CHARLES-GUSTAVE
Charles-Gustave, cousin et successeur de Christine, était né à Nykôping en Suède, le 8 novembre 1622, et après avoir fait ses études à Upsal , il voyagea en France, en Allemagne et en Suisse, rejoignit l’armée de Torstenson en 1642, et assista aux batailles de Jenkau et de Leipzick. Plus tard, il fut le principal commissaire de Christine aux conférences qui eurent lieu pour l’exécution de la paix de Westphalie. De retour en Suède en t650, il fut reçu avec beaucoup de distinction ; mais on ne lui donna aucune part dans les affaires, et il vécut très-retiré, pour ne pas exciter la jalousie de Christine et des seigneurs suédois. On avait cru généralement que Christine le choisirait (jour epoux , et lui-même il avait recherché sa main, mais sans aucun succès ; en sorte qu’il paraissait avoir perdu tout espoir de monter sur le trône, lorsque tout à coup, en 1654, il y fut éleve par l’abdication de sa cousine.
Charles-Gustave était alors dans la force de l’âge. Il était instruit, actif, affable , sans cependant jamais compromettre sa dignité , du reste d’un sang-froid peu commun dans les dangers et d’une ambition sans mesure.
L’état intérieur de la Suède pouvait offrir un vaste champ à son activité; mais la tâche laborieuse d’accroitre par une influence salutaire la prospérité intérieure du pays, ne promettait pas assez de gloire à son ambition. Il se persuada donc sans peine que la guerre seule pouvait remédier aux maux existants , et rehausser la gloire du nom suédois. Dans cette conviction, il se proposa d'imiter la con-
duite de Gustave-Adolphe par la hardiesse de ses entreprises et la rapidité de ses conquêtes. Mieux edt valu sans doute suivre une ligne toute pacifique; mais comment ne pas excuser un jeune monarque qui obéit h l’entraînement général et à l’élan généreux de son époque , surtout si l’on songe que chez un peuple aussi généralement disposé à l'obéissance que l’étaient alors les Suédois, un roi moins ardent et plus égoïste eût pu facilement, en donnant toute son attention aux affaires intérieures, changer la constitution et jeter les hases d’un despotisme constitutionnel ?
Charles-Gustave monta sur le trône dans des circonstances peu favorables :
à son avènement, les revenus du royaume étaient réduits à 800,000 écus, tandis que les dettes s’élevaient à dix millions; ce qui fit dire au nouveau roi, que, tout hardi qu’il était, il n'aurait pas accepté la couronne s’il eût été instruit de l’état des finances. La pension de Christine ( qui , du reste , ne fut pas toujours payée très-exactement ) s’élevait seule à la somme énorme de 200,000 écus. Aussi le vieil Oxenstierna s’écria, dit -on, après l’abdication de Christine , que jamais ennemi n’avait plus coûté a la Suède.
Le mot était assez juste, et lors du couronnement de Charles, on put s’apercevoir qu'en se retirant , elle avait traité la Suède en pays conquis. Toutes les chambres du château royal avaient été dépouillées de leurs tapisseries et de tout le mobilier de la couronne: un vieux lit fut tout ce qu’elle avait laissé. Il fallut emprunter une batterie de cuisine , et, dans le repas donné à l’occasion du couronnement, on n’eut à offrir aux bourgeois que des assiettes d’étain , et aux paysans que des écuelles de bois.
Telle était la situation des affaires à l’avénement de Charles-Gustave. Aussi les personnes les plus sages conseillaient-elles d'écarter tout ce qui pourrait donner lieu à une nouvelle guerre.
«La paix, ajoutaient-elles , est deve- « nue indispensablement nécessaire au a pays épuisé et appauvri , et déjà les
Dk
SUEDE
* paissances vaincues se plaignent avec dèrent le roi de Suède à attaquer « amertume de la soif de guerre et de d’abord la Pologne, sous le prétexte «conquêtes qui s’est emparée des que Jean-Casimir avait protesté contre « Suédois. » Mais le nombre de ceux son avènement au trône. Ce grief, si qui voulaient la guerre était beaucoup l’on eût voulu entrer en négociations, plus considérable. « Ce n’est que par eût pu facilement disparaître ainsi que « la guerre, disaient-ils, que la Suede beaucoup d’autres, et l’on aurait vu » a pris place parmi les grandes puis- proroger la trêve , qui n’était point
* sances, et I on ne peut conserver encore écoulée. Mais on était bien éloi-
■ les biens de ce monde que par les gué de vouloir recourir à ces moyens
* moyens qui ont servi à les acquérir. pacifiques, et les armées suédoises enva-
■ La gloire de la Suède commence déjà nircnt la Pologne au mois de juillet
* à s’effacer, les esprits s’amollissent, 1655. Les villes de Varsovie, de Cra-
* et l'on ne doit pas entretenir une covie, deThorn, d’Elbing, de Posen
« armée pour n’en tirer aucun profit, et de Kalisch, furent prises dans la « Le royaume est environné d’enneinis même année , et Jean-Casimir fut forcé » secrets qui épientle moment favora- de s’enfuir en Silésie. Les trou pes irré- « ble pour éclater: il est juste et sage gulières de la république n’étaient pas « de les prévenir •• en état de s’opposer aux armées aguer-
Les motifs spécieux qui s’offrent ries de la Suède; une grande partie de toujours quand on veut faire la guerre, la noblesse se rangea du côté de Charne se présentèrent même pas dans les-Gustave , prit au service dans l’arcette circonstance, car on ne savait niée victorieuse, et trouva fort natusur qui faire tomber cette humeur bel- rel qu’on punît de la confiscation de liqueuse. On n’était fixé que sur un leurs biens et du bannissement ceux seul point : on voulait faire la guerre, qui restaient fidèles à Jean-Casimir. Long-temps on délibéra si l’on atta- L’opinion des nobles devint encore querait les Russes, les Danois ou les plus favorable h Charles , lorsqu'il con- Polonais. urina les privilèges de tous ceux qui se
Cependant, en Danemark, Frédéric rangeraient de son côté, et leur assura ni qui, depuis 1018, avait succédé à l'affranchissement des impôts de guerre Christian IV, continuait paisiblement et du service personnel. Ils ne voulule système d’améliorations intérieures rent point voir que ces avantages ne qu’il avait adopté; et déjà la Russie pourraient être achetés que par l’asavait commencé, depuis l’avéneinent servissement de la nation entière, et de la dynastie des Romanof en 1013, qu’en se réjouissant hautement de l’excette marche progressive qui devait tension de leurs libertés, ils faiun jour lui donner une si grande in- saient retentir le bruit des chaînes fluence sur les destinées de l’F.urope qu'un prince étranger leur imposait civilisée. Elle venait alors de terminer par la force des armes. Cependant, heureusement une guerre contre la peu à peu , le patriotisme reprit son Pologne. ^ ascendant naturel, surtout lorsque, par
Ce dernier royaume était de’venu la manière barbaredont on fit la guerre, électif depuis l’extinction des Jagellons tout le pays eût été converti en une (en 1572}, et les faibles monarques de vaste solitude, ki maison de Wasa, Sigismond III On pourra juger des ravages que les (1587), Ladislas IV (1632), et Jean- Suédois exercèrent, par le récit que Casimir (1648), n’étaient pas enposi- nous allons emprunter aux Mémoires tion de s’opposer aux empiétements de Terlon, ambassadeur extraordinaire uc la noblesse et à la dissolution de de Louis XIV près la cour de Charlcsl'empire. Cette situation malheureuse, Gustave. On verra par cette citation les succès récents obtenus par les comme on a pu déjà s’en convaincre Russes et par les Cosaques, et les in- par quelques-unes de celles qui précédât ions de plusieurs seigneurs, déci- dent, que les diplomates français du
grand siècle ne parlaient pas encore la langue des Pascal , des Bossuet et des Fenélon.
« Les troupes suédoises, jointes à celles du prince Rakocij (Rakoczy), brillèrent, en allant et en revenant de Bretzié, ou par ordre ou par malice, tous les quartiers où l’on avoit logé, aussi bien que les villes et les villages qui se rencontrèrent à droite et à gauche sur leur marche : ce qu’elles tirent sans doute pour empêcher qu’on ne les pilt suivre qu’avec bien de l'incommodité, et qu’on trouvât la même difficulté pour attaquer la Pmsse- Royale , que le roi de Suède avoit mise soussadomination; etcet embrasement tenoit depuis Bretzié de Lithuanie jusques à Thorn , capitale de la Prusse royale. Les troupes de l'électeur de Brandebourg brûlèrent aussi en Pologne toutce qu'elles purent rencontrer, pour se venger de ce que les Tartares et les Polonois avoient brûlé l’année précédente dans la Prusse royale , lorsque le comte de Waldeck et le prince Radzevilley combattirent contre eux avec malheur et quelque perte, ce dernier ayant été fai; prisonnier, et n’ayant été délivré qu’après un autre combat que les Tartares perdirent.
Comme c'est leur coutume dans ces occasions d’attacher à des arbres les prisonniers qu’ils ont, le prince Radzcville fut heureusement trouvé par des officiers de Suède et de Brandebourg qui le détachèrent et le mirent en liberté , sans quoi il scroit sans doute mort de faim , si par bonheur quelqu’un ne fût passé par le lieu où il etoit. Dans cet embrasement il y eut des gentilshommes polonois, et même des daines, qui furent brûlés pour s'étre cachés dans des granges parmi des gerbes de grain pendant le passage des armées suédoises et transylvaines, et qui , croyant par là se sauver de leurs ennemis, y périrent misérablement.
« Connue, en partant le matin, on mettoit le feu aux lieux où l’on avoit logé, ceux qui n’étoient pas assez diligents, couroient quelque risque. Il y eut même quelques personnes de la maison du roi de Sucde brûlées; un
page du comte Jacob de La Gardie et
filusieurs autres furent surpris par e feu dans leurs maisons. Le comte d'Avaugoirr et moi, ayant eu l’honneur de dîner un jour avec le roi de Suède chez le prince Rakocij, ce prince nous fit boire dans un petit baril de bois au lieu de verre, d’un vindeTokay fort doux et agréable à ceux qui l’aiinent, mais violent et qui donne dans la tête particulièrement à ceux qui n’y sont pas accoutumés; et comme la débauche fut assez longue, elle fut cause que nous couchâmes sur nos lits tout habillés , ce qui servit à nous sauver, quoiqu’il nous fallut passer par où les uammes faisoient déjà bien du ravage. Le roi de Suède même se trouva un matin dans un pareil danger , et le feu qui avoit pris à un logis joignant le sien l’obligea d’en sortir en diligence.
« En revenant de Britzie avec le roi de Suède , je marchois un jour à côté de l’armée pour passer dans les bois, afin d’éviter la chaleur, qui étoit excessive ; j’étois en compagnie du baron Banier, Suédois, du général Coreski, Polonois , et d’un gentilhomme de la même nation, qui était au prince Radzeville, et qui marchoit avec l’armée pour faire conserver les terres de son maître. Nous vîmes des femmes et des filles bien faites qui cnnduisoient des bestiaux que les Suédois enuneneient de la Pologne. Nous résolûmes de les sauver, si nous pouvions connoître qu'elles fussent de qualité. Pour cet effet, nous demeurâmes un peu derrière l’armée, et abordant les Suédois qui leur servoient d'escorte , nous regardâmes de près ces Potonoises , ‘et leur ayant vu les mains , nous jugeâmes qu’elles n’étoient pas de basse condition. Le général Coreskj et le gentilhomme du prince Radzeville leur ayant parlé en particulier, ils sçurent d’elles qu’elles etoient de naissance, ce qui nous obligea de les ôter à ces Suédois et de les conduire dans les bois qui étoient derrière nous, où nous les laissâmes en toute sûreté et en liberté de retourner chez elles; mais comme pour leur procurer ce bien, et avoir eu le temps de le faire, nous nous étions fort
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éloignés de l'armée, et qu'il y avoit plusieurs partis dans les bois, nous filmes fort heureux de la pouvoir rejoindre sans avoir fait de mauvaise rencontre.
« A notre arrivée au quartier , nous sçdmes qu’il y avoit aussi des dames de qualité et des religieuses qui avoient été prises par des officiers suédois, et qui étoient dans les régiments. Le comte d’Avaugour et moi envoyâmes prier ces officiers de nous donner ces dames, ce qu'ils tirent de fort bonne grâce : si bien qu’avec quinze ou seize autres femmes, filles et religieuses que mes gens avoient sauvées, après leur avoir tait la meilleure chère qu'il nous fut possible, nous les renvoyâmes toutes ensemble dans un carrosse et dans dos chariots, avec un trompette et de l’escorte, pour les mettre dans une maison du prince Radzeville, qui étoit assez forte contre les partis qui couroient la campagne et où il y avoit une sauve-garde.
« L’avant-garde du roi de Suède, avant que d arriver à Strasbourg , frontière de la Prusse-Royale, pilla un cloître de religieuses, et dès qu'elles sçurent qui j’étois, elles me donnèrent un petit coffre plein de reliques pour les sauver et empêcher qu’on ne perdit auprès d’elles le lespect qui leur étoit dih Je tâchai autant qu’il me fut possible d’empécher qu’on ne fit du mal à ces pauvres religieuses; mais avantque j’y fusse, il leur etoit déjà arrivé quelque désordre. Le baron Itanier m'aida à les sauver, et à chasser de l’église ceux qui la pilloient et qui inanquoient de respect à de vertueuses filles, dont je crovois que l’abbéesse étoit sœur du prince Rakocij. Je dois dire que lorsque je dis au roi de Suède l’état où les troupes avoient mis ce cloître , il eut la honte d’y faire mettre des sauves-gardes, et lit même arrêter un cavalier qui en usoit trop insolemment. »
Les suites de ces dévastations se firent promptement sentir; il devint impossible de pourvoir à la subsistance d'une grande armée dans des contrées ravagées et désertes. Les troupes ne
connurent bientôt plus d’obéissance.
Des bandes irrégulières se formèrent sur les derrières et sur les flancs de l'année, et interceptèrent toutes les communications ; enfin l'on ne put obtenir la victoire sur les Polonais, réunis près de Varsovie, qu’avec l’assistance de l’électeur de Brandebourg , dont on avait acheté l'appui en lui sacrifiant des portions de territoire dans la Prusse ducale. La bataille dura trois jours (du 19 au 21 juillet lf>56), et la victoire n’eut aucun résultat bien important. L’armée déjà épuisée et décimée se trouva dans une situation plus défavorable encore après le succès u’elle venait d'obtenir. D’ailleurs Frééric-Guillaumes’en retourna aussitôt en Prusse , et elle resta seule et sans appui au milieu de ce vaste empire.
Charles-Gustave crut pouvoir intimider les patriotes polonais par des mesures atroces ou absurdes. Ainsi, il déclara- que tout Polonais de son parti qui tuerait un noble du parti opposé aurait la moitié des biens de ce dernier, s’il était noble lui-même, et la liberté avec l’usufruit de ces biens pendant six ans, s’il était paysan. Mais de tels moyens, loin de lui être utiles, ne firent que rallier à la cause nationale un grand nombre de Polonais égarés.
D’un autre côté, les Polonais du parti de Gustave se plaignaient de la préférence qu’il accordait aux Suédois et aux Allemands, et voyaient avec indignation que les charges de la guerre pesassent uniquement sur les Polonais.
Cependant un nouveau traité conclu avec l’électeur de Brandebourg, et d’après lequel la Suède renonçait ci la suzeraineté sur la Prusse ducale, et en outre l’alliance contractée avec Rakoezv, princede la Transylvanie, parurent un instant devoir affermir les Suédois en Pologne; mais Frédéric- Guillaume n’était pas homme à faire les affaires d’autrui, et Rakoczy n’avait d’autre but que de se faire lui-même roi de Pologne.
La Russie avait vu avec inquiétude les progrès des Suédois , et sacrifiant son ressentiment contre les Polonais à ses intérêts bien entendus , elle
fit une diversion utile dans la Livonie. D’un autre côté, les puissances du midi ne devaient plus être les témoins indifférents des querelles qui agitaient les royaumes du nord : la uerre de trente ans ainsi que la paix e West pliai ie avaient établi entre elles des rapports de haine et d’ainitié.
Aussi 1 empereur Ferdinand III se souvenant avec indignation que la Suède avait été le premier auteur des disgrâces de sa maison , saisit cette occasion pour se venger, en envoyant des secours à Casimir et en engageant le Danemark à prendre les armes. Charles-Gustave lut enfin forcé de reconnaître que cette manière barbare de faire la guerre ne pouvait conduire à aucun résultat , et que de vains succès ne sauraient réparer les pertes journalières de son armée. « Ses forces , dit Terlon , qui étoient de plus de 30,000 hommes lorsqu’il entra dans la Pologne, étoient réduites (en 1057) à si\ ou sept mille; et vingt-cinq régiments qu'il avoit laissés dans la Prusse royale, étoient devenus si faibles, que tous ensemble ne faisoient que deux mille hommes ; encore, dans cette petite armée, y avoit -il trois mille hommes de l’électeur de Brandebourg. »
En juin 1657, le Danemark, séduit
Îiar les promesses de l’empereur et des ’olonats, et croyant le moment venu pour réparer des’ pertes encore récentes, déclara la guerre à Charles-Gustave, qui, bien qu’il affectât d’étre fort surpris et fort courroucé d’un pareil procédé, dut être fort satisfait de trouver ee prétexte pour quitter la Pologne. Il passa rapidement en Poméranie; et tandis que les Danois, croyant que la retraite lui était coupée du côté de l’Allemagne , arrivaient avec leur Hotte à Dantzig pour lui intercepter le passage par mer, il se trouvait déjà sur les frontières du Holslein sans avoir vu un seul ennemi. Arrivé dans le Holstein, il rencontra le général Korber, qui soutint vigoureusement le premier choc, et aurait infailliblement rompu l’aile gauche des Suédois, s’il n'cüt été abandonné par les sieus- mais ceux-ci
crurent que le roi de Suède avait avec lui toute son armée, qu’ils s’imaginaient plus forte et en meilleur état
?ju’ellc ne l’était en effet. Korber fut ait prisonnier, et Charles-Gustave gagna le temps nécessaire pour refaire son année aux frais du Holstein et de la ville de Hambourg. A près s’étre emparé dans le courant de l'année IC57 de toutes les possessions continentales du roi de Danemark, il exécuta en janvier 1658 l’un des projets les plus téméraires dont l’histoire fasse mention; nous laisserons parler le chevalier de Terlon qui se trouvait sur les lieux (*) :
« Le roi ayant depuis fort longtemps formé le dessein de faire une tentative sur Pile de Funen, en se prévalant des glaces, comme le grand lroid qu’il faisoit depuis plusieurs jours , sembloil lui en donner occasion; il voulut exécuter son entreprise en cas que les glaces fussent assez fortes pour porter en sûreté son armée et son artillerie. Il avoit envoyé auparavant le grand-amiral tVrangêl pour assembler ses troupes et les mettre en état de marcher, qui, étant arrivé le huit du même mois sur le bord du petit Belt, fit aussitôt passer quelques escadrons avec cent dragons, pour se saisir d’une petite péninsule qu’on appelle Bogen , qui s’avance jusqu’au milieu du petit Belt, entre les villes d’Assius et de Midelsar , où le prince se rendit le même jour en traîneau , m'ayant fait l'honneur de me faire mettre auprès de lui. .Mais l’amiral Wrangcl ayant sçeu de ceux que le roi de Suède avoit envoyés pour reconnoitre les glaces et pour passer dans l'isle de Funen en cas qu’elles fussent fortes , qu’elles étoient trop foibles du côté qu'ils marchoient; ce qui étoit véritable, car il avoit vu périr devant lui quelques-uns de ses
(*) Nous demandons encore une fois grâce à nos lecteurs pour le style du diplomate français. L’emploi fréquent et insolite qu’il fait des qui el des que , l’extrême longueur de scs périodes , la bizarrerie de ses expressions, rendent parfois la lecture de son livre très-fatigante; mais cet inconvénient est racheté par l’exactitude des faits el par la naïveté du récit.
