‹ L'UniversChapitre 13 sur 87 · I-a Porte, au reste, n’était plus cette · texte numérisé non relu

I-a Porte, au reste, n’était plus cette

Îiuissance envahissante qui avait autreois inspiré de si justes craintes à l’Europe: il vavaitàConstantinople un parti de la paix à tout prix ; et Tolston , ambassadeur du czar , sut tellement pro-

(*) Les détails que nous venons de donner sur la fuite de Charles XII en Turquie sont extraits du réeit officiel qui fut envoyé de Iiender en Suède, et auquel vingt ans plus tard un officier supérieur qui avait accompagné le roi a ajouté quelques notes.

fiter de ce s dispositions pacifiques, que le sultan permit aux Russes d'enlever sur le territoire turc un parti de 1500 lionunrs que Charles avait" détache de Bender pour retourner en Pologne. Bien plus, le grand vizir se laissa gagner par l’or «les Russes , au point de vouloir livrer le roi de Suède au czar; mais en 1710, on parvint, avec l’assistance de la France et du khan de Crimée, à le taire remplacer par Numan Kuperli, qui arma aussitôt contre la Russie. Il est vrai que ce dernier se vit forcé à la retraite; niais son successeur Muhamet Haltadochi persévéra dans le même système, et l’ambassadeur moscovite fut envoyé au château des Sept-Tours.

le désir de porter un coup fatal au czar retint cinq ans Charles à Bender, et ce séjour eut les suites les plus funestes pour la Suède. Sa présence seule dans son royaume aurait probablement empêché la Saxe et le Danemark de recommencer les hostilités. Vainement la Hollande et le sultan- lui-méme lui offrirent une Hotte |>our le reconduire dans ses états, vainement l'empereur promit de lui donner un sauf-conduit pour voyager dans les contrées soumises à sa’ domination ; Charles, qui ne prit jamais conseil que de ses propres inspirations et qui ne connut jamais les véritables devoirs d’un roi, eut le fol orgueil de ne vouloir rentrer dans son pays qu’en vainqueur.

A peine l’électeur de Saxe sut-il le résultat de la bataille de Pultawa , qu’il déclara que la paix d'Altranstadt lui avait été extorquée par la violence. Il se rendit aussitôt à Varsovie, pour s’entendre avec le czar, qui venait de reconquérir presque toute la Pologne.

Le général Krassovv, que Charles y avait laissé avec des forces peu considérables , n’avait pas voulu exposer ce dernier noyau d'une armée suédoise et s’était retiré en Poméranie

En Finlande, la lâcheté du général Jubener lit détruire un corps suédois de 14,000 hommes. Le 1 0 juin 1710 leczar prit tViborg, le 9 septembre Kexhohn, et successivement toutes les forteresses de cette province. Dans le cours de la

même année i! occupa les provinces suédoises au sud de la Raltique, restées sans défense depuis le départ de Lewenhatipt , et dans ces diverses contrées il se lit prêter serment de fidélité par les magistrats, et réunit les troupes a son armée.

Frédéric IV, roi de Danemark , n’avait jamais renoncé au désir de se venger de Charles ; mais tant que le héros resta en Europe , il n’eut pas le courage de reprendre Ips armes; toutes les démarches que firent auprès de lui Pattkul et les partisans de la guerre restèrent sans résultat; mais à peine sut-il l’armée suédoise détruite, qu’il se ligua de nouveau avec le czar et l’électeur, et déclara la guerre a la Suède (9 nov. (709). Le conseil du royaume de Suède assembla aussitôt les états, qui se déclarèrent prêts à sacrifier jusqu’à la dernière goutte du sang suédois pour la drfense de la patrie. Les anciens impôts furent doublés et on en créa de nouveaux. Des levées de troupes furent faites; mais malheureusement une maladie contagieuse, qui dans la seule ville de Stockholm enleva plus de 30,000 hommes en moins de six mois , vint ralentir les efforts du patriotisme.

Pendant que le comte Stenbock ,

ouverneur de la Scanie, s’efforçait

e mettre sa province en état de défense, les Danois réunirent en Séelande une armée de 18,000 hommes, qu^se répandit, sous la conduite du comte Rewenklow, dans les campagnes de la Scanie, où les paysans étaient encore attachés au Danemark, et menaça bientôt le Blekingen. Karlshamm fut pris en janvier 171 1. Alors Stenbock , malgré le conseil du royaume, provoqua une levée en massé, et en peu de temps il se vit à la tête de 7 à 8000 paysans. Aussitôt, avec cette troupe indisciplinée, il attaqua les Danois partout cù il put les rencontrer, et en mars le sol de la patrie fut délivré de la présence de l’ennemi.

Ce succès si rapide rétablit un peu la gloire des armées suédoises ; niais l’absence du roi ne permit pas d’en recueillir les fruits. Charles s’opposait continuellement à toute négociation; il

Suède.

voulait qu’on lui demandât son avis mois de janvier 1711, les Tartares sur toutes les mesures importantes, et saccagèrent les provinces du czar, et comme scs réponses ne pouvaient arri- enfin, au mois de mal, deux armées ver qu’au Inuit de neuf mois, le defaut turques se mirent en mouvement, de promptitude dans les résolutions l’une se dirigeant sur Azow, l'autre à prendre et l'état malheureux du pays au-devant du czar, qui, comptant sur ne permirent pas de réorganiser l’ar- le secours de Cantemir, hospodar de niée ; et il fallut toute la persévérance , Moldavie, s'avança sans précaution, tout le dévouement de Stenhock, pour et se trouva enveloppé sur le Pruth. en former une de 20,000 hommes mal Mais le vizir lui accorda une paix ex*’ équipés, et encore plus mal approvi- travagante, et Charles n’arriva qu’au sionnés. moment où elle venait d’être conclue.

Cependant le czar ne cessait pas Une pareille conduite aurait dd lui d'exciter le Danemark, qui avait en prouverqu’ilnepouvait rienespérerdes Norwége une armée de 20,000 hom- Turcs; mais au lieu de s’en retourner mes, à reprendre les armes pour at- sur ses pas, il ne craint pas de reprocher taquer les Suédois; il promettait même au vizir son imprudente générosité de faire une descente en Suède, où envers les Russes, et s’en fait un cnies Danois opérèrent plusieurs dé- nemi mortel. Cependant le vizir est barnuemen's. I^s autres puissances renvoyé au mois de décembre; mais de rEurope étaient trop occupées par son successeur renouvelle pour vingtla guerre de la succession à la couronne cinq ans la paix avec la Russie, et" d'Espagne pour que les Suédois pus- alors Charles commence à sonner au sent espérer d'en être secourus. Les retour; mais il s'obstine à demander Hollandais eux -mêmes voyaient avec le passage par la Pologne, et Auguste plaisir les succès du czar, dont ils espé- n’a garde de le lui accorder, raient obtenir des privilèges pour leur Cependant en Suède , une partie de la commerce dans la Iialtique. Dun autre noblesse ne voyait dans cette longue côté, la Hotte suédoise ne pouvait sor- absence du roi qu'une occasion de retir des ports, faute des moyens d'ar- couvrer ses anciens privilèges , et l’on niement nécessaires, et Charles avait commençait à désirer sa mort. I-a faencore augmenté les mauvaises dispo- veur qu'il accordait à Steinbeck dans sitions des puissances maritimes, en ses dépêchés irrita les adversaires ordonnant ae délivrer des lettres de de ce général, et l'on ne soneea plus marque contre ceux qui commerçaient qu'à entraver l'organisation d'une ar- • avec les provinces et les places au pou- niée, qui, sous sa conduite, devait voirdu czar. On avait, il est vrai, par la chasser les ennemis de la Poméramédiationdes puissances coalisées eon- nie. Steinbock ne put mettre ses troutre la France, conclu un traité de neu- pes en état de partir qu'en s’adressant tralité pour les provinces suédoises a la bourgeoisie et aux paysans, qui situées dans l’empire; mais Charles re- lui accordèrent une avance sur les impoussa cette neutralité qui aurait con- pots de 1713.

daniué à l’inaction l'armée du général Pendant ce temps le comte AVelling, Krnssow , et la Poméranie fut aussi- se fiant aux promesses de l’électeur de tôt envahie par les forces réunies de la Hanovre, laisse occuper le duché de Saxe et du Danemark. Les places de Brême par une armée danoise , et la Wisniar, de Stettin et de Stralsund flotte de ce royaume devenant cha* étaient les seules qui tinssent encore que jour plus puissante dans la Baltipour la Suède; une armee de 36,000 due , Me de Riigen se voit au moment Russes s'avança pour les assiéger. de tomber au pouvoir de l'ennemi.

Cependant Charles était toujours à Enfin la flotte suédoise sort des ports, Bender, espérant un heureux résul- et l'amiral tVai litineister chasse la tat de la guerre que la Porte prépa- flotte danoise, qui se réfugie dans le rait contre les Moscovites. Des le Sund. Un profite alors de l'instant où la

mer est libre, pour transporter à Riigen dix mille hommes; mais au moment même où les munitions et les vivres vont être débaraués, la (lotte danoise reparaît. Wacntmeister lui donne aussitôt la chasse, et pendant ce temps d’autres navires détruisent tout le matériel de guerre et tous les vivres, pour lesquels on avait épuisé les dernières ressources de la Suède

Steinbock, ne pouvant plus soutenir son armée dans la petite île de Rügen, la quitte le 2 novembre 1712, franchit, sous les yeux des Saxons, un marais réputé impraticable, entre dans le Meklembqurg, dont la neutralité avait déjà été plus d’une fois violée par les coalisés , et s’empare deRostock. Là, il signe une trêve avec le roi de Pologne, qui ne veut que gagner du temps pour attendre les Danois et les Russes. Steinbock , pour empêcher la jonction , quitte Rostock dans la nuit du 14 décembre et trouve les Danois près de Gadebusch. Il les attaque aussitôt, malgré leur position avantageuse , les défait complètement, leur tue 3000 hommes et fait 4000 prisonniers. Mais il sait aussi peu profiter de cette victoire que de celle de l’année précédente : au lieu de marcher contre les Russes et de les chasser de la Poméranie, il va dans le llolstein prendre * des quartiers d’hiver, et incendier Altona (9 janvier 17 13), pour venger le sac de Stade par les Danois. Cette cruauté gratuite lui aliène le pays et sa propre armée ; huit jours après cet acte de barbarie , une armée saxonne et russe vient lui couper toute communication avec Hambourg. Il ne lui reste plus d’autre ressource que de s’ouvrir un passage à travers le Danemark, et tous les fruits de la campagne sont perdus. Après beaucoup de marches et de contre marches, il se jeta dans la forteresse ducale de Tonningen , et le 16 mai il se vit obligé de se rendre aux Danois avec toute son armée. Frédéric, au mépris de la capitulation , le lit jeter dans un cachot, où il périt.

