‹ L'UniversChapitre 20 sur 87 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

Dès les premiers moments de la révolution, l’opinion universelle de la Suède réclamait une'réforme complète de In constitution de 1772, qui, depuis Gustave 111, avait régi le pays, et de l’acte d’union et de sûreté obtenu par ce souverain à la diète de 1789, acte qui avait donné une extension si considérable à la prérogative royale.

L’un des principaux objets de la convocation de la diète réunie à Stockholm, était la révision de ces institutions; elle ne fit point languir la

L’UMIVERS.

nation : elle s’occupa immédiatement de la rédaction du nouveau pacte fondamental, et cinq semaines suffirent pour élaborer cet acte important. Le C juin 1809, les états assemblés sous la présidence du duc de Sudermanie, régent , présentèrent à ce prince la nouvelle charte qu’il jura d'observer, et il fut aussitôt proclamé roi de Suède sous le nom de Charles XIII (*).

(*) Nuits avons raconté plus haut (p. 371) avec quelle générosité le duc. de Siidcrinaiiie avait, à la mort de Gustave III, son frère, refuse la couronne qui lui était offerte par tin parti nombreux, et l'avait conservée à sou neveu, en se contentant du titre de régent ; nous avons dit aussi avec quel noble empressement , lorsqu'arriva la majorité de Gustave IV, il lui remit un sceptre qu'il aurait pu conserver sans rencontrer d'obstacles. Nous venons de voir encore que s'il accepta la couronne à la dérbéance de son neveu, ce ne fut pas sans répugnance, et qu’il fallut, pour le décider à monter sur lu trône, qu'on lui représentât que seul il pouvait soustraire la Suède à une ruine imminente. De tels faits suffiraient sans doute pour répondre aux injustes attaques dout ce prince a clé l'objet, surtout dans le supplément à la ltiograpliic universelle, t. I.X , p. 4-S et stiiv. , et pour détruire l'effet d’un passage de mon livre (p. 2G0) qui pourrait sembler jeter aussi quelque doute sur la loi aillé de rc prince lors de la guerre de 1788 ; j'ajouterai néanmoins à res preuves quelques documents curieux recueillis à Stockholm par une personne digue de la plus grande confiance, qui a bien voulu 111e les communiquer. Ce sera le moyeu le pins sûr de détruire l’effet d’nne assertion dont I inexactitude m’est démontrée. Ou ne doit jamais rougir d’avouer une erreur, ni jamais hésiter à la réparer.

Il est faux que le duc de Suderinanic ait été toute sa vie préoccupé du désir de monter sur le trône, et que ce désir lui ait fait oublier ses devoirs envers la patrie, lors de la guerre de 1788 et de la révolte des troupes de Finlande ; il est faux qu’une odieuse ambition ait fait de lui le chef oeeullc de l'opposition qui arma le bras d'Ankai Mroem et qui renversa Gustave IV du trône. En effet, il résulte des témoignages les plus respectables que , durant les dissensions qui troublèrent le règne de Gustave lit, l’ot- Utude du duc de Sudermauie fut toujours

Le préambule de cette constitution nouvelle, dont nous ferons connaître plus tard les principales dispositions, est trop remarquable , il fait trop

nettement et franchement celle d’un sujet , bien convaincu qu’il est placé sur les marches du trône pour douncr l’exemple d’uue loyale fidélité. S’il a quelquefois intérieurement désapprouvé rc qu’il voyait, jamais il n’a manifesté sa désapprobation. Ou ne lui a jamais connu de relations patentes ou secrètes avec les hommes de l'opposition , et pour n’étre pas admis à sa rour il suffisait de n’ètrc avec le roi que dans des ternies équivoques. Personne 11e s'esl douté qu’il briguât l'influence, et jamais les ministres de Gustave lit no le trouvèrent sur leur chemin. On a bien pu soupçonner qu’il ne dissimulait pas à sou frère les inquiétudes que la marelle des affaires devait lui inspirer dans l'intérêt du trône, mais ou 11c l’a jamais su d'une manière positive, puisqu'il n'a jamais raconté à qui que ce fût scs entretiens avec le roi. Alix yeux même de ses intimes, sou régiment dp cavalerie et sa cour étaient our lui le monde. Cette opinion si favurale au duc de Sudermanie est fondée sur des faits nombreux , attestes par les autorités les plus respectables.

Personne n’ignore en Suède les témoignages d'entière conGance que, dans les circonstances les plus critiques, le duc de Sudermanie reçut de son souverain, et jamais, certes, Gustave III 11c fut accusé de manquer de pénétration. Lorsqu'on 1788 la guerre éclata avec la Russie, le commandement de la flotte fut confié au prince Charles, qui la commandait en personne à la glorieuse bataille d’Hogland. Peu de jours après, le roi, appelé à la défense de ses frontières occidentales par l'agression imprévue du Danemark, laissa à son frère le commandement de l’armée de Finlande, avec des instructions que le prince exéeuta à la lettre. La sédition germait dans relie armée; la conspiration d’Anjala venait d’cclaier; jamais commandement ne fut plus critique, jamais plus forte preuve d’immense confiance ne fut donnée. Avant l'époque des quartiers d'hiver, le prince Charles avait extirpé tout mauvais levain, et il laissa en Finlande une armée fidèle et disciplinée. L'année suivante, pendant l'orageuse diète de 1789, le roi l'appela à Stockholm pour y commander, et lui donna ainsi une nouvelle preuve de confiance illimitée. Après la dicte.

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bien connaître la disposition des es- pes politiques de la Suède , pour ne prits à cette époque, et les princi- pas trouver sa place en oet endroit.

le roi lui rendit le commandement de la {lotte, qui, durant le reste de la guerre, combattit toujours sous les ordres de son valeureux grand amiral. A la paix , les passions devinrent encore plus animées; mais le prince Charles resta toujours fidèie à ses devoirs.

Lorsqu’au bal de l’Opéra, le 16 mars 179a, Gustave III fut frappé par Ankarstrocm, le duc de Sudermanie, déjà courbe, n’en fut informé qu'une heure après. Il accourut aussitôt à l'Opéra, et l’on ne peut imaginer de scène plus touchante que celle que l'on vil à son arrivée. Son désespoir fut. tel, que, de. son lit de douleur, Gustave III, mortel lement blessé , s'écria : • Secoure* donc mon frire! »-

Le duc de Sudermanie régent se montra le plus loyal des tuteurs. Gustave IV, pendant sa minorité, souffrait assez souvent de congestions sanguines au cerveau , desquelles résultait une torpeur momentanée. Quelquesuns des principaux membres du conseil de régence crurent, sincèrement ou non, qu'il importait d’éclaircir les doutes que ces accidents faisaient naitre relativement aux facultés mentales du jeune roi. Dans une séance du conseil, ils exposèrent au régent la nécessité d'une consultation authentique. Des médecins furent introduits; un interrogatoire était déjà iuséré au procès-verbal, et l'on allait conclure, quand le régent, concevant quelques soupçons, voulut interroger lui-mème, et fit appeler des médecins de son choix. Les intentions loyales du régent s’étant ainsi manifestées, la consultation devint beaucoup moins défavorable au roi mineur, et l'un abandonna ce moyen de reculer l'époque de sa majorité.

Il en existait un autre dont le sucrés eût clé infaillible, si l'on eut pu ébranler la résolution qu'avait prise le prince Charles de remettre le gouvernement à son neveu au jour fixé par le testament de Gustave III, c’est-à-dire, lorsque le jeune roi aurait dixhuit ans accomplis. L’opinion du pays était unanime contre une législation qui suppose la faculté de régner à un âge auquel la loi commune ne reconnait pas la ra|iacité requise pour régir une fortune particulière. Pour gouverner au moins trois aus de plus, le régeut n’avait pas même à en laisser voir le désir, il n’avait qu’à ne pas vouloir le contraire et à laisser faire.

A l’appui de ces faits, voici une anecdote qu’il nous parait d’autant plus à propos de citer, que noms la tenons d’un personnage distingué, dont la luyaulé est trop connue, à Paris même, pour laisser aucun doute sur l'authenticité de notre récit , dont plusieurs de nos lecteurs pourront facilement s’assurer.

Le duc de Sudcrmauie n’avait qu’un chambellan; cette place vaquait vers 1a fin de la régence, et fut demandée par le comte Gustave de Lœwcuhiclu) (*). •< y songes-tu? «lui dit le prince; es-tu le seul à voir que «je vais n’ètrc rien?» Ht en effet, il était trop visible que la nouvelle cour se formait des désertions de l’ancienne. Le comte insista. « A la bonne heure, lui dit le priuce; « mais tu as un singulier goût pour le soleil « couchant. » Le nouveau chambellan commença son service , le juur môme où le régent remit le sceptre à son neveu, en présence des grands et du peuple réunis dans la salle des étals, le Ier novembre 1796. Rentré dans son appartement après celle longue cérémonie, le prince dit au comte de Licwenhiclrn : «Allons, Gustave, débarrasse-moi «de tout cela (couronne ducale, manteau, • etc.'!; je viens de me débarrasser du reste, « qui , pendant ces quatre ans et demi , a clé « assez lourd, lé jour pouvait venir bien « plus lard; mais alors je n’aurais pas là,» ajouta-t-il en mettant la main sur son cœur, « ce que , Dieu merci , j’y sens , et je ne fu- « merais pas aussi content la pipe que tu vas « m’allumer. »

On le voit, quoi qu’en puisse dire la calomnie , la vie du duc de Sudermanie fut une de ces vies rares où l’homme reste fidèle à lui-mème, et trouve sa récompense dans l’accomplissement du devoir, dans le témoignage d’une conscience pure. Une telle vie n’a donc rien à' inexplicable , et je suis heureux de retirer celle expression, que m’avaient inspirée les récits de Brown et d’Aguila, auxquels j'ai peut être, pour la guerre de 1788, accordé une trop grande confiance.

Je ne connaissais pas alors une critiqua de ce livre insérée duos le Moniteur du 37 septembre 18x0; elle m'eût mis en garde contre le livre de Brown. Je ne puis plus aujourd'hui que signaler et rectifier les erreurs dans lesquelles ce guide infidèle m’a entraîné, et qui, du reste, 11’ont, sous le rapport historique, qu'une légère importance.

(*} Ministre de Suède k Paris depuis quinte ans.

« Nous soussignés les états du « royaume de Suède , comtes , barons,

Page 262, col. a. O qu’il dit de la conduite du duc de Gudcrmmiie est suffisamment réfuté par tout ce qui précède.

Page 264 , col. a, ligne 10 et suiv. Il est faux qu’Ankarstroem ail servi dans la guerre de 1788; il s’était retiré du service depuis longtemps; Sprengporten s’était expatrié plusieurs années avant la guerre en qurstiou ; quant au colonel Helesko, il ne fut jamais contumace; à l'issue de son procès, il eut la tête tranchée eu place publique à Stockholm (novembre 1790).

Page 266. Jamais Ankarstroem ne fut traduit devant le tribunal de FrèdéricksholT. 11 était entièrement étranger à l’affaire dont ce tribunal était investi, puisque, comme nous venons de le dire, il avait depuis longtemps quitté le service.

Page 268. Le récit de la mort de Gustave III contient de nombreuses erreurs, que je relèverai par amour pour la vérité, bien que j'aie déjà mis ma responsabilité à couvert , en prévenant mes lecteurs que je ne garantissais pas l’exactitude de ce récit.

Un Bjelke était, il est vrai, au nombre des conspirateurs , mais il vivait depuis longtemps retiré dans sa province, et ne fut jamais auprès du roi dans une position qui eût rendu possibles les menées que lui impute M. Brown , et la scène de mélodrame qu'il a bâtie sur l'astuce avec laquelle ce secrétaire de sa création aurait attiré Gustave dans un piège.

Il parait aussi que ce ne fut pas en se faisant coiffer que le roi reçut la fameuse lettre anonyme. Il soupail dans ses appartements à l'Opéra, quand elle lui fut remise en mains propres, par un page nommé Tigerstedt , qui la tenait d'un valet de pied, auquel un inconnu l’avait donnée dans la rue. Le roi lut la lettre, assis entre le comte d'Esseti, son premier écuyer, et le comte de Lmwenhielm, capitaine de cbevau-légers en quartier, aujourd'hui ministre de Suède à Paris. Après souper, Gustave la communiqua au comte d’Essen, resté seul avec lui. Le comte conjura vivement le roi de ne pas s’exposer à ce bal, on du moins de permettre que des précautions fussent prises ou qu'on veillât a sa sûreté. Ce fut en vain : le roi prit le bras du comte et descendit au bal; vingt minutes après il était frappé. M. Brown se trompe également quand il dit qu’au bal le roi tenait le bras du roi de Prusse. Ces erreurs,

« évêques , ordres de la noblesse , du « clergé , de la bourgeoisie et des « paysans , qui sommes maintenant as- « semblés en diète générale, pour nous « et nos concitoyens absents , savoir « faisons : que , par le changement de « gouvernement qui vient d’avoir lieu ,

« et auquel nous avons donné notre « unanime confirmation , nous , les « mandataires de la nation suédoise }

« sommes rentrés dans le droit d'ame- « liorer nous-mêmes , pour l'avenir , « la situation de la patrie , en établis- « sant une autre constitution. Ainsi , « en abrogeant les lois fondamentales « plus ou moins en vigueur jusqu’à ce «jour, etc., etc., nous sommes con- « venus et avons résolu d’établir , pour « le royaume de Suède et les pays qui «en rélèvent, la forme de gouverne- « ment suivante , etc. »

peu importantes en elles-mêmes, prouvent cependant le peu de soin de l’auteur à se procurer des notions exactes. Il est, par exemple, absolument faux que le roi se soit fait lire par Armfelt la liste que la police avait dresser des personnes qui étaient au bal, une liste portant onze ou douze ccnls noms! Il est au conlraire très-connu que le lendemain, quand, par inadverlance, un garçon de la chambre dit au roi qu’Ankanitroem était arrêté, le roi défendit qu'on lui nommât ses complices, et il mourut sans les connaître.

Page 2 72. Le prétendu chambellan Bonzelstiern n'a jamais existé. Depuis plusieurs années, le roi n’avait plus de rhambcllaus. Il n’en avait jamais eu de cc nom.

Ibid. Le roi n’areabla pas Armfelt de reproches avant sa mort. Il l’aima jusqu’à son dernier soupir, et une heure encore avant de mourir il signa pour lui le brevet de grand gouverneur de Stockholm.

Ibid. Il est faux que la reine n’ait été admise qu’une fois auprès du roi depuis l’assassinat de ce prince; clic entra trois fois chez le roi. Le jour de sa mort, Gustave ne vit personne de sa famille.

Page 276 et 278. Le docteur Fleming est une création de Brown. Gustave IV, lors de son voyage à Pétcrsbourg, avait avec lui son premier gentilhomme de la chambre , le laron de Fletnming. C'est de ce seigneur, âgé alors de vingt-quatre ans, que lirown fait an grave docteur en théologie.

SUÈDE

Voici en quels termes le nouveau roi proclama la nouvelle constitution :

« Nous Charles , etc. , savoir faisons, « qu’açrès avoir, avec une confiance « illimitée, remis , sans réserve quei- « conque, aux états du royaume le « soin d’établir une nouvelle forme de « gouvernement , nous remplissons un « devoir cher et précieux à notre cœur, « en proclamant, par les présentes, la « loi fondamentale , qui , après la plus « exacte délibération , a été fixée , et « reçue unanimement par les états du a royaume maintenant assemblés, et « nous a été remise aujourd'hui par « eux , conjointement avec l’offre libre « et unanime de ta couronne et du gou- ■ v emement de Suède. Fin allant au- « devant de ce vœu avec la plus vive

• émotion , etc. , nous voulons rece- « voir , accepter et confirmer cette « forme de gouvernement établie par « les états au royaume, ainsi qu’elle

* suit mot pour mot ci-après. »

Certes, il n’est pas de monarchie

plus pure, plus légitime; il n’est pas de constitution où l’on reconnaisse plus formellement la souveraineté du peuple. Et c’était, pour ainsi dire, en présence de deux armées ennemies qu’il fallait repousser , que ces importantes délibérations étaient prises avec tant de sagesse et de calme. Cela seul ne suffirait-il pas pour donner une haute idée de la nation suédoise et de son patriotisme.

Charles XIII était parvenu au trône h un âge trop avance pour conserver l’espoir d’avoir des heritiers directs.

I.es états devaient élire un successeur de la couronne. Dès le mois de mai, la voix de la nation désignait le prince Christian-Auguste de Holstein-Augustembourg. Il fut proposé par le roi, le 14 juillet, et, le 28 août, les états confirmèrent ce choix.

Ce prince était issu des anciens rois de Suède; son frère avait épousé la sœur du roi de Danemark. Jeune encore, doué des plus brillantes qualités, adoré des habitants de la Norwége , dont il avait été gouverneur, il avait pendant la derniere guerre, dans le commandement des armées danoises ,

donné des preuves multipliées d’humanité et de générosité, qui lui avaient mérité de la part des Suédois des sentiments de reconnaissance et d’affection , dont ils venaient lui donner le plus éclatant témoignage (*).

Tout annonçait que Ta Suède allait bientôt changer de système , et cette

fiuissance se trouvait alors placée dans a plus étrange position. Pressée d’un coté par la Russie qui , tout en lui imposant le plus cruel des sacrifices, exigeait en même temps qu’elle fermât ses ports aux Anglais, elle était, d’un autre côté, observée et presque menacée dans la Baltique par les escadres britanniques, qui se disposaient, au moindre signe, à bloquer ses ports et à ruiner sa navigation. Le commerce anglais prenait des mesures qui annonçaient clairement toute l'étendue de ses craintes ; dans un seul jour, deux cents navires de cette nation étaient entrés à Gotheinbourg pour y enlever les marchandises qu'elle y avait accumulées. .

La Russie exigeait impérieusement la cession de la Finlande et celle des Iles d’Aland ; la Suède cherchait à repousser ces excessives prétentions et

(*) M. Brown prétend que l'élection dti prinec de llolstein fut une nécessité politique à laquelle les Suédois durent se résigner. - Au moment où allait éclater la révolution, dit-il , les Busses se préparaient à envahir la Suède par Aland et par Nya-Carleby; les Danois avaient passé les frontières, pénétré dans le XVermeland cl menaçaient la capitale et Gothemhourg. Dans ces tristes circonstances , il n'y avait d’autre alternative que de conclure une trêve avec les Danois ; pour l’obtenir, il fallut que les principales personnes qui méditaient la déposition du roi, consentissent à ce que le prince d'Augustembourg fût élu héritier présomptif de la couronne dans une diète qui s'assemblerait aussitôt que le roi serait détrôné. C'est à cette circonstance qu'il faut attribuer l'élection de cc prince, qui dut son élévation à Napoléon, et sa mort à l’antipathie des Suédois; car rien, ajoute M. Brown dans une note, ne pouvait consoler les Suédois de l’idée qu'ils seraient gouvernés un jour par un prince danois. » Cours du Nord, t. lit, pag. a86 et 3g8.

à retarder ce sacrifice , espérant tout du temps et de l'intervention de l'honinie qui tenait alors dans ses mains les destinées du monde. M. de Rosen , le chevalier Arfvidson et le comte de Lœvenhiclm, lui avaient été successivement envoyés avec des dépêches du gouvernement suédois qui sollicitait son appui. Ils l’avaient trouvé ou sur le champ de bataille de Ratisbonne, ou dans Vienne, occupé à saper la monarchie autrichienne dans ses fondements.

Jamais la Suède n’avait eu plus besoin d’un puissant appui. La Russie, pour la contraindre a s’abandonner à sa discrétion, venait de reprendre les armes. Le général russe Érickson, qui commandait à Pitéo une division de neuf mille hommes, informa le générai suédois Cronstedt qu’il avait reçu l’ordre de l’attaquer.

Le Norland ne peut être efficacement défendu sans le secours d’une flotte qui couvre ses côtes. Dépourvu de places fortes qui servent de pivot aux mouvements stratégiques, cette province n’a pas un seul point , sur une étendue de cent cinquante lieues , gui ne puisse être tourné par mer. La cote étant également sans moyens de défense , toutes les positions’ de l’armée pouvaient être prises de flanc.

Le général Cronstedt avait occupé une forte position à Skellefteo; mais les Russes se présentèrent avec une telle supériorité numérique, que les Suédois n’eurent d’autre ressource que de faire un mouvement de retraite, abandonnant un poste d'autant plus important qu’il couvrait les magasins de l’armee. Le général Wrède, qui commandait alors en chef les troupes suédoises sur ce point , fut forcé d’évacuer une partie de la Bothnie occidentale , et de se replier jusqu’à Uméo; les Russes le suivirent et occupèrent cette ville.

Le gouvernement suédois comprit alorsquedes opérations maritimes bien combinées pouvaient seules arrêter les progrès des Russes. Vers le milieu du mois d’aoôt 1809, des dispositions fureut faites à Cariscrona et à Stock-

holm pour mettre la flotte sur un pied respectable. L’amiral Puke, homme de tête et d’expérience, fut chargé dù commandement de l’expédition , que l'on prépara dans ces deux ports. L’expédition , qui se composait de deux vaisseaux de ligne , trois frégates , environ cinquante chaloupes canonnières, et de bâtiments de transport, avait à bord près de dix mille hommes de troupes, sous les ordres du général comte Wachtmeister. Les bâtiments de la flottille et les transports se réunirent à Graddoc, sur la côte de Roslag, où ils fureut ralliés par l’escadre de Cariscrona , sous le commandement de l’amiral Puke; et toute l’expédition mit à la voile pour le Nord.

On se proposait de reprendre l’offensive , d’attaquer les Russes de front, tandis que la flotte tournerait leurs positions. On envoya en même temps de nombreux renforts à l’armée du Nord ; mais il parait que l’on essaya vainement de faire partir de Stockholm, pour la mémo destination , le corps de troupes , qui , sous le commandement du colonel Adlersparre, avait quitté le Vermeland pour venir faire la révolution , et qui , depuis cette époque , était toujours resté en garnison dans la capitale. L’on a dit aussi que, lorsque les Russes débarquèrent d’Aland , on proposa dele faire marcher vers la côte, mais qu’Adlersparre s’y opposa. Cet homme exerçait depuis la révolution unegrande influence dans les affaires publiques ; il avait été décoré des premiers ordres de la monarchie , élevé au grade de général major, créé baron, nommé conseiller d’État et membre du conseil privé, et l’on ne décidait rien qu’après avoir pris son avis. Il pensa sans doute que la présence de sou corps d’armée était plus utile à Stockholm ; et peutêtre ctait-ii redevable de son influence passagère à la présence de ces troupes qui lui étaient toutes dévouées.

L’amiral Puke , favorisé par un épais brouillard , déroba sa marche à l’ennemi , et vint prendre tout à coup à revers ses positions, en débarquant les dix mille hommes du général Wachtmeister au port de Ratan, au nonl

SUÈDE

d’Uméo. Le général russe Kamenski, sentant toute la gravité de sa situation , se hâta de rallier ses troupes , et vint attaquer l’année suédoise qui s’était avancée jusqu’à Sæfvar, entre Uinéo et Ratan , et qui , après avoir soutenu un combat opiniâtre , fut obligée de se replier jusqu'à Ratan , où elle se rembarqua. Néanmoins le but de l’expédition était rempli, et elle avait eu le résultat que l’on s’en était promis ; car les Russes furent obligés ue se retirer vers le nord pour rétablir leurs communications , et d’évacuer ainsi une grande partie du territoire qu’ils occupaient précédemment.

A cette époque , des plénipotentiaires furent envoyés à l’empereur Napoléon pour traiter de la paix avec la France; c'étaient lefeld-inaréchal comte d’Essen et le baron de Lagerbielke, connu depuis si avantageusement par ses talents diplomatiques, et qui, lorsque la paix fut conclue, resta a Paris comme ambassadeur de Suède. Les négociateurs trouvèrent d’abord Napoléon fort indifférent : « Adressez-vous à l’empe- « reur Alexandre, leur dit-il; il est « grand et généreux. » Parole imprudente, que la Suède devait lui rappeler un jour dans une circonstance solennelle. Cependant il céda plus tard aux représentations des deux envoyés, et le traité fut signé le 6 janvier 1810.

Mais déjà la paix avec la Russie avait été conclue par 1e traité signé à Frédérikshamn, le 17 septembre 1809. La Suède l’avait achetée par le sacrilice de la Finlande et des lies d’Aland , c’est-àdire, par l’abandon du tiers de sa population et la cession de Scs plus importantes possessionsextéricures, des boulevards qui commandaient le golfe de Finlande et celui de Bothnie. Aussi l’on peut dire que la réunion de la Finlande à la Russie fut de tous les événements du règne d'Alexandre, sinon le plus glorieux, du moins le plus utile. Du reste, ce que la paix dû 17 septembre (809 eut d’honorable fut dd à Charles XIII ; ce qu’elle eut d'humiliant et de pénible était la conséquence inévitable des actes insensés du gouvernement déchu.

Pendant la durée de cette guerre ,

dont l'issue fnt si fatale à la Suède, le soldat suédois , accablé de privations , combattant constamment avec une immense infériorité numérique, ne fut jamais découragé. Ildéploya.dans toutes les occasions, une constance et Une bravoure dignes d'un meilleur sort.

On vit souvent un seul bataillon suédois repousser quatre à cinq bataillons russes; et, lorsque le général Cronstedt fut attaque la première fois à Uméo , par le général Barclay de Tolly , dont la grande habileté fut cependant vantée en Russie , il n’avait que huit cents hommes à opposer à huit mille Russes.

I.a Suède avait subi toutes les calamités de la guerre ; sa situation était déplorable. La province de la Bothnie occidentale, qui avait été surtout le théâtre des opérations militaires , était complètement ravagée; In plupart des habitants avaient fui devant les exactions et les violences d’une soldatesque féroce; ceux qui étaient restés succombaient sous le poids de la misère et des maladies ; filus de quinze cents personnes moururent dans le seul district d’Uméo. LeS terres restaient sans culture,-les champs sans moissons; les vivres , les bestiaux avaient été enlevés pour la subsistance de l’armée ; les pâturages étaient détruits, et un grand nombre de maisons incendiées.

Dès les premiers moments de la paix , une généreuse compassion éclata de toutes parts en faveur des habitants de cette contrée ; des souscriptions furent ouvertes dans les differentes provinces , et leur résultat attesta les sentiments d’humanité qui animaient les Suédois à peine échappés à tant de désastres.

Le roi Charles XIII annonça la conclusion de In paix à ia diete, par un discours dont quelques passages méritent d’étre rappelés ici..

« Sans la révolution , disait-il , par « laquelle fut anéantie une volonté qui » ne calculait jamais les obstacles , cet « antique royaume, si longtemps vic- « torieux des siècles et du destin, au- « rait peut-être cessé, d'exister!... Il jf « a treize ans que je livrai à mon neveu

« un royaume paisible , tel que je l’avais « reçu d’un frère mourant; j espérais « voir, sous un gouvernement pater- « nel , la Suède gagner en force et en « prospérité... Dans les circonstances « actuelles , je me trouve chargé , non « pas de maintenir un pays florissant « dans son état prospère , mais de con- ■ duire vers un état de tranquillité un « royaume qui portait dans son sein • les' funestes germes de la dissolu- « tion. »

Il serait impossible de dépeindre la profonde et douloureuse impression que ces tristes paroles produisirent sur l’ assemblée ; elle écouta dans un morne silence la lecture de ce funeste traité qui arrachait à la Suède un si grand nombre de ses enfants.

Depuis le commencement de l’année 1810, le jeune Christian, nommé successeur au trône, était arrivé en Suède. II devint bientôt l’es|K>ir de la nation, et sa conduite lui attira l’affection générale; mais la mort vint le surprendre dans la force de l’âge, et la douleur profonde que le peuple montra en apprenant sa perte, prouve que les Suédois avaient su apprécier son mérite.

Parti de Stockholm le 10 mai .1810, pour aller visiter les provinces méridionales de la Suède, il arriva à Kksjœ, où il fut retenu plusieurs jours par la lièvre. A peine rétabli, il continua sa route et se rendit à Itamlnesa en Seanie, pour v recevoir son frère le prince régnant d’Augustembourg, qui vint passer quatre jours avec lui; te 28 au matin, les deux frères se séparèrent en se prodiguant les marques de leur affection mutuelle, et six heures après le prince Christian avait cessé de vivre.

Après le départ de son frère qui retournait dans ses États, le prince monta à cheval pour aller passer dans la lande de Quidingc, près d’ilelsingborg, la revue d'une division de cavalerie. Arriyé sur le front du régiment de Scanie, on le vit chanceler sur son cheval, et aussitôt il tomba frappé d’une apoplexie foudroyante. On fît d’inutiles efforts pour le rappeler à la vie; un lit fut dressé sur le lieu même OÙ il était tombé; on essaya vainement

une saignée; il n’était plus temps. Son corps, rapporté à Ramlcesa, fut conduit à Stockholm avec le cérémonial usité dans ces occasions.

Une nouvelle catastrophe devait signaler l’entrée du convoi dans la capitale. C’était le 20 juin. \je peuple, à la nouvelle de la mort du prince, avait manifesté les plus vifs regrets; bientôt il se livra à d’injustes sou|x;ons : le bruit se répandit que cette mort n’était pas naturelle, qu’elle était le résultat d’un crime (*) dont on désignait les auteurs, et parmi eux on nommait le comte Axel de Fersen, qui, en 1783, à son retour de la guerre d’Amérique, dans laquelle il avait servi comme volontaire et avec beaucoup de distinction, avait été présenté à la cour de Louis XVI , où on le désignait sous le nom du beau Fersen, et où il était devenu célébré par ses aventures galantes, mais plus encore par la faveur dont l’houorait Marie-Antoinette.

Le comte, en sa qualité de grand maître de la maison du roi, était dans sa voiture , qui précédait l’escorte lorsque le convoi entra dans la capitale.

Tout à coup la fermentation est portée à son comble: une populace furieuse attaque la voiture à coups de pierres; le comte parvient à s’échapper; il se cache dans une maison voisine de l’hôtel de ville et en est bientôt arraché. Le général Silfversparre accourt pour le sauver; mais cette protection ne peut le soustraire a la fureur des assaillants, et il est massacré, presque sous les yeux du général, à coups de pierres et (le bâtons.

L’émeute avait commencé vers midi ; à dpux heures l’assassinat était consommé. La populace, devenue plus furieuse par le sang qu'elle venait de répandre, résista a tous les efforts que

(*) Brown dit formellement qu'on se débarrassa de lui par le poison , mais il n'indique pas les auteurs du crime. 11 a cru trop aveuglément une rumeur populaire dont l'absurdité est aujourd'hui reconnue. L’investigation judiciaire la plus solennelle et la plus sévère n’a jamais pu fournir le moindre indice d'empoisonnement.

SUEDE. 301

l’on tenta pour lui persuader de se disperser. De la place du palais des Nomes , où le crime avait été commis , elle monta vers le château ; mais elle en fut repoussée par les feux de peloton que commanda le général Adlerereutz.

La comtesse Piper, sœur du comte de Fersen, et le comte Ugglas, étaient signalés par la populace comme les complices de la mort du prince, et leurs hôtels furent assaillis avec fureur. La garde à cheval accourut, chargea et dispersa cette multitude; à neuf heures tout était rentré dans l’ordre.

On fit venir des troupes des environs de la capitale; mais la tranquillité était parfaitement rétablie lorsqu’elles arrivèrent. Le gouvernement fit publier et annoncer qu’il serait payé une somme considérable à celui qui découvrirait ceux qui avaient donné la mort au

Îirince Christian, et en même temps es tribunaux furent chargés de commencer une instruction pour parvenir à connaître les auteurs du crime ; toutes ces mesures de prudence contribuèrent à ramener le calme dans les esprits.

La mort du prince Christian détermina la convocation d'une diete pour l’élection d’un nouvel héritier de la couronne; mais les troubles dont la capitale venait d’être le théâtre déterminèrent le gouvernement à la réunir à Orébro.

Cette diète mémorable fut réunie le 23 juillet 1810; et la séance royale, que le souverain valétudinaire vint ouvrir en personne, eut lieu le 30 du même mois. Cette assemblée se trouvait alors revêtue de la mission la plus solennelle, celle d’élever une nouvelle dynastie au trône. Un comité secret fut nommé pour examiner les titres des prétendants et donner son avis. Ce comité se composait du général comte Wrède, du baron Adlersparre et du comte Silfversparre pour la noblesse; de l'évêque Rosenstein, de l’évêque Tsordin et du docteur Wickman pour le clergé; de M. Arfvidson de Gothembourg, de M. Halkuist, bourgmestre de Stockholm, et de M. Roshost pour la bourgeoisie; enfin, pour l’ordre des paysans, du célèbre orateur Petter

Matsen et de deux autres de ses collègues.

A cette époque, la situation de la Suède était affreuse ; jamais elle ne s’était vue si près de sa perte. Au-dedans un peuple malheureux et exaspéré qui ne s’en tenait plus à des menaces; à l’extérieur, au nord, le colosse russe qui depuis la conquête de la Finlande pesait sur la Suède de tout son poids; a l’ouest, un ennemi qui jamais ne l’avait attaquée en face, mais qui jamais non plus n’avait manqué de profiter de ses malheurs. Ainsi resserree entre la Baltique et la Norwége, la Suède n’avait d’autre perspective qu’une agonie plus ou moins longue.

Dans cette position désespérée, quel successeur devait-on donner à Charles XIII? Les prétendants ne manquaient pas. Le roi de Danemark sollicitait le choix de la nation tant par lettre (*) que par l’entremise de son ministre à Stockholm , et Napoléon faisait appuyer cette royale candidature par son enargé d’affaires en Suède (**). Quelques anus du feu prince royal proposèrent son frère le duc régnant d’ Augustembourg (***); mais ii fallait à la Suède un homme d'État ferme et résolu, capable d’assurer l’ordre intérieur si fortement ébranlé; il lui fallait un capitaine habile capable de la défendre et de la venger; aussi le pays tout entier fut-il pour Bernadotte, maréchal de France et prince de Ponte- Corvo.

La réputation de désintéressement et d’habileté que le prince de Ponte- Corvo s’était acquise d’abord dans l’administration du royaume de Hanovre, et, plus tard, dans le commandement

(*) On a publié dans la Bibliothèque historique, I. vin, p. 1 4 1 , une lettre autographe de ce prince et la réponse pleine de franchise et de dignité que lui lit Cliarles XIII.

(**) M. Désaugiers , aujourd'hui chef de la division commerciale au ministère de» relations étrangères.

(***) Il n'y eut aucun souvenir pour le fils de Gustave IV, pas même une voix pour le présenter à la candidature.

supérieur des villes anséatiques et du nord de l’Allemagne, fut, après sa célébrité militaire, la cause la plus efficace du choix des Suédois. Cependant il est une circonstance remarquable qui contribua infiniment à attirer sur lui l’attention de la nation et à lui gagner son affection.

Après la destruction du corps de Blüclier, sous les murs de Lubeck , en novembre 180<i, quelques bataillons suédois , qui occupaient le Lauenbourg, furent embarqués sur la Trave pour retourner en Scanie. L’officier général qui commandait ces troupes, ne comptant pas sur une attaque, avait fait placer les fusils des soldats dans des caisses, nui furent soigneusement déposées h tond de cale. Les navires descendaient paisiblement le fleuve, lorsqu’un détachement des troupes du prince de Ponte-Corvo, placé sur le rivage , intercepta leur passage , et s’empara des bâtiments et des troupes qui étaient 3 bord.

