GUSTAVE
Quand Adolphe- Frédéric mourut, Gustave et son frère le prince F’rédéric étaient depuis quelque temps à la cour de France, où ils s’étaient rendus pour se procurer les moyens de rétablir l’autorité royale en Suède , et s’assurer l’assistance du gouvernement français. Louis XV , malgré ses luttes contre les parlements et les dissipations de sa vie privée, ne cessa nas un seul instant de faire personnellement une sorte de diplomatie mystérieuse, qui avait ses agents particuliers et différents de ceux qu’employait le ministère des affaires étrangères.
Gustave, qui s’était attaché aux d’Aiguillon, alors en grande faveur, sut par leur intervention obtenir de traiter directement avec le roi pour tout ce qui concernait les affaires de la Suède , et surtout pour le payement des subsides que la France refusait depuis le changement survenu dans la politique suédoise en 1766. Il y a tout lieu de croire que dans ces entrevues le jeune prince convint avec le vieux monarque de la conduite qu’il devait tenir plus tard pour anéantir l’autorité du sénat, et qui eut un si plein succès.
Le titre de roi, en donnant au négociateur une nouvelle importance, lit contre toute attente réussir la négociation principale. On assure aussi que le comte Scheffer , envoyé en France par le sénat pour complimenter le nouveau roi , contribua beaucoup à ce résultat en venant inopinément au milieu de la nuit annoncer à Louis XV la nouvelle de la mort du roi de Suède. Louis, dit-on, parut fort affecté de cet événement , et le comte saisit ce moment pour peindre au monarque français la déplorable situation des fina'nces de la Suède et les
maux qui en résultaient; il insinua adroitement que le défaut de payement des arrérages dus par la France en était la seule cause. Dans l’étonnement où le roi se trouvait jeté , l’éloquence du comte ne manqua pas de produire son effet, et Louis promit que le lendemain il ordonnerait à ses ministres de satisfaire aux demandes des Suédois.
Ce remboursement devait procurer à la Suède une somme de quinze cent mille livres par an. Indépendamment de cette somme, des crédits considérables furent ouverts à M. de Vergennes, nommé ambassadeur à Stockholm sur la demande de Gustave. Ces crédits étaient destinés à acquitter les dépenses inséparables de la tenue d’une diète.
Cette diète aurait dd être convoquée dans les trente jours qui suivirent la mort du roi ; mais rabsence du prince qui devait succéder à la couronne et la nécessité de lui laisser le temps de terminer les négociations ui l’avaient appelé en France, décicrent le sénat à remettre l'assemblée au mois de juin. Tel était du moins le prétexte de ce délai ; car le motif véritable, c’était le désir qu’avaient les bonnets de laisser aux ministres d’Angleterre et de Russie le loisir convenable pour préparer, à la faveur de l'absence du jeune roi, l’entier succès de leurs desseins. On pressentait déjà que de grands événements se préparaient, et que Gustave, comme roi né en Suède et comme héritier de la couronne, ne se contenterait pas du rôle de roi fainéant auquel avaient été condamnés des rois électifs qui avaient figuré sur le trône depuis la mort de Charles XII. Aussi les bonnets firent de si grands efforts dans cette occasion, et furent si bien soutenus par les ministres de l’Angleterre et de la Russie, que, les élections faites, ils purent croire que la ma jorité leur était acquise dans les trois ordres inférieurs. Cependant le jeune roi écrivit dans les termes les plus obligeants au sénat, approuvant toutes les mesures qu’il avait prises, et l'assurant plusieius fois dans sa lettre qu'il en- ^
tendait gouverner selon les lois du royaume. Le langage des partisans de la France se modelait sur celui du roi et tendait à accroître la sécurité dé leurs adversaires.
Gustave en quittant Paris alla faire une visite à son oncle le roi de Prusse, auquel il donna, dit-on, les assurances les moins équivoques du désir où il était de conserver (a paix avec scs voisins et de gouverner d’après les lois établies. De Berlin il se rendit dans la Poméranie suédoise, et vers la fin du mois de mai 1771 il arriva à Stockholm. Voici le portrait qu’a fait de ce prince, peu de temps après la révolution de 1772, l’auteur anglais que nous avons déjà cité plus d’une fois :
« Gustave III était âgé d’environ vingt-cinq ans lorsqu’il fut proclamé roi de Suède. Sa mère, soeur du roi de Prusse, semblait lui avoir transmis le courage et les grandes qualités de son oncfe, comme il parut tenir de son père cette bonté de cœur qui rend encore chère aux Suédois la mémoire d’Adolphe-Frédéric.
« Les talents qu’il reçut de la nature, capables d'illustrer quelque rang que ce fdt, semblèrent s’adapter plus particulièrement a celui qu'il devait occuper : ses qualités naturelles acquirent en se développant tout ce qu'on pouvait attendre de l’éducation la mieux entendue et la mieux appropriée à une situation qui devait probablement un jour exiger qu’il les mît en usage dans toute leur étendue.
« La douceur et la force de son éloquence, ses manières engageantes et une adresse insinuante, lui gagnaient les cœurs de ceux qui ne le voyaient qu’en public ; l’étendue de ses" connaissances et la profondeur de son jugement captivaient l'admiration de ceux qui avaient occasion de l’approcher de plus près.' Mais ni les uns ni les autres ne soupçonnaient encore ce génie pour la politique, cet esprit courageux et entreprenant qui l’ont distingué depuis. On s’attendait encore moins que ce prince, en employant ce génie au soutien de ses intérêts parti»
SUÈDE
ailiers, ne perdrait jamais de vue le bonheur de son peuple, que son courage serait toujours dirige par la prudence, et que toute sa conduite serait caractérisée par une modération aussi touchante qu'elle est rare.
« Indifférent pour les plaisirs sans en être ennemi , on le voyait goûter les amusements d’une cour, sans être dissipé, et conserver, au milieu de l'ap-
filication la plus sérieuse à l’étude , 'aisance et les grâces qui font briller dans un cercle. Il s'exerçait avec un égal succès dans l’art de gouverner et de plaire, et savait tout à la fois se concilier le respect et l’affection de ses futurs sujets.
«Sous l'apparence du patriotisme le plus désintéressé, il cachait une ambition aussi grande que ses talents, et le zèle pour le bien de ses sujets couvrait si bien ses projets contre la liberté, qu’ils devaient échapper à la pénétration la plus habile. Tel était ce prince destiné à porter un sceptre qui ne devait ni satisfaire son ambition, ni ouvrir à ses talents une carrière digne de lui, et qui, doué de toutes ies qualités qui pouvaient le faire chérir dans un gouvernement populaire, devait se soumettre aux caprices d’un sénat , ou aux suggestions impérieuses d’un ministre étranger; qui , capable de gouverner les autres , ne devait point aVOÎr de volonté , et qui, possédant les cœurs de ses sujets, ne devait être leur roi que de nom; obligé de se contenter de la pompe extérieure de la royauté qu’il savait dédaigner, et de se garder d’aspirer au pouvoir qui faisait le grand objet de ses désirs.
« Rien n’égala les démonstrations de joie de la nation à l'arrivée du roi à Stockholm , si ce n’est la touchante affabilité avec laquelle il reçut tous ceux qui l’approchèrent. Rien de plus propre à étendre sa popularité jusque dans les parties les plus reculées de ses États, que la conduite qu’il adopta.
« Trois lois par semaine il donnait régulièrement audience à tous ceux qui se présentaient. Ni le rang, ni la fortune , ni le crédit n’étaient néces-
saires pour avoir accès auprès de lui.
Il suffisait d'être opprimé ou d’avoir quelque sujet légitime de se plaindre.
Il écoutait les derniers de scs sujets avec la dignité d’un souverain et avec la tendresse d’un père. Il entrait dans les détails les plus minutieux sur ce qui les regardait; il s’informait de leurs affaires particulières, et paraissait prendre à leur bonheur cet intérêt qui llatte tant les infortunés, et qu’on rencontre si rarement dans ceux que la supériorité du rang et de la fortune a mis hors de portée de sentir ou même de connaître les souffrances des dernières classes de la société.
« Un souverain qui descend à des soins de cette espère ne peut man-
3 uer d’être considéré comme le père e ses sujets. Dans la chaleur de leur reconnaissance, ils oublièrent que l’ambition pouvait avoir part à une conduite qui ne paraissait fondée que sur la plus pure bienveillance.
« En s’attachant à gagner le cœur de son peuple, ce prince travaillait en même temps à convaincre les principaux de la nation de son attachement sincère et inviolable à la constitution de son pays ; il se montrait satisfait de la portion de pouvoir que cette constitution lui avait laissée , et saisissait toutes les occasions de déclarer qu’il se glorifiait d’être le premier citoyen d’iin peuple libre.
« Il parut donner toute son attention à éloigner la corruption et à réunir les esprits; il disait qu’il ne voulait embrasser d’autre parti que celui de la nation, et qu’il rendrait l'obéissance la plus implicite à tout ce que la diète déciderait (*). »
Ces assurances inspiraient aux partisans de la constitution de 1720 une sécurité fatale; peu d’esprits étaient assez pénétrants pour remarquer que le roi introduisait partout des partisans de la France, et qu’il promettait trop pour que l’on put se fier à ses promesses.
(*) Sbéridan, Hisl. de la dernière révolution de Suède , trad. de l’anglais. Londres, 1783. 1
Peu de temps après l’arrivée du roi, on vit paraître;) la courM. deVergennes, décoré du titred’ambassadeur. Un ministre de la cour de Madrid le suivit de près. Les ministres d’Angleterre et de Russie s’en alarmèrent, et réunirent tous leurs efforts pour préparer la déposition des sénateurs dévoués au roi et à la France, et pour parvenir ainsi à la conclusion de la grande ligue du Nord.
Nous avons déjà dit que les bonnets avaient la majorité dans les trois ordres inférieurs; mais les chapeaux prévalurent dans celui des nobles , et par conséquent le maréchal de la diète fut de leur parti. On se tromperait toutefois étrangement si l’on croyait qu’à cette époque les chapeaux étaient à la dévotion du roi; ils comptaient plutôt sur rattachement que le roi leur portait , et pour leur en donner des preuves solides, le prince fut forcé de recourir à des moyens tout à fait extraordinaires. Le premier terme du payement promis par la France échéait au mois de janvier 1772. Gustave, pressé par des besoins de toute espèce, se fit avancer par la maison de commerce qui était chargée de toucher le premier terme montant à 1,500,000 livres, une somme de 600,000 livres, bien qu’il sdt que quand viendrait l’époque du payement, il se trouverait dans l'impossibilité de la remplacer, et qu’il devait s’attcndreàtoute l’animadversion du sénat pour avoir ainsi détourné à son usage particulier les deniers de l’État. On n’en saurait douter , le prince, qui ne recula pas devant une négociation de ce genre , avait déjà forme le dessein de renverser les lois de son pays , qu’en attendant il cherchait à éluder.
£t pourtant rien n’était encore bien préparé pour assurer le succès de cette tentative : le nombre des amis aveuglément dévoués à Gustave était trèspetit , et il ne pouvait encore compter avec certitude ni sur l’armée ni sur les paysans. Mais il sut tout conduire avec tant de prudence et d’habileté, qu’il trompa tous les partis, et les amena insensiblement à seconder ses desseins, tout en croyant ne travail-
ler qu’à déjouer les projets de leurs adversaires.
La diète s'assembla le 13 juin 1771.
Elle commença comme à l'ordinaire par la vérification des pouvoirs , c’està-dire, par l’exclusion de plusieurs députés de la minorité. L’élection du maréchal et des orateurs ayant été achevée le 19 juin, le lendemain les quatre ordres furent admis par députation à l’audience du roi , qui fit cette réponse aux députés de la noblesse :
* L’afiliction que témoigne la no- « blesse rouvre dans mon sein une « blessure que le temps seul est ea- « pable de guérir parfaitement. Les « larmes que le peuple a répandues « sur la tombe d’un si bon roi m'in- « vitent a imiter son exemple. Le bon- * heur du roi est si intimement lié à « celui de la patrie et de la noblesse , « que vous devez être assurés que je « ne négligerai rien de ce qui peut « contribuer au vôtre. Ma première « attention sera de maintenir les lois » et la liberté de mon peuple, de préparer, de fortifier et d’augmenter « leur union. Descendu d’un gentil- « homme suédois qui mérita la cou- « ronne pour avoir éteint le feu de la « discorde et délivré son pavs des « chaînes étrangères , je ne puis tenir « ce sceptre à un titre phis noble , « ni donner de plus fortes preuves « de la droiture de mes intentions, « qu’en m’attachant à suivre ses trab ces. »
Le 24 , le héraut du royaume , accompagné des hérauts d’armes et précédé des timballes et des trompettes royales, fit publier pour le lendemain l’ouverture des états généraux du royaume , enjoignant à tous ceux qui avaient droit de les composer de s'y rendre. Le 2.5, quand les états furent assemblés daus la grande salle de leurs séances, le monarque, revêtu de ses habits royaux, accompagné de ses frères et de sa cour , s’v rendit pour en faire l'ouverture. Depuis Charles X, les souverains avaient coutume de charger le président de la chancellerie de parler pour eux à la diète; mais
SUÈDE
Gustave prononça lui-méme le discours suivant:
« Tout, dans ce moment, jusqu’à la « place que j’occupe, me rappelle notre « grande et commune perte. Lorsque « les états du royaume terminèrent « leur dernière assemblée, ils virent « dans ce palais un roi également res- « porté et chéri , environné de sujets « fidèles et de trois fils qui leur dispu- « taient l’avantage de lui donner les « plus fortes preuves de leur vénéra- « tion et de leur amour. Au lieu de ce « spectacle imposant, vous ne vovez « aujourd’hui que trois fils privés d'un « père chéri et plongés dans la dou- « leur, qui mêlent leurs larmes aux « vôtres, et qui sentent leurs plaies se a rouvrir à la vue de celles dont vos « cœurs paraissent déchirés.
