‹ L'UniversChapitre 16 sur 87 · SUÈDE. S5S · texte numérisé non relu

SUÈDE. S5S

paysans lui devinrent de plus en plus hostiles. On commença à accuser le roi de dissimulation, de perfidie; des doutes même s’élevèrent sur la légitimité de l’enfant qui venait de naître.

En 1780, la guerre ayant éclaté entre la France et l’Amérique d’une part, et l’Angleterre de l’autre, Gustave et son voisin, le roi de Danemark , cherchèrent à profiter de leur situation comme puissances neutres, pour faire le commerce maritime des nations belligérantes. On sait que l’Angleterre, se fondant sur d’anciens traités , réclama le droit de visiter les navires neutres , et bien loin de reconnaître que le pavillon protège la marchandise , elle prétendit môme que la marchandise devait faire confisquer le navire. Cette prétention donna lieu à la ligue de la neutralité armée , signée par la Russie, la Suède et le Danemark. Cette ligue, qui indisposa au plus haut point l’Angleterre, eut peu de conséquences immédiates, par suite de la méfiance des puissances contractantes; mais elle eut plus tard une grande influence sur les progrès du commerce dans le Nord.

Gustave passa une grande partie de l’été de 1781 à Aix-la-Chapelle , dont on lui avait ordonné les eaux. Le séjour de Spa le rétablit entièrement , et il revint à Stockholm à la fin d'octobre, après avoir traversé la Hollande.

En 1782 , la reine devint de nouveau enceinte, et accoucha heureusement d’un prince ; mais cet événement causa tant de chagrin à la reine douairière, qu’elle n’y put survivre. On prétend qu’elle ne voulut jamais reconnaître pour ses petits-fils les enfants de Sophie Madeleine. Du reste, lenouveau-né mourut sept moisaprès avoir vulejour.

Le commencement de l’année 1783 fut marqué par une émeute qui éclata en Dalécarlie. Elle fut assez sérieuse pour qu’on fût obligé d’envoyer un corps de troupes dans cette province.

Les principaux chefs furent arrêtés et punis; maison ne put détruire avec eux le mécontentement général que le monopole odieux de l’eau-de-vie excitait dans tout le royaume.

Les projets de Catherine , relativement à la Crimée et à la navigation de la mer Noire, exigeaient qu’elle s’assurât l’alliance de la Suède, dont les forces maritimes devenaient respectables , et dont l’armée de terre était alors parfaitement organisée. Elle redoutait un voisin qui , guidé par son ambition , ou influencé par le cabinet de Versailles, pouvait tenter un coup de main sur sa capitale (*). Pour pénétrer les desseins de Gustave, elle lui proposa à Frédérikshamn une entrevue qu’il accepta. Il se rendit au lieu convenu le 29 juin.

Afin de flatter les goûts de Gustave pour la magnificence , elle fit préparer a Saint-Pétersbourg un palais qui se démontait à volonté , et dont elle fit transporter par eau, à Frédérikshamn, les pièces détachées et l’ameublement.

Le palais fut monté avec tant de mystère et de célérité que Gustave ne se douta pas ou feignit du moins de ne pas se douter de ce que l’on projetait, jusqu’au moment ou Catherine ellemême l’introduisit dans un magnifique salon. Il y avait dans ce palais une trèsbelle salle de spectacle, où une troupe française, qu’elle avait amenée, donnait tous les soirs des représentations. On a assuré dans le temps , s’il faut en croire Brown, que Catherine corrompit Gustave à l’aide d’un présent d’un million d’écus, et qu’elle lui donna sa parole de souveraine qu’elle ne fomenterait point de troubles en Suède ou en Finlande, si , de son côté , il s’abstenait de toute hostilité secrète ou déclarée contre elle. Jamais, peut-être, deux monarques , ressentant l'un pour l’autre une

(*) Lors de la visite que Gustave fit à Catherine en 1777, l’impératrice lui dit qu’elle avait beaucoup entendu louer la position de la ville de Stockholm, et qu'elle désirait bien savoir ce qu’il pensait de Saint-Pétersbourg. — - C’est une belle ville, répondit Gustave; « mais elle n’a point l’air d’être naiurelle- « ment placée. » Le lendemain , Catherine trouva ['occasion de lui rappeler cette réponse, en disant qu'aucun Russe n'avait pu expliquer son cnigme. «Je le crois bien, « répliqua Gustave en souriant , il faut être « Suédois pour l'entendre. >

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haine plus invétérée , n'ont eu d’entrevue ensemble. Mais l'impératrice trouva convenable d'oublier que Gustave l’avait accusée des vices les plus infâmes, et Gustave, toujours poli, lui pardonnant les épithètes de petit roi et de comédien amateur, joua la comédie avec elle en artiste consommé.

Il revint à Stockholm le 4 juillet, et vers la fin d’aodt il déclara au sénat <jue, d’après l’avis de ses médecins, il était résolu à passer l’hiver sous un climat méridional , et au commencement d’octobre il se mit en route'pour l'Italie , où on lui avait conseillé de prendre les bains de Pise. Pour subvenir aux frais du voyage, il négocia une somme considérable hypothéquée sur les revenus des distilleries d’eaude-vie, et quelques semaines après son départ, la banque mit tout d’un coup pour 150,000 rixdalers de papier en circulation.

Pendant son voyage sur la terre classique, Gustave acheta des statues, des tableaux, des médailles, qu’il lit transporter en Suède pour orner le palais dont il projetait la construction à Lille -Haga (petit Haga (*)).

Parmi les chefs-d’œuvre de la sculpture antique dont il enrichit la Suède, on remarque surtout un Endymion couché , de grandeur naturelle et des meilleurs temps de l’école grecque; Gustave le paya deux mille ducats.

Gustave passa en Italie l’hiver et

(*) Ce château de Haga , situe à une lieue de la partie septentrionale de Stockholm , fait aujourd’hui un des phjs beaux ornements des environs de la capitale. Il a été bâti d’après les dessins de Gustave secondé par U artelier , et l’on assure qu'il rappelle le petit Trianon. * Gustave passait une « grande partie de son temps dans ce séjour, ■ et l’on rapporte, dit M. Coxe, que si ces u lieux avaient autant de charme pour lui,

• c’était parce qu’à la révolution de 177a ,

• il avait consulté secrètement ses amis dans « renfoncement des rochers qui forment une « des grandes beautés de ces lieux romanti- « ques : cette circonstance le détermina à « prendre daus ses voyages le titre de comte

• de Haga. »

le printemps de l’année 1784. Il visita Pise, où il prit les bains, Rome, Na-

Ïiles , Florence et Venise. Le luxe et es manières nobles du moderne roi des Goths et Vandales enchantèrent d’abord les Italiens; mais l’admiration se changea bientôt en indifférence, quand il refusa de payer les prix exorbitants que les habitants de la péninsule croyaient pouvoir exiger d’un voyageur' couronné (*). Au commencement du mois de juin, il arriva a Paris , où il fut reçu avec le plus grand éclat. La cour de Versailles ayant depuis quelques années négligé le payement des subsides, il parvint à obtenir comme dédommagement la cession de la petite île de Saint-Barthélemy, près de la Guadeloupe; mais de son côté il accorda aux Français le droit d'entrepôt dans la ville deGothenbourg. Après avoir passé quelque temps à la cour de F'rance, qui célébra sa présence par une suite de fêtes magnifiques, il repartit pour la Suède, et arriva à Stockholm le 3 août 1784.

Huit ans s’étaient écoulés depuis la clôture de la diète de 1 7 78, quand Gustave, pressé parles besoins du trésor, et désirant se préparer les moyens de réaliser ses projets de conquête en Russie , convoqua une nouvelle assemblée des états. La proclamation parut pendant le séjour de Gustave en Fiulande, et causa la plus grande surprise a Stockholm et dans les cours étrangères. La diète s’ouvrit le 7 mai 1786. Dans le discours d’ouverture que Gustave prononça , il fit le tableau le plus séduisant dé la situation florissante du royaume et des avantages que la nation avait retirés de son règne. « Cependant, ajouta-t-il , les vi- « cissitudes, inséparablement attachées « à la nature humaine, n’ont pu être « écartées de notre patrie. Les pro-

(*) Lcspasquinndes ne l’épargnèrent pas ; l’une d’elles , qui commence par ces deux vers :

■ Il contt di Haga Che molto \ f de e poco paga , etc.

prouve sufGsammeut ce qui en lui déplaisait à ses hôtes.

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« ductions de la terre , les premières « de toutes les richesses, nous ont été « refusées pendant les trois dernières « années , et cette disette n’a pas peu « aggravé le poids de ma couronne.

« En effet, mes chers sujets , vos maux « sont les miens. I.es soins que j'ai « employés pour prévenir les suites « que ces années désastreuses pouvaient «entraîner, les secours considérables « que je me suis efforcé sans cesse « de donner aux nécessiteux, vous sont «déjà connus par leurs effets... Com- « bien ne doit-il pas être intéressant « pour vous-mêmes de concourir avec « moi aux mesures qui vous mettront « en état de contribuer de votre côté « à éloigner de pareilles craintes pour «l’avenir! » Après quelques autres phrases de ce genre, il termina son discours par quatre propositions :

1° Que l’infanticide cessât d’être puni de mort. Cette punition, consacrée par le chapitre 16 de la section criminelle du code de I73C, existe encore aujourd'hui en Suède , car la proposition de Gustave fut repoussée ; toutefois on amenda la disposition de la loi de manière à limiter la peine de mort aux cas où il y aurait eu préméditation constante avant la délivrance.

2° L’abolition du partage égal entre les enfants, et l’établissement du droit d’aînesse. Repoussé.

3° L’établissement de greniers d’abondance , au moyen de tonds qui seraient tirés de la 'banque. Cette proposition fut accueillie, mais avec des amendements propres à empêcher le roi de détourner les fonds de leur destination.