Les généreux traitements que le prince fit éprouver aux officiers et aux soldats de ces bataillons devenus ses prisonniers, popularisèrent son nom dans l’armée suédoise; les relations fréquentes que la plupart des officiers avaient eues avec lui leur inspirèrent bientôt pour ses qualités personnelles la même estime qu’ils avaient pour ses talents militaires. Affable, obligeant, communicatif, il possédait au plus haut degré l’art de se concilier l’affection de tout ce qui l’approchait. I.es officiers suédois surent apprécier toutes les ressources de cette âme élevée; les éloges qu’ils ne manquèrent pas de prodiguer au prince, à leur retour dans leur patrie, ne manquèrent pas d’inspirer aux Suédois une haute opinion de son mérite. Cette opinion, propagée par la reconnaissance, devint bientôt universelle, et lorsqu’il fut question de choisir un héritier du trône parmi les illustrations militaires de l'Europe, les regards de la Suède se tournèrent naturellement sur lui.

Le prince de Ponte-Corvo ignorait les dispositions de la nation suédoise à son égard. Le baron Othon Alterner

vint l’en instruire et lui demander s’il les agréerait. Le prince répondit qu’il se sentirait honoré du vote libre d’un seul membre de la diète; mais que s’il devenait l’objet de l’élection, ce qu’il ne croyait pas possible, il ne pouvait disposer de lui-même sans le consentement de l’empereur Napoléon. Dès le lendemain, I empereur, informé de toutes ces circonstances , répondit qu’étant monarque élu du peuple, il ne saurait s'opposer aux élections faites par d’autres peuples, et que le choix libre des Suédois aurait son assentiment; et, pour prouver qu’il ne voulait y exercer désormais aucune influence, il ordonna le rappel de son chargé d’affaires (*).

(*) L'impartialité dont l’historien doit se faire un devoir, ne me permet pas de passer sous silence l'opinion (pie le Mémorial de Sainte Hélène prêtes Napoléon surl'élection du prince de Ponte-Corvo, et sur la conduite du prince ro)al de Suède.

« Quelque temps après l'expulsion de Gustave, disait 1 empereur, les Suédois, voulant m’élre agréables, et s'assurer la protection de la France, me demandèrent un roi. Il fut question un moment du viceroi ; mais il eût fallu qu’il changeât de religion, ce que je trouvais au-dessous de ma dignité et de relie de tous les miens. Puis je ne jugeais pas le résultat politique assez grand pour excuser un acte si contraire à nos moeurs. Toutefois j’ailachaU trop de

Ïirix , peut-être, à voir un Français occuper e trône de Suède. Dans ma position ce fut un sentiment puéril. Le vrai roi de ma politique , celui des vrais intérêts delà France, c’était le roi de Danemark , parce quej’eusse alors gouverné la Suède par mon simple contact avec les province» danoises. Bernadette fut élu , et il le dut à ce que sa femme était sœur de mon frère Joseph, régnant alors â Madrid.

« Reruadotte , affichant une grande dépendance, vint me demander mon agrément, protestant avec une inquiétude trop visible, qu’il n’acccnterait qu’aulant que cela me serait agréable.

•• Moi monarque élu du peuple , j'avais i répondre que je ne savais point m’opposer aux élections des autres peuples. C’est ce que je dis à Bernadoltc dont l’attitude trahissait l’anxiété que faisait naître l’attente de m*

SUÈDE. 803

Cependant le roi de Suède, après cret et celle du conseil d'Etat, devait avoir consulté l’opinion du comité se- proposer un candidat à la diète. Le 18

réponse, ajoutant qu'il n'a va il qu'à profiter de la bienveillance dont il était l'objet, que je ne voulais être pour rien dans son élection , mais qu’elle avait mon assentiment et mes vœu s. Toutefois, le dirai-je, j’éprouvais un arrière-inslinct qui me rendait la chose désagréable et pénible. Pin effet , Bernadette a été le serpeut nourri dans notre sein; à peine il nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis , et ne nous avions à le surveiller et à le crainre. Plus tard il a été une des grandes causes actives de nos malheurs ; c'est lui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politique, la tactique de nos armées ; c'est lui qui leur a montré le chemin du sol sacré! Vainement dirait-il pour excuse qu’en acceptant le trône de la Suede il n’a plus dit qu’être Suédois ; excuse banale, bonne tout au plus pour la multitude et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme ou ne renonce point à sa mère , encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu’il s’en est repenti plus tard , c'est-àdire , quand il n'était plus temps et que le mal était accompli. Le fait est qu’en se retrouvant au milieu de nous, il s'est aperçu que l'opinion en faisait justice ; il s'est senti frappé de mort. Alors scs yeux se sont dessilles; car ou ne sait pas dans son aveuglement à quels rêves n’auront pas pu le porter sa présomption et sa vanité , etc. »

Nous avons fait connaître l'attaque; donnons maintenant la réponse que nous empruntons à des mémoires inédits qui ont été communiqués aux auteurs de la Biographie des hommes du jour.

« On lisait au roi Charles-Jean le Mémorial de Sainte -Hélène. A la fin d'une page où l'auteur fait dire à Napoléon, accusant Bernadotte d’avoir été une des grandes causes de nos malheurs : Vainement dirait-il <JU eu acceptant te trône de Suède il n'a du être que Suédois. Excuse banale , bonne tout au plus pour la multitude et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on ne renonce point à sa mère , encore mains est-on tenu de lui percer le sein, Ce bon M. de Lascascs , dit le roi , interrompant le lecteur, comme il dut être content de sa faconde après avoir écrit ces balivernes! Et, remarquant dans le lecteur un mouvement de surprise , il ajouta : ■ Est-ce que vous penseriez que Napoléon lui ait dit tout cela ?

Vous le connaîtriez mal. C'était l’esprit le plus positif, et son langage exprimait nettement scs pensées. Il savait bien que la France n’était pas plus sa patrie que la mienne , que celle d'Eugène, de Murat, du brave et trop malheureux Ney, etc., etc. Dans le langage figuré elle était notre mère à tous. Napoléon peut-il avoir pensé que cette mère soit devenue sa femme quand elle le reconnut pour consul ou pour empereur? Et quand la Suède m'a reconnu pour prince héréditaire , pourquoi l'atirais-je regardée comme femme et non comme mère adoptive. Napoléon était fils aiué si l’on veut , l'enfant chéri , et si l'on veut encore le plus méritant de celle belle France , notre mère commune ; j’en étais fils aussi , cl je m’en suis toujours ^glorifié. Pendant Irente ans je l’ai prouvé par mes services , et l’on sait bied que j'avais contribué à augmenter sa gloiré et ses domaines avant l'apparition de celui qui voulut les étendre au point de né pouvoir le* conserver. Appelé parles vœux unanimes d’une nation à laquelle j’étais tout à fait étranger, Napoléon , qui tient en main les destinées de ma patrie , m'engage à profiter de la bienveillance dont je suis l' objet, me disant , qu'il ne veut être pour rien dans mon élection, mais qu'elle aura son assentiment et ses verux. L’élection faite, il me relève de mes serments ; je fais abandon de mes droits, et, ras ÉMxncirc, je quitte U mère patrie au plus haut point de splendeur, pour vouer le reste de mon existence à améliorer le sort de ma patrie adoptive. Ayant dès lors avec Napoléon une. mère commune, j'avais de plus une mère adoptive. Telle fut notre position bien réelle et sans la moindrq

équivoque Tout cela n’cst-il pas d’une

vérité incontestable ?... Eh bien ! reportezvous à l’époque où la Corse était indépendante ; supposez que Bonaparte ait été appelé et reçu en France au meme litre, au* mêmes conditions que je le fus en Suède, et qu’il apprend un beau matin que les troupes d'un l’aoli ont débarqué nuitamment à Fréjus et se sont emparées de la Provence; qu'elles en ont saisi les caisses publiques, bit prisonniers et emmené en Corse tous les administrateurs avec leur* employés , ainsi que deux régiments qui n’avaient pas songé à se défendre, croyant avoir à faire à des alliés , etc. , etc : souvene*-vou$ du ij vendémiaire , et voye* si Bonaparte aurait

août, il vint lui déclarer qu’une grande majorité du comité secret et le conseil d’F.tat d’une voix unanime s’étant prononcés pour le prince de Ponte-Corvo, il le proposait pour candidat, et, dans la séance du 21 août, les états le proclamèrent prince héréditaire de la couronne de Suède. Voici en quels termes Charles XIII s’exprima en proposant le prince de Ponte-Corvo au choix de la diète :

« La voix de la nation se déclare « hautement pour le prince de Ponte- / Corvo. Des talents militaires et des '« qualités distinguées comme homme « d’État avaient illustré son nom, qui « occupera une place éminente dans « l’histoire. Sa douceur, sa loyauté « l’ont fait chérir; et les rapports que « des guerriers suédois ont eus avec «lui, par suite des malheurs de la « guerre, leur ont fait connaître l’at- « tacitement de ce prince pour un peu- « pie qu’il combattait à regret. »

En se prononçant ainsi pour le prince de Ponte-Corvo, Charles XIII sacri-

<lit à sa patrie adoptive : Pour prendre femme on ne renonce pas à sa mère , et je dois laisser faire les Corses, etc.»

On peut d’ailleurs, sur celle grave accusation, laisser à Napoléon le soin de sercpondre à lui-méme. Voici les paroles que mol dans la bouche de l’empereur le docteur O’Meara. [Napoléon en exil , t. II , p. 401) :

« Je 11c puis dire qu’il m’ait trahi; il était devenu Suédois en quelque manière , et n’a jamais promis que ce qu'il avait l'intention de tenir. Ni lui , ni Murat ne se fussent jamais déclarés contre moi , s'ils avaient cru que je dusse être détrôné. Ils désiraient voir ■non pouvoir abaissé, mais non pas détruit. » Nous reviendrons plus tard sur cette grave question, et nous prouverons que Bcrnadolte ne saurait mériter le reproche de fils ingrat ; qu’un fatal enchaînement de circonstances et d’événements imposèrent à Napoléon et à son ancien frère d’annes des devoirs différents que l’honneur obligeait chacun d’eux à remplir, et que ces devoirs, contre leursdispositions réciproques, et pour ainsi dire malgré eux , les opposèrent l’un à l’autre dans une lutte qui devait être si funeste à la France, mais que Barnadotte avait tout fait pour éviter.

fiait au vœu de Sort peuple sa prédilection pour la maison de Holstein. Il en fut récompensé. Jamais souverain ne trouva dans un fils issu de son sang une piété filiale plus tendre et plus persévérante. Pendant les huit années qu’il vécut encore , il fut heureux père et roi non moins heureux. Il dut à ce fils de son choix le Ixmhetir le plus digne de sa grande âme. La Suède fut, sous son règne, replacée au rang des nations indépendantes, et ses derniers regards la virent heureuse et tranquille (*).

Cette élection nationale du prince de Ponte-Corvo fut libre, spontanée; elle ne fut ni influencée par Napoléon (**), ni sollicitée par le prince. Ce fut le comte Gustave Mœrner, qui, sortant précipitamment de la diète au moment de l’élection, se rendit chez le roi pour lui rendre compte de ce résultat. Il reçut aussitôt de Charles XIII une lettre qu’il fut chargé de porter au prince. Il partit en poste, courut nuit et jour, et lui en donna la première nouvelle. Le comte Uosen se rendit ensuite à Paris, où il fut chargé d’annoncer l’élection à l’empereur, et de lui remettre l’acte par lequel leroi adoptait pour fils le nouveau prince héréditaire. Il repartit peu de temps après pour Stockholm avec les lettres a’ac-

(*) Peu de temps aprèsl’adnplion, Charles XIII disait, et il répéta souvent depuis:» Dieu « m’a magnifiquement récompensé d’avoir « sacrifié mes sentiments personnels au vœu « de mon peuple. Les Suédois m’ont donné » un fils tel qu’il me le fallait pour être le « plus heureux des [ères et le plus heureux « des rois. »

(**) Beaucoup de personnes en France , s’imaginèrent alors, et il en est beaucoup encore aujourd’hui qui croient que le prince de Ponte-Corvo avait été envoyé en Suède par l’empereur, à peu prés comme il envoyait ses frères régner sur des peuples étrangers, ou ses généraux gouverner ses conquêtes , ou même les préfets administrer ses départements. D’autres se sont persuadés que c’est à l’influence de Napoléon qjie le prince fut redevable de son élévation au trône. Tout ce qui précède prouve que ces opinions n'ont aucun fondement.

SUÈDE

Cepfation du prinre, et la réponse approbative de Napoléon à Charles XIII.

Du reste, il n'y eut entre Napoléon et Bernadotte aucun pacte, ni formel, ni tacite, qui mît la moindre restriction aux devoirs du nouveau prince suédois.

Quelques jours avant son départ, le prince vint presser l'empereur de lui la ire délivrer des lettres d’émancipation. « Le conseil privé, lui dit Napo- » leon, est d'avis que vous signiez,

" avant votre départ, un acte par le- « quel vous vous engagerez à ne jamais « porter les armes contre la France. »

« Je 11e puis, répondit le prince, me «soumettre à cette obligation; mon » acte d’élection me defend de eon- « tracter aucun engagement de vassa- « Ij te étrangère. Devenu sujet du roi « de Siiède, je lui ai déjà prête serment

* de «délité en acceptant, par suite de « votre autorisation , la succession au « trône, décrétée par les états géné- « raux. La condition que l’on veut

* m’imposer maintenant ne vient pas «de Votre Majesté; ce ne peut être « qu’une idée du grand juge ou de

* I archichancelier. Au reste, par là « ils m’honorent infiniment , puisqu’ils « me placent au même rang que Votre « Majesté comme capitaine. Ce glo- «rieux parallèle vaut une couronne.

« Si Votre Majesté insiste, je vais ex- « pédier un de mes officiers au roi de

* Suède pour le prévenir que , par suite «des obligations que Votre Majesté «m’impose, je me trouve dans f’im-

* possibilité de faire usage des droits « qui m’ont été décernés comme prince « suédois , et que c’est avec regret que « je suis forcé d’v renoncer. »

Napoléon, qui avait écouté attentivement et avec quelque émotion , fixa ses regards sur le prince et lui répondit : « Partez; que nos destinées s’accomphssent.» Le prince, qui avait bien entendu, mais qui voulait avoir la certitude que telle était la réponse de Napoléon, s excusa de ce qu’il n’avait pas compris ses dernières paroles , et pria I empereur de vouloir les redire. L’empereur répéta donc : « Partez ; que nos « destinées s’accomplissent ! « et, repre- 20* Livraison. (Suède.)

nant tout à coup son calme ordinaire JJ Pafla du système continental, et de I obligation où était la Suède de s’v soumettre; à quoi le prince répondit qu il ignorait les principes d’administration et I état du commerce de la Suède; qu’il suppliait l’empereur de lui donner quelque temps pour juger l’opinion , et connaître par lui-même ce qui pouvait être le plus avantageux pour sa nouvelle patrie. «Combien de mois vous faut-il?» répondit l’empereur brusquement. —«Jusqu’au mois de mai. »

« J y consens; à cette époque prononeez- « vous : ami ou ennemi. » Prenant ensuite le ton le plus amical , Napoléon promit au prince trois millions en indemnité de sa principauté de Ponte-Corvo et de ses dotations en

I ologne , en lui laissant toutes ses autres propriétés; il lui fit remettre un million en or, et lui permit d’emmener tous ses aides de camp.

Cependant les lettres d’emancipation avaient été expédiées(*),et leprince de Ponte-Corvo quitta la France pour aller se consacrer à sa nouvelle patrie

II arriva le 19 octobre à Klseneur. La principale noblesse du royaume était reunie dans cette ville; le maréchal de la cour, comte PJnten, et le général comte d Essen avaient été charges par le roi d aller au-devant du prince, qui fut re<;u par le comte Charles-Axel de Lmwenhielm , grand chambellan , et par le comte Gustave de Lœwenhielm chef de I etat-major général , commanda"v« troupes. L’archevêque d’Upsai et I éveque de Lund vinrent aussi pour

(*) Voici la lellre que Napoléon écrivit au prince de Ponte-Corvo pour lui annoncer sa decision k cet égard.

Saint-Cloud, le 10 septembre 1810,

» Mon cousin, j’ai donné l’ordre au grand “juge de rédiger les leltrcs patentes qui " vous autorisent & accepter la nouvelle di- « gnitè à laquelle vous êtes appelé par le roi “ et par la dicte de Suède. Je vous souhaite « succès et bonheur pour vous et pour les • Suédois.

•• Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, mon « cousin , en sa sainte et digne garde.

- Signé Napolvoît.

- Au maréchal prince de Ponte-Corvo. •

recevoir sa profession de. foi à la religion luthérienne, avant son entrée dans le royaume.

Le lendemain, le prince passa le Sund et débaraua à Uelsingborg , où un corps de cavalerie vint le recevoir. Il leur adressa ces paroles, qui font présager tout son règne :

« Messieurs,

« Le roi et la nation suédoise m’ont « donné une grande preuve d’estiine « et de confiance. J’ai tout sacrifié afin « d’y répondre. J’ai quitté la France • pour laquelle j’avais vécu jusqu’à ce «jour; je me suis séparé de l’empe- « reur Napoléon, auquel la plus vive « reconnaissance et une infinité d’au- « très liens m’attachaient. Ce n’est pas « l’espoir d’une couronne qui peut dé- « dommager mon cœur de sacrifices si «sensibles; non, Messieurs, je ne « trouverai de véritable dédommage- « ment que dans le bonheur de ma « nouvelle patrie. Je viens donc au « milieu de vous avec l’abandon le plus « absolu, et avec le désir le plus ardent « de tout faire pour contribuer à ce « bonheur. J’apporte au roi, que vous « chérissez à si juste titre, un dévoue- « ment sans bornes. Unissons-nous à «l'envi, Messieurs, pour remplir ses « vues paternelles , et ne souffrons ja- « mais que la patrie perde rien de cet « illustre rang qu'elle doit à la valeur « et aux vertus de ses ancêtres. »

A peine arrivé à Ilelsingbord , le prince de Ponte-Corvo adressa à Napoléon la lettre suivante, où se peint tout à la fois son respect et sa déférence pour l’empereur, et son vif désir de maintenir la bonne intelligence entre son ancienne et sa nouvelle patrie.

A Sa Majesté l’empereur et roi.

Uelsingborg, le ao octobre 1810.

« Sire,

« Au moment où je viens de débar- « quer sur cette terre pour laquelle « j’ai fait le sacrifice de mes plus chères «affections, je ne puis résister au « désir de renouveler à Votre Majesté « l’expression des regrets que mon « cœur a éprouvés en me séparant « d'elle. J'en serais inconsolable si je

« n’espérais que , de loin comme de « près, Votre Majesté daignera me « conserver les bontés dont elle m’a « toujours honoré. Je réclame égale- '« ment vos conseils, Sire; vous ne les » refuserez pas, j’ose l’espérer, à un « prince qui sera toujours fier d’avoir « été un de vos lieutenants dès les pre- « mières époques de votre glorieuse « carrière. A mon passage à Cassel, le « roi de tVestphahe a bien voulu me « conférer le grand ordre de sa cou- « ronne ; le roi de Danemark m’a com- « blé d’attentions pendant tout mon « voyage dans ses États. J'ai passé fort « heureusement le grand lielt, au mi- « lieu de cinq cents voiles anglaises « stationnées au nord et au sud du ca- « nal. J’ai été reçu sur le rivage sué- « dois par une députation des états et «par le comte d’Essen, grand maré- « chai du royaume. La noblesse sca « nienne.qu’ôn soupçonnait d'avoir été « opposée a mon élection , est venue en «corps me rendre hommage. Au ini- « lieu des protestations de fidélité de « la part de tous les ordres de l’État, • je reconnais, avec le juste orgueil « d'un cœur français, la prédilection « particulière des Suédois pour mon « ancienne patrie, et la haute vénéra- « lion dont chacun est pénétré pour le « grand empereur. On m’a fait la ga- « lanterie d’arborer le pavillon impéria a sur la tour d’Helsingborç, et les Au- « glais peuvent apercevoir de leurs « vaisseaux ce signe de l’union de deux « nations qu’il n’est plus en leur pou- « voir de diviser. »

•Cette lettre prouve que le prince était parti plein de confiance en Napoléon; mais son illusion ne dura pas longtemps. Même avant d’arriver en Suède, il avait appris d’un de ses amis, le duc de Frioul , qu’il savait en grande faveur auprès de Napoléon, que le jour même de son départ l’empereur avait dit ; « Eh bien ! le prince ne re- « grette-t-il pas la France? — Oui, « sans doute. — Et moi, j’aurais été « charmé qu’il n’eût pas accepté; mais

« que voulez-vous ? Au reste, il ne

« m’aime pas. » Sur la réponse du duc de Frioul à Napoléon qu'il était dans

SUÈDE

l’erreur, et que le prince était franchement et cordialement revenu à lui depuis longtemps, l’empereur avait dit:

» Nous ne nous sommes pas entendus; « à présent il est trop tard , il a ses in- « téréts; ma poli tique et la sienne ne « pourront facilement s’accorder. »

D’Helsingborg, le prince continua sa route jusqu’à Stockholm, où il fit son entrée le 2 novembre. Partout sur son passage se pressait une population nombreuse, avide de le voir; partout son affabilité et sa bienveillance excitaient l'admiration et l'enthousiasme.

Reconnu comme fils adoptif du souverain et héritier du trône, il fut bientôt investi du commandement général des armées de terre et de mer, et la maladie du roi lui offrit l’occasion de déployer, dés son arrivée, ses talents supérieurs et sa haute capacité; mais des son arrivée aussi dut commencer pour lui un combat bien pénible entre son affection pour la France et ses devoirs envers sa nouvelle patrie; bientôt il dut prévoir qu’il lui serait impossible de réaliser son vœu le plus cher, celui de concilier et de servir les intérêts des deux pays.

Les rapports de la Suède avec la Grande-Bretagne n'avaient pas encore, au commencement du mois de novembre 1810, pris un caractère d’hostilité ouverte. Le commerce de la Suède, quoique limité dans son activité, surtout par la paix de Paris, n’était cependant pas entièrement interrompu, grâce à la modération du cabinet anglais.

l.es manifestations de malveillance de la part de la France, qui, dans le cours de 1810, menacèrent souvent de devenir des prétentions sérieuses, parurent d’abord se borner au maintien sévère des principes du système continental dans la Poméranie; mais elles se dirigèrent ensuite ouvertement contre la Suède , et l’on porta l'exigence jusqu’à vouloir qu’elle exclût les Américains de ses ports; mais le roi résista, et ces prétentions n’eurent pas de suite.

Il était néanmoins à présumer que eette situation si heureuse , qui offrait

à la Suède les moyens de réparer ses forces épuisées par une guerre destructive, ne pourrait pas longtemps se prolonger. Napoléon avait établi |>our l’Europe subjuguée cette règle péremptoire, qu’d ne reconnaissait pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne; que la neutralité, autrefois le rempart des États faibles durant la lutte des plus puissants, n’était plus désormais qu’un mot vide de sens, et que toute combinaison politique, tout sentiment de dignité devait disparaître devant l'omnipotence de ses armes et de son immuable volonté.

Napoléon avait, nous l’avons vu plus haut, promis d'attendre jusqu’au mois de mai 1811 l’adhésion de la Suède au blocus continental; mais sa patience n’alla pas jusque-là. Dès le 7 novembre, cinq jours après l’arrivée du prince, et peu de jours avant la séparation des états du royaume, le baron Aiquier, ambassadeur de France à Stockholm, vint exiger que la Suède déclarât la guerre à l’Angleterre, et cela avec un ton de hauteur qui annonçait l'intention de jouer le rôle de proconsul , et ne contribua pas peu aux funestes divisions qui devaient bientôt éclater entre les deux États.

Surpris de cette injonction si formelle, le prince royal adressa le 11 novembre la lettre suivante à l’empereur :

« Sire ,

« Dans ma première entrevue avec « M. le baron Alquier, il m’a été £a- « cile de voir que ce ministre avait reçu « des instructions très-sévères relati- « veinent au commerce anglais , et « qu'elles avaient été motivées sur des « plaintes portées à V. M., contre la « faveur que la Suède semblerait ae- « corder à ce commerce.

« J’ai voulu connaître la vérité. J’ai en- « voyé , tout de suite, une personne sûre « à Gothembourg', pour y prendre des « informations. Le commerce anglais » n'y est point toléré, comme on a pu a le dire a V. M. Il est vrai qu'il y a « eu , comme partout , des contreban- «diers; et ce sont, pour la plupart, « des juifs qui s’entendent avec d’au-

« très juifs , établis dans les pays voi- «sins; mais le gouvernement prend « toutes les mesures pour faire cesser « ce commerce illicite. Je prie seule- « ment V. M. de ne point ajouter foi « à des rapports exagérés , qui ne peu- « vent être dictés que par l'intérêt per- « sonnel de ceux qui se plaisent à les « faire , et par un esprit de haine , que « les ennemis de la Suède aiment à pro- « pager.

« Je prie aussi V. M. de vouloir « bien remarquer que l’autorité royale « en Suède est très-limitée, et qu’il est « des usages et des prérogatives que « la constitution ne lui permet pas de « froisser. Ce dont je puis assurer « V. M. , c’est que tout ce qui est pos- « sible sera fait , pour seconder le sys- « tème continental. »

Mais à peine cette lettre était-elle partie, que M. Alquier revint à la charge , et remit, le J 3 novembre, la note suivante.

Au ministre d’Etat , baron d’EngestrOm.

« Monsieur le baron ,

« J’ai plusieurs fois prédit à Votre « Excellence que l’interprétation évi- « déminent fausse , donnée par la Suède « à ses engagements avec la France , « produirait quelque événement grave «et important. Je ne perdrai point, « monsieur le baron , à rappeler des ex- « plications désormais inutiles, le peu « de temps qui m’est laissé pour expo- » ser les demandes que je suis chargé « de faire à votre cour.

« Sa Majesté l’Empereur et Roi est « informée qu’en contravention au « traité de Paris , le commerce le plus « actif continue entre la Suède et l'An- « gleterre ; qu’il existe une correspon- « dance régulière entre les deux pays; « que des paquebots vont et viennent « fégulièrement d’Angleterre et d'É- « cosse à Gothembourg ; qu’il part des « ports suédois, non pas quelques na- « vires avec une destination simulée , « mais d’immenses convois, dirigés « ouvertement vers l’Angleterre. Des « renseignements incontestables ont « prouve que, du 20 au 22 septembre , « plus de quinze cents bâtiments, avec

« des cargaisons anglaises destinées « pour la Baltique et la mer du Nord , « se trouvaient en rade de Gothem- " bourg, et que le ministère suédois, « ne se bornant pas à fermer les yeux « sur cet état de choses , donnait des « permissions de commercer directc- « ment avec l’Angleterre. .Sa Majesté « l’Empereur et Roi ne se croit pas « seulement blessée par une violation « si manifeste du traite de Paris, mais « elle v voit avec un ressentiment pro- « fond et. légitime une des causes qui, « en empêchant la conclusion de la «paix avec l’Angleterre, aggrave et « prolonge les malheurs de l’Europe.

« Si le gouvernement britannique ne « se reposait pas avec sécurité sur la « funeste condescendance de la Suède, « les bâtiments anglais , qui ont péné- « tré en si grand nombre cette année « dans la Baltique , n’y seraient pas « entrés , parce qu’aucun asile ne leur « eût été offert; mais ils étaient sûrs « de recevoir, sur le littoral suédois, « un accueil amical, Là, on leurfour- « nissait de l’eau , des vivres , du lx>is ; » là , ils pouvaient attendre et saisir à « propos le moment d’introduire leurs « denrées sur le continent , et partout « cette importation était favorisée. Sa « Majesté l’Empereur doit à sa dignité « de ne pas souffrir plus longtemps « une infraction si éclatante d'un traité, « dans lequel , n’écoutant que ses senti- « ments d’estime et d’affection pour le « roi , elle s’est montrée si généreuse « envers la nation suédoise.

« Il est constant, Monsieur, que la «Suède, par ses relations commer- « ciales avec les Anglais , rend inutiles « les sacrifices et les efforts du conti- « nent; que, dans sa prétendue neutra- « lité, elle est l’alliée la plus utile qu’ait «jamais eu le gouvernement britan- « nique, et qu'elle se constitue ainsi « l’ennemie des puissances continen- « taies, après avoir adhéré à leurs prin- « cipes. Mais lorsque la France, la «Russie, l’Autriche, la Prusse, et « toutes les autres contrées de l’Alle- « magne souffrent et s’imposent des « privations pénibles pour acheter la « paix , on ne doit pas s’attendre que

Dk

SUÈDE

« la Suède puisse trouver plus long- « temps , dans la violation de ses pro-

• messes , le moyen d’assurer paisibleo ment sa prospérité, et de se procurer « d’immenses richesses. Sa Majesté « l’Empereur et Roi mon maître , dé- « sirant changer un ordre de choses « aussi opposé au système adopté par « la presque totalité de l'Europe, m’a « formellement chargé de presser, par b les plus vives instances , Sa Majesté b suédoise de déclarer la guerre à l’Anb gleterre , d’ordonner en même temps « la saisie des bâtiments anglais dans b tous ses ports , ainsi que la confiscab tion des denrées et marchandises an- « glaises ou coloniales , partout où elles b se trouveront , et sous quelque pab villon qu’elles aient été importées , b contre la teneur des traités , et pos- « térieurement à la déclaration du roi , « qui interdisait ses États au commerce « britannique. Je dois, de plus , décla- « rer à Votre Excellence que Sa Majesté b impériale attache une telle imporb tance aux propositions que je viens « d’énoncer en son nom , qu’elle m’or- « donne expressément , dans le cas où « le roi ne jugerait pas à propos d’y « consentir pleinement et sans restriê-

• tion , de me retirer, sans prendre « congé , cinq iours après la date de la « dépêche que j’ai l'honneur d’adresser « à Votre Excellence.

b Je vous prie , etc.

b Alqüieb. »

A la réception de cette dépêche , le conseil fut assemblé , et l’on mit en délibération la déclaration de guerre exigée par Napoléon. Quefaire? où trouver un appui? Les puissances du continent ne suivaient alors que l’impulsion de la France, et la saison éloignait tout espoir d’être assisté par l’Angleterre, dans le cas où le royaume aurait été attaqué dans le cours de l’hiver. Le court délai fixé pour donner une réponse ne laissait pas le temps nécessaire pour s’assurer des dispositions des Etats limitrophes, et les ressources du royaume, tant en argent qu’en moyens de défense, étaient tellement bornées, qu’on ne pouvait raisonnablement se flatter de garantir l’inté-

grité et la liberté de la Suède. Le prince royal, pénétré de la nécessité de sauver l’Etat , fit taire ses affections et déclara solennellement que le roi ne devait avoir aucun égard ni à sa position particulière, ni à ses rapports passés, et qu’il exécuterait avec fidélité et avec Zelecequi lui serait enjoint pour la gloire et le maintien de l’Indépendance du royaume.

L« roi , réservant pour une époque plus opportune le dévouement de son iils adoptif, regarda comme un devoir impérieux de ceder, pour le moment, à l’orage; il se flattait que Napoléon ne voudrait pas tout d'un coup epuiser les dernières ressources de la Suède, en exigeant rigoureusement qu’elle se portât à des hostilités ouvertes contre la Grande-Bretagne. La guerre avec l’Angleterre fut donc décidée; et, le 18 novembre, M. d’F.ngestrôm adressa au baron Alquier la réponse suivante.

« Monsieur le baron ,

« J’ai mis sous les veux du roi la b lettre que vous avez bien voulu m’a- « dresser en date du 13 de ce mois; et « c’est par ordre exprès de Sa Majesté b que j’ai l’honneur de vous faire la « réponse suivante:

« Que le roi, accoutumé à remplir b avec exactitude toutes les obligations «qu’il a contractées, a agi envers la « France avec sa loyauté ordinaire. Il « ne s'est pas permis d'expliquer le « traité de Paris. Il a voulu qu’il fût « observé par ses sujets selon sa teneur « littérale. Le traité a été publié pour « leur servir de règle. Aucune permis- « sion spéciale n'a été donnée, comme « vous paraissez le croire.

« Le gouvernement suédois a fait "cesser toute communication avec « l’Angleterre. Les comptoirs de poste « de la Suède ne reçoivent aucune « lettre venue de ce pays, et n’y font « aucune expédition.

« Aucun paquebot anglais n’entre « dans un port de la Suède, qui se « trouve sous surveillance. Il est pourb tant très-possible que des communin cations puissent avoir lieu par fraude,

« et. par conséquent , à l'insu du gou- « vernement. Les côtes de la Suède

«le

« sont d’une si grande étendue . qu'il « est impossible de les garder. Il faut « croire que d’autres pays se trouvent

* dans le même eas , car nous voyons « tous les jours dans les gazettes’ des «nouvelles d’Angleterre arrivées par « la France; et déjà, avant la pak de « Paris, des lettres anglaises sont ve-

• « nues en Suède par l’Allemagne.

« D'immenses convois ne sont as- « sûrement pas sortis des ports de la « Suède pour l’Angleterre. Ceque vous « appelez la rade de Gothembourg « est apparemment Vinga-Sand , éloi- « gné de Gothembourg de huit lieues « de France , et de six du continent de « la Suède , et par conséquent très-fort « hors la portée du canon. Les convois « s'y assemblent , parce qu’ils ne peti- « vent pas y être troublés. Les quinze «cenls bâtiments et au delà qui doi- « vent s’être trouvés à Vinga, où sont- « ils allés? Assurément pas dans les <> ports de la Suède. S’ils ne sont pas « confisqués chez nos voisins, il faut « croire à la vérité des rapports qui «annoncent des fraudes immenses, « commises même chez ceux qui en « mettent sur notre compte, dans l’in- « tention de nous nuire.

« On n’a qu'à jeter les yeux sur la

* carte de Suède , pour sê persuader « de l’impossibilité de garder sur tous « les points des cotes aussi vastes, rem- « plies de ports, et garnies d'une im- « mense quantité d’îlcs, toutes propres « au débarquement. Si l’on parvient à « mettre une d’elles en état de dé- «fense, les Anglais s'emparent d’une « autre , et tout ce qu’on peut faire est « en pure perte. L'année passée, toute « la puissance de l’empire russe n’é- « tait pas en état d’éloigner les An- « glais de Nargôn, île située à l’entrée « du port de Revel , devant laquelle « une partie de la flotte anglaise était « stationnée. Il n’y a pas eu de con- « descendance de la part du çouverne- « ment suédois ; il a dd souffrir ce qu’il « n’a pas été en état d'empêcher ,

* n’ayant pas les moyens pécuniaires « nécessaires, ni des forces navales suf- « lisantes pour éloigner les Anglais.

« Ils étaient maîtres de la mer. Si de

« là ils attendaient et saisissaient le « moment d'introduire leurs denrées « sur le continent , la Suède ne pou- « voit pas l’empêcher; et si cette im- « jxrrtafion était partout favorisée , « ce n’est pas à la Suède , mais bien « aux puissances continentales qu’il « faut s’en tenir.