SUÈDE
cavaliers qui enfoncèrent dans la mer:
de plus, les Danois qui étoient postés sur les bords de cette Ile avec de l’artillerie, tiroient sans cesse pour rompre et afToiblir les glaces; et comme l’armée suédoise qui étoit à découvert en étoit fort incommodée en ce que les boulets de canon glissoient sur la mer qui étoit unie, hormis en quelques endroits où il y avoit des hauteurs de glaces et de neige, où trouvant de la résistance, ils s’élançoient avec impétuosité; il en avertit le roi de Suède, qui crut se devoir retirer et remettre la partie au lendemain, espérant que les glaces seroient plus fortes. Cependant ce prince fit camper son armée le long du petit Belt , et envoya toute la nuit de petits partis de "tous les cotés pour sonder la glace et reconnoitre où l'on pourroit passer plus sûrement. Il en attendit des nouvelles avec bien de l’impatience et bien de l’inquiétude, et meme sans prendre aucun repos toute la nuit, jusqu'à ce qu’il fût averti sur les deux heures du matin, par le retour des partis et par le rapport de divers paysans , qu’il avoit extrêmement gelé tonte la nuit et qu’on pouvoit passer sur les glaces sans danger jusques l’île de Funen.
« J’étois pour lors dans sa chambre, et je lui vis donner l’ordre à la même heure de faire avancer toute son armée dans la péninsule dont il s’étoit emparé le jour précédent ; et pour exécuter son dessein, il donna les ordres du combat , et commanda que les cavaliers menassent leurs chevaux par la bride et marchassent assez loin les uns des antres; que les canons iroient aussi dans une égale distance pour ne pas rompre les glaces par un trop grand poids, jusqu’à ce qu'on eût passé le courant de la mer où elles étoient plus foibles. Il commanda encore que l’armée se mît en bataille lorsqu’elle seroit passée, pour aller aux ennemis , qui paroissoient tout le long du bord de la mer. Le roi de Suède passa jusques là en traîneau, où il monta à cheval; ce que je fis aussi pour être toujours auprès de sa personne.
« Il donna l’aile droite de son armée au grand -amiral Wrangel, sous qui commandoient le marquis de liaden , lieutenant-général, et le comte Toot, général-major et commandant de la cavalerie. I.e roi de Suède prit l’aile gauche pour lui ; et le comte Jacob de la Gardiecommandoit l’infanterie. Mais comme elle marchoit trop lentement, parce que les soldats étoient épars pour n’enfoncer pas les glaces , et qu’ils avoient même beaucoup de peine à marcher; le roi de Suède ayant vu que son avant-garde avoit déjà’ passé l'endroit du courant de la mer qui étoit le plus dangereux , donna l’ordre à l’amiral Wrangel de s’avancer avec l’aile droite et de seconder i’avant-garde quand elle donneroit sur les Danois, qui paroissoient en bataille tout le long du bord de la mer, tandis qu’il attendroit l'infanterie et qu’il metlroit l’aile gauche en état de le suivre.
« Le roi de Suède ne v.ouloit pas avancer trop vite, de crainte que les Danois, voyant toute son armée passée dans File, ne gagnassent le chemin qui va en Jutland et en ilolstein, du côté que l’fle regarde ce pays-là , et par le même chemin que le roi de Suède étoit venu en Funen, y ayant laissé tout le bagage de son armée pour aller plus librement à cette expédition. Ce qui aurait été d’un grand avantage aux Danois s’ils avoient été prévoyants pour prendre cette résolution , qui aurait beaucoup nui aux Suédois , et ils auraient mieux l’aitde prendre ce parti, voyant bien qu’ils n’enipéchcroient pas le roi de Suède de se rendre inaitre de l’ile , comme il fit.
«Le roi de Suède ayant remarqué que les troupes danoises s’ébranloient au lieu de venir charger, fit marcher diligemment l’aile gauche, d’autant plus qu’on le vint avertir que le grand-amiral Wrangel avoit poussé les Danois qu’il avoit trouvés devant lui , et fait prisonnier le colonel qui les cornmnndoit, avec tous les officiers. Cela obligea ce prince de doubler le pas pour s'approcher de l'ilc où il sceut que le colonel Jens, qui commandoit toutes les troupes danoises en l’absence du
général Guldenleu qui étoit fort malade, s’étoit posté en un lieu tout-àfait avantageux , ayant les haies qui le couvroient d’un côté, et la mer de l’autre.
<• Cette posture des ennemis fit que le roi de Suède partagea son aile droite et en donna une partie au grand-amiral Wrangel, avec ordre d’attaquer les Danois du côte de la nier, tandis qu’avec le reste il tâcheroit de passer les haies. Et comme ce prince jugea que le colonel Jens, qu'il cunnoissoit pour avoir autant de prudence que de cœur, se voyant trop foible pour lui résister , ne soutiendrait qu’une simple charge pour faire ensuite sa retraite avec plus d’honneur, il prit son temps si à propos pour l’environner, qu il ne put échapper.
« Ayant enfin percé les haies, il commanda au marquis de Baden de commencer l’attaque avec trois escadrons; ce qu’il fit avec tant de succès, u’il renversa d’abord quatre escadrons anois, et le grand-amiral Wrangel, ui étoit a la droite du roi de Suede, onna aussi en même temps , poussa et rompit pareillement tout ce qui lui fit résistance. Il est vrai que les glaces 6’étant rompues en un endroit, il y eut deux compagnies de l’un et l'autre parti qui enfoncèrent dans la nier, et se noverent. Le roi de Suède perdit au même lieu le carrosse qui lui servoit ordinairement, et ma calèche eut la même infortune. Le roi de Suède avant vu cet accident avoit raison de craindre qu’il ne lui en arrivât autant , et à toute son armée , à la tête de laquelle il étoit. Mais étant un prince intrépide, quoiqu’il conmlt bien le danger où il étoit, au lieu de prendre le parti de tourner du côté de la terre, ce qu’il pouvoit faire sans danger, il prit celui de laisser à sa gauche l’ouverture de la mer où ces cavaliers avoient péri , et alla chercher les ennemis qui étoient sur la iner, à sa droite; et de peur que les Danois ne seservissentde cette conjoncture pour prendre l'amiral Wrangel en fianc, le roi de Suède leur opposa le comte de Toot avec un régiment suédois , qui fit en cette rencontre tout
ce qu’un brave cavalier et très -brave officier pouvoit faire.
« Après que tous les escadrons danois furent rompus, l’amiral Wrangel alla lui -même a l'infanterie danoise qui étoit sur la glace et qui gardoit le poste où étoit l’artillerie, leur criant de mettre lias leurs armes. Le colonel Jens l'avant reconnu , et ne se voyant pas en état de faire résistance , lui" demanda quartier, et se rendit à lui , ce que l'amiral lui accorda de bonne grâce, et à tous ceux qui le voulurent avoir, parce qu’il avoit de l’estime et de l’amitié pour les officiers et les soldats qui témoignent avoir du cœur, sachant d’ailleurs que les armes sont journalières, que les plus vaillants ne sont pas exempts des malheurs de la guerre. Ainsi les troupes danoises furent défaites et prisonnières, et la fuite n’en sauva pas 200.
« Sur l’avis que le roi de Suède eut des prisonniers que l'on venoit de faire, il commanda le général- major Berner avec quelques régiments pour aller au-devant de 500 chevaux qui venoient se joindre aux troupes que ce prince avoit défaites ; et le général Archamberg fut aussi commandé pour aller vers Midelsar , où il y avoit G00 chevaux qui étoient en chemin pour le même sujet. Ils exécutèrent si bien leurs ordres, que toutes les troupes de leurs ennemis , tant danoises qu’allemandes, capitulèrent et prirent parti avec les officiers suédois.
« Le colonel Jens avoua que toutes les troupes qui étoient dans l’île de Ftinen, sous son commandement, faisoient plus de 3000 chevaux , 700 hommes de pied Allemands, et 1500 de la milice du pays. Ce combat rendit le roi de Suède entièrement maître de l’île de Funen. »
Le lendemain Gustave tint un conseil de guerre pour savoir si l’on devait tenter de passer sur les glaces , dans l’île de Zélande , comme on était passé dans celle de Funen; mais personne ne fut d’avis de hasarder le trajet du grand Belt, qui est de quatre lieues de largeur. Le roi seul voulait le risquer , et il persévéra dans sa résolution
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lorsqu’un courrier de l'ambassadeur anglais , qui s’interposait pour la paix , arriva par les glaces, fort à propos pour prouver qu’il y avait possibilité de les traverser à cheval. Toute hésitation cessa quand , le soir même , un petit parti de cavalerie qu’on avait envoyé pour tenter le passage, revint avec plusieurs paysans qu’il avait faits prisonniers en Zélande, pour prouver qu’il était allé jusque-là.
« Sur le rapport de ce parti , dit Terlon , le roi Je Suède fit sonner à cheval , et se mit en marche avec ce qu’il avoit de troupes auprès de lui. Le
f;rand froid que j avois souffert tout e jour m’avoit obligé à me retirer à mon logis , autant pour me réchauffer que pour prendre un peu de repos. A peine commençois-je à le goûter qu’on me vint avertir que le roi de Suède étoit parti. Je me mis aussitôt en traîneau pour le suivre. Je puis dire avec vérité qu’il y avoit quelque chose d’affreux à marcher de nuit sur cette mer glacée, parce que la multitude des chevaux qui étoient avec le roi de Suède avoit, en frayant le chemin, fait fondre la neige; en sorte qu'il y avoit plus de deux pieds d’eau par-dessus la glace, et l’on étoit toujours dans la crainte de trouver la mer ouverte en quelque endroit. Il y eut plusieurs traîneaux qui s’égarèrent dans l'obscurité de la nuit, et qui périrent malheureusement pour avoir trouvé la glace trop foible ou trop ébranlée par le chemin qu’ils avoient pris.
« Je fis ainsi quatre lieues dans l’incertitude si à chaque pas que je faisois mon traîneau n'enfonceroit pas dans la mer. Toutefois, je joignis heureusement le roi de Suède. Le lendemain il me fit monter avec lui en carrosse pour aller dans file de Laland , où la forteresse de Naskau est située.
« Le roi de Suède, qui n’en vouloit qu’à la capitale du royaume, ne se mettoit pas en peine de toutes les places qu’il trouvoit en son chemin, quelue fortes qu’elles fussent; et il avoit éja pssé celle de Naskau, quand on vint fui en apprendre la reddition ; ce qui le surprit agréablement , aussi bien
11* Livraison. (Suède.)
que la nouvelle qu’il reçut en même temps qu’un grand parti détaché de son avant-garde avoit défait quatre cents hommes de pied qui se vouloient jeter dans Naskau avec quelques pièces de campagne. Après la reddition de Naskau, le roi Je Suède envoya ordre au grand -amiral Wrangel de laisser quelque monde dans Nieubourg et dans file de Funen , et de le suivre après avec le reste des troupes.
« Je dois dire à V. M. (*) que le froid étoit si grand qu’il falloit couper le pain et les tonneaux de vin et de bière avec une hache, et en couper après des morceaux pour les faire dégeler, qui n’avoient après cela presque aucun odt; et l’on étoit encore bien obligé e mettre les viandes dans des poêles bien chauds pour les faire dégeler; et nonobstant tous ces soins, elles se trouvoient le plus souvent pourries. Le roi de Suède rioit de toutes les incommodités qui ne regardoient que le boire et le manger, et les méprisoit, quoiqu’il en eût sa part et qu’elles fussent plus grandes que je ne saurois jamais Jire.
Il ne songeoit qu’à réussir dans ses grands desseins et à passer de l’île de Laland en celle de Zelande.
« Le roi de Suède passa sur les glaces dans l’Ile de Falster, qui est l’apanage de la reine de Danemarck , où , ayant pris le château royal de Nicopîng, il y laissa peu de gens en garnison, ainsi qu’il avoit fait à Naskau, et, sans s’arrêter en aucun de ces lieux , il passa sur les glaces et fut droit à Waernembourg , première villede Zélande, de ce côté -là où le chevalier Medoüé vint trouver le roi de Suède.
« Après qu’il lui eut fait son compliment, il nv aborda et me dit qu’il eût bien souhaité de me voir chez moi pour m’y rendre sa visite. Je lui dis ce que je devois pour répondre à sa civilité , mais que le roi de Suède marchant avec une armée victorieuse, les affaires u’il venoit traiter demandoient de la iligence, et qu’ainsi les cérémonies et
(*) Terlon dans tout le cours de son livre s’adresse à Louis XIV, dont il avait été l’ambassadeur en Suède.
les compliments n’étoient pasdesaison; qu’il savoit bien que le roi de Suède avoit nommé pour commissaires en cette négociation le comte Wlfeldt et le baron Steinbielke , et le roi de Danemarck, le grand-maîtrcdeson royaume G uestorf, avec les sénateurs Sk’el et Mons Hoëuek , qui s’étoient rendus à Waernembourg, où nous devions commencer les préliminaires de la paix. Il fut aisé de voir en ce moment qu’elle se feroit infailliblement à l’avantage du roi de Suède , à qui on offroit d’abord des choses si considérables qu’il ne les pouvoit refuser, à moins de faire connoitre à toute l’Europe qu’il aspiroit à la conquête entière de tous les états du Danemarck.
« Quand nous filmes demeurés d’accord des préliminaires, le ministre d’Angleterre et les commissaires danois s’en retournèrent à Copenhaguen pour rendre compte au roi de Daneinarck de leur négociation. Le roi de Suède partit ensuite pour aller à Keuek, petite ville qui est à 4 lieues de Copcnfiaguen, où ce prince logea avec toute son armée, ayant fait mettre une garde de 400 chevaux à 2 lieues de Conènhaguen , et une autre de 800 pour la soutenir. Les neiges étoient si grandes que les chevaux avoient de la peine a marcher, et l’infanterie n’en pouvoit sortir qu’avec beaucoup de difficulté. Si le roi de Danemarck edt été absolu dans son royaume, il auroit pu beaucoup incommoder le roi de Suede et le mettre en très -grand danger lorsqu’il étoit dans la ville de Keuek avec toute son armée, son artillerie et les munitions nécessaires pour la guerre, et ne lui auroit jamais fait les offres qu’il lui lit, puisqu'il n’y avoit aucune nécessité de les faire; car il pouvoit sortir de Copenhaguen avec presque autant de monde qu’en avoit le roi de Suède pour l’aller combattre , et avec des troupes qui n’étoient pas si fatiguées que les suédoises. Le général Krcmpen, qui commandoit la cavalerie dans Copenhaguen , offrit de faire une sortie qu’il |totivoit entreprendre avec plus de 2,000 chevaux et 2,noo fantassins, qui , quelque événement
qu’elle edt pu avoir, n’eût pas fait fairé au roi dé Danemarck une paix plus désavantageuse ; et par cette sortie on auroit eu assez de temps pour brûler tous les fourrages et les vivres qui étoient dans les lieux cireonvoisins, et de faire entrer tous les bestiaux dans Copenhaguen; et, parce moven, on auroit ruiné l’armee de Suèrfe , qui , manquant de vivres et de fourrages , auroit été contrainte de repasser la mer, ou d’en faire venir des îles voisines, ce (pii étoit presque impossible par la rigueur de la saison. Mais outre cela, Krempen auroit pu mettre le feu dans Keuek et la réduire en cendres , nonobstant la présence du roi de Suède et de son armée.
« Le roi de Danemarck eut même le dessein de sortir à la tête de ce grand parti. Mais il en fut empêché par son conseil, qui crut que si son parti étoit abattu , la ville de Copenhaguen en auroit une telle épouvante , que dans la foiblesse où elle étoit, dénuée de ses forces, et ouverte de tous côtés , le malheur la pourrait peut-être forcer à capituler.
« Tout ce que je viens de dire fait savoirclairement qu’unélat est malheureux quand un roi n’est pas absolu (*); car la conduite du sénat de Danemarck montre visiblement qu’il mit le royaume à deux doigts de sa perte par son trop de crainte et de prévoyance. Il est aisé de voir que si le roi de Suède edt cru que les Danois se fussent voulu mettre en défeuse , comme il n'anroit pas eu lieu d’en douter par cette sortie , il auroit été plus modéré sur les conditions de la paix, et peut-être on l’aurait obligé par là d’abandonner les îles du Danemarck, ou par la force, ou par le manquement de vivres, si le conseil danois eût eu assez de résolution pour les ruiner ; du moins on auroit empêché la deuxième guerre , la prudence voulant qu’on ruinât le pavs pour conserver l’état, et qu’on mît tout en pratique pour éloigner les Suédois de la capitale, qui, étant en
(*) De tels principes devaient plaire A Louis XIV.
SUEDE. 163
danger, y mettoit infailliblement tout le royaume.
« Aussi une vigoureuse défense ne pouvoit être que tres-avantageuse au Danemarek, où au contraire le grand nombredes sénateurs, qui se peut trouver d’ordinaire de différents avis , fait voir quelle infortune c’est pour un état quand le prince n’en est pas le maître, et que ses secrets sont sçeus de tant de personnes, qu’il ne peut exécuter ses projets comme il les a conçus.
« Tel fut le manquement du roi de Danemarek, apres avoir déclaré la guerre aux Suédois, pendant que leur roi étoit si avancé dans la Pologne , qu’il n’auroit nu jamais empêcher le pillage de Stockholm, ni sa flotte d’être brûlee , si le roi de Danemarek eût su la terreur que le bruit de ses armes avoit répandue par toute la Suède, et s’il les eût fait briller aux yeux de ses ennemis, que l’éloignement de leur prince et l'état ou ds se trouvoient rendoient à demi vaincus.