4° Que le roi fût autorisé à tirer de la banque les sommes nécessaires pour l'exploitation de diverses mines, en déposant une valeur égale en cuivre.

Repoussé.

Le sort de ces propositions prouve suffisamment que l’on commençait à se méfier de Gustave; une forte opposition anti-royaliste se fit vivement sentir durant le cours de la diète. En 1778 , on avait accordé les impôts sans yfixerunterme;en 1786, on ne les accorda que pour quatre ans , et l’on dé-

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clara qu’à l’avenir les dettes de la couronne neseraient plus reconnues comme dettes de l’État. La distillation des eaux-de-vie donna encore lieu à des scènes violentes dans la chambre des paysans, mais sans aucun résultat.

Gustave fit éclater son mécontentement dans le discours de clôture qu’il prononça le 24 juin. Il se plaignit qurune inquiète défiance, mal fondée en ellemeineet peu méritée de la part de celui qui avait rendu le peuple libre, eût menacé de troubler l'union et la concorde. «La vérité, dit-il, finira par triompher « ; il cita, suivant l'usage, l'exemple de Gustave Vasn et en appela à la postérité. Ensuite il congédia les états en faisant des vœux pour la continuation de la paix, pour le retour de temps plus heureux, et pour qu’aucune circonstance ne l'obligeât de longtemps à convoquer une nouvelle diète. Voici le tableau que trace M .

Brown de la situation de Gustave en 1786 (*).

« A cette époque, Gustave n’était pas aimé : ou lui soupçonnait le projet de convertir l’autorité royale en une autorité arbitraire. Ses liaisons peu décentes avec quelques jeunes seigneurs de la cour , et les querelles qui s’ensuivaient quelquefois, donnèrent lieu à des imputations malignes. Le roi montra surtout ce manque de dignité dans sa conduite envers le colonel Armfelt. Cet officier était , lors de la révolution de 1772, enseigne dans les dragons légers. Gustave le fit chevalier de l’ordre de l’Épée, l’anoblit et lui conféra un grade élevé; ce qui n’empêcha pas qu’il ne se retirât de la cour en témoignant du mécontentement, et qu’il ne se montrât dans la diète de 1786 un des plus violents adversaires du roi; et ce-

Sendant , les différents appointements ont il jouissait s’élevaient à près de cinquante mille francs. C’est ainsi que

(*) Nous n'assumons pas sur nous la rcs|«jnsabilité de loules les assertions d'un auteur qui parait avoir adopté pour principe, que toutes les actions de Gustave doivent être interprétées défavorablement.

Gustave s’efforcait de soulager la détresse d’une population affamée. Il accordait d’énormes pensions à d’indi-

Snes favoris, qui, malgré les grâces dont les comblait, le méprisaient en secret.

« Le soin extraordinaire que le roi prenait du prince royal , tandis qu’il ne lui témoignait, du reste, aucune affection paternelle, donna lieu à d’étranges soupçons. Tout annonçait que Gustave visait à l’effet théâtral. Le pauvre enfant fut si tourmenté, qu’il est surprenant qu’on ne l’ait pas rendu imbécile. On l'éleva d’une manière fort dure. Dans les temps les plus froids, on le plongeait dans l’eau froide jusqu’à ce que ses jambes devinssent Lieues; du reste, il reçut, dès le moment de sa naissance , toutes les marques de respect que l’orgueil royal ou l’étiquette put imaginer. Gustave traînait le jeune prince aveelui dans toutes les provinces du royaume, et le forçait à de longues et pénibles répétitions, qui devaient servira le préparer à la représentation journalière de ses talents précoces. Il est inutile d’observer que tous ceux qui approchaient de. cet enfant-prodige, écoutaient avec une profonde attention les discours qu’il avait appris par cœur, et examinaient ses mouvements comme ils auraient fait de ceux d’un automate curieux. Un pareil système d’éducation 11e pouvait que gâter son esprit et son cœur; il eût tout autant valu le confier à une troupe d’acteurs ambulants. Gustave se servait surtout de cet héritier du trône comme d’un conducteur qui devait émousser la foudre de l’indignation populaire, et il ne manquait jamais de le rendre utile au succès de ses plans d’ambition personnelle. Après l’avoir ainsi montré dans plusieurs villes, il lui fit prendre place sur les bancs de l’université d’Upsal, avant qu’il edt achevé sa huitième année.

Pendant six semaines qu’il y resta, le jeune Gustave ne jouit pas d’tm seul moment de repos ou de tranquillité. Chaque jour il était obligé de déployer toutes ses connaissances. Le successeur du célèbre botaniste Linné dit un jour ironiquement : Il faut

que j'aille trouver le prince royal pour prendre une leçon de botanique.

Le roi assistait, ou plutôt instruisait le malheureux enfant dans la plupartdes exercices particuliers et dans tous ceux u’il faisait en public. Ceux qui répanaient la flatterie avec le plus de prodigalité plaisaient infiniment à l’artificieux Gustave, non qu’il se laissât tromper à leurs discours, mais il s'embarrassait peu de la façon de penser , pourvu qu'on lui rendit des hommages extérieurs. Il n’y avait sans doute aucun mal à faire voyager son fils dans les provinces, à lui montrer les formes de l’éducation académique, à le familiariser avec les assemblées publiques, et à lui faire connaître les jeunes gens qui étudiaient alors dans l’université; mais ce fut l’exagération que Gustave mit à toutes ces actions, qui prévint le bien qui aurait pu en résulter , de sorte que ces comédies royales devinrent en effet aussi ridicules qu'ennuyeuses.

« Tandis que la magnificence et les plaisirs, se présentant sous mille formes différentes, distinguaient la cour efféminée de Gustave III, la misère et la famine s'appesantissaient avec rapidité d’un bout de la Suède à l’autre sur les classes ouvrières. Ni les gémissements des misérables qui mouraient de faim , ni les malédictions des pauvres, qui se disputaient une nourriture que les chiens de la meute royale auraient refusée, ne produisirent la moindre diminution dans lesdépensesde la cour.

Le prince cruel, qui avait toujours à la bouche les mots de sympathie et de compassion, n’en déployait pas moins, dans toutes les occasions, une coupable magnificence , et témoignait , a la vue de la misère que ses prodigalités avaient, sinon causée, du moins considérablement aggravée, une indifférence aussi grande que les rochers nus sur lesquels périssaient en foule ses sujets. La cour retentissait des éloges du meilleur des rois , tandis que la ville et les provinces ne jetaient qu’un cri pour la réforme et f économie. Gustave se montrait sourd aux prières ; ses ministres et ses favoris les

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attribuaient toutes à un esprit de révolte. Des troubles eurent lieu , en effet; il fallut les réprimer par les armes , et lutter contre le peuple que l’excès de ses souffrances portait à se soulever.

Plusieurs distilleries royales fürentbrûlées , et les inspecteurs "ainsi que les autres employés furent tués. Ces événements et les pertes qui en furent la suite, engagèrent enfin le roi à l’abandon d'une partie de ce monopole odieux : il permit aux paysans de distiller la quantité d’eau-de-vie nécessaire à leur consommation particulière, moyennant le payement de quelques mesures de seile à prendre sur chaque récolte, et ont le nombre était proportionné à l’étendue des fermes. »

A cette époque , les premières conséquences «lu partage de la Pologne commençaient a jeter le trouble dans la société européenne; l'ancien équilibre des États avait été rompu par cet acte odieux d’une politique astucieuse et sans pudeur, qui , foulant aux pieds toutes les maximes de la justice et de la morale, ne craignit pas de violer l’ancien droit des nations. Une puissance barbare et égoïste jeta sa lance de cosaque dans le plateau des destinées de l'Europe civilisée , et prodigua l’or pour gagner les courtisans et les ministres àe tous ces gouvernements , que tant de leçons terribles n’ont pas encore détournés d’une voie qui peut leur être un jour si funeste.

Frédéric II avait profité du premier partage de la malheureuse Pologne, sans s’inquiéter des dangers auxquels serait exposé son pays , quand sa main ferme et puissante n’en dirigerait plus les destinées. Son successeur, par sa politique vacillante, fit ressortir toute l’étendue de cette faute.

L’Autriche, de son côté, sous Joseph II, n’abandonna point sa politique de temporisation et de ménagements; elle se flatta que, par une alliance et des relations d'amitié, elle pourrait arrêter les rapides progrès de la Russie. Mais Catherine , comptant sur. les difficultés intérieures qu’elle suscitait sans relâche à ses voisins , crut que le moment était venu pour

s’emparer de la souveraineté du Pont- Euxin , et rassembla toutes ses forces sur les frontières de la Turquie.

Alors tous les cabinets , dans l’impossibilité où ils s'étaient placés d'agir directement contre la conquérante moscovite , tournèrent leurs regards vers Gustave III , héritier d’un trône jadis rival de celui des czars. Le roi désirait la guerre plus que personne. Dans sa marche usurpatrice, il en était venu à ce point ou l'éclat des victoires et le bruit des armes peuvent seuls couvrir les murmures d’un peuple opprimé. Mais la constitution qu’il avait imposée en 1772 défendait expressément au roi d’entreprendre une guerre offensive sans le consentement des états, et l’esprit d’opposition qui s’était manifesté a la diète de 1 786 ne lui permettait pas d’espérer qu’il pût obtenir dans cette circonstance l’autorisation qui légitimerait ses tentatives contre la Russie. Il commença néanmoins ses préparatifsde guerre, et ne négligea rien pour acquérir de l’influence sur l’esprit du prince royal de Danemark, son neveu, qui venait d’arracher à sa grand’mère la direction de son père imbécile. Gustave lit deux voyages à Copenhague; mais sa réputation de perfidie était trop bien établie, et le comte de Bernstorf , principal ministre du prince de Danemark, était trop systématiquement attaché à la Russie, pour que ses efforts pussent amener le moindre résultat , et enlever cet allié redoutable à la Russie.