« Vous me parlez, Monsieur, d’im- « menses richesses accumulées en Suède « par le commerce, et vous ne pouvez « pas ignorer que l’argent de la Suède « perd quatre-vingts pour cent contre « celui de Hambourg, et encore plus «contre celui de France; et le cours « du change étant l'unique échelle d’a- « près laquelle on puisse juger du gain « que fait le commerce d’un pays, je « vous laisse à vous-même à détermi- « ner, Monsieur, les avantages que la « Suède a retirés du sien.

« Sa Majesté l’empereur des Fran- « rais et roi d’Italie ayant maintenant « cru devoir faire de nouvelles deman- «des, qui donnent une plus grande « extension aux traités subsistants en- « tre la Suède et la France, et le roi, « mon auguste maître, n’écoutant en « cette occasion que ses sentiments in- « variables d’estime et d’amitié envers « Sa Majesté Impériale et Royale, s’est « décide a donner une nouvelle garan- « tie de ses intentions et des principes « qui le guident.

« Sa Majesté m’a en conséquence « ordonné de vous annoncer. Monsieur, « qu’elle déclare la guerre à l’Angle- « terre; qu’elle ordonne la saisie des « bâtiments anglais qui se trouveraient, «contre toute attente, dans les ports « de Suède; que, pour ne donner lieu à « aucune imputation ultérieure par rap- « port à une connivence secrète avec « la Grande-Bretagne, ou à une intro- « duetion suivie et frauduleuse de den- « rées coloniales sur le continent, le « roi fera renouveler, de la manière la « plus sévère, la prohibition déjà exis- « tante, contre l’introduction en Suède « de denrées ou de marchandises an- « glaises, quels que soient leur origine « ou le pavillon sous lequel elles soient « apportées, et ne permettra plus dès « à présent, et sans la moindre res-

Digitizec

SUÈDE. si 1

« triction , aucune exportation de Suède « sur le continent desdites marchano dises anglaises ou denrees. De plus, « Sa Majesté donnera des ordres néces- « saires pour que, par des recherches, » la totalité des denrées ou marchan- « dises anglaises ou coloniales, impur- « tées en Suède, sous quelque pavillon «que ce soit, postérieurement nu 24 « avril de la présente annee, soit cons- « tatée et mise à la disposition légale « du roi.

« En se portant à ces sacrifices , dont « l’expérience prouvera la grandeur, le « roi a principalement en vue, et son « amitié constante pour Sa Majesté « l'empereur des Français, et son désir « de contribuer aussi de son côté au « succès du grand principe qui vient « d'étre allégué contre la Suede, par « rapport à la paix maritime. Ce n’est « qu'en réunissant ses efforts à ceux « au continent , pour accélérer cette « époque si bienfaisante pour l’huma- « nité, que Sa Majesté pourra justifier « en partie, aux yeux de ses sujets, les « pertes immenses auxquelles les cir- « constances vont les assujettir, et prou- « ver à i’Europequ'il n’a point dépendu « d’elle de voir en ce moment la paix « régner sur les mers, et le commerce « rendu à son indépendance primitive.

« C’est avec les sentiments, etc.

« I.e baron d'Engestbôm. »

I.a diplomatie impériale ne s'en tenait pas aux notes officielles; elle faisait jouer en môme temps quelquesuns de ces ressorts qu’elle employa toujours avec prédilection. A peine arrivé , le prince put lire dans le Moniteur des lettres datées d'Elseneur ou de Copenhague, qui étaient évidemment imaginées, ou pour lui servir de guide et ae règle de conduite, ou pour l’inquiéter sur des dangers imaginaires. Tantôt on y parlait, comme dans la note de M. Âlquier, de l’encombrement des marchandises anglaises à Gothembourg, d’où elles étaient portées et recélées dans les mines, pour être ensuite répandues dans le pays; l'on dénonçait une correspondance clandestine du consul anglais de cette ville; l’on annonçait que le gouvernement anglais se

refusait à reconnaître Charles XIII pour souverain de la Suède, ou bien que le comte de Gottorp (Gustave IV) avait été reçu à bord de la flotte anglaise dans la Baltique, avec les honneurs que l'on rend aux têtes couronnées. Ces misérables tracasseries n’étaient pas faites, il faut en convenir, pour entretenir la bonne intelligence entreJes deux pays. Néanmoins la Suède entra loyalement dans les vues du gouvernement français*, elle adopta le système continental , et le 20 novembre la guerre fut déclarée à l’Angleterre.

Ainsi une nation pauvre , à peine sortie toute meurtrie d'une lutte sanglante, se voyait, au moment où elle pouvait espérer de réparer ses désastres dans le calme de la paix, contrainte de rentrer dans une carrière de privations et peut-être de combats.

La nature a accordé aux mers qui baignent les côtes de la Suède une rande abondance de poissons; c'est la ase de la nourriture des habitants; mais en même temps elle lui a refusé le sel nécessaire à la conservation de cet aliment. Elle lui a prodigué le fer, le cuivre et le bois, mais elle ne peut consommer tout ce qu’elle exploite en ce genre; ce ne sont que des objets d’échange, auxquels le commerce peut seul donner de la valeur. Or c’était l’Angleterre qui, avec, les Américains, achetait alors les trois quarts des productions de la Suede, et par son adhésion au système continental, cette dernière puissance pouvait se voir condamnée à la misère la plus profonde au milieu de l’abondanee de ses produits. Elle n’hésita pas cependant, et voulut pour sa part contribuer à la grande mesure qui semblait devoir amener la conclusion de la paix et la liberté des mers.

Sur ces entrefaites, le roi de Suède reçut du baron de Lagerbielke, son ministre à Paris , une dépêche , en date du 26 octobre, qui annonçait que Napoléon ne donnait à la Suède que cinq jours pour se décider. Cette dépêche contient des renseignements historiues trop précieux , les vues politiques e Napoléon y sont formulées d’une

manière trop originale et trop précise,

Four ne point transcrire ici en entier extrait qui en a été rendu public.

Extrait d'une dépêche adressée au roi par M. le baron de l.agerbielke , ministre de Suède à Paris , en date du 26 octobre 1810.

« Malgré toutes les prévenances per- « sonnelîesdont je venais d’étre l’objet, « il m’avait été facile de me préparer « à une scène peu agréable. La nature « de mes conférences avec le duc de « Cadore, le départ précipité de M. de « Czernicheff, la catastrophe dont la « Suisse s’était vue menacée pour aflai- « res de commerce, les avantages rem- « portés dans le Portugal, dont on « voudrait sans doute profiter pour « accabler les Anglais sur tous les « points à la fois, toutes ces circons- « tances réunies m’avaient assez fait « juger quel serait l'objet de l’audience; « mais j’avoue que je ne m'attendais « pas à une explosion aussi violente.

« Jamais je n’avais vu l’empereur en « colère; et cette fois-ci il l’était à un « pointqui surpasse toute imagination.

« Je tus introduit un peu après neuf » heures du matin. Je trouvai le duc « de Cadore avec l’empereur; et la pré- « sence de ce tiers me lit d'abord juger « que j’étais appelé pour entendre une « déclaration officielle, mais que ladis- « cussion ne me serait point permise.

« Je n'en résolus pas moins de repon- « dre à chaque occasion où je pourrais « placer un mot.

« 11 m’est impossible de rendre « compte à Votre Majesté de tout ce « que l’empereur a dit pendant cinq > quarts d’Iieure au moins, parce que a son agitation était si forte, son disa cours si coupé, ses répétitions si fréaquentes, qu’il était trop difficile de « tout classer dans la mémoire. Je déa butai par la présentation de la lettre « de Votre Majesté. "Savez-vous, dit a l’empereur, quel est le sujet de cette alettre?» Je l'exprimai, en ajoutant a un compliment. Sans y répondre, « l'empereur continua (chaque reprise » du discours de l’empereur fera suflia samment connaître à Votre Majesté « le genre des courtes réponses que je

« tâchai de placer dans les intervalles) : a Ah ça , M. le baron , cessera-t-on « enfin de croire en Suède que je ne « suis qu’une dupe ? pense-t-on que je " puisse m’accommoder de cet étal " mixte ou métis?— Oh! point de sen- « Ciments ! c’est par les effets qu’on « fait ses preuves en politique, l'oyons » ces effets, fous signâtes la paix n avec moi au commencement de « l’année, fous vous engageâtes à « rompre toute communication avec » l’ Angleterre ; vous gardâtes un mi- « nistre à Londres, un agent anglais " en Suède, jusque fort avant dans « l’été; vous n’intcrrompltes la com- « munication ostensible par Gothem- « bourg que plus tard encore ; et qu’en » résulta -t- il? Que la correspon- « dance est restée la même, ni plus « ni moins active. — Bah ! il n’est pas « question d’une communication par- « ci, par-la ; elle est régulière, elle est « très-considérable ; vous avez des “ bâtiments dans tous les ports de « l’Angleterre. — / raiment , du sel !

« prend-on du sel dans la Tamise ?

« Des bâtiments de commerce an- « a/ais assiègent Gothembourg. — La « belle preuve qu’ils n’y entrent pas ! « On échangé les marchandises en « pleine mer ou près des cotes, fos « petites iles serviront de magasins « pétulant l’hiver, fos bâtiments « transportent ouvertement des den- » rées coloniales en Allemagne ; j’en « ai fait saisir une dizaine à Bos- » toc le. Est-il possible que l’on pirisse « affecter ainsi de se méprendre sur n le premier principe du système con- « tinental?—A la bonne heure! vous « n’approwez point cela dans votre « note ; ce n’est point d’elle que je me « plains , c’est du fait. Je n’ai pas « dormi une seule heure de la nuit, « à cause de vos affaires; on pourrait " me laisser reposer en paix : j’en a ai besoin.— Encore , est-elle coure • a noble cette restitution des prisona niers anglais qui avaient si impru- « demment attenté à la dignité du » roi, et violé son territoire ? Ben dus a sans aucune satisfaction ! N’est -ce « pas M. de Cadore ? » (Le ministre,

SUÈDE

tout tremblant, ne manqua pas de répondre affirmativement , comme à quelques autres questions semblables.) « Mitre violation du droit territorial,

• la capture d'un corsaire français « dans r intérieur du port de Stral-

• sund ; mais on ne m’a rien rendu ,

• à moi ; ce n'est que pour ses amis • qu’on a ces petites attentions- là.

« Eh bien ! restez avec les Anglais !

• S’il faut en juger par le mal (pie « vous m’avez fait cette année-ci , • jamais vous ne fûtes plus amis des

• .-tnglais que dans ce moment. — Oh !

• oh: c’est vous qui le dites ; c’est

• vous qui m'assurez que la Suède

• aime mieux rester avec moi ; mais <■ des preuves, vous dis-je. des preu-

• f es ! — A la bonne heure ! votre état,

• à la suite d’une guerre malheu-

• reuse, réclamait dès ménagements.

• Eh bien! j’en ai eu à mes dépens, « comme une dupe. Fous m'avez en-

• jôlé vous-même; vous avez eu l'a-

• dresse de gagner la mauvaise sai-

• son ; vous avez eu le temps de dé-

• brouiller vos intérêts avec l’Angle-

• terre. Est-il juste, s’il en existe en-

• core contre la foi des engagements,

• que j’en supporte ta peine! Fous

• avez eu le loisir de vous mettre en « état de défense ; vous avez encore

• r hiver devant vous ; que risquez-

• vous donc?— Oui, le commerce d’ex-

• porlalton, c’est le cheval de bataille ; « où est-il donc ce pavillon neutre ?

• Il n’y a plus de neutres : l'Angle- • terre n’en reconnaît point ; je ne

• veux pas plus en reconnaître. — Le

• sel! oui, le sel! on trouve moyen

• d’avoir ce qui est nécessaire, (jue •fites-vous lorsqu’en 1 80 1 vous étiez

• en broui/lerie ouverte avec l’Angle-

• terre? — Souffrir! croyez-vous que

• je ne souffre pas, moi ? que la

• France, que liordeaux, que la llol-

• lande, que l’Allemagne ne souffrent

• pas 1 Mais voila précisément pour-

• quoi U faut en finir. La paix mari-

• lime à tout prix! » (Ici l'empereur s’anima terriblement.)» Oui, ta Suède

• est la seule cause de la crise que

• j’éprouve. La Suède m'a fait plus « de mal que les cinq coalitions en-

« semble. Mais aujourd’hui, rendue à « ses communications avec le reste de.

« l’Europe, elle en profile pour Jaire « le commerce de l’Angleterre. — Ah!

• Monsieur, du temps , toujours du « temps! J’en ai hop perdu. Il vous » en fallait, dites-vous, pour entrer « sans trop de sacrifices dans le non- « veau système ; il m’en fallait aussi, « ajoutez-vous , pour faire du bien à « la Suède. Eh bien ! n 'ai-je rien fait ? « Ecoutez : lorsque vous files choix

• du prince de l'onte-Corvo , ne ris-

• quai-je rien en lui promettant d’ac-

• cepter? S'ai-je pas été sur le point

• de me brouiller avec la Russie ?

• M’a a-t-on pas cru, n'y croit-on

• pas peut-être encore, que vous de « votre côté, les Saxons et les Polo-

• nais de l’autre, soutenus par moi , « s'armeraient pour reconquérir leurs

• provinces perdues ? Les têtes ne

• Sont-elles pas , dans ce moment « même, fort électrisées en Pologne ?

« Qu’ai-je fait alors ( J’ai laissé dire;

• j’ai laissé circuler des bruits qui

• pouvaient détacher la Russie de « mon système ; ce n’est que mainte-

• nant que, plus en plus détrompé

• sur la politique suédoise, j’ai dû

• prendre un parti. Je ne vous te « cacherai point, je viens de renvoyer « M. de Czernicheff en Russie; je

• l’ai instruit de la déclaration que.

» je vous Jais aujourd'hui ; j'engage « fortement l'empereur Alexandre de

• jaire la même démarche de son

• côté. Choisissez! des coups de ca- « non aux Anglais qui s’approchent « de vos côtes et la confiscation de » leurs marchandises en Suède, ou lu

• guerre avec la France! Je ne puis

• vous faire grand mal : j’occupe la « Poméranie, et vous ne vous en sou-

• ciez pas trop ; mais je puis vous

• faire attaquer par les Russes, par

• les Danois ; je puis confisquer tous

• vos bâtiments sur le continent; et •je le ferai, si dans quinze jours vous

• i t’êtes pas en état, de guerre avec « l’ Angleterre. — Oui, vous avez rai-

• son, il faut- compte r l'allée et le re-

• tour du courrier, et quelque chose « de plus.— Eh bien! je vous ordonne,

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L’ÜKIVERS.

« M. de Cadore, d'expédier un cour- » rier sur-le-champ. Je vous engage, « fit. le baron, d'en faire autant. Si « cinq jours après la démarche offi- « dette de M. Alquler, le roi ne s’est « point décidé pour Fêtât de guerre « arec l’Angleterre, fil. Alquier parti lira sur-le-champ, et ta Suède aura « ta guerre avec la France et tous ses « alliés. — Oui, c’est juste, je n’ai « point positivement demandé l’état « de guerre avant ce moment ; mais t j’y suis maintenant forcé par tous « les motifs imaginables. D’abord, la « Suède a prouvé qu'elle ne peut res- » ter dans un état mixte arec l'An- « gleterre sans faire le plus grgnd « tort au continent : ensuite les choses « ont pris un développement général « qui exige une parfaite égalité de « mesures , cm bien un état ouvert « d hostilités. / 'oyez ce que toutes les « autres puissances ont cru devoir « faire. La Hussie, plus forte que les « autres, n’a obtenu ta paix avec « moi qu’à condition de déclarer sur- « le-champ ta guerre à V Angleterre. « V Autriche , puissance du premier « ordre si la France n’existait point, « a franchement pris son parti. J'ai

* assez longtemps été la dupe de ta « Prusse comme la vôtre . F Ile vient « enfin de reconnaitre, par la catasi trophe de la Hollande, qu’il fallait « se déterminer ; elle a franchement « adopté l’état de guerre. Le Dane- « mark l’a fait depuis longtemps ; » mais à quel titre puis-je exiger de » ce pays ce que je ne puis obtenir de « ta Suède. Eh ! me dis-je souvent ,

« qui sait si je serai toujours bien « avec la Hussie ! qui peut connaître « le chapitre des événements ? file « sera-t-il pas un jour du plus grand « intérêt jxmr moi d’avoir dans te « Nord une puissance amie, forte de « ses propres moyens ainsi que de « mon alliance? Mais croit -on main - « tenant en Suède que je pourrais, en « faveur du nouveau prince royal,

* relâcher quelque chose de mes prin- « cipes invariables ? Au contraire, la « crise politique dans laquelle je me « suis mis en faveur d’elle, me four-

« nit un titre de plus. — Cependant la « Suède a une grande obligation à la « personne du prince royal, car sans o- ce choix ( nullement influencé par « moi), j’aurais il y a deux mois fait « la démarche a laquelle je me vois « aujourd’hui forcé. Je me repens « maintenant de ce délai, qui, vu la « saison, vous a été si profitable, non « parce que je regrette ce qui peut « vous arriver de bien, mais parce « que vous m’avez trop mal traité.

« Depuis longtemps l’office gui devait « vous être adressé se trouve préparé « dans les bureaux de M de Cadore « (révérence affirmative du ministre); n mais je voulais attendre l’arrivée « du prince royal, qui est instruit de « ma façon de penser. Je ne l’ai pas « pu . Je vous l’ai dit , j’étais sur te <• point de me brouiller avec la Huso sie;je donnais à toute F Europe la « pensée que dans ce moment décisif « mon système pouvait être suscepti- « ble de modifications. D’ailleurs de « nouvelles plaintes sur ta Suède « m’arrivaient de toutes parts. — Ah !

« je sais ce que vous avez à me dire ;

« j’ai lu tout ce que vous avez « écrit. Eh bien ! soit ; il peut y avoir ■ eu des exagérations dans les jdain- « tes, mais assez de vérité reste.

<■ J’aurais désiré que cous eussiez eu « une meilleure cause à défendre. —

« Eh non ! la position du prince royal n ne deviendra pas si difficile ; tout « vient d’ici ; il n’a point l'embarras « de l’initiative, filais encore , a-t-on « cru en Suède pouvoir , sans ressente liment de mon côté, servir la cause s de !' Angleterre, parce que j’aime « et j'estime le prince rouai? J’aime « et j’estime aussi le roi de Hollande; a il est mon frère ; je suis cependant « encore brouillé avec lui; j'ai Juit « taire la coi. r du sang pour écou- » ter celle de l' intérêt général. Si « vous étiez sur mes frontières, je « serais a regret forcé d’en agir « comme je viens de te J'aire avec la « Suisse : j'ai fait marcher des trou- • pes ; le gouvernement a confisqué « tes marchandises anglaises. Enfin » résumons-nous. Que la Suède fasse

»gle

SUEDE

« les choses comme elle Vent end; je « sais que je suis hors (T état de la « forcer. Qu'elle se mette franchement « du côté, de V fngleterre contre moi « et mes alliés , si c'est là son inté- « r(t, ou qu'elle se réunisse arec moi « contre V Angleterre. Mais le temps « du doute est passé : les cinq jours * expirés, M. Alquier part, et je « vous donne vos passe-ports, t ous « n'arez fait que dire ce que vous de- « riez aire; mais je ne puis alors « que vous renvoyer. Guerre owerte « ou amitié constante , voilà mon der- « nier mot, ma déclaration ultimate.

« Adieu. Pvissé-je vous revoir sous « de meilleurs auspices! »

« L’empereur me quitta sans vou- « loir plus m’entendre. F.n sortant de « chez l'empereur, je ne vis plus per- « sonne dans l’autre pièce , pas même « les officiers du service. Je ne sais ce « qui avait donné lieu à cette circons- « tance extraordinaire, si c’était lin « ordre ou bien la discrétion spontanée » des fonctionnaires , parce que l’em- « pereur avait souvent éleve la voix « d’une telle force , qu’il était impos- « sible de ne point l'entendre dans la « pièce voisine.

« J’eus ensuite une conférence avec « le duc de t’adore, au sortir de lait quelle je partis pour Paris. Cet en- « trctien ne fut qu’une répétition de « ce qui s’était passé chez l’empereur, « pour que ma dépêche à Votre Majesté « et celle du ministre au baron Alquier « s’accordassent autant que possible.

« Tout étant dit sur le fond , je témoi- « gnai au duc de Cadore combien j’étais « sensible à la forme dure et violente « que l’empereur avait mise dans ses « demandes. Le ministre fit valoir de <t son mieux la satisfaction que j’avais « eue { me disait-il ) d’adoucir la vivait cité de l’empereur, surtout vers la « fin , et fit beaucoup ressortir les pas- « sages qui exprimaient quelque intérêt « ou qui donnaient quelques espérances « pour l’avenir. Il me donna un passe- « port de courrier tout prépare d’a- « vance. Il me promit de n’envoyer « son courrier de Fontainebleau que « vers le même temps où j’expédierais

« le mien de Paris , c’est-à-dire , dans «la soirée d'aujourd’hui, pour que « celui-ci pût prendre un peu l’avance.

« Il m’assura que M. Alquier aurait « deux jours pour préparer son office, « outre les cinq qui formaient le terme «'de prescription. Il s’attacha beau- « coup au fait qu’il me pria de bien « faire valoir, que l’élection de mon- « seigneur le prince royal , loin d’avoir « provoqué la démarche de l’empereur, « l’avait retardée de quelques mois , et « avait par là préparé à la Suède un « délai doublement important à cause « de la saison. Il ajouta même que la « résolution de l’empereur de faire sa t démarche pendant que le prince était « censé en voyage, avait en partie pour « but l’attention de ne point le depo- « polariser innocemment.... »

Cette dépêche produisit à la cour de Suède l’eflet que Napoléon s’en était promis; et , le 19 novembre, le prince royal adressa à l’empereur la lettre suivante :

« Sire,

« Par ma lettre du 1 1 novembre , j’ai « eu l'honneur d'instruire Votre Ma- « jesté que le roi était prêt à faire tout « ce que les lois constitutionnelles lui « permettaient , pour arrêter l’intro- « duction des marchandises anglaises.

« Le ministère s’occupait d’un règle- « meut très-sévère à ce sujet , lors- « qu’une dépêche de M. Lagerbielke « est venue porter la douleur dans « l’âme du roi , et déranger sa santé « d'une manière bien sensible. Cette « dépêche nous prouvait à quel point « Votre Majesté était prévenue contre « nous , pmsqu’en nous donnant cinq «jours pour répondre, elle nous trai- « tait avec la même rigueur qu’une na- « tion ennemie ; et la note officielle , « remise par M. le baron Alquier, n'a « laissé à la Suède que l'affligeante al- « ternative ou de voir rompre les liens « qui l'unissent à la F’ rance, ou de se « livrer à la merci d'un ennemi formi- «dable, en lui déclarant la guerre, « sans posséder aucun moyen pour « le combattre.

• En me décidant à accepter la suc- « cession au trône de Suède , j’avais

litized by C

« toujours espéré , Sire , concilier les « intérêts du pays que j'ai servi fidèle- « ment et défendu pendant trente an- « nées, avec ceux de la patrie qui ve- « nait de m’adopter; à peine arrivé, « j’ai vu cet espoir compromis , et le « roi a pu remarquer combien mon « cœur était douloureusement com- « battu entre son attachement à Votre v « Majesté et le sentiment de ses nou- « veaux devoirs. Dans une situation si o pénible, je n'ai pu que m’abandon- « ner à la décision du roi , et m’abste- « nir de prendre part aux délibérations « du conseil d’Etat.

« Le conseil d’Etat ne s’est pasdissi- « mulé :

« 1» Qu'un état de guerre ouverte, « provoqué par nous , causera infailli- « blement la capture de tous les bâti- « ments qui sont allés porter du fer en « Amérique.

« 2° Qu'à la suite d’une guerre ntal- « heureuse , nos magasins sont vides , « nos arsenaux sans activité etdépour- « vus de tout, et que les fonds man- « quent pour parer à tous les besoins.

« 3° Qu'il faut des sommes consi- « dérables pour mettre à couvert la « (lotte de Carlscrona , et réparer les « fortifications de cette place , sans « qu’il y ait aucun fonds pour cet « objet.

« 4° Que la réunion de l’armée exige «une dépense extraordinaire d’au moins « sept à huit millions ; et que la cons- « tit ut ion ne permet pas au roi d’eta- « blir aucune taxe sans le consente- « ment des états généraux.

« ü° Enfin , que le sel est un objet « de première et absolue nécessité en « Suède, et que c'est l’Angleterre seule «qui l’a fourni jusqu’ici.

« Mais- toutes ces considérations , « Sire , ont disparu devant le désir de « satisfaire Votre Majesté. Le roi et son « conseil ont fermé l’oreille au cri de « la misère publique, et l’état de guerre « avec l’Angleterre a été résolu , uni- « quement par déférence pour l'otre « Majexté , et pour convaincre nos ca- « lonmiateurs que la Suède , rendue à «un gouvernement sage et modéré, « n’aspire qu’après la paix maritime.

« Heureuse, Sire, cette Suède si mal « connue jusqu'à présent , si elle peut « obtenir, en retour de son dévoue- « ment, quelques témoignages de bien- « veillance de la part de Votre Ma- « jesté. »

La Suède avait sacrifié ses intérêts les plus pressants au désir de se maintenir en paix avec la France; mais ce sacrifice était au-dessus de ses forces. L’état de guerre auquel elle s’était engagée exigeait des ressources qui lui manquaient entièrement , mais qu’elle était en droit d’attendre de la puissance à laquelle elle venait de donner une aussi grande preuve de dévouement. Sans les subsides de la France, cedévouement pouvait devenir inutile ; et , les décembre , le prince roval crut devoir adresser à l’empereur la lettre suivante , où il lui exposait avec confiance dans quelle situation pénible se trouverait sa nouvelle patrie , si la France ne venait point à son secours.

« Sire,

«Par ma lettre du 1!) novembre, «j’ai eu l’honneur de vous informer « que le roi , fidèle aux sentiments qu'il «a voués à Notre Majesté, a déclaré « la guerre à l’Angleterre, malgré tout « ce que la sûreté de ses États lui « objectait contre cette démarche , et « dans l’unique vue de plaire à Votre « Majesté.

« Le roi sera toujours fier d’avoir « donné cette preuve de son dévoue- « ment à Notre Majesté; c’est a moi, ' « qui suis chaque jour témoin de ses « peines et de ses inquiétudes , c’est « a moi d’en appeler à la magnanimité « de Votre Maj sté dans une circons- « tance qui peut influer sur ia santé du « roi et sur le bonheur de la Suède.

« Je me flatte que Votre .Majesté ac- « cueillera avec bonté mes observa- « lions. En m’adressant à vous dircc- « tentent , Sire , j'use d'un ancien « avantage que j’aimerai toujours à «conserver, et qui fait renaître dans « mon âme des souvenirs aussi agréa- « blés que glorieux.

« La Suède, dans le triste état où le « dernier règne l'a réduite, ne devait,

« ne pouvait plus aspirer qu'à une lon-

SUEDE

« gue paix. C’était l'unique moyen de « réparer par l’agriculture et le com- « nierce les pertes qu’elle a faites , de « rétablir ainsi par degré ses finances, « et de recréer entièrement son système « militaire et son administration. Loin « de cela , c’est elle qui vient de dérla- « rer la guerre ; elle a hasardé cette « démarche sans avoir un seul bataillon «prêta marcher, sans que ses arse- « naux ni ses magasins renfermas- « sent le moindre approvisionnement ; « et , ce qui est pis encore , sans le pre- « mier sou pour fournir aux dépenses « d'une si grande entreprise ; en un « mot , dans l'état où se trouve le gou- « vernement de ce pays, une telle dé- « marche le ferait sans doute accuser « de folie, si l’appui de Votre Majesté « ne devait tout légitimer.

« La Suède , il est vrai , possède en « elle-même les principes d'une grande « force; ses habitants sont natureile- « ment guerriers ; sa constitution per- « met de mettre quatre-vingt mille « hommes sur pied , et sa population « mâle est telle que cette levée peut se « faire très-aisément. Mais , vous le « savez , Sire , la guerre ne se nourrit « que par la guerre ; et un grand État « militaire, purement défensif, est une « charge que la Suède ne peut supports ter sans un secours étranger.

« Les lois constitutionnelles défen- « dent au roi d’établir de nouvelles « taxes sans le consentement des états «généraux; et la guerre vient de dé- « truire une des principales branches • du revenu public, le produit des «^douanes, qui rapportait plus de six « millions de francs par an. Il faut « ajouter à cela que les contributions « sont arriérées de plus de deux années, « et que les confiscations qui s’exercent « portent sur les sujets suédois , et non « sur les étrangers qui ont eu la pré- « caution de s’assurer du payement des « marchandises importées. '

« Enfift , Sire, notre situation est « des plus alarmantes, si la France ne « vient à notre secours. Depuis la pre- « mière alliance conclue entre Gustave « Vasa et François 1", la France a été « non - seulement l’amie constante de

« la Suède , mais encore elle l’a ap- « puyée et secourue dans toutes les « guerres. La nature semble avoir des- « t i né ces deux nations à vivre en har- « monie: leurs caractères s'accordant « parfaitement ; et si elle a refusé aux « Suédois les richesses, elle les a doués « de valeur et de toutes les qualités « propres à l’exécution des plus vastes « desseins. Il n'v a ici qu’un voeu, ce- « lui d’être sincèrement d’accord avec « la France, et de participer à sa gloire , « toutes les fois que l’occasion s'en pré- « sentera ; mais l'argent nous manque; « c'est donc à Votre Majesté, que nous « devons nous adresser pour en ob- « tenir.

« En paix , le Suédois laborieux , con- « tent de ses champs et de ses mines , « eût attendu patiemment du temps et « de son économie un état plus lieu-, « reux ; forcés par Votre Majesté à dé- « clarer la guerre, nous nous tournons « avec confiance vers elle , nous lui of- « frons des bras et du fer, et nous lui « demandons en retour les moyens que « la nature nous a refusés.

« Daignez , Sire , prendre en consi- « dération particulière l’état de ce pays, « et veuillez agréer avec bonté l’expres- « siondessentiments respectueux, etc.»

Peu de jours après le départ de cette lettre, M. Alquier insista de nouveau auprès du gouvernement suédois sur la nécessite de prouver son adhésion au système continental , en faisant confisquer toutes les marchandises anglaises. Déjà Napoléon avait mis en avant cette prétention dans son entrevue avec M. Lagerbielke. C’éfait évidemment exiger l'impossible.

A cette époque, M. de Czernicheff qui se rendait a Paris , envoyé de nouveau par la Russie , passa par Stock liolm, porteur d’une lettre de l’empereur Alexandre, qui , sans doute, desirait connaître les dispositions du prince royal. Celui-ci profita de cette occasion

Ïiour mettre sous les yeux de Napoléon a situation de la SuèÜe, et il confia au diplomate russe la lettre suivante , datée du 1 1 décembre.

« Sire ,

« M. de Czernicheff m’a demandé si

«je le chargerais d’une lettre pour « Votre Majesté. Je me suis empressé « de le faire , espérant qu’il dira à Votre « Majesté ce qu’il a vu en Suède. En «effet. Sire, plein de confiance en « votre magnanimité et dans vos bon- « tés particulières pour moi , je n’ai « qu’une chose à desirer , c’est que la « vérité vous soit connue. M. de Czer- « nicheff dira à Votre Majesté que la « Suède est sur le point d'être réduite « à l'état le plus déplorable, qu’elle est « sans aucun moyen pour soutenir la « guerre qu’elle vient de déclarer; que « cependant le gouvernement redouble « d'efforts, dans -une crise aussi vio- « lente , mais qu’il n’est pas au pou- « voir du roi d’étendre , comme ailm leurs , le système des confiscations ; « que la constitution garantit ici les «droits et les propriétés de chacun, « et que , si le roi même adoptait une « mesure contraire, aucun conseiller « d’Étnt ne pourrait y donner son as- « 'sentiment.

« J’ai le bonheur d’avoir pour moi « l’opinion générale de la nation ; mais « bien certainement je perdrais cette « force morale, le jour ou l’on me croi- « rait l’intention de porter la moindre « atteinte à la constitution.

« Le roi offre à Votre Majesté tout « ce qui est en soif pouvoir. Aucun sa- « crifice 11e lui coûtera, pour prouver « à Votre Majesté son dévouement à « la France; mais, je vous en conjure , « Sire , daignez calculer nos moyens , « et accordez - nous la confiance que « nous méritons par notre attachement « sincère et inaltérable. »

Ces deux lettres , comme d’autres encore , restèrent sans réponse. Ainsi la Suède 11e retirait d’autre fruit de sa déclaration de guerre à l’Angleterre que de voir son commerce abandonné à la discrétion du cabinet britannique.

Mais on devait exiger d'elle d’autres sacrifices , et l’on peut juger de la surrise de son gouvernement, quand I. Alquier remit, le 2G décembre, à M. Engestrôm, une note conçue en ces termes :

« Monsieur le baron ,

« Je suis heureux d’obéir à l’ordre

« qui m’a été donné d’annoncer à Votre « Excellence combien Sa Majesté l’ein- « pereur et roi a été satisfaite, en ap- « prenant que Sa Majesté le roi de « Suède, convaincue de la nécessité de « forcer l'Angleterre à consentir enfin « à la paix , avait déclaré la guerre à « cette puissance. L’empereur n’atten- « dait pas moins , monsieur le baron , « de la longue expérience du roi , de « l’attachement de ce monarque aux « intérêts de la France , et de la sagesse « d’un conseil dans lequel délibéré un « prince qui connaît les intentions pa- « ciliques ale Sa Majesté impériale , et «qui a combattu si longtemps, et «avec tant de gloire, pour la cause « qui arme aujourd’hui la Suède. L’em- « pereur mon maître , attachant beau- « coup de prix à procurer à votre com- « merce tous les avantages dont il «pourra le faire jouir, a donné ses « ordres, non-seulement dans les ports «de son empire, mais encore dans « tous ceux qui sont au delà de la Bal- « tique, de recevoir tous les produits « de leur sol que les Suédois voudraient « y transporter , et de leur permettre « d’en retirer les approvisionnements « qui leur seront nécessaires. Sa Ma- « jeslé impériale veut même expressé- « ment que, dans le cas où la Suède « aurait besoin de blé, elle puisse en ex- « porter librement des ports français, « en 11e payant que le dixième des droits « qui sont perçus sur les cargaisons « destinées pouf toutes les autres con- « trées de l’Europe. Sa Majesté ne met « à cette faveur d’autre mesure, que « l’engagement qui sera imposé aux « armateurs , de ne pas faire passer « ces blés en Angleterre.