« Pour repremlre la suite de mon discours, je dirai à V. M. que le roi de Suède alla le lendemain sur une hauteur assez proche de Copenhaguen, où il y avoit une forte garde de cavalerie danoise qu’il fit pousser, et en mit une aussi forte au même lieu où avoit été celle de ses ennemis, pour empêcher les sorties de Copenhaguen ; et après avoir observé toutes choses et donné ses ordres, il s’en alla coucher a un village nommé Tostrop, qui est à trois lieues de Copenhaguen , où nous commençâmes le traité de paix dans la maison du comte de Toot, les commissaires danois s’v étant rendus avec le ministre drAngleterre.
Nous y demeurâmes quelques jours où étant enfin demeurés d’accord des principaux points du traité, nous fûmes à Roskild, qui est à quatre lieues de Copenhaguen , où l’on était plus commodément, tant pour les logements que pour les vivres. Nous achevâmes à Roskild ce que nous avions rommencé à Tostrop, et nous y mimes le traité dans sa perfection. »
Cette paix fut conelue le 7 mars 1058.
On céda à la Suède les provinces de
Halland, de Scanie et de Bleekinge, ainsi que l’île de Bornholm et plusieurs autres portions de territoire moins importantes ; de plus, on convint que les vaisseaux de la Suède et de ses sujets ne seraient soumis à aucun péage, à aucune visite, à aucune charge,en passant le Sund et le Belt, qui seraient fermés aux flottes de toutes les autres nations.
Charles-G ustave avait conçu des projets de conquêtes beaucoup plus vastes encore, et il eût sans doute cherché à les réaliser, si les représentations des antres puissances ne l’eussent contraint à les abandonner pour le moment. Ainsi, par exemple, il avait proposé aux Hollandais et aux Anglais le partage du Danemarek; mais Cromwell lui lit répondre que les temps barbares, où l’on avait vu anéantir la nationalité d'un peuple , étaient heureusement bien éloignés. D’un autre côté, l’électeur de Brandebourg , abandonné par les Suédois en Pologne, et recherché par les Polonais , avait fait avec ces derniers, en septembre et novembre 1657, les traites delVehlau et de Bromberg, pr lesquels, en échange d’une cession considérable de territoire, il avait promis de se ranger du côté des Polonais et des Autrichiens. Alors Charles, voyant qu’il avait échoué dans ses tentatives auprès de l’Angleterre et de In Hollanoe , relativement au Daneniarck , proposa au Brandebourg et à l‘ Autriche le partage de ta Pologne.
Mais à cette époque les gouvernements de ces deux pays étaient encore aussi honnêtes que celui de Cromwell : c’était seulement un siècle plus tard, que, sur la proposition de la Russie, ils devaient consentir à l’acte de barbarie auquel le Protecteur s’était refusé avec une si généreuse indignation.
Ces refus successifs décidèrent Charles à. signer le traité de Roskild; mais à peine la paix fut-elle conclue , qu’il s’en repentit. La facilité avec laquelle il avait fait des acquisitions si considérables éveilla en lui le désir d’en faire de plus importantes, et, dans le sentiment de sa force, il déclara qu’après la conquête il prou'erait son droit; qu’un
grand roi devait continuellement faire m guerre afin d’occuper ses sujets , de se rendre redoutable à ses voisins et detendre les frontières de son pays; qu’il suffisait pour avoir un juste motif de commencer la guerre qu’un pays ou un prince n’eussent pas les forces nécessaires pour résister. « En ef- « fet, ajoutait-il , Dieu ne punissant pas « immédiatement les fautes des grands ■ de ce monde, la faiblesse d’un voisin « est comme un signal donné par la « Divinité, et impose le devoir de se « constituer à son egard le représentant <■ de la vengeance divine. -
Il ne pouvait être question d’accommodement avec un roi qui n’avait pas honte de professer publiquement de semblables principes. Apres avoir fait assurer le roi de Danemarck de son affection et de son amitié, Charles-Gustave aborda inopinément, le 8 août 1658, en Séelande, rejeta la proposition que lui fit le roi Frédéric de terminer la guerre par un combat singulier, et s'adressant aux Danois, qui ne voulaient point prendre parti pour lui, prétenait qu’il devait leur être indifférent que leur roi s'appelât Charles-Gustave ou Frédéric. Le roi Frédéric assembla, le 9 août , les sénateurs et les bourgeois de Copenhague, refusa des’embarquerpour la Norwège, et déclara qu’il ne renoncerait jamais à l’honneur et à l’indépendance de son royaume. Le bourgmestre ayant demandé ce qu’il devait répondre au roi , tout le monde s’écria que ce serait une honte que de se rendre sans combattre le perfide Suédois. On prit donc les armes sans distinction d’âge et de rang.
Charles-Gustave, qui ne s’était point avancé avec sa rapidité ordinaire , trouva la résistance bien organisée, et ne put commencer le bombardement de la ville qu’aprcs avoir pris , le 6 septembre, la forteresse de Cronenbourg. Les bourgeois, auxquels Frédéric avait accordé des privilèges importants, défendirent la capitale avec succès , et firent plusieurs sorties heureuses. Leur courage prit une nouvelle vigueur lorsqu’en octobre ils virent arriver à leur secours une flotte hol-
landaise, qui parvint à jeter dans la ville des troupes et des vivres, après avoir livré une bataille navale aux Suédois , le 29 octobre 1 658. Bien qu’on fûten hiver et que la disette se fit sentir, on repoussa, en février 1659, avec le plus grand courage, deux assauts terribles des Suédois. On donna ainsi aux Polonais et autres ennemis de Charles-G ustave le temps d'envoyer des secours, et aux autres puissances de l’F.urope celui d’intervenir dans les négociations , en sorte que le roi de Suède dut renoncer à Y espoir d’un prompt succès en Séelande.
Charles-Gustave pressait sa réconciliation avec la Pologne , afin de pouvoir plus librement attaquer la Norwège, uand, le 23 février 1660, il mourut 'une fièvre chaude, à Gothenbourg, dans la 37* année de son âge. Au lieu de regarder laguerre comme un moyen d’assurer la paix, Charles-Gustave la regarda toujours comme la seule occupation digne d’un roi , et cette erreur donna lieu à de nombreuses injustices dont la mémoire a survécu à la gloire éphémère de ses exploits guerriers.
« Il s’en trouve plus d’un dans le sénat (écrivait peu après la mort de Charles l’ambassadeur hollandais au pensionnaire de Witt), et même parmi ceux qui gouvernent conjointement avec la reine douairière , qui avouent franchement que la mort de leur roi a été un heureux événement pour eux; il ne pouvait leur arriver un malheur plus grand que de faire la conquête du Danemark , puisqu’ils n’appréhendent rien tant qu’un gouvernement despotique, et qu’un roi conquérant et fort de ses victoires n’eût pas manqué de les assujettir. » Les plaintes sur la misère générale éclatèrent de toutes parts, et la minorité du nouveau roi Charles XI, né en 1655, vint encore rendre le gouvernement plus difficile.
Plusieurs prétendants à la tutelle se présentèrent : la reine Christine, qui reparut en Suède, fut très-mal accueillie par suite de son changement de religion, et forcée même dè renouveler son abdication, pour obtenir que sa pension lui fût continuée. Les sénateurs écar-
SUÈDE
tèrent ensuite le duc Adolphe, frère de Charles-Gustave, en alléguant qu’ils n’avaient pas eu connaissance du testament qui le nommait à ces fonctions, et qu’une mesure qui se rattachait aussi immédiatement au gouvernement du royaume ne pouvait être valable sans l’approbation des États. On s’en tint donc à ce qui avait été fait, en 1634, et l'on remit la tutelle à la reinemère, ITedwige-Éléonore, et aux cinq grands dignitaires de la couronne, qui devinrent bientôt les véritables régents. Ainsi l’aristocratie s’empara encore une fois de la direction des affaires, et si aucune amélioration n’eut lieu à l’intérieur, on doit reconnaître du moins que dans les traités de paix que l’on se hâta de conclure, les intérêts du royaume furent ménagés avec habileté.
La Pologne céda par la paix d’OIiva (3 niai 1660), l’Esthonie, une partie de la Livonie et l’île d’Oesel; de plus, Jean Casimir renonça à ses prétentions sur la couronne de Suède. La paix avec la Russie fut faite, en 1661 , d’après le statu quo ante bellum\ et a la paix qui dès le 6 juin 1660 fut conclue à Copenhague, avec le Daneniark , on conserva presque toutes les acquisitions obtenues par le traité de Roshild , mais on fut forcé de restituer Bornholm et Drontheim. et l'influencé des puissances maritimes lit rétablir le péage du Sund sur l’ancien pied.
CHARLES xi.
Les administrateurs du royaume, pendant la minorité de Charles XI, étaient, comme nous venons de le dire, sous la dépendance de la reine douairière; mais bientôt cette princesse ne ligura dans les affaires que de nom , car elle n’avait pas cet esprit vif et facile qui, dans la direction ues affaires publiques, peut quelquefois suppléer au mérite et aux connaissances acquises. Le drossart Pierre Brahe était un vieillard pieux et économe, et il tardait à son gendre, le duc Adolphe- Jean, de recueillir sa succession. Le maréchal Lars Kagge, vieillard encore assez vert, était un général expérimenté,
allié aux premières familles du royaume. L’amiral Charles AV rangel, fondes plus grands capitaines de son époque , aurait mieux aimé se voir à la tête d’une armée que d’avoir à se mêler d’intrigues domestiques; il avait un goût prononcé pour le luxe , dépensait plus qu’aucun autre , et cependant ne put jamais consumer entièrement ses revenus. Il n'en était pas de même du chancelier, le comte De laGardie,qui n'avait que trop bien réussi à dissiper une fortune immense ; on le regardait comme le premier homme de son siècle, pour tout ce qui concerne la représentation, et la reine-mère le préférait à tous ses conseillers. Parmi les autres grands fonctionnaires, le trésorier Gustave Bonde avait seul quelque autorité, qu’il devait à ses connaissances financières; mais le reste des membres du sénat se groupait autour de chacun des administrateurs auxquels appartint l’entière direction des affaires pendant la, plus grande partie de la minorité : les États semblaient ne plus exister, ou , du moins, n’avaientplus aucune influence.
L’éducation savante donnée à la reine Christine avait produit des résultats tellement différents de ceux qu’on en attendait en Suède , que , pour celle de Charles XI , on tomba aans l’extrême opposé. D’autres circonstances vinrent encore contribuer à le laisser grandir dans l’ignorance: sa mère l'aimait avec une tendresse extravagante, et ne s’inquiétait que de son développement physique ; d’un autre côte , ses tuteurs trouvaient leur intérêt à empêcher qu’il acquît des connaissances solides, puisquec’étaitun moyen d’accroître leur pouvoir. Du reste," les inclinations du jeune prince ne favorisaient pas médiocrement ces vues coupables, car il n’avait de penchant que pour les exercices du corps, et se laissait diriger par des jeunes gens avec lesquels il se livrait à une vie désordonnée.
Charles XI, de toutes les langues étrangères, ne parlait que l'allemand , et cela, parce qu’il l’avait appris de sa nourrice ; mais il ne put jamais acquérir aucune connaissance: il ne savait mêm»
pas lire lorsque âgé de 20 ans , il se rendit à l’armée. Les suppliques qu'on lui présentait lui eausaient le plus grand embarras; il rougissait, puis pâlissait tout à coup , faisait semblant de lire et retournait sans cesse la feuille.
C’était sans doute une sévère leçon; aussi se mit-il a étudier durant toute la campagne, et en revenant à Stockholm, il avait fait la conquête de l'alphabet, il savait lire et écrire ! Peut-on s'étonner, après cela, qu’il ait toujours regardé ses tuteurs avec l'indignation la plus vive, et qu’il se soit montré disposé à croire toutes les calomnies dont ils étaient l’objet? « Toi, dit-il un jour à son vieil écuyer, tu m’as appris â monter à cheval , mais tous les autres ne m’ont rien appris. » Lebon sens qui perce dans ces paroles caractérise toutes les actions de Charles XI , qui par cela même, peut-être, que son esprit manquait de culture et de connaissances, avait conservé avec plus d'énergie le sentiment de la dignité royale, un courage imperturbable et un cœur plein de bienveillance.
Dire que les tuteurs du roi et les seigneurs qui se rattachaient à chacun des membres de la tutelle, travaillaient à ébranler l'autorité royale, c’est dire aussi que les contestations étaient fréquentes entre ces différents partis. La Suède n’avait plus, comme durant la minorité de Christine, un Axel Oxenstierna qui , par l’autorité d’un esprit supérieur et honnête , ralliât toutes les ambitions [tour les faire tendre à un même but, celui de l’intérêt commun.
Aussi bientôt se formèrent des factions qui devaient long-temps agiter la Suède.
La guerre de trente ans, et le système de pillage qui la caractérisa, avaient , ainsi que les secours en argent tirés de la France, accoutumé les principaux seigneurs de la Suède à des dépenses auxquelles les revenus ordinaires du royaume ne pouvaient suffire. Dès lors, pour conserver le grand Irain auquel ils s'étaient accoutumés, il fallut trouver moyen d’entamer des négociations qui leur ouvrissent les trésors des pays etrangers. Dans ce dessein, ils tournèrent les yeux sur la France, dont
l'alliance leur avait toujours été si utile et si honorable (dit l'abbé de Choisi, nu commencement du 4’ livre de ses Mémoires); et comme celte couronne paraissait résolue à entretenir la paix avec l’Espagne, il fallut songer à des projets qui, sans obliger La Suède à rentrer en guerre ouverte pendant la minorité de son roi , pussent être assez utiles a la France, pour l’eugagcr à fournir des subsides considérables. Eu conséquence, on proposa de faire assurer la couronne de Pologne au duc d’Enghien ; mais comme on prévoyait qurducôtéde l’empereur cette élection rencontrerait de grands obstacles, la Suède s'engagea par un traité à fournir une armee nombreuse, pour soutenir, en Pologne, les intérêts de la France, et cela moyennant un subside de 600,000 écus par an.
Le comte de Tott , ambassadeur de Suède à Versailles, reçut le premier paiement, qu’il mangea en lieu de temps.
« Tott, dit encorei’ahbé de Choisi, étoit un homme bien fait , jeune, de beaucoup d’esprit , magnifique , galant , grand joueur, donnant dans toutes les dépenses ; l'air noble et parlant mieux françois que pas un courtisan; et c’est une remarque qu’on a faite , que de tous les étrangers les Suédois sont les plus ressemblants aux François , ont les manières les plus aisées et gardent moins l’accent de leur pays. Lé comte Tott, adoré et flatté des temines, qui trouvoient leur compte avec lui, ne fut pas embarrassé sur les moyens de dépenserson argent, les affaires s’étant depuis tournées en Pologne de manière à n’y pouvoir faire agir les Suédois, la régence de Suède, qui se vit hors d'état d’exécuter ce qu’elle avoit promis, et le roi Louis XIV, qui vit de son côtéqu’il n’y avoit rien à faire en Pologne , tombèrent d’accord pour rompre le traité.
On laissa aux Suédois, ou, pour mieux dire, au comte Tott, ce qu'il avoit touche et mangé ; on le dispensa d’executer ce qu'il avoit promis. »
Peu (le temps après, le parti français, à la tête duquel était le chancelier , essuya, en Suede, un échec considérable par suite de la non-réussite d’une
SUÈDE
entreprise honteuse, que l’on tenta contrela liberté de la ville de Brème, et qui fit inutilement dépenser plus de deux millions de rixdalers. Le chevalier de Terlon et le marquis de Pomponne , envoyés en Suède pour séparer cette puissance de l'Angleterre et des Néerlandais pendant la guerre que Louis XIV faisait aux Pays-Bas espagnols, ne purent ni relever le parti français, ni effacer la mauvaise impression que l’ambition de la courde-Versailles commençait à produire sur toute l'Europe, et, en 1608 , la Suède, en accédant a la triple alliance, força Louis XIV à conclure la paix d'Aix-la-Chapelle, par laquelle il ne conserva qu’uue partie de ses conquêtes.
Mais après cette résolution vigoureuse, tout retomba dans l’état ordinaire : les finances étaient dans le désordre le plus incroyable, et il y avait à peine une seule personne marquante à Stockholm qui ne fût point pensionnée par une puissance étrangère. «Le roi de France (écrit l’ambassadeur hollandais de Groat à son gouvernement) a donné en une seule fois à M. R... K... soixante mille florins, sous prétexte de faire un présent à l’un de ses enfants dont il a été le parrain; et quoique je croie M. B.... un très-honnête homme, ouest persuadé ici que ce n’est pas pour rien qu’il a été si avant dans les intérêts de l’Angleterre : c’est pourquoi j’avais pris la liberté de vous marquer qu’on ferait un singulier plaisir a la reine, que je mets a cet égard, au nombre des particuliers , de lui faire présent d'un de ces yachts dont on se sert dans les parties de plaisir (*). » On lit encore dans une autre lettre du même ambassadeur :
« Je suis d’avis qu’on ne doit point négliger l’avantage qu’on peut tirer d’une judicieuse distribution de quelques sommes d’argent, surtout dans un royaume où tout est fort cher, où l’on a coutume de dépenser plus que l’on a, où l’on ne fait rien pour rien, où chacun préfère le particulier au pu-
(’) Lettre du aS novembre (8 décembre) J 668.
blic; en un mot, où personne ne ferait un pas pour le public , s’il n'était assuré a’y trouver son intérêt particulier. Il v a des seigneurs ici qui ont 60 à 70 mille rixdalers de revenu, qui ne leur suffisent pas ; il y en a d’autres qui , sans avoir des revenus considérables, dépensent tous les ans, en via seulement , quatre à cinq mille rixdalers. Enfin, il n’y en a pas un qui n’ait besoin ou des rerenants-bon de la guerre, ou des libéralités de leurs alliés. C’est par ce moyen que la France a toujours ici un parti formé; c’est par ce moyen que le roi d’Angleterre l’a emporté dans la dernière guerre, et c’est ce moyen qu’il faudra mettre en œuvre si l’on veut engager cette couronne à quitter tout à fait le parti de la France. Je trouve même que c’est le plus court, le moins dispendieux et le moins préjudiciable, puisqu’avec 20,000 rixdalers de présents on fera plus qu’avec 200,000 de subsides... Je ne mets point de distinction à cet égard entre la reine et les particuliers, d’autant plus qu’elle n’a rien à dire par rapport aux finances, et qu’elle est souvent sans argent , etc. (*) »
Il est inutile d’ajouter que sous une telle administration l’état entier menaçait ruine : les vaisseaux pourrissaient abandonnés dans les ports; les troupes se débandaient faute de solde; les paysans, écrasés par mille vexations, étaient prêts à se révolter. Cette désolation intérieure, on ne prenait aucun soin de la cacher aux étrangers, et les ambassadeurs suédois étaient obligés, pour vivre, de vendre leur indépendance, en se mettant aux gaes des princes près desquels ils resiaient. Le roi , malgré son jeune âge et sa dissipation, ne pouvait se faire illusion sur cet état déplorable; il en conserva une longue méfiance contre ses tuteurs.