« Les larmes des sujets sont le plus « glorieux monument qu’on puisse éle- « ver à la mémoire d’un bon roi ; celles « que vous répandez aujourd’hui sont « pour moi un aiguillon qui m’anime « encore à la vertu , et un encourage- « ment pour mériter, à l’exemple d'un « père si sincèrement regrette, votre « attachement et votre confiance par « la clémence et la bonté.
« Je ne vous parlerai pas ici des « changements arrivés dans le gouver- « nement depuis votre dernière assein- * blée ; vous en serez informés par les « pièces qui vous seront communi- « quées. Mon absence m’a empêché de, « rien faire pour le bien public. Si nous « avons aujourd'hui le bonheur de voir « la paix régner au dedans et au dehors , « l’amitié et la confiance bien établies « avec nos voisins et les plus anciens «alliés de ce royaume, ce sont les « fruits de la prudence et de la sagesse « d’une administration pour laquelle je « suis bien aise de témoigner ici publi- « quement ma reconnaissance.
« Quant à l’objet qui vous rassemble « aujourd’hui, je ne crois pas qu’il soit « besoin de vous en parler. Vous savez «ce que, le grand changement arrivé « dans l’État exige de vous; vous con- « naissez vos droits, et c’est pour les « exercer que vous avez été convoqués.
« Je vous souhaite pour cela la béné-
« diction du ciel, afin que la paix et « l'union président à vos conseils, et « leur préparent un heureux succès.
« Ne et élevé parmi vqus, j’ai appris « dès ma tendre jeunesse à aimer ma « patrie , à regarder comme mon plus « grand bonheur d’être Suédois , et « comme ma plus grande gloire d’être « le premier citoyen d’un peuple libre.
• Tous mes désirs seront remplis si les « résolutions (jue vous allez prendre « contribuent a affermir la félicité, la « gloire et l’indépendance de la Suède.
« Mon premier objet est de la voir « heureuse; le dernier terme de mon « ambition est de gouverner un peuple « libre et indépendant. Ne croyez pas «que ce soient là de vaines paroles, « démenties peut-être par les mouve- « ments secrets de mon cœur; elles « sont la fidèle expression des senti- « ments de ce cœur qui brûle du plus « ardent amour pour la gloire et pour «sa patrie, d’un cœur trop sincère « pour n’être pas de bonne foi dans ses «promesses, et trop fier pour man- « quer jamais à ses engagements.
« J’ai vu plusieurs pays, j’ai tâché « d’en connaître les mœurs èt le gou- « vernement, et de m’instruire des « avantages et des désavantages de la « situation du peuple. J’ai trouvé que «ce n’est ni le pouvoir absolu, ni le «luxe, ni la magnificence, ni les tré- « sors amassés, par l’économie qui font « le bonheur des sujets , mais l'unani- « mité et l’amour de ta patrie : il ne « dépend donc que de nous d’être la « plus heureuse nation de la terre. « Puisse cette diète être à jamais dis- « tinguée dans nos annales par le sa- « crifîce de toute vue particulière, de « toute haine et de toute jalousie « personnelle au grand intérêt du bien « public! Je continuerai de mon côté, « autant qu’il dépendra de moi , à rap- « procher les esprits divisés, à réunir « les cœurs aliénés les uns des autres, « afin que cette assemblée puisse, avec « l’aide du Tout-Puissant, devenir l’é- « poque de la félicité de ce royaume. »
Ce discours, d’une éloquence sage et modérée, attendrit l’assemblée jusqu’aux larmes; mais il amena très-
S eu de changement dans la majorité es états, et le roi, dont le principal objet était de retarder la déposition du sénat, ne négligea rien pour tenir la diète dans l’inaction, en lui suscitant sans cesse de nouvelles difficultés.
Elle avait été surtout convoquée pour délibérer sur quatre points principaux : 1° sur les funérailles du feu roi; 2° sur le couronnement de son successeur: 3° sur la pension de la reine douairière; et 4° sur l'apanage des princes frères du roi. Les funérailles du feu roi ne pouvaient admettre aucun délai ; mais la cérémonie du couronnement s’y rattachait immédiatement, et l’on ne voulait pas y procéder avant d’étre tombé d’accoVu sur la forme de l 'acte d'assurance que le roi devait signer. On était à cet égard bien éloigné de s’entendre. Les esprits s’échauffèrent de part et d'autre. Après un mois de violentes et inutiles querelles, on décida que les obsèques d'Adolphe-Frédéric auraient lieu le 30 juillet, et le roi composa pour cette circonstance un discours académique , que l’évéque de Linkôping substitua à l’oraison funèbre d'usage.
On reprit ensuite les débats sur l’acte d’assurance. La noblesse voulait qu’il fût tel que l’avait signé le feu roi en J 751 ; les trois ordres inférieurs prétendaient qu’on y fît mention des lois introduites depuis cette époque. Aux termes de la constitution , tpute résolution prise par trois ordres devait avoir force de loi toutes les fois qu'il ne s’agissait point des privilèges de l’un des quatre ordres. Les nobles profitèrent de cette clause pour entraver la décision que venaient de prendre le clergé, les bourgeois et les paysans; ils prétendirent que plusieurs dès articles qu’on voulait ajouter à l’assurance royale étaient autant d'infractions à leurs privilèges, et par conséquent exigeaient un consentement unanime des quatre ordres.
Le roi alors refusa de signer l’assurance tant que les nobles ne l’auraient pas approuvée. C’était un moyen sûr de traîner les choses en longueur, et de gagner du temps pour préparer l'ac-
complissement de ses projets. Enfin , d’autres difficultés étant survenues, la diète devint entièrement inactive, et toutes ses opérations furent suspendues pendant huit mois, au bout desquels la question de l’assurance fut enfin réglée, grâce à la modération de quelques chefs des chapeaux. Le roi signa, en protestant qu’il n’avait d’autre désir que la réunion des différents partis et le bien du royaume.
Cependant ce délai avait été assez long pour convaincre le peuple des vices du gouvernement et de l'influence qu’exerçaient les puissances étrangères dans les affaires de la Suède. Le roi en avait aussi profité pour faire valoir la sagesse, le désintéressement et le patriotisme qui l’avaient porté si souvent à offrir sa médiation pour terminer les continuelles divisions de la diète. Le parti de Gustave n’avait également rien épargné pour exciter de plus en plus la |alousie qui existait entre los quatre ordres, et pour amener une rupture ouverte entre enx.
Quelques émissaires s’étaient répandus Jans les différentes provinces du royaume pour exciter le mécontentement des habitants, pour les détacher de la constitution et les engager à lever l’étendard de la révolte. Les débats relatifsà l’assurance rovale terminés, on s’occupa avec plus d'acharnement que jamais du renouvellement du sénat.
Le comité secret, choisi dans l’ordre des bourgeois, accusa les sénateurs d’avoir abusé de la confiance des états; en conséquence, les trois ordres inferieurs décidèrent qu’il fallait les déposer tous , et le roi fit si bien manoeuvrer ses amis, que l’ordre des nobles y consentit et que la résolution passa à l’unanimité. Ainsi les bonnets triomphèrent complètement, et dès lors la révolution devint inévitable.
La cour vit avec joie l'administration des affaires passi f pour un temps entre les mains des bonnets, espérant que l’abaissement dans lequel sc trouveraient les chapeaux changerait les opinions de ceux d'entre eux qui s’étaient déclarés les défenseurs zélés de la constitution présente, et que, se
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voyant exclus du pouvoir, des charges et des dignités, avec la perspective d’être opprimés et maltraités par un parti dont ils avaient, en 17ôfi, fait monter les chefs sur l’échafaud, ils chercheraient un refuge auprès du roi et l'aideraient à faire réussir le plan qu’il avait formé.
L’effet répondit à cette attente; les craintes que les chapeaux ressentirent pour eux-mêmes firentoublierà reparti l’intérêt qu’il avait pris jusqu’alors au maintien de la constitution; le plus grand nombre d’entre eux tirent secrètement assurer le roi qu’ils le soutiendraientdanstoutce qu’il voudraitentreprendre, tandis que ceux qui s’étaient déclarés publiquement avec le plus de chaleur contre l’autorité royale quittèrent Stockholm et se retirèrent dans leurs terres.
Du nombre de ces derniers était le feid-maréchal comte de Fersen, un des chefs les plus habiles du parti des chapeaux, et qui, bien que zélé partisan de la France, s’était toujours déclaré ardent défenseur de. la constitution établie. L’absence de ce seigneur, qui était en même temps colonel des gardes, fut l’une des circonstances qui favorisèrent le plus Gustave.
A près la déposition de l’ancien sénat, il fallut s'occuper d’en composer un nouveau. Les formalités usitées à cet égard permettaient^ au roi de différer cette nomination tant qu'il le jugeait convenable , et de suspendre pendant cet intervalle les opérations «le la diète. Il sut profiter de cette circonstance avec beaucoup d'adresse, et s'empressa de rassembler à Stockholm, sous les ordres du lieutenant-colonel de Sprengporten, un corps d’environ cent cinquante officiers, sous prétexte de les exercer à des manœuvres militaires , mais dans le fait afin de s’environner d’une espèce de garde noble.
Il gagna bientôt la confiance de ces jeunes officiers, qui tous témoignèrent le zèle le plus ardent pour ses intérêts.
Dans le même temps survint une disette de blé dans tout le royaume.
Le parti de la cour s’empressa de répandre parmi le peuple que le renché-
rissement des grains devait être attribué à l’imprudence et A l'incurie des états. Les membres de la diète répondirent vainement qu’ils avaient envoyé une quantité considérable de blé aux gouverneurs des différentes provinces. Les gouverneurs avaient été gagnés par la cour, et, sous différents prétextes, retinrent dans les magasins les grains destinés à soulager la misère générale. Cette ruse réussit complètement; le peuple, exaspéré contre le gouvernement , éclata de tout côté en murmures, et le mécontentement devint général. On ne se contenta pas de préparer la nation à un changement, on le lui fit désirer, et dans toutes les provinces on l’excita à marcher sur Stockholm pour venirexposer ses griefs au pied du trône.
Enfin , le parti du roi leva tout à fait le masque; les courtisans répandirent dans tous les endroits publics de la capitale des libelles contre le gouvernement, dans lesquels on provoquait les citoyens à la révolte. Les bonnets s’alarmèrent, et voulurent s’adresser au comité secret pour qu’il prit les me-' sures nécessaires et mît l’autorité à l'abri de toute surprise; mais le maréchal de la diète, entièrement dévoué au roi, refusa de convoquer le comité, et ajourna ainsi une démarche qui demandait la plus grande célérité. Lorsqu’enfin le comité s'assembla, il envoya ordre aux régiments d’Upland et de Sudermanie de se tenir prêts à marcher sur Stockholm. Le colonel de Sprengporten, dont les bonnets se défiaient plus que de tout autre, reçutl’injonction de se rendre immédiatement en Finlande pour y prévenir une rébellion que l’on disait menaçante. Le général Rudbeck, gouverneur de Stockholm, l’hohime de confiance du nouveau sénat qui venait d’être institué, fut dépêche vers la Scanie, pour tranquilliser les esprits et pour surveiller les démarches des émissaires de la cour; et le général Pecklin, le plus habile et le plus hardi des chefs du parti des bonnets, fut chargé de veiller, pendant l’absence du gouverneur, à la süret^ de la capitale.