« Le dernier entretien que j’ai eu « l’honneur- d’avoir avec Votre Excel- « lence, a dû vous convaincre, monsieur le baron , de l’intention dans « laquelle est l'empereur mon maître, « de rétablir dans toute leur étendue « les liaisons qui existaient 'autrefois « entre la France et la Suède. J’ai à « me féliciter, et j’en informerai ma « cour, des dispositions que Votre Ex- « cellence a manifestées à ce sujet, ea « m’observant que son adhésion per-

SUÈDE

« sonnelle était la conséquence d’un « systèmequ’elleavait toujours regardé « connue essentiellement utile à la

• gloire du roi et au bonheur de ses « peuples. Sa Majesté l’empereur , ac- « coutu inée à comptersur les intentions

• amicales du roi, en jugeant des dis- « positions de ce prince par celles dont « il est pénétré lui-méme pour les in-

• térèts de Sa Majesté suédoise, m’a « chargé , monsieur le baron , de de- « mander, Comme un bon office auquel « il attache infiniment de prix, et qui « doit contribuer au succès de la cause

• commune, de mettre à sa solde le

• nombre des marins nécessaire pour « compléter les équipages de quatre « vaisseaux de la flotte de Brest. il « suffirait, pour répondre au désir de «l’empereur, et pour satisfaire à la « demande que j’ai l'honneur de vous

• adresser en son nom, que le nombre « n’excédât pas , tant en officiers, maî- > 1res d'équipages , soldats et matelots , « celui de deux mille hommes. L’empe- « reur se chargera de toutes les dé- « penses de leur voyage , et toutes les « précautions seront prises pour que « les soldats et les matelots soient con-

• venablement entretenus, rtque mes-

• sieurs les officiers soient pieine- « ment satisfaits de lenrs traitements.

• Dans l’état de crise où se trouvent << momentanément les finances de la

• Suède , il sera peut-être agréable au

• roi de diminuer les dépenses de sa

• marine , sans cependant laisser in-

• actifs le talent et le courage de ses

• marins.

« Le bon office que l’empereur de- « mande à Sa Majesté le roi de Suède ,

« ayant déjà été rendu avec empresse- « ment par le Danemark , Sa Majesté « impériale est convaincue qu’elle n’a « pas trop présumé de l’amitié d’une « puissance attachée depuis si long- » temps à la France par une récipro- « cité d’intérêt et de bienveillance qui « n'a jamais cessé d’exister.

« Je prie Votre Excellence de rece-

• voir les assurances de la haute con- « sidération, etc. ,

« Alquifh. »

A ces offres stériles de la France, à

ces exigences auxquelles la constitution ne permettait pas de se prêter, le cabinet suédois, par l’organe de M. Engestrôm , répondit la lettre suivante, en date du 31 décembre.

« Je me suis empressé de mettre « sous les yeux du roi mon maître la « lettre que vous m’avez fait l’honneur « de m’adresser, Monsieur, en date du « 20 de ce mois.

« Lorsque Sa Majesté se détermina « à déclarer la guerre à l’Angleterre, « et à donner au traité de Paris une «extension ouvertement hostile, elle « fut moins guidée dans cette résolu- « tion par les devoirs que lui impo- « salent ses engagements , que par ceux « de l'estime et de i’amitie invariable « qu’elle a voués à l’empereur votre « auguste maître; elle espérait d'avance « que Sa Majesté Impériale et lloyale « apprécierait la grandeur des sacri- « lices que faisait la Suède. Votre let- « tre. Monsieur, vient d’en donner au « roi une nouvelle assurance, et Sa « Majesté m’a ordonné de vous témoi- « gner combien elle s’estime heureuse «d’avoir pu, à cette occasion, assu- « jettir la politique de son royaume aux « seuls penchants de son cœur.

« Le roi a appris avec une recon- « naissance bien sincère la résolution «qu’a daigné prendre Sa Majesté 1m- « périale et Royale, par rapport à l’ex- « portation des blés du continent en « Suède , ainsi qu'à l’admission des « produits de son sol dans les ports de « l’empire français et dans ceux situés «au delà de la* Baltique. Tout en ap- « préciant, comme il le doit, l’inten- « tion bienveillante de l’empereur, le « roi ne croit pas devoir cacher à Sa « Majesté que les progrès journaliers « de l'agriculture en Suède mettent « heureusement ce royaume à l’abri de « la disette; que l’expérience des der- « nières années a prouvé qu’il pouvait « même exporter du blé, et que dans « le moment actuel le prix de cette pro- « duction est au-dessous de toutes pro- « portions avec celui d’autres denrées.

« Quant à l’exportation des produits «du sol de la Suède, l’état de guerre « avec l’Angleterre vient de faire ces-

« ser la possibilité de continuer cette « exportation; au moins sera-t-elle as- « sujettie à des chances trop incertaines « pour pouvoir influer d’une manière « efficace sur les intérêts commerciaux « de la Suède. Le roi espère cependant « (|ue l’empereur, par une suite de ses «bonnes dispositions pour la Suède, « voudrait peut-être lui acheter son fer. « Il s’en trouve une quantité si consi- « dérable.accumulée dans les magasins «du pays, qu’on pourrait en livrer de « suite pour plus de vingt millions de « francs. Un achat aussi considérable « ranimerait cette branche principale « de l'industrie nationale, et ferait ou- « blier à une classe nombreuse des ha- « hitants de la Suède les pertes consi- « dérables que l’avenir lui prépare.

« Les lois constitutionnelles de l’État « empêchent le roi d’acquiescer de lui- « même à la demande de l’empereur, « par rapport aux deux mille matelots.

« Rivalisant avec le Danemark , dans « le désir de contribuer à l'accomplis* « sentent des grandes vues de Sa Ma- « jesté Impériale et Royale, le roi ne « croit cependant pas que l’exemple de « ce pays, où la volonté du souverain « est absolue, puisse être applicable à « la Suède. A la suite des derniers évé- « nements qui ont placé Sa Majesté sur « le trône,' il a été renouvelé entre le « souverain et la nation un pacte cons- « titutiounel qu'il n’est au pouvoir de « personne d’enfreindre. Sa Majesté re- « grette par conséquent , d’une manière « bien vive, que le premier bon office « que l’empereur lui demande tombe « précisément sur une chose qui nedé- « pend pas de sa seule volonté. Aucune « nouvelle levée ne peut être faite, d'a- « près la teneur ue la constitution, «qu’avec le consentement des états; « celle à laquelle ils ont déjà consenti « présuppose expressément la défense « de la patrie, et le nombre des inate- « lots ordinaires se trouve, après la «perte de la Finlande, tellement di- « minué, qu’il suffit à peine au service «de la marine, surtout dans les cir- « constances présentes.

« Mais si le roi, comme il le dési- « rerait, pouvait même réussir à écar-

« ter toutes les entraves que lui impo- « sent les lois de l’État et les droits «des citoyens, Sa Majesté craindrait « cependant que les deux mille mnle- « lots suédois transférés à Brest n’y « remplissent point entièrement la « juste attente de Sa Majesté Impériale « et Royale. Attaché à son sol agreste , « à ses relations domestiques et à ses « habitudes, le soldat suédois ne ré- « siste point à l'influence d’un ciel mé- « ridional. Il sera prêt a tout sacrifier « pour la défense de ses foyers; mais « loin d'eux, et en combattant plus im- « médiatemcni pour eux , son cœur « n’aspirera qu’après la patrie : il por- « terait par conséquent dans les rangs « français cette inquiétude et cedécou- « ragernent qui, plus que le fer des «ennemis, détruisent les plus belles « armées.

« Quant aux officiers de la marine, « aucun obstacle ne s’opposant a leur « service en France, Sa Majesté per- « mettra avec plaisir qu’ils profitent « de l’offre généreuse de Sa Majesté « Impériale et Royale. La marine sué- « doise compte encore au nombre de « ses officiers les plus distingués ceux « qui jadis ont suivi la carrière de l’bon- « neur sous le pavillon français.

« En vous communiquant J Monsieur, « ces déterminations du roi mon maî- « tre, je crois de mon devoir de vous « réitérer combien Sa Majesté éprouve « de regret de ne pas pouvoir se prêter « entièrement à l’accomplissement des « désirs de l'empereur; Sa Majesté es- « père que les gages solennels qu'elle a « donnes à cet auguste souverain , sur « ses dispositions personnelles a son «égard, lui serviront en ce moment « de défense efficace auprès de Sa Ma- « jesté Impériale et Royale. Le roi n'a « point bésité à déclarer la guerre à la «Grande-Bretagne, sans egard aux « pertes énormes auxquelles il exposait « ses sujets, ni à celle de la brandie la « plus considérable de ses ressources « financières. L’intérêt bien prononcé « de son royaume est fondé sur la paix;

« c’est la guerre qui a détruit et dé- « membré la Suède. Les habitants qui « lui restent n’aspirent qu’après le re-

SUÈDE

« pos : ils veulent tout sacrifier pour la « défense de l'indépendance de la pa- « trie; mais ils exigent aussi de leur « gouvernement de ne point provoquer « pour eux de nouvelles charges, ni de « nouveaux dangers par une guerre « offensive; et cependant ce cas vient « d’arriver, pour prouver à Sa Majesté « l'empereur des Français tout le prix « que le roi attache à son amitié. Sa «Majesté n'aura jamais d’autre Lut, « même lorsque des considérations in- « surmontables arrêteront sa bonne vo- « lonté.

« C’est avec les sentiments, etc.

« Le baron d’Engestboh. »

Les choses en restèrent là. M. Alquier, peu de temps après son arrivée, avait parlé de la nécessité d'une alliance plus intime entre la Suède et la France, et quoiqu’on lui edt répondu d'une manière polie , cette ouverture n’avait amené aucun résultat. Il proposa ensuite une alliance entre la Suède, le Danemark, et le grand-duché de Varsovie , sous la protection et la garantie de la France. Cette proposition avait pour objet de créer une confédération du Mord, semblable , pour les obligations et pour le but, à celle qui avait réuni les forces de l’Allemagne sous la domination française. Mais Charles XIII n’ayant jugé conforme, ni à sa position ni à ses droits, de répondre affirmativement, on renouvela bientôt après l’ancienne proposition d’une alliance particulière avec la France. Bien que M. ^lquier n’eût annoncé que verbalement le désir de l’empereur à cet égard, il exigea cependant une réponse par écrit; et comme on tardait à la lui remettre, il vit dans cette hésitation une marque de l’indifférence du gouvernement suédois pour le système français.

Le gouvernement suédois pouvait sans doute exiger aussi qu'on lui fit une communication plus ample, et surtout écrite, des véritables' intentions de l’empereur Napoléon relativement à l'alliance projetée; et quoiqu'il pût craindre qu’une réponse par écrit, exigée à l’occasion d’une ouverture faite verbalement, n’eût d’autre but

21' Livraison. (Suède.)

qued’être montréeàSaint-Pétersbourg, afin de prouver que la Suède était en tout dépendante de la F’rance, le conseil résolut de fermer les yeux sur toutes ces considérations , et s’attacha à ne négliger aucun des moyens propres à appeler l’intérêt de l’empereur des Français sur la Suède. A cet effet, la note suivante fut remise au ministre Alquier :

« J’ai rendu compte au roi mon « maître de ce que vous m’avez mar- « que, Monsieur, sur le désir de Sa « Majesté l’empereur des Français, de « resserrer plus étroitement, par une « allianee, les liens qui l’unissent à Sa « Majesté; elle m’a autorisé à vous an- « noncer que ses sentiments pour Sa « Majesté Impériale et Royale laporte- « ront à écouter de tout temps avec « intérêt les propositions qui lui se- « ront faites, persuadée, comme elle « est d’avance, que ces propositions « s’accorderont toujours avec l’intérêt « de ses peuples et la dignité de sa cou- « ronne.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

*• Le baron d’Engestbom. »

M. Alquier déclara aussitôt que cette réponse était insignifiante, que du reste elle portait le caractère d’une résolution déjà prise par Charles X III, et par le prince rovnl, de rester indépendants de In politique continentale; et lorsque, pour pouvoir répondre plus amplement, on lui demanda ce que l’empereur exigeait de la Suède, et ce que ce pays pouvait se promettre en dédommagement des nouveaux sacrifices qui pourraient être le résultat des prétentions de la France, le ministre se borna à cette réponse remarquable, « que l'empereur exigeait d’abord des faits , conformes à son système, après quoi U était possible (qu'il fût question de ce que Sa Majesté Impériale voudrait bien faire en faveur de ta Suède. « Ces diverses demandes n’eurent et ne pouvaient avoir aucune suite.

A la même époque , Napoléon , qui avait, comme nous l’avons vu plus haut, permis au prince royal d’emmener tous ses aides de camp , et qui

avait prolongé d'une année le congé accordé à ces officiers, ordonna leur rappel immédiat, sans doute pour témoigner à son ancien lieutenant le mécontentement qu’il éprouvait de ne pas le voir s’enchaîner aveuglément a sa politique. Le prince sentit vivement tout ce que cette mesure avait d’hostile, mais il se contenta de s’en plaindre avec respect, et, le 20 janvier 1811, il adressa à l’empereur cette lettre , qui fait si bien apprécier tout ce qu’avait de pénible l’alternative dans laquelle sa nouvelle position l’avait placé.

« Sire,

« Au moment où j’allais adresser à « Votre Majesté des remerclments pour « la bonté qu’elle avait eue de prolonger , « d’une année le congé des officiers « français qui m’ont accompagné en « Suède , j’apprends que Votre Majesté « m’a retiré cette faveur. Ce contre- « temps imprévu et tout ce qui me re- « vient de Paris m’annoncent que Votre « Majesté est indisposée contre moi.

« Qu’ai-je fait, Sire, pour mériter ce « desagrément? Je suppose que la ca- « lomnie seule a pu me l’attirer. Dans « la nouvelle position où le sort m’a « placé, j’y serai sans doute plus exposé « que jamais , si je ne suis assez fieu- « roux pour trouver un défenseur « même dans le cœur de Votre Majesté.

« Quoi qu’on puisse vous dire, Sire, je « vous prie de croire que je n’ai rien « à me reprocher, et que je suis entiè- « renient dévoué à votre personne, « non-seulement par la force de mes « anciennes habitudes, mais encore par » un sentiment pur et inaltérable. Si « l’on ne fait pas ici tout ce que Votre « Majesté désire, la constitution en est « seiile la cause ; enfreindre cette cons- « titution n’est pas au pouvoir du roi, « et encore moins au mien. Il existe « ici encore bien des partis, et je ne « puis parvenir à m’asseoir un jour sur « le trône de Suède que par une con- « duite très-sage et bien mesurée.

■ M. Gentil-Saint -Alphonse, mon «aide de camp, rentrant en France, « conformément aux ordres de Votre « Majesté, je le charge de cette lettre.

« Votre Majesté pourra le questionner, « il a tout vu. Qu’il dise la vérité à « Votre Majesté; elle saura dans quelle « position je me trouve, combien j’ai « ae ménagements à garder pour me « maintenir. Il connaît aussi ma ma- « nière de penser; il dira à Votre Ma- « jesté si j’ai envie de la satisfaire , et « si je ne suis pas ici dans un tourment « continuel entre la crainte de lui dé- « plaire et mes nouveaux devoirs.

» Sire, Votre Majesté m’a affligé en « me retirant les officiers qu’elle avait » daigné d’abord m’accorder pour un « an. Outre les motifs personnels que «j’avais de les désirer encore pour « quélque temps auprès de moi, la pré- « sence de quelques officiers français à « la cour de Suede n’etait pas sans un « certain effet au dehors, que j’aurais « cru conforme a la politique de Votre « Majesté. Puisqu’elle l’ordonne, je les « renvoie on France. Peut-être Votre « Majesté reviendra-t-elle sur sa déci- « sion;danscecas,je la prirdefixerelle- « même le nombre qu’elle veut me ren- « voyer, je les recevrai d’elle avec re- « connaissance; si au contraire Votre « Majesté les retient en France , je les « recommande à ses bontés : ils ont « toujours servi avec distinction, et « n’ont eu aucune part aux réeompen- « ses distribuées après la dernière cam- « pagne d’Autriche.

« Je vous prie, Sire, de vouloir bien « agréer, etc. »

A son arrivée à Paris, M. Gentil-Saint- Alplionse s’empressa de porter cette lettre à Napoléon. L’empereur eut avec lui un long entretien qui rappelle beaucoup l’audience de M. I.agerbielkc ; il se refusa à croire que le prince royal fût enchaîné par la constitution. Quand tout pliait servilement devant ses moindres volontés, comment pouvait-il admettre qu’un souverain n'imitât pas son exemple et respectât les lois ! l)u reste, il se montra bienveillant pour le prince, et consentit à ce que M. Gentil-Saint-Alphonse retournât auprès de lui.

Le prince royal, impatient de eonnaîlre l’effet que sa lettre et les renseignements fournis de vive voix par

SUEDE

$1. Gentil -Saint -Alphonse auraient produit sur l’esprit de Napoléon, avait invité son aide de camp a rédiger immédiatement l’entretien qu’il aurait eu avec l'empereur et à le lui envoyer.

Seulement, pour plus de promptitude, il devait remettre le paquet à Bouriennequi, chaque semaine, envoyait un courrier à Hambourg. L’aidé de camp se conforma à ces instructions ; mais Bourienne, au lieu d’expédier le paquet, le porta chez le duc de Rovigo qui le remit à Napoléon. Celui-ci se montra fort irrité, et une heure après M. Gentil-Saint-Alphonse, au moment où il allait se mettre en route pour Stockholm, reçut l’ordre départir, le jour même, pour Naples.

A la même époque , le prince royal apprit que l’empereur, par une démarche non moins malveillante, avait fait prendre possession des biens qui composaient sa dotation, sans régler l'indemnité à laquelle il avait droit et dont ils étaient convenus verbalement. Il ne crut pas de sa dignité de s’en plaindre à Napoléon , mais il adressa la lettre suivante à M. de Fermont, ministre d'F.tat, qui lui avait notifié cette mesure.

Stockholm, le aoj’anrier i8ti.

« Monsieur le comte , j’ai reçu la « lettre par laquelle vous me prévenez « gue Sa Majesté l’empereur et roi a « fait prendre possession des biens « composant mes dotations comme « prince de Ponte-Corvo, mais vous ne « me marquez pas quelle indemnité « m’a été allouée. En acceptant , par o suite de l’autorisation de i’empereur, « l’élection de la nation suédoise, je « me suis confié aux promesses ae « Sa Majesté Impériale. J’ai servi la b France pendant trente ans, et je ne b dois pas perdre la fortune qui m’a <■ été donnée comme récompense de b ines services. Je vous prie donc , b monsieur le comte, si cette indemb nité n’est pas encore réglée , d'en b faire l'objet d’un rapport particulier « à Sa Majesté, et de vouloir bien me b faire connaître sa décision. »

Aucune réclamation n’était plus juste; elle fut réitérée trois mois plus

tard : mais Napoléon ne prit aucune décision, et le prince se vit injustement dépouillé du fruit de ses glorieux services. Et cependant, comme nous le verrons bientôt, il ne cessa pas jusqu’au moment fatal , et même encore après , de donner à l’empereur les preuves les moins équivoques de son dévouement personnel.

Cependant Napoléon crut devoir enfin rompre le long silence qu’il avait observé avec le prince royal, et tenter un dernier effort pour lé gagner à sa politique. Lui, si puissant alors, il ne pouvait, dans l'aveuglement de sa puissance, qu’être surpris et indigné Je ne pouvoir imprimer a la Suède le mouvement auquel s’étaient soumis des Etats plus puissants. Que devenait son système continental, si une seule puissance maritime refusait de s’y associer aveuglément (*)? Il adressa donc au prince royal, en réponse aux lettres que nous avons fait connaître plus haut, la lettre suivante, en date Ju 8 mars 1811. La date est remarquable, puisque douze jours plus tard la tille des Césars allait lui donner un héritier, et consolider ainsi, du moins à ses yeux, l’édifice de sa puissance.

(*) L’accession pleine et entière de la Suède au blocus cunlinenial était , comme on a pu le voir par tout ce qui précède , une mesure délétère pour ce pays, el n’offrait guère à l’empereur qu’une satisfaction d'amour-propre. Quand toutes les cotes de l’Europe, de Péterebourg jusqu'à Constantinople, étaient interdites au commerce de l’Angleterre par une armée de douaniers français, de quel inconvénient ctait-il que la Suède, cette ancienne amie de la France, pût écouler le produit de scs mines en réduisant son état de guerre avec l’Angleterre à une simple neutralité armée. N’était-il pas facile à Napoléon, attendu la position presque insulaire de la Seandinavie, d'empêcher que les marchandises anglaises importées en Suède pussent être exportées sur les cotes de la Baltique et de l'Océan? et d’ailleurs Napoléon lui-mème, si sévère pour les autres États, ne porta-t-il pas une grave atteinte à son système par la délivrance d’un grand nombre de licences , qui, comme on lésait, furent pour ses courtisans l'objet du trafic le plus honteux.

Aut Tuileries, l<* 8 mars ilit.

« Monsieur le prince royal de Suède, « votre correspondance ’ particulière « m'est parvenue ; j’ai apprécié , comme « la preuve des sentiments d’amitié que « vous me portez, et comme une mar- « que de la loyauté de votre caractère, n les communications que vous me fai- « tes. Aucune raison politique ne m’em- « pêche de vous répondre.

« Vous appréciez, sans doute, les r. motifs de mon décret du 21 novem- « bre (806. Il ne prescrit point de lois « à l’Europe, il trace seulement la mar- « cite à suivre pour arriver au même « but; les traités que j’ai signés font « le reste. Le droit de blocus que s’est « arrogé l’Angleterre nuit autant au « commerce de Suède, est aussi con- « traire à l’honneur de son pavillon et «à sa puissance maritime, qu’il nuit « au commerce de l’empire français et « à la dignité de sa puissance.

•« Les prétentions dominatrices de « l’Angleterre sont plus offensives en- « vers la Suède. Votre commerce est «plus maritime que continental; la « force réelle de la Suède est autant « dans l’existence de sa marine que « dans celle de son armée.

« Le développement des forces de la « France est tout continental. J’ai créé « dans mes Etats un commerce inté- « rieur qui donne l’impulsion à l’in- « dustrie agricole et manufacturière, « par la rigoureuse prohibition des « produits étrangers : cet état de choses « est tel , que je puis me passer du « commerce extérieur.

« Le maintien, l’observance ou l’a- « doption du décret de Berlin est donc, «j’ose le dire, plus dans les intérêts « de la Suixle et de l’Europe que dans « les intérêts de la France.

« Telles sont les raisons nue ma po- « litique peut opposer à celle de l’An- « gleterre. L’Angleterre ne veut pas la « paix; elle s’est refusée à toutes les « ouvertures que je lui ai fait faire; la « guerre ayant agrandi son commerce « et sa domination, elle craint les restitutions; elle ne veut point conso- « lider le système politique de l'Euro|>e « par un traité, parce qu’elle ne veut

« pas que la France soit puissante. Je « veux la paix; mais je la veux dura- « ble, entière; je veux qu’elle assure « les nouveaux intérêts créés par la « conquête. Sur ce point. Votre Altesse « Royale ne doit pas différer de senti- « ments avec moi.

« J’ai des vaisseaux, je n’ai point de » marins; je ne puis lutter avec l’An- « gleterre; je ne puis la forcer à la « paix qu’avec le système continental.

« Je n'eprouve en cela aucun obstacle « de la Russie et de la Prusse; leur « commerce n’a qu’à gagner par les « prohibitions.

« Votre cabinet se compose d’hom- « mes éclairés; il y a de fa dignité et « du patriotisme dans la nation sué- «doise; l'influence de Votre Altesse « Royale dans le gouvernement est gé- « néralement approuvée; elle trouvera « peu d’obstacles à soustraire des peu- « pies à la domination mercantile d’une « nation étrangère. Ne vous laissez pas « prendre aux appâts trompeurs que « vous présentera l’Angleterre. L’ave- « nir prouvera que, quels que soient «les événements, les souverains de « l’Europe seront forcés d’en venir à ■ des lois prohibitives qui les rendent « maîtres chez eux.

« L’art. 3 du traité du 24 février

* 1810 corrige les stipulations incom- « plètes du traité de F'rédéricksham.

« Il faut qu’il soit rigoureusement ob- « servé pour tout ce qui regarde les « produits de l’Angleterre. Vous me « dites que vous ne pouvez vous en « passer, et qu’à défaut de leur intro- « auction les revenus de vos douanes « diminuent. Je vous donnerai pour « vingt millions de denrées coloniales « que j’ai à Hambourg; vous me don-

* nerez du fer en échange; vous n’au- « rez point d’argent à exporter de la « Suède ; cédez ces denrées à des mar- « chauds , ils payeront les droits d’en- « trée; vous vous débarrasserez de vos « fers.

« Soyez fidèle au traité du 24 février;

* chassez les contrebandiers anglais de « la rade de Gothembourg; chassez -les « de vos côtes, où ils trafiquent libre- « ment. Je vous dooue ma parole que,

SUÈDE

« de mon côté, je garderai scrupuleu- « sentent les conditions de ce traité; «je m’opposerai à ce que vos voisins « s’approprient vos possessions conti- « nentales. Si vous manquez à vos en- « gagements, je me croirai dégagé des « miens.

• Je désire m’entendre toujours ami- « calement avec Votre Altesse Royale.

« Je verrai avec plaisir qu’elle com- « inunique cette réponse à Sa Majesté « suédoise, dont j’ai toujours apprécié « les bonnes intentions.

« Mon ministre des affaires étran- « gères répondra officiellement à la « dernière note que le comte d'Essen a » fait mettre sous mes yeux.

« Cette lettre n’étant à autre fin, je «prie Dieu, M. le prince royal de « Suède, qu’il vous tienne en sa sainte « et digne garde.

« 3Vapoi.éoiv. »

Quoi qu’en ait pu dire Napoléon, il était impossible que la Suède se cnit plus intéressée que la France à fermer ses ports au commerce anglais, et pent-étre se trompait-il aussi en ne voyant dans la France qu’une puissance continentale. C’était par la mer qu’il fallait attaquer l’Angleterre; c’était par des nuées de hardis corsaires, français et étrangers, qu’il fallait assaillir et ruiner son commerce. S’il eût accueilli Fulton , quand il vint lui offrir d’appliquer à la navigation la vapeur, ce moteur alors inconnu, il n’était plus besoin pour lui d’aller attaquer la Grande-Bretagne en Russie; il pouvait la frapper à Londres même, en prenant pour base d’opération l’Irlande, cette vieille ennemie de l’Angleterre, l’Irlande, où le général Humbert, avec quinze cents hommes seulement , avait pu débarquer sans obstacle. La destinée, plus forte que son génie, ne lui réservait pas ce triomphe.

Du reste, pour engager la Suède à tout sacrifier a la France, il fallait lui offrir d'autres dédommagements que ceux auxquels Napoléon consentait.

Que pouvait faire le gouvernement suédois de vingt millions de denrées coloniales qu’il ne pouvait exporter?

Les propriétaires de fer ne les auraient

pas reçues en échange de leurs produits. D’ailleurs comment porter ce fer à Hambourg, quand les croisières anglaises fermaient tous les ports de la Baltique et de l’Océan? C’étaient des subsides qu'il fallait à la Suède; le prince royal l’avait bien fait entendre par sa lettre du 8 décembre 1810. Si Napoléon les eût fournis, la campagne de Russie eût eu une issue bien différente.

Cependant Charles XIII n’avait pu résister à la lutte pénible que depuis un an il avait à soutenir; sa santé avait été grièvement altérée, et, dans le courant du mois de mars, il se vit dans la nécessité de remettre à son fils adoptif les rênes du gouvernement. La première démarche du prince royal fut un acte de déférence pour Napoléon.

Voici la lettre pur laquelle il lui donna connaissance de cette mesure :

Stockholm, le 18 mars x8n.

« Sire,

« Je m’empresse d’avoir l’honneur « d’instruire Votre Majesté que le roi,

« à la suite d’une indisposition assez « grave, a pris, hier 17 mars, la réso- « lotion de me charger du gouverne- « ment du royaume. J’espère que, par « le secours du Tout-Puissant, le roi « pourra bientôt reprendre le pouvoir « qu’il m’a confié, et suivre lui-même « ses relations d’amitié avec Votre Ma- « jesté Impériale; mais si , ce que Dieu « ne veuille, sa maladie venait à se « prolonger, je prie Votre Majesté de « continuer à m’honorer de ses bontés ,

« qui , dans tous les temps, m’ont été « si précieuses, et qui dans cette cir- « constance me deviendront encore plus « nécessaires. Je prie Votre Majesté « de vouloir bien compter invariablc- « ment sur la sincérité des sentiments « qui m’attachent à elle pour la vie, et « uont je désire trouver l’occasion de « lui donner de nouvelles preuves. »

Peu de temps après, la cour de Suède reçut la nouvelle de la naissance du roi de’Rome, et le prince royal crut devoir, en son propre nom, adresser à l’empereur la lettre de félicitation suivante :

Stockholm , le 6 avril 181».

« Sire,

a II m'est doux de me rappeler tout « ce que je dois aux bontés de Votre « Majesté; c’est surtout dans une cirer constance qui me procure l’avantage « de pouvoir lui témoigner la part que «je prends à l’heureuse délivrance de « Sa Majesté l’impératrice. Ce grand « événement comble les vœux de tous « les Français , les vœux de ceux qui ,

« comme moi, conservent le plus par- « fait dévouement pour Votre Majesté.

«Veuillez agréer. Sire, ceux que je « fais pour le prompt rétablissement « de votre auguste épouse et pour la « conservation des jours du roi de « Rome. Qu’il viveflongtemps pour le « bonheur de la France, pour le bon- « heur particulier de Votre Majesté.

« Mon plus grand désir sera tou- « jours, Sire, de pouvoir donner à « Votre Majesté de nouvelles preuves « de l’inviolable attachement que je lui « porte, et j’ose espérer que mes ef- « forts pourront un jour répondre à « mon attente.

« C’est avec ces sentiments, etc. »

Plusieurs souverains quittèrent alors leurs fitats pour venir féliciter Napoléon : le prince royal, retenu en Suede par les soins du gouvernement, envoya pour le remplacer le comte de Brahé, descendant des anciens rois de Suède, qui fut chargé de la lettre suivante pour Napoléon.

Stockholm , le G avril i8xx.

« Sire,

« J’ai l’honneur d’annoncer à Votre « Majesté que le roi vient d'ordonner « à M. le comte de Brahé de se rendre « à Paris, pour la complimenter sur « l’heureux accouchement de Sa Ma- « jesté l’impératrice et la naissance du « roi de Rome. »

« Si la santé du roi avait pu me per- « mettre de m’absenter, j’aurais rem- « pli moi-méme cette honorable mis- « sion. Chargé pendant sa maladie de « l’administration du royaume, j’ai dû « renoncer à ce bonheur. M. de Brahé « est le premier seigneur de Suède, le « plus ancien parmi les comtes , et « aussi distingué par ses principes mo-

« narchiques que par sa conduite et sa « naissance.

« I.e roi , Sire , espère que ce choix « pourra être agréable à Votre Majes- « té , et il me charge de la prier d’a- « gréer les vœux qu'il forme pour le « prompt rétablissement de l'impéra- « trice et la conservation des jours du. « roi de Rome. »

Il est inutile de remarquer à quel point toutes les lettres du prince royal a l’empereur sont empreintes de déférence et de dévouement, à quel point on y voit reproduites, sous toutes les formes , ses vives instances pour engager Napoléon à mettre la Suede eu position de le servir (*). Mais le mal-

(*) La lettre suivante ajoute une nouvelle preuve à tout ce qui prci éde.

Stockholm, 10 juin 1811.

« Sire ,

« Le general Simon m’a adressé d’Anglc- « terre . où il est prisonnier de guerre , un « paquet qu'il me prie de transmettre à M. le ** duc de Rovigo, ministre de Votre Majesté.

« Les renseignements qu’il contient ont éveil- » lé mon attention , en ce qu’il m’est par- « venu, il y a quelque temps, des frontières « d’Allemagne des nouvelles semblables, sur « lesquelles je lis alors peu de fonds , mais « dont cependant je crois devoir faire l'objet « d’une communication à M. fe baron Al- « quicr. Je me serais encore servi de son «ministère, dans celte circonstance, s'il « n’était question que de guerre ou de |>o- « litique ; mais comme nos ennemis parais- « seul avoir d’autres projets, j’ai pensé devoir « adresser directement à Votre Majesté la «dépêche du général Simon. Votre Majesté « connaît cet officier; je ne lui en dirai rien : « personne ne sait mieux quelle le degré de « confiance que l’on peut avoir en lui. Quant « à ce qui concerne l’état présent de la « Grande-Bretagne sous le rapport de >a « situation militaire cl financière , le mal «« qu’elle éprouve par l’ex pulsion de son «commerce du continent, et le changement « qui résulterait dans sa politique de l’ave- « nement du régent au trône, j’ai trouvé ce « qu’en dit le général Simon entièrement «c d’accord avec les avis secrets et les lettres « reçues de ce pays. Sire, les relations qui « existent entre la France et la Suède de- « mandent cin'on ne laisse pas ignorer au « ministère de Votre Majesté ce qui peut

SUÈDE

heur voulut que, malgré toutes ces preuves d'intérêt et d’affection , l'empereur, prêtant toujours l'oreille aux insinuatious des ennemis du prince royal qui étaient aussi les siens, comme les événements ne l’ont que trop prouvé, continuât ses mesures hostiles contre la Suède, mesures sans lesquelles il n’eût jamais été au pouvoir du prince royal , lors même qu’il en eût eu le désir, de faire déclarer la Suède contre Napoléon. Le fait suivant , qu’a déjà fait connaître la Biographie des hommes du jour (*), en est la preuve la plus évidente.

Lors de la diète d’Oréltro, les deux comtes de Lcevenhielin se firent remarquer parmi les huit ou dix personnages qui, dans le but ultérieur de la réunion des trois couronnes, agissaient en faveur du roi de Danemark; mais voyant leurs efforts inutiles, et que Cliarles XIII lui-même, cédant au vœu général, proposait le prince de Ponte- Corvo, comme ils ne désiraient que l’indépendance de la Suède , ils n'insistèrent pas, et l’election se fit à l’unanimité le 2t août.

Par une politique toute de bienveillance pour les deux Lœvenhielm , le roi Charles XIII désigna, comme on La vu plus haut, le comte Charles, son chambellan de cabinet, pour aller recevoir à Elseneur le nouveau prince royal, et le comte Gustave, pour le recevoir à son debarquement à Helsinborg, et commander les troupes sur sa route jusqu’à Stockholm.

Les deux comtes de Lœvenhielm continuant leur service auprès du prince royal, en attendant qu’il eût formé sa

« intéresser la politique des deux puissances «contre l'ennemi commun; mais dans celte «circonstance, le souvenir de mes relations « particulières avec Votre Majesté et lessen- « limeuts personnels que je lui ai voués

• m’ont porté à lui adresser directement ce « paquet ; heureux toutes les fois que je puis « trouver l'occasion de lui renouveler l'ex- « pression de mon ancien et respectueux

• attachement. Je suis, etc. «

(*) Biographie descomtesde Lœvenhielm, t. II , ac partie , p. 3a6.

maison , voyaient bien qu’il ne manquait pas d aspirants pour les places nouvelles qu’elle devait faire créer.

C’était pour eux une position délicate à laquelle ils voulurent mettre un terme. A cet effet, ils demandèrent audience au prince royal, lui exposèrent leurs motifs pour le prier de les faire remplacer, lut déclarant d’ailleurs u'ils se décidaient à quitter le service e Suède. « J’ai su, leur dit le prince «royal, quelles ont été vos opinions « et vos démarches lors de mon élec- « tion. Vous vous proposez maintenant «de quitter le service de Suède, et « c’est probablement parce que vous « craignez de servir dans une préfec- « titre française; les apparences auto- « risent vos appréhensions, mais elles « vous trompent , car il est de mon « devoir de servir les intérêts de la « Suède aussi loyalement que j’ai servi « ceux de la France. Ne vous pressez « donc pas de quitter votre patrie. Si, « dans un an . nous reconnaissons en- « semble qu’il m’est impossible de la « relever . je consentirai volontiers à « votre départ, et peut-être m’en irai- «je avec vous. Maintenant, ajouta le « prince , parlez-moi avec franchise.