Lorsqu’il prit en main les rênes du gouvernement, en décembre 1672, il avait 17 ans. Le 18 du même mois, il prêta le serment de ne souffrir
(*) Lettre dm 3 janvier (a février) 1669.
l’exercice d’aucun autre culte que celui qu’avait consacré la confession d’ Augsbourg, d’aimer et d'honorer sa mère, etc. ; puis il ajouta : « Nous maintiendrons et observerons également tout ce que les lois de la Suede exigent de nous , relativement aux États. Nous nous conduirons de la même manière a l’égard de tous nos sujets , dans tout ce qui concernera leurs droits, etc...; et clans le cas où il serait nécessaire de faire quelque changement relatif à la défense , à la sûreté , à la prospérité et aux besoins du royaume, nous ne ferons ni ne souffrirons qu'il se fasse rien sans l’avis du sénat ou sans la participation et le concours des États. ■ On sait ce que valent tous ces serments : style de chancellerie , formalité convenue qui ne trompe personne ; qui lie le faible, mais ne peut enchaîner le fort. Aussi ne faut-il point s’étonner s.i , deux ans après , Charles devint le monarque le plus absolu qui eût encore porté le sceptre en Suède.
Bien que ses jeunes amis le pressassent de faire le procès à ses tuteurs, Charles se contenta des comptes sans pièces à l’appui qui lui furent présentés; mais il se forma aussitôt un conseil privé composé de personnes étrangères à la haute noblesse, entre lesquelles Lindskjôld obtint bientôt le plus de crédit. Nous parlerons plus tard de l’ascendant que l'autorité royale parvint à reconquérir en Suède. Nous devons d’abord présenter un tableau rapide de la part que la Suède prit, sous Charles XI, dans les affaires générales de l’Europe, qui , pendant toute la seconde moitié du XVII* siècle, fut agitée par les guerres et par les négociations de la cour de Versailles.
LecabinetdeVersailleset De laGardie n’avaient jamais cessé de mettre tout en œuvre pour regagner l’influence que le parti opposé , a la tête duquel se trouvait Bjoernklo, lui avait fait perdre depuis quelques années.
Ce parti s’était entièrement dévoué aux intérêts de la Hollande et de l’Angleterre; mais on ne pouvait tirer des subsides de l’un ni de l’autre de ces deux états. La constitution singu-
lière des Provinces-Unies rendait la chose presque impossible, et ce ne fut qu’à force d’intrigues, en remuant toutes les autres provinces, que le pensionnaire de la Hollande, de Witt, put donner quelque suite aux négociations de la république avec les états de l’Europe. Il imagina de faire payer à la Suede des subsides par l’Espagne; mais la chose était difficile, car les finances de ce royaume étaient déjà dans un état déplorable. Quant à l’Angleterre , le roi Charles II lui-même recevait une pension de Louis XIV, et sa soeur, la duchesse d’Orléans, avait plus d'une affaire de ce genre à négocier. Le parti Bjoernklo, opposé à la France, tut donc obligé de songer à se rapprocher de l'Autriche; mais le peu d’empressement que l’empereur, lié secrètement avec la France, mit à répondre aux avances de la Suède , acheva la victoire de Delà Gardie, que Pomponne, venu pour la seconde fois en Suède en 1671, avait préparée par des libéralités faites avec discernement.
Courtin, successeur de Pomponne, agit avec encore plus d’adresse , et le 14 avril 1672 , la France et la Suède conclurent un traité d’alliance, par lequel elles se promettaient une assistance mutuelle ; et dans plusieurs articles secrets, que l’on signa à la même époque , on alla jusqu’à^se faire la promesse d’attaquer quiconque assisterait les ennemis de rune des deux parties contractantes ; c’était dire que lu Suède attaquerait l’électeur de Brandebourg, dans le cas où ce prince viendrait au secours des Hollandais. En revanche, la France promit un subside annuel de 400,000 rixdalers, et ce subside devait être augmenté de la moitié, dans le cas où la guerre éclaterait. On sait qu’elle éclata effectivement peu de temps après, que Louis XIV fit des progrès rapides, et ue l’électeur fut contraint d’abanonner l’alliance hollandaise par le traité de Vassen, en date du 16 juin 1673.
Les Suédois ne s’étaient pas attendus à ces brillants succès des armes
SUÈDE. '
françaises ; iis ne voulaient nullement la destruction d’une république dont l’indépendance était de la plus haute importance pour leur commerce; ils avaient voulu seulement montrer à l’empereur qu’on ne devait pas mépriser leur alliance, et ils s’étaient unis à la France uniquement parce qu’ils ne pouvaient se faire donner d’argent ailleurs , qund alias nemo esset qui pecuniae quid dure ve/let (* (**)) , et ils avaient cru que cette alliance, comme celle qu’ils avaient contractée avec la Hollande et l’Angleterre en 1668, ne les forcerait pas à tirer l’épée, pecunia gratis accepta. Quand donc ils s’aperçurent que Louis XIV annonçait l’intention de se rendre maître de tous les Pays-Bas, ils se rapprochèrent de l’empereu» et de l’électeur, et conclurent une alliance étroite avec ce dernier le I" décembre 1673 , bien que
Î précédemment ils eussent contribué à ni faire conclure la paix de Vassen.
La Suède offrit ensuite sa médiation aux parties belligérantes, et des conférences eurent lieu à cet effet dans la ville de Cologne. Mais les ambassadeurs suédois Tott , Sparre et Ehrenstein étant, à la connaissance de tout le monde , à la solde de la France , personne ne leur accorda confiance , et le congrès ne produisit aucun résultat.
L’électeur de Brandebourg forma, peu de temps après , une nouvelle alliance avec l’empereur , l’ Espagne et la Hollande ( 1” juillet 1674) , et l'ambassadeur de France à Stockholm , le marquis de Feuquières(’*), demanda alors dans une audience publique que la Suède exécutât les clauses du traité secret de 1672, c’est-à-dire qu’elle attaquât, sans plus tarder, l’électeur de Brandebourg. Charles XI, brûlant du désir de se trouver sur un champ de bataille, fit taire tous ceux qui s’opposaient à la guerre , bien qu’on edt gaspillé, suivant l’usage, les subsides de •a France, que l’armée fût dans un
(*) Pnffendorf. Fred. Guill, pag. 6ia.
(**) C'ctaît le GU du marquis de Feuquiè- *** dont nous avons eu souvent occasion de parier dans le récit de la guerre de 3o ans.
état de délabrement complet, et qu’il n’y eût pas un sou dans les caisses.
Une partiedes sénateurs espéraientque l’on pourrait se borner à occuper sans coup férir quelques villes de l’électeur, pour satisfaire aux exigences de Feuquières. Vainement on leur représenta que si les subsides de la France n’arrivaient pas aux époques fixées , ou se trouvaient insuffisants, on serait forcé d’envahir d’autres provinces pour faire vivre l’armée; le parti qui voulait la guerre l’emporta.
On nomma général en chef de l’armée le connétable Wrangel, autrefois amiral. Celui-ci , qui était vieux et gardait habituellement le lit, refusa de se charger du commandement; mais le roi l’y contraignit, car on espérait que la grande renommée de ce rapitaine et l’estime particulièreque l’électeur avait pour lui amèneraient promptement la conclusion de la paix. On donna pour second à Wrangel le maréchal Helmfetd, qui était une créature de De la Gardie, et ne songea qu’à susciter des embarras au connétable. L’armée resta quelque temps dans les provinces que la Suède possédait alors en Allemagne; mais ces provinces étaient si épuisées, et les menaces que la France fit de retenir les subsides devinrent si sérieuses, qu’en décembre 1674 Wrangel entra dans la Marche de Brandebourg.
On crut en A llemagne que la guerre de 30 ans allait recommencer. La valeur suédoise n’avait rien perdu de sa renommée, et quelques princes, entre autres les électeurs de Saxe et de Bavière, se déclaraient déjà hautement pour les Suédois. La cour de Versailles avait gagné l’envoyé du duc de Florence; on avait obtenu de lui qu’il écrivît à Vienne afin d’y faire croire que l’armée suédoise devait uniquemeut traverser les états de l’électeur de Brandebourg pour s’unir aux protestants de la Silésie, et attauer l’empereur dans ses états héréitaires. Wrangel , de son coté, ne négligea rien pour faire supposer qu’il existait des intelligences secrètes entre la Suède et l’électeur. D’abord il
déclara qu’il ne commençait la guerre que pour rétablir la paix et la bonne amitié entre le Brandebourg et la France; il veilla à ce qu'on ne traitât pas les soldats de l’électeur en ennemis , et parvint , dans le principe , à faire observer une discipline sévere; mais bientôt les habitants refusant d’entretenir l'armée suédoise, des pillages, non moins affretix que ceux de la guerre de 80 ans, commencèrent.
Des provinces entières furent dévastées; les villes devinrent désertes , et plus de 7000 habitants se réfugièrent en Pologne.
I.' électeur , qui se trouvait alors en Alsace avec son armée , fit entendre aussitôt les plaintes les plus vives et les plus énergiques ; il implora partout des secours; et l'Angleterre, qui venait d’abandonner la France, lui accorda sou appui. De son côté, la république de Hollande ne se borna pas seulement à déclarer qu’elle était prête à attaquer la Suède par terre et par mer, mais elle chercha encore à exciter le Danemark et la Russie à suivre son exemple. les hostilités furent, il est vrai , retardées par les menées de l’ambassadeur suédois et par quelques villes qui redoutaient I interruption du commerce dans la Baltique; mais l’électeur, s’étant rendu à La Haye, parvint sans peine à vaincre tous les obstacles , et la guerre fut déclarée le 15 juin 1675.
L’Espagne , peu de jours après , suivit l'exemple de la Hollande; mais en Allemagne , l’électeur ne trouva point d’auxiliaires. Les intérêts étaient trop partagés , et la forme des délibérations de la diète de Ratisbonne trop absurde pour que l’on pdt promettre à l’électeur autre chose que de garantir ses états au nom de l’Empire. L’Autriche aurait bien voulu profiter de l’occasion pour chasser les Suédois de l’Allemane , mais les avis qu’elle avait reçus e Paris lui inspiraient de trop vives terreurs.
Cependant les Suédois s’étaient ré-
fiandusdans le Brandebourg où les vioences et le désordre allèrent toujours croissant dès l’instant que Wrangel,
par suite du mauvais état de sa santé , eut cédé le commandement à son frère puîné Waldemar. L’électeur, qui avait réorganisé son armée en Franconie , n’eut pas plutôt obtenu de la Hollande qu’elle déclarât la guerre à la Suède, qu'il accourut au secours de son malheureux pays. Il avait ordonné pour le 10 juin des prières générales et des prédications sur les versets J | et 12 du chapitre XX de Jérémie (*), et le jour suivant , au moment où l’on croyait généralement qu'il allait commencer à se mettre en marche, on le vit arriver avec toute son armée à Magdebourg. Là, il apprit que l'ennemi n'avait pas des forces considérables, et que ses troupes étaient dispersées dans la contrée. F.n conséquence , il convoqua un conseil de guprre, et tint les portes de la ville fermées , afin que l’ennemi ne pdt être informé de scs résolutions. Le soir du 12, il ordonna à toute sa cavalerie, ainsi qu’aux dragons, de passer le pont de l’Elbe avec dix pièces de petit calibre; mille fantassins d’élite les suivirent, sur quatre-vingtsix chariots, dont chacun portait en outre une nacelle,. L’électeur lui-même se mit en marche, accompagné de tous les officiers supérieurs de son armée; mais il fut retardé par le mauvais temps, et n’arriva devant Rathenow que le 14 à dix heures du soir. Aussitôt il fit décharger les nacelles, et 600 fantassins passèrent le Havel, au-dessus de la ville, pour l’attaquer du côté opposé. De grand matin , la cavalerie se présenta devant le pont extérieur du Havel , feignant d'être un corps suédois poursuivi par l’électeur. Cette ruse réussit;
f*) -ii. L'Etemel est avec moi comme un homme fort et terrible, c’esl pourquoi ceux qui me persécutent seront renversés; ils n'auront point te dessus, ils seront honteux, car ils n'ont pas été prudents : re sera une confusion éternelle qui ne s’oubliera jamais.
• j». C’est pourquoi, Étemel des armées, qui sondes les justes, qui unis les mains et le cœur, fais que je voie la vengeance que tu en feras, car je t'ai découvert ma cause.*
SUEDE
mais les Suédois prirent bientôt l'alarme, et il fallut emporter d'assaut les autres ponts construits sur les différents bras du Meuve. Les Suédois opposèrent la résistance la plus acharnée; sur plusieurs points, les soldats commis à la gardr des postes se firent tous tuer jusqu’au dernier , et les fantassins braudelxuirgeois qui , à la pointe du jour, voulurent se rendre maîtres de l’une des portes , ne purent s’en emparer que plusieurs heures après; mais eniin les troupes de l’ électeur pénétrèrent de tous les côtés dans la ville , et tout ce qui s’y ‘ trouva de Suédois fut ou massacré, ou fait prisonnier. Dans la soirée du même jour on prit un faubourg de la ville de Brandebourg.
L'électeur, par la prise de Rathenow , avait séparé AVrangel , qui était à Havelberg avec son etat-major et un corps considérable de troupes , de l’armée suédoise qui était campée près de Brandebourg. Il se proposait de séjourner dans cette deruiere ville, pour y attendre son infanterie , qui était encore à Magdebourg, quand le lendemain on lui annonça que les Suédois avaient abandonné le camp de Brandebourg et se dirigeaient sur Barnewik. Il résolut aussitôt de profiter du succès qu’il venait d’obtenir, et se mit sans tarder à leur poursuite. Les Suédois vovant qu’ils ne pourraient asser le Havel sans engager un eomat, se rangèrent en bataille près de Fehrbellin. L’électeur accepta le défi , quoiqu’il n’edt avec lui que les forces indiquées plus haut , encore étaientelles déjà considérablement affaiblies par les marches forcées et par différents combats. Le connétable AVrangel n'étant pas présent, la jalousie la plus folle éclata parmi les chefs suédois, qui prirent une position desavantageuse; et, pour régler l’ordre de bataille, AValdemar AV range! fut au moment d’en venir aux mains avec les autres généraux.
Le 18 juin, à huit heures du matin , commença une lutte sanglante :
une partie de ‘l’armée suédoise s’etant trop avancée, força, par cette ma-
nœuvre inconsidérée, le corps principal d’accourir en toute hâte pour la soutenu; mais partout les Suédois furent repoussés et purent à peine se replier sur Fehrbellin, qu’ils quittèrent dans la nuit, après une perte de I 500 morts et d'un grand nombre de blessés. L'électeur entra le lendemain dans la ville, où il trouva une partie du train et de l’artillerie des Suédois, et poursuivit ensuite l’ennemi jusqu'à la frontière du Meklembourg, que l’autre corps, commandé par AVrangel, avait déjà franchie. Alors seulement il s’arrêta pour donner du repos à sa cavalerie, qui n’avait fait u'une seule halte depuis son départ e la Franconie.
Cette bataille, si peu importante par elle-même, eut un immense résultat politique. Elle détruisit l’ancienne gloire des armes suédoises , et la fit passer tout entière à celles de l’électeur qui, par l'énergie et par la r.ipi lité de ses mesures, avait en moins de huit jours chassé de ses états un ennemi que l’on regardait comme le I is aguerri de l'Europe. L’électeur, qui on a depuis donné en Prusse le nom de Grand , fut reçu à Berlin avec un enthousiasme bien mérité; la diète de Katisbonne prononça le ban de l’empire contre la Suède, et l’Autriche, ainsi que tous les autres princes de l’Allemagne, se déclara contre elle. Ils ne prévoyaient as sans doute quelle puissance allait tre fondée sur la victoire de Fehrbellin.
Au mois d’aodt suivant, une diète s’assembla à Upsal; la nouvelle des pertes essuyées en Allemagne y fit d’autant plus d’impression qu’à cette époque le Danemark déclara aussi la uerre à la Suède. Le parti de De ia Garie désirait continuer la guerre avec vigueur ; mais les États se montrèrent peu disposés à voter des subsides.
« Les sénateurs, disaient-ils, ont sans « doute dans leur sagesse préparé les « moyens de terminer heureusement « cette entreprise avant que de la com- « mencer. D’ailleurs, pendant quatorze « ans de paix, on doit avoir amassé des
in
« sommes d’argent considérables (le « trésor était vide !),et!es sénateurs con- « naissent sans doute d’autres moyens « que les impôts extraordinaires pour « se procurer de l’argpnt ; mais s’ils « persistent à demander des subsides, « ds doivent avant tout exposer claire- « ment aux États sur quels motifs on « a commencé la guerre. »
A ces objections embarrassantes, les sénateurs ne purent faire que des réponses évasives, et les États présentèrent au roi une supplique , dans laquelle ils se plaignaient de la direction donnée aux affaires durant la minorité, et de l’alliance conclue avec la France. Ils terminaient leur requête en demandant qu’on nommât dans leur sein une commission d’enquête, qui serait chargée de poursuivre les coupables. Quatorze sénateurs s'étant réunis aux États , le roi se vit dans l’obligation de nommer la commission d’enquête. Cette concession faite, les subsides et les levées de troupes furent votés sans restriction et sans difficulté. Les poursuites commencèrent aussitôt avec la plus grande rigueur, et tout ce qu’on put obtenir , ce fut que la reine-mère ne serait pas enveloppée dans la procédure.
Ainsi tout se préparait pour la révolution qui devait anéantir le pouvoir aristocratique des seigneurs : peut-être ceux-ci auraient-ils pu résister, s’ilseussentété plus unis ; mais, persuadés que l’orage atteindrait uniquement le chancelier, qui était effectivement l’homme le plus impopulaire du royaume, ils ne virent pas qu'il y allait de leur salut commun , et ils furent tous renversés. Avant de nous occuper de cette révolution, voyons coinmentse termina la guerre.
Nous avons dit que la diète germanique avait mis le roi de Suède au bande l’empire; parsuitedecette mesure, tous les sujets allemands de ce prince furent déliés de leur serment de fidélité. Aussitôt le Danemark , le due de Lunebourg, l'évêque de Munster et Frédéric-Guillaume conclurent des alliances publiques et secrètes , des traites particuliers et généraux pour se partager le
pays à conquérir, et pour s’exclure mutuellement. Mais les conquêtes ne se firent pas aussi rapidement qu’on l’avait espère, et si , à Stockholm , l’on eût pris en temps plus convenable les mesures que réclamaient les circonstances, on eût pu sans aucun doute conserver les provinces allemandes.