Cependant l’animosité des Suédois et des Russes prenait chaque jour une nouvelle violence, car Gustave employait tous les moyens propres à réveiller l’ancienne haine de la Suède pour un empire qui l’avait privé de ses plus belles provinces , et Catherine de son côté n’épargnait aucune de ces menées sourdes auxquelles elle avait eu si efficacement recours en Pologne pourdiviser la nation , et s’y faire un parti. Son ambassadeur Rasumofsky agitait Stockholm , comme d’autres émissaires de la czarine avaient agité Varsovie, et l’on préludait à la guerre par un échange de notes irritantes que , de part et

d’autre, on s’empressait de rendre publiques. Gustave ordonna enfin au ministre russe de quitter la Suède sous huit jours , et cela par mer. Ni l’un ni l’autre ne convenait à Rasumcfsky ; il feignit une maladie, et resta à Stockholm. Néanmoins le roi parvint à faire croire généralement que la czarine, dont toutes les forces étaient rassemblées sur les côtes de la mer Noire, se préparait à des hostilités contre lui ; il rassemble donc ses troupes en Finlande, ordonne à ses vaisseaux de mettre à la voile, et fait approuver par le sénat ses mesures de précaution.

Lui-même, il s’embarqua le 23 juin, pendant une de ces nuits du Nord qui conservent toute la clarté du jour, aux acclamations de tous les habitants de la capitale , et accompagné de l’élite des troupes du royaume. Dès le 19.

il avait fait expédier un courrier à Pétersbourg pour y porter ce qu’il appelait son ultimatum. 11 demandait :

1° toi punition du comte Razumofsky, pour avoir tenté d’exciter des troubles en Suède ;

2* La cession par Catherine à la Suède de quelques parties de territoire enlevées à ce royaume par les traités de Nystadt et d’Abo ;

3° Que Catherine acceptât sa médiation et l’autorisât à offrir aux Turcs la cession de la Crimée, etc. ;

4 » Le désarmement des flottes russes pendant que celles de la Suède resteraient armées en guerre.

En faisant ces propositions absurdes , il n’avait, sans doute, d’autre but que deflatterl’orgueilnationaldcla partie ignorante du peuple suédois, et de rendre tout accommodement impossible. La guerre devint, en effet, populaire aux veux des classes peu éclairées ; mais Catherine de son côté sut agir sur les esprits du reste de la nation , dont les fanfaronnades de Gustave augmentaient le mécontentement. Elle répondit par un manifeste destiné à calmer les craintes des cabinets do l’Europe, et à exciter en Suède de la résistance aux desseins de Gustave. Voici un passage de ce document, qui ne peut manquer de paraître singulier dans la bouche

d’une autocrate russe, d’une femme qui avait assassiné sou époux et usurpé le trône : « Lorsque ce prince , y est-il « dit, renversa d’une manière violente la « constitution de la Suède, sur laquelle « reposaient le pouvoir du sénat et la « liberté du peuple , et qu’il parvint au « pouvoir absolu, nous ne finies point « valoir le droit Cfue nous avions de « nous opposer à ses entreprises , « etc. »

Gustave arriva en Finlande le 2 juillet, quinze jours après le commencement des hostilités. La czarine avait rassemblé en toute hâte un petit corps de troupes qui ne montait pas à vingt mille hommes et qui devait arrêter Ta marche des Suédois sur la capitale, où la terreur était telle que les habitants songeaient déjà à rabandonner.

Gustave, gêné par rarticle de la constitution qui lui défendait de faire une guerre offensive, prétendit que des Cosaques avaient les premiers passé la frontière et incendie deux villages, violation dont le capitaine provincial, baron de Kaerpelen , avait dressé procès-verbal; mais la cour de Russie nia que cet acte d’hostilité eût eu lieu, et plus tard on prétendit à Stockholm que ces prétendus Cosaques n’étaient autres que des soldats allemands déguisés, apostés par le comédien-amateur.

Quoi qu’il en soit, les Suédois entrèrent sans délai dans la Finlande russe, s’assurèrent des passages et investirent Nyslott; en même temps le duc Charles, commandant de la flotte, commença la guerre maritime en capturant deux frégates russes (*). Mais la conduite de ce prince a toujours eu quelque chose d’inexplicable : leOjuin, ayant rencontré une petite division de la flotte russe, commandée par l’amiral Dessen , il le fit sommer de saluer le pavillon suédois. L’amiral, qui s'était attendu à être pris , fut agréablement surpris par cette modération ; il

(*) D’après le récit île d'Aguila , ees frégates ne furent prises qu'apres la bataille de Iloglaiid , ce qui , en effet , parait plus probable. —

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répondit qu'il ne ferait aucune difficulté de rendre les honneurs du pavillon au frère du roi de Suède, et poursuivit sa route. Le 4 juillet la grande flotte russe sortit de Cronstadt , et le 17 elle rencontra la flotte suédoise. Une bataille s’engagea près de file de Hogland , à l’ouest du golfe de AVibourg: elle dura près de cinq heures et fut très -sanglante ; mais il n’y eut d’avantage décisif ni de part ni d’autre; l’une et l’autre flotte rejeta sur le temps son peu de succès : le rapport des Suédois faisait mention d’une brume et d’un vent d’est ; la dépêche de l’amiral russe portait au contraire que le ciel était très-clair et le veut au sud-est, et les deux relations différaient encore sur beaucoup d’autres points. Néanmoins, on chanta le Te Deum aussi bien à Stockholm qu’à Pétersbourg.

Pendant ce temps, Gustave bloquait AVibourg et s’avançait contre la forteresse de Frédérikshamn, devant laquelle il plaça son camp le 19 juillet. Il envoya par mer un corps de six mille hommes pour s’emparer de Mendolax et pour fCTmer le chemin de AVibourg; mais la trahison était déjà tout à fait organisée quand ses ordres furent exécutés; le commandant de Frédérikshamn avait eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour rendre la tentative inutile.

Les causes de la révolte et de la trahison des officiers finlandais doivent surtout être recherchées dans la situation de cette province limitrophe, qui devait toujours servir de théâtre à la guerre, en cas d’hostilité entre la Suède et la Russie. Les agents de Catherine et l’accroissement continuel de la puissance russe avaient inspiré aux nobles finlandais la pensée que rien ne pourrait les empêcher de tomber tôt ou tard sous la domination moscovite :

cette persuasion devait faciliter au gouvernement russe les moyens de se les rendre favorables, et Gustave, de son côté, ne leur donna que trop de prétextes pour pallier leur parjure. Plusieurs chefs de la noblesse finlandaise, et à leur tête les colonels Sprengporten

et Hestesko, sachant à quel point Gustave avait éludé la constitution de 1772, et effrayés de la vengeance que Catherine pourrait exercer sur leurs propriétés, résolurent de résister à l’autorité du roi.

<• Après avoir, dit Brown, sondé les dispositions des soldats, qu’ils trouvèrent aussi favorables qu’ils pouvaient le désirer, ils dressèrent en secret une protestation solennelle, dans laquelle ils commençaient par déclarer qu’inviolahlement attachés aux lois de la Suède, ils étaient prêts à défendre au prix, de leur sang la province contre toute invasion. Ils se plaignaient ensuite avec indignation d’avoir été appelés , sans l’aveu des étatsdu royaume , a porter une guerre offensive dans un pays étranger. Ainsi préparés , ils n’attendaient plus qu’une occasion pour se déclarer. Cette occasion se présenta quand le roi ordonna au colonel Hestesko de monter à l’assaut de Frédérikshamn. Le colonel fit d’abord quelques remontrances sur les dangers et les difficultés de la route par laquelle le roi voulait faire approcher ses troupes : elles devaient traverser un marais impénétrable. Irrité de son peu de zèle, Gustave dit qu’il voulait être obéi. Alors les officiers confédérés déclarèrent en termes clairs et directs ati roi, qui resta muet de surprise, qu’il n’avait aucun droit de les conduire à une guerre offensive sans le consentement des états du royaume; que si leur patrie était attaquée, ils verseraient pour sa défense la dernière goutte de leur sang , mais qu’ils se borneraient à défendre leurs propres frontières Contre l’invasion. Le roi, se liant à son éloquence et à son pouvoir sur les esprits, en appela aux soldats qui l’entouraient. Ceux-ci, au lieu de se séparer de leurs chefs, écoutèrent le roi dans un morne silence , et le régiment d’A bo , que commandait le colonel Hestesko, mit les armes bas sur-le-champ.

« Jamais peut-être les coupables desseins d’un prince ambitieux n’éprouvèrent un échec plus sensible. Le rêve brillant qui lui représentait Catherine et sa cou rchassés de Saint-Pétersbourg,

et gui paraissait sur le point de se réaliser, s’évanouit à jamais (*j.

« Affligé à la fois et humilié, Gustave ne se sentit pas assez fort pour punir cette trahison. S’il eût voulu faire arrêter les officiers finlandais , nul doute que les soldats ne se fussent aussitôt soulevés pour leur défense.