Durant cette lutte si longue et si acharnée, le llolstein ducal était parvenu à conserver une sorte de neutralité, grâce à l’esprit et aux intrigues de son premier ministre, le baron de. Geertz , que bientôt nous allons voir paraître sur une plus vaste scène. Cet habile homme d’état, voyant que le duché ne pouvait manquer d’être absorbé par le Danemark , si la Suède ne conservait pas une position forte en Allemagne, et ne se dissimulant pas d’ailleurs combien elle était peu en mesure de s’y maintenir dans les circonstances présentes, imagina de faire confier à une puissance neutre l’administration des provinces allemandes jusqu’à la lin de la guerre. L’évêque de Lubeck , qui fut d'abord proposé , ayant été jugé trop peu puissant, on songea au brandebourg, où Frédéric-Guillaume rr venait de monter sur le trône ; mais ce roi, qui n’entreprit jamais rien sans y trouver un avantage immédiat , se contenta d’occuper une partie de la Poméranie et la forteresse de Stettin, u’il promit de restituer à la paix, tralsund seule tint toujours ferme, et le général Duker détendit l’Ile de Rügen.

Pendant ce temps , le czar continuait à étendre ses conquêtes en Finlande.

En 1713, il résolut de chasser entièrement les Suédois de l’est du golfe de Bothnie : les villes d’Abo et d'Helrinfors furent prises , et, en 1714, la flotte russe ravagea les Iles d’Aland.

Déjà à Stockholm on se préparait à un siège; les états furent convoqués extraordinairement, et d’un avis unanime on reconnut la nécessité de remettre l'administration du royaume entre des mains énergiques. On proposa donc de placer à la tête du pouvoir exécutif la princesse Ulriqueltléonore, lianeée au prince de Hesse; mais les dépêches du roi , le peu d’unanimité qui existait dans le sénat même, la jalousie des autres états contre la noblesse , et le peu de capacité de la princesse, empêchèrent tout résultat.

On s’occupait déjà sous main de la succession à lacouronne : Geertz intriguait pour le jeune duc de Holstein , fils de

SUÈDE

la sceur aînée du roi , et la princesse Ulrique pour son futur époux. La noblesse eilt volontiers prononcé la déchéance de Charles, niais elle redoutait les paysans, qui étaient encore fort attachés au roi.

Durant toutes ces intrigues , Charles restait toujours à Bender, et fatiguait les Turcs de ses fréquentes demandes d’argent. Bientôt le sultan commença à se lasser d'un hôte qui lui coûtait si cher, et donna des ordres sérieux pour qu’on le fit partir. Charles, qui avait fait construire des maisons, et qui les avait entourées d’une espece de retranchement, apprit avec plaisir les préparatifs des Turcs pour l’en chasser de vive force : il aflait enfin voir rompre l’ennuyeuse monotonie de son exil !

Le lt février 171-1 , des janissaires , avant avec eux quelques pièces de canons, vinrent l’attaquer, et se mirent en devoir de piller sa demeure. Les Suédois de la suite de Charles ne se défendirent que faiblement, niais Charles se battit en désespéré.

Les retranchements furent bientôt abandonnés; quelques gardes entraînèrent le roi dans sa maison , où il résista assez long-temps encore avec 20 ou 30 hommes, dont plusieurs maniaient l’épée pour la première fois.

Enfin un mit le feu à la maison où il se trouvait, et il allait se faire jour à travers les ennemis , quand il tomba tout à coup embarrassé dans ses éperons :

on se jeta sur lui , et on le désarma.

Il est triste de voir tant de valeur dépensée si follement. Cette journée coûta la vie à plus de 60 hommes.

Charles accusa les siens de lôcheté :

"Si tous s’étaient battus comme rrtoi, disait-il , cela aurait fini autrement. » Au reste, il se tint tranquille dans sa prison. « On prétend, lui dit Fabrice, envoyé du Holstein , que Votre Majesté a tué vingt janissaires de sa main.» — « Bon ! bon ! répondit-il , il ne faut croire que la moitié de ce. que disent les gens. » Les Turcs lui donnèrent le surnom de Demir Bach(têtede fer).

Ils le traitèrent avec beaucoup de déférence ; mais ils n’osèrent lui rendre

son épée. Il fut conduit à Andrinople, où l’on sait qu'il garda le lit pendant 43 semaines, sous prétexte de maladie, afin de ne pas voir le vizir. Ensuite, on l’envoya passer l’hiver à Démotika, et il est probable que de long-temps il n’aurait songea retourner en Suède, si le sénat ne lui edt envoyé le comte de Liewen , qui , par la franchise avec laquelle il lui retraça le tableau de l’état intérieur du rovauine , parvint à vaincre sa résistance.

On réunit non sans beaucoupde peine quelque argent , et, accompagné d’une escorte honorable, Charles arriva , le 4 octobre, à la frontière autrichienne, où il se sépara de sa suite et ne garda près de lui que le baron Bosen et le colonel During. Ils s’étaient procuré des passeports sous des noms supposés : le roi s’appelait le capitaine Cari Frisch; il partait une perruque noire, un chapeau bordé d'un galon d’or, un habit brun et un manteau bleu. Ils marchaient jour et nuit , sans guide, forcés souvent de descendre de cneval pour chercher leur chemin. Rosen resta en arrière et During tomba épuisé de fatigue; mais Charles ne se ressentit de rien , et fut même fort mécontent d'avoir à traverser la Hongrie en voiture. A Vienne , il remonta à cheval avec le comte During , sans que personne pût soupçonner que l’homme à la perruque noire était le roi de Suède. Lorsque , par hasard , quelques légers soupconscommençaient a se manifester, un’énorme fiacon de vin qu’il vidait les faisait aussitôt disparaître , car tou te l’ Europe connaissait jusqu’à ses moindres habitudes, et savait qu'il avait de bonne heure renoncé à l’usage du vin.

Il avait en quinze jours fait à cheval 268 milles d’Allemagne, quand, le 22 novembre.à minuit, il arriva, avec During, aux portes de la ville de Stralsund. Duker eut peine à le reconnaître. Le lendemain de bonne heure, il fit manoeuvrer les troupes, reçut les autorités de la ville et visita les fortifications. Son premier soin fut de tenter une attaque sur Wollin , afin de décider le roi de Prusse à entrer ouvertement dans la ligue. Malgré les efforts de

L’U Kl VERS.

la France, ce prince se mit en campagne, assiégea Stralsund, et file de Riigen fut occupée après une résistance héroïque. Charles paraissait résolu à s’ensevelir sous les murs de la ville, et ce fut seulement au mois de décembre de l'année suivante (1715) qu'on put le décider à se retirer. Encore n’y voulut-il consentir que parce que la retraite l’exposait aux plus grands dangers. Il aborda , après un court trajet, a Trellebourg , en Scanie. Le commandant de Stralsund capitula aussitôt qu’il vit le roi en sûreté.

Pendant ce siège , et comme pour empirer encore la situation de Charles, l’Angleterre s’unit, sans aucun motif appa rent, aux ennemis de la Suède ; c’est que Georges I", qui venait de monter sur le trône, poursuivait comme roi d’Angleterre les plans de l’électeur de Hanovre, et convoitait le duché de Brème.

Ainsi abandonné de toutes les puissances de l’Europe, Charles XII rentra en Suède, après une absence de 15 ans , ne rapportant que sou épée et son courage, et un peu plus de respect pour les négociations. Dans ce moment se présenta à lui le baron de Geertz, ministre du duc de Holstein , qui déjà , pendant le séjour de Chartes en Turquie, s’était rendu le roi favorable par quelques négociations que Fabrice, son ami, avait su faire valoir. Le baron de Gœrtz possédait les dons les plus brillants de l’esprit et avait acquis une connaissance profonde de tous les ressorts de la société; aune imagination ardente, il unissait l’avantage de pouvoir calculer froidement les moyens d’exécution.

Il était d'une activité prodigieuse , plein de ressources dans les disgrâces, mais sans aucune idée élevée qui le dominât , sans aucune autre passion que l'intrigue.

Ce qui mettait surtout obstacle à tous les projets que Charles pouvait encore former, c’était l’épuisement total des finances du royaume. L'cdiüce ue son pere avait construit avec tant e fatigues était entièrement ruiné, et le déficit annuel qui s’était fait sen-

tir dès les premières années de la guerre allait toujours croissant. En 1(19!) le roi avait frappé un nouvel impôt sans consulter les états , et l’on se vit bientôt contraint à altérer les monnaies. Au commencement de la guerre, la Hollande et l’Angleterre avaient fourni quelques subsides ; plus tard la France avait envoyé de faibles sommes ; mais bientôt ces ressources avaient manqué : la banque de Stockholm était créancière de l’étnt pour plus de 20 millions, et aucun étranger ne voulait plus pré’er à la couronne, même au taux d’intérêt le plus exagéré. Charles, qui n’avait aucune connaissance en matière de finances, était disposé à approuver tout ce qui pourrait faire rentrer de l’argent dans le trésor, pourvu que les moyens ne fussent pas d’une injustice manifeste.

Ce fut dans de telles circonstances que Gœrtz, après s’en être défendu pendant long-temps, accepta la direction des finances pour un an, à la condition qu’on ferait tout ce qui serait possible pourobtenir la paix. Geertz possédait, pour son temps, une grande connaissance delà nature du crédit, et il sut promptement se rendre compte de la constitution et de l’état présent de la Suède : mais de toutes parts on lui suscita des obstacles ; les employés du gouvernement surtout , craignant de voir mettre un ternie aux dilapidations que l'absence du roi avait favorisées, le décrièrent comme étranger, et il eut le sort de Law en France.

Le principal soin de Gœrtz fut de rompre la coalition qui menaçait d'anéantir la Suède. Dans ce dessein , il S’adressa à l’ambassadeur russe en Hollande, après un voyage à Paris, où il put se convaincre que le régent était dans la ferme intention de ne rien faire pour la Suède. Ses premières ouvertures eurent quelque succès. Il vit ensuite le czar lui-ineme à Amsterdam. On convint d’ouvrir les négociations pour la paix dans l’une des Iles d'Alund, et une trêve de 3 mois fut conclue (*).

(*) M. Lemoatey, dans les notes de ton

SLtDK.

Quant à Charles lui-même , le changement le plus étunnaut s'etait opéré

Histoire de la régence , a donné des éclaircissements aussi nouveaux que curieux sur un prétendu projet conçu à cetie époque el ayant pour but de faire opérer par le roi dp Suède une descente en Angleterre, afin d'y rétablir le Prétendant. Le ministre d’Espagne, Allieront , ce fou de génie, qui méditait de si grandes choses avec de si petits moyens, crut et* effet pou\oir réconcilier (Ütarlea XII ei le <*ar pour les précipiter ensuite contre l’empereur et le roi d’Angleterie. Ces intrigues, qui font connaître la position des ministres suédois dans les cours étrangères, et l'idée que la folie guerrière de Charles XII avait donnée de lui en Europe, nous paraissent mériter d’èfre consignées ici : c’est d’ailleurs un point d'histoire que Voltaire a mal connu et que M. I.emonley a rétabli par de laborieuses recherches.