L’électeur, qui continuait la guerre dans la Poméranie citérieure , ne
Put prendre Stettin qu’à la fin de année 1677, et ne s'empara de Stralsund qu’au mois d’octobre de l’année suivante. Dans le cours de cette même année, une année suédoise de 16,000 hommes, qui envahit la Prusse du côté de la Livonie, périt presque tout entière, sans avoir livré bataille, autant par la faute de ses chefs que par les habiles manœuvres de l'électeur.
Dans l’hiver de 1677 à 1678, eut lieu une négociation diplomatique trop curieuse pour que nous la passions ici sous silence. I>e comte de Liljehoek, ambassadeur extraordinaire du roi de Suède en Pologne, avait tellement irrité l’électeur par des écrits publiés contre ce prince, que celui-ci dit à l’ambassadeur de Pologne que Liljehoek méritait de recevoir des coups de bâton. L’ambassadeur polonais s’empressa de reporter ces paroles à Liljehoek, qui aussitôt demanda une audience publique au roi de Pologne, et déclara que si l’électeur venait à exécuter ses menaces, lui, Liljehoek , userait de représailles. L’électeur, instruit de cette démarche et de ces paroles insolentes, fit, au nom de la majesté souveraine outragée, un appel à toutes les cours de l’Europe , |»our avoir satisfaction de ce propos; mais tout ce qu’il put obtenir, ce fut un désaveu peu explicite de la part du roi de Suède.
Cependant la Suède n’avait rien négligé pour prévenir une rupture avec le Danemark; Nils Brahe tut envoyé à Copenhague à cet effet. Il était en outre chargé de demander en mariage, pour son souverain , une sœur du roi de Danemark, et cette demande fut, il est vrai , accordée , à la sollicitation
SUÈÛE.
de la reine -mère du Danemark , mais la guerre n’en fut pas moins déclarée le 2 septembre 1675. Une partie desforces danoises se réunirent à celles de l’électeur; d’autres corps d’armée attaquèrent la Suède du côté de la Norwège et de la Scanie , tandis que la flotte danoise occupait toutes les îles de la Baltique. Le l*r juin 1676, l’amiral Creuz , dans une bataille importante, livrée près de Pile d'OEIand, contre la flotte réunie du Danemark et de la Hollande, perdit la vie et presque tous ses vaisseaux. A la suite de ce désastre, toute la Scanie fut occupée par l’armée danoise, dont les progrès ne furent arrêtés que par la résistance de De la Gardie , qui cherchait, par des exploits militaires, à se réhabiliter dans l’opinion , et par la présence de Charles XI qui , pour empêcher la jonction de l'armée norvégienne et de celle de Scanie , se porta en personne sur la côte occidentale, et surprit, entre Halmstad et Laholm, un corps danois de 4000 hommes, qu’il lit prisonnier le 17 août.
Mais deux jours auparavant les Danois avaient pris d’assaut la ville de Christianstad , et à la suite de ce succès ils avaient établi leurs quartiers d’hiver en Scanie. Charles les poursuivit, et du 30 octobre au 1 4décembre, les deux armées se trouvèrenten présence, l’uneet l’autre dans le plus grand dénûment.
Enfin, le 14 décembre, le roi voyant que la situation devenait insoutenable , et décidé à mourir plutôt que deconsentir à une retraite, qui dégénérerait bientôt en fuite, attaqua l’ennemi et lui fit essuyer une défaite complète. Toute l’artillerie et tous les équipages des Danois furent pris, et dix mille morts couvrirent le enamp de bataille. Peu à peu on reprit toutes les places occupées par les Danois ; mais les paysans, qui s’étaient formés en bandés armées, incommodèrent beaucoup l’armée en interceptant les communications.
Au printemps de l’année 1678, Charles s’approcha de Landskrona , pour observer les mouvements de l’armée danoise, qu’il trouva infiniment su-
périeure à la sienne ; mais elle était si mal dirigée, qu’il put se retirer sain et sauf sur Christianstad. Les Danois, au lieu de le poursuivre, allèrent assiéger Malmô , dont ils tentèrent l'assaut avant d’avoir pratiqué aucune brèche, ce qui leur fit perdre inutilement 4,000 hommes et les força de regagner Landskrona.
En revanche , la flotte suédoise , qui était dans un délabrement complet depuis l’époque de la minorité , fut
fiartout battue, et le 11 juin 1678, 'amiral Sjôblad , à la hauteur de Rostock , fut fait prisonnier avec cinq vaisseaux, par ramiral danois Juel, qui, le I" juillet, après s’être réuni à la flotte hollandaise commandée par Tromp, anéantit entièrement les forces maritimes de la Suède , commandées par Henri Horn. Le roi, pour atténuer le mauvais effet de ces désastres, se décida de nouveau à attaquer les Danois, les battit encore une fois, le 14 juillet, aux environs de Landskrona, et les chassa entièrement de la Scanie , où ils ne conservèrent que quelques forteresses ; mais sur les frontières méridionales de la Norvège, ils s’emparèrent de la forteresse importante de Marstrand; De la Gardie se Ht battre près d'Udevolla, et Juel, maître de la mer, aborda sur plusieurs points et ravagea le pays.
Le 3 février 1678, la diète fut ouverte à Halmstad; peu de membres s’y rendirent, et elle ne dura que jusqu’au 20 ; mais dans ce court intervalle le chancelier fut l’objet des sorties les plus violentes : on l’accusa d'avoir fait conclure l’alliance française, d’avoir provoqué l’envoi des troupes suédoises en Allemagne, de s’ être laissé gagner par des présents, et d’avoir contribué au désordre des finances.
De la Gardie répondit qu’il n’avait jamais reçu de la France que quelques bijoux; que d’autres en avaient accepté des présents plus considérables, et qu’on ne saurait lui imputer le mauvais état des finances, puisqu’on n’avait jamais eu égard à ses remontrances. Mais les besoins du moment
étaient trop pressants pour qu’on eût le temps de donner suite à de areilles récriminations ; on se h; ta onc de voter des subsides , en demandant en termes exprès une léforme dans les finances. Charles XI continua le siège de Christianstad , et se rendit maître de cette forteresse par capitulation le 4 août 1678; les Danois de leur côté transportèrent une nouvelle armée en Scanie et prirent Helsingborg ; mais de part et d’autre on était épuisé au dernier point, et d'ailleurs les négociations de Nimègue étaient déjà fort avancées.
Ces négociations avaient commencé en 1676; mais elles traînèrent en longueur , parce que l’intérét de la Suede était de désunir les alliés, qui élevaient les prétentions les plus exagérées. L’électeur Frédéric - Guillaume demandait une indemnité en argent pour les frais de la guerre, et en outre l’abandon de la Poméranie , « car, disait-il , tant que les Suédois ne seront pas expulsés de l’Allemagne , il n’v aura pas de repos pour le saint Empire; d’ailleurs, ajoutait-il encore, les Suédois eux-mêmes attachent peu d’importance à leurs possessionsen Allemagne.» Sur quoi Jenkins, l’un des ambassadeurs anglais , répliua que telle était peut-être l'opinion es paysans suédois. L’Autriche et l’F.spagne prétendaient à une indemnité, sans spécifier en quoi elle pouvait consister; le Danemark voulait le rétablissement du statu quo avant le paix de Bromsebro , l’exclusion des Suédois de l'Allemagne , l’île de Rugen, le pays de Brême et AVismar,etc.
Quant aux Hollandais, ils ne voulaient que la paix. La Suède, représentée par le comte Oxenstierna et par le savant Olivecranz, ne demandait que le rétablissement du statu quo ante bethim.
Louis XIV leur avait donné l’assurance qu’il ne rendrait aucune de ses conquêtes qu’autant qu’on restituerait à la Suède tout ce qu’elle avait perdu ; malheureusement la lettre qui contenait cette promesse fut interceptée, et les princes allemands formèrent aussitôt une nouvelle li-
gue; mais la Hollande, fatiguée de tant de lenteurs, avant fait la paix séparément le 4 août 1678, et l’Espagne ayant suivi son exemple le 17 septembre suivant, le parti francosuédois reprit le dessus, et chacun s’empressa de suivre l’exemple de la Hollande. Les plaintes ameres de l’électeur et du roi de Danemark ne purent empêcher l’empereur de signer, le 5 février 167!) , un traité de paix par lequel il s’engageait à rétablir ta Suede dans toutes ses possessions allemandes. L’évcque de Munster et les ducs de Lunebourg firent la paix en même temps, et l’électeur la signa le 29 juin à Saint-Germain-en-Laye , contraint à cette démarche par une" irruption que les Français firent dans ses provinces d’outre R’hin , et, de toutes ses conquêtes il ne put garder qu'un petit territoire sur rOder.
Le Danemark voulut d'abord continuer seul la guerre ; mais les troupes françaises avant occupé une partie au duché d'Oldenbourg, il se décida à entrer en négociations avec la Suède, à Lund, où la paix fut signée le 17 septembre 1779. On convint qu’il y aurait amnistie generale et qu’on se ’rendrait mutuellement toutes les conquêtes faites pendant la dernière guerre. Ainsi la Suede sortit, presque sans aucune perte de territoire, d’une guerre commencée si légèrement et conduite avec tantde faiblesse; mais ellene dut cet heureux résultat qu’à la politique magnanime de son allie Louis XIV , et cette politique dut paraître d'autant plus généreuse, que les alliés s’étaient abandonnés mutuellement avec l’égoïsme le plus méprisable.
Le jeune roi de Suède avait montré dans cette guerre toutes les qualités dignes du chef d’une grande nation :
du courage, de la sagesse et une activité infatigable. A la bataille de Lund, il combattit à la tête de sou armée, et, au plus fort de la mêlée, il se trouva tout à coup au milieu des ennemis ; mais , par une présence d'esprit remarquable, il feignit qu’il était un officier de l’armée danoise et excita un corps ennemi a lond resur les troupes
SUEDE. |*5
suédoises, qu’il regagna de celte manière. Au reste , apres avoir prouvé qu’il n’était pas dépourvu des qualités d’un grand capitaine, il résolut fermement de ne jamais prendre les armes que pour défendre sa patrie. Les désordres de la guerre et la misère de toute une génération firent une impression profonde sur son esprit religieux : «Je «sais, disait-il en 1679, dans une « maladie grave, que Dieu deman- « dera beaucoup de moi , car il m’a « beaucoup confié ; mais ce Dieu qui « m'a imposé une responsabilité si
• pesante, a vu ma bonne volonté, « et lui seul peut me donner la force
• nécessaire. Ce que j’ai juré à mes « sujets, ce n’est pas la sagesse et
• l’habileté, mais la fidélité et la jus- « tice , et je crois avoir autant que « personne fait preuve de ces deux
• qualités. »
Des travaux non moins rudes que ceux de la guerre attendaient le roi après la conclusion de la paix.
Nous avons déjà dit que toutes les provinces de la Suède étaient entièrement épuisées d’hommes (la guerre en avait moissonné 100,000) ; le trésor royal était vide, la (lotte anéantie et le commerce presque nul; la Scanie et les provinces voisines étaient devenues des déserts que parcouraient des bandes de paysans armés. Il fallait trouver des remèdes à tous ces maux. Le roi n’avait jamais abandonné l’idée de cimenter l’union des royaumes Scandinaves par son mariage avec' une princesse danoise, et rien ne put l'empêcher d’exécuter ce dessein aussitôt après la conclusion de la paix. Si Ulrique Éléonore qu’il épousa ne fut pas complètement heureuse , ce ne fut la faute ni de son propre caractère , ni de celui du roi , mais seulement de la trop grande déférence que ce prince eut pour sa mère.
Ce fut dans les diètes de 1680 et de 1682 que le roi, avec l’assistance des autres états , porta aux sénateurs le coup mortel qu’ils avaient si bien mérité. Le conseil du royaume devint un simple conseil du roi, les tuteurs furent condamnés à indemniser l’état de leurs
malversations, et l’on décréta que toutes les terres séparées de la couronne y seraient de nouveau réunies. L’usage glorieux que Louis XIV faisait alors de son autorité illimitée, l’exemle du Danemark et la haine (jour la aute noblesse, déterminèrent les autres ordres à remettre leurs droits respectifs entre les mains du roi.
Ce qui les irritait surtout, c’était que les nobles ne supportassent pas , ou du moins ne supportassent que faiblement le fardeau des impôts, si lourd , que le reste de la nation n’était pas en état d’y suffire. On commença donc par abolir ce privilège odieiix et injuste; puis Charles obtint le décret qui réunissait à la couronne toutes les terres qui en avaient été détachées depuis 1609; mesure qui portait uniquement sur la noblesse. Les ordres inférieurs ne s’en tinrent pas là ; la défiance que leur avait inspirée le pouvoir dont le sénat s’était récemment emparé , égalait l’impatience du roi. Ils restreignirent donc l’autorité de ce corps dans des limites si étroites, qu’il cessa entièrement d'être un frein pour l’autorité royale ; enfin on prit la résolution suivante : « Les États « ont décidé que toutes les formes « de gouvernement, avec leurs ad- « ditions nécessaires, ne seraient plus « considérées comme liant le roi, mais « qu'il serait le maître de les changer,
« selon son bon plaisir; ils ont re- « connu qu’il est nécessaire, pour le « bien du royaume , qu’il ne soit « obligé de suivre aucune forme de « gouvernement , pourvu qu’il s’as- « treigne à gouverner selon les lois « et statuts du royaume (!!); que « s’il arrive qu’il gouverne avec le • consentement du sénat, il ne sera « censé le faire que comme volon- « tairement et en vertu de son bon « et juste discernement. De sorte que « S. M., en qualité de roi revêtu du « suprême pouvoir de gouverner son « royaume , conformément aux lois et « aux statuts, comme un héritage qu’il « tient de Dieu, n’pst responsable de « son autorité qu’à Dieu seul! (*)»En
(*) Déclaration du 9 décembre 168a.
1693 , on supprima même la clause relative aux lois et statuts du royaume. Depuis 1683 les États ne furent plus nommés les États du royaume , mais les États de S. M.! She'ridan, qui a écrit un livre excellent sur la constitution suédoise , s'écrie . à cette occasion : « Elle mérite bien de souf- « frir tous les maux de la tyrannie, « la nation capable de forger ainsi « ses propres chaînes et d’établir le « despotisme par ses lois ! »
On doit avouer cependant que si jamais l’établissement d’un pouvoir illimité put être justifié par les besoins pressants de l’époque, et par l’usage sage et modéré qu’en peut faire celui auquel il est accordé, ce fut surtout dans cette circonstance. Tous ceux qui ne souffrirent pas personnellement de cette révolution , reconnurent que si le roi l’accomplissait avec sévérité , il satisfaisait en même temps à toutes les obligations de la couronne. Toutes les dettes furent payées en peu d’années; l’arriéré des appointements civils et militaires fut entièrement soldé, la flotte réorganisée, et en 1693 on n’eut plus besoin de subsides extraordinaires pour les dépenses imprévues.
Un conçoit combien cet état prospère des finances dut affermir l’autorité et l’indépendance du pouvoir royal. Charles XI consacra tout son temps et tous ses soins aux affaires extérieures de la Suède , et sous aucun règne ce pays ne jouit d’un bienêtre plus général et plus solide. Il ne frappa jamais d’autres impôts que ceux (pie les États avaient établis et répartis , et il fit publier tous les ans un compte-rendu très-détaillé des recettes et des dépenses. Un grand nombre de mesures administratives et d’ordonnances, qui presque toutes sont encore aujourd’hui en vigueur, •contribuèrent à régler les services publics et à protéger les paysans contre l’arbitraire des officiers royaux; mais ce qui affermit surtout l’ordre dans l’administration , ce furent les voyages continuels du roi, qui voulait tout voir par lui-même.
Quant aux affaires étrangères, Charles XI avait de trop justes motifs d’être offensé de la manière immorale dont la cour de Versailles avait établi son influence à Stockholm, pour ne pas se séparer de l’alliance française. Les relations entre les deux états furent encore exaspérées par les prétentions de suzeraineté que la France éleva sur le duché de Deux -Ponts, dont Charles XI avait hérité en 1681.
Toutefois Charles resta neutre pendant la guerre de 1692. Les relations avec le Danemark furent quelquefois troublées par les invasions des Danois dans le Holstein; mais Charles XI sut par son autorité et sa modération ramener toujours la paix, et cette violation des traités n’occasionna d’hostilités entre la Suède et le Danemark que sous son successeur. En octobre 1681, on conclut une alliance étroite avec la Hollande, et en 1688 on y envoya 6,000 hommes, qui y restèrent
C’en 1698. Les relations avec la ie, la Pologne et l’Allemagne, furent amicales.
Ajoutons encore que sous ce prince on réunit à la couronne 10 comtés, 70 baronnies et une infinité de terres; qu’en 1696, Charles lit distribuer aux pauvres, pendant une disette, 110,000 tonneaux de blé, et qu’après lui on trouva plusieurs millions de rixdalers dans le trésor public. La rédaction d'un code général fut poursuivie avec persévérance, et était à moitié terminée à la mort du roi. Pendant la minorité, on avait publié sur le droit commercial et maritime, d’excellentes ordonnances qui précédèrent celles de Louis XIV, et ne le leur cèdent en rien.
Charles mourut le 5 avril 1697 , et laissa son royaume dans la situation la plus prospéré. Le règne de son successeur pouvait être d'autant plus heureux, qu'il n’avait plus qu’a profiter des mesures énergiques de son père, sans encourir la haine de ceux qui en avaient souffert, et surtout de la noblesse. Mais tous les travaux de Charles n’eurent d'autre résultat que de fournir à son fils le moyen de ruiner le royaume pour toujours; on recon-
SUEDE. 171
mit, mais trop tard, quelle faute on avait commise en détruisant toutes les barrières que la sagesse des temps avait opposées au pouvoir royal. Apres vingt ans d’une pais heureuse et honorable, la Suède va commencer une nouvelle guerre, qui finira par la rayer du rang des grandes puissances de l’Europe.
CHARLES XK.
La minorité du roi Charles XI avait laissé des souvenirs si amers dans tous les esprits , que les états, dès leur première réunion, s’empressèrent de déclarer Charles XII majeur : peut-être par cette mesure les nobles espéraientils pouvoir persuader au jeune roi de revenir sur les réformes opérées par son père et d’éloigner des affaires la reine, son aïeule; si tel était leur espoir, il fut entièrement déçu.
Charles XII, né le 27 juin 1682, sous le signe du cœur de lion, reçut à peu près la même éducation que son père; mais si cette éducation donna au père la force nécessaire pour résister aux attaques de la mauvaise fortune, et pour réformer l'état en faisant peser sur lui une main de fer, elle causa la perte du fils qui, n’ayant pas à lutter contre des dangers imminents, s’en créa pour trouver l’occasion de déployer l’énergie de son caractère et ses forces physiques. Les exercices du corps furent là base principale de l’éducation que reçut le jeune prince, et Charles XI crut pouvoir tout espérer d’un fils qui , dans sa douzième année, tua un ours du premier coup. Dès lors comment s’étonner si chaque jour le jeune Charles devint plus téméraire ?