Le colonel Hestesko dit au roi à voix basse: «Prenez garde, Sire, le mo- « ment est critique! Rappelez - vous « qu’une seule fausse mesure peut en- « traîner la perte de votre couronne. » Le front de Gustave pâlit, mais non de crainte, ce sentiment lui était inconnu. Il se rappela en effet des choses qu'il voulait laisser, sinon pour toujours, du moins pendant longtemps, couvertes du voile du mystère. La honte causait sa pâleur : il craignait la publicité; il craignait que la uoblesse mécontente ne fut peut-être dans le moment même assemblée à Stockholm

pour porter un coup mortel à sa puissance ou même à sa vie. Tandis que son coeur, rempli de rage et de douleur, palpitait du désir de la vengeance, ses lèvres tremblaient d’une colère qu’il avait peine à maîtriser. S’apercevant que l’orage approchait, Gustave eut la sagesse de céder à un pouvoir qui aurait pu l'écraser; il montra de la tranquillité et de la résolution. Le cœur navré, mais calme, il ordonna au général Seigeroth de rembarquer les troupes qui étaient descendues à terre, et

de faire sa retraite le plus promptement possible. Le blocus de Nyslot, forteresse imprenable de toute autre manière que par la famine, et qui était

(*) C’est un fait incontestable que l'alarme fut si grande à Saint-Pétersbourg , que l'impératrice Catherine avait déjà ordonné de faire emballer les archives de l’État , et tout ee que son trésor renfermait d'objets précieux et portatifs. Il At hors de doute que la révolte de l'armée de Finlande et les désastres qui accompagnèrent les expéditions maritimes delà Suède, sauvèrent la ville de Sainl-Pétersbourg; exploit qui eût couvert Gustave de ce que l'on appelle communément de la gloire, mais qui aurait entraîné la ruine complété de son royaume. {Note de Mrowa.)

sur le point de se rendre aux forces suédoises sous le colonel Haster, fut précipitamment levé. L’armée entière sc replia et abandonna tous ses avantages. Le roi, voyant ses espérances déçues, revint en hâte dans sa capitale , le cœur rempli des sentiments tes plus pénibles.

« La campagne ainsi terminée d’une manière soudaine et honteuse, les officiers révoltés de l’armée de Finlande entrèrent directement en négociation avec la cour de Russie. Cependant le ministre russe Rasuinofski restait toujours à Stockholm, et il est probable que son influence ne contribua pas peu aux événements qui eurent lieu. Les chefs de l’armée révoltée eurent l’audace d’envoyer des députés à Saint-Pétersbourg po’urproposer laccnclusion d’un armistice qui (levait durer jusqu’à ce que le sénat de Suède eût décidé les mesures qu’il faudrait prendre pour mettre un frein à l’ambition d’un roi aux yeux de qui nul serment n’était sacré. Il est inutile de dire que ces traîtres furent bien reçus do- Catherine, qui était enchantée de leur conduite, quoiqu’elle les méprisât intérieurement. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, et ce qui donna quelque apparence de vérité au bruit généralement répandu à Saint-Pétersbourg de la trahison du duc de Sudermanie, ce fut que les négociations entre l’armée révoltée et la cour de Russie se faisaient pour ainsi dire sous ses yeux.

Le duc Charles avait quitté la flotte pour prendre le commandement de l’armée, et dans le premier moment il avait paru vouloir mettre tout en œuvre pour empêcher cette correspondance perfide; mais il changea bientôt de conduite, et ratifia lui-même les conditions de cette étrange convention.

Les suites en furent que les Suédois abandonnèrent tous les postes qu’ils occupaient sur le territoire russe, et que l’armée ennemie, avançant au même instant, prit possession de ces passages sans lesquels elle n’aurait jamais pu pénétrer dans la Finlande suédoise. Un seul officier généra) , le lieutenant général Plaaten, conserva

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courageusement sa jwsition en Carélie, disant qu’il ne pouvait être lié par une convention arrachée à son chef par la force. Tels furent les premiers effets d'une révolte qui ébranla le trône de Gustave III (*). »

Le prince royal de Danemark, qui , lié à la Russie par ses traités, désirait profiter de l’absence de Gustave pour enlever à la Suède les provinces qu’elle avait conquises dans les guerres précédentes , n'eut pas plutôt appris les pertes que la flotte suédoise avait essuyées au combat de Hoglaud, qu’il fit mettre en mer la flotte danoise et rassembler des forces considérables en .Norvège. Gustave, à cette nouvelle, fit sommer les Danoisde rester neutres, et Bernstorff répondit au nom de son roi , que le Danemark , en fournissant à la Russie les vaisseaux et les troupes stipulés par le traité, ne violait point la paix, et qu’il ne demandait pas mieux que de conserver des relations d’amitié, quoiqu'il eût déjà commencé les hostilités. Gustave iit répondre par son ministre des affaires étrangères : « Qu’il accédait avec plai- « sir à la condition, pourvu que la « défaite des auxiliaires danois par les « armées suédoises ne fût pas consi- <• dérée comme un acte d’hostilité con- « tre Sa Majesté danoise. »

Cependant le prince Charles de Hesse, gouverneur de la Norwége, entra bientôt dans la Suède à la tête d’une armée de douze mille hommes; le 26 septembre 1788, il prit la petite ville de Stromstad (dans le Gôteborgslân) , et, le 1" octobre, celle d’Udèvalla', d’où il menaça la ville importante de Gôteborg (**), qui paraissait devoir tomber entre ses mains après la première sommation. Le quartier général des Suédois était dans l’intérieur, à Wenersborg sur le lactVener, et un colonel suédois, qui devait garder le défilé important de Quistrom, s’était laissé faire prisonnier avec tout son corps, parce que, dit-on, il avait lié-

(*) Brown,, Cours du Nord, t. IU, p. a4 et suir. de la traduction française.

(**) Ou Gotlienbourg.

sité de détruire la maison d'une femme dont il était épris.

Ce danger imminent réveilla toutes les grandes qualités de Gustave. La nouvelle d'une attaque de la part des Danois lui avait fourni un prétexte plausible pour revenir de la Finlande, et son prompt retour avait rompu < le plan formé par le sénat de convoquer une diète sans le concours du souverain. L’opinion de la grande masse du peuple ne pouvait être que favorable au roi , qui s’était vu arrêté dans sa carrière victorieuse par une trahison, dont les auteurs avaient eu peine à cacher les motifs honteux. Après s'être retiré pendant quelques jours à Uaga , Gustave, debout sur le Slotsbacfcen. éminence située derrière le palais, Harangua les habitants de Stockholm , et sut inspirer à la multitude le plus vif enthousiasme. Deux mille bourgeois s’engagèrent sur-le-champ pour remplir toutes les fonctions d'une garnison régulière. L’ancienne haine que les Suédois portaient aux Danois était encore plus forte que celle qu’ils avaient vouée aux Russes, et Gustave, en faisant, avec son éloquence ordinaire, un appel au sentiment national, recouvra sans peine toute sa popularité.

Alors il dirigea sur Gôteborg toutes les troupes disponibles que la garde bourgeoise pouvait remplacer, et luimême il se rendit en Dalecarlie, où il sut si bien agir sur l'esprit des paysans de cette province, naturellement braves et impétueux, que trois mille jeunes gens s’enrôlèrent volontairement, et que trois mille autres promirent de les suivre si leur secours était nécessaire. Gustave, à la tête de ce renfort, s’avança dans le Wermland, où les contingents des autres provinces le rejoignirent.

Cependant les dangers de la place de Gôteborg devenant de plus en plus pressants, Gustave quitta en secret son quartier général, et, seul à cheval, il franchit une distance d'environ quarante lieues , courant à chaque instant le risque d’être pris par l’ennemi. Minuit sonnait quand il arriva à la vieille porte de la forteresse, et ne

parvint qu'avec peine à se faire introduire. Le général Duretz, qui commandait àGôteborg, s’écria, en voyantle roi, que rien ne pouvait empêcher la ville d’être prise. Gustave lui répondit :

«Vous vous trompez ; je suis venu pour « la sauver. » Le général sejettealors à ses pieds et le supplie de quitter une place si peu susceptible de résistance.

« L’ennemi , dit-il , approche , dès au- « jotird'hui il sommera la ville de se « rendre. En cas de refus , un assaut « sera livré , et la personne sacrée de « Votre Majesté se trouvera exposée.

— « Puisque telle est votre opinion, re- « partit le roi, retirez-vous , le comte « Jean Snarre est votre successeur. »

La presence du roi , son courage , son éloquence ranimèrent bientôt l’ardeur des habitants de Gôteborg , qui , en peu de jours, fut à l’abri d’un coup de main. La lettre qui devait sommer le général Duretz de se rendre arriva en effet ; mais l’étonnement du héraut qui l’apporta fut extrême quand il se vit en presence du roi de Suède lui-même. Les Danois étaient tellement sdrs du commandant de la place, qu'ils avaient négligé d’occuper le pont qui traverse le Gôta-KIf, à quelques milles de là. Gustave s’empressa ae le faire brûler , et de dresser des batteries qui dominaient le passage, en sorte que la place n’eut bientôt plus rien à craindre. En même temps, l’intervention de la diplomatie vint seconder les efforts de Gustave. M. Elliot , envoyé d’Angleterre à Copenhague, était venu au quartier général du roi de Suède concerter avec ce prince les moyens les plus propres à rétablir la paix. Il écrivit de Carlstad plusieurs lettres au commandant de l’armée danoise , pour l'engager à se retirer promptement, faute de quoi la guerre serait déclarée au Danemark par l’Angleterre et la Prusse. Ces lettres eurent l’effet désiré, et le 12 novembre l’armée ennemie évacua la Suède.

Gustave rentra dans sa capitale le 20 décembre 1788 , et y fut reçu avec les plus vives acclamations. Il 'ne put voir sans une joie secrète l’expression de l’ainour que le peuple lui portait. Il

comptait bien en profîter pur punir les ofliciers de l’armée finlandaise et terrasser la noblesse. Il convoqua donc dans le palais de Frédérikshoff un conseil de guerre, devant lequel il fit traduire un grand nombre dofliciers.

Ils furent condamnes les uns à des peines afflictives, lesautres a un emprisonnement perpétuel ou très-Iongdansdes forteresses éloignées. Le capitaine Ankarstroem était de ce nombre; mais sa sentence, comme celle de bien d’autres ofliciers, fut commuée par le roi.