« Mon système d’indépendance sera- « t-il populaire? »

Le comte Gustave répondit avec une sincérité doublement commandée par cette noble confiance ; « Quelques hom- «mes, dans les hauts rangs, parta- « gent seuls nos sentiments pour ce «système; le reste de la nation n’é- « coûtant que le désir de se venger de «la Russie, et ne comprenant pas « qti’ Alexandre, en envahissant la Fin- « lande, n’a fait que céder à la politi- « que convenue à Tilsitt avec Napoléon, « ne voit de vengeur que celui-ci , et « lui est dévoué. » — « Je le savais, «reprit le prince, mais je vous sais « gré de votre franchise. Mon entre- « prise est difficile, elle l’est dotible- « ment dans ma position chez vous ;

« mais je me regarde comme engagé « d’honneur et par le plus impérieux «devoir, à maintenir l’indépendance « de la couronne à laquelle je suis ap- « pelé. Agissez avec mesure sur l’opi-

« nion ; détournez les Suédois de re- « garder sans cesse à l’orient; portez «leur attention sur la Norwége, et « espérons. »

Mais reprenons le fil des événements.

La saison navigable était enfin arrivée, et avec elle commença la capture des bâtiments suédois par les corsaires français. Le ministre suédois à Paris demanda le redressement des torts faits au commerce de sa nation : des représentations furent adressées, dans le même but, au ministre Alquier; les réponses de ce dernier portèrent l’empreinte du rôle de dictateur qu'il s'était proposé de jouer en Suède.

Le roi, dont la ferme résolution était de remplir fidèlement les engagements qu’il avait contractés, veillait, avec une attention non interrompue, à l'observation scrupuleuse des ordonnances publiées contre le commerce anglais.

Cependant les journaux français insultaient périodiquement le gouvernementsuedois, et étalaient avec emphase l'immensité du commerce de la Suède.- Or la diminution considérable du revenu des douanes dans le cours de l’année 1811 , prouve l’exagération et la fausseté de ces imputations.

Toutefois les violences des corsaires français contre le pavillon suédois augmentèrent journellement; le ministre de Suède à Paris présenta dans les termes les plus convenables les pertes immenses qui en résultaient pour la nation; mais loin d’obtenir la remise des vaisseaux capturés et une répression de ces abus pour l’avenir, les tribunaux des prises donnèrent presque toujours gain de cause aux capteurs. A la vérité, dans quelques affaires, le droit parut si évident aux tribunaux, que leurs sentences furent favorables aux Suédois; mais le gouvernement français qui s'etait réservé le droit de valider ces décisions, n'en confirma jamais aucune en faveur de la Suède. Ainsi les corsaires , assurés de l’impunité, eurent le champ libre pour exercer leurs rapines. On ne se contenta point de condamner, comme bonne prise, les vaisseaux suédois, sous le prétexte qu’ils étaient pourvus de licences anglaises ou qu’ils auraient dtl

l'être ; de capturer dans le Sund les petits bâtiments de cabotage , chargés de comestibles et de produits des manufactures du pays ; d'arrêter ceux qui se trouvaient dans les ports allemands, où ils attendaient des cargaisons ; mais encore on traita les matelots suédois comme des prisonniers de guerre; ils furent mis aux fers et ensuite envovés dans les ports d’Anvers et de Toulon pour y servir sur les (lottes françaises.

Des démêlés désagréables et presque journaliers eurent lieu dans le cours de l’été de 1811 , entre la régence de la Poméranie et le vice-consul de F rance. Pour garantir cette province de l’arrivée de troupes françaises, une force militaire considérable y fut levée, sur la demande expresse dé Napoléon et au grand détriment du pays; et la plus scrupuleuse surveillance y était observée, à l’égard du commerce illicite de denrées coloniales. Malgré cette condescendance, il ne fut jamais possible de contenter les prétentions toujours croissantes du vice -consul français.

Une rixe qui eut lieu à Stralsund, entre l’équipage d’un corsaire français et quelques recrues de la landsturm , et dans laquelle il resta prouvé que les Français avaient commencé par outrager et attaquer les soldais poméraniens, fut neanmoins regardée à Paris connue une infraction à la paix , et l'on exigea que les soldats suédois fussent punis de mort.

M. le baron Alquier présenta , au mois de juillet, une note officielle, dont le contenu et le style peu mesuré exigèrent une réponse, qui lui rappela le respect qu’il devait à la nation et les égards que se doivent réciproquement le.s souverains. M. Alquier prit sur lui de déclarer qu’il ne pouvait plus traiter avec M. Engestrôm , et demanda qu’un individu particulier fût nommé pour correspondre avec lui.

Dès lors tous les rapports officiels avec M. le baron Alquier cessèrent; néanmoins le langage du duc de Passa no parut devoir amener quelque changement dans la politique de la France envers la Suède. On crut cr»

voir une preuve daus le rappel du mi-

SUÈDE. 329

nistre, rappel qui avait été formellement demandé.

Quelques mois avant ces discussions pénibles, une levée de troupes avait été ordonnée par les états, et cette mesure avait donné lieu à quelques troubles dans l'île de Vermdon , voisinede Stockholm, et dans la province de Roslagen. Ces troubles furent promptement apaisés , et offrirent au prince royal une nouvelle occasion de déployer sa modération , sa prudence, son esprit de conciliation et son patriotisme éclairé. Voici quelques extraits des discours qu'il prononça dans cette circonstance.

«Le roi, disait-il à une députation «de Vermdôn, n’a rien ordonné qui « soit contraire aux lois. Sa Majesté a « seulement fait exécuter une résolu- « tion des états du royaume, sanction- « née et approuvée par Sa Majesté. I.e « roi est par conséquent en droit d’at- « tendre la plus stricte obéissance. Le « temps du désordre est passé, il faut « que le règne des lois commence.

« Le roi pouvant légalement lever «cinquante mille hommes, d'apres la • résolution des états , pour le recru- « tement de son armée , n'en a cepcn- « dant exigé que quinze mille, parce « qu'il les croit suflisants pour la « defense de la patrie.

« Et vous avez pu méconnaître les « intentions paternelles de Sa Majésté ? « Si vos pères avaient été aussi peu « patriotes que vous , la Suède serait « esclave maintenant sous un joug « étranger. Je vous le demande : vou- « lez-vous rester ce que vous êtes , « Suédois et indépendants?

« Je porte tous les lions Suédois « dans mon cœur. J’ai été appelé dans « ce pays par le vœu réuni de la na- « tion et du roi. Je suis venu, avec «confiance, pour vous protéger et « vous défendre ; mais si l'on ose s’op- « poser à l’exécution des ordres don- « nés, le coupable sera frappé par « l'autorité légale , aussi promptement « qu’il pourrait être frappé par le feu « du ciel.

. « Au reste , je me mets à votre « place ; vous conservez encore un

« souvenir déchirant du traitement de « l’ancien lancltrüni (*); celui qui vit « alors son fils périr d’une maniéré nii- « sérable, put hésiter au moins, avant « d'abandonner un autre enfant, pour « lequel il redoute le même sort. Mais «je vous le répète, si l'intérêt de j’É- « tat exige que vos fils marchent , ce « que je ne crois point encore, je mar- « cherai avec eux et ils seront trai- « tés comme mon fils.

« Calmez donc ces alarmes puériles , « et souvenez-vous que le seul moyen « d’être maître chez soi , c’est d’étre « préparé contre toute attaque hos- « tile.

« ... Je ne veux point savoir les « noms des individus qui ont pris part « au désordre; mais je conserverai tou- « jours le souvenir de ceux d'entre «les habitants de Vermdôn, qui se « sont montrés bons Suédois , et heu- « reusement leur nombre est le plus « grand.

« Pour vous prouver que je veux ti- « rer le rideau sur le passé, j'irai l’un « de ces jours vous voir dans votre île « avec mon fils. Je serai sans garde; « je ne veux en avoir d’autre que celle « que je dois toujours trouver dans « vos coeurs.

— «Sire, dit-il encore dans un dis- « cours au roi , les mesures prises « pour le recrutement de l’armée sont « fondées sur une résolution des états « du royaume , sanctionnée par Votre « Majesté. Elles sont fondées sur la «justice. Quel est le paysan surtout, « qui ne doive en apprécier le bien- « fait , lorsque les terres jusqu'ici pri- • vilégiées ne sont point affranchies de « la levée, lorsque tout individu qui a « l'âge requis eu est passible sans dis- « tinction , lorsqu’enlin cette charge « extraordinaire ne pèse pas plus sur « une classe que sur une autre !

«Tous les bons Suédois sentiront « que l’intention de Votre Majesté est « plutôt de convaincre nos ennemis « que la Suède est en état de se défen- «dre, que de faire marcher le renfort « qu'elle demande à la nation , pour

(*) landtvârn, conscription.

• le tenir en réserve afin d’étre en « mesure contre tout événement.

— « Portez vos regards sur le pas- « sé, disait-il à la députation de Ros- « lagen ; examinez ce que vous étiez « il y a vingt ans et ce que vous êtes « aujourd'hui ; pour conserver ce « qui vous reste, il n’y a de garantie « pour vous que dans les armes et la « ferme volonté de vous en servir au « besoin.

« Ne craignez pas que vos enfants » soient maltraités; j'adoucirai leurs «besoins, je partagerai leurs priva- « tiens quand il en sera temps. La car- « riere des honneurs est ouverte à «tous; celui qui se conduira bien, « peut aspirer a être officier, et à de- « venir même un des chefs de l’ar- « mée.

« Maintenant que vous avez l’espé- « rance d’obtenir votre pardon, dites- « moi , avouez-moi franchement , si « dans vos assemblées tumultueuses « vous n’avez pas craint de voir planer « au milieu de vous l'ombre de Char- « les XII , pour vous reprocher d'hési- « ter un moment de fournir des défen- « seurs à la patrie ! »

l’eu île temps après, le désaccord toujours croissant entre la Suède et la France excita dans l'âme du prince royal de si violents combats, de si cruels chagrins, qu’il fut atteint d’une maladie des plus graves , pendant laquelle on le vit invoquer la mort et refuser les secours de l’art. Cependant il se rétablit, et à cette occasion tous les ordres de l’État vinrent lui présenter les témoignages de leur joie. On a conservé la réponse qu’il adressa aux > députés de la banque. Nous croyons devoir en faire connaître quelques passages qui prouvent sa sollicitude pour sa nouvelle patrie, et la sagesse de ses vues administratives.

«...Sa Majesté est généralement « satisfaite du zèle des magistrats et « du lion esprit qui anime tous les ha- « bitanls du royaume. Partout l 'extra- « rotering (*) est sur le point d’être

(*) Nouvelle formation de régiments par 1rs terres jusqu'alors privilégiées ou affranchies.

« encadré dans l’armée, et les quinze « mille hommes demarldés pour son « recrutement sont tous prêts à l’être, j « si les besoins de la patrie l’exigent.

« Par ce moyen , l’armée de terre sera «d’environ soixante mille hommes,

« et l'armée navale de quinze mille « matelots. Ces forces paraissent suf- « lisantes au roi jtour conserver intact « le territoire suédois; mais l'union « intime qui existe entre lui et la «nation, est le garant le plus as- « suré de notre indépendance. Cette « union rendra aussi vains les efforts « que l’on pourrait faire pour nous as- « servir, que le sont ceux des vagues « qui viennent se briser contre nos « rochers.

« Messieurs , un dépdt bien précieux « vous est confié : celui de la fortune « publique. J'ai vu et je vois avec bieu « de la peine les atteintes que lui « portent les spéculations de l’agio- « fage. Les personnes qui persistent à « le confondre avec le commerce, sont « dans une erreur qui pourra leur « être funeste. Le gouvernement pro- « tégera le commerce licite; il encou- « ragera l’industrie, mais il poursuivra « et punira l'agiotage.

« S'il est impolitique de ne pas sui- « vre la marche du sieele , c’est surtout « en matière de finances ; les gouver- « nements les plus puissants de l’Eu- « rope nous offrent de grands exem- « pies. Sachons profiter de leurs le- « çons. »

Cependant la santé du roi s’était rétablie, et lui permit de reprendre en main le sceptre qu’il avait conOé à son fils. Le prince profita de cette occasion pour présenter au souverain un compte rendu de sa gestion. Quelques passages de cet acte important trouvent naturellement leur place ici, puisqu’ils font connaître tout ce que la Suède avait déjà gagné, tout ce qu’elle avait réparé dé maux, malgré les entraves que son aeression au système continental avait apportées à sa prospérité.

« Quand Votre Majesté , dit le « prince, se décida à embrasser la po- « iilique continentale et à déclarer la

SUÈDE

« guerre à la Grande-Bretagne , la Suède « sortait d'une lutte malheureuse; ses « plaies étaient encore saignantes. Il lui « fallut faire de nouveaux sacrifices, « dans le moment même où elle péril (lait une des principales branches des « revenus publics la presque totalité « du produit de ses douanes.

« Maigre l'isolement où se trouve la « Suède, elle a fait, pour l’intérêt de « la cause commune, tout ce que l'on « pouvait attendre d’un peuple fidèle à «ses engagements. Plus de deux mil- « lions de rx. ont été employés pour « le recrutement de l’armée et la mise « en état de défense de nos cotes, de « nos îles, de nos forteresses et de « notre flotte.

■ Je ne dissimulerai pas à Votre Ma- « jesté que notre commerce , pour ainsi « dire réduit à un simple cabotage de « port à port, a beaucoup souffert de «cet état de guerre. Des corsaires, « sous pavillons amis, contre lesquels « il edt été injurieux de prendre des « mesures de sûreté et de précaution, « ont profité de notre confiance dans « les traités pour capturer, les uns «après les autres, près de cinquante « de nos bâtiments. Mais enfin votre « flottille. Sire, a reçu l’ordre de pro- « téger le pavillon stiédois et le eohi- « merce innocent de vos sujets, contre « des pirateries qui ne sauraient être « avouées ni autorisées par aucun gou- « vernement.

« Les croiseurs sous pavillon fran- « çais ont donné une extension illi- « mitée à leurs lettres de marque; les « torts qu’ils nous ont faits ont été « l’objet de nos réclamations; la jus- « tice et la loyauté de Sa Majesté l'em- « pereur des Français sont garants de « leur redressement.

« La justice et la loyauté envers tous « les peuples sont les' guides de la po- « litique de Votre Majesté, de meme « que l’indépendance et le bonheur du « ses sujets en sont le but.

« L’armée et les finances, ces deux « principaux garants de la conservation «d’un Etat, ont surtout attiré ma « constante sollicitude.

« Uue sage économie a présidé h

« l’emploi des fonds, qui ont été des- « tinés aux armements que l’état de « guerre avait rendus nécessaires. Cette «guerre, en influant essentiellement « sur les exportations des productions « de la Suède, sur la marche générale « du commerce et sur l’imagination des «commerçants, avait fait monter le « cours du change d'une manière exor- « bitante. Je me suis particulièrement « attaché à arrêter ce fléau des Etats.

« En réprimant d’un côté l’agiotage, «j’ai cherché de l'autre à activer l in- « dujstrie intérieure et le commerce « licite de la Suède.

« J’ai eu la satisfaction de voir que « mes efforts ont été couronnés de « succès, et que le cours du change sur « Hambourg, porté jusqu’à centtrente- « six sk. le 19 mars, s’est amélioré «jusqu’à quatre-vingt-quatre sk. le 3 « janvier.

« J’ai pris des mesures pour encou- « rager et rendre plus générale la eul- « titre du lin et du chanvre, pour ac- « tiver la recherche des sources de sel , « pour continuer les défrichements « dans la Dalécarlie, pour établir une « nouvelle coniinuniration et de nou- « veaux marchés dans le Vermlnnd , « pour former une compagnie destinée « a pêcher le hareng dans la haute mer, « pour prolonger 1rs relations de corn- « merce avec la Finlande, pour mettre « en execution les résolutions linan- « cièrcs des états du royaume, pour « donner à la direction des magasins, « à celle îles douanes et au gouverne- « ment de l'ile de Saint-Barthélemy, « une nouvelle organisation.

« La récolte n’ayant pas été bonne, «j’ai avisé aux moyens de prévenir la «disette, en faisant venir du blé de «l’étranger, et en permettant, pour « que eette importation n’influât pas «sur le cours du change, qu’on pût «exporter du sel, contre l’obligation « de prendre des grains en retour, (let « échangea pu s’effectuer d’autant plus «facilement, qu’il existe encore une « provision suffisante de sel- dans le « pays pour la consommation de deux « ans.

« J’ai vu avec douleur que l’usage et

« la fabrication immodérée de l’eaii- « de-vie , en faisant disparaître l’intérêt « général pour l’intérêt particulier, dé- « moralisera la nation, et l’exposera « tôt ou tard à une disette inévitable.

« Je n’ai pu employer, à cet égard , que « les exhortations que j’ai puisées dans « les sentiments paternels de Votre « Majesté, et je remets a d’autres temps « et aux lumières des états du royaume « le soin d’arrêter un mal que chaque « particulier reconnaît, et qui va lou- « jours croissant.

« J’ai porté une attention particu- * lière sur l’état et l’organisation des «hôpitaux, sur les établissements « pieux, sur les moyens d'arrêter, ou « au moins de soulager la mendicité.

<> La police intérieure et l’agricul- « ture n ont pas été perdues de vue, « et une académie centrale d’agricul- « ture vient d’être formée pour donner « à l’économie publique et aux con- « naissances statistiques une impulsion « et un encouragement qui contribue- « ront à assurer la prospérité de l'État.

« Les travaux du canal de Gothic, « ce grand monument du règne de « Votre Majesté, ont été poussés avec o une grande activité; ceux du canal « de Sôdertelje, arrêtés par des ohsta- « clés que le zèle de la direction n’a pas « pu surmonter, reprendront une mar- « clic plus rapide.

« J’ai mis a exécution la résolution «solennelle des états du royaume, « sanctionnée par Votre Majesté, tnu- « chant l’armement national ; mais « soigneux de n’enlever a l’agriculture « que les bras indispensablement néces- « saires pour la défense de la patrie, «je n'ai ordonné que la levée de quinze « mille hommes sur les cinquante mille « que les états avaient mis a la dispo- « silion de Votre Majesté. Les cadres « du nouveau rotering et de l'armc- « ment national sont presque entiere- « ment remplis, et toutes les mesures « ont été prises pour en utiliser l’em- « ploi. L’armée réglée a été recrutée, «et, ainsi que toute la réserve, ha- « billée à neuf et munie d’armes en « bon état. Il s’en trouve une quantité « suffisante dans les dépôts, et les fa-

« briques d’armes ont reçu une nou- « velle activité. La fabrication de la « poudre et du salpêtre a été étendue « et améliorée; l’artillerie se trouve « dans un état respectable.

« Votre Majesté daignera voir, par « ce résumé, que, quoique les détrac- « teurs de la Suède aient osé dire qu’il « faudrait soixante ans pour y organi- « ser une armée de soixante mille liom- « mes, celle-ci pourra cependant se «montrer, au mois d’avril prochain, « aux amis comme aux ennemis de « Votre Majesté. Le but de cette aug- « mentation de nos forces militaires « n’est entièrement que défensif. Sans « autre ambition que celle de conserver « sa liberté et ses lois, la Suède veut « pouvoir.se défendre, et elle le peut.

« Iiornée d’un côté par la mer, et de « l’autre par des montagnes inaccessi- « blés, ce n'est pas seulement du cou- « rage de ses habitants, ni de ses beaux « souvenirs de gloire, qu’elle doit se « former une garantie de son indépen- « dance, c’est encore de sa position « locale, de ses monts, de ses forêts, « de ses lacs et de ses frimas. Qu’elle a saelie donc profiter de ces avantages « réunis, et que ses habitants se per- « suadent intimement de cette vérité, « que si le fer, enfant de leurs inonta- « gnes. prépare les moissons en sillon- « liant leurs champs, c’est aussi le fer « seul et la ferme volonté de s’en servir « qui peuvent les défendre. «

On était alors au 7 janvier 1812.

Les plaintes proférées par le prince contre les corsaires français se rapportaient surtout à un fait tout récent.

Depuis que la saison avait éloigné la Hotte anglaise de la Haltique , les corsaires français avaient renouvelé leurs violences avec une nouvelle activité.

*l,e gouvernement suédois s’était vu dans la nécessité de donner ordre à sa marine d’arrêter les pirates qtii gêneraient le commerce du pays de port à port, et qui auraient fait des prises suédoises. Plusieurs corsaires français qui insultaient les côtes avaient été chassés; l’un d’eux, le Mercure, qui osa pénétrer jusque dans les ports de la Suede, avait été pris.

<1 by G

SUÈDE

Le roi, affligé de voir ainsi maltraiter ses sujets , et ruiner le commerce suédois, au sein de la paix la plus solénnelle , ordonna qu’un courrier fût envoyé sur-le-champ à Paris avec un état exact et détaillé de tous les dommages que le commerce suédois avait soufferts, et avec la demande que de pareilles violences ne se renouvelassent pas à l'avenir. Le Mercure et son équipage furent mis à la disposition de M. de Cabre, chargé d’affaires de France à Stockholm, auquel M. Engestrôm remit le 3 janvier la note suivante :

« J’eus l’honneur de vous annoncer « avant-hier que le roi , s’étant adressé « à Sa Majesté l’empereur des Fran- « çais pour porter des plaintes sur les « pirateries exercées par le corsaire le « Mercure , s’en remettait trop à sa « justice et à l’amitié de Sa Majesté Im- « périalc et Royale , pour ne pas juger « superflu de garder le corsaire jusqu’à « l’arrivée d’une réponse de Paris :

a qu'ainsi ce bâtiment avec tous les « sujets de l’empereur qui étaient a son « bord , seront remis à votre disposia tion quand vous le désirerez.

•> C'est pour rendre cette démarche « d’autant plus officielle , quej’ai l’hona neur de vous la renouveler par « écrit.

« Des ordres étant donnés de faire « entrer le corsaire en question dans « un port de Suède , où il peut se trou-

• ver plus en sûreté qu’à la rade de Va- « derose, je ne manquerai pas de vous a marquer le nom au port où il est «stationné, aussitôt que j’en aurai « reçu le rapport. »

A cette lettre , M. de Cabre répondit dès le lendemain en ces termes :

«J’ai reçu la lettre que Votre F.x- « cellence m’a fait l’honneur de m’é- « crire hier, dans laquelle elle m’nn- « nonce que Sa Majesté le roi de Suède «juge superflu de garder le corsaire « français le Mercure, jusqu’à ce qu’il « ait reçu une réponse ae Paris ; et que « ce bâtiment et les sujets de l’empe- « reur qui étaient à son bord sont à ma

* disposition.

« Je n’ai rien appris relativement à

« cette affaire, que ce que vous avez « bien voulu m’en communiquer, mon- « sieur le baron ; j’ignore absolument «où se trouve le Mercure; il m’est « par conséquent impossible de lui « transmettre les nouvelles disposi- « tions de la cour de Stockholm à son « égard. Il est donc nécessaire, pour «leur donnpr leur plein effet, que « Votre Excellence fasse parvenir dans «le port de Suède, où ce bâtiment « aura pu être conduit, l’ordre du roi « de faire savoir à celui qui commande « qu’il est maître d’aller où bon lui « semblera. Je soumets cette mesure à « votre sagesse , monsieur le baron ; et « Votre Excellence jugera si elle est « convenable.

« En attendant , je me suis empressé « d’informer Son Excellence monsei- « gneur le duc de Bassano du contenu « de la lettre de Votre Excellence, en « date d'hier. Je lui ai pareillement * adressé les pièces relatives à la même «affaire, que vous aviez liien voulu « me communiquer précédemment.

« Agréez, monsieur le baron , etc. »

Le chargé d’affaires de Suède à Paris exécuta ce qui lui avait été ordonné. Le ministère de France donna l’espérance que les représentations de la Suède seraient écoutées, et que les griefs dont elle se plaignait seraient examinés avec une impartiale justice.

Pendant que le gouvernement suédois se livrait à l’espérance consolante de voir enfin disparaître tout motif d’éloignement entre les deux cours, par une explication loyale et généreuse du gouvernement français, il apprit que déjà dès le commencement de l’automne, le prince d’Eckmùhl, commandant les troupes françaises dans le nord de l’Allemagne, avait annoncéqu’i! ferait entrer ces troupes dans la Poméranie et dans l’ile de Rugen, aussitôt que les glaces le lui permettraient. Les instructions que le commandant suédois avait reçues, donnaient lieu d’espérer que ses troupes défendraient les provinces allemandes contre toute agression étrangère. Malheureusement l’astuce prévalut sur le devoir, le courage des troupes suédoises fut paralysé

par la faiblesse de leur chef, et la Poméranie fut envahie.

Ce nouvel outrage excita une vive indignation en Suède, et l’exaspération de la nation fut à son comble. A peine cette nouvelle fut-elle parvenue à Stockholm , que le prince royal crut devoir adresser la lettre suivante à l'empereur.

Stockholm , le xi février 181a.

« Sire ,

« Les rapports qui viennent d’arri- « ver portent qu'une division de l'ar- « niée aux ordres du prince d’F.ckmühl « a envahi le territoire de la Poméra- « nie suédoise dans la nuit du 20 au « 27 janvier : cette division a poursuivi « sa marche , est entrée dans la capitale du duché, et s’est emparée de « Elle de Uugen.

« Le roi attend que Votre Majesté x fasse connaître les causes qui ont pu « la porter à agir d’une manière aussi « diamétralement opposée aux traités « existants. Mes anciens rapports avec « Votre Majesté m’autorisent à la sup- « plier de ne pas tarder a faire con- « naître ses motifs , pour que je puisse « donner au roi mon opinion sur l'adop- « tien de la politique que la Suède doit « embrasser désormais.

« L’outrage fait gratuitement à la « Suède est vivement senti par le peu- «ple, et doublement par moi. Sire, « (ini suis chargé de l’honneur de le » défendre. Si j’ai contribué à rendre " la France triomphante, si j’ai consx tamment souhaité de la voir respecx téc et heureuse, il n’a jamais pu enx trer dans ma pensée de sacrifier les « intérêts, l’honneur et l’indépendance x du pays qui m’a adopté. Votre Ma- » jesté , si bon juge dans le cas qui « vient d’avoir lieu , a déjà pénétré ma x résolution. Peu jaloux de la gloire et « de la puissance qui vous environnent, » Sire, je le suis beaucoup de ne pas x être regardé comme vassal. Votre « Majesté commande à la majeure par- « tic de l’Europe, mais sa domination a ne s’étend pas jusqu’au pays où j’ai x été appelé. Mon ambition se borne à a le détendre , et je le regarde comme

« le lot que la Providence m’a départi. « L’effet que l’invasion , dont je me « plains, a produit sur ce peuple , peut x avoir des conséquences incalculables ; x et quoique je ne sois point Coriolan , « et quoique je ne commande pas à x des Volsques , j’ai assez bonne opix nion des Suédois pour vous assurer, xSire, qu’ils sont capables de tout x oser et de tout entreprendre, pour « venger les affronts qu'ils n’ont point "provoqués, et pour conserver des x droits auxquels ils tiennent peut-être « autant qu'ils tiennent à leur exis- « tence. »

L’entrée des troupes françaises en Poméranie fut immédiatement suivie de l’arrestation des emplovés suédois dans cette province. Ils furent conduits dans les prisons d’Hambourg.

Là on les menaça de la mort ; on s’efforça vainement de les obliger, par des promesses, à rompre leurs serments; les dernières ressources du pays furent épuisées par des contributions énormes ; on força, par des coups de canon, Mes bâtiments suédois à rester dans les ports de la Poméranie, et on les arma aussitôt en course ; les emplois publics de la province furent occupés par des agents français, enfin deux régiments suédois furent désarmés et envoyés en France comme prisonniers de guerre.

Pendant que ces hostilités s’exerçaient dans la Poméranie, on arrêtait les postes suédoises à Hambourg , et on y faisait des perquisitions secrètes pour découvrir les sommes que les Suédois y possédaient. Le chargé d’affaires de’ Suède à Paris, privé de toute nouvelle de la Suède, eut bientôt, par la voie publique, la certitude de l’entrée des troupes françaises dans la Poméranie. Il présenta en conséquence une note au due de Bassano, pour obtenir des éclaircissements sur cette occupation. On lui demanda si c’était par ordre de sa cour qu’il faisait cette représentation, et lorsqu’il eut déclaré que, dans une affaire de eette. importance , il avait cru devoir prévenir les ordres du roi son maître, le duc de Bassano lui lit observer qu’il fallait les

SUEDE

attendre, avant qu’il pût s’expliquer sur l’objet principal.

Dans cet état (les choses , on conçoit ue le premier soin de Charles XllI evait etre de s’assurer des dispositions des puissances dont l’influence était la plus intéressante pour la Suède , et de se préparer, par de nouvelles alliances, la plus grande sécurité pour l'avenir.

Le silence du cabinet français continuait , et tout annonçait une’ rupture prochaine entre cette puissance et la Russie. La saison s'approchait où les flottes anglaises visiteraient de nouveau la Baltique, et il y avait tout lieu de prévoir que le ministère britannique, en récompense des ménagements accordés au commerce suédois, exigerait une conduite pacifique plus décidée de la part de Charles XIII. La Suède se voyait par conséquent a la fois exposée au ressentiment de l’empereur Napoléon ou aux hostilités de la Grande- Bretagne, et aux agressions de la cour de Russie. Le Danemarck avait déjà pris une attitude menaçante.

Charles XIII, convaincu du danger qu’il y avait à se laisser entraîner par la marche précipitée des événements, jugea qu’il était temps de se rapprocher du cabinet anglais. 'Le marquis de Wellesley, alors ministre des affaires étrangères, se montra disposé à accueillir les propositions de la Suède , et pénétré du danger imminent que courait l’Europe. Quelque temps après, un traité de paix, avantageux aux deux pays, fut conclu à Orebro avec l’Angleterre.

Le gouvernement suédois devait regarder l’ignorance où l’empereur des Français laissait la Suède, relativement à ses* intentions ultérieures, comme une preuve de la ferme résolution où il était de l’entraîner despotiquement dans son système continental, système dont elle se trouvait naturellement détachée par la prise de la Poméranie. Il avait d’ailleurs sous les yeux un exemple frappant dans le sort que subissait une puissance de l’Allemagne, amie de la Suède, qui, après avoir été très-longtemps laissée uans

l’incertitude, sur la question de savoir si ses offres d’alliance seraient acceptées, avait été tout à coup cernée par des armées françaises, et s’était vue contrainte de se livrer à la discrétion de l’empereur.

I.a réunion du pays d’Oldenbourg à l’empire français donna lieu à des différends, tant à cet égard que relativement au système continental, entre les cours de* France et de Russie, et les préparatifs de guerre qui se faisaient des deux côtés devaient naturellement conduire à des hostilités ouvertes. Cependant la France n’avait encore fait auprès de Charles XIII aucune démarche tendante à engager la Suède dans une guerre contre la Russie.

Mais quand les rapports des deux États devaient être regardés comme rompus par l’occupation de la Poméranie, les propositions suivantes furent faites de la part de l’empereur , non pas officiellement, mais par une voie non moins sûre, M. deSigneul, charge d’affaires de Suède à Paris, que Napoléon se décida à envoyer à Stockholm dans le courant du mois de mars.

Après avoir fait un long exposé des déviations souvent répétées de la Suède, d’une observation sévère des principes du système continental, déviations qui , disait-il , l’avaient à la lia forcé ue faire entrer ses troupes en Poméranie, sans cependant l’occuper, Napoléon exigeait :

Qu’une nouvelle déclaration de guerre fût faite à l’Angleterre; que toute communication avec les croiseurs anglais fût sévèrement défendue; que les rivages du Sund fussent pourvus de batteries, la flotte équipée, et le canon tiré contre les bâtiments anglais.

Qu’en outre, la Suède mit sur pied une armée de trente à quarante mille hommes pour attaquer la Russie , au moment où les hostilités commenceraient entre cette puissance et l’empire français.

Pour dédommager la Suède, l’cm-

fiereur lui promettait la restitution de a Finlande, des possessions en Aile-

magne, et des secours pour continuer la guerre.

Napoléon s'obligeait , en outre , à acheter pour vingt millions de francs de denrées coloniales, à condition que le payement ne s’effectuerait qli’nprès que les marchandises auraient été déchargées à Dantzig ou à I.uheck.

Enfin, Napoléon permettait que la Suède pdt participer a tous les droits et avantages dont jouissaient les États de la confédération du Rhin.

Le gouvernement suédois fixad’abord son attention sur la différence immense qui existait entre les sacrifices exigés et le dédommagement que le royaume pouvait s’en promettre. Il ne se dissimula point qu’un état de guerre active avec la Russie, dont la suite nécessaire serait des hostilités ouvertes avec la Grande-Bretagne , surpasserait les forces et les ressources de la Suède; que la présence d'une flotte anglaise dans la Baltique pourrait enchaîner, pendant l’été, les opérations suédoises, et que d'ailleurs il n’existait aucun grief contre la Russiedepuis le traité conclu avec elle; qu’en attendant, les côtes et les ports de la Suède seraient abandonnés a la vengeance de l'Angleterre; qu’une complète stagnation du commerce et l’interruption du cabotage occasionneraient une misere publique; que le besoin pressant où allait se trouver la Suède de se pourvoir de blé, exigeait impérieusement des rapports pacifiques tant avec la Russie qu'avec l’Angleterre; que la lin subite de la guerre entre la France et la Russie laisserait infailliblement 1a Suède sans aucune augmentation de territoire, surtout si l’armée suédoise, par l’effet de la guerre avec l’Angleterre, était mise hors d’état de s eloigner de ses parages; que d’ailleurs ces préparatifs et une année de guerre demanderaient une dépense de douze à quinze millions de rixdalcrs, dépense au-dessus de scs ressources.

Charles XIII n’hésita donc plus, et il ouvrit ses ports aux pavillons de toutes les nations.

Il fallait cependant répondre aux

œilions de la France ; Charles XI II arcr à Napoléon , par M. de Si-

gneul , que la Suède, convaincue que ce n'était qu'à, lui qu'elle devait la perte de ta Finlande, ne pourrait jamais traire à son amitié pour elle, s'il ne lui faisait donner la Norwége , pour la dédommager du mal que sa politique lui avait fait.

Nous avons vu plus haut(*), que dès son arrivée en Suède, le prince royal avait senti la nécessité decette accession , qui devait faire de la presqu’île Scandinave un tout homogène et compacte , en réunissant deux peuples de même origine et dont les intérêts devaient être les mêmes. Aussi n’avaitil rien négligé pour faire sentir aux Suédois que cette acquisition leur serait beaucoup plus utile que la restitution de la Finlande, dont le peuple était sans doute dévoué à la Suède, mais dont la noblesse, d’ailleurs trèsinlluenle, s'était montrée si indocile et si vénale sous le règne de Gustave III , et sous celui de son fils. En acquérant la Norwége, la Suède augmentait l'étendue de son littoral et les ressources de sa marine, elle obtenait de nombreux débouchés sur la mer du Nord , et vingt-quatre villes régulières presque toutes sur les côtes. En outre, la Norwége pouvait fournir trente mille hommes d’infanterie et cinq mille de cavalerie, qui, réunis aux ressources de la Suède, faisaient de la resqu’ile un État important, et capale de lutter avec avantage contre toute agression étrangère , tandis que la Finlande pouvait être reprise sans peine par la Russie, et que l’invasion de la Poméranie par les Français, jointe à l’exemple du passé , prouvait à quel point étaient peu stables les établissements suédois en Allemagne.