D'un autre côté il montra dès son plus jeune âge un entêtement qui faisait fléchir tous ceux qui l’environnaient, lors même qu’il prétendait que ce qui était bleu était noir, et que le peintre du roi était un singe. On crut pouvoir permettre beaucoup à un enfant qui, a peine âgé de sept ans, s’écria avec une énergie surprenante : «Il faut être doux comme un agneau envers ses amis ; mais vif, courageux et ardent comme un lion envers ses ennemis. »
12” Livraison. (Sübdk.)
Charles XI mourut le 5 avril 1697, et son fils, à peine âgé de quinze ans, fut déclaré majeur le 27 septembre de la même année. Le comte Piper, qui paraît avoir beaucoup contribué à son émancipation , devint son favori et son premier ministre, et lui fit conclure, en juillet 1698, une alliance avec la France. Deux mois auparavant on en avait fait une avec la Hollande et l’Angleterre ; mais du reste tout le monde se préparait alors à la guerre que la succession d’Espagne devait bientôt allumer , et il était évident que cette fois les états de l’ouest de l’Europe ne pourraient ni demander, ni fournir des secours aux royaumes du nord.
Les relations de la Suède avec le Brandebourg et l’Empire laissaient le gouvernement suédois à l’abri de toute crainte; mais l’ambition de Pierre, qui venait de se débarrasser des intrigues de sa sœur et des Strélitz, causait les plus vives inquiétudes.
Un voyage de ce monarque en Hollande lui avait fait apprécier combien il est important pour un état de posséder une grande étendue de côtes. Or la Russie , à cette époque , ne touchait à la mer que du côte d’Arcbangel, beaucoup trop éloigné du centre pour prendre une part active au commerce de l'Europe. Rien n’était donc plus naturel que le désir de rendre au commerce russe ses anciennes communications avec la Baltique par les embouchures de la Néwa,dont la Suède s’était emparée. Il n’en fallait pas davantage auczar pour chercher querelle à cette puissance; mais Piper, trop bon politique pour s'engager dans une guerre avec les Moscovites , alors que l’Europe occidentale était menacée d’un embrasement général, s’efforça de calmer l’ambition du czar par l’envoi d’une ambassade somptueuse et de présents magnifiques. Pierre reçut les présents avec beaucoup de bienveillance, et, pendant que les ambassadeurs suédois se laissaient amuser à Moscou , il signa un traité d’alliance avec Frédéric-Auguste, électeur de Saxe , qui, en 1691 , après la mort de Sobieski , était parvenu , au moyen de
SUÈDE
chés commencent à se livrer au pillage.
Charles XII reçut coup sur coup la nouvelle de l'incursion des Danois en flolstein et celle de l'entrée des Saxons en Livonie Aussitôt toute sa vie est changée : il n’est plus question désormais ni de spectacles, ni de chasse aux ours. Une seule pensée le préoccupe :
la guerre. « Je m'étais proposé, dit-il « a son conseil, de ne jamais prendre les « armes le premier; mais puisque mes « ennemis commencent la guerre, elle « nefinirapassansqu’ilsaientàs’en re- « pentir.» — « Eh bien ! » s’ecria-t-il, à la nouvelle des premières hostilités, « Dieu nous sera en aide; parlons d'a- « bord à fun, puis nous aurons affaire « à l’autre. » Le premier qui sentit la forcedesonbras fut le roi de Danemark.
« Il partit pour sa première campagne le 8 mai (nouveau style) de l'année 1700. Il quitta Stockholm, où il ne revint jamais. Une foule innombrable de peuple l’accompagna jusqu'au port de Carlscrona, en faisant des vœux pour lui, en versant des larmes, et en t’admirant. Avant de sortir de Suede, il établit à Stockholm un conseil de défense composé de plusieurs sénateurs.
Cette commission devait prendre soin de tout ce qui regardait la Hotte, les troupes et les fortifications du pays.
Le corps du sénat devait régler tout le reste provisionnellement dans l'intérieur du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans ses états, son esprit, libre de tout autre soin, ne s’occupa plus que de la guerre. Sa flotte était composée de 43 vaisseaux ; celui qu'il monta, nommé le Roi Chartes, le plus grand qu’on ait jamais vü , était de cent vingt pièces de canon; le comte de Piper, son premier ministre, et le général Renschild s’y embarquèrent avec lui. Il joignit les escadres des alliés. La flotte danoise évita le combat et laissa, la liberté aux trois flottes combinées de s’approcher assez près de Copenhague pour y jeter quelques bombes.
« Il est certain que ce fut le roi luiméine qui proposa alors au général Renschild de faire une descente et
d’assiéger Copenhague par terre , tandis qu'elle serait bloquée par mer.
Renschild fut étonné d’une proposition qui marquait autant d'habilete que de courage dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut prêt pour la descente; les ordres furent donnés pour faire embarquer cinq mille hommes qui étaieutsurles côtesde Suède et qui furent joints aux troupes qu'on avait a bord. Le roi quitta son grand vaisseau et monta une frégate plus légère.
On commença par faire partir trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre ces petites chaloupes, de petits bateaux plats portaient des fascines, des chevaux de frise et les instruments de pionniers ; cinq cents hommes d’élite suivaient dans d'autres chaloupes; après, venaient les vaisseaux de guerre du roi , avec deux frégates anglaises, et deux hollandaises, qui devaient favoriser la descente a coups de canon.
« Copenhague, capitale du Danemark, est située dans l’ile de Zélande, au mili u d'ui.e belle plaine, avant au nord-ouest le Sund, et à l'orient la mer Baltique, où était alors le roi de Suede. Au mouvement imprévu des vaisseaux, qui menaçaient d une descente, les habitants, consternés par l'inaction et par le mouvement des vaisseaux suédois, regardaient alors, avec crante, en quel endroit fondrait l’orage : la flotte de Charles s’arrêta visà-vis Ilumblcbek, a sept milles de Coenbague. Aussitôt 1rs Danois rasserolent en cet e..droit leur cavalerie. Des milices furent placées derrière d’épais retranchements, et i'urti I lerie qu’on put y conduire fut tournée contre les Suédois.
« Le roi quitta alors sa frégate pour s'aller mettre dans la première chaloupe, à la tête de ses gardes. L’ambassadeur de France était alors auprès de lui. «Monsieur l’ambassadeur,» lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français), « vous n’avez rien à « démêler avec les Danois : vous n’irez « pas plus loin, s’il vous plaît. »«Sire,» lui répondit le comte de Guiscard, en français , « le roi , mon maître, m a or-
« donné de résider auprès de votre majesté, je me flatte que vous ne mechas- « serez pasaujourd’hui de votre cour qui « n’a jamais été si brillante.» En disant ces paroles, il donna la main au roi ui sauta dans la chaloupe où le comte e Piper et l’ambassadeur entrèrent.
On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaient encore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée a la main, ayant de l'eau par delà la ceinture : ses ministres, l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats suivent aussitôt son exemple , et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades. Le roi, qui n'avait jamais entendu de sa vie de mousquetericchafgée à balles, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifflement qu’d entendait à ses oreilles.
« C’est le bruit que font les balles de « fusil qu’on vous tire, » lui dit le major. «Bon, dit le roi, ce sera là dorena- « vaut ma musique. » Dans le même moment, le major, qui expliquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans l’épaule; et un lieutenant tomba mort à l'autre côté du roi.
« Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d'etre battues , parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se détendent, et qu’attendre les ennemis dans ses lignes, c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance.
Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps , il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles. Les neuf mille hommes
étaient sur le rivage prêts à s’embarquer, et dès le lendemain matin un vent favorable les lui amena.
« Tout cela s’était fait à la vue de la flotte danoise, qui n’avait osé s’avancer. Copenhague, intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval , à la tête de son régiment des gardes : lesdéputésse mirent à genoux devant lui. Il lit rayer à la ville quatre cent mille rixdafes, avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions , qu’il promit de faire payer fidèlement. On lui apporta des vivres, parce qu’il fallait obéir; mais on ne s'attendait guère que des vainqueurs daignassent paver:
ceux qui les apportèrent furent bien étonnes d’être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l’armée. II régnait depuis long-temps dans les troupes suédoises une discipline qui n’avait pas peu contribué à leurs victoires. Le jeune roi en augmenta encore la sévérité : un soldat n’eüt pas osé refuser le paiement de ce qu’il achetait, encore moins d'aller en maraude , pas même de sortir du camp. Il voulut de plus que dans une victoire ses troupes ne dépouillassent les morts qu’après en avoir eu la permission , et il parvint aisément à faire observer cette loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin et à quatre heures du soir ; il ne manqua jamais d'y assister et de donner a ses soldats l’exemple de la piété, qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n'y soupçonnent pas de l'hypocrisie. Son camp , mieux policé que Copenhague, eut tout en abondance ; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Suédois, leurs ennemis, qu’aux Danois qui ne les
frayaient pas si bien. Les bourgeois de a ville furent même obligés de venir plus d'une fois chercher, au camp du roi de Suède, des provisions qui manquaient dans leurs marchés.
« Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s’être rendu que pour lever le siège
deTônningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis , un jeune conquérant déjà maître de la Zélande, et prêt à s’emparer de la capitale. Il lit publier dans ses états que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d'un grand poids dans un royaume autrefois libre , où tous les paysans , et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves.
Charles fit dire au roi de Danemark qu’il ne faisait la guerre que pour l’obliger à faire la paix; qu'il n'avait u’à se résoudre à rendre justice au uc de Holstein, ou à voir Copenhague détruite , et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d’avoir affaire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congres dans la ville de Travendal, sur les frontières du Holstein. Le roi de Suède ne souffrit pas que l’art des ministres traînât les négociations en longueur; il voulut que le traité s’achevât aussi rapidement qu’il était descendu eu Zélande. Effectivement, il fut conclu , le 5 d’auguste , à l’avantage du duc de Holstein, qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre et délivré d’oppression. Le roi de Suède ne voulut rien pour lui-même, satisfait d’avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII , à dix-huit ans, commença et Unit eetteguerre en moins de six semaines (*). »
Cependant, Flemming s’était emparé deDanamunde le 2fi mars, et croyait que Riga, ainsi privédecommunications avec la mer, allait tomber de lui-même en son pouvoir; mais Riga était défendu par le vieux comte Dülberg, général suédois « qui, à l’âge de quatre-vingts ans , joignait le feu d’un jeune homme à l’expérience de soixante campanes (**). » Dalberg avait fait entrer ans la ville des provisions considérables, et, pour rendresa résistance plus durable encore, il avait renvoyé de la ville une partie de la population.
En outre, if était parvenu à faire
(*) Voltaire, Histoire de Charles Xlt.
(") Voltaire , ibid.
désavouer Pattkul par la noblesse du pays , et un secours étant arrivé de la Finlande , les Saxons se virent contraints à se retirer derrière la Duna, u’ils ne purent repasser qu’au mois ejuin, lorsque le roi Auguste arriva lui-même sur les lieux. Ce prince amenait un renfort de troupes envoyé par la république polonaise qui venait de déclarer la guerre à la Suede. Le siège de Riga fut repris , mais sans plus de succès , et à la nouvelle de la descente opérée en Zélande , Auguste saisit un prétexte futile pour le lever (*).
Il allait se retirer entièrement, et déjà il avait imploré la médiation de la France et de l’Angleterre, quand il apprit qu’enGn Pierre commençait à agir. Le czar, qui avait déclaré a plusieurs reprises que ce serait déroger à sa dignité que d'attaquer un voisin sans cause légitime , et qui avait même envoyé une ambassade à Charles XII, lui déclara tout à coup la guerre, et lit , en septembre , présenter aux États-Généraux une note dans laquelle il exposait les motifs qui le portaient à cette résolution. C’était la première fois que les Moscovites adoptaient les usages de la diplomatie européenne.
Il est vrai que la note contenait les mensonges les plus absurdes (**). Pierre y alléguait pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé incognito à Riga, et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. « C’était là , s’écrie Voltaire, les griefs pour lesquels il ravageait l’Ingrie avec 80,000 hommes! ■■
(*) « Riga était plein de marchandises appartenant aux Hollandais. Les Étals-Généraux ordonnèrent à leur ambassadeur auprès du roi Auguste de lui faire sur cela des représentations. Le roi de Pologoe ne se fit pas long-lcmps prier. Il consentit à lever le siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet ex-ès de complaisance dont ils surent la véritable cause.» Voltaire, Histoire de Charles XII.
(*")On ne saurait trop admirer les rapides progrès que la diplomatie russe a faits depuis ce temps.
Au mois d’août, l’armée russe quitta Moscou et se dirigea sur Narva, et, comme l’électeur de Saxe avait envoyé un ingénieur pour diriger les travaux du siégé, la place fut serrée de près. Charles XII, de son coté, non moins empressé de secourir la Livonie , arriva, le 17 octobre, dans la rade de Pernan ; le yacht qui devait le conduire à terre était tellement surchargé qu’on crut un instant qu’il allait chavirer.
Aussitôt le général Rhenskjold (*) se jeta à la mer avec toute sa suite, et ne parvint à terre qu’avec peine. Charles n’oublia jamais cette preuve découragé et de dévouement.
A peine eut-il rassemblé 5,000 hommes d'infanterie , 3,000 chevaux et 37 bouches à feu , qu’il résolut d’attaquer . l’ennemi. Le 28 novembre, il força les dédiés de Pyhaioko, et deux jours après il livra bataille.
Pierre, accompagné de ses favoris Golowiu et Menzikoff, avait quitté le camp la veille, et confié le commandement en chef au duc de Croy. Le camp russe, fortifié tout à la fois par la nature et par l’art , était détendu par 60,000 hommes, dont a peu près la moit e se composait de troupes régulières. Charles ne balança pas un instant à les attaquer derrière leurs retranchements. L enthousiasme guerrier du jeune monarque se communiqua à toute son armee : chacun espérait se venger sur l'ennemi des privations auxquelles il avait été exposé.
A deux heures de l’après-midi commença la lutte. Une neige furieuse, qui (tonnait au visage des ennemis, permit à l'aiie gauche des Suédois de s’approcher des retranchements; ils les escaladèrent. Aussitôt une terreur panique s’empare des Russes, le desordre se met dans leurs rangs. L’aile droite s’empresse dese réfugierderrière la Narva, mais le pont s’enfonce sous le nombre dos fuyards ; ceux qui sont coupés cherchent il prendre position derrière les chariots du train , et se rendent à la merci du vainqueur pendant la nuit. Charles s’exposa constamment au
(*) C'est celui que Voltaire uomme Rentchild.
feu (*); et l'aile droite ayant également repoussé l’ennemi sur tous les points, il se trouva, à l’approche de la nuit, maître de la plus grande partie du camp et d’une hauteur qui le dominait. Le lendemain le général Weide demanda à capituler, et Charles, ne pouvant garder tant de prisonniers, consentit à renvoyer les soldats et les officiers subalternes (**). La perte des Suédois fut peu considérable ; le butin u’ils firent , en canons et en munitions e guerre, fut immense.
Le 3 décembre , Charles fit son enr trée à Narva. Sa gloire se répandit bientôt dans toute l'Europe , et l’amour et la confiance de son armée devinrent sans bornes. Toutefois on ne saurait considérer cette victoire que comme un événement malheureux pour la
(*) “ Son cheval fui lue sou» lui... Le roi sauta legereim-nt sur un auire cheval , en div.nl : (.es gens-ri me font faire mes exercices ; et il continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d’e-pi it. » Voltaire-, Histoire de Charles XII.
(**) -Pai mi les prisonniers faits à lu journée de Narva , on en x il un qui était uu grand exemple des réso'utinns de la fortune. Il é'ail fil- aillé et liéi iti r du roi de Géorgie Son père- Miltelesk avait été c hassé de soni-oyaume par ses propres sn;rts en itiitt , el avait choisi de se jcler entre les liras de l'empereur de Moscovie, plutôt que de renne îr à celui des Turcs. Le lils de ce roi , igê de ig ans, voulut suivre Pierre le-Orand dans ton expédition contre les Suédois, et fut pris en coin battant pat quelques soldats finlandais, qui l'avaient déjà dépouillé et qui allaient le massacrer. Lecomte Keuschild l'arracha de leurs mains, lui lit donuer un habit, et le présenta à son maître. Charles l'envoi a à Stockholm , où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s'empêcher, en le votant partir, de faire tout liant, devant es uflicieis, une réflexion naturelle sur l’étrange destinée d'un prince asiatique né au pied du mont Caucase, qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suède. « C’est , dit-il , comme si j’étais un jour pri- « sonnier clin les Tartan s de- .la Crimée. - Ces paroles ne firent alors aucune i ni pression ; mais dans la suite on ne- s'en souvint que trop , lorsque l'événement eu eut fait une prédiction.» Voltaire, ibid.
SUfeDE.
Suède : elle remplit l'ame du jeune roi d’un profond mépris pour les Russes, et il ne tint plus aucun compte de leurs armées : dédain funeste chez un prince qui avait pour adversaire un homme tel que Pierre-le-Grand (*)!
Charles, après avoir passé l’hiver à Narva , conduisit au printemps toute son armée en Livonie, et en chassa les Saxons sans beaucoup de peine.
On aurait dd croire que la guerre allait finir, mais Auguste venait de conclure une nouvelle alliance avec leczar; il avait obtenu de lui des subsides considérables et 19 régiments. D'un autre côté, en Pologne, je parti des Sapieha, opprimé par celui des Oginski et de la cour, supplia le monarque suédois de venir ;■ son secours. Augusteavuitdéclaré a la diete de R.-itisbonne qu’il ne ferait nas la guerre comme électeur et membre de l'empire, et la republiquede Pologne, de son côté, avait également protesté de sa neutralité; mais Charles n'en persista pas moins a attaquer son ennemi, bien que ses généraux et scs vieux conseillers lui représentassent combien c'était se hasarder que «le l.dre la guerre en Pologne, même dans la supposition d'un succès : la guerre était devenue l’objet de tons ses désirs. Il demanda à la république polonaise de prononcer la dei heance d’Auguste pour mieux prouver sa neutralité, et d lit ravager et ravagea en personne les terres des Oginski.
Alors Auguste sonna l'alarme dans toutes les cours de l’f.urope; il envoya inêiiienCliarlesdesambass dt urset des ambassadrices,: mais celui-ci persista dans la demande qu'il avait adressée à la Pologne , cl, le 2-1 mai , il occupa Varsovie, sans avoir rencontré aucune résistance. Le roi Auguste se retira à
(*) « A la nouvelle du désastre de Narva , Pierre, qui amenait un renfort de 0,000 boulines , retourna sur ses pas , poursuivant toujours le dessein de diseipliuer ses troupes pendant qu'il civilisait ses sujets. « Je sais Lien, dit-il. que les Suédois nous lialtroul long-temps, tuais à la Gu ils nous a|iprendrunl eux -mêmes à les vaincre. » Vohaire, ibid.