Toutes ccs précautions inquiétaient le parti du roi; Gustave seul était tranquille; il pouvait compter sur la plus rande partie de la garnison de Stockolin, et ne craignait rien pour sa personne. Cependant, pour faire réussir l’entreprise projetée, il était nécessaire de s’assurer aussi des régiments qui se trouvaient dans les provinces. Les frères du roi , sous différents prétextes , firent plusieurs tournées dans la Scanie et dans l’Ostrogothie, et réussirent à gagner les troupes. Mais il fallait trouver un prétexte pour les rassembler; la loi n’accordait pas aux princes le droit de leur donner des ordres, et les officiers, en leur obéissant, pouvaient être considérés comme coupables du crime de haute trahison. Il fallait donc trouver un moyen qui pût les justifier aux yeux des états. Voici celui qu’on imagina. A un jour fixé, le l*r août 1773, le capitaine Ilellichius , commandant de Christianstadt, publia le manifeste suivant :
« Afin d’instruire les citoyens du «véritable motif des mesures'qui ont « été prises pour mettre cette ville et « la forteresse en état de défense et « pour y établir une garde suffisante, « on déclare, par ce manifeste, qu’on « a été forcé à cette démarche, parce « que des gens , par ruse et par vio- « lence, et aux dépens des lois et du
* peuple , ont osé porter injustement « le nom d’états du royaume de Suède.
« Ils ont exercé, un pouvoir tyranni- «que; ils se sont écartés des lois du « royaume et ils ont outragé la justice; « ils ont exclu l’honnêteté de leurs ac-
* tions et favorisé des vues étrangères. «En se livrant à ces excès, ils n’ont « pris aucune précaution pour prévenir « la disette de grains, et la misère qui « opprime et afflige la plus grande par- « tie du royaume ; ils n’ont pris au- « cunes mesures pour procurer les res- « sources nécessaires , et pour favoriser « le commerce et la circulation de l’ar- « gent. Les forteresses n’ont point été « réparées et sont restées sans défense. « Le royaume est sur le penchant de « sa ruine; il n’y a aucune sûreté ni «pour l’État en général ni pour les
« particuliers. La réputation , l’hon- « neur et les biens des citoyens sont en « danger. On a porté les plus violentes « atteintes au pouvoir juste et légitime « du roi; l’obéissance, les devoirs, les « égards même dus à Sa Majesté, tout « a été violé.
« Dans cette circonstance, la garni- « son de cette ville et de cette forte- « resse considérant que cette manière « de gouverner tend au pouvoir illi- « mite, auquel tout citoyen est obligé « de s’opposer en vertu de son serment « et de ses engagements envers la pa- « trie, refuse de déférer et d’obéir aux « soi-disant états; elle regarde et dé- « clare tout ce qu’ils ont fait comme « nul et non avenu; et pour porter re- « mède à tant de maux, elle est déter- « minée à persister dans le parti qu’elle « a pris de ne mettre bas les armes « que lorsque l'État sera rentré dans « la forme qu’il doit avoir.
« Braves Suédois, l’ouvrage est enfin « commencé ! rappelez-vous vos ohli- « gâtions envers le roi et la patrie; « donnez des preuves de votre zèle « chacun dans l'état qu’il occupe; unis- « sez-vous à nous : c’est le seul moyen « qui nous reste poursauver le royaume « ae sa chute, et peut-être du joug « étranger dont nous sommes mena- « cés. Nous protestons devant Dieu et « à la face de toute la terre que nos « intentions sont pures; elles tendent « uniquement au bien de la patrie et à « rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et au « roi ce qui est au roi. »
Lorsque Hellichius crut que le manifeste avait produit l’effet désiré, il excita la garnison à se révolter, fit fermer les portes de la forteresse et la mit en état de défense; ensuite il en donna secrètement avis au prince Charles, qui, sous le prétexte spécieux d’apaiser cette révolte, engagea les officiers des environs à rassembler leurs soldats et à se mettre sous ses ordres , de sorte que tout d’un coup il parut à la tête de cinq régiments.
Comme les troupes ignoraient entièrement ce qui se passait à Stockholm, il ne fut pas difficile de leur faire croire qu’on voulait renverser la
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constitution, abolir la royauté et établir un gouvernement aristocratique sous la protection de la Russie, contre laquelle les Suédois avaient eu de tout temps la plus vive antipathie.
Le général Rudbeck dans sa tournée arriva devant Christianstadt, et, trouvant les portes fermées, courut à Stockholm pour avertir les états de ce qui se passait. Le sénat aussitôt envoya deux régiments de cavalerie investir Christianstadt , et intima aux princes l’ordre de revenir sur-lechamp. On supplia le roi de ne pas quitter sa capitale, etl’on fit marcner sur Stockholm deux régiments provinciaux. Le roi, à la nouvelle de la révolte, affecta une grande surprise; il feignit d’approuver sincèrement les mesures prises par lesénat, et alla môme
nu’à accompagner les patrouilles a cavalerie bourgeoise chargée de garder Stockholm pendant la nuit ; il voulait, disait-il, veiller lui-même à la sûreté de la capitale. C’était se ménager le. moyen de gagner les bourgeois, et il y parvint tellement, qu’au moment décisif ils se déclarèrent tous pour lui.
Enfin la lettre du prince Charles, qui devait décider le roi à agir , arriva deux jours après la nouvelle de la révolte. Il lui apprenait qu’il se trouvait à la tête de cinq régiments. Le roi transmit aussitôt cette lettre au sénat, en l’engageant à confirmer le prince dans le commandement , comme il en témoignait le vif désir, tout en protestant de son attachement inviolable pour la liberté. Le sénat n’eut garde d’accéder à ce désir, et nomma un sénateur pour remplacer le prince. Dès lors tout délai pouvait devenir funeste au roi. Il envoya des émissaires dans tous les quartiers de la ville pour gagner la garnison, rassembla autour de sa personne lesxifficiers qu’il savait lui être dévoués, et se promenant avec cette escorte dans les rues principales, il s’entretenait familièrement avec tous ceux qu il rencontrait. Les sénateurs furent avertis de la fermentation qui se manifestait dans La ville; mais les uns, pleins de confiance dans les mesures
qui avaient été prises , se livraient à une sécurité inconvenable, tandis que les autres , et c’était le plus grand nombre, se laissaient intimider par la popularité du roi. On résolut donc d’attendre l’arrivée des régiments qui n’étaient plus qu’à une journée de la ville. Le roi n’en pressa que plus vivement l’exécution de son nian ; six personnes à peine dans tout le royaume étaient initiées à son secret, il ne pouvait donc prendre conseil que de lui-même; mais il montra dans cette occasion une présence d’esprit et une habileté dignes d’une meilleure cause.
Le 19 août 1772, trois jours après l’arrivée de Rudbeck, il résolut de porter le coup décisif. Avant dix heures du matin il était à cheval, entouré de ses officiers, et commença par s’assurer du parc d’artillerie. Il y fit appeler le comte de Hessenstèin , fils naturel du roi Frédéric, le nomma commandant de la garnison et l’invita à lui prêter serment. Le comte pour toute réponse mit son épée aux pieds du roi et se constitua prisonnier (*).
(*),La ronduile de cet officier a été interprétée dedifférenles manières : quelques personnes ont prétendu que les bonnets lui avaient fait envisager l'espoir d’obtenir la couronne si le rai échouait dans son entreprise ; mais la vanité connue dn eomie a pu seule donner lieu à reste supposition; car la rapidité des événements rendait tonte négociation de ce genre preque impossible. Yoici, du reste, la lettre que le comte écrivit au roi après 1s première séance des états; elle donnerait plutôt lieu de croire que le dépit de ne pas avoir été initié dans les plans de Oustave fut seul le motif du refus de Hesseusteiu,
Sia s,
* Les bontés dont V. M. m’a toujours ho-
• noré m'avaieut pénétré de la plus vive re- « connaissance, et me plongent dans ce mo- « ment dans le plus grand désespoir. J’ai été «obligé, Sire, de vous désobéir, parce que «j’ai cru que les états ne pouvaient lever le « serment que je leur avais fait, et parce que «je ne voulais pas servir d’instrument au « pouvoir arbitraire que j'ai en horreur, et
• que je croyais devoir être une suite de «celle révolution. Tous avez jju, Sire, ce
En traversant la ville, le roi redoubla de politesse et de familiarité envers tous ceux qu’il rencontra, et il rentra au clnltcau au moment où la arde montante venait de relever celle u jour précédent. Il fit alors entrer les officiers des deux gardes dans le palais, et leur adressant la parole avec cette éloquence qui lui fut si utile, il leur dit que sa vie était en danger, leur retraça, dans les termes les plus énergiques , le triste état où se trouvait le royaume, leur rappela l’esclavage sous lequel la nation gémissait par suite de l’influence étrangère, les dissensions qui régnaient dans les états et qui avaient prolongé la diète durant quatorze mois; il protesta qu'il n’avait d'autre but que de remédier à ces désordres, de bannir la corruption, de rétablir la liberté et de faire revivre l’ancien éclat du nom suédois , terni depuis longtemps par une vénalité honteuse. Puis, affirmant dans les ternies les plus énergiques qu’il renonçait à tout pouvoir absolu , il termina en ces termes; « Je suis obligé de dé- « fendre ma propre liberté et celle du « royaume contre l’aristocratie qui « nous opprime. Voulez-vous m’être
«pouvoir arbitraire pendant deux jours; « niais vous venez de rendre la libcrié à la « nation, action (juiii'a presque point d’exetn- « pie et que je ne pouvais prévoir, malgré « l'opinion que j'ai toujours eue de vos gran- «des qualités. C’est donc eu bonne cons- « eienee que je reporte mon bouimagc aux «pieds de V. M.; mais, Sire, permettez « qu’aprés avoir parlé à mon roi je m'adresse « à mon ami : ce terme de la part d’un sujet «ne doit pas eboqner les oreilles de Gus- «tave. Vous avez outragé mon cœur; un « mot m’ertl fait voler à vos côtés; il y a eu « un complot contre votre personne et vous
« ne me l’avez pas dit Il ne me reste plus
« que de remettre mou emploi, ha plume me
« tombe des mains «
Aussitôt que Gustave cul reçu celte lettre, il se rendit auprès du comte et lui présenta son épée. M. de Hessenstein fut dans la suite un des plus chauds partisans dit roi et revêtu des fonctions li s plus distinguées. Pendant plusieurs années il administra, comme gouverneur général , la Poméranie suédoise.
« fidèles comme vos ancêtres l’ont été « à Gustave Vasa et à Gustave-Adol- « phe? Alors je risquerai ma vie pour « votre bien et pour celui de ma pa- « trie! »
Les officiers, qui pour la plupart étaient des jeunes gens attaches à sa personne, et qui peut-être ne pénétraient point ses intentions, lui prêtèrent avec enthousiasme serment de fidélité, et promirent de le suivre partout où il voudrait les conduire. Trois d’entre eux cependant refusèrent. L’un d'eux, Frédéric Cederstrom , capitaine d'une compagnie des gardes, allégua le serment qu’il avait prêté aux états. « Son- «gez, lui dit Gustave, à ce que vous « allez faire. — J’y songe, lui répondit « le loyal officier, et ce que je pense « aujourd’hui , je le penserai demain.
« Si j’étais capable de violer le ser- « ment par lequel j’ai promis fidélité « aux états, je serais égalemeut ca- « pable de manquer à celui qu’exige «de moi Votre Majesté.» Gustave, ébranlé par cette réponse noble et courageuse, voulut rendre à Cederstrom son épée, sans insister sur le serment ; mais Cederstrom demeura fèrme dans sa généreuse résolution.
Cependant les soldats semblaient irrésolus et inquiets, et Gustave, surpris de leur attitude, iiésita un instant. Sa position était critique; mais un sergent décida tout en s’écriant:
«Tout ira bien, vive Gustave! » Le roi répliqua sans perdre un instant: « Allons , je m’abandonne à la fortune. »
Puis s’avançant vers les troupes, il leur tint à peu près le même discours qu’il venait d'adresser aux officiers, et il eut le même succès. Une seu(e voix cria non! mais on n’y fit pas attention. Cependant, tandis que les officiers rassemblaient le régiment des gardes et celui d’artillerie, on répandit le bruit que le roi avait été arrêté. A cette nouvelle, la populace courut en foule au château, et témoigna par les plus vives acclamations sa satisfaction de le voir en liberté.
Les sénateurs assemblés en conseil entendant ce bruit et voyant par les fenêtres ce qui se passait, descendi-
SUÈDE
rent pour en apprendre la cause; trente-six grenadiers, la baïonnette au bout du fusil , les firent rétrograder et les enfermèrent à clef. On les fit ensuite passer dans différents appartements du château, d'où ils ne sortirent que trois jours après , le roi ne jugeant pas à propos qu’ils assistassent à la nouvelle assemblée des états ; cependant on ne les laissa manquer de rien, et Gustave eut même l'attention de faire assurer à leurs épouses et à leurs familles qu'il ne leur arriverait aucun mal. En même temps, le général Rudhcck et tous les chefs du parti des bonnets furent arrêtés, sans qu’aucun d’eux fit la moindre, résistance ou proférât la plus légère plainte. Alors Gustave remonta à cheval, suivi de tous les ofliciers l’épée à la main, d’un détachement de soldats et d’une populace nombreuse ; il visita les differents corps de’ la garnison et leur fit prêter serment. Il répétait partout qu’il n’avait d’autre dessein que de les défendre et de sauver la patrie, ajoutant que s’ils n’avaient pas de confiance en lui, il se désisterait de son entreprise et déposerait la couronne. Mais partout ou se jeta à ses genoux et on le supplia les larmes aux yeux de ne point abandonner son peuple.