Napoléon, qui modifiait si facilement la carte de l’Europe, aurait pu consentir à cette cession, en dédommageant le Danemark par quelque échange; mais, invoquant dans cette circonstance le droit des nations qu’il avait si souvent violé, il déclara qu’étant l’allié et l’ami du roi de Danemark , il ne consentirait jamais à le dépouiller,

- (*) Page 3a8, col. r.

et qu’il regardait cette proposition comme un outrage.

Le ton de suzeraineté que prenait .Napoléon, était plus propre à accroître l’irritation , qu’à faire oublier de justes griefs ; aussi le gouvernement suédois qui prévoyait un refus de ce genre, avait noue des négociations avec la Russie. Le prince royal, par ordre du roi , répondit en ces termes à Napoléon :

Stockholm, le >4 mars i8ta.

« Sire,

« Des notes viennent de me parve- « nir, et je m’empresse de m’en ouvrir « à Votre Majesté Impériale, avec toute « la franchise qui constitue mon ca-

• raetère.

« Lorsque les vœux du peuple sué- « dois m’appelèrent ’à succéder au « trône , j’espérais , en quittant la « France, pouvoir toujours allier mes « affections personnelles aux intérêts « de ma nouvelle patrie. Mon cœur « nourrissait l’espoir qu’il pourrait « s’identifier avec le sentiment de ce « peuple, tout en conservant le souve- « nir de ses premiers penchants, et en « ne perdant jamais de vue la gloire <>de la France, ni l’attachement sin- « cère qu’il a voué à Votre Majesté ; at- « facilement fondé sur une confrater- « nité d’armes que tant de hauts faits

• avaient illustrée.

« C’est avec cet espoir que je suis « arrivé en Suède; j’ai trouvé une na- « tion généralement attachée à la « France, mais plus encore à sa liberté

• et à ses lois ; jalouse de votre ami- «tié, Sire, mais ne désirant jamais « l'obtenir aux dépens de son honneur « et de son indépendance. Le ministre « de Votre Majesté a voulu heurter ce « sentiment national , et son arrogance « a tout gâté. Ses communications ne « portaient aucun caractère des égards « que se doivent mutuellement les têtes « couronnées ; en remplissant au gré de « ses passions les intentions de Votre « Majesté , le baron Alquier parlait en « proconsul romain , sans se rappeler « qu’il ne s’adressait point a des es- « claves.

« Ce ministre a donc été la première 22' Livraison. (Suède.)

« cause de la méfiance que la Suède a « commencé a montrer pour les intenb tions de Votre Majesté à son égard ; « des événements subséquents ont dd « y ajouter un nouveau poids.

« Déjà , Sire , j’avais eu l'honneur de « faire connaître à Votre Majesté Im- «périale, par mes lettres du 19 no- « vembre et 8 décembre 1810, la si- « tuation de la Suède , et le désir qu’elle b avait de trouver en Votre Majesté b un appui; elle n’a pu voir, dans le b silence de Votre Majesté, qu’une in- » différence non méritée; et elle a dû « se prémunir contre l’orage prêt à b fondre sur le continent.

b Sire, l’humanité n’a déjà que trop « souffert. Le sang des hommes inonde « la terre depuis vingt ans; et il ne « manque à la gloire de Votre Majesté « que de l’empêcher de couler.

<■ Si Votre Majesté trouve bon que » le roi fasse connaître à Sa Majesté « l’empereur Alexandre la possibilité « d’un rapprochement , j’augure assez « bien de la magnanimité de ce mo- « narque pour oser assurer qu’il se b prêtera a des ouvertures également b équitables pour votre empire et pour « le Nord ; si un événement si inattendu b et si universellement désiré pouvait «avoir lieu, combien les peuples du « continent ne béniraient-ils pas Votre « Majesté! Leur reconnaissance serait « augmentée, en raison de l’effroi que « leur inspire le retour d’un fléau qui « a tant pesé sur eux , et dont les ra- « vages ont laissé des traces si cruelles.

« Sire, un des moments les plus heu- « reux que j’aie éprouves depuis que j’ai « quitte la France, c’est celui qui m’a « procuré la certitude que Votre Ma- « jesté ne m’avait pas tout à fait ou- « blié. Votre Majesté a bien jugé mon « cœur; elle a reconnu combien il de- « vait être tourmenté par la perspec- « tive douloureuse de voir les intérêts « de la Suède à la veille d’être séparés « de ceux de la France, ou de sacrifier « ceux de la patrie qui m’a adopté avec «une confiance sans bornes. Sire, «quoique Suédois par honneur, par « devoir et par religion , je m'identifie « encore par mes vœux a cette belle

« France qui m’a vu naître , et que j’ai • servi fidèlement depuis mon enfance; « chaque pas que je fais en Suède , les « hommages que j'y reçois réveillent « dans mon âme ces beaux souvenirs « de gloire qui ont été la principale « cause de mon élévation , et je ne me <■ dissimule pas non plus que la Suède , « en me nommant , a voulu payer ce a tribut d’estime au peuple français.»

Cette lettre fut portée à Paris par le courrier Desables, qui la remit aux Tuileries à l’officier de service. Napoléon en la lisant s'abandonna à une violente colère. « Le misérable, s’écriat-il, il ose me donner des conseils ! » L’ordre fut aussitôt intimé d’arrêter Desables et de l’enfermer a Vincennes, d'où il ne sortit qu'au bout d’un mois, grâce à ("intervention de la reine d’Espagne, Julie, sœur de la princesse royale de Suède.

Et pourquoi Charles-Jean n’auraitil pas été en droit de donner des corn seils à Napoléon ? Était-ce donc la première fois qu’il le faisait, et Napoléon s’etait-il donc si mal trouvé, avant le traité de Leoben et à Wagram , des conseils de son lieutenant? Pourquoi ne comprit-il pas cette lettre ? pourquoi , au moment d’engager une lutte si incertaine et qui devait lui être si funeste, se laissa-t-il étourdir par sa confiance dans sa fortune, et ne vit-il pas de quels secours seraient pour ses ennemis les directions d’un général formé à la même école que lui , et non moins favorisé que lui de la victoire?

C’est quedepuis longtemps Napoléon dans ses vastes desseins avait sacrifie la Suède ; c'est qu’il la voulait non comme alliée, mais comme ennemie dans la lutte terrible qu’il allait engager. Sans doute il n’ignorait pas de quel secours la Suède pouvait être pour lui; il n’ignorait pas que le prince royal , débarquant en Finlande à la tête de quelques bataillons et avec le drapeau suédois, arriverait à Saint-Pétersbourg plus promptement qu’il n’arriverait luimême à Moscou ; mais au retour de cette expédition, dont on doit reconnaître qu’il pouvait se llalter de sortir vainqueur, quand on songe quelle

était sa puissance alors qu’il entraînait presque toute l’Europe à sa suite , et qu’il voyait à Dresde huit têtes couronnées, assister chaque matin à son lever, au retour de cette expédition, dis-je, il eût fallu reconnaître les services de la Suède, et depuis longtemps la presqu'île Scandinave était réservée par lui comme un dédommagement qu’il pouvait offrir à la Russie, ou comme une récompense destinée au Danemark allié , docile et dévoué. Cette derniere intention, son agent Desaugiers l’avait laissée entrevoir en juillet isto, lorsqu’il appuya la candidature du roi Frédéric VI, et lui-même ne l’avait pas dissimulée quand il engagea la Suede à s'en remettre aux sentiments généreux de l’empereur Alexandre. Voilà pourquoi toutes ses mesures tendirent a exaspérer la Suède ; voilà le secret de la conduite du ministre Alquier.

Certes, si quelque chose dut surprendre Napoléon, c’est que le gouvernement suédois eût tant tardé à se tourner contre lui, et qu’il eût fallu tant d’éfforts pour l’amener à cette résolution.

Quand Napoléon, dans sa dernière entrevue avec le prince de Ponte-Corvo, lui dit : fartez , que nos destinées s'accomplissent ; quand le jour même où le prince quitta Paris. Napoléon dit au duc de Frioul : J’aurais été charmé qu'il n'eût pas accepté ; c’étaient autant de paroles prophétiques.

Il prévoyait dansquelle position il allait placer un homme auquel, malgré leurs désaccords passés, ii lui était impossible de refuser son estime; il pensait qu’il pourrait avoir un jour à le combattre et peut-être à le vaincre, et il aurait voulu se soustraire à cette nécessité dans laquelle le plaçaient les grandes résolutions qu’il avait prises.

Itépetons-le, Napoléon et son ancien frère d’armes avaient tous deux des devoirs différents , et tous deux les remplirent. Napoléon voulait assurer le bonheur de la France en terrassant l’Angleterre, et pour atteindre ce but, il fallait, selon lui, qu’il dominât en Europe; Charles-Jean aussi voulait la prospérité de la Suède , et pour cela

SUÈDE

il fallait qu’il restât libre et indépendant, dilt-il se voir dans la pénible nécessité de tourner ses armes contre son ancienne patrie. Voilà le véritable fond des choses. Tous deux ont été ce qu’ils devaient être. Napoléon vainqueur se fût sans doute montré généreux envers Charles-Jean, et celui-ci, réduit à combattre son ancien souverain, n’a rien négligé pour l’arrêter sur le bord du précipice.

Les négociations avec la Russie touchaient à leur terme. Le prince royal pouvai t compter sur l’empereur A lexandre qui, dès le mois de décembre 1810, lui avait demandé son amitié, dans une lettre conlidentielie dont il avait chargé le général Suchtelen. Voici cette lettre :

<■ Pour Votre Altesse Royale seule.

« Après m’être acquitte de mes de- « voirs envers le prince royal , qu'il me « soit permis de m’adressera l'homme « distingué par ses talents, son carac- « tère, ses principes. Je désire sincè- « rement votre amitié, votre confian- « ce;jelesambitionne même, parce que « mon estime vous était vouée depuis « longtemps et quand vous n’étiez que

* simple générai.

« Je suis fait pour comprendre et « répondre à l’expression dont vous « vous êtes servi envers Czernischcff, « et c'est d'âme que je veux être votre « ami. Éleve moi-même par un répu- « blicain, j’ai de bonne heure appris à « priser plus l’homme que les titres.

« Ainsi , je me trouverai plus flatté « des liens qui s'établiront entre nous « comme homme a homme que comme

* souverains. L’envoi de Czernischeff

* n’a été que dans ce but et dans l’in- « tention de vous rassurer sur les in- « quiétudes qu’on s’etait plu à vous «donner sur moi. Tout ce qu’il' m’a « marqué sur vos sentiments m’a fait « un plaisir extrême, parce que j’y ai « reconnu ce caractère que j’ai tou- « jours affectionné en vous; comptez « constamment sur moi , et ne vous «laissez jamais effaroucher par les « craintes qu’on essayerade vous donner « sur la Russie. Son intérêt se trouve

* daus la conservation de la Suède.

« Veuillez me répondre de la même .

« manière; une lettre particulière sans « étiquette me sera infiniment chère «de votre part.

« Alexandre.

« Dix-neuf décembre 1810. »

A des ouvertures si honorables, le prince royal avait fait cette réponse pleine de noblesse :

« La lettre que Votre Majesté a jointe « à la lettre qu’elle m’a fait l’honneur « de m’écrire, m’a pénétré de la plus « vive reconnaissance. Je suis heureux « d’avoir pu inspirer à Votre Majesté « les sentiments qu’elle veut bien me «témoigner. Déjà, à Tilsitt, Votre « Majesté daigna s’expliquer sur mon « compte d’une manière flatteuse et « obligeante; depuis, Votre Majesté m’a « donné un témoignage bien éclatant « de son estime, elle ira point traversé « mon élection en Suède.

« Cette conduite généreuse dans une « conjoncture où la politique de l’Eu- « rope aurait justifié tout ce qui aurait « été pratique de contraire, m’a atta- « ché sans réserve à Votre Majesté.

« J’ai souffert, à la vérité, des me- « naces uu’on m’a faites en son nom,

« et, je l’avoue, je ne me confiais plus « que dans le courage de la nation et « la justice de ma cause. Mais M. de « Czernischeff est arrivé sur ces entre- « faites; les assurances qu’il m’a don- « nées de la part de Votre Majesté « m’ont fait le plus grand plaisir ; je « ne lui ai pas caché que je voulais vi- « vre indépendant; je me suis expliqué « sur tout ce qui touche si essentielle- « ment Votre Majesté et son immense « empire. Si M. de Czernischeff a rendu « fidèlement nos conversations, Votre « Majesté a pu se convaincre de mon « affection pour elle comme homme,

« et de mes sentiments comme prince « du Nord.

« Oui, Sire, je deviendrai Tami de « Votre Majesté, puisqu’elle veut bien « me dire que c’est d’ame qu’elle veut «l’être. Des cet instant, je compte « sur son amitié, et elle peut compter « invariablement sur la mienne. De « longs et sanglants démêlés ont existé « entre la Russie et la Suède ; peut-

« être alors avait-on raison de décider « par les armes des prétentions réci- « proques ; aujourd’hui ces temps ne « sont plus, et la paix doit être 1 objet « commun des deux nations.

« Charles-Jean.

«Stockholm, le 16 janvier 181t. »

Des relations aussi affectueuses avaient bien préparé les voies aux négociations, et quand la Suède, humiliée et blessée par la France, vint offrir son alliance à la Russie, Alexandre n’hésita pas un seul instant à accueillir les ouverturesqui lui étaient faites. Lecomte Gustave aeLôwenhielm fut chargé par le prince royal de cette mission. Il était porteur de la lettre suivante :

Stockholm, le 7 mars 1811.

« Sire ,

« L’occupation de la Poméranie sué- « doise par les troupes françaises en- « gage le roi a dépêcher le "comte de « Lôwenhielm , son aide de camp gé- « neral , prés de Votre Majesté Impé- « riale. Cet officier, qui jouit de toute « la confiance de son souverain , est « chargé de faire connaître à Votre « Majesté les motifs qui ont servi de « pretexte à cette invasion , diametra- « lement opposée aux traités exis- « tants.

« Les côtes de la Méditerranée, de « la Hollande et de la Baltique , suc- « cessivement réunies , l'interieur de « l’Allemagne cerné , ont dd faire en- « trevoir aux princes, les moins clair- « voyants, que les régies de la politique, « mises de côte, allaient incessamment • faire place à un système qui , détrui- « sant toute espèce d’équilibre, réuni- « rait une foule de nations sous un seul « chef. Les monarques tributaires , ef- « frayés de cette domination toujours « croissante , attendent, consternés , le « développement de ce vaste plan.

«Au milieu de ce deuil universel, « le regard des hommes se tourne vers «Votre Majesté; déjà il s’élève; mais « souffrez que j’observe à Votre Ma- « jesté qu’il n’est , dans aucun succès « de la vie , rien de semblable à la ma* « gie du premier instant ; tant que son « pouvoir dure , tout dépend de celui « qui veut agir ; les esprits étonnés

« sont incapables de réflexion , et tout « cède à la volonté et à l’impulsion du « charme qu’ils craignent , ou qui les « attire.

« Veuillez, Sire, recevoir, avec bonté, « l’expression de ma reconnaissance « pour les sentiments que Votre Ma- « jesté me témoigne. S’il me reste des « vœux à former, c'est pour la conti- « nuation d’un bonheur dont je serai « toujours digne par le prix que j’y at- « tache./

A l’époque où cette lettre partit , Napoléon n'avait pointencorc déclaré la guerre à la Russie ; personne alors ne doutait de la puissance du conquérant et du succès de son entreprise (*).

Alexandre répondit avec empressement à cette marque de confiance.

Avoir pour lui la Suède et l’habile général qui la gouvernait c'était, à la veille de la lutte qui allait s’engager, garantir son flanc droit, accroître son armée de plus de cent mille hommes et doubler ses chances de succès. Un traité d’alliance entre la Russie et la Suède fut signé le 24 mars à Saint-Pétersbourg (**). Le prince royal devait entrer en campagne et réunir sous ses ordres un corps russe. La Norwége était promise à la Suède. Le 2 mai suivant la Grande-Bretagne accéda à ce traité.

Ce fut également vers la fin de mars que la France fit une nouvelle tentative pour engager la Suède dans une guerre ouverte contre l’Angleterre et la Russie. M. Niepperg, ministre d’Autriche à la cour de Suède, reçut du prince de Schvvartzemberg, ambassadeur d’Autriche à Paris, un courrier qui lui apportait la nouvelle qu’une alliance avait été

(*) Cest donc à tort qu’on a reproché à la Suède d’avoir attendu les revers de Napoléon pour se tourner contre lui.

(**) C’est ce traité qu’on désigne ordinairement , mais à tort , sous la dénomination de traité d' A ho. L’entrevue demandée au prince royal n’eut lieu à A ho que le»8 août suivant (voyez plus bas), lille n'avait pour but que de consulter le prince royal sur les opérations uliérieun-s , et de régler la part que la Suède voudrait y prendre.

SUÈDE. S4t

conclue à Paris le 14 mars, entre la France et cette puissance. Le prince de Sch’vartzemberg chargea lemmi.strede sa cour à Stockholm de communiquer cette nouvelle à Charles XIII , et d'employer toute son influence pour faire participer la Suède à la guerre contre fa Russie. Voici quelle fut la réponse que M. Engestrôm remit à M. Niepperg au nom du gouvernement suédois:

« Les menaces de la France , ses at- « tiques reitérées contre le commerce « de la Suède , l’enlèvement de près de

• cent bâtiments destinés pour des « ports amis et soumis à la France , le

• séquestre mis sur les propriétés sué- « doises à Dantzig et autres ports de

• la Baltique, et enlin l'invasion de la «Poméranie, faite au mépris des trai- « tes , justifieraient suffisamment la « Suède de tous les engagements qu’elle « aurait pu prendre avec les ennemisde

• la France. Quels que soient les justes

• griefs qu’elle a contre cette puissance, « elle lie désire pas la guerre , et elle « rejette la pensée d'être forcée de la « faire , même pour conserver son in- » dépendance et ses lois. La Suède est « donc prête a écouter toutes les pro- « positions conciliatoires qui pourront « lui être faites. La justice est pour « elle. Si la Suède avait la conviction

• que Sa Majesté l’empereur Alexandre « arme pour asservir l'Europe et pour « tout soumettre au système russe, et

• étendre ses États jusqu’au nord de « l’Allemagne, la Suède n’hésiterait « pas un moment à se déclarer et à «combattre pour arrêter cette ambi- « tion ; elle serait dirigée par le prin- « ciped’État,(|uidevrait lui faire crain- « dre un accroissement de puissance « aussi dangereux ; mais si , au. con-

• traire, la Russie n’arme que pour sa « propre défense , pour préserver ses « frontières , ses ports et même sa « capitale , de toute inv asion étrangère ; «si, en cela, elle ne fait qu’obéir à « l’impérieux devoir de la nécessité, il

• est ae l’intérêt de la Suède de 11e pas « balancer un moment à défendre les « intérêts du Nord , puisque les siens « y sont communs.

’« La Suède ne peut pas se flatter

« de pouvoir, comme puissance du se- « cond ordre , se soustraire à l’état de « servitude dont la France menace les « États du premier ordre. Une guerre « entreprise pour reconquérir la Fin- « lande n’est nullement de l’intérêt de « la Suède; l’Europe est instruite des «causes oui la lui firent perdre; en- « treprendre une guerre pour s’en re- « mettre en possession , serait rnécon- « naître les intérêts du peuple suédois; « cette conquête occasionnerait des « dépenses que la Suède n’est pas en « état de. supporter; et son acquisition, « en admettant qu’elle pût s'effectuer, « ne pourrait jamais balancer les dan- « gers qui en résulteraient pour elle ; « les Anglais lui porteraient des coups « funestes pendant l’éloignement de « ses armées ; ses ports seraient brû- « lés ou détruits , et ses villes mari- « times réduites en cendres : d'ailleurs, « dès qu’un changement s’effectuerait « dans le système politique de la Rus- « sie, soit après des succès, soit après * des défaites , ses anciennes vues sur « la Finlande ne manqueraient pas de « faire peser sur la Suède une guerre « désastreuse : le golfe Bothnique sé- « pare les deux États ; aucun motif de «division n’existe, et la haine natio- « nale disparaît chaque jour, par suite « des dispositions pacifiques des deux « souverains.

« Si la France veut reconnaître la « neutralité armée de la Suède , neu- « tralité qui doit emporter avec elle le « droit d'ouvrir ses ports , avec des « avantages . égaux pour toutes les «puissances, elle n’a aucun motif de « se mêler dans les événements qui « pourraient avoir lieu. La France s’en- « gagerait à restituer la Poméranie; et, « dans le cas où elle se refuserait a cette « restitution que réclament a la fois les « droits des nations et la foi des trai- « tés , Sa Majesté le roi de Suède ac- « cepte la médiation , pour cet objet «seulement, de Leurs Majestés l’em- « pereur d’Autriche et l’empereur de « Russie ; il se prêtera à une reconcilia- « tion compatible avec l’honneur natio- « nal et les intérêts du Nord.

«Sa Majesté le roi de Suède, per-

« su a ilé que tous les préparatifs faits « parSa Majesté l’empereur Alexandre, « n'ont qu'un but purement défensif, « et ne visent qu’à préparer à son em-

• pire cette même neutralité armée , « que la Suède désire établir de con- « cert avec la Russie, s’engage à faire « tous ses efforts auprès de Sa Majesté r Impériale, pour qu'une rupture n’ait « pas lieu avant qu'on se soit entendu » sur l’époque où des plénipotentiaires

• suédois , français , autrichiens et r russes pourront se réunir pour con- « venir à l'amiable d’un système de r pacification qui , basé stirla neutra- « lité susmentionnée , en terminant r les différends actuellement existants Rentre le Nord et la France, puisse r assurer à l’Europe le repos dont elle « a un si grand besoin.

« Le baron d'ENGF.STHOM. »

Il n’était pas dans le caractère de Napoléon de se prêter à de pareils engagements, et, tout préoccupé de sa vaste entreprise, il se mit en route sans s’inquiéter davantage de la Suede, de ses alliances et de ses réclamations.

A peinedepuis vingt jours il était parti, quand M .d’Ohsson, chargé d’affaires de Suède à Paris, remit par ordre de son gouvernement la note suivante nu duc de Bnssano.

Paris, le 38 mai t8n.

« Les vexations exercées par les cor- « saires, sous pavillon français, contre « le commerce de In Suède , se multi- « pliant dans une progression inouïe , r et s'étendant même a ries comesti-

• blés . auxquelles l'avidité donnait les r qualifications à sa convenance , der vaient nécessairement imposer l’obli- « gation sacrée au roi , de chercher à r s’éclairer lui-même, ainsi que ses su- « jets , sur un état de choses qui nrê-

• tait à la paix tout le caractère de la « guerre.

r Le corsaire le Mercure s’étant r établi sur les côtes de la Suède, afin

• d’y exercer librement ses pirateries, « et s’étant ainsi constitué de fait en r ennemi , fut enfin arrêté dans ses « courses , et amené dans un port suér dois par un motif de défense, qui ne « devait point être méconnu.

r Le roi , qui n’avait jamais douté r un seul instant des sentiments de « justice qui animent Sa Majesté Femr pereur des Français, roi d’Italie, « s’était à différentes reprises adressé « à ce souverain , pour porter des r plaintes sur la conduite des corsaires r français , si diamétralement contraire r à la nature des relations qui subsisr taient entre les deux cours , à la te- « neur des traités , et même à celle des r lettres de marque dont ces corsaires « étaient munis. Sa Majesté n’ayant r cependant pas obtenu de réponse aux r justes réclamations que les intérêts « de son peuple lui prescrivaient de r faire, envoya, aussitôt après avoir r reçu la nouvelle de la détention du r corsaire le Mercure , un courrier exr traordinnire au soussigné, à l’effet r de mettre, dans tout son ensemble, r sous les yeux du ministère français, r un résumé, et de ce qui s’était passé, « et de ce que la Suède désirait , comme r une garantie pour l’avenir. Le sous- « signé s’est acquitté de ces ordres le r 15 janvier dernier, et cette eommu- « nication est pareillement restée sans r réponse.

« Au milieu de cette attente, et lorsr que Sa Majesté, en n’écoutant que « ses sentiments d’estime et d’amitié « pour Sa Majesté Impérialeet R ovale, r se livrait déjà aux espérances les plus «justes, elle apprit qu’un corps très- « considérable de troupes françaises « était entré, le 27 janvier, dans la Por méranie suédoise. Le chargé d'nf- « faires de France, résidant à' Stock- «holm, fut interpellé de s’expliquer « sur les motifs de cette invasion sour daine et inattendue, mais il allégua r n’en avoir pas la moindre connais- 0 sauce. Le soussigné s’adressa , au « même effet , à Son Excellence M. le « duc de Bassano, et obtint pour ré- « pense, qu’il fallait attendre les orr dres de la cour de Suède.

r Ces ordres , se bornant à deman- « derune explication franche et ouverte r sur les intentions de Sa Majesté Fera- « pereur et roi, par rapport à l’oceu- « pation de la Poméranie, furent expé- « diés le 4 et le 7 février de Stockholm.

SUEDE

« Ces dépêches ne sont jamais parve- « venues au soussigné.

« L'interruption du cours ordinaire « des lettres destinées pour la Suède, « ayant commencé peu après l'invasion « française en Poméranie, la certitude

• qu'on acquit de recherches faites à « Hambourg, des fonds qui s'v trou- « vaient pour compte de la Suède, l'ar- « restation et la vente même des bàti- « ments suédois dans les ports du « Mecklenbourg et de Dantzig, ou* « vraient un vaste champ aux conjec- « tures. Alin d'acquérir quelque ccrti- « tude quant à l'état des choses dans « la Poméranie suédoise , le roi y en- « voya le général d’Engelbrechten, en « qualité de parlementaire; mais, ayant « bientôt reçu la nouvelle que le g’éné- « ral comte Friant s'était refusé de re- «cevoir le général suédois, et même « de répondre par écrit à la lettre que

• celui-ci lui avait adressée, Sa Ma- «jesté crut apercevoir alors un sys-

• terne suivi dans l'ignorance où l'on « voulait conserver la Suède , sur les

• affaires générales et sur celles qui lui « étaient particulières.

« On apprit, malgré toutes les précautions y contraires, plusieurs dé- « tails sur la conduite des troupes «françaises en Poméranie, condujte « qui cadrait difficilement avec cet eta-

• loge amical qu’on semblait vouloir « attacher à l’invasion de cette pro- «vince, dont l’intégrité, aussi bien « que celle de la Siusle, se trouvait « garantie par Sa Majesté l’empereur « dans le traité de Paris.

« Des fonctionnaires publics arrêtés, « traînés jusqu’à Hambourg, menacés «des traitements les. plus rigoureux « pour les faire fausser leurs devoirs « et leurs serments; les caisses du roi

• mises sous les scellés ; les bâtiments « de Sa Majesté forcés, à coups de ca- « non , de suspendre leur départ, et li- « nalement déchargés et séquestrés au « profit de la France; les charges oné-

• reuses imposées à un pays qui avait « à peine eu le temps de respirer apres « les malheurs qu’il avait éprouvés , et « finalement le désarmement des trou- «pes suédoises qui s’y trouvaient:

« tous ces motifs réunis devaient jiistî- « fier le désir du roi , de recevoir une « explication que réclamaient à la fois « et la dignité des souverains et les sti- « nutations des traités subsistant entre « la Suède et la France.

« I.c roi n’avait aucun engagement « avec d’autres puissances qui fût con- « traire au traite qui le liait a la France, « et dont Sa Majesté s’était constam- « ment attachera remplir les clauses. Si « lescscadres britanniques ménageaient « le commerce de cabotage de la Suède, « cette conduite était gratuite de leur « part, et provenait sans doute d'une « envie d'opposition dans leurs ine- « sures, à celles adoptées par les cor- « saires des puissances amies de la « Suède. Si les bâtiments suédois , qui « apportaient des productions de leur « pays dans les ports de l’Allemagne, « se servaient de licences anglaises « pour échapperaux croiseurs ennemis, » ils ne devaient point s'attendre à être « confisqués en arrivant, lorsqu’ils sa- « vaient de science certaine, que des « bâtiments de Dantzig , destines pour « l’Angleterre, avaient passé le Sund , « munis de licences de Sa Majesté l’etn- « pereur et roi.

« Si le roi , attaqué dans une de ses «provinces par la F'rance, eommen- « çait alors à songer à la sûreté de son «royaume, Sa Majesté se llatte que « Sa Majesté impériale et Royale elle- « même n'en aurait pas agi autrement « à sa place. On peut tout nier, excepté « les faits qui subsistent , et c'est aussi sur les faits seuls que le roi « s’appuie.

« Par une suite de cet exposé. Sa « Majesté a ordonné au soussigné de ■ déclarer officiellement à Son Excel- « lence le duc de Rassano :

« Que le roi proteste formellement « contre l'invasion des troupes fran- « çaises dans la Poméranie suédoise.

« Que Sa Majesté ne saurait envisa- « ger cette invasion que comme une « violation du traité de paix entre la «Suède et la France; mais que, par « suite des principes de modération « que le roi aime à conserver dans la « marche de sa politique , et de la con*

■gle

<■ tinuation de Ses sentiments pour la « France , Sa Majesté ne se regarde « cependant pas en état de guerre avec « elle , mais attend de son gouverne- « ment une explication franche et ou- « verte sur l’invasion de la Poméranie.

« Que, pour établir une réciprocité « parfaite, en attendant cette explica- « tion , le payement des intérêts et du « capital des sommes dues aux pays « réunis à la France, en vertu des dé- « crets impériaux, sera suspendu; me- « sure qui sera continuée jusqu'à ce « que la Poméranie suédoise soit éva- «cuée, et la bonne harmonie rétablie « entre les deux cours.

» Que finalement, comme l’occupa- « tion militaire de la Poméranie sué- « dorée mettait Sa Majesté en mesure « de se regarder entièrement libérée « des engagements particuliers qu’elle « a contractés avec la France , et prin- <■ cipalemrnt de l’obligation de conti- « nuer une guerre que la Suède n’a « entreprise que par une suite de son « adhésion au système continental , » adhesion qui n'a été que lu consé- « quenee de la restitution de la Pomé- « ranie , le roi déclaré : qu’il se regarde « dès ce moment en état de neutralité « vis-à-vis de la France et de l’Angle- « terre; qu’en conséquence de ce sys- « tème adopté par Sa Majesté , elle « emploiera tous les moyens en son * pouvoir, pour protéger le pavillon » neutre de la Suède contre des dépré- « dations qui. n'ont dd leur durée qu'à « une longue patience.

« La Suède, attachée à la France « depuis François Ier, ne désire que de b pouvoir allier ses affections au niainb tien de l’indépendance du Nord. Le b roi éprouverait ainsi une vive doub leur, s'il se voyait forcé de sacrifier b son penchant naturel aux grands inb téréts de sa patrie, qui repoussent à b la fois la servitude et la honte. Mais « fermement résolue de soutenir la di- « gnité de sa couronne et la liberté de b ses sujets, Sa Majesté attendra avec « tranquillité le développement ulté- « rieur des événements.

" Le soussigné supplie Son Excelb lence M. le duc de liassano de vou-

b loir bien porter cette note à la conb naissance de Sa Majesté l'empereur b et roi , et de communiquer, aussitôt b que possible, au soussigné, la réb ponse de Sa Majesté' Impériale et « Royale.

« Le soussigné a l’honneur, etc.

« C. d'Ohsson. »

Cette protestation resta sans réponse.

Napoléon était alors engagédans l’expédition la plus gigantesque dont l’histoire fasse mention; les résultats devaient être proportionnés à l'immensité de l’entreprise : elle devait changer la face du monde ou causer la perte de son auteur.

Cependant l’empereur Alexandre , qui ne pouvait se dissimuler de quel secours seraient pour lui les conseils de Charles-Jean, surtout depuis les succès rapides qui avaient accompagné les armes de Napoléon depuis Kowno ( 24 juin ) jusqu’à Witepsk ( 28juillet ), lui lit proposer une entrevue. Le prince royal répondit, le 11 août ;

b Des l’instant que M. le comte de « Lôwenhielm m’eut fait connaître le b désir de Votre Majesté Impériale a d’avoir une entrevue avec moi , j'en a rendis compte au roi , qui s’empressa « d’y donner son assentiment... je n’at- « tends plus que le retour du courrier « pour me mettre en route... Tout me b fait présumer qu'il y aura déjà eu " une grande bataille entre Orza et b Mohilow; mais, si elle n'a pas eu b lieu, sans doute que les troupes de b Votre Majesté occupent déjà Sino- «lensk, et qu’elles y attendent i’en- « nemi , avec l’intention de se bien b battre. Quels que puissent en être les b résultats, Votre Majesté n’en doit b pas être alarmée : ses corps de ré- « serve répareront ses pertes, tandis « que l’empereur Napoléon, s’affaiblisb saut tous les jours par les maladies « et les combats, doit, avant long- • temps, se trouver réduit à un noin- « bre bien inférieur à celui de Votre b Majesté. Il est possible qu’il ait gab gné la première, la seconde, même b la troisième bataille; la quatrième b sera indécise, comme celle d’Kylau; a et si Votre Majesté persévère, il est

SUÈDE

« indubitable qu’elle gagnera la cin- « quième.

« A toutes les levées que Votre Ma- « jesté vient d'obtenir, je pense qu'elle « aura ajouté cette armee valeureuse et « aguerrie qui a fait trembler le crois- « saut. Je crois que Votre Majesté doit « la faire venir en poste, et la diriger « sur la capitale de la Lithuanie. Cette « marche me parait devoir intimider «d’autant plus l'empereur Napoléon, «que, quand même il serait vain- « queur à Smolensk , aucun de ses ren- « forts ne pourrait plus lui parvenir; « et si, au contraire, la bataille a été « indécise, ce mouvement audacieux le «forcera, ou à repasser le Niémen, « ou a détacher un grand corps pour « aller a la rencontre de ces braves, et « des lors Votre Majesté peut repren- « dre l'offensive. »

La réunion fut fixée, pour le 28 aodt, à Abo. Il fut question des garanties que la Russie donnerait à la Suède. Parmi les Suédois qui avaient accompagné le prince royal, les uns voulaient la reprise de la Finlande jusqu’à Abo inclusivement; une partie sc contentait des îles d’Aland et de tout le territoire jusqu’à Uleaborg. Le baron Armfeldt, Suédois de naissance, et alors aide de camp de l’empereur Alexandre, était d'avis que la Suède devait de suite obtenir une concession quelconque. Un ci-devant général suédois, Aminoff, aussi au service de Russie, était d'un avis contraire. L’empereur dit qu’il accorderait volontiers la partie de la Finlande qu'on demandait, mais qu’il était certain que cette concession le déconsidérerait dans son pays, et qu’il préférerait remettre en dépôt à la Suède les îles d'OEsel, de Üaglio, et Riga. Le prince royal pria l’empereur de lui dire franchement s’il croyait que l'autre concession pût avoir le résultat dont il venait de parler. Sur la réponse affirmative de l’empereur :

«Eh bien! lui dit le prince royal, je «renonce à toute garantie; je n’en « veux d’autre que celle de votre pa- « rôle : je m'en rapporte à vous. »

L'einpereur, lui serrant affectueusement la main, lui dit : « Je n’oublierai

« de ma vie la réponse loyale et géné- « reuse que vous venez de me faire. »

Le dernier jour des conférences, le prince dit a l’empereur: «J'ai vu les « troupes que vous me destinez (trente- « cinq mille hommes pour marcher, «avec les Suédois, contre le Dane- «inark, et opérer un -débarquement «en Sélande); elles sont bonnes et « belles, c'est l'élite de votre armée; « mais le moment n’est pas opportun «pour les mettre sous mes ordres; « vous en aurez vous-même un besoin « plus urgent. tVittgenstein se défend « comme tin lion sur la Duna ; mais il « s'affaiblit; il ne lui reste guère que «quatorze mille hommes, je le sais.