« Le projet d'associer la folie de Charles XII aux espérances des jacobites était ancien. M. Deberville en écrivait ainsi à M. de T orci. durant la vie de Louis XIV: « Il y a long-temps que j’ai les oreilles bâtit lue? du bruit que le roi de Suède doit « être le libérateur de la Grande-Bretagne;

• c'est une vieille chanson des jacobites. « Leur passion les aveugloit au |K)inl qu'ils « la répétoient dans le temps même où «Charles XII était enfermé dans Stral- « suud. JVt» ai, dans le temps, informe Sa

■ Majesté, avec la circonstance que des ja- « cohiies offroienl deux cent mille livres «sterling pour l'expédition... M. Mulleru,

• auquel l'envoyé de SueJe avoit écrit la « proposition de quelques jacobites, dont

■ j’ai eu l'bouueur de vous informer, a ré- « pondu qu’il n’a pas jugé à propos d'en « parler au roi, de peur qu’il ne donnât, « tète baissée , dans un projet si srabreux ; « ce prince avant besoin de procurer un « long repos à ses sujets, au lieu de «’enga- « ger dans de nouvelles affaires (*). -

« Gy Ih-uborg imagina alors de s’associer avec Geertz et Sparre, el même, à ce qu’on croit, avec Weiidernat, ministre des finances de Suède, et tous ensemble exploitèrent |M)ur leur compte la crédulité des jacobiles. On piqua peu de discrétion dans une intrigue où il ue s’agissait que de vendre de vaines promesses, et le roi Georges, averti de toutes parts, fil arrêter Gyllen-

(*) Lettres des 10 février ci 10 avril 1710.

dan.s son caractère; son ardeur belliqueuse l’avait abandonné, il était in-

borg à Londres, et Gœrtz en Hollande , par l’intermédiaire des états - généraux. Personne, en Europe, ne mit le roi de Suède complice de ses ministres. Le marquis de Châlcatinciif s’en expliquait en ces termes : « Le but «le M. Gœrtz a été de tirer de l’ar

• geut des Anglois. et le roi de Suède n’a « rien su des espérances qu'il leur donnoit. « Comment ce prince nuroii-il projeté dej « descentes, quand il a peine a descendre « chez lui? comment les auroit-il eoncer- « lées avec le czar, quand la paix n’est pas « latte entre eux ? M. Gœrtz ne parle pas «sensément, il passe depuis long -temps

• pour un fripon, il mérite à présent le « titre d’élourdi : sa négociation est celle « d’un filou (*). «

« Le comte de la Mark et M. de Campredon écrivent de leur côté : « Le roi m’a « protesté hautement qu’il n’a jamais pensé « à la prétendue descente, et il demande « qu’on lut renvoie ses ministres pour en

« faire justice L’opinion de la Suède et

« de tous les sénateurs, c’csi que la eonspi- « ration n'éloit qu’tme escroquerie d’ar-

« geut Geertz est convenu qu’il ne vou-

« loi! que prendre l’argent des jacobites , « el qu’il avait ainsi tiré pour sa part « 80,000 éctis(#*). •

« Mais ce qui couvrit les prétendus conspirateurs de ridicule cl mit leur fourberie ail grand jour, ce fui leur propre correspondance que le roi Georges fit imprimer. Ces lettres sont au nombre de trente-quatre, depuis le commencement de septembre 1 7 1 G jusqu'à la fin de février suivant. La misère, la fraude et la sottise y tiennent la plume tour à tour. Gylleuborg écrit à Gœrtz, le 10 février: «Je vous prie de « fa ire en sorte que je sois quitte du soin de ■ savoir où prendre le nécessaire. Un esprit « borné comme le mien n’y suffit pas assuré- « ment.» Ce pauvre conspirateur manquait souvent de quelques guinées pour faire imprimer les périls libelles qu’il composait contre le roi d’ Angleterre.. Dans l'impossibilité où il était, ainsi que ses complices, de produire aucun engagement de leur maître, ils s’épuisaient en fables de toute espece pour délier la bourse de leurs dupes,

(•) Lettre# de Cbàteauneaf •« marédiaJ d’Uxetlet . dr» a , 9, ia et 19 mar» «7*7-

(••) Lettres et mémoire» de» 10 mat «t t*f juin

L'UNI VCIIS.

décis et ne savait plus quel parti prendre; sa valeur personnelle mon-

seulement, disaient-ils, ad captandnm regiam benevolentiam. Lej jacohites de France et d'Avignon étaient naturellement plus crédules et plus généreux. Mais ceux d'Angleterre désolaient Gyllenborg. «tin de leurs chefs, écrivait-il à Gœrlz, le 4 décembre, ma parlé en ces termes : « Se flalter que « par respect ou par amitié nous donnions « notre argent à qui que ce soit, ce serait « ne point connaître les Anglais. Tous ne « sauriez nous changer sur ce point. 11 faut « nous prendre tels que nous sommes. Ma- « nus nostrœ oculatœ sunt ; credunt quod « 'vident. » le maréchal d’Uxelles fil de plus vérifier la fausseté d‘un prétendu armement à Gellenbourg, et il fit constater qu’il n’existait dans ce port que dotize vieilles frégates non armées et hors d'état de tenir la mer.

« Les ministres suédois eurent l'effronterie de laisser entrevoir dans leur correspondance le concours du rzar et de citer pour garant son médecin Areskin. Le rzar se bâta de donner à la cour de Londres un désaveu formel « de ces infâmes insinua- « tions , de res artifices imaginés pour divi- « srr les alliés du Nord et redresser des af- % faires délabrées.» Il y traite Charles XII «d’ennemi violent, vindicatif et irréconci- « liable, et il anuouce que son médecin « Areskin engage sa tète contre l’imposture « des ministres suédois. « Charles XII, de son côté, combattu entre sa vanité qui répugnait à donner satisfaction au roi d'Angleterre, et son honneur compromis par l'escroquerie de ses ministres, fournit aussi son désaveu écrit au landgrave de Hesse et au régent de France. Georges consentit à le recevoir de ce dernier médiateur, dans les mêmes termes dont s’était servi le roi de Suède. Le voici : « Assure S. M. B. que le « roi de Suède n’a jamais eu et qu’il n'a « point encore l'intention de troubler la « tranquillité de la Grande-Bretagne; qu’il « n’est entré dans aucun des desseins altri- « buèx à ses ministres ; que ce prince re- « garde comme une chose injurieuse pour « lui le simple soupçon qu’il eût part à de « pareils projets , et qu'il se propose . lors-

• que ses ministres lut seront remis , d'exa-

• miner leur conduite pour en faire bonne « justice , s'ils out abusé de leur carac- « 1ère. »

« Lorsque Alberoni tâcha de relever cette

trait seule que c’était bien le même homme. En 1716 il attaqua la Nor-

intrigue, il n’insista point sur le projet de descente, parce que le roi de Suède était sans moyens pour l'exécuter, que le czar ne s’intéressait point au Prétendant, redoutant les Anglais pins qu’il ne haïssait leur roi, et qu’il fût entré en fureur à la simple proposition de hasarder sa marine naissante contre une flotte anglaise. Mais il tenta de réunir les deux monarques contre l'électeur de Hanovre et surtout contre l’empereur. Il soupçonnait avec raison que le czar désirait avoir un établissement en Allemagne, et qu'il soutenait dans celte vue son neveu , le duc de Mecklenhonrg , que poursuivait l'empereur pour quelques contraventions aux iois de l’empire.

« Alberoni ne manqua pas d’ouvrir, suivant sou usage, sur des données aussi Faibles , des négociation- vagues et multipliées. Il envoya en Suède l’osio-hueno, qui ne put atteindre le roi dans ses courses continuelles. Geertz fit partir de son côté pour Madrid le fils de son ami, le comte VVeling, jeune homme sans consistance, dont le voyage fut inutile. A Paris, Cellamare sonda l'ambassadeur de Suède, qui, au setd mot de subsides, promit tout ce qu’on voulut. Mais quand il fallut en concerter les conditions avec le baron do Scldeitz, ministre de Russie, ce dernier prétendit que les subsides destinés à la Suède passassent par les mains du czar. Cellamare indigné écrivit à Alberoni , qu’il était environné de serpents et de sangsues. Puà ben da ci'o y. E. inferire che dappertulto siamo cinti o da serpents che ci vogliono mordere cd aveelenare , o da sanguisughe che -vogtiono dolcemente dissan guarci {•).

« En Hollande , qui était le principal foyer de l’intrigue, le marquis Berretti- Laudi relira par l’ordre exprès d’Alberoni toute offre d’argent et rompit la négociation, plus de deux mois avant la mort de Charles XH.

« Les conférences de Pile d’Aland n’étaient pas un cbamp moins stérile. Le czar inflexible prétendait garder toutes ses conquêtes. Les deux ministres suédois, Ga-rtz et Mullern, n’étaient point d’accord; le

E rentier voulant la paix avec la Prusse et t Russie , et le second la voulant générale.

Ç) de Cdlamare, du »6 septembre rji*.

SUEDE

wéçe et s’avança jusqu’à Christiania; mais ayant laissé plusieurs forteresses

Pendant ce temps, le roi de Suède, se moquant à la fois et de ses ministres et des conférences, négociait personnellement avec le baron de. Fabrice, envoyé serre! du roi d’Angleterre et neveu de son ministre hanovrien. La France connaissait parfaitement toutes ces menées d'Àlberoni , et Dubois se réjouissait de ces projets d’une ligue impossible qui alarmait l’empere ur, et l'attachait davantage à la quadruple alliance.

« Voltaire a complètement ignoré toute celle politiq ie du Nord, ce qui ne Pem pécha pas de parler avec beaucoup de confiance, dans le huitième livre de son Histoire de Charles XII, de la conspiration de Gyllenborg, et des négociations de Gœrtz, du czar et d’Alberoni. Mais si on en excepte l’écorce de quelques faits matériels et publics, ce qu’il en dit est une erreur continuelle. Entre plusieurs preuves, je n’en citerai que deux. Voltaire assure que Charles XII ne désavoua pas s ex ministres, et j’ai lu l’original de ce désaveu. Il assure encore que dans hs conditions de la paix eutre la Sucde et la Russie , qu’on trouva parmi les papiers de Geertz, il était stipulé que le czar fournirait des vaisseaux pour transporter dix mille Suédois en Angleterre. J’ai lu ces conditions et je puis certifier quelles ne contiennent rien de semblable. Il n’y est question ni de Prétendant, ni de descente. On y dit seulement que si le roi d’Angleterre ne restitue pas Bremen et Werden , on s’indemnisera sur l’électorat de Hanovre. Ce n’est pas que je pense qu’il faille ajouter aucune foi à ce prétendu projet ; il n’a rien d’authentique; il n’est écrit par aucun ministre, et ressemble à ces mille chiffons que les hommes d’état sout exposés à recevoir de toutes mains. Un éditeur de rilistoirc de Charles XII prétend qu’Alberoni a certifié toutes ces assertions de Voltaire dans une lettre qu’il adressa lui-même à cet écrivain. C’est tirer une conséquence bien exagérée d’une simple politesse de ce cardinal.