Dans l'espace d’une heure toute la garnison de Stockholm avait prêté serment. Gustave ordonna qu’on lui distribuât des cartouches, et lit poster des pièces de canon aux portes au palais, sur les ponts et dans tous les endroits importants. Personne ne pouvait sortir de la ville sans une autorisation signée de la main du roi. Un officier d’ordonnance porta aux régiments que le sénat avait fait marcher sur Stockholm l’ordre de regagner leurs quartiers, et comme ils ignoraient absolument ce qui venait de. se passer dans la ville, ils obéirent sans difficulté.
« Ainsi , s’écrie Shéridan, le roi qui s'était levé le matin , le prince le plus limité de l’Europe , se rendit dans l’espace de deux heures non moins absolu a Stockholm que le monarque français
l’est à Versailles (*), ou le Grand Seigneur à Constantinople. Le peuple vit avec la plus grande satisfaction le pouvoir d’une aristocratie dont il avait éprouvé toute l'insolence, transféré à un roi qui possédait son amour et son affection. Le parti des chapeaux, transporté de la chute de ses adversaires , parut oublier dans l'ivresse de sa joie que le renversement du parti opposé était en même temps celui de la constitution. ils virent avec un délire insensé le pouvoir arraché des tnains de leurs rivaux, sans songer qu’ils ne gagnaient rien à un événement dont le roi seul recueillerait tout l’avantage ! u
Gustave continua à parcourir la ville durant tout le reste de la journée, et même la nuit suivante (**); sa suite de ve-
(*) Le traducteur français de Shéridan a substitué au roi de Krance et à Versailles le roi de Prusse et Berlin. Ce ue sont pas les seules variantes qu’il se soit permises.
Dans la soirée même du 19, Gustave fil pi ier les minisires étrangers de se rendre prés de lui , et il les reijiit vers sept heures. « C’est pour votre sûrete, leur dit-il en fran- «eais, ou plutôt pour votre tranquillité, « Messieurs , que je vous ai priés de vous «rendre ici. J'aurais été au désespoir qu'il • vous fôt arrivé quelque chose de désagréa- « ble, et le trouble d'un pareil moment ne « me permettait pas de répondre des. événe- «meuts. Je ne vous dis rien de ce qui se « passe : il y a longtemps que vous avez dû «le prévoir; j'y ai été forcé, et les circons- « tances me justifieront assez. Ce que je ne « veux pas vous laisser ignorer un instant, et « ce que je vous prie de mander à vos cours, « c’est que ceci ne change en rien mes dis- « positions pacifiques, et que je cultiverai «avec soin l'amitié et la bonne harmonio « avec mes voisins et mes alliés. » Cette version du di cours de Gustave est donnée par M. d’Aguila, qui a vécu en Suède sous le règne de Gustave III, dont il a écrit l'histoire; maisM. Jean Cohen, dans l’histoire de la révolution de 1 77a, qu'il a insérée dans une excellente traduction de l'ouvrage de Brown, intitulé les Cours du Nord, en présente une autre qui diffère un peu par la forme, et qui rontient de plus la phrase suivante : « Il dépeud encore de vous, ou de re- « tourner dans vos hôtels ou de rester au
naitde plus en plus nombreuse, et tous les citoyens s’attachaient un mouchoir au bras gauche : c’était le signe de ralliement que le roi avait indiqué pour reconnaître ses amis. Les magistrats de la municipalité et tous les corps constitués prêtèrent ensuite serinent; mais Gustave, connaissant le caractère religieux du peuple, ne crut pas inutile de le faire prêter au peuple en niasse. Une foule innombrable se rassembla deux jours après la révolution clans line très-grande place. Le roi y parut à cheval i’épée à la main. Il prononça un discours très-pathétique dame voix si claire et si distincte que personne n’en perdit un seul mot. Suivant son habitude, il déclara qu’il n’avait d’autre intention que de rendre la tranquillité à sa patrie, de faire renaître
« chèleau , où je taeherai do voua donner des « logements convenables. »
«A ce discours,» dit M. Cohen, qui parait avoir eu à sa disposition des papiers provenant de l'ambassade de M. de Vcrgennes , « à ce discours , le désespoir et les passions les plus violeutes se peignirent sur » les traits des minisires de Russie, d' Angle- «terre et de Danemark; pas un d'eux ue « répondit un seul mot aux choses ohligean- « tes que le roi venait de leur dire (la Russie «avait garanti, en 1743, la constitution «de 1700); l'ambassadeur de France lui fit «seul les remerciments convenables; le nii- « nistre d’Angleterre n'ouvrit la bouche que « pour demander le passe-port d'un courrier « qu'il voulait expédier à sa cour. Le roi
• s'excusa très-obligeamuieut d'étre obligé de « le lui refuser jusqu’air moment où la sûreté « rétablie lui permettrait d’ouvrir les portes « de la capitale. On a lieu de croire (c’est «toujours M. Cohen qui parle (*)) que ces « ministres voulurent exciter quelques mou- «vements dans la nuit du 19 au ao : on « tenta de corrompre les gens de l'amirauté ; « mais ils furent inexorables. Les banquiers, « qui servaient les ministres de Russie et «d’Angleterre, se donnèrent beaucoup de « soins pojir trouver de l’argent; mais le roi « ût mettre le premier aux arrêts dans sa « maison , où quatre hommes le gardèrent ; le « second sc sauva pour éviter lé même
• sort. »
(*) Aucun antre auteur nu fait ta plus légère mrntiuu de celte circousUnco grave.
la liberté éteinte, et de remettre en vigueur les anciennes lois telles qu’elles existaient avant l’année 1680. «Je re- « nonce, dit-il, à toute idée de soufrer aineté, de pouvoir absolu, met- « tant ma principale gloire à me regar- « der comme le premier citoyen d’un « peuple véritablement libre. » Il fut interrompu par de vives acclamations.
L’éloquence de son discours et les belles phrases de renonciation à la souveraineté et de bonheur du peuple, prononcées dans la langue du pays, qu’aucun roi n’avait plus parlée depuis Charles XII, arrachèrent des larmes de joie à la multitude assemblée. En même temps, des hérauts proclamèrent dans tous les quartiers de la ville une assemblée des états pour le lendemain, déclarant traîtres à la patrie tous les membres qui ne s’y rendraient point. Gustave y parut dans tout l’écfat de la royauté , entouré de ses gardes , et tenant en main le sceptre d’argent de Gustave-Adolphe. 11 prononça le discours suivant:
« Pénétré de la plus vive douleur à « la vue de la situation malheureuse de « la patrie, je me trouve obligé d’ex- « poser au grand jour des vérités « amères. Lorsque le royaume est à « deux doigts de sa perte, vous ne de- « vez pas être surpris si je ne vous « reçois pas avec les mêmes sentiments « de joie dont mon cœur était rempli • lorsque vous vous assembliez devînt « le trône. Je n’ai pas à me reprocher « de vous avoir jamais rien déguisé.
« Deux fois je vous ai parlé avec la « franchise qu’exigeait ma dignité, et « avec la sincérité que l’honneur ins* « pire. La même sincérité, la même « franchise vont me guider dans ce dis- « cours. Il faut vous rappeler le passé « pour porter remède au présent.
« C’est une vérité bien triste , mais « généralement reconnue , que la haine a et la discorde ont déchiré le royaume, a Depuis longtemps la nation" est en « proie aux dissensions de deux partis « qui en ont fait, pour ainsi dire, deux « peuples distincts, mais conspirant » ensemble <1 la ruine de la patrie. La « division a produit la haine; la haine
SUEDE. • 241
« a inspiré la vengeance ; la vengeance « a excité la persécution : de là , ces « nouvelles , ces fréquentes révolu- « tions.
« Ces secousses , produites par un « petit nombre de personnes , ont « ébranlé le royaume. L’un et l’autre « parti ont fait couler des flots de « sang, et le peuple a été la victime « d’une désunion qui ne l’intéressait « que par les malheurs qu’elle a en- « traînés après elle, et dont il est ac- « câblé le premier. L’unique but de « ceux qui dominaient était d'affer- « noir leur pouvoir. Tout devait s’v « rapporter, souvent aux dépens des «citoyens, et toujours au détriment, « de l'Etat. La loi était-elle claire , ils « en altéraient le texte; était-elle évi- « demment contraire à leurs vues , ils « la détruisaient entièrement. Rien n’é- « fait sacré pour des hommes guidés « par la haine et la vengeance. La li- « cence, enfin, a été portée si loin,
« que c’était une opinion presque gé- « néralement reçue, que la pluralité
■ des suffrages était au-dessus des « lois, et qu'elle n’avait d'autres bor- « nesquecelles qu’on y voulait mettre.
« C’est ainsi que la liberté , le droit « le plus noble de l’humanité , a été « changée en un despotisme aristocra- « tique dans la main du parti domi- « nant, qui était bientôt terrassé par
■ le parti opposé , lequel était subjugué « lui-même par uu petit nombre de « particuliers. On tremblait aux ap- « proches d’une diète. Au lieu de pen- « ser aux moyens les plus propres pour « diriger les affaires du royaume , toute « l’attention d’un parti se portait à « s’assurer une pluralité de voix qui « pût le garantir de la supériorité et « de la violence de l’autre ; si la situa- • tion intérieure du royaume était pé- « rilleuse, combien né devait-elle pas « être humiliante au dehors? J’ai honte « de le dire. Né Suédois et roi do « Suède, il devrait m’être impos- « sible de croire que des vues étran-
fères aient pu entrer dans le cœur ’un Suédois, encore moins que leur a influence ait été préparée par les a moyens les plus vils et les plus bas.
16* Uvraiion. (Suède.)
« Vous m’entendez , et ma rougeur « suffit pour vous faire sentir à quel « degré d’ignominie ces dissensions « ont réduit le royaume.
« C’est dans cette funeste situation « que j’ai trouvé l’État, lorsque, par les
* décrets de la Providence, j7ai étéélevé « au trône; vous savez que je n’ai rien « épargné pour vous réunir; j’ai tou- « jours insisté, lorsque je vous ai parlé « comme votre roi , et dans d’autres oc- « casions, sur l'union nécessaire entre « vous et sur l’obéissance aux lois. J’ai « sacrifié tout ce qui pouvait me tou- « cher personnellement, tout ce qui «' peut être cher à un roi. Je ne me suis « refusé à aucun engagement, a au- « cune démarche , quelque pénible « qu’elle fût , pour parvenir .à un but
• si salutaire à la nation. S’il y a « quelqu’un parmi vous qui ose nier « cette vérité, qu’il se lève hardiment « et qu’il dépose contre moi.
En prononçant ces mots, Gustave se leva et regarda fièrement l'assemblée. Tous, honteux et confus, gardèrent le silence. Gustave, après avoir quelque temps joui de ce spectacle, continua en ces termes :
«J’espérais que mes efforts rom- « liraient les liens que l’or étranger, les « haines mutuelles , la licence , vou- « laient vous imposer; que l’exemple « des autres nations serait pour vous « un avertissement menaçant. Tout « a été inutile. Tantôt voiis avez été « séduits par vos chefs , tantôt vous « avez été entraînés par votre propre « vengeance. Toutes les barrières ont «été renversées, toutes les conven- « tions enfreintes , toutes les promesses « oubliées. La licence a franchi toutes « les digues, les plus grands efforts « n’ont pu la réprimer : les citoyens « les plus vertueux et les plus éclairés « ont été sacrifiés ; d’anciens officiers, « recommandables par leur zèle et leur «fidélité, ont été déshonorés; des « corps entiers de magistrats déposés.
« Le peuple même , oui , le peuple a « été foulé, sa voix étouffée, ses plain- « tes traitées de sédition , et la liberté « a dégénéré en un joug aristocrati- « que , odieux à tout citoyen suédois.
« Le Tout-Puissant a manifesté sa « colère contre l’injustice de ceux qui « avaient usurpé la domination. La « terre a ferme son sein ; elle a refusé « ses dons. La cherté , la famine ont « répandu la calamité dans tout le pays,
« et vous, bien loin de recourir aux « remèdes dans le temps que je vous « en pressais , vous ne pensiez qu’à « satisfaire vos vengeances particuliè- « res , tandis que vous deviez voler au « secours de ceux qui vous avaient « confié leurs intérêts. Lorsque la né- « cessité vous a forcés , enfin , à pren- « dre des mesures pour secourir un « peuple malheureux , le remède est « venu trop tard. C’est ainsi que vous « avez prolongé pendant une année « entière une diète onéreuse à l’État, « et que, faisant tout pour vous, vous « n’avez rien fait pour la nation. Mes « représentations avant été inutiles , « mes efforts superflus, j’ai gémi sur le « sort de ma cbere patrie , j'ai attendu « dans le silence ce que la nation pen-
• serait de la conduite de ses députés « tant envers moi qu’envers elle-même.