« Il est impossible que Macdonald « et Victor ne finissent pas par lui « passer sur le corps et aller à Péters- « bourg ; envoyez-lui de suite ces trente- « cinq mille hommes. — Rien de plus « noble que ce que vous faites là, dit « l'empereur; mais je ne puis accepter « votre offre , car comment auriez-vous « la N’orwégef*)? — C'est ce qui presse « le moins, répliqua le prince; si vous «êtes heureux, je l’aurai toujours, « vous tiendrez vos promesses; mais « si vous succombiez, l’Europe serait « asservie, ses couronnes seraient fié- « tries, on ne les porterait que. sous le « bon plaisir de Napoléon , et mieux « vaut labourer un champ que régner « à cette condition. <>

Les trente-cinq mille hommes furent aussitôt dirigés vers le corps de Wittgcnstein, qui, sans ce puissant renfort , ne pouvait empêcher les Français d'aller à Pétersbourg, où ils n’auraient probablement pastrouvérequ'ils trouvèrent à Moscou : Pétersbourg n'eût pas été incendié comme Moscou , et l’empereur de Russie eût été contraint de signer la paix(**).

Cependant la Suède continuait ses armements. Les alliés de Napoléon

(*) Nous avons vu plus haut , p. 340, que la Suède devait obtenir la Nonvoge. La Russie s'élail engagée à lui fournir un secours pour la conquérir.

(**) Extrait de l’Histoire de France do Montgaillard , t. VII, p. 109 cl suiv.

8’en alarmèrent, et le 13 septembre une note fut remise à M. Engestrôm, par l’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi de Prusse près la cour de Stockholm. Elle était ainsi conçue :

« Sa Majesté le roi de Prusse a ma- « nifesté. dans plus d'une occasion, le « prix qu’elle attache au maintien des « relations d’amitié et de bonne har- « nionie qui l'unissent à la Suède...

«Alliée à la France, la Prusse doit « s'opposer à toutes les tentatives mé- « ditées contre cette puissance; elle le « doit, à plus forte raison, si ces tentatives, dirigées contre le nord de « l'Allemagne, menaçaient de troubler « sa propre tranquillité. Malgré les « bruits qui circulent sur les armeb nient s qui se préparent en Suède pour b effectuer une descente sur les cotes « de l’Allemagne, le roi se plaît à croire « que Sa Majesté suédoise ne se déci- " dcra jamais, dans sa haute sagesse, a à prendre un parti qui parait incoma patible avec la prospérité de son b royaume. Si toutefois, et contre toute b attente, ce projet devait se réaliser, b la Prusse n'aurait plus le choix des b moyens, et elle se verrait obligée, « quoique à regret , de repousser la b force par la force. I.e soussigné a été a chargé, en conséquence, de déclarer a officiellement à Son Excellence M. le a baron d'Kngestrom, ministre d’État a et des affaires étrangères de Sa Ma- * jeslé le roi de Suède, que la moindre « entreprise faite contre te continent , b soit en Poméranie, Prusse, Mcck- « lenbotirg , soit dans la trentea deuxième division militaire, tendant b à troubler la tranquillité de /’ 4lte- " magne , provoquerait la marche de a trente mille Prussiens tirés de la b Silésie et d'autres parties du royaub me, et prêts à marcher au premier a signal pour tomber sur les agresb seurs.

« Le soussigné prie Son Excel- « lence, etc.

« Signé, F. de Tarrach. »

Le ministre d'Etat de Suède répondit le t6 à l’envoyé extraordinaire de Prusse :

a Le soussigné, etc. , a mis sous les b yeux du roi, etc. Il a été chargé de « répondre que le roi apprécie les mob tits qui ont obligé Sa Majesté le roi « de Prusse à faire la déclaration que «contient ladite note; et quoique Sa « Majesté y ait vu avec regret quelques « expressions peu concordantes avec « l'harmonie qui unit les deux gouver- « nemenls, et rattachement personnel « que portent le roi et la famille royale « de Suède à l'auguste famille de Prusse, « Sa Majesté n’en continuera pas moins « de faire des voeux pour que la nmnar- « chie du grand Frédéric puisse re- « prendre son ancienne splendeur, et « elle a chargé le soussigné de déclarer « qu’elle ne s’écartera en rien du svs- « tème qu'elle a adopté pour maintenir b la liberté de ses peuples et l'honneur « de sa couronne.

« Signé , Engestrôm. »

Cette réponse si lière semblait d’autant plus courageuse, que Napoléon poursuivait le cours de ses succès.

En effet, dix jours plus tard, on apprit à Stockholm la prise de Moscou.

b A cette nouvelle, toutes les pensées se fixent sur le prince royal. Sera-t-il assez téméraire pour persister? disaient les partisans de Napoléon; sera-t-il maintenant en son pouvoir de rester fidèle à ses engagements? disaient les personnes que la prise de Moscou frappait d’étonnement. Il y avait cercle à la cour ce jour-là; le prince paraît; on attend avec anxiété ses premières paroles. Il s'approche du ministre russe : « Je plains votre seconde capitale, dit- « il , mais je félicite votre empereur; « Napoléon'est perdu... Oui , Monsieur, « ajouta-t-il en se tournant vers le «chargé d’affaires d’Autriche, oui, « Monsieur, Napoléon est à Moscou et «il est perdu; vous pouvez écrire à « votre cour que tel est mon avis sur « cet événement. » Et puis revenant au général Suchtelen (ministre de Russie):

« Un courrier parti, il y a deux heures, « porte au comte de Lôwenhielm les « ordres du roi pour resserrer davan- « tage les liens qui nous unissent à « l'empereur Alexandre. »

Aux instructions dont le courrier

SUÈDE

était porteur pour le ministre , le prince royal avait joint la lettre suivante pour l'empereur Alexandre.

« Des cinq officiers que j’ai eu l’Iion- ■ neur d’adresser successivement à «Votre Majesté Impériale, un seul, « le baron de Stjencrona , est revenu « avec les détails de la bataille de Bo- «rodino, que Votre Majesté a bien « voulu me faire parvenir. Je jouissais « dtqà du succès que semblait promet- « tre cette sanglante affaire , quand « on m’a remis la nouvelle de l’entrée « de l’armée française à Moscou. Un « avis aussi inattendu m'a vivement « surpris.

« L’empereur Napoléon atteint son « but : il frappe l’Europe d’étonne- « ment , et il croit, par cette occupa-

* tion , effrayer Votre Majesté , et la « forcer à souscrire aux conditions « qu’il dictera. Mais tant qu’il a de- « vaut lui une armée plus forte que la « sienne , je ne vois dans la prise de « Moscou qu’une gloire qui a pu être « obscurcie dès le lendemain. Que la « grande à me de Votre Majesté soit «au-dessus de cet événement! Je la « conjure d’organiser de suite de nou- « velles masses pour les jeter succes-

* sjvement dans l’armée régulière.

« Sans doute une le général Kutusoff « aura donné I ordre à l’armée de Mol- « davie de se porter sur Minsk ou « Smolensk, et que le prince tVittgens- « tein, apres avoir battu le corps qui «lui était opposé, se sera porté sur « Witepsk et aura opéré sa jonction, «au moins par des détachements, « avec l’armée de Moldavie. Ces deux « corps réunis peuvent organiser des « levees dans les pays qu'ils occupent , « et les armer des fusils qu’on trou- « vera dans les dépôts français. Au « reste, si l’on ne peut donner des « fusils à toutes les masses , on peut «du moins leur donner des lances et « des piques (*). «

Sans doute, Charles-Jean avait été forcé par Napoléon à se tourner contre la France ; sans doute , en prenant cette triste résolution , il avait obéi à

(*) Histoire de France, par Montgaillard, t VU, p. ia6 et suiv.

un devoir impérieux ; mais qu’il est pénible d’entendre ainsi tin général de la république, tracer à nos ennemis leur plan de campagne, et de le voir amené a se réjouir de nos défaites ! Quels reproches ne mérite pas celui qui nous avait privés d’un tel auxiliaire , et qui l’avait mis dans la cruelle nécessité d’embrasser une cause autre que celle de la France !

Cependant Napoléon , parvenu à Moscou , s’était vu contraint d’abandonner sa conquête , et de commencer le mouvement rétrograde qui devait avoir des suites si funestes. Il dut vivement regretter alors de n’avoir pas assez ménagé un prince et une nation qui, dans ce moment critique, eussent pu, par un simple mouvement sur Saint-Pétersbourg, sauver l’armée française et changer les destinées du monde.

Il n’entre pas dans notre sujet de raconter la fin désastreuse de cette campagne; mais, à peine les faibles débris de nos troupes etaient-ils rentrés en Allemagne, que la Suède rompit ouvertement avec la France, et que la note suivante fut remise par M. d'Engestrôm a M. de Cabre, chargé d’affaires de Franec à Stockholm, qui, depuis trois mois , était invité à déclarer s’il résidait à Stockholm comme agent d’une puissance amie ou ennemie, et qui, loin de répondre, se livrait, dit-on, « des intrigues ténébreuses peu coti~ formes au droit des nations.

« Dès le moment où l’invasion de la « Poméranie suédoise par les troupes « françaises, contre la foi des traités « et les’ engagements les plus solennels, « donna la mesure des intentions de * Sa Majesté l’empereur Napoléon à «l'égard de la Suède, le roi, juste- « ment étonné de cette agression inat- « tendue, n’a fait que réitérer ses « démarches pour en obtenir une expli- « cation franche et loyale, tandis que « le gouvernement français n’y a ré- « pondu que par de nouveaux actes « d’hostilités.

« Sa Majesté a cru que, si la force « donne des droits qu’attestent sufïi- « sauraient les malheurs de nos temps,

« la cause de la justice et le sentiment « de sa propre dignité peuvent aussi en « réclamer quelques-uns.

« Elle n'a donc pas vu avec indiffé- « rence une de ses provinces occupée « par la même puissance qui en avait « garanti l'intégrité, les troupes que le « roi y avait laissées déclarées prison- « nières de guerre, et comme telles « amenées en France, ainsi que les dé- « prédations continuelles de la part des « corsaires français contre le coin- « merce de la Suède. Sa Majesté avait « par conséquent chargé M. de lîerg- « stedt, au mois d'août dernier, et pos- « térieureinent le soussigné, de s'a- « dresser officiellement à M. de Cabre, « d'abord pour demander les raisons « qui avaient motivé les hostilités sus- « mentionnées, et finalement pour lui « déclarer que, comme sa cour après « un très-long délai ne s’était point ex- « pliquée à cet égard, et donnait ainsi « a connaître qu'elle ne voulait point « revenir à un système plus pacifique à <■ l’égard de la Suède, M. de Cabre ne « pouvait plus être regardé comme «agent d’une puissance amie, et que « ses relations diplomatiques avec le « ministère du roi devaient cesser jus- « (ju’au moment où il recevrait les « éclaircissements qu’il avait demandés « du cabinet des Tuileries.

« Plus de trois mois se sont écoulés « depuis cette époque; et le gouverne- « ment français, continuant toujours « le même silence , le roi a cru se de- « voir à lui-même et à son peuple de « ne plus compter sur une explication, « que tant de faits au reste paraissent « rendre illusoire.

« D’après ces considérations et d’au- « très pour le moins aussi importan- «tes, le soussigné a reçu les ordres « du roi son maître de déclarer à M. de « Cabre que sa présence ici devenant « absolument inutile dans les circons- « tances actuelles, Sa Majesté desire « qu’il quitte la Suède aussitôt que pos- « sible, et le soussigné a l'honneur de « lui envoyer ci-inclus les passe-ports « nécessaires pour son voyage.

« Le soussigné a l’honneur, etc.

« Le baron d’E.xgestbom. »

A cette notification, M. de Cabre répondit en ces termes :

Stockholm , le ai i8ra.

« Le soussigné, chargé d’affaires de « Sa Majesté l’empereur des Français, « roi d’ Italie , a reçu la note officielle « que Son Excellence M. le baron d’F.n- «gestrôm lui a adressée hier 20 dé- «cembre, dans laquelle il est dit en « substance « que Sa Majesté suédoise « ayant vainement attendu une explication relativement à l’entrée des « Français en Poméranie, à la trans- « latioiî des officiers du roi à Magde- « bourg, et à la capture des bâtiments « suédois par les corsaires français, Sa « Majesté a ordonné à son ministre « d'Etat et des affaires étrangères de « déclarer au soussigné que sa présence « à Stockholm étant tout à fait inutile, « Sa Majesté désire que le soussigné « quitte la Suède aussitôt que possible, « et de lui envoyer en même temps « les passe-ports nécessaires pour son « voyage. <•

« I.e soussigné croit inutile de s'ap- « pesantir sur l’imputation que con- « tient ladite note officielle, que Sa « Majesté l’empereur et roi a agi contre « la foi des traités. Il serait facile au « soussigné de la réfuter en rappelant « les' clauses de celui qui fut conclu à « Paris le G janvier, et en prouvant par « des faits que la Suède n'a rempli dans «aucun cas les obligations qu’elle y « contractait, quoique la France se fût « empressée de lui restituer cette même « Poméranie, conquise dans la dernière « guerre par les armées impériales et « royales.

« I.e soussigné doit observer que « jamais il ne lui a été notifié, verbale- « ment ou par écrit, que ses relations « diplomatiques seraient suspendues «jusqu’à ce qu’il eût répondu eatégo- « riquement aux éclaircissements de- « mandés par le ministère suédois. Son « Excellence le ministre d'Etat et des « affaires étrangères, dans sa lettre du « 7 septembre dernier, adressée au « chargé d'affaires de France, se « borne à lui demander « s’il se trouve « en Suède connue agent d'une puis- « sance amie ou ennemie, » et déclare

SUÈDE

« au soussigné que « son séiour dans « les États du roi dépend de fa réponse « qu'il sera à même de donner. »

« Quant à l'objet principal de la note « officielle de Son Excellence le mib nistre d’État et des affaires étrangè- «res, le soussigné ne perdra pas un « moment pour la porter à la connaisb sance de sa cour. Il ne dépend pas « de lui d'obtempérer au désir de Sa b Majesté le roi , et il doit au contraire « déclarer que jamais il ne consentira « à abandonner le poste que l’empereur b et roi, son auguste maître, a daigné « lui confier, avant d’avoir reçu ses b ordres à cet égard.

b Si Sa Majesté suédoise, usant de « ses droits de souverain , fait signifier « au soussisné , officiellement et par « écrit, qu’elle ne permettra pas plus « longtemps son séjour en Suède, le b soussigné, croyant alors ne céder «qu’à la force, n’hésitera pas à pro- « liter, dans le plus court delai possi- « ble, du passe-port qu’il a l’honneur « de renvoyer ci-joint a Son Excellence « M. le baron d’Engestrôm, ministre « d’État et de3 affaires étrangères, « parce que jusque-là il lui est parfai- « tement impossible de s’en servir et « par conséquent de le garder.

b Le soussigné a l’honneur, etc.

b Aüg. de Cauhk. »

La réponse du ministre suédois ne sc fit pas attendre longtemps.

Stockholm, le a3 décembre 181a.

« J’ai reçu la lettre que vous m’avez b adressée,’ Monsieur, en date du 21 « de ce mois. Je l’ai mise de suite sous « les yeux du roi, et Sa Majesté me « charge de nouveau de vous répéter « que votre présence à Stockholm ne « saurait être tolérée plus longtemps.

« Votre caractère diplomatique ayant « déjà cessé, vous vous trouvez, Mon- « sieur, dans la catégorie de tous les « étrangers, et par conséquent soumis « à exécuter les ordres que la police « pourra vous donner. Le grand gou- « verneur, à qui il a été fait des rap- « ports peu avantageux sur votre « compte, a reçu l’ordre de vous faire « quitter la cap’itale dans vingt-quatre |t heures. Ua commissaire de police

« vous accompagnera jusqu’à la fron- « tière, et de cette maniéré vous n’au- « rez plus besoin des passe-ports que « vous m’avez renvoyés (*).

» Le baron ô’Engestrom. »

M. de Cabre n’insista pas plus longtemps, et il répondit le même jour à M. Engestrom le billet suivant :

« Je reçois à l’instant la lettre que « vous m’avez écrite aujourd’hui , dans « laquelle Votre Excellence, en nt’anb nonçant pour la première fois que b mes fonctions diplomatiques ont ces- « sé , me prévient en même temps « que je deviens soumis aux ordres de b la police, et que le gouverneur a reçu « ses instructions pour me faire coii- « duire à la frontière. »

« Cette détermination du gouverne- « ment suédois et la manière dont elle « m’est communiquée, me paraissent « plus que suffisantes pour me justifier « vis-à-vis de ma cour, en ahandon- « liant le poste que j’ai rempli avec « honneur pendant plus d'un an près « Sa .Majesté le roi de Suède. Je prie « en conséquence Votre Excellence de « m’envoyer mes passe-ports, dont je « compte profiter dans le plus court « délai.

« J’ai l’honneur, etc.

« Aug. de Cabre. »

De son côté, M. d’Ohsson, chargé d’affaires de Suède à Paris, avait demandé ses passe-ports , et le duc de lîassano les lui avait remis le 13 février 1813, avec la note officielle qui suit.

« Le soussigné, ministre des rela- « tions extérieures, ayant rendu compte « à Sa Majesté l’empereur et roi de la « demande que M. d’Ohsson, chargé « d’affaires de Sa Majesté le roi de b Suède, a faîte de scs passe-ports, a « reçu de Sa Majesté l’ordre de les dé- « livrer, et il a l'honneur de les joindre « à la présente note.

(*) Par suite de la réponse de M. de Cabre à relie lellre du barun d’EngcsIroin, on lui rendit ses passe-porls, et le commissaire de police ne fut point envoyé avec lui. Il obtint l’autorisation de rester trois jours à Stockholm, d'où il partit le 37 décembre.

« Mais comme, en adressant verba- « lement cette demande au soussigné,

« M. d’Ohsson a jugé convenable de « déclarer que sa cour, n’ayant pas obb tenu jusqu’à présent des explications b sur l’occupation de la Poméranie suéb doise, pouvait croire que des relations b diplomatiques entre les deux pays « étaient désormais sans objet, comme b ensuite il s’est plaint de l’envoi en b France de trois a quatre cents homa mes, ofliciers et soldats, des régib ments suédois qui se trouvaient en b Poméranie, le soussigné a aussi reçu b l’ordre de lui faire la réponse suib vante :

a La Suède, non contente d’avoir b violé ouvertement, pendant une anb née entière, les conditions de la paix b conclue par le traité de Paris du 6 * b janvier 1810, lit, au mois de décemabre 1811, attaquer et enlever en « haute mer des bâtiments français b armés, et jeter en prison les équipab ges de ces bâtiments; elle n’offrit ni b iie donna aucune satisfaction pour a une insulte inattendue et si grave.

b Ce fut alors que la Poméranie fut b occupée. L’occupation fut presque b immédiatement suivie, non pas simb plement d’explications, mais d’oub vertures qui ne permettaient pas au b gouvernement suédois de douter « qu’en prenant une mesure à laquelle « l’honneur l'avait impérieusement forb cée, la France ne conservât pour la b Suède les sentiments qui les avaient b unies depuis des siècles.

b Une guerre, que Sa Majesté n’ab vait en aucune manière provoquée, b mais dont l’issue pouvait rendre à la b Pologne son antique indépendance et b assurer à la Porte ottomane l’intéb grité de ses possessions , paraissant b sur le point u’ éclater, c'était donner b augouvernemenl de Suède une preuve « des dispositions de la France, que de b lui offrir les moyens d’embrasser une « cause qui était vraiment celle de la « nation suédoise. Il le sentit bien luib inéme, et autorisa le sieur Signeul « à entrer en négociation d’un traité b de subsides; négociation qui ne fut « rompue que parce que le sieur Si-

b gneul fut chargé de demander que b Sa Majesté autorisât la Suède à acb quérir la Norwége et la lui garantît. < L’alliance et l’amitié qui unissent « Sa Majesté au Danemark étant conb nues de toute l’Europe, cette de- « mande était un outrage auquel Sa « Majesté se contenta d’opposer l'indi- « gnation et le silence. Ces circons- « tances, qui sans doute n’ont pas été » soustraites à la connaissance du roi , b prouvent assez que la raison donnée « par le cabinet suédois de la démarb che qu'il vient de faire n’est pas la « véritable.

« Si cette démarche avait été déter- « minée par la considération des pertes b que l’intemperic des saisons a fait «éprouver aux armées françaises; si « de ces pertes était née l’opinion que « la France ne peut plus rien pour la » Suède, qu'elle ne peut plus lutter « avec avantage contre des ennemis «qu’elle a tant de fois vaincus, et « qu’elle doit leur être sacriliée , Sa Ma- « jesté ne saurait s’étonner assez qu’un « tel jugement pût avoir été porté par « un prineequi , dans d’autres temps, et « lorsqu’il gouvernait la Suède comme « régent, jugea si bien l'issue de la « lutte où la France se trouvait alors « engagée contre les coalitions qui se « battaient de l’anéantir, apprécia toute «l’étendue de ses ressources, prévit « ses triomphes quand l’P.urope ne lui « présageait que des désastres , et mon- « tra ainsi autant de pénétration que « de sagesse. Ce serait d'ailleurs une « politique bien étrange, que de pren- « dre occasion des succès de son propre « ennemi naturel pour insulter un an- « cien ami, un ancien et fidèle allié, « sur lequel les succès auraient été ob- « tenus.

« Quoi qu’il en puisse être, Sa Ma- » jesté sait que ni des haines particu- «lières, ni des séductions momenta- « nées , ne peuvent détruire les rapports » que la nature même des choses a « mis entre deux nations, les intérêts «qui naissent de ces rapports, et les « sentiments qui en dérivent. Elle ne « changera donc point de système; elle « repoussera de tous ses vœux une

SUÈDE

« guerre qu’elle considérerait comme « une guerre civile. Tels furent ses senti timents lorsque le dernier roi de « Suède se mit en état d’hostilité con- « tre elle. Elle ne fut point l’ennemie « de la Suède; et lorsque le prince eut « amené lui-méme, par les erreurs de

• sa politique, la catastrophe qui l’a «frappé, elle plaignit et ses fautes et

• ses malheurs.

« Sa Majesté retardera donc, autant « qu'il est en elle, l’éclat d’une rupture.

■ Elle ne donnera point ce nom a l’in- « terruption des relations diplomati- « ques et commerciales; elle ne croira « à la guerre que si la Suède la dé- «clare, ou si, exécutant ses projets,

• qui sont représentés comme le but de « ses armements, elle attaque à force « ouverte les côtes de la Baltique, ou « les possessions du roi de Danemark, « pour la défense desquelles Sa Majesté « s’est engagée à disposer d’un corps

• de quarante mille hommes; même «alors, Sa Majesté ne fera la guerre «que pour la défense de ses alliés, « pour empêcher que la Suède ne leur « nuise, et non pour nuire à la nation

■ suédoise, qu’elle s’affligera de voir « entraînée, par des passions violentes « et par une ambition mal dirigée, dans

■ l'une des plus grandes fautes politi- « ques qui aient jamais été commises.

« Quant aux ol liciers et soldats stté- « dois qui se trouvaient en Poméranie, « ce n'est point par ordre du gottver- « nement qu’ils ont été envoyés en « France, mais par une mesure de pré- « caution que les généraux qui com- « mandaient dans cette province cru- « rent devoir prendre, lorsqu’à la fin

• de l’été dernier plusieurs descentes « partielles, tentées sur file de Briges « par des vaisseaux de guerre suédois, « et des menaces de descente annon- « cées avec ostentation , donnèrent lieu «de craindre que les armements qui « se faisaient en Suède ne fussent des-

• tinés contre la Poméranie. Ces offi- « ciers et ces soldats seront renvoyés « en Suède aussitôt que la Suède rèn- « verra en France les équipages des «batiments français enlevés par ses «chaloupes canonnières suédoises, et

3âi

« qui , depuis plus d’une année , gémis- « sent injustement dans les fers.

« Paris, 13 février 1813.

« Duc de Bassano. »

Cette note était évidemment dirigée contre le prince royal ; aussi celui-ci n’hésita pas à répondre directement à Napoléon, auprès duquel il tente un dernier effort pour l’amener à la paix.

Stockholm , le a3 mars i8i3.

« Sire ,

« Aussi longtemps que Votre Majesté « a agi ou fait agir contre moi direc- « tentent (*), j’ai dû ne lui opposer que « du calme et du silence ; mais nttjoitr- « d'hui que la note du duc de Bassano « à M. dOhsson cherche à jeter, entre « le roi et moi , le même brandon de « discorde qui facilita a Votre Majesté « l'entrée en Espagne, toutes les rela- « tions ministérielles étant rompues , « je m’adresse directement à elle pour «lui rappeler la conduite loyale et « franche de la Suède , même dans les « temps les plus difficiles.

« Aux communications que M. Si- « gnetil fut chargé de faire par ordre « de Votre Majesté , le roi fit répondre : «que la Suède, convaincue que ce « n’était qu’à vous qu’elle devait la « perte de la Finlande, ne pourrait ja- « mais croire à votre amitié pour elle, « si vous ne lui faisiez donner la Nor- « wége, pour la dédommager du mal « que votre politique lui avait fait.

« Pour tout ce qui , dans la note du « duc de Bassano , est relatif à l’inva- « sion de la Poméranie, et à la con- « duite des corsaires français, les faits

(*) I-e prince royal avait été fort maltraité dans la plupart des adresses présentées à l'impératrice régente au commencement de i8i3. «Napoléon s'est fait plus d'ennemis par les personnalités et lesdialribes directes de son Moniteur contre les personnages puissants ou distingués des pays étrangers, que par les violences commises envers les gouvernements eux-mèmes; on peut se rappeler ce qu’il faisait écrire contre la belle reine de Prusse, conlre lord Castelreagb, le comte Stadion, le baron de Stein, et aussi contre ISernadotte longtemps avant l'union de la Suède aux cabinets alliés. » Montgailiard, Histoire de France , t. VU, p. aag.

« parlent ; et , en comparant les dates, « on jugera, Sire, qui de Votre Ma- « jeste ou du gouvernement suédois a « raison.

« Ont vaisseaux suédois étaient cap- « turcs, et plus de deux cents matelots <■ mis aux fers, lorsque le gouverne- <> ment se vit dans la nécessité de faire •> arrêter un forban , qui , sous le pa- « villon français, venait dans nos ports « enlever nos bâtiments , et insulter à « notre conliance dans les traités.

« M. le duc de Rnssano dit que « Votre Majesté n'a point provoqué la « guerre ; et cependant , Sire , Votre « Majesté a passé le Niémen à la tête « de quatre cent mille hommes.

« l)u moment que Votre Majesté « s’enfonça dans l’intérieur de cet em- «pire, l’issue ne fut plus douteuse.

« L’empereur Alexandre et le roi pré- « virent déjà, dès le mois d’aoüt, la tin « de la campagne , et ses immenses ré- « sultats. Toutes les combinaisons mi- « litaires assuraient que Votre Majesté « serait prisonnière. Vous avez échappé « à ce danger, Sire; mais votre armée, « l’élite de la France, de l’Allemagne « et de l’Italie, n'existe plus. Là sont « restés sans sépulture les braves qui « sauvèrent la France à Fleurus , qui « vainquirent en Italie, qui résistèrent « au climat brillant de l'Egypte, et qui «fixèrent la victoire, sous vos dra- « peaux , à Marengo , à Austerlitz , à «Iéna, à Halle , a Lubeck , à Fried- « land , etc.

« Qu’à ce tableau déchirant, Sire, « votre âme , Sire , votre âme s'atten- « drisse; et, s’il le faut pour achever « de l'émouvoir, qu’elle se rappelle la « mort de plus d'un million de Fran- « çais restés sur le champ d'honneur , « victimes des guerres que Votre Ma- « jestéa entreprises.

« Votre Majesté invoque ses droits « à l’amitié du roi ; qu’il me soit per- « mis de vous rappeler , Sire , le peu « de prix que Votre Majesté y attacha, « dans des moments où une récipro- « cité de sentiments eût été bien « utile à la Suède. Lorsque le roi , « après avoir perdu la Finlande, écri- « vit à Votre Majesté pour la prier de

« conserver à la Suède les Iles d’Aland, « elle lui répondit: Adressez-vous à « l'empereur Alexandre , il est grand net généreux; et, pour combler la « mesure de son indifférence, elle fit « insérer dans un journal officiel (Mo- « niteurdu 2t septembre 1810, n° 2G4), « qu’il y avait un interrègne dans ce « royaume, pendant lequel les Anglais « faisaient impunément le commerce.

■< Le roi se détacha de la coalition «de 1702 , parce que cette coalition «prétendait partager la France , et « qu’il ne voulait point participer au « démembrement de cette belle monar- « chie. Il fut porté à cet acte, nionu- « ment de sa gloire politique, autant « par attaeliement pour le peuple fran- « çais , (pie par le liesoin de cicatriser « les plaies du royaume. Cette con- « duite sage et vertueuse, fondée sur « ce (pie chaque nation a le droit de se « gouverner par ses lois , par ses usages « et par sa volonté , est la même qui « lui sert de règle en ce moment.

«Votre système. Sire, veut inter- « dire aux nations l’exercice des droits « qu’elles ont reçus de la nature , ceux « de commercer 'entre elles , de s’en- « tr’aider, de correspondre et de vivre « en paix ; et cependant l’existence de « la Suède est dépendante d’une e.xten- « sion de relations commerciales sans « lesquelles elle ne peut point se suf- « lire.

« Loin de voir, dans la conduite du «roi, un changement de système, « l’homme éclairé et impartial n’y trou- « vera que la continuation d’une poli- « tique juste et constante , qui dut être « dévoilée dans un temps où les sou- « verains se réunissaient contre la li- « berté de la France, et qui est suivie « avec énergie dans un moment où le « gouvernement français continue de « conjurer contre la liberté des peuples « et des souverains.

« Je connais les lionnes dispositions « de l’empereur Alexandre et du cabi- « net de Saint-James pour la paix ; les « calamités du continent la réclament, « et Votre Majesté ne doit pas la re- « pousser.

« Possesseur de la plus belle monar-

SUEDE

«chie de la terre, voudra-t-elle toujours en étendre les limites, et lé- « guer à un bras moins puissant que « te sien le triste héritage de guerres « interminables. Votre Majesté ne s’at- « tachera-t-elle pas à fermer les plaies « d'une révolution dont il ne reste à la « France que les souvenirs de sa gloire « militaire et des malheurs réelstdans «son intérieur? Sire, les leçons de « l'histoire rejettent l’idée d’une nio-

* narchie universelle; et le sentiment « de l’indépendance peut être amorti , « mais non effacé du cœur des nations.

« Que Votre Majesté |>èse toutes ces « considérations , et pense une fois « réellement à cette paix générale dont « le nom profané a fait couler tant de

• sang.

« Je suis né dans cette belle France « que vous gouvernez, Sire; sa gloire « et sa prospérité ne peuvent jamais « m’être indifférentes. Mais , sans ces- « ser de faire des vœux pour son hon- « heur, je défendrai de toutes les fa- « cultés de mon dîne , et les droits du « peuple qui m’a appelé, et l’honneur « du souverain qui a daigné me nom- « mer son fils. Dans cette lutte entre « la liberté du monde et l’oppression , «je dirai aux Suédois: Je combats « pour vous et avec vous; les vœux « des nations libres accompagnent nos « efforts.

« En politique. Sire, il n’y a ni « amitié ni haine; il n’v a que des de- « voirs 5 remplir envers les peuples « que la Providence nous a appelés à « gouverner. Leurs lois et leurs privi- « léges sont les biens qui leur sont « cliers ; et si , pour les conserver, on « est obligé de renoncer à d'anciennes « liaisons et à des affections de fa- « mille, un prince qui veut remplir sa « vocation ne doit jamais hésiter sur « le parti à prendre.

« M. le duc de Bassano annonce que « Votre Majesté évitera l’éclat d’une «rupture; mais. Sire, n’est -ce pas « Votre Majesté qui a interrompu nos « relations commerciales , en ordon- « nant la capture des vaisseaux suédois « au sein de la paix ? N’est - ce pas la « rigueur de ses ordres qui , depuis

23” Livraison. (Suèdb.)

« trois ans , nous a interdit toute com- « munication avec le continent, et « qui, depuis cette époque, fait rete- « nir plus de cinquante bâtiments sué- « dois à Rostock, Wismar, et autres « ports de la Baltique.

« M. le duc de Bassano ajoute que « Votre Majesté ne changera pas de « système , et qu’elle repoussera de « tous ses vœux une guerre qu’elle « considérerait comme une guerre ci- « vile; ce qui indique que Votre Ma- « jesté veut retenir la Poméranie sué- « doise, et qu’elle ne renonce pas à « l’espoir de commander la Suède , et « d'avilir ainsi , sans courir aucun « risque, le nom et le caractère sué- « dois. Par le mot de guerre civile ,

« Votre Majesté désigne sans doute la « guerre entre les alliés ; or, on sait le « sort qu’elle leur destine. Mais que « Votre Majesté se rappelle le mécon- « tentement qu’elle fit éclater en ap- « prenant l’armistice que j’accordai à « cette brave nation , en avril 1809, et « elle v trouvera la nécessité où ce pays « s’est vu réduit , de faire tout ce qu’il « a fait jusqu’à présent pour conserver «son indépendance, et se préserver « du danger où l’aurait entraîné votre « politique, Sire, s’il l’eût moins con- « nue.

« Si les événements qui se sont pres- « sés depuis quatre mois ont fait re- « jeter sur les généraux de Votre Ma- « jesté le désarmement et l’envoi en « France, comme prisonniers de guerre,

« des troupes suédoises de la Poméra- « nie, il ne se trouvera pas. Sire, un « prétexte aussi facile de justifier le « refus que Votre Majesté a toujours « fait de confirmer le jugement du ron- « seil des prises, et les exceptions par- « ticulières qu’elle a faites depuis trois « ans contre la Suède , quoique ce tri- « bunal ait prononcé en notre faveur.

« Au reste , Sire , personne , en Europe, « ne se méprendra sur le blâme que « Votre Majesté jette sur ses géné- « raux.