Cracovie, et Charles ayant négligé de le |ioursuivre, il eut le temps d’y former une armée et de s’avancer de nouveau vers Varsovie. Il trouva à Kliszow les Suédois, qui le vainquirent près de cette ville, le 20 juillet 1702; mais la victoire fut fortement disputée par les Saxons, et les Suédois y perdirent le valeureux duc de Hoistein, beau-frère de Charles. Cracovie capitula devant la témérité de Charles, qui occupa tout le pays. Il avait, il est vrai , ordonné la discipline la plus sévère à ses soldats; mais il permit les exactions des généraux pour rendre les Polonais plus dociles, et ii les autorisa même a pressurer le pays comme des Autrichiens.
Nous n’entrerons pas dans tous les détails d'une guerre racontée avec tant d’intérêt et de charme par l’historien de Charles XII ; il suffira de dire que le caractère de la guerre fut toujours le même : Charles renversait tous les obstacles et dominait partout où il était présent, tandis que les seigneurs polonais intriguaient et ne savaient quel parti prendre. Auguste de son côté faisait tous ses efforts pour obtenir la paix, afin de pouvoir mieux se préparer a la guerre, et donnait à son adversaire, par si's perpétuelles tergiversations, une occasion toujours nouvelle de la continuer, satisfaisant ainsi les plus vifs désirsdu roi de Suède; car où celui-ci aurait-il pu courir autant de dangers qu’au indieu des marais et des lorêts de la Pologne?
Ce fut seulement en 1701 q e le cardinal primat convoqua la diète pour négocier la paix avec le roi de Suède, qui avait «lëelaré ne vouloir traiter qu’avec la republiquede Pologne. La noblesse y vint en grand nombre, et d’apres les plaintes amères qui éclatèrent contre Auguste, on vit bien u’il s'agissait de toute antre chose que e conclure la paix avec la Suède. La déchéance d’Auguste fut donc prononcée et le trône déclare vacant.
L’électeur de Saxe, qui ne s’était pas attendu à une détermination aussi énergique , remua ciel et terre pour former une confédération opposée aux
décrets de Varsovie, et Pattkul parvint encore une fois à faire donner de l’argent et des troupes par le czar, qui commençait à craindre de rester seul exposé au courroux de Charles. Cependant Auguste ne pouvait pas plus compter sur les Polonais de son parti , que Charles ne pouvait se lier sur les autres, et l’enlèvement des princes Sobieski en Sibérie, sur un territoire neutre, révolta au plus haut point les esprits. La confédération de Varsovie s’augmenta donc de jour en jour, surtout lorsque le prince Lubomirski et la ville de Dantzick s’y furent joints.
Bientôt on s’occupa d’élire un nouveau roi. On aurait facilement fait agréer le prince de Conti à la confédération; mais Charles , sourd à tous les conseils, voulut un noble polonais, bien que tous les Polonais lui assurassent qu’un étranger seul pourrait maintenir la concorde. On proposa donc Kadziwil , Lubomirski et Lekzinski; et ce dernier fut élu , parce que le roi de Suède le protégeait ouvertement. Il fut proclamé roi le 13 juillet; mais la contrainte manifeste que l'on avait faite à la diète lui aliéna , dès le principe, l’esprit public, qui , du reste, dans les temps de troubles, s’éloigne assez ordinairement de ceux-là meme qu’il a portés au pouvoir, une fois que le fait est accompli.
Cependant Charles s’étant éloigné de la capitale pour s’emparer de Lemberg, Auguste protita avec adresse de son absence , et surprit le petit corps suédois qui défendait Varsovie sous les ordres du général Horn. Ce dernier fut fait prisonnier, et Stanislas s’enfuit en toute hâte à Lublin. Par suite de ces événements, la confédération de Varsovie fut dissoute, et Lubomirski, ainsi que beaucoup d’autres nobles, embrassa de nouveau le parti d’Auguste.
Mais à peine Charles fut-il revenu de la Pologne orientale, que les Saxons se virent forcés de s’enfuir en Allemagne. Auguste fut tellement irritéde l’inconstance des Polonais , qu’il songea à abdiquer la couronne; Pattkul ne parvint à l’en empêcher qu’en gagnant les seigneurs de la cour, qui représen-
tèrent au roi combien une pareille résolution serait honteuse, et parvinrent ainsi à l'en détourner. D’un autre côté, pour relever un peu le.
fiarti saxon en Pologne, Pattkul alla ui-même attaquer, mais sans aucun succès, les Suédois près de Varsovie.
Le 21 septembre 1705 eut lieu le couronnement de Stanislas, qui, le 28 novembre, signa la paix avec la Suède.
Charles ne demanda pas un pouce de terrain ; il promit même de contraindre le czar à rendre ce qu’il avait enlevé à la Pologne; tout ce qu’il exigea, ce fut qu'on rétablît la maison de Sapieha, et qu’on tolérât la religion protestante.
Le czar, qui avait désiré la paix après la bataille de Narva , reprit courage lorsqu'il vit Charles s’enfoncer dans la Pologne. Il n’était resté en Finlande, pour protéger les frontières suédoises, que quelques bataillons de nouvelles troupes, qui presque jamais n’attendaient l’ennemi; et comme d’ailleurs la jalousie qui divisait alors les chefs de ces corps empêchait toute résolution énergique de leur part, Pierre eut tout le temps d’exercer ses soldats , et releva leur courage par des incursions sur le territoire suédois , qui réussirent presque toujours. En 1702, il délit un corps suédois assez considérable, commandé par le comte Schlippenbach , et s’empara ensuite de Notebourg, situé àt’einnouchure de la Néwa. Il reconnut bientôt l’importance de cette position, changea le nom de Notebourg en celui de Schlusselbourg (cette place étant en effet la clef de l’Ingrie et de la Finlande), et commença aussitôt à jeter les fondements de Saint-Pétersbourg. Ensuite amusant les Suédois en Livonie, il poursuivit ses progrès dans le nord.
La ville de Dorpat capitula en juillet 1704; Narva fut pris d'assaut en août, et les autres villes tombèrent, sans coup férir, en son pouvoir. Dès lors le czar fut trop bien établi dans le pays pour avoir à redouter les attaques des Suédois. En même temps, il ne négligeait rien pour exciter Auguste contre Charles : il fournissait
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des armes et de l’argent aux Lithuaniens; et lorsqu’ils se furent laissé battre par le général suédois Lewenhaupt , il envoya sa grande armée en Lithuanie pour repousser ce général.
Mais les Suédois lui lirent encore une fois essuyer une défaite complète , le 26 juillet 1705, près de Gemauerhof.
A la fin de cette année , Charles se décida enfin à tourner ses armes contre le czar; le I6janvier 1706, il passa le Bug, et s’avança sur Grodno; mais ne trouvant nulle part l’ennemi, et ne voulant pas trop s’éloigner de la Pologne, ou Auguste commençait à re-
firendre de l’influence, il ne fit que atiguer son armée dans les plaines marécageuses et dans les forets de la Lithuanie : heureusement Rhenskjold, pendant cette marche infructueuse , anéantit l’armée saxonne, et se reunit au roi , qui s’était rapproché de la Vistule.
Cette expédition en Lithuanie avait fait reconnaître à Charles qu’il serait impossible de terminer cette guerre , et de punir le czar, s’il ne parvenait à détruire entièrement, en Pologne, la puissance saxonne, qui se relevait toujours dès qu’il s’éloignait. Mais au lieu d’attaquer Cracovié, où Auguste s’était fortifié, il résolut de pénétrer en Saxe. On eut beau lui représenter que les puissances maritimes allaient en prendre ombrage, il se rit des considérations politiques, et ne se lit aucun scrupule de traverser la Silésie impériale; l’empereur en avait tant de fois permis le passage aux armées de l’électeur ! D’ailleurs , il comptait bien être en Saxe avant qu’on eu fût informé à Vienne. Il passa l'Oder le 2 septembre, et le 16, l’Elbe. Les Saxons, trop faibles pour lui résister, s’enfuirent de tous côtés. Les 15,000 cavaliers et les 20,000 fantassins qui s’avancaient sous les ordres du roi de Suède ,’ ne paraissaient devoir s’arrêter devant aucune résistance, et le gouvernement de Dresde conseilla sagement au peuple de se soumettre. Auguste lui-même donna l’exemple. Le 25 septembre, il signa, à Altrenstadt;
les dures conditions que le vainqueur lui imposa. Il renonça par ce traité au titre et aux droits de roi de Pologne, reconnut I.ekzinski, lui envoya la couronne polonaise , remit en liberté les princes Sobieski , renonça à tous les traités faits avec la Russie, et s’obligea a livrer aux Suédois tous les transfuges et surtout Paltkul, bien qu’il fût ambassadeur du czar (*).
(*) « le sacrifice (le Paltkul fut ce qui dul codier le plus à Auguste. D’un côté, le czar le redemandait hautement rumine son ambassadeur; de l’autre, le roi de Suède exigeait, en menaçant, qu'on le lui livrât, l'atikul était alors enfermé dans le château de Ktcnigsteiti eu Saxe^j.Le roi Augustermt pouvoir satisfaire Charles \II et son honneur en même temps. Il envoya des garde, pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises; mais auparavant il envoya au gouverneur de Kuuiigstein un ordre secret de laisser érhapper son prisonnier. t.a mauvaise fortune de l’atikul l'emporta sur le soin qu'on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que I’attkul était Ires-riche, voulut lui faire achète# sa liberté. Le prisonnier, comptant encore sur le droit de, gens, cl informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu’il pensail devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle, le» gardes commandés pour saisir le prisonnier airivèrenl , et le livrèrent immédiatement à quatre capitaines suédois, (pii l'emmenèrent d’abord au quartier-général d'Altreustadl, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosso chaîne de fer. De là il fut conduit a Casimir.
» Charles XII, oubliant que Paltkul était ambassadeur du czar, et se souvenant seulement qu’il était né son sujet , ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu’il fallait mourir, sans lui ap-
firendrc le genre de supplice. Alors cet tomme, qui avait bravé la mort dans tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n’étant plus soutenu par la gloire ni par la colère, source de l'intrépidité des hommes, répandit amèrement des larmes dans le sein du chapelain.
Il était fiancé avec une dame saxonne, nommée madame d'Einsiedel , qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et
(*) U était devenu suspect au roi de Pologne, 1
Enfin, il promit de protéger dans l'Empire la religion protestante, et de faire garantir cette paix par l’empereur, l'Anleterre et la Hollande. L'année suéoise devait rester en Saxe jusqu'à ce
qu’il avait compté d'épouser à peu prés dans le même temps qu'on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d'aller la trouver pour la consoler, et de l’assurer qu'il mourait plein de tendresse |iour elle. Quand un l'eut conduit au lieu du supplé-e, et qu il vit les roues et les pieux dresses, il loudia dans des convulsions de frayeur, et se eejeta dans les liras du ministre, qui l'endnassa en le couvrant de son manteau *d eu pleurant. Alors mi officier suédois lut a haute voix un papier dam lequel étaient res paroles:
« On fait savoir que l'ordre très-exprès de «Sa Majesté, notre «rigueur Irès-clemenl , «est que eet homme, qui est traître à ta « patrie, soit roué et éearl»*lé pour rrpara- « lion de ses eriuics, et iiour l’exemple des « antres. Que chacun se donne de garde de > la trahison et serve son roi iidèleuu ni. - « A ces mots de seigneur 1res -dément,
« Quelle clémence ! « dit l’allkul , et à ceux de traître a le patrie, « Hélas ! dit-il, ‘je I ai trop bien servi». >• 11 requl seize coup-, et souffrit le supplice le plus long et le plus a'trriix qu'on puisse imaginer. Ainsi |iéril l’infortuné Jean Itrginold l'atthul, ambassadeur et général de l’empereur de Russie.
•• ('.eux qui ne voyaient en lui qu’un sujet révolté contre son rot disaient ip* il avait mérité la mort; ceux qui le regardaient comme un Livonieu. né dans une province, laquelle avait des privilèges à défendre, cl qui se souvenaient qu’il n'était sorti de la Livonie que pour en avoir soutenu les droits, l’appelaient le martyr de la liberté de sou pays. Tous convenaient d’ailleurs que le titre d’ambassadeur du cz.tr devait rendre sa personne sacrée. Le seul roi de Suède, élevé dans tes principes du despotisme, nul n avoir fait qu'un acte di justice, tandis qm* toute l'Europe • ondamti'iit sa cruauté. « Voltaire, HLl. de Charles XII.
La miaule de Charles \I1 envers Pallk d imprime une tarin* ineffaqah e à la mémoire de ce héros, et apjtelle un vif intérêt sur sa victime. Déjà on a oublié que l'aMkul, dans sa lutte rontre la Suode, était plutôt animé par un esprit île vengeance personnelle que par un véritable patriotisme; mais l'qn se. souviendra toujours des humbles circons àuce» de sou injuste suppliée.
que toutes ces conditions fussent remplies.
Mais pendant ce,s rapides et brillants succès, il arriva en Pologne ce qu’on aurait dû prévoir : le parti saxon se releva, et une armée russe s'unit aux mécontents. Forts de leur nombre , ils marchèrent contre le général suédois Mardefeld, qui avait été instruit de l’état des négociations par son maître et par Aucuste,et qui néanmoins, au lieu de se replier sur Posen, attendit l’ennemi près de Kaliscli , où il fut entièrement défait (30 août). Charles alors imposa a l’elei’teur des conditions plusdures encore; et croyant avoir découvert que ce prince entamait de nouvelles négociations avec le Danemark . le czar, l'empereur et le roi de Prusse, il exigea que la paix fût immédiatement publiée, et forma la résolution d’épuiser la Saxe , afin de la mettre pour longtemps hors d'état de prendre part à une nouvelle guerre. Le gouvernement saxon a évalué a 100 millions les sommes prélevées par la Suede , et cette estimation ne parait pas exagerre. Ce fut Charles lui-mê.ne qui régla la répartition des impôts et leur mode de prélèvement.
Ou sait que, pendant le séjour de Charles en Saxe, le duc de Mariborougli vint lui rendre visite, et Charles aurait pu aiors s’immiscer d’une manière glorieuse dans les alfaires de l’Europe occidentale; mais son opiniâtreté I entraîna dans les deserts de la Russie. On n’ignore pas d'ailleurs que la jalousie de ses deux favoris. Piper et Rhenskjold, contribua pour beaucoup à lui suggérer sans cesse de téméraires entreprises. Pierre, de son coté, lit tout pour s’attirer le courroux du roi de Suède. Pendant son absence , il fit ravager la Pologne; et, fermement convaincu que Charles viendrait bientôt l’en chasser . il lit piller les châteaux afin de se procurer le moyen d’embellir ceux qu’il allait construire à Moscou; de plus, il ne négligea aucun moven pour pernétuer la discorde eu Pologne : aussitôt que la renonciation d’Auguste fut publiée , il lit proposer le prince Rakoczi , qui eut la faiblesse
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d’envoyer un ambassadeur, et le prinre.
Eugène de Savoie, qui se garda bien d’accepter ce dangereux présent.
Cependant le cabinet Je Versailles , qui désirait profiter de la presenee des armées suédoises en Allemagne!*)* s'efforcait d’amener la paix entre le ezar et le roi de Suède; mais, des deux côtés, on était bien éloigné de la vouloir à des conditions raisonnables. I.a guerre contre la Russie fut donc résolue, et, en août l?07, les Suédois quittèrent la Saxe au nombre d’environ 44,000 hommes, dont plus de la moitié se composait de cavalerie. l.es Russes évacuèrent aussitôt la Pologne , et < ilia ries se mit à les poursuivre, en laissant a Stanislas 5,000 hommes de troupes suéd ises. 11 parait qup d’abord ou eut l’idée de pénétrer en Finlande (tour reprendre les places tombées au pouvoir de l'ennemi, et de marcher ensuite sur Moscou en passant par Pleskov; mais ce projet fut abandonné. Au commencement de l’année 1 708. onnassa la \ istule ; Grodno lut pris le 8 février, et la poursuite de l’armée russe entraîna le roi de Suède vers lu Rérézina , qu’il passa le 17 mai; le 14 juin, il Latnt i' irmee russe dans un camp retranché près d llolofzie, sur le Valis. Il prit ensuite Mohilev, et, pour la première Lis, le drapeau suédois flotta sur les bords du |)nié;.r.
Charles, qui n’avait pas de plan de campagne bien arrêté, poussa toujours en avant, et quand il fut parvenu près de Smoiensk , il demanda
(*) • \prcsla déposition du roi Auguste, Louis XIX lit les plus crauds efforls pour ret-nir Charles XII eu Allemagne, et l’inveslir du rôle lirillaul d'un second Gnslase- Adolphe. Nos ambassadeurs lui dressèrent, en cunsérpii nce , ainsi qu'au sénat de Stockholm, les propositions les plus honorables. Mais I empereur et le duc de Malhoroiigh corrompirent le comte Piper par de grosses sommes d'argent. Le général anglais eut une entrevue secretc avec ce ministre avare, qui entraîna furtivement son maître au parti le moins sensé. Oxensiirrn avait d ailleurs nourri la jeunesse de Charles Xll de préventions et de jalousies contre la France." LeniouU-v, HisU de la Régence, t. u, p. 383.
naïvement an chef de son état-major ce qu’il y avait maintenant à faire. Le seul parti raisonnable était de se replier sur Içt Duna; mais l’idée seule d'une retraite fit rejeter ce projet sans discussion. Ens’npprochantile Moscou, on pouvait espérer de rallier les' nombreux mécontents que les innovations introduites par ie ezar n’axaient pas manqué de faire çn Russie: Charles aima mieux se lier aux prou. esses de l'hetman des Cosaques, Mazeppa, et se dirigea vers le sud. Ma/eppa, qui ne se dissimulait pas rombien les réformes effectuées par Pierre menaçaient la constitution et la liberté des Cosaques, avait résolu des'unir aux Suédois pour réprimer la puissance croissante de la Russie , et s'en était ménagé les moyens de longue main; mais Pierre le fit surveiller de si prés , qu’il prévint presque tous ses desseins, et qu’il l'empêcha d'être d’une utilité réelle à son rival.
Charles avait envoyé a Lewenhaupt, qui était en Livonie avec lu. ooo hommes, l‘. rdre de le rejoindre en Lithuanie. Ce général réussit, après d s fatigupsexiraordinaires.à passer le Dniepr; niais Charles, au lien de l’attendre se. laissa peusser en <v Tint par les conseils dr Riiei.sk old, qui prenait peu d'intérêt ausortd’unamidc Piper Le 28 septembre, Lewenhaupt fut attaque par l’armée russe, et, après avoir défendu le champ de bataille pendant deux jours, il fut force de se retirer, en détruisant tous les barrages que l’on attendait si impatiemment u l’armée du roi. liprra pendant qudque temps, avec liooo hommes qui lui restaient, dans un pays inconnu, jusqu’à ce qu'enlin un hasard lui fit rencontrer l’avant-garde suédoise.