« Une partie de cette nation a porté « patiemment le joug en soupirant , « ne sachant où trouver du secours « contre tant de maux , et quel parti « elle devait prendre pour sauver la « patrie. Le désespoir a éclaté dans un « coin du royaume, et l’on y a pris « les armes.
« Dans cette circonstance le royaume, « la vraie liberté, et la sûreté publique, « sans parler de ma propre vie, étaient ■ exposés au plus grand danger. Je « n'ai trouvé , apres l’assistance du b Très-Haut, d’autre remède à nos maux « que celui de recourir aux nroyens « dont toutes les nations courageuses « se sont servies , et que la Suède elle- « même mit autrefois en usage lorsque , « sous les drapeaux de Gustave Vasa, « elle brisa le joug de la tyrannie et de « l’oppression. Dieu a béni mon enb treprise. J’ai vu tout à coup se ranib mer dans l’esprit de mes peuples ce « zèle pour la patrie qui enflamma En- « gelbrecht et Gustave-Ericson. Tout b a heureusement réussi. J’ai sauvé ma
• personne et le royaume, sans qu’au-
Bcun de mes sujets ait essuyé le b moindre préjudice.
b Vous êtes dans l’erreur si voue < me supposez d’autres vues que de b faire régner la liberté et les lots. J’ai b promis de gouverner un peuple libre ; b cette promesse est d’autant plus sab crée qu’elle était volontaire ; et ce qui b arrive aujourd'hui ne me fera point b désister a une résolution qui n'est b pas fondée sur la nécessité, mais sur » ma conviction intime. Loin de porb ter atteinte à la liberté, je ne veux «■qu'abolir la licence et substituer à « l’arbitraire, qui jusqu'ici a gouverné « le royaune, une forme de guuvernc- « ment sage et régulière, telle que la « prescrivent les anciennes lois de «Suède, et telle qu’elle était établie « sous nos glorieux prédécesseurs.
< La seule fin que ie nie suis pro- « posée, c’est de rétablir une vraie li- « berté : elle seule, mes chers sujets,
« peut vous rendre heureux. Les lois «étant immuables, vos propriétés en « seront plus assurées , l'industrie lion- « nête n'aura plus aucune entrave,
« l'administration de la justice sera « impartiale, le bon ordre régnera dans « les villes et dans les campagnes , tout « concourra à l'augmentation de l’opu- « lence générale, chacun jouira de la « sienne sans trouble; enfin, nous ver- « rons renaître une piété pure, dégagée b de toute hypocrisie et de toute sub perstition.
b Pour parvenir à ce bonheur, il faut « que le royaume soit gouverné par « une loi invariable, dont la lettre « claire et précise ne laisse point lieu è «de fausses interprétations; qui lie « non-seulement le roi, mais récipro- > quement les états; qui ne puisse être « abrogée ni changée sans le consente- « ment libre du roi et des états ; qui « permette à un roi zélé pour la patrie « de se consulter avec les états, sans « que ces derniers s’en fassent un objet « d’alarme et d’épouvante; qui réunisse « enfin le roi et les états dans un même « intérêt , le bien commun du royaume.
«Cette loi, qui doit nous lier respee- « tivement, on va vous la lire.
«Vous remarquerez, par tout ce
SUÈDE
■ que je riens de tous dire, que je n'ai «aucune vue particulière et que je «'rapporte tout au bien de l’État. Si « j’ai été forcé de vous montrer la vé- « rite dans son plus grand jour, je ne « l'ai pas fhit par des motifs de ressen- « timent , mais uniquement par amour
* pour votre bien. Je ne doute point « que vous ne receviez avec reconnais- « sanoe ces nouvelles dispositions, et
■ que vous ne soyez prêts h concourir « avec moi pour asseoir sur un fonde- « ment solide et inébranlable l'édifice <> de la félicité publique et de la vraie « liberté.
« Des rois illustres, dont la mémoire m sera immortelle, ont porté le sceptre « que j'ai dans les mains; je n’ai pas « la présomption de me comparer à « eux, mais je leur dispute à tous de « zèle et d’amour pour mon peuple.
« Si vos cœurs sont également bien « disposés pour la patrie , j’espère que « le nom suédois acquerra bientôt la « considération et la gloire dont il « jouissait au temps de nos ancêtres.
« Le Dieu tout-puissant, devant qui
* rien n’est caché, lit dans mon cœur « les sentiments dont je suis pénétré; « que sa bonté daigne répandre sa bé-
* nédiction sur vos conseils et sur vos c décisions! »
Personne n’osa répliquer un mot; la honte et la crainte se lisaient sur tous les visages. Pendant ce silence général le roi se leva de nouveau, et ordonna à son secrétaire de lire la nouvelle/ôrme de gouvernement qu’il proposait à l’acceptation des états. Elle consistait en six articles, qui, pour la plupart, ne différaient pas beaucoup de l’ancienne constitution. Mais le roi se réservait le droit de convoquer et de dissoudre à volonté l’assemblée des états. Par un autre article il avait seul la disposition de Farinée, de la marine , des finances , et de tous les emplois civils et militaires. Les impôts existants étaient rendus perpétuels, et dans le cas d’uue invasion ou d’une nécessité pressante , le roi pouvait en établir de nouveaux en attendant la réunion des états. Enfin, les états, naguère souverains, ne pouvaient plus
délibérer que sur les questions proposées par le roi.
Quand ce projet de constitution fut lu , un seul membre de la noblesse osa se lever pour demander qu’on limitât les contributions à un certain nombre d'années; mais le maréchal de la diète refusa de mettre la question en délibération sans le consentement du roi, qui témoigna qu’il désirait que les nobles eussent dans ses soins paternels la même confiance que les autres ordres. On signa ensuite la constitution, et on prêta le serment que. le roi dicta lui-même. Cette scène extraordinaire se termina d’une manière non moins étrange. Tout à coup le roi tira de sa poche un petit livre de psaumes, et, après avoir ôté sa couronne, il entonna le TeDeum, qui fut très-dévotement et sans doute très-sincèrement chanté par tous les assistants.
Aucunsénateur n’avait assisté à cette assemblée; Gustave, en les faisant arrêter, leur avait déclaré qu’il ne reconnaissait plus en eux les représentants de la nation.
Ainsi se termina cette singulière révolution sans effusion de sang. Il est permis de penser que les changements qu’elle introduisit ne déplurent pas à la nation, car les ordres inférieurs de l’État avaient tout à gagner à l’abaissement de l’aristocratie.
Le lendemain, les personnes arrêtées furent mises en liberté après avoir juré fidélité à Gustave; les princes, frères du roi, parcoururent le royaume pour faire prêter le serment dans les villes rincipales, et la révolution, qui à tocknolm avait été l’ouvrage de quelques heures, s’opéra dans tout le royaume en quelque» jours, sans opposition et sans murmure.
Gustave ne montra de ressentiment envers personne , et ne sembla avoir acquis tant d’autorité que pour répandre plus sûrement ses bienfaits. Plusieurs bonnets, et même quelques-uns de ceux qui, à la diète de 1756, avaient envoyé à l’échafaud les amis du feu roifi furent continués dans des places de confiance et très-lucratives. Les personnes qui avaient particulièrement été
les instruments des desseins du roi furent récompensées au delà de leurs espérances. Le capitaine Hellichius fut Fait colonel et anobli sous le nom de Gustafs-schôldt ( bouclier de Gustave) ; le colonel de Springporten fut créé commandant de l'ordre de l’Epée à la tête de quatre régiments qu’il amena de Finlande peu de jours après la révolution. On se rappelle sans doute que le sénat l’y avait énvoyé pour apaiser les troubles , et il avait si bien rempli sa mission , qu’il marcha avec les troupes révoltées sur Stockholm pour renverser le sénat; mais des vents contraires l’empêchèrent d'arriver à temps, et il trouva tout fait. Il n’en fut pas moins nommé lieutenant-général commandant des gardes.
Quant aux princes Charles et Frédéric, ils furent, à leur retour dans la capitale, décorés des titres de ducs'de Sudermanie et d'Ostrogothie.
Le dimanche 23 , toute la famille royale assista au Te Deum qui fut chanté dans la cathédrale. On n’y pria que pour Leurs Majestés et pour la famille royale; pour la première fois ou ne lit mention ni des états ni du sénat.
Un des premiers soins de Gustave fut d’abolir l’horrible usage de la question, employée quelquefois, comme nous l’avons vu, dans les cours extraordinaires de justice, par une chambre bien improprement appelée la Chambre des roses. Ne se contentant pas d’encourager par son exemple la réunion des partis , il fit publier le 24 la proclamation suivante :
« Nos soins pour votre union géné- « raie ont eu , par la puissante protec- « tion et la bénédiction de Dieu , le » succès le plus heureux; les états du « royaume ont unanimement reçu et « confirmé par serment une nouvelle « forme de gouvernement qui a établi « la sûreté des sujets de la manière la « plus solennelle, et mis fin en même « temps à toutes les causes de discorde « et de division. Nous sommes bien « fondés à nous flatter que, dès ce mo- « ment, l’ancien esprit de parti qui a < divisé et déchiré la nation a entière-
« ment disparu. Nous ne verrons plus « le père opposé au fils, le frère au » frère, et chaque famille en proie aux «divisions les plus fatales, se désho- « norer par des actions aussi contraires « à toutes les lois divines et humaines • qu’affligeantes pour les honnêtes «gens, qui avaient peine à se per- « suader que de pareilles mœurs pus- « sent exister parmi des chrétiens.
« Pour accomplir avec plus de promp- « titude nos desseins, et pour voir « remplir plus tôt nos espérances , nous « nous croyons obliges d’ordonner « qu’on s’abstienne, dans toute espèce «d’écrits, d’aucun reproche qui pût « offenser les différents partis qui ont « régné jusqu’ici , et de défendre d’em- « ployer à l’avenir aucun des noms qui « ont servi à les distinguer, dans le « sens odieux qu’on avait coutume de « leur donner.
« La confiance que nous inspire la « fidélité de nos sujets nous fait espé- « rer que l’amour du repos et de la « tranquillité du pays fera également « observer dans les conversations par- « ticulières ce qui est dit et ordonné « par rapport aux écrits et aux discours « publics. Par là, les lois et les mœurs « concourront également au même but , « et feront des Suédois une nation heu- « reusement unie dans son respect pour «Dieu, dans l’obéissance et l’amour « de la patrie, et dans la pratique de « toutes les vertus sociales.
« Donné au château de Stockholm , le 24 août 1772. Signé, Gustave.
Et plus bas, Jean de Heland. »
A la première assemblée des états qui suivit la séance royale, on vota une adresse au roi pour le remercier d’avoir au risque de sa vie délivré le royaume de l’anarchie, et l’on fit frapper une médaille en mémoire de cet événement. Le 9 septembre, le roi prononça la clôture de la diète et s’exprima en ces termes :
« En terminant cette assemblée des «états, l’une des plus mémorables « entre celles qui distingueront nos «annales, je suis pénétré de la re- « connaissance la plus vive envers le « Tout-Puissant qui a daigné protéger
SUÈDE
« notre patrie, et dissiper l'orage des- « tracteur qui menaçait nos libertés et « nous-mêmes.
« L’ouverture de la diète a été mar- « quée par les regrets qu’excitait en « nous la perte d’un bon roi et d’un * père chéri. La discorde et l’animosité « des partis ont souvent interrompu « vos délibérations. On dirait que la « Providence n’a permis aux maux qui « ont opprimé nos ancêtres de par- » venir a leur comble, que pour mieux « montrer la force de sa puissance dans « le changement qui leur a succédé.
« Cette heureuse révolution est de- « venue, sous les auspices du Toutn Puissant, le remède immédiat des a maux qui désolaient le royaume de- « puis près d’un siècle; d'une nation « livrée auparavant aux dissensions les « plus cruelles , elle a fait un peuple « uni, libre, puissant, indépendant, « brûlant de zele pour le bien public.
« C’est dans de pareilles circonstances « que le gouvernement du royaume « passa de vos mains dans les miennes.
« La liberté est assurée, les lois sont « fixées, la concorde renaît. Concevez, « s’il se peut, avec quels sentiments de « tendresse et de satisfaction je vous « vois aujourd’hui rassemblés autour a du trône.
*< Le peu de temps qui s’est écoulé a depuis ce changement important a a suffi pour m’ofïïir les preuves les « plus certaines de votre affection et « de votre confiance. J’ai vu ces verb tus, ces grandes qualités, par les- « quelles vos ancêtres surent illustrer « leur siècle, germer dans vos cœurs o et se manifester dans vos actions.