Sprengporlen , Hestesko et d'autres chefs de la conspiration furent condamnés à mort; mais ils s’étaient enfuis en Russie.

Le déficit occasionné par les dépenses de la dernière guerre força Gustave à convoquer une nouvelle diète.

Prévoyant cette nécessité, il n’avait rien négligé pour gagner les trois ordres inferieurs; car il espérait porter un coup décisif à l’influence de la noblesse. La diète se réunit le 2 février 1789, et, malgré les menaces que le discours du trône contenait contre la noblesse, celle-ci se montra hautaine et inflexible. Elle refusa de concourir .à l’adresse composée dans le sens du discours, à moins qu’on n’y ajoutât une clause pour engager le roi à conclure la paix le plus promptement possible, et elle finit par en voter une de son propre chef, dans laquelle elle priait le roi de punir les auteurs de quelques libelles qui tendaient à l’extension des prérogatives de la couronne.

Bientôt elle voulut limiter l’autorité du comité secret, qui, depuis 1772, était à la dévotion du roi. Un orage violent éclata alors contre. le comte de Lôwenhaupt, maréchal de la diète, zéjé partisan de la couronne. Gustave fit aussitôt marcher sur la capitale plusieurs milliers de Dalécarliens, et uand ils n’en furent plus éloignés que 'une journée, il assembla les quatre ordres. Il commença par complimenter les ordres inférieurs, et les remercia de l’ardeur qu’ils avaient mise à soulager la détresse du royaume ; puis se tournant brusauemeut vers

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la noblesse, il lui ordonna de nommer une députation pour faire des excuses publiques au maréchal. S’adressant en particulier au comte de Kersen et au baron de Geer, il leur ditd'un ton sévère qu’il considérait leur conduite envers le maréchal comme une insulte à sa personne que le comte représentait. Jetant ensuite un regard plein de fierté sur le comte Axel Fersen, le roi s’écria avec beaucoup de violence : « Vous avez plus d’une fois ébranlé le « trône de mon père ; gardez-vous de c jamais toucher au sceptre de son b fils. » Le comte voulut se défendre, et d’autres seigneurs tentèrent de parler en sa faveur; mais Gustave, d’un geste dédaigneux, fit signe aux nobles de se retirer, et, quelques jours plus tard , les principaux d’entre eux furent arrêtés par la garde bourgeoise. On les conduisit au palais deFrédérikshoff, où ils furent traités avec égards, quoique gardés étroitement.

Mais la noblesse était bien éloignée de se laisser intimider; plusieurs membres des premières familles abandonnèrent les places qu’ils occupaient dans l’armée ou à la cour, les dames mêmescessèrent de se rendre au palais du roi, qui devint désert. Gustave supporta ces privations en philosophe, tant il était enchanté de sa ménagerie patricienne de Frédérikshoff.

Le lendemain de l’arrestation des nobles, Gustave se rendit à l'assemblée des états , et leur soumit la loi de sûreté et d'union , qui n’était rien moins qu’une nouvelle constitution, par laquellelepouvoirpolitique était concentré entre les mains du roi. Le premier articledecetacteestainsiconçu : bNous b reconnaissons avoir un roi hérédib taire, qui a lepouvoirde gouverner le b royaume, de le mettre en sûreté tant b à {'intérieur qu’à l’extérieur, de le b maintenir en liberté et de le défenb dre; de commencer la guerre, de b faire la paix , de conclure des alb fiances , de distribuer des grâces , b etc. » L’article II admet les roturiers dans le tribunal suprême, et l’article III leur permet d’acheter des terres nobles. L’article IV réserve à la no-

blesse les hautes dignités du royaume et les emplois de la cour. D’apres l’article V, le vote de l’impôt reste à la diète; mais l’article VI porte que les diètes ne doivent discuter que les questions qui lui seront soumises par le roi, etc., etc. b Cette loi enfin détruisait le sénat, institution flétrie, à la vérité, par ses usurpations passées et par sa récente bassesse , mais néanmoins respectable aux yeux des Suédois par son antiquité, qui remontait presque aux temps fabuleux’, et par les services réels qu’elle avait en diverses occasions rendus au royaume(*). »

L'acte de sûreté et d'union fut adopté sans difficulté par les trois ordres inférieurs; la noblesse le mit en délibération. Mais cette délibération s’étant prolongée durant trois semaines, et ne paraissant pas toucher à sa fin, le roi adressa un message à l’ordre des nobles pour exiger une prompte décision. On répondit en rejetant la loi à l’unanimité. Gustave ne se tint pas pour battu : il entama de nouvelles négociations ; mais elles furent infructueuses. Enfin la bourgeoisie et les Dalécarliens campés dans les environs de Stockholm ayant menacé de massacrer la noblesse si elle persistait dans son refus, celle-ci, privée de ses chefs, qui, pour la plupart, étaient retenus dans les fers par Gustave, ou s’étaient retirés à la campagne, crut devoir céder à l’autorité du roi , et signa l’acte le 27 avril. Le lendemain la diète fut dissoute. Ainsi l’aristocratie était frappée à mort; les trois ordres inférieurs, qui hâtèrent sa chute , ne virent pas qu’ils auraient pu profiter de cette occasion pour réprimer tout à la fois le pouvoir excessif de l’aristocratie et le despotisme du monarque, et fonder à jamais la liberté du pays. Ils gagnèrent cependant quelque chose au changement, l’hydre qui les dévorait n’avait plus qu’une tête.

Le comité secret et la majorité constituée par les trois ordres inférieurs, ayant accordé à la couronne tous les subsides et toutes les ressources qu’elle

(*) Cours du Nord, t. III, p. 5S.

avait réclamés , Gustave ne songea

filus qu’à continuer la guerre contre a Russie. L’entêtement insensé qui amena la chute de tant de rois de Suède , commençait à égarer aussi son esprit. Il ne vit pas que le moment favorable pour attaquer la Russie était passé, et qu’il ne serait plus désormais que le jouet de l’Angleterre et de la Prusse. Ces deux puissances empêchèrent de nouvelles hostilités entre la Suède et le Danemark, qui brûlaient du désir de se mesurer. L’ambassadeur anglais déclara sèchement à Gustave que s’il ne faisait point la paix avec le Danemark , il serait attaqué par l’Angleterre; de semblables menaces furent faites à la cour de Copenhague, et le prince royal signa la paix , quand Catherine , qui n’avait aucun intérêt a laisser brûler la flotte danoise par les Anglais , l'eut dégagé de ses serments.

Vers la lin de l’hiver de 1780, la uerre recommença par une expédition u baron de Stedingk contre Nyslot, et, le 5 juin de la même année, Gustave en personne arriva au quartier général, et se mit à la tête de l’armee. Il obtint d’abord quelques succès, et assiégea Frédérikshamn ; mais le prince de Nassau survint avec la flotte russe et força à la retraite les vaisseaux suédois’ qui formaient le blocus du côté de la mer. Gustave se vit alors contraint de se replier vers la Finlande suédoise, et le reste de la campagne se |>assa en combats sans importance et sans résultat. Le lrr septembre, Gustave rentra à Stockholm, où l’état des esprits et les menées des factions rendaient sa présence nécessaire.

La campagne de l’année 1790 ne fut pas plus décisive sur terre, mais la guerre maritime devint très-acharnée, et se termina par la célèbre bataille de Svvensk-Sund (9 juillet), où Gustave, commandant en personne la flotte suédoise, remporta une victoire complète et brillante sur les frégates et les galères russes, commandées par le prince de Nassau. Le 14 août 1790; on conclut la paix à tVerelac, et l’on prit pour base du traité le statu quo ante bel-

lum. Mais la Suède avait perdu ses meilleurs vaisseaux et ses meilleurs marins, et elle n’avait pas, pour réparer de semblables désastres, les moyens dont pouvait disposer la czarine.

Gustave, néanmoins, rentra triomphant à Stockholm, et le peuple le reçut comme un conquérant et un pacifica- * teur. La gloire militaire devint désormais sa passion dominante, et il forma le projet de la satisfaire sur un champ plus vaste. La révolution française venait d’éclater , et Louis XVI s’était trouvé tout d'un coup hors d’état de payer le subside. Catherine, qui n’ignorait point les embarras dans lesquels Gustave serait jeté par la perte de cette importante ressource , et qui savait d'ailleurs qu’il devait à la France le rétablissement de l’autorité royale en Suède , ce qui lui ferait regarder comme un devoir de rendre le même service au successeur de Louis XV, Catherine forma le projet de se servir de lui pour lutter contre l’esprit révolutionnaire en France. « Elle lui fit offrir un secours en argent, et, à son instigation, plusieurs des plus illustres émigrés français s’adressèrent , vers le même temps , à Gustave, et lui dépei-

nirent leur belle reine et les dames

e sa cour accablées de douleur, tournant leurs yeux baignés de larmes vers le preux Gustave, qu’elles regardaient comme leur chevalier et leur futur libérateur. L’appât réussit; Gustave promit d’accepter les subsides de Catherine, et de plonger son royaume dans une nouvelle guerre, contre un peuple qui n'avait pas à se reprocher l’ombre d’une offense contre la Suède (*). » Cette guerre, d’ailleurs, ne devait obtenir aucune popularité en Suède, car elle ne flattait aucun des préjugés nationaux.

- Pour ne plus abandonner les commandements à des officiers déloyaux, ou patriotes, il forma une académie de guerre, où la jeunesse oui se destinait au service militaire devait être élevée dans l’habitude d’une obéissance

(*} Cours du Nord, t. III, p. gl.