« Lorsqu’après la mort de Charles XII, on arrêta le baron de Gœrtz, on trouva sur lui des lettres d’une date fort récente, qui lui étaient écrites de Paris par quelques Suédois, relativement à cette expédition de pirates sur laquelle on a tant débité de fables. Ia reine rçnût ces lettre* au comte

derrière lui , et plusieurs expéditions ayant été inutiles , il revint en Suède

de la Marck, avec prière au régent d’eu faire emprisonner les auteurs. Ces pièces confidentielles oui révélé tout le secret de l’intrigue, qui n'était réellement qu’une honteuse spéculation mercantile, étrangère à toute vue |H>litiquc ou militaire, ignorée du roi , et protégée dans l’ombre par Gœrtz, qui accueillait volontiers toutes les méchantes affaires.

« Les entrepreneurs de celle-ci étaient quatre Suédois appelés Klinkostroin, Gellenscliip, Vrangel et Nericiur. Le premier, aurien agent de la compagnie des Indes, et à qui les trois autres paraissent subordonnés, avait imaginé de mettre à profit les désordres de la guerre, en armant des flibustiers en Europe pour aller rançonner le commerce dans 1rs mers des Indes. - Il n’y « a pas d’apparence, écrit Klinkostrom « au baron de Gœrtz, que nous puissions « établir un comptoir à Madagascar. Les « peuples en sont trop farouches et trop « jaloux de leur liberté pour souffrir l’éta- « bllssement des étrangers. Mais nous comp- * tons prendre en retour l’ile de Saint-Tho- « mas et en chasser les Danois. »

« Klinkostrom avait eu conséquence appelé en France Morgan et quelques centaines de ses bandits ou matelots, et il avait choisi, de concert avec eux, le port de Cadix, comme le lieu plus propre à masquer le brigandage de leur expédition.

*» Tout ce qui m'embarrasse le plus, « écrivait-il encore, « ce sont mes argonautes. Je « ne sais comment le» faire passer en Es- « pagne, soit faute d’argent, soit par rap- « port aux ordres rigoureux du régent , « d’arrêter au passage tous ceux qui ne sont « pas munis de passeports.» Il prit, en attendant, le parti de les envoyer à Deux-Ponts, où ils devaient être habillés et nourris à meilleur marché. Ces choses se passaient à la fin de novembre 1718, peu de jours avant la mort de Charles XII et la détention de Ccllamare.

« Ces aventuriers agissaient à l’insu du roi et se cachaient avec soin de l’ainbassadeur de Suède, que Klinkostrom avait trompé en lui annonçant qu’il était venu à Paris pour se faire traiter d’une hydropisie. Cependant un baron de Hoggers, ancienne créature du contrôleur général Desmarets, et l’un des plus fameux intrigants de ce temps-là, imagina de mettre en rap*

après avoir perdu plus de 4000 hommes. L’année 1717 se passa en affaires d'avant-postes sur les frontières. Enfin en 1718 on lit une guerre plus systématique pour occuper la Norwége.

Le général Armfeld passa, au nord, des montagnes réputées insurmontables, et |iéni-tra jusqu’à Drontheim ; mais il ne put prendre cette ville, et se vit séparé de la Suède par l’armée ennemie. Le roi s’avança de son côté au mois de novembre ; mais cette fois il ne voulut plus laisser de forteresses sur ses derrières; il s’empara de la ville de Fridrikshal! et mit le siège devant le château. On ouvrit la tran-

port ce Suédois et Ccllamare. « Comme il

• élait déjà résolu par Morgan et ses asso- «ciés, écrit Kliukostroni au baron de « Geertz, de faire notre armement à Cadix,

• et que je devais passer en Espagne, je

• crus devoir d'autant moins refuser de voir

• Ccllamare, que j'avais besoin des rrroni-

• mandations de ce ministre pour m'en ser- » vir dans les occurrences. » Celte entrevue o’eul point de suite, parce que Klinkostrom n'avait reçu ni instruction, ni pouvoir de sa cour, et n’i tait dans la confidence d'azirune négociation; il se borna à remettre de son ulief un mémoire qui m’a paru fort ridicule , où il teute de prouver que la conquête de la Noivvrgc par la Suède sera fort avantageuse à l'Espagne. Cctlaroare ne daigne |ias en parler dans sa correspondance avec Allieroni.

« La cliule du luron de Gœrlz fit crouler cette infâme entreprise des quatre Suédois, qui ne fut jamais qu’un brigandage privé et qui resta ignorer de Charles XII et d’Alberoni, et n’eol pas la moindre affinité avec les affaires du Prétendant et les projets de descente en Angleterre. Il n’est pas étonnant que les histurirns superficiels aient pris le change sur ce point, puisque le régent lui-inèuie ne connut la vérité que par les lettres dont je viens de parler. las mouvements des Oibustiers lui avaient donné urique ombrage, si on en juge par l'oronnance qu’il publia, le 5 septembre 1718, portant amnistie en faveur des forbans français, sous la seule condition que ces brigands , couverts de crimes, seraient catholiques , ou en disposition prochaine de le devenir. Singulière façon de témoigner son respect pour l'orthodoxie 1 »

cliée; un ouvrage extérieur fut emporté d'assaut. Dans la soirée du 1 1 décembre, le roi parcourait la tranchée, suivant son tisane ordinaire, quand tout à coup la nouvelle de sa mort se répandit ; on le trouva appuyé sur le parapet, la figure tournée du côté de la forteresse ; la balle était entrée du côté droit et sortie du coté opposé; sa main était encore sur la garde de son épée. Il est prouvé que la balle n’était qu’une balle de pistolet, et, l’on n'en saurait plus douter, ce héros, qui avait échappé aux dangers de tant de batailles, périt assassiné.

Ou ignore encore quel fut l’assassin; mais nous verrous bientôt à qui l'assassinat devait profiter (*).

(*) Nom ne pouvons nous séparer de Charles XII, sans reproduire ici un portrait de ce prince que nous empruntons aux pièces justificatives de l'Histoire de la régenre, par Lrnioitley , et qui est extrait des documents les plus authentiques.

« Voici quelques traits à ajouter à la peinture de ce monarque aventurier. Rien n’est si difficile à définir que le roi de Suède. U est d'une taille avantageuse; tres-liien fait ; la télé gros-e avec très-peu de cheveux . courts cl hérissés sur le sommet ; les yeux grands, et dans lesquels on remarque quelque chose d'exlraordinajre. Il a une iiiétnuirr prodigieuse, beaucoup de présence d’e-pril el de pénétration, d'éloquence même, quoiqu'il parle très-peu ; d'un acres libre à tout le monde ; poli ; inviolable dans ses promesses, inflexible dans scs résolutions; généreux , bienfaisant ; inaccessible à ce qu’on ap|iel|e la politique du temps, mais méfiant au dernier point; dune dissimulation impénétrable, affectant un rire continuel cl en surface. Ici qu'on pourrait le figurer sur uu masque; paraissant le plus gai, lorsqu'il polie dans le rouir les chagrins les plus cuisants, ou les mécontentements les plus violents; regardant mut le monde d’un oeil égal el gmoieux , quoiqu’il u’aime ni 11’estiuie véritablement personne. Insensible à la misère de -es sujets, il croit qu’ils peuvent souffrir les fatigues, la faim, la soif, les travaux où il sV\|>ose sans nécessité. Les Suédois sont en elîel d'excellents soldats. Presque tous mariés, niais nés pourla guerre, ils la font avee la même tranquillité qu'ils cultiveraient leurs terres; robustes jusqu’à

SUEDE

ÜLR1QÜB ÉI.F.OHOBR.

Dès que les officiers qui suivaient Je roi se furent aperçus de sa mort,

l'insensibilité , supportant les privations sans murmure ; paisibles dans leurs quartiers Comme dans leurs marrbes, ils ne sont jamais oisifs, ne désertent point , et sont profondément convaincus que leur vie appartient à leur souverain. F.n Saxe, l'excès des richesses et de l'abondance étourdit des gens accoutumés à la | eau v reté. Des régiments refusèrent de combattre à Pullawa.

D'autres tournèrent le dos à leur entrée en Norwége. Il est vrai que le recrutement de ceux-ti s'était opéré singulièrement : le roi avait fait enlever de toutes les églises les margutlliers et les sonneurs. Revenons à la personne de Charles XII.

• Le commun du peuple l'a cru inspiré.

Sa piété apparenlr a occasionné cette erreur. Jamais pl iure n'a clé tant aimé ni respecté dans ses pros|iérilés, tant plaint, ni obéi avec tant de zèle de la populace dans scs malheurs. Son retour a détruit tout d’un coup res bonnes dispositions, par le choix qu’il a fait de ses ministres , par la confiance qu'il a donnée aux étrangers ait mépris de ses sujets, |iar les expédients ruineux qu’on a mis en usage pour soutenir la guerre la lus folle. Il ne fait qu’un repas à quatre eures du soir ; il 11e parle jamais à table, mange beaucoup et ne boit que de l'eau. Insensible à toutes sortis de plaisirs, rien ne l'occupe que le soin de ses troupes. Il en fait la revue homme par homme ; et tandis que les cavaliers s'exercent à tirer au blanc , on a vu ce prince tenir la bride de leurs chevaux. Quoiqu'il se courbe à sept heures, il dort Ires-peu. C'est ordinairement sur de la (vaille . habillé, botté, et enveloppé dans son manteau. Ce n’esl que depuis que M. le comte de la Mark l'a joint (tu il se sert d’un lit. Il se lève à une heure dit matin. Son habillement est aussi simple que sa nourriture. Il est toujours boité et prêt à monter à cheval. On ne le distingue du soldat que par sa bonne mine , par sa politesse, et par un air gai qui ne I abandonne jamais. Il donne audience depuis deux heures jusqu'il quatre, à toute sorte de personnes sans distinction, excepté aux étrangers. Ses ministres doivent être dans sa chambre ce temps-là; mais il arrive souvent que le roi de Suède appelle le premier officier qui parait : celui-là en attire un

ils convinrent ensemble qu’il fallait la cacher aux travailleurs et aux soldats, de peur de les alarmer et de les décourager. Ils trouvèrent donc convenable d'envelopper son corps d’un manteau et de le faire enlever comme si c'était celui de quelque officier tué. Siquier , aide-de-cantpdu prince de Hesse- Cassel , campé avec le gros de l'armée près de Torpum, arrivant sur ces entrefaites avec des dépêchés de son maître (tour Charles XII , prit le chapeau du roi, lui mit le sien avec sa perruque sur la tête, et après qu'on eut porté le corps dans une hutte, il monta à cheval pour rejoindre l’armée du prince, auquel il raconta ce qu’il avait vu. I.e prince fit aussitôt appeler les principaux officiers et leur communiqua cette triste nouvelle. On tint ensuite un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu, entre autres choses, de lever le siège, et d'envoyer arrêter le baron de Gœrtz, qui était en chemin pour se rendre en Norwége. Siquier fut dépêché pour porter à lllrique-Eléonore la triste nouvelle de la mort du roi son frère , et comme on n’avait pas eu le temps de lui remettre des dépêches, on lui enjoignit de descendre chez le gouverneur, pour lui dire ce qu'il avait vu, et l'inviter à en informer la princesse, a Cependant (*) cette nouvelle ne fut

autre, et le temps se passe à crouler des aventures de tonie eiqicre, auxquelles il prend un plaisir singulier, jusqu’à ce que ce irincc inonlanl à cheval , ce qu’il fait tous es jours , les ministres sont obligés de s’en retourner sans avoir pu parler d'aucune affaire. Il entre dans les moindres minuties, sc défie de loul , et fait ex|>édicr ses ordres par le premier secrétaire qu'il rencontre, à l'insu des minisires que la chose regarde. Le roi de Suède n'a point de eour à Liiudeu; il est servi à table par deux officiers de son régiment des gardes qui se relèvent tous les trois mois. Il mange sur de la vaisselle de ferélamé. Des qu'il est levé de table, tous les officiels qui se trouvent dans sa chambre s’y placent et vivent de ce qui est resté. »

(*) Nous empruntons le récit du proc es et de la mort de Geertz au Voyage du

L'LMVEllS.

pas plutôt répandue dans l'armée qu’rlle proclama Ulrique-Éléonore|K)ur reine.