« Elles n’ont pas cessé d’y exister; « elles n’attenuaient que les circonso tances actuelles pour se développer a avec éclat.
a J’ai vu renaître ce courage, cet a attachement pour le roi et la patrie a dont s’honoraient jadis les nobles a Suédois, et leurs efforts puissants a m’ont soutenu. On a vu reparaître a dans le clergé la soumission aux déa crets de la Providence, le zèle pour a la gloire de Dieu , l’obéissance à leurs a supérieurs , l’amour de la paix et du
a bien public. Soyez attentifs à inspirer a les mêmes sentiments à vos frères a absents. Le zèle de l’ordre des bour- « geois pour le commerce du royaume a s’est montré dès qu’ils ont acquis des « idées justes sur leurs véritables intéa rets et sur leur prospérité réelle. Le a respect de l’ordre des paysans envers « Dieu et le gouvernement a paru com- « plétement, en ce qu’aussitôt qu’ils « ont été livrés à eux-tnémes, ils n’ont « plus consulté que cet amour de la « patrie qui dans tous les temps a ca- « ractérisé le peuple suédois.
b Je ne vous quitte donc aujourd’hui a qu’avec un cœur plein de reconnaisa sance et de joie. Après avoir conb couru avec moi à rétablir l’ancienne a liberté et à lui donner les fondements b les plus solides, après avoir donné < la sanction à une forme de gouvera nement qui la favorise, après vous b être unis à moi par les liens les plus b puissants , des temps plus heureux b vont remplir vos espérances.
b Soyez assurés que mes soins et b mon attention à mériter la confiance « que vous avez placée en moi seront b sans bornes. Si, par votre union mub tuelle, votre économie et votre moa dération , vous secondez mes efforts b pour le bien de l’Etat, je regarderai b sa prospérité comme certaine; je b verrai mes espérances comblées en b vous recevant dans six ans comme b un peuple fidèle, heureux, uni , libre b et indépendant. »
Les orateurs des quatre ordres répondirent à ce discours par des harangues qui seraient ridicules si l’abjection pouvait jamais l’être. Dans le recez de la diète (*), les états semblèrent s’attacher à se condamner euxmêmes et à justifier l’entreprise du roi. L’extrait suivant mérite d’être cité pour qu’on puisse juger de cette étrange palinodie :
b Une division déjà ancienne dans la b nation a brisé les liens qui auraient b dd réunir les sujets dans une confiance b et un amour réciproques. Sa Majesté,
(*) Compte rendu qu’on publie en Sucda à la clôture de chaque diète.
« s'est souvent efforcée, dans scs gra- « cieuses harangues, de rapprocher les « esprits divisés et de ramener l’union, «la concorde et le zèle patriotique, « fondement du bonheur et de la force « des nations libres; mais voyant que « les effets de sa bienveillance seraient « perdus tant que les lois ne seraient « pas immuables , qu’il n’y aurait « point de balance du pouvoir dans le
• gouvernement, et que l’on pourrait « abuser de la liberté , notre généreux « monarque a enfin fait éclore au mi- « lieu de la tempête un moment de « calme, pour nous donner le temps « de réfléchir plus mûrement sur no* « tre situation et celle de notre pays.
» Il serait superflu de rappeler Ici le « changement qui se fit dans le gou- « vernemeut du royaume, lorsque les « Suédois considéraient la puissance «royale comme trop dangereuse, et « que nous craignions plutôt que nous « n’aimions celui qui régnait, line ex- « périence également longue et doulou- « reuse nous a convaincus que les lois « fondamentales ont été souvent sou- « mises à des changements , à des in- « terprétations forcées, et à des res- « frictions hors de propos; qu’on s’est « permis sur le pouvoir de la couronne « des usurpations , d’où il est résulté « une foule de désordres; que l’exé- «cution des lois a souvent été con- « fiée à ceux même qui en étaient « les auteurs ; que la corruption des «mœurs étant devenue générale, les
• lois n'obtenaient plus le respect , et « les juges l’obéissance qui leur était « due. Des vues étrangères influaient «sur les délibérations nationales ; les « semences de la discorde étaient soi- « gneusement cultivées dans un sol déjà « malheureusement trop bien préparé ■ à leur faire produire une moisson « abondante ; la haine et la vengeance « éclataient par des exécutions publi-
• ques; l’ambition et l’envie ont fait « couler le sang, et causé des mécon- « tentements , des troubles sans nom- « bre. On sentait que l’amélioration de « la constitution était indispensable- « nient nécessaire pour soutenir un
• édifice chancelant; qu'il fallait à la
« sûreté publique de nouvelles lois ( « enfin, que le joug imposé aux ci- « toyens, insupportable en tout temps, «avait accable un peuple qui devait «s’appliquer entièrement à regagner « son ancienne force et son ancienne « splendeur par le recouvrement de « sa liberté légitime sous un roi qui • ferait des lois la règle de sa con- « duite.
« Ce devait être l’ouvrage de notre « roi chéri, le magnanime Gustave 111, « et ce sera pour lui une gloire im- « mortelle, d’avoir, avec l’aide de la « Providence , par sa propre intrépi- « dité, par le courage et l’amour pa- « triotique de Leurs Altesses Royales « les princes Charles et Frédéric , « sauvé le royaume sur le penchant « de sa ruine. Nous reconnaissons et « révérons l’intrépidité et la clémence a de notre roi. Nous bénissons ce grand « ouvrage accompli par un monarque « soumis aux lois , qui , de son propre « mouvement , a abjuré le despotisme « par un nouveau serment et une nou- «velle assurance- Nous voyons l’an- « cienne liberté et la sûreté des Sué- « dois confirmée dans la nouvelle forme « de gouvernement que nous avons «acceptée, approuvée et confirmée, «tant en notre nom, qu’en celui de « nos descendants, le 21 août de cette « année, et que nous acceptons, ap- « prouvons et confirmons en dernière « instance, comme si elle était insérée « ici mot pour rrtbt. Par ce moyen, la « Suède a obtenu l’avantage de voir « son trône occupé par un véritable « roi , et tous les habitants de l’Etat « peuvent laisser à présent sans in- « quiétude l'administration entre les « mains d’un monarque à qui il con- « vient de les gouverner et de les pro- « téger, qui est roi, non pas pour son « avantage particulier , mais pour ce- « lui de ses sujets , et qui met sa {dus « grande gloire à régner sur un peu- « pie indépendant, et à être le pre- « mier citoyen d’une société libre (*). »
(*) C’est à l'excellent ouvrage de Slieridan sur la révolution de 177a et sur les causes qui l'ont amenée, que nous avons emprunte les priocipsux détails de cette révolution
SUEDE
Du moment où l’oligarchie qui dévorait la Suide fut détruite, une nouvelle race d'hommes parut à la cour de Stockholm. Les sénateurs se retirèrent dans leurs terres, accablés de honte et de douleur; car ils emportaient avec eux le mépris du pays. A leur place on vit paraître une troupe de parasites dissolus, qui regardaient le roi comme le représentant de Dieu sur la terre. On devait s’y attendre.
La noblesse, était trop corrompue pour ne pas vendre au roi après la révolution ce qu’avant cet événement elle vendait aux puissances étrangères. Gustave lui-même, on doit le reconnaître , ne désira d’abord obtenir plus de pouvoir que pour satisfaire plus librement ce besoin de réformes qui, dans la seconde moitié du XVIII* siècle, s’empara de plusieurs monarques, et qui , du reste, ne pouvait trouver nulle part un champ plus vaste que dans la Suède oligarchique. Si, plus tard, il ne voulut plus prendre conseil que de lui -même, et s’il tenta des entreprises tout à fait en disproportion avec les ressources de son rovaume , il subit en cela le sort de tous ceux qui ont une fois , même dans une bonne intention, dévié de la ligne droite.
Gustave s’attacha d’abord à détruire la vénalité révoltante de la justice. Il déploya dans l’exécution de cette mesure une sévérité excessive, et n’eut
mémorable; c’est aussi é cette source qu’ont puisé tous ceux qui jusqu’ici ont retracé cet événement sans exemple dans l’histoire. Nous avons aussi consulté avec fruit l'histoire du régne de Gustave III , parM. d'Aguila, et lot Court du Nord, par Brown, ouvrage traduit do l'anglais par M. Cohen. Pour l'époque suivante , noua avons consulté ces deux derniers livres et un Voyage en Suède, publié en 1789, par un oRicicr hollandais. Si ces matériaux ne nous permcttenl plus iTindiuer avec autant de soin le développement c la constitution, nous pouvons en revanche donner plua de détails sur la vie intérieure de Gustave, et surtout sur la cour, à laquelle on doit une attention particulière, sous le règne d'un prince qui chercha ton modèle à Versailles,
aucun égard à la position et aux relations des personnes. Les finances appelaient aussi une réforme. Gustave établit une commission pour régulariser les dépenses et les recettes , et fit préparer un plan pour la réalisation de la masse énorme de papier-monnaie qui avait fait disparaître du royaume presque tout le numéraire.
Mais les dépenses immenses qu’il faisait pour l’armee et la marine, jointes au luxe de sa cour, s’opposèrent à toute amélioration , et l’on verra plus tard que le désordre des finances et l’accroissement des impdts furent l’une des plus grandes calamités de son règne.
Au commencement de novembre, il alla , suivant la coutume des anciens rois (*) , faire le tour du royaume pour en prendre possession. Dans cette tournée, il visita les chantiers de Carlscrona, le canal de Trolhetta (**), les fortifications des places frontières, les magasins , et, fit la revue des troupes. Il s’informait avec soin de tout ce qui avait quelque rapport à l’administration intérieure, et peu avare de belles paroles, témoignait partout la satisfaction la plus vive de se voir désormais à la tête d’ttn peuple libre. Le peuple croyait voir en lui un second Gustave Vâsa , et l’on comparait l’oppression de l’aristocratie à la tyrannie de Christian. De retour à Stockholm avant la fin de l’année , il y trouva la reine mère. Au moment de la révolution, cette princesse était en Allemagne, et elle dut éprouver une vive joie en se voyant vengée de cette aristocratie, qui , en 1756, avait fait monter sur l’échafaud ses plus fidèles serviteurs.
Le roi nevivantpasaveclareine(***), on jugea convenable de donner une épouse au prince Charles , et l’on choisit la princesse de Lubeck-Eutin, jeune, belle, et pleine de talents. Mais comme
(*) Vojer pag. 43 , col. s.
(**) Fameux canal à »5 lieue» de Gothenbourg , qui réunit la Baltique k l'Océan par une suite de lacs.
(***) Sophie Madeleine de Danemark, à laquelle il avait été fiancée en 1754, ht qu'il avait épousée en 1766.
le duc son époux, dont les mœurs étaient aussi dépravées que celles du roi, ne changea pas de façon de vivre après son mariage, on s’attendait peu à la naissance d un héritier au trône.
Toutefois on publia quelques mois après la célébration des noces, que la duchesse était enceinte. Déjà la nation se livrait à la joie, déjà les canons étaient charés pour annoncer à la capitale la élivrance de la duchesse, quand tout à coup on apprit que la duchesse s’était trompée. Nous ne croyons pouvoir mieux expliquer cet étrange événement qu'en donnant ici un extrait d’un écrit anonyme, que Brown a inséré dans ses Cours du Nord, et qui a été traduit pa'rM. J. Cohen.
«Louise Ulrique, malheureuse par les vices cachés ae ses fds, et surtout des deux aînés, Gustave et le prince Charles de Sudermanie, depuis Charles XIII, reportait toute son affection sur sa tille unique, la princesse Sophie - Albcrtine. C’était une femme charmante, et bien digne d'un meilleur sort. Cette aimable princesse possédait un cœur plein d’une sensibilité que l’étiquette royale n’était pas en état d’étouffer. Plusieurs illustres prétendants, parmi lesquels se trouvèrent même des souverains, demandèrent sa main ; mais elle déclara que, n'éprouvant aucune affection pour eux, elle préférait renoncer à son rang et à ses titres, et quitter son palais pour une chaumière, plutôt que d'épouser un homme qu’elle ne pourrait aimer.
En attendant , sa conduite était si prudente, que la calomnie, qui se plaît tant à attaquer les mœurs des dames d’un rang élevé, n’avait même osé ternir du plus léger souffle sa réputation sans tache. Le moment arriva à la fin, où elle donna son cœur à un etranger aimah'e et vertueux, qui se trouva à la cour de son frère. Ils furent unis en secret, et tout fut préparé pour leur fuite; mais un coup affreux était sur le point de frapper le couple inquiet. L’époux expira subitement; il expira la veille meme du jour destiné à leur départ. Le prêtre qui les avait mariés et un vieux domesti-
ue qui leur avait servi de témoin isparurent sans laisser aucune trace de leurs pas. La malheureuse princesse fut donc privée au même instant nonseulement d'un époux jeune et adoré, mais encore du seul moyen de prouverqu’elle fût réellement sa femme.
Ce coup fatal faillit la priver de la raison et de la vie; elle y survécut cependant, mais ce ne fut que pour connaître l’abîme où elle était tombée; elle se sentit enceinte. La jeune veqve crut devoir mettre dans sa confidence l'aimable duchesse de Sudermanie, qui lui conseilla de cacher sa grossesse, et offrit d'en feindre une elle-même pour adopter l’enfant que portait Albertine.