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aveugle. En même temps, il pressa les armements de tout genre sous des prétextes plus ou moins spécieux. Il devint l’idole des réfugiés français, et une sorte de roi Stanislas aux v eux des Russes, qui l’appelaient «le lidèle et.

digne chevalier de leur immortelle* maîtresse. »

Les sentiments hostiles du peuple contre la noblesse, sentiments que Gustave avait lui-méme excités, rendirent les doctrines de la révolution française extrêmement populaires en Suède, et Gustave, pour enflammer le religieux paysan suédois contre les Français, ne crut pouvoir mieux faire que de les appeler une nation d’athées, qui avait renoncé a la foi chrétienne et massacré ses prêtres ; mais on neutralisa facilement cette impression en répondant que les Français avaient uniquement renoncé au papisme, et qu'ils étaient sur le point ae devenir luthérieus.

La conduite insensée du roi était généralement blâmée, mais il n’en persévéra pas moins dans sa résolution d’étoulïer la liberté naissante en France; il défendit toute discussion sur les nouvelles politiques qui arrivaient de ce pays, établit une censure rigoureuse des journaux , et, en un mot, se montra le digne allié de Catherine IL Pour se concerter plus sûrement avec les chefs de l’émigration française et les cabinets absolus, il se rendit au mois de juillet 1791 à Aix-la-Chapelle; mais il en repartit précipitamment, quand le marquis de Bouillé l’eut informé qu’une alliance étroite avait été formée entre les révolutionnaires français et les mécontents suédois, et qu'on se disposait à l’assassiner.

Malgré les sommes énormes que les Bourbons d’Espagne et de Naples, et d’autres encore, lui avaient comptées, ses embarras financiers se trouvèrent si grands qu’il se vit forcé de convoquer une nouvelle diète. Elle s’assembla le 27 janvier 1792 à Gesle, ville maritime sur le golfe de Bothnie, dans la province de Gestricie, voisine de la Dalécarlic. En quelques séances toutes les propositions du roi furent agréées ,

et l'assemblée fut close le 24 février.

, Gustave revint à Stockholm sombre, , mécontent, mais toujours fermement résolu à la guerre. Ses jours étaient comptés; un nombre assez considérable de nobles crurent pouvoir recourir à l’assassinat pour se venger de l'abaissement de leur ordre, et sans doute aussi pour épargner à leur pays les maux d'une guerre injuste et insensée.

Celui qui devait immoler le roi, Jean- Jacques Ankarstroem, était issu d’une famille noble, et doué d’une volonté forte et énergique. On assure que de bonne heure Gustave l’avait irrité par des injustices, et que des ressentiments ersonnels avaient fortifié dans son me la haine politique. Pendant la guerre de Russie il commandait dans l’ile de Gothland , et avait capitulé ù l'approche d’une escadre russe, pour ne pas exposer l’ile aux ravages de l’ennemi. Il fut pour ce motif traduit devant le conseil de guerre de Frédérikshoff, condamné à une captivité perpétuelle et gracié par le roi. Quand on lui annonça que Gustave lui pardonnait, il dit, s'il faut en croire des témoignages qui ont été contestés :

« J’aimerais mieux périr par l'inimitié <> du roi que de vivre déshonoré par sa « clémence. Je suis innocent des accu- « sations que l'un a forgées contre moi « et qui ont été soutenues par des té- « moins subornés. Mes juges dans leur « iniquité ne l’ignoraient pas. J’ai de- « mandé justice, on me l’a refusée. Je « regarde cette exemption d'un arrêt « injuste comme un droit et nullement « comme une grâce. » D’autres racontent que quand on lui annonça la grâce que le roi lui faisait, il répondit seulement : « Et moi je ne la lui fais pas. » Pende temps après, le roi, par une ordonnance, diminua d’un tiers la valeur du papier-monnaie. Ankarstroem venait de vendre la veille pour trois cent mille écus de propriétés foncières, et perdit d’un seul coup le tiers de sa fortune. On accusa le roi d’avoir annoncé d’avance la mesure à scs amis qui l’avaient exploitée. Une foule de familles nobles se virent ruinées, et le projet de détrôner et d’assassiner

Gustave fut définitivement formé. On ■ le suivit à Gesle, mais on n’y trouva ps l’occasion d'agir. Le 2 mars on l’attendit à un bal masqué, mais il n’y parut pas; plus tard, un grand bal qui devait avoir lieu à la cour fut inopinément contremandé. Mais ces obstacles et bien d’autres encore ne purent ébranler la ferme résolution qu’avait prise Ankarstroem de tuer celui qu’il croyait le plus grand ennemi de sa patrie. A la fin on annonça pour le 16 mars un bal masqué à la ‘salle de l’Opéra, et les nobles conjurés, abandonnant le projet d’enlever le roi, choisirent cette nuit pour l’exécution de leur sanglant complot.

Pour tout ce qui va suivre, nous devons prévenir nos lecteurs que les motifs au crime du 16 mars n’étant pas encore suffisamment connus, et devant peut-être rester à jamais cachés, nous ne pouvons garantir l’entière exactitude du récit que nous avons cru devoir emprunter a Brown , et qu’il tenait lui-même d’une personne attachée à la maison du roi.

On prétend que Gustave, pendant qu’il se faisait coiffer pour aller au bal masqué, reçut une lettre anonyme qui l’informait de l’existence d’un complot et qui l’engageait à rester chez lui, c’est-à-dire, h ne pas se rendre au bal , et à ne pas effectuer l’attaque qu’il projetait contre la France. On ajoute que le roi communiqua cette lettre au baron Bielke, son secrétaire particulier, qui lui-même était du nombre des conjurés. » Il me paraît, Sire,» répondit celui-ci du plus grand sangfroid , « qu’on cherche à vous intimider. « — M’intimider! s’écria Gustave; je « ne fais jamais attention à des sottises « pareilles. Si j’écoutais tous les aver- « tissements que je reçois, je ne joui- « rais pas d’un moment de repos...

« Si l’insolent écrivain a prétendu me « railler, il dira que le roi a eu peur !... « Non , je suis décidé à aller au bal ! »

lîielke était convenu avecles conjurés que si le roi se décidait à aller au bal il enverrait sa montre chez un bijoutier, sous prétexte de la faire réparer; si au contraire le roi changeaitd’avisjcbijou-

tier devait recevoir une tabatière. Le comte Ribbing attendait dans la boutique. Quand on eut apporté la montre , il prévint aussitôt les conjurés, et tous se tinrent prêts à agir. Gustave cependant se décida fort tard, et n’entra dans la salle que peu d’instants avant minuit; sa figure était gaie et animée. Arrivé dans la salle, il crut avoir échappé à tout danger. Toutefois , ayant saisi au passage quelques regards qui réveillèrent ses craintes, il résolut de se retirer, et chercha, en tenant le bras de l’ambassadeur de Prusse, à percer la foule des masques. Mais les conjurés lui barrèrent le passage, et le firent reculer vers une coulisse derrière laquelle Ankarstroem se tenait caché. Celui-ci, s’étant assuré avec le plus grand sang-froid que la personne placée devant lui était réellement sa victime, appuya le canon d’un pistolet à vent contre les reins du monarque et lâcha le coup. Le roi aussitôt arracha son masque en s’écriant : « Je suis « blessé ! » Déjà Ankarstroem saisissait un couteau ébréché et dentelé, qu’il avait fait préparer tout exprès, et il était sur le point de l’enfoncer dans la poitrine du prince, quand il le vit tomber. Ce rut alors seulement qu’il se retira. Les conjurés avaient, en attendant, crié au feu, afin d’occasionner un désordre, à la faveur duquel l’assassin aurait pu s’enfuir! Mais, au premier cri du roi, un de ses plus jeunes aides de camp, M. de Polet, avait donné l’ordre de fermer les portes et de ne laisser sortir personne. Le bruit du crime se répandit bientôt dans la ville, et le théâtre fut cerné par plusieurs régiments. On plaça le roi sur un sofa, qui ne tarda pas à être couvert de son sang. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il ordonna de faire fermer les portes de la ville, et dit aux ambassadeurs présents qu'ils ne pourraient envoyer des courriers à leurs cours que quand on saurait s’il survivrait à sa blessure. La sueur froide qui baignait son front marquait les souffrances horribles qu’il éprouvait; il n’en prescrivit pas moins les mesures qu'il fallait prendre pour découvrir l’assassin.

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Tontes les personnes qui se trouvaient dans la salle devaient ôter leur masque, se laisser fouiller, et écrire leurs noms et leurs qualités sur des registres préparés à la hâte. Ankarstroem , qui avait laissé tomber ses pistolets et son couteau, fut le dernier appelé à subir cette épreuve, et ne montra pas la moindre émotion au chancelier Benzelstierna, qui tenait le registre et observait attentivement sa physionomie.

« Les chirurgiens (dit le témoin oculaire, auteur du mémoire communiqué à Brown), les chirurgiens, ayant sondé la blessure du monarque, et réfléchissant à la direction que la balle avait prise, jugèrent du premier moment qu’il y avait peu de chose à espérer pour la vie de leur auguste malade. Pendant cette opération, qui fut excessivement douloureuse, le roi déploya ce courage et cette force d’âme que peu d'hommes ont poussés plus loin que lui. Quand le chirurgien appliqua la sonde , le roi crut remarquer que sa main tremblait; étouffant le sentiment de la douleur, il dit d’une voix ferme : « Ne souffrez pas que « votre affliction vous empêche de rem- « plir votre ministère; rappelez-vous «que si la balle n’est pas extraite, il « devient impossible de me sauver. »

Le chirurgien s’arrêta un moment comme. pour prendre courage, puis il retira de la plaie des balles de différentes formes. Naguère, Gustave avait descendu légèrement le large escalier de granit qui conduisait au vestibule du palais; dans ce moment on l’y reconduisait à pas lents, étendu sur un brancard que portaient des grenadiers, et dont le moindre mouvement augmentait ses douleurs inexprimables.