Toutes les places dont Charles, à en croire les promesses de Mazeppa , devait prendre possession presque sans coup férir, étaient déjà occupées par les Russes, et les Suédois perdirent toute leur artillerie dans ces marches inutiles.
Enfin, vers la fin de l’an 1708, pendant un hiver tellement rigoureux que plus de 4000 Suédois avaient déjà succombé, on occupa Gadiatch, sur
JL" UNIVERS.
la Soula. On aurait pu y trouver des quartiers d'hiver tolérables; maisCharles ne voulait point de repos : dès le 28 décembre, il recommença à marcher en avant, et parvint jusqu’à Boudichtchae.
« Demandez le chemin de l’Asie, » ditil au chef de son état-mnior , quand il fiit près de Kolomak. Loflicier tout ébahi s'efforça de lui faire comprendre que l’Asie était encore bien éloignée, et dans une direction toute différente.
« Mais Mazeppa, reprit le roi, m’a assuré que l’ Asie n’était pas à une grande distance, et il faut que nous puissions dire que nous avons été en Asie. » De Budicntchae, Charles s’étendit sur les rives de la Vorskla , et presque tous les jours avaient lieu de petits engagements avec les Russes.
Enfin le 12 mai, on commença le siège de Pultava , et cette fois ce' devait être un siège régulier : on voulait suivre en tout point les préceptes de Vauban. Malheureusement cette résolution éloigna de l’armée les Cosaques qui étaient venus la rejoindre.
Les Russes qui étaient del'autre côté de la Vorskla, se préparant à la passer pour venir secourir la place, Cnarles les devança, et, dans une reconnaissance, il fut blessé au pied. « Ce n’est u'au pied, dit-il à Lewenhaupt qui tait près de lui; la balle est dans les chairs et nous la ferons extraire sans peine. » Mais la blessure était plus dangereuse qu’il ne l’avait cru lui-méme, et il se vit forcé de céder le commandement en chef à Rhenskjnld.
« [8 juillet 1709]. Dans le temps même qu'on lui mettait un appareil , il ordonna un assaut pour le lendemain; mais à peine avait-il donné cet ordre, qu'on vint lui apprendre que toute l’armée ennemie s’avançait sur lui. Il fallut alors prendre un autre parti.
Charles, blessé et incapable d’agir, se voyait entre le Borysthenc et la rivière qui passe à Pultava , dans un pays désert , sans places de sûreté , sans munitions, vis-à-vis une armée qui lui coupait la retraite et les vivres. Dans cette extrémité, il n'assembla point de conseil de guerre, comme tant de relations l’ont débité ; mais la nuit du 7
■ au 8 juillet , il fit venir le feld-maréchal Renschild dans sa tente, et lui ordonna sans délibération, comme sans inquiétude, de tout disposer pour attaquer Ip czar le lendemaiir. Renschild ne contesta point, et sortit pour obéir. A la porte de la tente du roi, il rencontra le comte Piper, avec qui il était fort mal depuis long-temps, comme il arrive souvent entre le ministre et le général. Piper lui demanda s'il n’y avait rien de nouveau. » IS'on, » dit le général froidement , et il passa outre pour aller donner ses ordres. Dès que le comte Piper fut entré dans la tente :
« Renschild ne vous a-t-il rien appris ? » lui dit le roi. <• Rien ,» répondit Piper. « Hé bien , je vous apprends donc , rerit le roi, que demain nous donnons ataille. » Le comte Piper fut effrayé d’une résolution si désespérée; mais il savait bien qu’on ne faisait jamais changer son maître d’idée ; il ne marqua son étonnement que par son silence , et laissa Charles dormir jusqu'à la pointe du jour.
•> Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde. Charles XII, illustre par neuf années de victoires; Pierre A lexiowitz, par neuf années de peines, prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises : l’un, glorieux d’avoir donné des états; l’autre, d’avoir civilisé les siens : Charles, aimant les dangers , et ne combattant que pour la gloire; Alexioxvitz, ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts: le monarque suédois, libéral par grandeur d'aine; le Moscovite, ne donnant jamais que par quelque vue : celui-là, d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois; celui-ci, n’avant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible a ses sujets qu'admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours : Charles avait le litre d’invincible, qu’un moment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné à
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Pierre Alexiowitz le nom de grand, u'une défaite ne pouvait lui faire perre, parce qu'il ne le devait pas à des victoires.
■ Pour avoir une idée nette de cette bataille, et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord , le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient ; son bagage derrière lui, a environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident.
« Le ezar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, au côté de l’occident, et commençait à former son camp.
« A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie : le reste fut laisse dans le camp avec environ trois mille hommes ; uatre mille demeurèrent au bagage :
e sorte que l’armée suédoise marcha aux ennemis, forte d’environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois.
« Les généraux Reuschild, Roos, Levenhaupt,Slipenbak,Hoorn,Sparre, Hamilton, le prince de Wirteinberg, parent du roi, et quelques autres, dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, taisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée , où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites, dans un camp retranché. Les officiers lé disaient aux soldats; tous s'encourageaient en marchant.
> Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis; la bataille commença par cet engagement, à quatre heures et demiedti matin: lacavaierieennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite; le prince Menzikoff et le comte Golowin l'avaientdisposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbak. à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était pres-
3 ne impossible de résister à la fureur e leur premier choc. Les escadrons
moscovites furent rompus et enfoncés.
Le czar accourut lui-même pour les rallier; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire.
» t.harles ne douta pas que la bataille ne fût gagnée; il avait envové, au milieu de lu nuit , le général Creuts avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en liane, tandis qu’il les attaquerait de front ; mais son malheur voulut que Creuts s’égarât et ne parût point. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant point soutenue par le détachement de Creuts, fut rompue à son tour ; Slipenbak même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et l’infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles
« Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître; non seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava , mais ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes , il l'enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff lit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes , et s’avançait en bataille dans la plaine. D'un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l'armée ennemie; et le roi, aidé de son feldmaréchal Renschild , ordonnait tout pour un combat général.
k II rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même : il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en oppo-
saient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.
« L'empereur moscovite était au centre de son armee , n’ayant alors que le titre de major-général, et semblait obéir au général Czermetoff; mais il allait, comme empereur, de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand-Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant a chacun des récompenses,
■■ A neuf heures du matin, la bataille recommença ; une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles : il en lit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces et renversa le roi. De vingt-quatre drabans qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois, consternés, s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser, la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut en cette dernière action qu’une liane de dix mille hommes de l’infanterie russe qui mit en déroute l'armée suédoise:
tant les choses étaient changées !
«Tous les écrivains suédois diseur qu'ils auraient gagne l.i I ataille si on n'avait point fait de fautes ; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner, et une plus gra de encore de s’enfermer dans ees pays perdus, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d hommes, et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Naiva fut la principale cause du malheur de Charles à Pulta\a.
« Déjà le prince de Wirtemberg , le général Renschild et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressources. Le comte Piper avec uelques officiers de la chancellerie taienl sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu'ils devaient faire, ni ce qu'était devenu le roi ; ils couraient de côté et d'autre dans la plaine, lin ma-
jor, nommé Bère , s'offrit de les conduire au bagage; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent tout droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison.
« Le roi ne voulut point fuir et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatoxvsky, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare , que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C'était un homme qui , dans toutes les occurrences de sa vie, et dans les dangers où les autres n'ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe à deux drahans.qui prirent le roi pardessous les bras et le mirent à cheval malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.
« Poniatowsky, quoiqu’il n’ctll point de commandement dans l’armée, devenu, eu cette occasion, général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de in personne du roi : les uns étaient des drabans, les autres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers. Cette troupe rassemblée et ranimée par le malheur de son prince se fit jour a travers plus de dix régiments moscovites, et conduisit Chartes au milieu des ennemis, l’espace d'une lieue, jusqu’au bagage de l'armée suédoise.
« Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui ; le colonel Giéta, blesse et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n'avait pu y monter pendant la bataille.
«Cette retraite etonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin. On trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi n’en eut jamais depuis qu'il sortit de Stockholm. On le mit dfans erite voiture, et l’on prit avec pré-
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cipitation la route du Borysthène. Le roi , qui depuis le moment où on l’avait nus à cheval jusqu'à son arrivée au bagage, n'avait pas dit un seul mot , demanda alors ce qu'était devenu le comte Piper. «Il est pris avec toute la chancellerie," lui répondit-on. «Et le général Kenschild et le duc de tVirtemberg?» ajouta-l-il. « Ils sont aussi prisonniers,» luidit Poniatowsky.- Prisonniers chez les Russes , » reprit Charles en haussant les épaules. « Allons donc , allons plutôt chez les Turcs. »
On ne remarquait pourtant point d'abattement sur son visage; et quironue Petit vu alors, et eût ignoré son tat , n’eilt point soupçonné qu’il était vaincu et blessé.
« Pendant qu’il s'éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces , dépouillés des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes. Suédois ou Cosaques, furent tues dans la bataille, environ six mille furent pris. Il restait encore environ seize mille hommes, tant Suédois et Polonais que Cosaques , qui fuyaient vers le Borystliene , sous la conduite du général Lewenhnupt. Il marcha d’un coté avec ses troupe.-, fugitives, le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche, on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s'égara pendant la nuit dans un buis. Là , son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées , les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables parla fatigue, son cheval étant tombe de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d’étre surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous cotés.
« Enfin, la nuit du 9 au tO juillet , il se trouva vis-à-vis le Borysthène.
Lewçnhaupt venait d’arriver avec les débris de l'armée. I.es Suédois revirent, avec une joie méiec de douleur, leur foi qu'ils croyaient mort. L’ennemi approchait; on n’avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en
faire, ni poudre pour se défendre, ni provisions pour empêcher de mourir de faim une armée qui n'avait pas mangé depuis de x jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XII.
Presque tous les officiers croyaient qu'on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu’on périrait ou qu’on vaincrait sur les bords du Poryst. eue. Charles edt pris sans doute eette resolution, s’il n’eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurai! , il avait la lievre, et on a remarqué que la plujwrt des hommes les plus intrépides perdent, dans la fièvre de la suppuration , cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tète libre.
Charles n'élait plus lui-même, (.'est ce qu’on m’a assuré, et qui est plus vraisemblable. On l'entraîna comme un malade qui ne se connaît plus.
« Il y avait encore, par bonheur, une mauvaise calèche qu'on avait amenée , a tout hasard , jusqu’en cet i ndroit; on l'embarqua sur un petit bateau. Le roi se mit dans un autre avec le général Mazeppa. Celui-ci avait sauvé plusieurs coffres plemsd’argent; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trois quarts de scs trésors dans le fleuve |>onr soulager le bateau. Mullern, chancelier (lu roi , et le comte Poniat'nvsky, homme plus que jamais nécessaire au roi , par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâces , passèrent dans d’autres barques avec quelques oflieiers. Trois cents cavaliers et un très-grand nombre de Polonais et de Cosaques , se liant sur la bonté de leurs chevaux, se hasardèrent de passer le Meuve à la nage. Leur troupe, bien serree, résistait au courant et rompait les vagues; mais tous ceux qui s’écartèrent un peu au-dessous furent emportés et abîmés dans le Meuve.
De tous les fantassins qui risquèrent le passage, aucun n’arriva à l'autre bord.
« Tandis que les débris de l’armée étaient dans cette extrémité, le prince Menzikoff s'approchait avec dix nulle
cavaliers avant chacun un fantassin en croupe. Les cadavres des Suédois morts dans le chemin de leurs blessures, de fatigues et de faim, montraient assez au prince Menzikoff la route qu'avait prise le gros de l’armée fugitive. Le prince envoya au général suédois un trompette pour lui offrir une capitulation. Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par Lewenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de l’empire moscovite, et eussent péri jusqu'au dernier plutôt que de se rendre; mais après une bataille perdue, après avoir fui pendant deux jours , ne voyant plus leur prince, qui était contraint de fuir lui-même , les forces de chaque soldat étant épuisées, leur courage n’étant plus soutenu par aucune espérance , l’amour de la vie l’emporta sur l’intrépidité. Il n’y eut que le colonel Troutfetre qui, voyant approcher les Moscovites, s ébranla avec un bataillon suédois pour les charger , espérant entraîner le reste des troupes, mais Lewenhaupt fut obligé d’arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée et cette armée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldats, désespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se précipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de ce brave Troutfetre s’entre-tuèrent, le reste fut fait esclave. Ilsdéfilerenttous en présence du prince Menzikoff, mettant les armes à scs pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait, neuf ans auparavant , devant le roi de Suède à Narva. Mais au lieu que le roi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu’il ne craignait pas, le czar retint les Suédois pris a Pultava (*). »
Charles, après avoir traversé le Dniépr, avait fait détruire tous les moyens de passage , et, par cette mesure, s’était donné quelques jours d’avance sur les ennemis, qui le poursuivaient. Mais des fatigues de tout genre, l’ardeur du soleil pendant le
;’) Voltaire , Histoire de Charles XII.
jour, la rigueur du froid pendant la nuit, la faim et la soif attendaient la petite armée dans le voyage qu’elle allait entreprendre à travers une plaine aride, sans arbres, sans eau, et n’offrant pas la plus légère trace de chemins. On n'osait même pas, durant les courts intervalles de repos que l’on se permettait, laisser paître librement les chevaux, dans la crainte de ne plus les retrouver au moment du départ.
Il y en eut même qui se dérobèrent aux mains de leurs cavaliers épuisés. Les hommes manquèrent de vivres dès le premier jour, et on ne tarda pas à imiterles Cosaques, qui abattaient leurs chevaux pour s’en nourrir. Enfin, le 14 on trouva quelques cerisiers sauvages et un peu de gibier; le lendemain on rencontra heureusement un paysan , qui conduisait en Ukraine un chariot chargé de sel.
On avaiteu d’abord le projet de passer le Ilogdans l’intérieur même du pays; mais les eaux étant trop fortes, on dut descendre la rive gauche de ce fleuve et prier le pacha d’Oczakof d’envoyer des bateaux. Celui-ci crut devoir en référer au séraskier de Render. Il redoutait d’ailleurs les désordres que les Cosaques de la suite du roi pourraient commettre sur le territoire turc. Poniatowsky le décida enfin , au moyen d’un présent de 200 ducats, à accueillir les fugitifs, et le 19 on passa le Bog , peu de temps avant l’arrivée des Russes, qui firent prisonniers 3 à 400 Suédois, avant qu’ils eussent pu traverser le fleuve; les Cosaques parvinrent à se sauver dans le désert.
Il fallut encore supporter quelques journées bien pénibles dans la campagne stérile qui environne Ow.akof; mais du moins on n’avait plus à redouter l’ennemi, et l’on parvint à se procurer quelques chariots et quelques vivres. Ce fut seulement le 23 que le roi put coucher dans une tente que le pacha de Bender lui envoya avec une lettre obligeante. Dès les premiers moments, la générosité et le calme de Charles dans un si grand revers, avaient fait l’impression la plus favorable sur l’esprit
SL KDE.
des Turcs , et etrué admiration ne s’affaiblit jamais.
Le malheureux Charles n’avait pas encore épuisé le calice d’amertume..
Depuis la veille de la bataille de Pultawa, on lui cachait la mort de la seule femme qu'il aimât, sa soeur la duchesse de Holstcin-Gottorp (*). Quand enfin , le 24 , le chancelier Mullern se décida à lui faire part de ce triste événement, les vétérans suédois virent pour la première fois leur souverain , accablé par la douleur, se renfermer dans sa tente , et verser d’abondantes larmes, lui à qui jusque-là on n’enavait jamais vu répandre qu’au moment de la confession.
Charles aurait désiré s’établir à Oczakoff, près de la frontière russe; mais le pacha de cette contrée se montra peu disposé à y consentir, et d’ailleurs de ce point lés communications avec Constantinople étaient trop difficiles.
On se remit donc en marche le 25, et le I" août on arriva à une lieue de Iiender, où l'on apprit que le sultan avait refusé de livrer Mazeppa au czar. Le pacha de Iiender se présenta le lendemain à la tête de ses troupes, et conduisit le roi avec tous les non-
(*) Voici quelques détails curieux sur la mort de cette princesse, nous les empruntons aux pièces justificatives de l’Histoire de la régence, par M.Lemonley (t. II, p. 183).
■ Lorsque ce prince opiniâtre fut prisonnier cher les Turcs (*) , on ne désespéra pas asser de sa fortune dans son propre pays, pour ne pas songer à lui en fermer l'entrée. La duchesse de Hotslein , devenue veuve , aspira au trône de son frère ; Anne, reine d’Angleterre, charmée de voir une nouvelle ronronne sur uue tête de son sexe , la favorisa de tous scs moyens. Les principaux membres du «énal furent gagnés, et la révolution allait éclater lorsque tout échoua par un accident particulier aux conspirations de femmes. L'ambition n'avait pas suffi pour remplir le coeur de la voluptueuse Kdwige, et un breuvage qu’elle prit pour se faire avorter lui donna la mort. Charles XII fut encore roi. »
(’) M. I.emnnfrr se trompe , Edwige-Sophie est morte, le ja décembre 1708, pendant l'expédition de Cbarle* en Russie , et non pendant m captivité chei les Turcs.
13' Livraison. (Suède
neurs militaires dans un camp magnifique , qu’il avait fait préparer près de la ville (*). Mais, malgré tout l eclat de cette réception, Charles ne pouvait se faire illusion, il était prisonnier chez les Turcs !
Dans cette triste situation, le roi de Suèdeluiseul nedésespérait pasdu salut de son royaume. Cette armée formidable pour laquelle on avait épuisé toutes les ressources du pays, était anéantie ; tous les vieux généraux étaient ou tués ou prisonniers; les anciennes alliances étaientou négligées ou rompues, et les nombreux ennemis de la Suède s’avancaient de toutes parts pour la démembrer; le roi enfin, l’espoir de la patrie, vivait encore, mais en Turquie, ne déployant plus son énergie que pour se refuser à toute transaction. Sans doute, l’admiration uue toute l'Europe conserva pour lui, meme dans son malheur, était bien faite pour consoler ses amis; mais elle contribua à le rendre plus opiniâtre, et fut ainsi une nouvelle calamité pour la Suède.
Long-temps dans l’ame de Charles XII des scrupules religieux s’étaient opposés à une alliance avec les Turcs, et ce fut seulement pendant son séjour en Ukraine que Mazeppa parvint à le convaincre des avantages importants que l’on pourrait tirer de mouvements combinés entre cette puissance et les autres ennemis du czar. Alors la Pologne envoya à Constantinople le général Poniatowsky, et la Suede Martin Neugebaner, né' à Dantzick; mais malheureusement tous deux, par une jalousie intempestive, firent échouer la négociation oui leur était confiée.