Ce plan fut approuvé. La grossesse de la jeune duchesse fut officiellement annoncée, et des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises de la Suède : on assure même que les canons qui devaient annoncer son heureux accouchement avaient été chargés d’avance , quand il arriva un événement qui déjoua les projets de ces deux tendres amies , et qui , pour me servir des expressions de l’auteur d’un ouvrage intitulé : Caractères et Anecdotes de ta cour de Suède, « causa autant d’humeur nu roi qu'au duc. « J’ai cité ces expressions , parce qu'elles servent à confirmer la conjecture que, quel que fut le père de l’enfant qu’on attendait, 1e roi et leduc avaient participé au projet d’adopter l'un et l'autre celui d’Albertine. La cause immédiate de la rupture fut que la reine-douairière soujiçonna la réalité de cette feinte grossesse. La manière dont elle y fut amenée est remplie de ce merveilleux qui plaît à l’esprit ; mais il serait trop long d’en rendre compte ici.
Sachant que le duc ne pouvait en aucune manière avoir contribué à l’état où se trouvait sa femme, et n’ayant aucun lieu de douter de la vertu de cette princesse, elle devina la supercherie. Ixrnise Ulrique était courageuse; ses résolutions et sa conduite étaient, dans toutes les occasions , fermes, ouvertes et décidées. Sans avoir égard à des sentiments particuliers, elle était résolue à déjouer
SUÈDE
ce projet, et elle menaça en conséquence de le dévoiler. Quelque absolu que fût Gustave, il ne put parer le coup. Le baron Benzelstierna , un des secrétaires d’Etat, fut chargé d’en porter l’avis à la jeune et enjouée duchesse. «Eh bien, » répondit-elle, «si ce n’est pas pour aujourd’hui , cela peut arriver une autre fois. » Le même jour on annonça que l’inexpérience de la duchesse avait été cause qu’elle s'était méprise sur son état , et qu’elle avait été trompée par une fausse conception.
Sur ces entrefaites, la princesse A Ibertine fut délivrée en secret d’une fille, u’on éleva comme l’enfant posthume ’un bourgeois de Stockholm, mais sous les yeux de sa belle et intéressante mère, et qui depuis a été connue à la cour de la princesse sous le nom de mademoiselle F***.
«Cependant, au milieu de ces intrigues, les années s’écoulaient, et n'apportaient aucun changement au sort de la jeune reine. Quoique, par l'ordre du roi, elle donnât régulièrement audience aux seigneurs de la cour, la toilette la plus brillante et la pompe dont elle était environnée partout où elle allait, ne remplissaient pas le vide qui régnait dans son coeur. Elle était depuis onze ans la femme d’un époux qui n’avait pas encore consomme son mariage. Le roi, sentant la nécessité d'un héritier pour donner de la stabilité au gouvernement qu’il avait créé , adopta un expédient extraordinaire. Il proposa à sa femme d’admettre un de ses amis intimes, le major Muncke, dans sa couche. Un pareil projet est si odieux par luimême , que des personnes , assez heureuses pour naître dans des pays où l’on préfère la décence à la volupté, en rejetteront l’idée comme farte pour calomnier la mémoire de Gustave III; mais ces personnes auraient tort : je suis, pour ce qui me regarde, aussi convaincu de la réalité de ce fait, que de celle de l’assassinat qui terminp les jours de ce monarque magnifique et dépravé.
« Le fameux Auailnrd, quand il suppliait l’aimable lieloise de céder à scs
vœux , n’employait pas sans doute plus d’éloquence pour parvenir au but de ses désirs, que l’étrange Gustave pour assurer son propre déshonneur. Avec des larmes feintes et avec des soupirs qui paraissaient s’ele'ver d’un cœur réellement oppressé par le chagrin et par la honte, il avoua qu’une incapacité physique l'éloignait seule du lit de son épouse, et afin de la faire consentir plus facilement à une proposition si vile, il insinua que sa mère avait été la cause volontaire de son malheur. Quoiqu’il fût difficile de se persuader qu’il n’eût pas été de moitié dans l’expcdient qui venait d’être déjoue par la mâle fermeté de sa mère, le monarque l'attribua à l'ambition du duc et de la duchesse de Sudermanie, et fit Ips plus grands efforts pour persuader à son épouse que la stabilité de son trône dépendait de sa condescendance. Il lui offrit une répudiation, et voulut jurer une discrétion éternelle; mais la reine connaissait trop bien ce rince artificieux pour confier son onneur à sa garde. Rougissant, le cœur agité de mille passions diverses qui se combattaient, pouvant à peine parler, et n’osant regarder le perfide roi , elle lui fit signe de se retirer , et de lui accorder un peu de temps pour rappeler ses esprits agités. A leur prochaine entrevue, la reine, ayant repris courage, dit à son époux: Qu'après avoir réfléchi mûrement à la proposition extraordinaire qu'il venait de lui faire, elle croyait qu'il fallait d’abord que le roi consentît à un divorce, et qu’il la mariât ensuite au major Muncke; ajoutant que, si Sa Majesté daignait agir ainsi , elle était prête à accorder , de son côté , tout ce qu’on lui demandait ; sinon, les principes moraux et religieux dans lesquels clic avait été élevée, et qu’elle n’avait jamais perdus de vue, l’empêcheraient de rien écouter de semblable. Quand le roi sentit que rien n'était capable de lui faire changer d’avis , il céda de bonne grâce. En attendant , il fallait colorer aux yeux du public sa prétendue réconciliation avec la reine; on répandit donc que pendant le sé-
jour du roi en Finlande, fl aTait, par le moyen d'un de ses mignons, nommé Rosenstein , découvert que la reine, qu’il avait jusqu’alors accusée de manquer d’gmour pour lui, était, au contraire, éperdilment éprise de son bien-aimé Gustave. Ma belle compatriote (*) , madame *** , qui fut payée assez magnifiquement pour la consoler de l’exécration d’un peuple qu’elle n’avait jamais aimé , et qu'elle ne comptait plus revoir, fut accusée d’avoir transcrit les lettres de la reine, et de les avoir altérées , omettant toutes les expressions de tendresse qu’elles contenaient. Elle l’avoua, disant que le monarque , généreux et trompé, avait lu son style au lieu de celui de sa maîtresse. En un mot , les avocats et les curés ne firent pas languir pour le divorce ; et le même jour où le bon
fieuple de Stockholm se réunit dans 'église de Ridderholm, pour rendre grâces à Dieu , sous les yeux du roi et de la reine," de cette heureuse réconciliation , ce même jour , dans cette même église , dans la tribune royale , la ci-devant reine, qui avait été légalement divorcée , fut mariée au major Muncke. Les plus brillantes fêtes suivirent ce prétendu mariage, auquel Gustave Adolphe IV dut sa naissance (**). »
(*) L'auteur anonyme du mémoire auquel noua empruntons cet extrait est Danois.
(**) Coure du Nord, t. I, p. *8 et suiv. — « Les principaux homme» d'état de l'Europe n’ignorent pu cette circonstance, qui fut 1a véritable coûte de ion abdication en
• Pour laisser un monument durable de sa tendre amitié pour le major Muncke, le roi donna le nom de Munckint Italien (montagne de Muncke) à une énorme masse de granit , qui fut laissée dans son état primitif lors de la distribution des magnifiques jardins de Droltumgholm. Le terrain était couvert de gros rochers, placés dans de» marais arides et malsains. On fit sauter les rochers de granit an moyen de la poudre. Les marais furent desséchés après d’excessive» dépenses. Pour conserver le souvenir de son aridité naturelle , on permit à une
Tout ce qui est dit dans cet extrait de la princesse Albertine paraît assez
seule masse hideuse de lever sa tête nue au milieu des fleurs et des buissons odoriférants. L’idée était heureuse et réussit complètement. Peu de temps après U naissance du prétendu prince royal, depuis Gustave IV, et maintenant comte de Gottorp, ce rocher fut tout entier couvert de terre. On lui donna une forme régulière, on y porta du gazon, et l’on y planta des arbustes et de» fleurs. Au sommet on plaça, sur un beau piédestal en granit de Suède , uu groupe de marbre de Carrare , représentant Castor cl Pollux sous les traits de Gustave et de son ami Muncke. Ce monument de sculpture , ui ne saurait être comparé aux ouvrages e Serge! ou de Canova, fut fait en Italie, où le roi l'avait commandé lui-même en 1783, pendant ses voyages. La statue qui est à droite représente le roi; celle à gauche Muncke. Le rocher sauvage, d'abord stérile et dépouillé, maintenant décoré de fleurs et d'arbustes et ombragé de beaux arbres, fut peut-être destiné à offrir un symbole mystérieux de la stérilité de la reine , qui cessa dès que cette princesse eut été confiée au comte Muncke.
« Ce qui ajoute encore à la vraisemblance de cette anecdote , c'est l'existence avérée du coffre de fer, dont parle sir John Carr, et d'autres voyageurs, et qui se conserve dans une chambre appartenant à l'université d’Upsal. Le contenu de ce coffre doit être connu de bien peu de personnes vivantes aujourd'hui, à moins qu'on ne l’ait ouvert depuis la révolution de 1809, ce qui ne serait pas impossible. Il y aurait de la préfomption à rien affirmer de positif aur un point aussi délicat, mais je fonde mon opinion sur celle des patriotes suédois , qui ont fait la révolution de 180g. Je pense donc qu'il contient l'bistoire secréte de la naissance de Gustave Adolphe IV. Le roi avait ordonné que ce coffre restât fermé jusqu'à l'expiration d’un demi-siècle après sa mort; et il n’y a pas de preuve certaine que , même à cette époque , on soit autorisé à l'ouvrir. Le coffre est grand : il a trois serrures et autant de clefs. En outre , il a été scellé par le roi Charles XIII, au moment où il fut déclaré régent, du grand sceau de l’Université, et par le ryksdrotts, ou chancelier de Suède. Les clefs furent déposée*, l'une entre les mains du roi régnant , l'autre dans celles du ryksdrotts , et la troisième resta es
T SUÈDE. SSi
vraisemblable ; mais ce qui concerne la naissance de Gustave IV l’est beaucoup moins, et les raisons politiques qui , après l’abdication de ce roi , peuvent avoir donné naissance à de pareilles anecdotes, doivent empêcher le lecteur d’y ajouter une foi implicite.
Peut - être un jour les manuscrits de Gustave III, conservés à Upsal, jetteront -ils quelque lumière sur ce point.
Gustave commença à cette époque à adopter une magnificence sans bornes; il prodigua les ressources du royaume en fêtes et en tournois , et au bout de deux ans il avait déjà beaucoup perdu, non-seulement de l'admiration, mais encore de l’estime de la partie éclairée des Suédois. La reine douairière prévoyait une catastrophe, et ne laissait échapper aucune occasion d’adresser à son (ils de sages remontrances; mais Gustave la traitait avec hauteur et mépris. Malgré cet amour insensé pour le faste, il employa les six premières années de son règne assez utilement pour son royaume; et si presque tous ses projets pour l’encouragement de l’agriculture, des fabriques et du commerce, n'eurent pas de suites ou eurent des suites funestes, on doit moins s’en prendre à ses institutions ou à son incapacité qu’à l’esprit du temps et à l'état d’imperfection où se trouvait alors la science de l’économie politique. Il rétablit le bon ordre et la discipline dans l’armée, et la marine, tout à fait abandonnée sous la domination de l’aristocratie, fut bientôt rétablie, et dans un état respectable. Mais les arts et les belles-lettres appelaient surtout son attention , et il assistait souvent en personne aux séances de son académie.
En 1773 il fit élever devant fhôtel des ÎSobles une statue équestre de Gustave Vasa, une autre de Gustave Adolphe fut érigée en 1786 (*). La Bourse, le
dépôt à l'université d’Cpsal. Si ces manuscrits royaux n'avaient eu rapport qu’à la littérature, il n’est pas probable que l’on eût pris à leur égard de si grandes précautions. » ( fiole de Brown.)
(*) Ces deux monuments remarquables,
théâtre de l’Opéra national , qui coûta lus d’un million, le palais du duc de udermanie, celui de la princesse Albertine, la maison destinée aux bals et aux concerts , la place de Gustave Adolphe , un magnifique pont de pierre, offrirent à des artistes de tout genre une occasion favorable d’exercer leurs talents. Toutefois, l’Opéra était l’objet de sa prédilection; les paroles des pièces qu’on y représentait étaient presque toujours de la composition du roi (*), et ron a prétendu que son talent pour ce genre de composition avait excité la jalousie littéraire de Frédéric 11 , qui , probablement sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, avait servi de modèle à Gustave.