I.e colonel Bauingarden, chargé de la commission d’arrêter le baron de Geertz , l’ayant joint entre Stroinstadt et Swinsund , s’en acquitta sans l'instruire de la mort du roi , et l’ayant mené àUdewalla, l'y laissa sous bonne garde jusqu’à nouvel ordre, et envoya ou porta au prince la lettre qu’il lui donna pour le roi. Cette lettre contenoit, ait-on, en substance « que le désintéressement avec lequel le baron avoit servi le roi, ne lui avoit jamais fait craindre un tel traitement, et qu’il n’étoit coupable de rien ; que l’envie et la malice de ses ennemis avoient apparemment trouvé le moyen de surprendre et prévenir sa justice et équité royale contre sa personne , et qu’il supplfoitS. M. d'ordonner qu’on lui indiquât quel crime on lui imputoit, qu’on lui confrontât ses accusateurs. » Quoi qu’il en soit, Siquier arriva à Stockholm le 3 , et mit pied à terre , selon son instruction , chez le gouverneur.

Ce seigneur ayant entendu le sujet de son voyage, lui recommanda de rester caché dans sa maison , et de n’en rien dire à personne , et alla en informer la princesse. Son Altesse apprit avec la douleur qu’on peut assez imaginer la perte qu’elle venoit de faire ; le gouverneur l’ayant consolée de son mieux comme d’une chose sans remède, lui conseilla de faire appeler tous les sénateurs auprès d’elle, sous prétexte de quelque affaire importante a leur communiquer; ce qu’elle fit, après avoir versé bien des larmes que son afiliction ne pouvoit refuser à la mémoire de son frère.

« Les sénateurs en arrivant la trouvèrent encore versant des larmes, qu’elle ne put qu’avec peine interrompre un peu pour leur en dire la cause; ils lui firent là-dessus leurs compliments de condoléance et de consolateur De la Mothray, qui, témoin de res événements, les a raroniés avec une impartialité on faveur de laquelle nos lecteurs lui pardonneront sain doute quelques incorrections et quelques bizarreries de style.

tion; ils tinrent ensuite conseil sur les mesures qu’il y avoit à prendre pour l’interrègne, et ils firent apjreler Siquier pour l'interroger. Il leur apprit ce qui s'étoit passé à l’armée avant son départ, et l’arrestation du baron de Gœrtz qu’il avoit rencontré sur sa route sans se faire connoitre à lui.

« On résolut de faire aussi arrêter le comte Van Dernat et le secrétaire Ecclef, comme ceux qui avoient le maniement des finances; ce qui fut exécuté le soir même sur les neuf heures. On arrêta aussi le lendemain matin toutes les créatures et domestiques du baron de Gœrtz, qui se trouvaient à Stockholm , entre autres le conseiller Haagen et un monnoyeur françois, nommé Rouyer, que le baron avoit amené de Hollande. On envoya aussi ordre au comte de Gyllenborg, qui se trou'voit a Lofto, d’arrêter le secrétaire Stainbke, et de se saisir de tousses papiers. Mais soit que celui-ci en eilt eu avis à temps, ou par quelque prudente crainte ou pressentiment d'un tel accident , il les avoit mis chez les plénipotentiaires russes , où il se trouvoit lui-même quand l’ordre arriva ; cependant quelques-uns croient plutôt que le comte favorisa sa fuite sous main.

« Le !i de décembre, le lieutenant général Itennct apporta la confirmation de la mort du roi, avec diverses lettres, tant pour la princesse que pour les sénateurs; et sur le bruit qu'il répandit que l’armée avoit proclamé Son Altesse pour reine, le clergé pria Dieu pour elle, après l’avoir annoncée comme telle au peuple dans les églises. Mais le sénat, qui avoit des vues plus étendues, et surtout celle de rappeler l’ancienne liberté de l’élection des rois et les anciens privilèges des sujets, sans pourtant rien faire contre là voix et les inclinations du peuple, qui avoit déjà choisi la princesse, lui conseilla de faire publier un manifeste, sorte de déclaration qu’il lui dicta , par laquelle elle protestoit contre tout pouvoir despotique, et invitoit les états à se trouver à Stockholm le 20 de janvier , pour consulter, tant avec eux qu’avec le se-

SUÈDE

nat, sur le gouvernement du royaume.

«Vers la un de novembre, le baron de Gœrtz fut amené à Stockholm dans sa chaise de voyage, avec une garde d’environ cent hommes armes , non pas tant par la crainte de quelque soulèvement en sa faveur, que pour le garantir des insultes de la populace animée contre lui; car les chaires, aussi bien que les maisons de la noblesse , ne cessoient de retentir d’invectives contre son administration.

«Cette même année on avoit émisune grande quantité de monnoies decuivre, qui, avec celles de papier, étoient les seules espèces qui eussent cours, en vertu d'un edit royal. Cet édit rendoit confiscables toutes les autres espèces d’or ou d'argent , comme anciens éeus , demiécus,carolins,ctc., qu’on ne découvrait pas et qu’on ne changeoit pas avec le gouvernement contre ses valeurs imaginaires , dont on comptoit jusqu’à dix-huit millions de dallers à trentedeux sous. I,es dernières monnoies qui avoient été frappées, étoient au nombre de dix sortes différentes. Elles portoient pour empreintes les ligures de Saturne, de Jupiter, de Mars, de Phébus, de Mercure, de l’Espérance.

« Ces divinités païennes représentées sur les pièces qui portoient leur nom donnèrent lieu à quelques-uns de les appeler par dérision les dieux du baron de Gœrtz. Une bonne femme, qui les avoit entendu ainsi appeler , voyant cet infortuné baron devant sa fenêtre , escorté comme j’ai dit, lui cria : « Notre Dieu t’a mis entre nos mains, vois si les tiens que tu nous a donnés pour monnoie t’en délivreront. » J.a populace lui disoit les dernières injures, et aurait fait pis, selon les apparences, s’il n’avoit pas été si bien gardé. Quoi qu’il en soit , il fut conduit dans la maison de ville, au faubourg du Sud, où on le resserra étroitement dans une chambre , et on lui refusa non-seulement la vue de tous ses domestiques, mais même d’étre servi par son cuisinier, c’est-à-dire de manger des mets apprêtés par ce cuisinier dans quelque cuisine voisine, et qu’on lui opporte-

roit, proposoit-il , si on vou!oit,sans laisser paraître son serviteur devant lui. Un Suédois qui tenoit cabaret dans une partie de cette maison eut ordre de lui fournir à manger à sa manière, et comme cette nourriture était bien différente de celle à laquelle étoit accoutumé le baron , il ne mangea presque rien pendant plusieurs jours, et eut quelques accès de fièvre; ee qui donna lieu de faire courir le bruit que se sentant coupable jusqu’à ne pouvoir échapper ali supplice, il avoit dessein de se laisser mourir de faim plutôt que de mourir de la main du bourreau.

Niais comme on s'accoutume enfin à tout avec le temps, et la bonté du tempérament l’emportant sur les coutumes les plus rudes, peu de jours découvrirent la fausseté du dessein, car il commença à manger à la suédoise et à se bien porter.

« Cependant , soit qu’il eût craint oti prévu ce qui étoit arrivé, et pris les précautions nécessaires pour ne pas donner d’armes contre sa personne, on ne trouva rien dans ses papiers qui lui pût faire tort; ou disoit qu’il les avoit brûlés ou laissés à son secrétaire, à Lofto. Il n’en fut pas de mémo de ceux du comte Van Dernat , parmi lesquels se trouva un brouillon d’une lettre qu’il écrivoit au baron , pour l’informer que le clergé suédois lui avoit déclaré la guerre; que les chaires retentissoient dans toutes les églises d’invectives contre son administration ; qu’en particulier , les prêtres mettoient en usage toute l’autorité que leurs fonctions leur donnoient sur le cœur et l’esprit du peuple, pour le porter à se défaire de sa personne , et qu'il en étoit assuré par un membre de leur corps. Outre bien d’autres témoignages, cette lettre produite anima si furieusement la colère du cierge contre le comte, qu’au lieu d’une victime qu’il vouloit et qu’il avoit déjà pour ainsi dire en la personne du baron de Gœrtz, dont la voix publique prononçoit la sentence de mort , il chercha tous les moyens d’en avoir une seconde dans Van Dernat.

« Je ne dirai pas que cette asser-

tion de la lettre du comte fût bien fondée , mais je sais bien que c’étoit le prêtre Brenner qui en étoit le principal auteur, et que cet ecclesiastique méritoit tout le mal que le clergé vouloit au comte, qui n’étoit proprement que le copiste de ce que lui avoit dicté Brenner, qui lui nomma malicieusement comme le plus acharnés à la ruine de Grertz, les principaux ecclésiastiques dont il envioit le poste et qu'il vouloit supplanter.

« Une autre lettre, ou copie de lettre, du même comte au baron, lui fut aussi avantageuse qu'elle étoit nuisible à Gœrtz.

La substance de cette lettre étoit que «lui, baron de Gœrtz, agissoit « comme s’il eût eu le dessein de ruiner « entièrement le roi avec son armée de « Norwége, en encourageant ce prince « à y faire une campagne et à assiéger • des villes pendant la plus dure des «■saisons, lorsque les autres nations, « qui entendoient la guerre et vivoient « dansdescliinatsplustein|iérés,étoient « retirées dans leurs quartiers d’hiver; « que lui-même craignoit, par les me- « sures qu'il lui voyoit prendre, -que « le public qui l’en aceusoit, ne dit vrai, « sinon quant aux desseins , au moins « quant a la conséquence. Il fulininoit « surtout contre un placard ou édit « royal dressé par lui et près d’être «publié par lui, par lequel chaque « su.et suédois étoit oblige de paver, « outre les contributions annuelles et « ordinaires , le sixième de tout ce «qu'il possédoit en argent comptant, « en terres, maisons, même en ineu- « blés, et de le déclarer par serment, « sous peine de confiscation du tout , « si la déclaration n'étoit faite à certain « terme limité et fort court, ou si elle « ne se trou voit pas fidèle. »

« M a Igré cette let t re et l)ea ueoup d’autres preuves de l’innocence du comte Van Dernath, il est resté prisonnier jusqu'au milieu de l'année 1720, quoique traité plus civilement que le baron , toujours dans une maison de louage, ou dans celle du comte Bonde son ami . et servi par ses propres domestiques, mais presque sur le même

pied que ceux de l’inquisition , à qui on ne dit ni pourquoi ils sont emprisonnés, ni quels sont leurs accusateurs ; en un mot, sans être "raminé, condamné, ni absous.