Le grand escalier du palais est, comme le palais lui-même, d'une forte dimension; l'épaisse rampe est en marbre poli, les marches en granit, et les ornements, de proportions colossales, sont parfaitement exécutés et bien conformes au vaste et beau dessin de ce superbe édifice. Quoique l’on eût fermé les portes du palais aussitôt que le roi fut arrivé, et que l’on n’y admit que des soldats et Quelques courtisans

choisis, l’escalier fut néanmoins encombré de monde. Plusieurs ministres étaient en habit de cérémonie, et la plupart des personnes attachées à la maison portaient encore ceux qu’elles avaient mis pour aller au bal. Ces costumes élégants et variés , l’état du roi étendu sur son brancard, son front décoloré, appuyé sur sa main droite, les physionomiésdiversessur lesquelles se peignaient à la fois la douleur, la consternation et l’effroi, l’éclat des flambeaux et des torches nombreuses que portaient les militaires, celui des casques polis, des habits brodés et couverts de paillettes, joint aux sabres nus et aux baïonnettes, la lumière forte qui se projetait sur la figure du roi, sur le brancard et sur le groupe ui l’environnait, les larges masses 'ombres qui se répandaient au-dessus et au-dessous de ce groupe principal , et les accidents de lumière qui éclairaient diversement les parties détachées de ce vaste tableau, formaient un spectacle grand , pittoresque , et qui ne pouvait manquer de produire la plus vive impression. Les yeux du roi n’avaient rien perdu de leur lustre, et ses traits indiquaient le triomphe du courage sur la douleur. Quoique ce malheur fût terrible et soudain , il ne lui fit pas perdre sa présence d'esprit; il parut plus affecte des larmes qui sillonnaient les joues des vieux companons de ses travaux militaires que u coup qui, selon toute apparence, allait bientôt terminer ses jours. A mesure que les porteurs montaient l’escalier, le roi levait la tête comme pour se pénétrer du majestueux spectacle dont il formait lui-même l’objet principal. Quand il fut arrivé à la grande galerie, qui était de plain-pied avec son appartement, il lit signe Je la main qu’on le laissât reposer un moment; puis, regardant autour de lui d’un air attentif, il dit au baron d’Armfelt, qui ne pouvait retenir ses sanglots : » N’est- « il pas étrange que je me sois ainsi « précipité au-devant de ma destinée ■ après les avis que l’on m’avait don- « nés? Mon esprit m’annonçait un mal- «heur. Je ne suis allé qu’à regret.

« comme si j’eusse été poussé par une « main invisible. Je suis entièrement « persuadé que quand son heure est «venue, c’est en vain qu’un homme « voudrait fuir son sort... » Après une courte pause , il continua en ces mots : « La mienne n’est peut-être pas encore « arrivée. Je ne serais pas fâché de « vivre; mais je ne crains pas de mou- * rir. Si je vis, je descendrai de nou- « veau à pas légers cet escalier; sinon, « la première fois qu’on m’y reportera , « ce sera pour aller au Gu&tavianska « Grafi Riddarholm Kyrkan (au tom- « beau des Gustave, dans l’église de « Riddarholm). » Le roi parlait lentement et à voix basse. Le silence qui suivit fut terrible; chacun paraissait avide d’apercevoir ses traits, ne fdt-ce ue de loin , ou de saisir quelques-uns es mots qu’il proférait. Des larmes remplissaient tous les yeux. On vit des personnes, tenant une torche de la main gauche, se couvrir le visage de leur manteau pour cacher l’excès de leur émotion. Gustave était, selon toute apparence, le plus calme des acteurs de cette scène. Aussitôt que la violence de sa douleur se fut un peu calmée, il fit signe aux porteurs d’avancer. Les vastes portes à deux battants du grand salon furent ouvertes et refermées dès que le roi y fut entré avec les personnes les plus intimes de sa suite. La triste procession traversa les appartements de cérémonie jusqu'à la chambre à coucher du prince. Là , le brancard fut soigneusement posé à terre, et le roi fut porté dans son lit, d’où il ne se releva plus.

« Après que Gustave eut pris deux heures de repos , malgré les ordres des médecins et des chirurgiens, et malgré les prières de son frère , le duc Charles de Sudermanie, il ordonna au baron d’Armfelt de lui faire la lecture de la liste des personnes qui avaient assisté au bal. Les hommes de l’art et les domestiques s’étaient retirés. Chaque fois qu’Armfelt prononçait un nom qui inspirait quelques soupçons nu roi, il le marquait avec un crayon. Tout à coup le roi dit : « De grâce , mon cher «Armfèlt, le nom d’Ankarstroem s’y

« trouve-t-il? — Oui, Sire, répondit le « baron , et il est le dernier de la « liste. >< Le roi prit un air sombre, secoua la tête et dit : « Un pressenti- « ment m’annonce que cet nomme a « été mon assassin (*) ».

Cependant le directeur de la police avait dans la nuit même fait amener chez lui tous les armuriers de la capitale, pour soumettre à leur inspection les pistolets trouvés à l’endroit du meurtre, et pour savoir d’eux s’ils les reconnaissaient. L’un des armuriers se rappela qu’il les avait nettoyés pour lecapitaine Ankarstroem. Celuici était rentré chez lui vers sept heures du matin. Quand il fit grand jour, sa servante vint, tout effrayée, lui dire que le roi avait été assassiné dans la nuit. « Est -il mort?» lui demandat-il. — «Non , mais il est grièvement blessé. » — «So, so (**), » reprit-il, et il la renvoya. Vers les dix heures, il sortit avec un ami, se rendit dans un café, et se dirigea ensuite vers la place des nobles. C’est là que le directeur de la police l’aperçut et le prit sous le bras, en lui dis‘ant : « Vous voilà bien à propos, j’ai à vous parler.» Il ne nia pas un instant le crime dont il se glorifiait , mais il assura ne pas avoir de complices. Le baron d’Armfelt, membre de la régence provisoire et favori du roi , le menaça de la torture s’il refusait de tout avouer. Ankarstroem , les bras croisés et la tête droite, le regarda fixement, et lui dit d’un ton lent et dédaigneux : <* Ne t’attends « pas, audacieux criminel , que je t’o- « béisse. Ce fut et ton vil exemple et ta « contagieuse bassesse qui rendirent « l’infortuné roi parjure à ses serments, « qui l’initièrent à des crimes inconnus «jusqu’à toi sur le sol suédois. Déjà « ton nom est un terme de reproche.

« Tes os ne reposeront point sur la «terre de la patrie. Ma main sera « bénie par les siècles à venir; j’ai « délivré la nature d’un monstre et « mon pays d’un tyran parjure.»

(*) Cours du Nord, p. 118 et suiv.

(**) Équivalent de ah ! ah ! dit avec indifférence.

SUEDE. 271

Après le premier interrogatoire, on n’avait laisse à Ankarstroem ni couteau, ni fourchette , ni aucun autre instrument avec lequel il aurait pu se donner la mort. Au sècond interrogatoire, il remit au directeur de la police une lancette qu'il tira de la manche de sa pelisse. « Voyez, lui dit-il, comme « toutes vos précautions eussent été « vaines, si la religion ne m’avait em- « péché de commettre un suicide. »

Dans la nuit même du 17 , on avait expédié des courriers pour arrêter la malle qui n’était partie que depuis quatre heures. On y trouva plus de cent lettres anonymes avec cette phrase : « A minuit il ne sera plus; arrangez-vous en conséquence. » En même temps , on découvrit la personne qui avait porté au château la lettre anonyme adressée au roi ; on sut qu’elle venait du comte Lillehorn, major des gardes. Sur ses dépositions et sur quelques autres indices, on arrêta encore le comte Horn , qui était venu chercher Ankarstroem pour aller au l.'.l , le comte Ribbing , nls naturel du roi , dont on avait voulu faire un nouveau firutus, les barons Ehrensward, Engerstrocm, Peehlin, etc.

Le baron Bielke, l’un des principaux conjurés , avait accompagné le monarque blessé au château. Quand Lillehorn le dénonça, le roi fut trèsaffecté, et l’indignation de la cour fut pour ainsi dire plus vive contre lui que contre Ankarstroem lui -même.

Conduit devant Armfelt et le ministre de police, il s’écria avec une joie barbare : <■ Oui, c’est moi qui ai « fait aller le monstre au bal. La main « sacrée d’Ankarstroem lui a donné « le passe-port pour l’éternité. » Armfelt le somma de nommer ses complices. Bielke, qui avait eu le temps d’avaler une forte dose de poison, repartit d’une voix horriblement altérée : « Scélérat, je ne te crains pas. La « main de fa mort est déjà sur moi.

« Mes amis me vengeront de toi. » En disant ces mots, il tomba dans une agonie affreuse, et ne tarda pas à rendre le dernier soupir. On exposa son corps au lieu du supplice, et il fut

enseveli au pied de la potence; mais on l’en retira secrètement.

Ankarstroem se montra vivement affecté de la trahison de Lillehorn , et, rougissant bien plus d’avoir dit une fausseté que d’avoir commis un meurtre, il saisit la première occasion pour accabler Lillehorn de reproches, et pour justifier sa première déposition , en s’avouant le principal instigateur du complot. On ne put lui extorquer aucun aveu qui inculpât personne ; mais il affecta de répondre que le pistolet avait été charge de clous rouillés, alin de rendre la plaie incurable.

La position de Gustave était affreuse. Pendant que les douleurs les plus vives et la perspective d’une mort certaine le tourmentaient , il dut encore s’inquiéter des événements qui , après sa mort, pourraient couvrir son nom d'ignominie, si le duc Charles prétendait à la couronne , que les nobles de l'opposition venaient de lui offrit. Mais le duc, touché de la position de son frère, promit tout ce qu’on exigea de lui , à la condition toutefois qu’Armfelt serait éloigné du pouvoir, et qu’on ne ferait point la guerre à la France. A ces conditions, lui et son parti promirent de reconnaître comme roi le (ils de la reine.

