’ai jamais fait ni même pensé à faire aucune trahison. Q'ue ne dis -tu donc plutôt qu’on va m’immoler parce que le viceroi le veut ainsi , et non pas pour aucun crime que j’aie commis ni contre lui, ni contre le roi de Castille? j’en prends à témoin le Pachaeamac. »
Aorès qu’il eut proféré ces paroles, les officiers de la justice furent tout étonnés de voir entrer dans la place une grande troupe de femmes de tous figes, les unes du sang royal, et les autres filles des caciques de cette frontière-là , qui, toutes désolées et répandant des larmes en abondance, s adressèrent au prince, et lui dirent : « Irica , pourquoi te veut-on trancher la tête? Quel mal as-tu fait pour mériter la mort?
Avertis celui qui te la donne qu’il en fasse autant de nous, qui avons l’honneur de t’appartenir par notre naissance , et qui serons beaucoup plus contentes de mourir avec toi , que de vivre ici sujettes et esclaves de ceux qui ont conspiré contre ta vie. » Après ces paroles, elles renouvelèrent leurs gémissements et leurs cris d'une façon si étrange, que les assistants appréhendèrent qu’il ne s’ensuivit quelque révolte de l’exécution d’une sentence si peu attendue et qu’on n’eût jamais imaginée. La foule était si grande, que, tant à la place qu'aux fenêtres et aux toits des maisons , il y avait plus de trois cent mille personnes.
Les officiers de justice s’approchèrent de l’échafaud avec les religieux qui acconlpagnaient le prince, et le bourreau après eux , avec le coutelas à la main. Les Indiens, voyant leurlnca si proche de la mort, en furent si affligés, que, poussant des cris jusqu’au ciel, ils remplirent de terreur toute U place, où l’on ne pouvait s’entendre; ce qui fit que les prêtres qui parlaient à l’Inca le prièrent de faire taire ces Indiens. Il haussa le bras en même temps , et ouvrit la main, puis il la porta à son oreille, et ensuite il la baissa peu à peu jusque sur sa cuisse droite. Les Indiens connaissant par là qu’il leur commandait de se taire , cessèrent in-
PÉROU ET BOLIVIE
continent de crier, et firent un si grand Espagne, chargé d’or et de richesse» silence, qu'il semblait n'y avoir per- de toute nature. Il se flattait que le sonne dans toute la ville. Les Espa- roi son maître, appréciant le service gnols et le vice-roi qui étaient à une qu'il lui avait rendu en extirpant sans • fenêtre pour voir cette exécution, en retour la race des Incas, le reeompenfurent tout étonné*, et admirèrent serait dignement et le comblerait de l’obéissance que les Indiens rendaient ses faveurs. Mais Philippe II n'avait à leur prince, même au dernier mo- ni ordonné, ni conseillé le crime; et, ment de sa \ie. On lui coupa la tête bien qu'il en dilt profiter, il jugea à aussitôt, ce qu’il souffrit avec une propos de désavouer l'homme qui avait grandeurdecouragesurprenante;mais été au-devant de ses souhaits. Lorscette constance est ordinaire aux Incas que François de Tolède se présenta et a tous les gentilshommes indiens, devant lui, il lui dit sèchement : « Je qui ne s’épouvantent jamais, quelque ne vous ai pas envoyé au Pérou pour mal et quelque inhumanité qu’on leur tuer les rois, mais pour les servir, fasse (*). » Vous pouvez vous retirer. » Quelque
Ainsi périt le dernier héritier iégi- temps après, convaincu de concussion tinte du trône des Incas, victime d’une dans l'exercice de son pouvoir et de politique aussi inepte qu’infâme. La détournement de sommes considéramort d'Atahualpa avait trouvé son blés au détriment de la couronne, pendant, avec celte différence, toute- l’ex-vicc roi, à la veille d'être arrêté, fois, que lorsque Pizarre sacrifia le mourut de honte et de chagrin. Le frère de Huascar, il était au début de châtiment était un peu tardif; seize son œuvre de conquête, et pouvait se ans d’indulgence ! c’était plus qu’il n'en retrancher derrière l'excuse de la rai- fallait pour faire croire au meurtrier son d’F.tnt; tandis que rien ne justifia du dernier Inca que la cour de Madrjd suffisamment le meurtre de Tupac avait approuvé son sanglant coup d’E- Amaru. La lâche cruauté de François tat. S'il était retourné moins riche en de Tolède fut blâmée par le plus grand Espagne , peut - être lui eût-on parnombre des Espagnols résidant au Pé- donné.
rou. Le vh-e-roi lui-même dut se re- A partir de cette époque , le Pérou pentir bientôt après de ce crime inu- ne fut plus troublé que par des desortile, car il ne lui rapporta rien ; et les dressans importance, et qui ne niéritrésors qu’avait rêvés sa cupidité s’en tent pas qu’on en fasse une mention allèrent en fumée. spéciale. Un seul événement vraiment
LesdeuxfilsetlafilledeTnpacAmnru mémorable marqua les dernières anfurent conduits en exil à Lima. Telle nées du dix-huitième siècle : ce fut fut l’action de la misère, du chagrin une révolte des Indiens, révolte foret du climat sur les déportés, que, sur midable , et qui faillit faire perdre ■ à trente-six, il en mourut trente-cinq l’ Espagne toute la partie montagneuse dans l’espaee de deux ans; les deux du Pérou, à la même époque où l'Anieuues princes furent de ce nombre, gleterre perdait presque toutes ses Il ne resta plus, dès lors , d'héritier colonies de l’Amérique continentale, direct de la couronne; et la descen- Avant de raconter cet événement, si dance masculine de Manco Capac s? célèbre dans les annales de la nation trouva , par cette double mort , coin- péruvienne, il faut que nous jetions un plélemeiit éteinte. coup d’œil sur la situation faite par les
François de Tolède exerça encore Espagnols aux habitants indigènes de longteni|)s ses fonctions de vice-roi. ce malheureux pays.