« Les états se réunirent , à la vérité, au temps marqué par la reine; mais ils ne la traitèrent encore que de princesse royale, et déclarèrent qu’ils ne s’assembloient que de leur propre mouvement, le trône étant vacant, pour élire un successeur. Au reste, ils firent assez entendre qu’ils n’en voulaient pas choisir d’autre qu'elle, pourvu qu'elle voulût s'engager aussi authentiquement qu'inviolablement, de régner selon une forme de gouvernevient qu’ils dressèrent et qui bornoit l’autorité royale en elle plus qu’elle n’avoit été encore bornée en aucun des rois élus de la Suède. Ils lui firent signer et publier outre cela une assurance, comme on l'appeloit, «par laquelle elle reconnoissoit tenir la couronne d’eux , après Dieu , sans y avoir le moindre droit depuis son niariage avec un prince etranger, non plus que feu sa sœur, la duchesse de Holstein , n’en avoit eu depuis lesien. etc. : » après quoi elle fut déclarée librement élue.

« Cependant le peuple, a qui le clergé et la noblesse avoient fait regarder le baron de Gœrtz comme l'auteur de la misère publique, le demandoit pour victime. Les chaires ne oessoient de retentir d’invectives contre l’administration dece ministre. Quelques prêtresdes plus violents attaquoient jusqu’à ses pensées sur la Divinité, en te traitant d'athée ; enfin tous les Suédois etoient si prévenus et si déchaînés contre lui , que personne n’osoit rien dire en sa laveur. I,e duc de Holstein même le déclara lui et le comte Van Dernath démis de son service. Le baron , ainsi abandonné à la haine publique , et désespérant de sauver sa vie par aucune des raisons qu’il avait pour sa justification, choisit pour son conseiller spirituel , ou directeur de conscience, le docteur Conrardi , prêtre de l’cglise allemande, le plus savant, ou du moins le plus modéré d’entre ses confrères luthériens. Ce docteur

fût le seul qui eut permission de le visiter dans sa prison, et je lui ai entendu dire que plus il le fréquenta, moins il le crut digne de la manière dont on le traitoit et du sort dont il étoit menacé.

« On ne commença à procéder contre lui dans les formes, quoique sans beaucoup de formalités , que vers la fin de janvier. Voici quels étoient les principaux chefs d'accusation dirigés contre lui : I" l'invention d'espèces imaginaires; 2° le dessein de ruiner le roi et l'année , en lui conseillant d'entreprendre ta campagne de Morwége pendant la saison la plus rigoureuse; 3° d'attirer l'ennemi dans te cœur du royaume , pour donner à la Suède un roi de sa main ; 4° le péculat. Il y répondit que « quant aux « espèces" imaginaires, il n’avoit fait •> que suivre un plan qu’on avoit sou- « mis au roi avant son départ dcStrali sund; qu’il avoit seulement ajouté à „ ce plan les moyens d'empêcher qu’on » ne contrefit les monnaies, ou qu’on « n’en introduisit de contrefaites dans « le royaume; que c’étoit sans doute •• un urand malheur pour le public que « la députation eût été réduite, contre « ses intentions, à en faire frapper une «qiantité si peu proportionnée avec « celle de la bonne monnoie courante; < mais que, tout bien considéré, ce i malheur, quelque grand qu’il parût, « ou plutôt ce remède inévitable, quel-

* que onéreux qu’il fût, avoit préservé la « Suède du joug que ses ennemis vou-

* loient lui imposer.

» Que pour preuve qu’il n’avoit pas « encouragé le roi à faire la guerre en « Piorwége (résolution pour laquelle on « savoit d’ailleurs qu'il n’avoit besoin «ni d’aiguillon ni de conseil), c’est « qu’il avoit su porter ce prince et le « czar à consentir à un accommode- « ment, alors même qu’ils pnraissoient « le plus animés J’un contre l'autre.

« One le principal but qu’il avoit eu « dans le congres de Lotto, c'etoit de « diviser les puissances conjurées con- « tre Sa Majesté, et de délivrer la Suède « du plus redoutable ennemi qu elle « eût, du czar, et d'en Faire son allié;

« que l'inaction dans laquelle ce prince « etoit resté, pendant que le roi diri- « geoit toutes ses forcés contre le « Danemark . étoit une preuve de la

• bonté et de la sincérité de ses inten- « tions.

« Que quant au péculat , personne « n’etoit aussi innocent que lui. Que « les impôts et les taxes dont le peuple « se plaignoit, avoieut été des remeues « indispensables, dans l’extrême crise » où se trouvoit la Suede , prête à de- « venir la proie de ses ennemis. Que « non-seulement il n’avoit jamais en-

• voyé un sou hors du royaume, pour o son propre compte, mais qu'il pou- » voit prouver qu'il avoit dépensé en « Suède une grande partie de sa for- « tune; qu’il avoit même refusé les 4 » pour cent que le roi lui avoit offerts « sur tout l'argent qu'il pourroit négo- « cier tant au dedans qu’au dehors du « royaume, et surtout celui qui lui pas- « serait par les mains; et que même il « avoit prié Sa Majesté de suspendre « l’effet de ses généreuses intentions à « son égard . jusqu’à ce que les (inances

• du royaume fussent sur le pied où il » espéroit les mettre un jour. »

» Il offrit en outre de rendre compte des deniers publics qui avoient passé par ses mains; et dans le cas ou on trouverait qu'il en avoit diverti la plus foible somme, ou qu'il l’a voit employée sans un ordre de Sa Majesté, à d’autres usages qu'aux besoins du royaume, il consentoit à indemniser la Suède en lui abandonnant tous ses biens. Il faisoit valoir, comme un service considérable rendu au commerce suédois , le bonheur qu'il avoit eu de mitiger la sévérité du règlement sur la course , en obtenantdeSa Majesté qu’elle lui permît d’accorder des passeports aux vaisseaux amis, pour se rendre de leurs ports dans ceux de Suède. En un mot, il se défendit si bien, qu’on ne jugea pas à propos de lui accorder l’avocat ou le conseiller qu’il demanda, chose que les nations chrétiennes ne refusent jamais en pareil cas ; soit qu’en effet on n’ait pas voulu qu’il pût se justifier, soit qu’on crût avoir d’autres preuves pour lui ôter la \ ie. On n’accepta pas uon plus

l’offre qu’il faisoit relativement aux finances.

« Quoiqu’il fût extraordinairement affaibli par quelques accès de fièvre, causés par son nouveau genre de vie, il fut obligé de subir divers interrogatoires debout, et cela pendant deux ou trois heures consecutives; et tous les moyens qu’il présenta pour sa défense, même les ordres qu’il avoit reçus du roi , ne purent lui sauver la vie. *

« Aussitôt que le docteur Conradi le vit en danger, il alla prier la reine de ne pas commencer son règne par l'effusion du sang, mais plutôt par un généreux pardon des offenses, si elle «voit eu personnellement à se plaindre du prisonnier; mais, d’un autre côté, les confrères de Conradi faisoient tous leurs efforts pour porter cette princesse au ressentiment et à la vengeance; ils lui représentoient sous les couleurs les plus noires, avec quel mépris et quelle hauteur cet étranger l’avoit traitée, ainsi que tous les corps politiques de la Suede, pendant la vie de son royal frère, et quelle autorité des-

Sue H avoit exercée sur tous les ois en général.

« Ulrique , plus touchée des prières de Conradi que des conseils de ceux ui l’excitoient à la vengeance, réponit « qu’elle seroit disposée à pardonner nu baron de Geertz tout ce qu'il avoit commis contre sa personne, et même plus encore; mais que, tenant la couronne des états après Dieu, elle ne devoit ni ne vouloit oublier le tort qu’il pouvoit avoir fait au public sans leur consentement. »

« Conradi s’adressa alors aux états pour en obtenir le consentement que semblait réclamer la reine; mais tout fut inutile; le baron de Geertz fut condamné à avoir la tête tranchée au pied du gibet, situé sur le grand chemin, hors de la ville, là où l’on exécute les voleurs et les brigands, et même à y être enterré. On lui lut la sentence le 11 mars, après l’avoir dégradé de tous ses titres tant naturels qu’acquis, et parmi ces derniers ctoit l'ordre de l’Orange, dont le roi de Prusse l’avoit honore , et qui fut renvoyé à sa majesté

prussienne. L’arrêt portoit en substance, « que George -Henri Gœrtz étoit « condamné à perdre la tête et à être « enterré, par les mains du bourreau, <• au pied du gibet, .jiour avoir rendu » suspecte au feu roi la fidélité de ses « sujets ; pour avoir détruit la confiance « que ce prince avoit dans le sénat et « dans les autres corps politiques , et « avoir éloigné par ce moyen de l’ad- « ministration des plus importantes « affaires les personnes les plus zélées o pour le service de Sa Majesté et le o bien public; pour avoir, par ses per- « nicieux conseils, par les voies tyran- « niques qu'il avoit inventées, et par « l'abus de l’autorité que Sa Majesté <■ lui avoit donnée , encouragé le roi a « continuer la guerre; pour avoir mis <■ la dissension et la mésintelligence « entre Sa Majesté et les plus sincères « ainjsdelaSuède; pour avoir dépouiHé « les Suédois de leur bon argent et des « autres effets solides et réels qui leur « restoient : en un mot, pour être l'au- « teur des plus grands malheurs ; et « autres raisons capitales déduites de « ses papiers et de ses actions. »

« Gœrtz entendit la lecture de cette sentence avec un visage serein et une fermeté d’ame extraordinaire. Cependant , être enterré au pied du gibet lui paroissant le comble de la honte et de la barbarie, il adressa une requête aux états, pour qu’il leur plût d’adoucircette disposition , en permettant à ses amis ou domestiques de disposer de son corps après sa mort; mais on le lui refusa , et l’on accorda seulement à ses serviteurs de le suivre depuis la porte de la prison jusqu’au lieu du supplice.

■< Pendant les cinq ou six jours qui précédèrent son exécution , Conradi continua , ou plutôt redoubla ses visites auprès de lui, et ne remarqua aucune inquiétude, aucune crainte de la mort dans les entretiens qu’il eut avec lui; niais il trouva sa conversation aussi facile et aussi libre qu’à l'ordinaire. Il y composa, entre autres choses son épitaphe qu'il donna au docteur telle que je la rapporte ici :

Dig

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FiJes erga regem et dueem, mort régit, mort mta.