Mais ce goût pour les arts épuisa les ressources de la Suède, déjà pauvre et endettée, et bientôt la cour se trouva dans une pénurie qui ne pouvait manquer d’avoir les résultats les plus funestes. Un dignitaire de l’Église dit un jour à Gustave : « Il y a deux « choses dont un roi de Suède , quand « il est sage , ne se mêle jamais : la re- « ligion et l’eau-de-vie. » Gustave abandonna en effet la première aux soins du clergé ; mais la seconde offrait une tentation à laquelle il ne put résister. Peu de temps après la révolution , pour parer à la disette de grains, il avait défendu la fabrication de l’eau-de-vie dans l’intérieur; un an plus tard, il monopolisa cette industrie au profit de la couronne, et enleva aux paysans le droit de distiller l’eau-de-vie pour leur consommation. Cette mesure ébranla violemment sa popularité et occasionna plusieurs révoltes; même dans la capitale il fut jugé nécessaire de mettre des factionnaires à la porte des entre-
fiôts royaux, pour les protéger contre a populace indignée. Mais l’opiniâtreté de Gustave sur ce point fut si grande, qu’il aima mieux risquer sa couronne que de renoncer à ce revenu odieux.
toux deux en bronze , sont dus à un sculpteur français uommé l'Archevêque.
(*) 11 existe une traduction française du théâtre de Gustave 111, en cinq volumes. Un y « réuni tes discours.
Tandis que le luxe de la cour allait toujours croissant, il conçut l'idée ridicule de mettre un frein à celui des particuliers par des lois somptuaires et par l’introduction d’un costume national imité de l’espagnol. Au commencement de l’an 1778 il en fit la proposition au sénat, et peu de jours après parut une circulaire qui en recommandait l’adoption. Tous les hommes du royaume s’affublèrent de ce costume; niais le beau sexe, eut plus de peine à s’y résoudre. Voici ce qu’en dit M. Joini Carr, voyageur anglais qui visita Stockholm en’ 1 804 (*):<> Les Suédoises sont en général très-bien faites ; elles joignent à beaucoup d’embonpoint un teint de la plus grande fraîcheur; mais, quoique extrêmement favorisées par la nature du côté des charmes, elles mettent à les cacher le même soin que les femmes des autres pays prennent pour les faire admirer. Une longue mante noire couvre les belles lorsqu’elles sortent, et confond dans sa vaste ampleur toutes les marques distinetives de la symétrie et de la difformité : leurs pieds mêmes, qui sont aussi légers et aussi délicats que ceux d’une Française, sont rarement visibles sans le secours de l’haleine du vent. Les chaleurs de l’été ne peuvent pas même parvenir à faire quitter aux Suédoises les plus élégantes cette sombre draperie. Nous rencontrâmes cependant dans les rues de Stockholm quelques femmes dont le bon esprit avait su triompher d’une mode aussi contraire à leurs intérêts, et qui remonte nécessairement aux lois somptuaires, dont les dispositions avaient prohibé l’usage des soieries de couleur (**). »
(*) Traduction de M. F. P. Bertin. Paris, 1808.
(**) Dans le récit d’un autre Anglais, du célèbre voyageur Coxe , qui visita la Suède pendant le régné de Gustave, se trouve le passage suivant : « Nous vîmes la cour dans toute sa splendeur : l’habit de gala pour les hommes comme pour les femmes est en soie ou en satin bleu doublé en blanc et avec des ornements. Aux yeux d’un étranger, la
A l’époque où fut introduit ce costume, les dames de la cour furent l’objet des railleries et des caricatures, et employèrent tous les moyens pour s’y soustraire.
Lesdépenses excessives de la maison du roi avaienteependant une excuse : les fêtes étaient pour Gustave un moyen de séduction très-efficace. Il arriva' un jour que des habitants de Stockholm, déjeunant en famille, déplorèrent la fatale prodigalité de leur roi ; suivant eux , fa banqueroute et une insurrection générale devaient en être les suites inévitables. Vers midi, un page de la cour vint apporter un billet qui invitait les mécontents à assister, avec leurs femmes et leurs filles, à un spectacle magnifique. Aussitôt les dames, modifiant la sévérité de leur jugement, applaudirent d’une voix unanime à l’esprit et à la galanterie de leur aimable roi. Gustave, en effet, connaissait le caractère de tous les habitants distingués de Stockholm; il étudiait aussi celui de leurs femmes et de leurs filles, et s’efforçait, en cherchant à leur plaire, de' neutraliser le mécontentement public. De là une succession non interrompue de fêtes magnifiques, de spectacles, de ballets, de tournois et d’opéras (*).
La révolution de 1772 avait été pour Catherine, impératrice de Russie, un sujet d’étonnement et de douleur, car elle n'était nullement préparée à un semblable événement; mais quand elle apprit que la courdeGustave réunissait à Pétiauette de Versailles un faste encore plus révoltant, elle ne douta plus
société aurait semblé prèle à partir pour un liai masqué. I.e roi portait un costume de fantaisie en soie couleur de pourpre , richement brodé en or; car tandis qu'il limite ses sujets à certaines couleurs, il porte luimême toutes les teiutes de l'arc-en-ciel. -
(*) On dépensa 5o,ooo écus pour un tournoi qui eut lieu eu 1776 à Ecknlsund. Gustave, sous l'habit d'un chevalier étranger, combattit pour soutenir que : l’amour régnait avec plus de force et de eonstauce dans les cœurs dont il s'emparait le plus tard. Il est inutile de dire que le roi fut vainqueur.
SUÈDE. 253
que la carrière de Gustave ne ddt se leurs yeux. Tout fut réglé pour cette terminer par quelque catastrophe, et diète suivant l'ordonnance rendue par souriait avec malice quand on lui par- Gustave Adolphe en 161 7; le roi nomma lait de la magnificence de ce prince, le maréchal de la diète et les orateurs Catherine, en effet, avait à sa cour des trois autres ordres, et fit ensuite des seigneurs qui, à eux seuls, possé- l’ouverture des états par un discours daient des revenus plus considérables dans lequel, après avoir tracé le taque ceux qui devaient servir à l’entre- bleau le plus riant de la situation pré- < tien de toute la famille royale de sente du royaume, il assura que, mal- Suède. Elle lui prodiguait les épithètes gré les dépenses considérables et les les plus offensantes, l’appelait le petit besoins urgents des six dernières anroi, le comédien amateur de Stock- nées, une sage économie lui avait holm. Ces sarcasmes firent une vive, permis de remettre le royaume en bon impression sur l'esprit de Gustave, état de défense et de lui rendre son Dès ce moment il joignit à son ini- ancienne splendeur; que ce n’était initié politique une haine ardente et point pour demander des secours ou personnelle contre la czarine. Il re- des subsides, dont grâce à la bonté doubla d’efforts pour mettre sa marine suprême il n’avait pas besoin, qu’il et son armée sur un pied formidable, avait convoqué les états, mais uniqueet résolut de faire une irruption sou- ment pour se réjouir avec eux de la daine sur le territoire russe à la pre- situation heureuse de la patrie, etc., mière occasion qui s’en présente- etc. Il les pria ensuite de vouloir bien rait. être parrains de l'enfant auquel il es-
Mais la cour de Saint-James l’ayant pérait que la reine allait donner le offensé de son côté, en ne lui envoyant jour, et il finitparces mots où il trouva pas l'ordre de la Jarretière, il se laissa moyen de placer ses formules favorientraîner, par un mouvement d’hu- tes : « Si le ciel m’accorde un hérimeur, à une alliance avec Catherine. « tier , puisse-t-il être digne de mon- En 1777 il alla lui faire une visite à « ter un jour sur le trône de Gusta-
Saint-Pétersbourg; Catherine lui fit la « vc Vasa et de Gustave Adolphe...
plus brillante réception. Leur conver- « S’il devait jamais oublier que le presation roula surtout sur les préten- « mierdevoird’un roi suédoisest d'nitions maritimes de la Grande-Bretagne » mer et d honorer un peuple libre, et sur le partage definitif de la Polo- «je regarderais comme une faveur du
fne. Au mois a’aodt il revint à Stock- « ciel qu’il le retirât à lui, etc., etc. » olm dans un yacht superbe dont la Deux jours après cette séance solenczarine lui avait fait présent, et l’on nelle, Sophie Madeleine accoucha d’un évalue à environ 400,000 roubles les enfant mâle, qui fut le premier liéricadeaux que lui et ses courtisans rap- tier immédiat de la couronne né en portèrent de Saint-Pétersbourg. Suède depuis Charles XII; car Gtis-
Ce fut dans cette même année 1777 tave III était né avant que son père
qu’eut lieu la réconciliation vraie ou montât sur le trône. Il fut baptisé avec
iêinte dont fiîit mention l’écrit que la plus grande pompe et nommé Gusnous avons cité plus haut(*), et dont tave Adolphe. «Les sentiments du pula grossesse de la reine fut la suite, blic à la naissance de ce prince, dit Cependant l’époque où la diète de- M. Brown, se manifestèrent par le vait se réunir allait arriver. Le roi grand nombre de manières différentes en pressa la convocation, parce que la que l’on imagina pour la célébrer; reine approchait de son terme, et qu’il mais, d’un autre coté, les agents sevoulait qu’elle accouchât pendant la crets du roi furent si actifs dans les diète, afin que les états pussent être soins qu’ils prirent pour donner de parrains de l’enfant qui naîtrait sous l’éclat aux fêtes, qu’il est assez difficile de distinguer ce qu’il faut attri- (*) Voyez page 348. buer à l’attachement, de ce qui ue fut
que l’effet d’une influence secrète (*).»
Cette naissance, regardéecommeun événement si heureux pour la Suède, occasionna à Stockholm une catastrophe affreuse, dans laquelle une centaine de personnes perdirent la vie.
Triste prélude des calamités plus grandes que le règne de ce prince devait causer à son pays ! Indépendamment des brillantes illuminations et des fontaines d’où coulait le vin avec profusion, le roi fit construire, sur le modèle des anciens chars romains , des chars de triomphe qui parcoururent les rues de la capitale. Sur ces chars étaient placées aes femmes jeunes et belles, habillées en déesses de l’abondance, qui, de leurs belles mains, répandaient, en passant, de l’argent et des sucreries à la multitude enchantée.
On érigea aussi un grand édifice amplement pourvu de provisions et de liqueurs de toute espèce -, une musique brillante s’y faisait entendre. La populace s’y porta avec tant d’ardeur, pour y obtenir sa part des distributions, que les gardes ne purent la retenir.
On avait imprudemment placé des marches à l’entrée; elles firent trébucher quelques personnes qui disparurent pour ne plus se relever : elles furent écrasées sous les pieds de la foule. Telle était néanmoins la fureur avec laquelle on s'efforçait d’être admis dans l’intérieur de la salle, que l’on passa par-dessus les morts et les mourants, et que ceux qui purent y pénétrer continuèrent de manger, de boire et de danser jusqu’à six heures du matin,
(*) On donna pour nourrice au jeune priuceuneDalécarhenne, femme d’un paysan qui descendait de ce Prestson qui avait sauté Gustave Vasa. Tant que l’enfant royal fut vêtu en robe longue , on ne le laissa jamais sortir, à moins qu il ne fût accompagné d’un détachement de cavalerie légère. La nourrice du pitnce, ne s'imaginant pas que tant d’honneurs fussent rendus à un enfant en maillot , dit un jour quelle était confuse du respect qu'on lui témoignait à ht cour , et qu’elle craignait d’inspirer de la jalousie à ses voisines quand elle retournerait dans son pays.
Dans le premier moment , le ministre de la police crut que, pour ne pas diminuer la joie publique, il fallait cacher toute l'étendue de cette calamité; mais le nombre de ceux qui tombaient et la fureur de la populace augmentèrent à un tel point, qu’il fut obligé d’envoyer chercher un renfort de troupes ; et ce ne fût pas sans user de violence, et sans courir les risques d’une sédition , que la foule fut à la fin dispersée.
Le lendemain matin , le temple du plaisir fut converti en une maison de deuil. Les parents, les frères, les enfants et les amis vinrent chercher parmi les morts ceux qui leur étaient chers , et à mesure qu'ils les trouvaient, ils faisaient retentir l’air de leurs cris, et de tristes lamentations succédèrent dans ces mêmes lieux aux accents de l’ivresse et de la folie. Le roi réprimanda sévèrement le gouverneur de Stockholm de n’avoir pas pris des précautions suffisantes. Le gouverneur répondit : « Sire, c’est la pre- • mière fois que j’ai eu l’honneur de « régaler la canaille. Je n’étais pas « préparé à de pareils accidents. Une « autre fois je saurai mieux prendre « mes mesures. »
La diète accorda au roi un don gratuit de six cent mille écus , payable en sept ans, dont la moitié devait servir à augmenter son revenu particulier; l’autre moitié devait être distribuée entre la reine et les princes.
Le 25 janvier 1779, le roi termina la diète par un discours très-gracieux, dans lequel il était, suivant l’usage, fréquemment question des lois et de la liberté du pays. Mais la partie pensante de la nation crut voir que cette diète n’avait pas été moins influencée par la couronne, que les précédentes avaient pu l'être par l’aristocratie.
La naissance d’un prince héréditaire avait été , sous plus d’un rapport , un événement très-heureux pour Gustave; car, sans le don gratuit, il n’aurait pu longtemps continuer sa vie splendide.
Malgré cette nouvelle ressource, il ne voulut pas révoquer ses ordonnances sur les distilleries d’eau-de-vie, et les