Après seize ans de règne (car on peut Le travail sur le Mexique , dû à se servir de ce mot), il retourna en M. La Rennudiere, et notre notice sur
le Guatemala , ont donné au lecteur (*) Garrilasso de la Véga, Histoire des une idée du régime gouvernemental guerres civiles des Espagnols dans les Indes. et administratif SOUS lequel le UOU-
veau monde a gémi pendant trois siècles; tout ce que l’on sait sur le despotisme des vainqueurs à l'égard des • nations indigènes, sur leur barbarie, leur cupidité et leur politique inepte autant que coupable, peut s’appliquer à l’empire péruvien. Ce serait donc faire un inutile double emploi que de retracer en détail les misères des peuples du Pérou sous la domination espagnole. Toutefois, la tyrannie des maîtres de cette contrée s'étant particulièrement distinguée par quelques moyens extraordinaires et mémorables, nous ne pouvons passer sous silence ce trait caractéristique. Ces deux moyens de despotisme, étaient le mita et le repartimiento. Le mita était une conscription civile, c’est-à-dire l’obligation imposée à la population de chaque district de fournir tous les ans un certain nombre d’hommes pour le service des propriétaires de terres ou de mines. A la vérité , sous le gouvernement des Ineas , un certain nombre d’indigènes étaient réduits à l’état de servitude le plus pénible ; l’histoire nous apprend même que, comme les tamemes du Mexique, les yanaconas du Pérou étaient employés a porter de pesants fardeaux et à remplir toute sorte de fonctions repoussantes. La loi espagnole ne sortait donc pas de la tradition, et elle n’avait en elle-même rien qui pût être considéré par les naturels comme un redoublement de cruauté. Mais les règlements qui servirent de commentaires à cette loi, constituaient une véritable aggravation, et les effets du régime auquel on soumit les mitayos dans les exploitations de mines, furent éminemment désastreux. Tout Indien, à partir de 18 ans jusqu’à 50 ans, était forcé de travailler aux mines. A cet effet, on formait des listes sous sept rubriques différentes ; les individus dont le nom y figurait, devaient servir pendant six niois , et à tour de rôle , ae sorte que chaque indigène voyait son tour arriver après trois ans et demi. L’Indien appelé aux mines, quittait sa famille, abandonnait ses intérêts de toute nature , et devait se rendre au lieu
d’exil qui lui était assigné; il fallait quelquefois parcourir, pour atteindre l’endroit des travaux, un espace de plusieurs centaines de milles. Quelquesuns obtenaient la permission d'emmener leurs familles aveceux,etrecevaient même une légère somme pour frais de voyage. Le prix du travail était fixé à un demi-dollar par jour (*). Dans les conditions de régime les plus favorables, il survivait à peine un homme sur cinq durant la première année de ces travàux redoutables ; et ceux qui résistaient étaient ordinairement retenus sous le prétexte de quelques dettes, le plus souvent imaginaires, contractées envers leurs patrons. Plus de
1 2.000 Indiens étaient annuellement soumis à cette horrible conscription dans le seul district de Potosi ; et l’on a calculé que plus de 8 millions d’hommes avaient péri dans les mines de tout le royaume (**). Il y a sans doute quelque exagération dans ce chiffre.
Quoi qu’il en soit, il est positif que les nations indigènes présentent , depuis la conquête, une diminution de nombre vraiment effrayante. Le premier recensement, fait en 1551 , fixai
8.255.000 le nombre des Indiens du Pérou et de la Nouvelle-Grenade;
(*) t/ercurio peruviano.
(*) Mémoires de Miller, I, p. 5. Dans un mémoire présenté à Philippe III, en 1609, le capitaine Juan Gonzales de Azevedo affirme que , dans chaque district péruvien, où les naturels étaient contraints de travailler aux mines, la population a été diminuée de moitié, et dans quelques endroits des deux tiers. Robertson cite une autre autorité espagnole pour prouver que dans toutes les localités dont les richesses minérales étaient exploitées, le nombre des Indiens décroissait rapidement; tandis que, dans la province de Campèche, où il n’existe pas de mines , la population indigène a augmenté de plus d’un tiers depuis la conquête, bien que le sol ni le climat de cette province ne soient aussi favorables que le climat et le sol du Pérou. Nous pourrions aussi renvoyer le lecteur à d'autres éerivains qui confirment , de la manière la plus positive et la plus autbeutique, l’assertion que nous avons émise.
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PÉROU F.T BOLIVIE
chacun de ces pays figurait à peu prè3 pour moitié dans ce total. Suivant un autre recensement qui date de 1581, époque à laquelle le mita n’existait pas légalement , la population mâle entre 18 et 50 ans, s’élevait au Pérou, sans y comprendre Quito, le Tucuinan et Btiénos-Ayres, à 1.067,692. La population totale du Pérou devait donc excéder 4 millions d’âmes. Vers la fin du siècle dernier, on ne comptait plus, dans la vice-royauté de Lima, que