1 Va fidelité envers le mi et le due, et la mort du roi, me coûtent la vie.

« Il se fit faire, pour le jour de l’exécution, un habit de vetours noir avec des épaulettes qui se boutonnaient. Il fut tiré de sa prison le 19; et, apercevant auprès de la maison de ville, par laquelle il sortit, ses domestiques qui l’attendaient, les larmes aux yeux, pour lui rendre leurs derniers devoirs, il leur dit : Ne pleurez pas, mes amis ; Ü n'y a si bons amis, maîtres ou serviteurs, qui ne doivent un jour se quitter. En même temps il dit a M. Conradi qui l’accompagnait, de monter le premier dans un carrosse de louage qu'on lui av.dt accordé pour le conduire au supplice, et il y monta ensuite; après quoi le convoi se mit en marche. Il consistait en deux cents gardes armés de piques, qui entouraient le carrosse, et quelques milliers de spectateurs , parmi lesquels on pouvait compter environ soixante prêtres, dont la présence, qui marquait assez le mal qu’ils lui voulaient, n’était pas un sujet d'édification.

« Aussitôt que le carrosse fut arrivé au pied du gibet, il en sortit le chapeau sur la tête; et, ayant promené ses yeux sur les spectateurs d’un air ferme et calme, il demanda à M. Conradi, qui le tenait par la main : Ne serait ■ il pas à piopos que j'adressasse quelques paroles a ces gens f Non , répondit le docteur, il ne faut plus penser qu'au ciel. Après quoi, ne voyant pas l’échafaud, il lui demanda où était le billot; Conradi le lui montra sur un tas de sable , A quelques pas de IA , et l’y conduisit. Dès qu’il y fut, il donna son chapeau et sa perruque à son valet de chambre, qui lui mit un bonnet de nuit sur la tête, et lui ôta sa cravate, pendant qu’il déboutonnait lui-même les épaulettes de son habit; puis il se coucha le ventre contre terre , le cou sur le billot, disant en allemand, assez haut pour être entendu de plusieurs : Rassasie-toi, Suède, du sang innocent dont tu es altérée. Le bourreau, s’avançant alors la hache à la main , fut 14* Livraison. (Suède.)

arrêté par le docteur qui , lui remettant vingt aucats, le menaça de l’excommunier s’il touchait le corps de Geertz après avoir rempli son ministère. Celuici promit de nœn rien faire; et aussitôt, avec une adresse remarquable , trancha la tête de Gœrtz d’un seul coup de sa hache.

<< Cela fait , quand le sang eut coulé sur le sable et qu’il l’eut imbibé, les domestiques, en pleurs, mirent la tête et le corps de leur cher maître dans un cercueil couvert de velours noir, qu’ils avaient eu la liberté de faire apporter, et le déposèrent dans une fosse creusée tout près de là , mais qui était peu profonde, parce que la terre était alors fortement gelée. Ils y jetèrent ensuite le sable imbibé de son sang, et la comblèrent de terre.

« Peu de temps après , quand l’attention publique fut entièrement occupée des obsèques du roi, ces serviteurs fidèles , ayant déterré son corps, l’emportèrent avec la tête dans la maison où ils logeaient, en détachèrent les jambes comme trop embarrassantes, et, après l’avoir embaumé de leur mieux et déposé dans un coffre de voyage, ils le transportèrent de l’autre côté de la mer. »

Maintenant que nous avons dit comment la Suède, par l’injuste condamnation de Gœrtz, se vengea de ses longues souffrances, occupons -noua des mesures qu’elle avait cru devoir prendre pour prévenir le retour de semblables malheurs, et consacrons quelques pages A l’analyse de cette nouvelle constitution qui , de la monarchie la plus absolue de l’Europe, fit tout à coup la monarchie la plus limitée.

Les causes qui facilitèrent ce grand changement sont faciles à saisir. La Suède venait de perdre ses meilleures provinces; son commerce était anéanti , ses forces militaires détruites , et , depuis quelques années , elle ne continuait la guerre qu’à l’aide des expédients que Gœrtz seul pouvait trouver , et auxquels Charles pouvait seul consentir. Aussi les Suédois, bien qu'admirateurs insensés des quali-

tés brillantes , mais funestes , de Charles Xll , étaient-ils au moment de perdre patience , quand la mort de ce prince vint les dispenser de pousser plus loin le dévouement. L’exécution de Gœrtz prouve assez le ressentiment caché de la nation et le mécontentement qu’elle avait été contrainte de dissimuler. Ce mécontentement était commun h tous les ordres de l’État :

la noblesse et le clergé , les bourgeois et les paysans, tous avaient également souffert , tous ne soupiraient qu’après la tranquillité et la paix ; et comme il était évident que tous leurs malheurs devaient être attribués au pouvoir illimité des deux derniers rois, ils étaient résolus à ne plus souffrirque ce pouvoir demeurât plus longtemps attaché à la royauté, et à secouer le joug qu’ils avaient eu la folie de s’imposer volontairement. Le sénat, privé de toute son autorité par Charles XI , et dépouillé par Charles XII du peu de privilèges qui lui restaient encore, sentit que le plus silr moven de conserver ses droits, c'était que les états fussent maintenus dans l’entière possession des leurs.

D’un autre côte , les états avaient pu se convaincre , par une cruelle expérience, combien ils s’étaient mépris en humiliant ce corps au point de lui ôter le pouvoir de resistçr aux fatales entreprises de la couronne.

Animés de ces sentiments et favorisés d’ailleurs par les circonstances , les Suédois se trouvaient en position de recourir à l’antique usage d'elire leur souverain. On a vu plus haut qu’à la mort de Charles, le sénat résolut d’appeler au trône Ùlrique-Éléonorc , sa sœur cadette, épouse du prince de liesse bien qu’elle fût déchue de tout droit, par cela sru! qu'elle était mariée, et, lors même qu’on n’aurait pas fait valoir cet empêchement, parce que sa sœur aînée, feu la duchesse de Holstein-Gottorp, avait laissé un héritier. Si elle fut préférée à son neveu , c’est qu'on voulut précisément n’appeler au trône qu'une personne qui y monterait uniquement en vertu au choix libre des états et aux conditions qu'il leur plairait de lui imposer. On pensa qu’un prince

qui , comme le jeune duc de ITolstein , croirait avoir quelque droit héréditaire, pourrait vouloir conserver, en vertu de ce droit , toute l’autorité dont avaient joui ses prédécesseurs ; tandis qu'l lrique n'était en position de débattreaueunedes conditions auxquelles on lui offrait le sceptre ; et nous avons déjà parlé plus haut de la déclaration par laquelle, avant même que les états se tussent assemblés, elle renonçait pour elle et pour sa postérité, à tout pouvoir absolu et à toutes les prérogatives de la couronne qui seraient incompatibles avec les libertés de la nation.

Le premier soin des états, lorsqu'ils se virent réunis , fut de déclarer qu'ils s’étaient assembles de leur propre mouvement pour élire un successeur à la couronne. Ulrique, une fois élue, les assura par écrit qu’elle porterait la couronne en vertu de l'élection libre des états, et non en s’appuyant sur aucun autre titre. Les états,’ à leur tour, remercièrent la reine « d’avoir témoi- « gné dans sa déclaration une aversion « si juste et si raisonnable pour le pou- » voir absolu, dont les effets avaient « grandement affaibli le royaume, et » luiavaientfaituntorttel,quela ruine « presque irréparable de tous les ci- « tovens pouvait en être la suite. Aussi, » ajoutaient-ils, nous, les conseillers « et les états du royaume assemblés, « avons sérieusement et unanimement « résolu d'abolir entièrement un pou- » voir arbitraire devenu si préjudi- « ciable. »

Quelque sérieuse et quelque unanime que fût cette résolution, ils s’imposaient une tâche qu’il n'était pas aisé de remplir. Sans doute, il ne semblait pas difficile de lier les mains à un prince qui devait recevoir d’eux la couronne, aux conditions qu’il leur plairait de lui prescrire ; mais de simples conventions avec un prince étaient-elles suffisantes pour prévenir le retour du pouvoir arbitraire? Il fallait, pour se préserver sûrement d’un tel danger, opérer tme révolution complété dans l'organisation de l’État; il fa. lait arrêter une constitution capable de rendre à la liberté un peuple accoutumé à une

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obéissance servile , et établir ce nouveau pacte sur des fondements solides, ce qui n'était pas la moindre des difficultés. Les nobles , alors plongés dans la pauvreté , avaient perdu toute indépendance; les bourgeois, par suite de l'anéantisse icentdu commerce, avaient cessé d'étre influents; les paysans euxmêmes, oubliant la généreuse audace et l’amour de la liberté, qui avaient distingué leurs ancêtres , ne se faisaient plus remarquer que par une soumission sans bornes. Maiscequi mettait surtout obstacle à l'établissement d’une véritable liberté , c’était cette division même de la nationenclassesdistinctes, entre lesquelles il n’existait aucun lien d’association, et qui , au lieu de se eontre-balancer, devaient toujours chercher à s’entre-detruire. Un exposé rapide de la Forme du gouvernement établi à la inortde Charles XII , fera voir combien les iutéréts des différents ordres étaient continuellement en opposition.

Cette constitution, qui se compose de cinquante et un articles , fut présentée par les états à Ulrique-Kléonore, qui ne pouvait se dispenser d'y souscrire.

Les états étaient composés, comme par le passé, de quatre ordres : les nobles , le clergé, les bourgeois et les paysans.

Ils devaient s’assembler tous lestrois ans au milieu de janvier, et plus souvent même, si le roi, ouïe sénat (en cas d’absence , de maladie ou de mort) croyait nécessaire de les convoquer.

Si le roi ou le sénat négligeait de les assembler à l’expiration des trois ans, ou si même la convocation ne se faisait pas au jour déterminé par les états dans le cours de la diète précédente, ils avaient le droit de s’assembler proprto inotu , et tout ce que le roi ou le sénat aurait fait dans l’intervalle devenait nul de plein droit. ■

Le temps fixé pour la durée de la diète était de trois mois; mais comme ses membres avaient seuls le droit de la dissoudre, il dépendait d’eux de la prolonger à leur gré.

Les états une fois assemblés, c’était en eux que résidait, de fait, tout le

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pouvoir suprême. L’autorité du roi et du sénat était suspendue; ils cessaient d’avoir part à ce qui se -passait, ou n’y participaient que pour apposer leur signature et leur sceau aux décisions de la diète, qu'ils les approuvassent ou non.

En tout temps le pouvoir législatif leur était réservé dans son entier. Le roi et le sénat, qui n’y avaient pris aucune part , ne jouissaient même pas du droit de s’opposer aux résolutions delà dicte qui attaquaient directement les droits royaux et sénatoriaux , dont la conservation dépendait ainsi uniquement de la modération des états. En outre, ils possédaient seuls le pouvoir de. déclarer la guerre ou de faire la paix, et de changer le titre des monnaies.

S’il venait à vaquer une place de sénateur, ils présentaient au roi trois candidats, parmi lesquels le roi était obligé de choisir, et ce privilège fut encore limité dans la suite.

Ainsi donc, si un sénateur mourait dans l'intervalle de deux diètes, sa place ne pouvait être remplie qu’à l’assemblre suivante des états.

Enfin ils étaient les maîtres de déposer tout membre du sénat dont ils désapprouvaient la conduite, ou de lui accorder sa retraite s'il la demandait.