On résolutde sacrifier Ankarstroem, et Gustave consentit sans regret à la grâce des autres conspirateurs. 11 voulait même étendre cette faveur au meurtrier ; mais les chefs de la justice l’en empêchèrent. Après ces arrangements, les comtes de llrahe et Fersen se rendirent près du roi, et Gustave, toujours gracieux, leur dit, d'une voix affaiblie, que sa blessure n’était pas sans quelque douceur , puisqu’elle lui procurait le plaisir de se réconcilier avec ses amis. Ces seigneurs furent d’autant plus portés à promettre de reconnaître le prince royal, que l’esprit révolutionnaire commençait à faire des progrès, et menaçait leur influence, non moins que le pouvoir royal. Ensuite, une grande quantité de papiers furent soigneusement empaquetés et scellés du sceau du roi, qui les déposa dans un coffre à trois ser-

rares , dont il confia les clefs au duc son frère , au chancelier et à l'archevêque d’Upsal. Ce dépôt mystérieux , qui est conservé encore aujourd’hui à l'université d'L'psal, ne doit être ouvert, à ce qu’on assure, que cinquante ans après la mort du roi , cest-àdire eu 1842. Le 28, on commença à désespérer de la vie du roi ; ta gangrène gagna les vaisseaux absorbants. Le chambellan Benzelstiern fut chargéd’apprendrc au malheureux G ustave qu’il n’avait plus que vingt-quatre heures à vivre. Dès ce moment on assure qu'il perdit toute son énergie , et fut en proie aux remords les plus cruels. Il ne voulut plus voir Armfelt, le compagnon de ses vices.

Vers midi, il s’enferma pendant une heure avec le duc Charles. Quand les médecins vinrent engager le prince à se retirer, pour épargner au roi une émotion trop vive, il s'écria : « Ne « pouvez-vous par votre art me donner « un sursis ? Ne pouvez-vous éloigner « le coup fatal pendant trois jours?

« trois jours ! c’est tout ce que je vous « demande. J’ai encore quelques affai- « res pénibles à arranger. Eh quoi ! ni « les médicaments , ni le scalpel ne « peuvent donc prolonger ma vie !... »

Le soir, le malade devint plus calme ; il s’entretint avec son chapelain. Pour diminuer le sentiment de la douleur corporelle, on lui administra de l'opium à fortes doses. Toutes ses facultés étaient affaiblies. Vers huit heures, il reçut les sacrements , et après cette cérémonie, on introduisit la reine. Ni elle , ni son fils n’avaient été admis auprès du roi depuis son assassinat.

Elle ne put s’empêcher de jeter un cri d’horreur en apercevant Gustave mourant , et elle tomba sans connaissance dans les bras du prince Charles. Quand elle eut repris ses sens, elle resta seule pendant quelque temps avec le roi et son frère. Après son départ, Gustave ne parla plus, et, dans la matinée du 29, il expira au milieu des plus cruelles douleurs. « Grâce au ciel , s’écria le « chapelain, ses souffrances temporelles « sont terminées. Puisse-t-il obtenir « le pardon de ses péchés ! Puisse son

« âme reposer' en paix ! » Le chambel lan et le médecin répondirent : Amen ! amen! Tous les autres courtisans étaient allés s’incliner devant le nouvel arbitre des faveurs, le duc Charles de Sudermanie. L’artillerie du fort et les fanfares des trompettes annoncèrent l’avénement du nouveau souverain Gustave IV, Adolphe, roi de Suède, des Gotbs et des Vandales.

Le premier acte du régent fut la punition d’Ankarstroem. « il était détenu dans une prison appelée le Smcdjesaaard, située dans une rue qui conduit vers le sud-ouest de la Drottning- Gaten , à Roerslrands- Sjon.

L’édilice n’est ni grand ni fort. Les prisonniers ne sont jamais mis aux fers avant leur condamnation ; ils ne le sont pas même après , à moins que l'arrêt ne le porte en propres termes.

Les lois de la Suède considèrent toute personne comme innocente jusqu'à ce.

que le crime soit prouvé; et dans ce royaume les fers sont par eux-mêmes un supplice qui emporte une infamie perpétuelle. Ankarstroem était gardé par des sentinelles. Il passait la plus grande partie de son temps à lire des livres pieux , à prier et à songer à son existence future : ces pensées l’occupaient beaucoup plus que la punition terrible à laquelle il était sur de ne pouvoir échapper. Quand il apprit l'excès des souffrances du roi , il dit avec douceur : « J’en suis réellement fà- « ché ; mon intention était de tuer le «tyran, et non de le faire souffrir.

« 11 est impossible qu’il guérisse :

« pour moi, je mourrai d'un supplice « affreux; mais la certitude d’avoir mis « fin à sa coupable carrière, d’avoir « sauvé la vie de plusieurs milliers de « mes compatriotes , et d’avoir délivré « ma patrie de l’esclavage, me donnera « la force de tout supporter. » La gravité et la douceur de son ton parurent, produire beaucoup d’effet sur ceux qui étaient chargés de le surveiller. Uneconsidérait ni les murs de sa prison , ni la mort ignominieuse qui l’attendait; ses regards étaient sans cesse dirigés vers un monde meilleur que celui qu’il allait quitter. — « Là, » disait-il en era-

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prontant les paroles de l’Écriture sainte, « les méchants cessent d'iin|>ortuner, et ceux qui sont là se reposent. » Il y avait tant de dignité dans sa personne , qu’on eût dit de lui qu’il était plutôt un martyr souffrant pour la foi, qu’un mortel coupable qui venait de tremper ses mains dans le sang de son semblable.

• Quand le bruit du canon vint frapper son oreille , et lui apprendre que la victime avait cessé de vivre , Ankarstroem , se jetant tout à coup à genoux, et baissant la tête, s’écria:

« Grâce à Dieu ! ses tourments ont « cessé. Puisse son créateur avoir pitié «de son âme, et lui pardonner ses • nombreuses fautes. Maintenant je « puis mourir en paix. » Singulier assemblage de crime et de vertu , de fanatisme et de religion! Il soutint ce caractère jusqu’au dernier moment de son existence. Son sort ne resta pas longtemps incertain. Le 18 avril 1792, la sentence de mort fut prononcée; son exécution devait être précédée d’une torture de trois jours, il entendit son arrêt sans émotion, et passa dans la prière le peu de temps qui lui restait à vivre. Le lendemain matin , il fut conduit au Hiddarhus-Torg , où un échafaud avait étédressé non loin de la statue équestre de l’illustre fondateur de la dynastie des tVasa, et en face du palais de la noblesse. Une potence fût élevée sur l’échafaud , et au sommet de la potence on attacha le pistolet et le couteau dentelé, avec cette inscription : « Johan - Jacob Ankarstroem , kongitngs mordnar ( Jean- Jacques Ankarstroem , régicide).» Une lourde chaîne de fer descendait de la potence et venait s'attacher à un large anneau qui devait entourer son cou. Sa tête était découverte; mais on lui permit de porter une pelisse fourree. Il monta sur l’échafaud d’un pas ferme , d’un air tranquille, mais sans arrogance. Le collier fut passé autour de son cou, et il resta ainsi exposé pendant deux heures, ce qui, dans un climat aussi froid que celui de la Suède, est déjà un supplice assez rude. Ensuite il fut

18* Livraison. (Suède. )

dépouillé et frappé de verges. II supporta cette peine sans donner aucun signe de souffrance. On le reconduisit ensuite à sa prison, où il demanda au ciel le pardon de ses péchés et de ceux de ses ennemis, ainsi que la force nécessaire poursupporter les tortures qui lui étaient encore réservées. Le lendemain on le conduisit au Torcj, ou marché, dans Sodermalm , ou le même traitement fut réitéré. II s’efforça vainement de conserverautantde tranquillité ue la veille ; car il avait tant souffert u froid , et il était si fort affaibli, que les verges, s'imprimant de nouveau sur les mêmes parties déjà déchirées , il ne put s’empêcher de pousser quelques gémissements sourds, qui néanmoins ne furent entendus qu'au pied de l’échafaud. Quand on le ramena dans sa prison , il succomba à la douleur et a la faiblesse, et se trouva mal. Le médecin avait ordonné qu’on lui donnât une nourriture fortifiante , dans le but charitable d’empêcher que le malheureux n’échappât, par unemort plus douce, aux tourments qu'il était condamné à souffrir. Ankarstroem n’ignorait pas la cause de cette cruelle sollicitude; mais il ne s’opposa en rien à ce que l’on exigeait de lui, disant que Jésus-Christ , dont la mort devait lui assurer une vie éternelle, avait souffert un supplice plus terrible encore. Le troisième jour, il pouvait à peine se soutenir, et ses traits altérés indiquaient l’excès de ses souffrances.

Il fut entraîné et exposé de la même manière sur la Stora Target , vis-à-vis de l’Opéra, où il avait commis le crime pour lequel il souffrait un châtiment si cruel , et précisément en face du palais du roi. Là ses reins déchirés furent de nouveau livrés aux verges im-

Fiitoyables. On le détacha ensuite du piier.’et on l’ctendit sur le bloc; la main droite fut d’abord coupée, puis la tête, que l’exécuteur saisit par les cheveux et montra sanglante aux regards du public, comme la tête d’un traître et d’un régicide. Ainsi se termina une suite de tortures les plus inutiles qui aient jamais été infligées à un criminel. Le corps mutilé fut ouvert , coupé par

quartiers et transporté à travers la ville et le faubourg de Sodermalm jusqu’au lieu d'exécution ordinaire, où il devait rester exposé pour devenir la âture des oiseaux de proie. Ses memres furent attachés surdes roues, et la tête placée au centre sur un pieu , avec la main droite clouée au dessous (*).»

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