La diète, lorsqu’elle se réunissait, commençait par nommer, dans les trois premiers états , le comité secret, dont les pouvoirs duraient pendant toute la session , et dont les deux tiers devaient être composés de nobles.

Pendant l’assemblée des états, le pouvoir exécutif résidait presque uniquement dans ce comité; car le sénat ne pouvait plus l’exercer , puisque , devant compte aux états de son administration et pouvant être dissous ou blâmé, il se serait vu , s’il eût été en possession du pouvoir exécutif, forcé dans certains cas de se détruire lui-même.

Quant au pouvoir judiciaire, les états s'attribuaient le droit d’évoquer à eux les causes pendantes aux cours ordinaires, pour les faire juger par une commission prise dans leur sein.

« Rien ne pouvait être plus formi- « dable , » dit l’auteur anglais auquel nous empruntons ces extraits (*) , rien b ne pouvait être plus propre à anéantir toute liberté que cette cour , qui , « dans le fait, réunissait tout à la fois n les puissances législative , judiciaire » et exécutive. Ce qui la rendait plus « odieuse encore, c’est que, jugeant « tous les crimes de haute trahïson, « elle était souvent tout à la fois juge « et partie. Elle connaissait aussi de « ces sortes d'écrits où l’on examine b les actes du gouvernement , et que b ceux oui gouvernent trouvent bon b de qualifier de libelles. Or, je le de- « mande , la liberté de la presse pou- « vait-elle subsister lorsque le parti « offensé devait être juge de l’offense « et condamner l’oftenseur? » Mais continuons notre analyse.

A l’expiration de la diète, le pouvoir exécutif était partagé entre le roi et le sénat, mais de telle sorte que le prince n’v avait que très-peu de part.

Il n’était distingué des sénateurs qu’en ce qu’il avait deux voix, et qu’en cas de partage par égalité des voix, son opinion prévalait.

La personne des sénateurs était sacrée dans tout ce qui avait rapport à leurs fonctions; et la peine de mort était décernée contre quiconque accuserait un sénateur pour quelque acte relatif à ses fonctions, à moins que l’accusateur ne pfit prouver légalement ce qu’il avait avancé. Quiconque attaquait de vive voix ou par écrit un sénateur en sa qualité d'homme public, devait lui demander pardon publiquement et payer une amende de 500 écus.

On disposait de la manière suivante de tous les emplois militaires, depuis le grade de colonel jusqu’à celui de feld-marechal, ainsi que de toutes les charges du me ne rang dans les départements civils : le sénat choisissait et présentait au roi trois candidats, parmi lesquels le prince devait faire un choix, lors meme qu'il aurait eu

(") Shéridan, De la dernière révolution de Suède, Londres, 1781.

de bonnes raisons pour les refuser tous. Quant aux emplois inférieurs, les autorités compétentes présentaient trois candidats au roi en présence de deux sénateurs.

Pour les commandements militaires, le sénat présentait un candidat, le bureau de la guerre un autre, et le roi choisissait.

Les ministères et les emplois d’une haute importance étaient donnés à la pluralité des voix par le sénat, qui, comme on le voit, disposait de presque toutes les places.

Enfin, le sénat avait le pouvoir de s'assembler sans l’ordre du roi, et de traiter, en son absence, les affaires les plus importantes.

Il ne restait par conséquent au roi que peu de pouvoir; et, dans la réalité, il 11e pouvait être considéré comme souverain : il n’etait vraiment que le représentant de la majorité des états ; encore l’autorité de ce représentant était-elle trop limitée par ses commettants pour qu’il eût une autorité à lui.

Il ne prenait aucune part à la législation , pas même par un veto suspensif, et il n’avait par conséquent aucun moyen de conserver ses minces prérogatives.

Ces prérogatives se réduisaient à ce qui suit :

1° La dignité de roi était héréditaire; toutes les autres ne l’étaient pas.

2° Il avait la prééminence avec toute la pompe extérieure et les insignes de la majesté.

3° Sa personne était sacrée, comme celle des sénateurs ; de sorte que quiconque lui manquait de respect encourait la peine de mort.

4° Il était l’unique source visible des honneurs, c'est-a-dire, que lui seul pouvait conférer des titres de noblesse; mais l’exercice de ce droit était fort restreint.

5“ Il pouvait seul faire grâce à un criminel, mais seulement après le prononcé de l’arrêt de condamnation, et le sénat était autorisé à le dissuader de faire usage de sa prérogative , ce qui

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équivalait à l'obligation de cousulter ce corps.

6“ Il disposait, comme nous l’avons déjà dit, de deux voix dans le sénat.

Il ne pouvait ni lever des troupes , ni équiper des flottes, ni bâtir des forteresses sans le consentement des états.

Il ne pouvait, de sa propre autorité , faire la guerre ou la paix, contracter des alliances ou conclure des traités. Il dépendait de chaque diète pour les fonds nécessaires a ses dépenses personnelles.

Telles furent les dispositions prineiales de la constitution établie en Suède Tavénement d’Ulrique-Éléonore. Il est clair nue le principal but des Suédois fut d’enlever au roi tout moyen de redevenir absolu. Aveuglé par les maux auxquels on venait à peine d’échapper, on oublia que la liberté peut courir d’autres dangers que ceux auxquels exposent les usurpations de l’autorité royale. Telle était l'aversion des Suédois pour toute autorité arbitraire, qu’on eût probablement aboli la royauté, si la masse de la nation n’eût été encore favorable à cette forme de gouvernement.

Le vice le plus essentiel de cette constitution était sans doute le défaut d’équilibre dans toutes ses parties; mais il n’était pas moins absurde de conserver dans une constitution libre la tna-

f;istrature royale sans la rendre utile à a liberté. Ix premier fonctionnaire du royaume n’avait une influence suffisante ni sur le pouvoir législatif, ni même sur le pouvoir exécutif, et pur conséquebt les Suédois se voyaient tour à tour exposés aux empiétements de l’aristocratie, et à la licence des assemblées populaires. Pendant l’assemblée des états , ils éprouvaient tous les désordres qui naissaient des factions et de la violence des partis ; et pendant les intervalles des sessions, le sénat leur faisait sentir toute la rigueur de l’oppression , qui est naturellement le fruit de l'oligarchie.

Si de plus nous examinons la composition des états, nous découvrirons des vices sans nombre. Le corps de la noblesse , d’abord , formait une classe

absolument distincte du reste de la nation. Les honneurs et les propriétés de chaque famille se partageant également entre tous les fils , la noblesse était nécessairement nombreuse et pauvre , et son orgueil la rebdait inévitablement dépendante, puisque les nobles dédaignaient de s’enrichir par le commerce. Du reste, ils tenaient à une très-grande distance les membres des autres ordres; et dans un gouvernement libre ils conservaient, vis-à-vis de leurs inférieurs, cette arrogance qui, dans un gouvernement absolu, semble les consoler de leur abaissement auprès du maitre.

Le chef de chaque famille avait seul le droit de siéger aux états; mais comme il était obligé de partager les biens avec le reste de la famille, il se trouvait souvent hors d’état d’exercer ce droit, beaucoup d’entre eux ne potivantsubvenir aux dépenses quenécessitait un séjourde trois mois à Stockholm. Le principal revenu de tous les nobles, même de ceux qui appartenaient aux premières familles du royaume, consistait dans les émoluments des emplois u’ils occupaient. Il en était de même es sénateurs ; et comme, en cas de déposition, ils ne pouvaient plus accepter de fonctions inférieures, ils étaient forcés de recourir à tous les movens possibles pour se maintenir en place.

Ainsi la constitution exposait les nobles à se laisser corrompre, et elle obligeait les sénateurs à corrompre, puisque leur existence même dépendait du parti qu’ils pouvaient se créer dans les états.

Si les nobles qui avaient droit de siéger à la diète ne voulaient ou ne pouvaient v assister en personne , ils donnaient à quelque membre de leur ordre, qui n’avait pas le même droit, un plein pouvoir pour y voter à leur place, et ces mandataires exerçaient alors les fonctions de membres de la diète dans toute leur étendue et sans être responsables envers leurs commettants. En peu de temps ces pleins pouvoirs devinrent une espèce de marchandise que l’on vendait au plus offrant; et on ne pavait même pas très-cher un droitqui ,

L'UMVEUS.

faute des moyens nécessaires pour l’exercer, serait resté inutile au propriétaire. Il fallait cependant que l’acquéreur se tînt sur ses gardes, car il arriva souvent que les mêmes pouvoirs furent vendus deux fois aux agents des partis opposés.

Comme le pouvoir du sénat devait durer trois ans, et que pendant ce temps il disposait du trésor et de presque tous les emplois, tant civils que militaires, les moyens ne lui manquaient pas pour se. préparer d’avance un parti dans la diète, et le gouvernement devait naturellement tendre à l'oligarchie.

Le second état, composé du clergé, n’avait pas en Suède autant d'inlluence ue partout ailleurs. Le clergé de uède étant peut-être le plus pauvre de toute l’Europe, la noblesse ne pensa jamais à prendre le parti de l’Eglise. Mais comme, dans chaque district, ce sont les paroissiens qui élisent leurs ministres, ceux-ci ont toujours fait preuve d’une certaine indépendance.

Les bourgeois, comme nous l’avons dit, formaient le troisième ordre; mais par ce nom de bourgeois on ne doit entendre que ceux qui exerçaient le commerce. Ils étaient nommes par les corporations municipales; eux et les paysans, qui comprenaient le quatrième ordre, ne pouvaient nommer leurs représentants que dans leur propre corps, ce qui contribuait encore à rendre plus sensible la distinction des classes.

La manière de procéder dans les assemblées n’était pas moins étrange que le mode de nomination. Encore aujourd'hui, chaque ordre vote à part, de sorte qu’on peut dire qu’il y a en Suède quatre chambres. Le consentement des quatre ordres n’était cependant pas nécessaire pour donner a une délibération force de loi ; il suffisait que trois d’entre eux l’approuvassent. Il arrivait de là que, comme à l’assemblée des notables , en 1788 , une proposition pouvait passer contre le gré ue la pluralité de tous les membres. Supposons, par exemple,

qu’un ordre rejetât unanimement une proposition admise dans chacun des trois autres, à une majorité d’une ou de deux voix, qui ensemble ne pouvaient s’éleverqu'à une demi-douzaine; il est évident que, dans ce cas , l’opinion de six personnes devait l'emporter sur un ordre entier.

Ce qui était bien plus dangereux encore, c’est que parles raisons dont nous venons de parier, un parti formé dans trois ordres pouvait prendre des résolutions ou faire des lois trèspréjudiciables aux intérêts du quatrième, et se trouvait maître de régler les questions auxquelles le quatrième seul était intéresse. Ainsi, les nobles qui méprisaient le commerce, le clergé qui n'y avait aucun intérêt, et les paysans, qui n’y entendaient rien, pouvaient donner force de loi à des actes importants sur cette matière, quoiqu’ils fussent rejetés unanimement par les bourgeois. Mais ce qu’on doit regarder comme l’erreur la plus funeste des auteurs de cette constitution, c’est qu’ils oublièrent entièrement d’assurer la liberté individuelle; omission funeste, qui prépara une nouvelle arène à la lutte des partis.

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