« La note du ministre des affaires « étrangères du roi , et la réponse que «M. Cabre lui fit le 4 janvier 1812, « vous prouveront , Sire , que Sa Ma-

« jesté avait été au-devant de vos dé- « sirs, en mettant en liberté tous les « équipages des corsaires. Le gouver- « nement depuis lors a porté les égards «jusqu’à renvoyer des Portugais, des « Algériens et des Nègres, pris sur le « même corsaire , qui se disaient sujets « de Votre Majesté. Rien ne devait « donc s’opposer à ce que Votre Ma- « jesté ordonnât le renvoi des officiers tfet soldats suédois, et cependant ils « gémissent encore dans les fers.

« Quant aux menaces que contient «la note du duc de Bassnno, et aux « quarante mille hommes que Votre « Majesté veut donner au Danemark , « je ne crois point devoir entrer dans « des détails sur ces objets , d’autant « plus que je doute que le roi de Da- « nemark puisse profiter de ce se- « cours.

« Pour ce qui concerne mon ambi- « tion personnelle , j’en ai une très- « grande , je l’avoue. C’est celle de <■ servir la cause de l'humanité , et d'as- « surer l’indépendance de la presqu’île « Scandinave. Pour y parvenir , je « compte sur la justice de la cause que « le roi m’a ordonné de défendre , sur « la persévérance de la nation , et sur « la loyauté de ses alliés.

« Quelle que soit votre détermina- « tion , Sire , relativement à la paix « ou à la guerre, je n’en conserverai « pas moins pour Votre Majesté les sen- « timents d’un ancien frère d’armes. »

Quand le prince royal écrivait cette lettre, déjà depuis vingt jours, 3 mars, un traité avait été conclu à Stockholm entre l’Angleterre et la Suède. Ce traité confirmait les stipulations précédentes et v ajoutait rengagement pris par la Suède d’entrer en campagne avec un corps de troupes nationales d’au moins 30,000 hommes. L’Angleterre devait faciliter l’annexation à |>erpétuité de la Norwége à la Suède. En outre la cour de Stockholm devait recevoir de celle de Londres un subside de vingtcinq millions de francs avec la cession de la Guadeloupe enlevée au général Ernouf par les Anglais. Peu de jours après (19 mars), un traité avait été conclu entre l’Espagne et la Suède, qui

reconnaissait pour légitimes les cortès générales et extraordinaires réunies à Cadix, ainsique la constitution qu'elles avaient décrétée et sanctionnée.

L'accession de la Suède à la coalition contre Napoléon était la suite inévitable de son alliance avec la Russie. Elle fut fidèle à cette puissance comme elle l’aurait été plus volontiers à la France, si Napoléon , mil par sa politique de blocus continental absolu , ne l’eüt pas rejetée.

Le prince royal débarqua à Stralsund le 13 mai 1813 avec les trente mille Suédois auxquels devaient se joindre soixante-dix mille Russes et Prussiens pour former l'armée du nord de l’Allemagne, dont il devait prendre le commandement. C’est à Stralsund qu’il eut avec Moreau cette entrevue dont on a tant parlé, et sur laquelle on a déjà donné des documents dont l’exactitude ne saurait être révoquée en doute (*). Le prince royal développa

(*) On a prétendu que Moreau avait quitté rAmériquc par les conseils et à l'instigation du prince royal de Suède. C’est une erreur. Moreau était l’àme d'une vaste conspiration militaire à laquelle Rernadotte avait été de tout temps étranger. Los désastres de lîm len redonnèrent de l'audace aux conjurés ; ils .dressèrent de nouveaux plans, et Moreau vint en Europe. Nous devons même croire u'il ue mit pas Rernadotte dans la confience de ses projets, mais celui-ci les soupçonnait sans doute quand il lui dit : - Pre- « nez garde , mon cher général ; il est dou- " leux que les Français reconnaissent le » vainqueur d'Hohenlinden sous l'uniforme russe. »

C’est ici le lieu de dire avec Mongaiilard (Histoire de France, t. VII, p. ai8: « La conduite de Rernadotte ne saurait cire assimilée à relie de Moreau. Le prince de Ponle- Corvo ne portait pas les armes contre son pavs, il avait cesse d'être Français, il était prince royal de Suède, et à ce titre, son bras et ses talents appartenaient à son roi et à la nation suédoise. La conduite de Moreau est sans dignité, sans honneur; rien ne saurait lejnstilierauxyruxde tout homme impartial qui n’a pas renoncé à sa propre estime, qui est digne d'avoir une patrie» Moreau a flétri son nom d’un ineffaçable opprobre. »

SUEDE

son plan de campagne dans le plus grand détail et sans rien cacher des considérations politiques qui le forçaient à prendre une ligne d'opération si dangereuse. Moreau, qui en saisit dès l’abord tous les inconvénients, s’attacha à faire remarquer au prince les dangers qu’il aurait à courir en remontant jusqu’à la hauteur de Berlin, entre la Baltique, l’Elbe et l’Oder, entourée des places fortes de Hambourg , Magdebourg , Torgau , Custrin et Stettin , occupées par l'ennemi.

« Vous avancez dans un vrai eoupe- « gorge, lui disait-il, pour défendre une « ville trop rapprocheedu foyer de l'en- « neini ; c’est aventurer votre armée. » — « Oui, général, ma position est mau- « vaise, je n’en saurais disconvenir; « mais je serai franc avec vous , car « notre ancienne amitié m’est garant « que vous n’abuserez pas de ma con- « fiance. Cette position si périlleuse, si « contraire à votre génie stratégique, a est pourtant pour la Suède et pour « moi aussi politique que militaire. Elle « est politique , parce que j’influence « le nord de l’Allemague, dont je me « trouve maintenant le seul arbitre; « parce que j’électrise les Prussiens , o les Meklembourgeois et les villes an- « séatiques, et que je me prémunis « ainsi contre le sort des coalitions. En « effet, supposons quelque grand re- « vers : vous verriez un saune oui peut « universel , des paix précipitées , des <• engagements trahis, des alliés sacrib fiés ; car, vous le savez, nous avons afb faire à un homme dont la tactique est b plus active encore dans les négociab tions que sur le champ de bataille.

b Elle est militaire , par la raison que b je contiens avec moins de dix-huit b mille hommes , commandés par le b comte Walmoden , l’armée du maréa chai Davoust et l’armée danoise, qui a s'appuyant sur les places de Lubeck * et de Hambourg menacent constaina ment mon flanc droit. Je suis maître b d’ecraser les masses qui sortiraient a de Magdebourg, de Wittcmberg et a de Torgau pour marcher sur Berlin.

«Je suis éclairé et protégé sur mes « flancs et sur mon front par une nom-

« breuse cavalerie légère, et j’aurai « toujours soixante mille hommes en « poche pour fondre sur les premièa res têtes de colonne qui débouche- « ront des places de l’Elbe... » Après beaucoup d’autres considérations politiques qui portaient le prince royal à défendre Berlin, Moreau lui dit : « Je « suis trop peu au fait des affaires et « des ressorts intérieurs qui font agir « les cabinets coalisés pour pouvoir « entrer en discussion sur une matière b si délicate, « et il se tut, faisant un geste qui exprimait ses doutes sur l’issue. Un regard investigateur du prince lui fit répondre : « Je vous dois la vé- « rite , je pense que vous serez battu. » « J’espère que non , répliqua Berna- « dotte , décidé que je suis a ne jamais « accepter une lutte inégale. » Moreau aurait voulu qu’aucune opération sérieuse n’eilt lieu de ce côté; il voulait tout concentrer à la grande armée de Bohême , dont il était destiné à être le directeur suprême.

Le prince royal ne fut pas longtemps à Stralsund sans éprouver un avant-goût des embarras et des soucis qu’entraîne une coalition. Parmi plusieurs griefs dont il eut à se plaindre, le plus sensible fut la conclusion d’un armistice accepté par l’empereur Alexandre et le roi de Prusse, sans participation de l’Angleterre ni de la Suède. Il s'en plaignit à l’empereur Alexandre dans une longue lettre, oû, ex|H>sant les dangers d’une paix qui n’offrirait pas les garanties les plus sûres, il disait : « Accepter en ce mob ment une paix dictée par l’empereur « Napoléon , c’est poser la pierre sé- « nulcrale sur l’Europe, et si ce mal- « neur arrive, il n’y a que l’Angleterre « et la Suède qui "puissent espérer de « demeurer intactes. Je suis toujours « le même homme qui eut l’honneur « de vous parler à Abo... Je ne saurais a vous dissimuler, Sire, que de grands b malheurs nous menacent, si les prin- « cipes d’une éternelle justice ne sont b nas notre guide. L’Allemagne veut « être libre; elle veut une constitution « simple et facile dans sa marche. Pro- • filons, Sire, des bonnes dispositions

« de ce peuple qui est constant dans « ses haines comme dans ses affec- « tions. Réfléchissons que ce pays est « le cœur de l’Europe; qu’il est le o centre des hommes éclairés, et qu’il « n’a besoin que d’être soutenu pour n se relever. Du reste, il est plus im- « portant que jamais, ajoutait-il , que « nulle divergence d’opinions n’existe « entre nous, et pour y parvenir rien « ne me paraît plus propre qu’une en- « trevue personnelle, dont une heure « vaut mieux qu’un mois de corres- « pondance. »

Le rendez-vous eut lieu au château de Trachenberg, petite ville de Silésie. Voici le récit qu en a fait un témoin oculaire : « Ceux qui virent descendre le prince royal de voiture conçurent d’abord de vives appréhensions sur les résultats de cette entrevue. Il rendait aux deux souverains tout ce qu'il leur devait comme prince royal, mais il ne donnait que cela, et répondait à leurs prévenances amicales avec une dignité qui tenait de la froideur. On voyait clairement que l’armistice conclu sans sa participation lui restait sur le cœur. Le lendemain on parla d’affaires, mais sans rien décider. Vingt-quatre heures après, le comte Stadion reçoit un courrier autrichien. Ce courrier n’apporte qu’une lettre; elle était pour le prince roval. I.’empereur François lui écrivait : <■ J’apprends que vous êtes avec « votre armée sur le continent, et dans <■ les rangs de la coalition. Cette nou- « velle m’a décidé à m’y joindre, si « l’empereur Napoléon rejette la paix « que je lui ai proposée. » Dans la situation des aftaires, cette résolution de l’Autriche était assurément de la plus haute importance. Ceux qui eurent les premiers connaissance du contenu de la dépêche craignirent un redoublement de roideur citez le prince roval : ils se trompaient; dès ce moment il fut affable et prévenant, on eût dit qu’il n’avait eu nul grief. Les conversations entre les deux souverains et le prince royal devinrent longues et fréquentes.

Le prince développa très-franchement et sans réserve ses sentiments et ses principes. On a tout lieu de croire

qu’il fut parfaitement compris et approuvé, et que si les autres membres ae la coalition ou ceux qui s’y joignirent depuis n’eussent pas concouru, avec la fatale obstination de Napoléon , à neutraliser les décisions prises à Trachenberg, l’Europe et la France ellemême n’auraient eu qu’à s’en féliciter, car voici ce qu’elles étaient.

Le prince royal était convaincu que Napoléon 11e pourrait vivre en paix qu’autant que P Europe lui serait asservie, et qœil n’v aurait de couronnes que sous son bon plaisir. Pour son compte, il s’en tenait toujours à ce u'il avait déjà dit à l’empereur Alexanre dans l'entrevue d’Abo : » Mieux vaut labourer un champ que de régner à celte condition. » Son avis était donc : 1° que l’objet de la coalition devait être nettement déterminé, et n’avoir d’autre but que de conquérir et d’assurer l’indépendance des nations; 2° que pour la conquérir il fallait d’abord refouler Napoléon et son armée dans les limites de la France, telles qu’il les avait trouvées en arrivant au pouvoir; 3° que ce n’était qu’alors que l’on pourrait proposer et conclure une paix solide et durable, en reconnaissant Indépendance de la Hollande, où Louis serait rappelé, celle de l'Italie sous le sceptre d’Eugène, du rovaume de Naples sous celui de Murat , et constituant fortement l’Allemagne sur des principes assez généreux pour la porter a ne jamais souffrir aucun joug étranger; 4° enfin, pour assurer cette paix générale , chaque puissance devait s’engager à se trouver toujours prête à réprimer toute entreprise d’un Etat contre un autre, et renoncer à toute influence sur les affaires intérieures de toute autre nation que la sienne (*).

(*) On ne saurait nier que ce ne fût un très-beau plan. Sans doute Charles-Jean eu croyait l’exécution possible; mais l’expérience a prouvé qu’il se trompait sur les intentions généreuses de ses alités. Faut-il lui faire un crime d’une erreur honorable qui fut partagée alors par tous les peuples qu'on lança sur nous en les éleclrisaut par la promesse mensongère d’une liberté qu’on leur refusa après le succès?

SUÈDE

î>our l’exécution de l’article qui prescrivait de refouler la puissance française dans ses limites naturelles, on s'occupa de concerter un plan de campagne. Le prince royal l’exposa tel qu'il l’avait conçu. La conversation entre les souverains dura plusieurs heures, au bout desquelles le chef d’état-major du prince fut appelé pour rédiger ce qui venait d’étre convenu.

Une heure après, les trois.chefs d’étatmajor signèrent et prirent chacun une copie de cet important travail, dont les derniers mots dictes par le prince étaient : « Notre rendez-vous est à Leipzig. » Ces mots, consignés dans chacun des trois exemplaires de ce plan de campagne, ne pouvaient pas échapper à l’histoire. »

A la suite de cette entrevue , Charles- Jean prit le commandement de l’armée combinée du nord de l’Allemagne. Au moment d’entrer en campagne, il adressa à ses troupes la proclamation suivante :

du quartier général d'Oranienbourg, le 13 août 1813.

« Soldats !

« Appelé, par la confiance de mon « roi et celle des souverains ses alliés, « à vous guider dans la carrière qui « va se rouvrir, je me repose, pour le o succès de nos armes , sur la protec- « tion divine, sur la justice de notre « cause , sur votre valeur et votre per- « sévérance.

« Sans un concours d’événements ex- « traordinaires , qui ont rendu si cruel- « lement célèbres les douze années qui « viennent de s’écouler, vous ne seriez « pas réunis sur le sol germanique ; « mais vos souverains ont senti que « l’Europe est une grande famille , et « qu’aucun des États qui la composent « ne peut rester indifférent aux mal- « heurs que fait peser, sur l’un d’eux , « une puissance conquérante. Ils ont ■ aussi reconnu que , lorsqu'une telle a puissance menace de tout envahir et < de tout soumettre , il ne doit exister a qu’une seule volonté chez les peua pies , qui ont résolu d’échapper à la a honte et à l’esclavage.

a Dès cet instant, vous avez été apa pelés des bords du Wolga , des rives a au Don, des côtes britanniques et « des montagnes du Nord pour vous « unir aux soldats allemands qui défen- « dent la cause de l’Europe : c’est a maintenant que les rivalités, les pré- « jugés et les haines nationales doivent « disparaître devant le grand but de a l’indépendance des nations.

« L’empereur Napoléon ne peut via vre en paix avec l’Europe, qu'autant a que l’Europe lui est asservie. Son aua dace a conduit quatre cent mille bra- « ves à sent cents lieues de leur patrie ; « des malheurs, contre lesquels il n’a « pas daigné les prémunir, sont tombés « sur leurs têtes, et trois cent mille a Français ont péri sur le territoire « d’un grand empire, dont le souverain a avait tout essayé pour rester en paix « avec la France".

« On devait espérer que ce grand «désastre, effet de la colère céleste, « ramènerait l’empereur de France vers « un système moins dépopulnteur, et «qu’eiilin, éclairé par l’exemple du « Nord et de l’Espagne , il renoncerait «à l’idée de subjuguer le continent, « et consentirait à laisser la paix au « monde; mais cette espérance a été « déçue, et cette paix, que tous les « gouvernements désirent, que tous « les gouvernements ont proposée, a « été rejetée par l’empereur Napoléon.

a Soldats ! c’est donc aux armes qu’il a faut avoir recours pour conquérir le « repos et l’indépendance. Imitez les « Français de 1792. L’ennemi était a sur leur territoire, ils s’unirent pour « le combattre. Qu’aujourd’hui un sen- « timent pareil vous anime et dirige « votre valeur contre celui qui , apres « avoir envahi le sol qui vous a vus « naître , enchaîne encore vos frères , « vos femmes et vos enfants.

« Soldats ! quel bel avenir se pré- « sente à vous ! La liberté de l’Europe, a le rétablissement de son équilibre , « le terme de cet état convulsif qui «dure depuis vingt ans, la paix du « monde enfin seront le résultat de « vos efforts. Rendez-vous dignes, par « votre union , votre discipline et vq-

« tre courage , des belles destinées qui « vous attendent ! »

* Le projet de Napoléon était de se porter sur Berlin, et de frapper son ennemi au coeur. Le général Joinini, chef de l’état-major du corps d'armée commandé par lemaréchalNey, passa à l’ennemile lôaoût, et fitronnaitre aux alliés ce plan de campagne. Lemaréchal Oudinot était chargé d’o|>érerce mouvement ui devait être favorisé par l’approche 'une division française sortie de Magdebourg, ainsi que par un mouvement rapide, à travers le Mecklembourg, du maréchal Davoust qui commandait sur le bas Elbe.

Oudinot ne s’étant pas avancé sur Berlin aussi promptement qu'il aurait pu le faire , perdit un temps précieux.

Ses premières manœuvres se trouvèrent par là interrompues et changées, et le prince roval de Suède avait pu être averti et pénétrer son dessein. Charles- Jean avait fortement appuyé dans le conseil des alliés sur la nécessite de préserver à tout prix Berlin , le dépôt général des ressources matérielles de la Prusse, le foyer de l’enthousiasme de ses peuples , le centre, de la défense du royaume. Moreau représentait au contraire avec la plus grande vivacité, combien l’armée du nord de l’Allemagne serait aventurée dans une position si peu basée, et il ajoutait que, d’ailleurs, Berlin se trouvait beaucoup trop dans les rayons de l’ennemi pour qu’il fût possible au corps commandé par le prince royal de sauver cette capitale.

Cet avis était partagé et appuyé par le roi lui-même et par ses généraux , par Bliicher surtout, qui, dans son langage soldatesque, comparait cette capitale à une prostituée, et prétendait que, livrée une fois de plus, elle n'en serait pas

ii lus flétrie. Malgré cette opposition, e prince royal de Suède se porte en avant, gagne du terrain, et enlève à Oudinot l’initiative des mouvements et l’avantage qui en résulte. La victoire de Gross-Beeren ( 23 août ) est le premier garant de ce succès. Oudinot, qui n’avait pas craint d’engager la bataille contre des forces triples des siennes, essuie des pertes tellement graves qu'il

se décide à une retraite générale , laissant à l'ennemi 1,500 prisonniers et 14 pièces d’artillerie.

Napoléon, peu satisfait d’Oudinot, le remplace dans le commandement de son aile gauche par le maréchal Ney, qui reçoit l’ordre de se porter de nouveau s‘ur Berlin. Mais Ney n’est pas plus heureux que son collègue ; il est défait, le 6 septembre, à Dennewitz, par le prince royal, et perd avec les deux tiers de son artillerie, ses munitions , ses bagages, ainsi que douze mille hommes.

Trois jours après la bataille de Dennewitz, Bernadotte écrivit au maréchal Ney la lettre suivante en date de Jüterboch.

« Le 6 au soir, après la bataille de « Dennewitz, j’appris qu’un de vos ai- « des de camp avait été blessé et fait <■ prisonnier. Je m’empressai d’envoyer « de suite un des miens à sa rencontre « à Treuenbritzen , où il eut le déplai- « sir d’apprendre qu’il avait été déjà « dirigé sur Berlin ; mais avant son <■ départ, il m’avait adressé une lettre a que le magistrat de la ville remit à « mon aide de camp et que vous trou- « verez ci-jointe. J’ai donné des ordres « pour que le colonel C.louet soit traité « avec tous les soins que son état exige , « et avec les égards qui sont dus à son « rang et à la personne à laquelle il « était attaché.

« Quoique les intérêts que nous ser- « vons soient différents, j’ai du plaisir « à penser que nos sentiments sont tou- « jours restés les mêmes, et je saisirai, « avec le plus vif empressement, tou- « tes les occasions de vous assurer que « je suis constant dans ceux que vous « m’avez connus pour vous.

« Depuis longtemps nous ravageons o In terre , et nous n’avons encore rien « fait pour l'humanité. La conGnnce « dont vous jouissez à si juste titre « auprès de l’empereur Napoléon pour- « rait, ce me semble, être de quelque « poids pour déterminer ce souverain « a accepter enfin la paix honorable et « générale, qu’on lui a offerte et qu’il « a repoussée. Cette gloire, prince, est « digue d’un guerrier tel que vous, et

SUÈDE

« le peuple français rangerait cet émi- « nent service au nombre de ceux que « nous lui rendions, il y a vingt ans, « sous les murs de Saint-Quentin , en « combattant pour sa liberté et pour « son indépendance.

Le revers de Dennewitz fut surtout attribué à la conduite de deux divisions saxonnes dont la fidélité était , dit-on, déjà ébranlée : elles se battirent mollement, lâchèrent pied, et entraînèrent les troupes voisines dans leur fuite. Toutefois , ce fut seulement le 10 septembre que Charles-Jean adressa aux Saxons la proclamation suivante :

Au quartier général de Jilterboch , le tO septembre 1813.

« Saxons !

« L’armée combinée du nord de «l’Allemagne a dépassé vos frontiè- « res : cette armée ne fait point la « guerre aux peuples de vos contrées, « elle n’est dirigée que contre leur op- « presseur.

« Vous devez faire des vœux pour «nos succès, puisqu’ils tentent à ré- « tablir votre prospérité détruite, et à « rendre à votre gouvernement son « lustre et son indépendance. Nous « persistons à considérer comme amis « tous les Saxons. Vos propriétés se- « ront respectées, l’armée observera « la plus exacte discipline, etl’on pour- « voira à ses besoins de la maniéré la « moins onéreuse au pays. Ne quittez « point vos foyers, et continuez a vous « livrer à vos occupations habituelles.

« Bientôt de grands événements vous « mettront à l'abri de toute politique ■ ambitieuse. Soyez les dignes descen- « dants des anciens Saxons, et si le «sang allemand coule, que ce soit « pour l’indépendance de la Germanie, « et non pour la volonté d’un seul «homme, auquel aucun lien, ni au- « cun intérêt ne vous attachent. La « France est un pays assez beau , assez « étendu , et les anciens conquérants a se seraient contentés d’un semblable « partage. Les Français eux - mêmes « désirent rentrer dans les limites que » la nature leur a prescrites. Ils haïs- * seut la tyrannie , tout en la servant.

« Osez leur dire que vous avez résolu « d’être libres , et ces mêmes Fran- « çais, en vous admirant, vous enga- « geront à persévérer dans votre noble « et généreuse entreprise. »,

Cependant, l'armée française avait été contrainte de se replier et de se concentrer dans Leipzig; elle se voyait réduite, par les rapides manœuvres de Charles-Jean, à la nécessité d’accepter une bataille décisive sur le point qu’il avait indiqué trois mois auparavant à l’entrevue de Trachenberg. Nous ne raconterons pas cette bataille funeste où la France fut blessée à mort. Le succès en fut dû aux savantes combinaisons de Charles-Jean et à la procla mation par laquelle, quelques jours auparavant , il avait invité les Saxons à rentrer dans les rangs de leurs compatriotes. F.n effet, au moment où une colonne de troupes françaises sortant de la ville allait rendre la position du prince royal très-critique, un officier saxon vint se ranger sous ses drapeaux avec une batterie de douze pièces, et ces douze pièces , employées à l’instant, mutilèrent la colonne française et la refoulèrent dans Leipzig. Cette défection ne fut pas la seule : deux autres batteries, deux régiments de cavalerie saxonne , sept bataillons et plusieurs régiments xvurtembergeois j vinrent aussi augmenter le nombre des ennemis que les Français avaient à combattre.

L’affection des Saxons pour le prince royal datait de la bataille de Wagram et de la disgrâce qu’il avait encourue par suite de la proclamation dans laquelle il avait voulu rendre justice à leur valeur. Plus d’une fois avant Leipzig, on avait engagé Napoléon à ne pas opposer les Saxons à Charles-Jean:

L’événement prouva combien il avait eu tort de ne pas suivre ce conseil (*):

(*) Le jour où l'on venait d’apprendre I Dresde et coup sur coup les défaites de Kiilui, de Katsbacb et de Dennewitz, le général Gersdorf fut appelé dans le cabinet de l’empereur, d’ou le général Gérard venait de sortir. « Vous avez servi soui le priucc royal de Suède , lui dit l'empereur , vous la

Napoléon battait en retraite et Leipzig était au pouvoir des confédérés.

L’empereur de Russie, le roi de Prusse et Charles-Jean y pénétrèrent par trois

Ïiortes différentes. Le roi de Saxe fut ait prisonnier; mais le prince roval de Suède, dès son entrée dans la ville, se rendit au palais pour présenter ses hommages à l’auguste prisonnier, et ordonna à son chef d'état-major de prendre toutes les mesures nécessaires pour que l'infortuné monarque fût entouré de respect et d’égards. Il y avait quelque courage à montrer autant de bienveillance pour ce vénérable monarque qu’Alexandre et Frédéric Guillaume avaient refusé de recevoir, sans doute parce qu’ils craignaient de laisser ébranler la résolution qu’ils avaient prise d’incorporer la Saxe à la monarchie prussienne.

Dès le lendemain de la bataille, les alliés se mirent dans tous les sens à la poursuité de l’armée française. Le prince royal voyant bien que Napoléon, qui avait dépassé Erfurt, ne pensait pas à reformer son armée en avant du Rhin , regarda le premier but de la campagne comme atteint de ce côté, et, tournant à droite, il dirigea son

connaissez.» — «Sire, je fus par voire ordre son chef d'élal-major. » L'empereur, se promenant à grands pas, se mit à parler du prince royal avec une vivacité toujours croissanle , et , s'arrêlant tout à coup devant Je général : « Eli bien ! qu'en pensez-vous ? » — «Sire, Votre Majesté a pu connaître le « prince de Suède bien mieux que moi ; mais « dans tout ce qu'elle vient d'en dire comme ■ capitaine, elle me parait avoir oublié un « point très-important. » — « Lequel ?» — «L’attachement qu'il inspire à tous ceux qui ■ servent sous lui.» — «Et vous croyez cela, « vous ? Les Français le haïssent. » — « Sire, «je parle des Allemands. Que Votre Majesté » me permette de lui rappeler qu'on l’a plu- « sieurs fois avertie de ne pas lui opposer des ■ Saxons, parce qu’on ne pourrait répondre « des suites. » — « Mais, par tous les diables, «comment cela se fait-il? Gérard et le roi • de Naples rne rabâchent la même chose.... «Eh bien! ch bien! je vais le trouver moi- «même, et ce ne sera pas avec des Alle- «mauds. »

armée par le Hanovre vers le Danemark. Il ne manqua pas des partisans de discorde pour colporter à Londres comme à Francfort des conjectures accusatrices contre ces mouvements.

C’était un abandon de la cause commune, il y avait mésintelligence, défection, peut-être même trahison. Mais l’officier général envoyé par le prince à Francfort et à Londres, en revint chargé, par les souverains alliés, de lui exprimer leur plein assentiment à ses vues, et leur désir qu’il employât à leur exécution tout ce qu’il avait'de leurs troupes sous ses ordres. Il n’usa pas de cette latitude , il se priva bien volontairement de soixante mille Russes et Prussiens que commandaient ■VVintzingerode et Bulow , et les dirigea sur ie bas Rhin. Les avant-postes de ces deux généraux avaient passé le lleuve avant qu'un seul homme des autres armées alliées ne l’eût franchi , et ils avaient donné la Belgique et la Hollande à la coalition avant l’ouverture de la campagne de 1814 (*).

(*) Voici la singulière proclamation publiée par VVintzingerode en pénétrant en France. On a peine à concevoir la distinction qu’il cherche à établir entre les soldats et les citoyens français.

Aux habitants tte la France.

« Nous entrons dans vos anciennes fron- * tières; le prince royal de Suède nous suit «■ avec toutes ses armées.

« Le ciel a béni nos armes, pour la gloire « de la Russie et la délivrance de l'Allema- «gne : il achèvera son ouvrage, et forcera « l'empereur Napoléon à vous rendre la paix « que vous implorez tous. Lisez les procla- « mations des souverains alliés, vous verrez « que leur volonté est la paix : demandez à « vos compatriotes comment ils sont traités « par nos soldats, et vous verrez que r’est « en amis qu'ils entrent dans vos villes, dans « vos villages.

«lin héros français, qui jadis combattait « pour votre liberté, pour la gloire de la « France, auquel la Suède a confié ses de*» « tins, que vos armées redoutent, revient ■ acquérir de nouveaux droits à votre recoo- « naissance, en nous menant à la victoire, « pour vous rendre le bonheur et la paix.

■ Recevez amicalement nos soldats , ils ne

Ces avantages immenses étaient menés de front par le prince royal avec l’avantage non moins grand de s'assurer du bas Elbe et du Danemark. Lubeck fut pris , les Danois plièrent à Bornofd ; Gluchstad et Frederiksort furent assiégés et emportés ; le prince de Hesse avec l’armée danoise enfermé à Rcndsbourg , et un traité de paix, portant cession de la Norwége à la Suède, fut signé à Kiel le 14 janvier 1814.

Le jour même où ce traité fut signé, le prince royal donna les ordres de départ à toutes les divisions de son armée, qu’il dirigea vers le Rhin , leur prescrivant la marche la plus rapide, et cela sans laisser un seul homme dans le Schleswig ni le Holstein, s'abandonnant à la foi des traités avec une confianeequi fut depuiscruellement déçue.

Il établit bientôt son quartier général à Liège où il se tint longtemps (*).

En arrivant h Cologne, Charles- Jean

« vous demanderont que leur nourriture.

« Accourez à moi au moindre désordre qu’ils « pourraient commettre, à loutc heure vous « me trouverez prêt à vous entendre, cl à « punir celui de mon armée qui , contre la « volonté de mon auguste souverain , oserait » offenser ou piller un Français.

« Que chaque citoyen reste dans sa de- « meure ; que chaque employé du gouver- « nement continue ses fonctions , il sera « respecté et acquerra des droits à la recon- « naissance de ses concitoyens , en piéve- « nant , par sa présence , les désordres de

• l’anarchie , et en devenant l’interprète de » leurs besoins. Nous ne combattons que les «soldats de l'empereur Napoléon; le ciel

• vous préserve de vous joindre à eux ! l’in- « nocent serait confondu avec le coupable; « des populations entières seraient livrées « à la vengeance des Cosaques , si un hour- « geois, un paysan , quittait ses paisibles « occupations pour prendre les armes.

« Donné au quartier général de Namur ,

« le 5 février (»4 janvier) 1814.

■■ Le général en chef,

«Baron de W 1 vtzikg ero»kv »

(*) Montgaillard , t. VII , p. 354 , dit que Charles-Jean, d'après les ordres transmis du grand quartier général , s’arrêta à Liège pour appuyer le corps du prince do Weimar.

avait adressé aux Français la proclamation suivante ;

Au quartier général de Cologne, le 12 février 1814.

Français ,

« J'ai pris les armes par ordre de « mon rot, pour défendre les droits du « peuple suédois. Après avoir vengé les « affronts qu’il avait reçus et concouru "à la délivrance de l’Allemagne, j’ai « passé le Rhin.

« En revoyant les bords de ce fleuve, « où j’ai si souvent et si heureusement « combattu pour vous , j'éprouve le « besoin de vous faire connaître ma « pensée.

« Votre gouvernement a constam- « ment essayé de tout avilir pour avoir « le droit de tout mépriser, il est temps « que ce système change.

« Tous les hommes éclairés forment « des vœux pour la conservation de la « France, ils désirent seulement qu’elle « ne soit plus le fléau de la terre.

« Les souverains ne se sont pas coa- « lises pour faire la guerre aux nations, « mais pour forcer votre gouvernement « à reconnaître l’indépendance des « Etats : telles sont leurs intentions, « et je suis, auprès de vous, garant de « leur sincérité.

« Fils adoptif de Charles XIII, placé « par l’élection d’un peuple libre sur « les marches du trône des grands Gus- «taves,je 11e puis désormais avoir « d’autre ambition que cellede travailler « à la prospérité de la presqu’île sean- « dinave.

« Puissé-je, en remplissant ce devoir « sacré auprès de ma nouvelle patrie,

« contribuer en même temps au bon- « heur de mes anciens compatriotes! »

Ce fut pendant le séjour du prince à Liège, séjour qui excita tant de clameurs, que leprince royal donna les plus fortes preuves de sa constance dans les principes qui l’avaient fait entrer dans la coalition. C’est là qu’il fit contre le passage du Rhin et l’invasion en France la vive opposition , les protestations énergiques que l’on trouve dans ses lettres diplomatiques. « Franchir les a frontières de la France, disait-il à ses

« •alliés, e’estimiter Napoléon lui-méme « et justifier sa conduite précédente « envers nous; c’est encourir nous- « mêmes les justes reproches que nous « lui avons adressés, c’est méconnaître « et fausser les principes d’éternelle «justice que nous invoquons contre

♦ lui , les seuls qui nous autorisaient à « repousser la foree par la force. Pour «quels intérêts combattrions-nous, «écrivait-il à l’empereur Alexandre?

« Votre Majesté est trop grande, trop « éclairée, pour vouloir porter la guerre « civile en France.Si elley éclatait, peut- « être nous créerait-elle des dangers « aussi grands, aussi réels, queceux dont « nous avons voulu nous préserver. Et « pourquoi, Sire, après avoir combattu « avec tant de gloire , pour des motifs « si purs, et avoir dirigé d’une main « si sage et si ferme cet ingrat et ca- « pricieux assemblage qu’on appelle « coalition, pourquoi, dis-je, compro- « mettrions-nous plus longtemps une « gloire si justement acquise et l'inté- « rêt de nos peuples pour unecausequi « nous devient désormais étrangère? »

Répondant à une lettre du to novembre 1813 (la date est à remarquer) par la quelle l’empereur Alexandre demandait son avis sur les opérations ultérieures, le prince royal disait : « Je « sens tout ce qu’il y à de juste dans « le raisonnement dé ne pas laisser à

• Napoléon le temps de réorganiser des «forces nouvelles; mais quand j’op- « pose à cet inconvénient toutes les « raisons que me dictent et l’expérience « du passé et la connaissance que j’ai « du caractère du peuple français , les « dangers de l’entreprise projetée ( le « passage du Rhin ) me paraissent bien « plus grands que les résultats que l’on « s’en promet. J’ai toujours pensé que « les alliés ne pouvant reprochera la « France que les torts de son chef, il « fallait le leur désigner comme le seul « obstacle à la paix et porter la nation « à maîtriser une volonté qui a fait le « malheur de la France et ae l’Europe.

«Comment faire comprendre que les « alliés n’ont combattu que pour la dé- « fense de leur territoire et qu’ils dé- « sirent la paix , s’ils ne proclament

« hautement les bases de cette paix en « reconnaissant pour frontières de la « France le Rhin , à l’exception de la «Hollande, les deux mers, les Alpes « et les Pyrénées , et ne déclarent , en « opposition à toutes les calomnies que « Napoléon ne manquera pas de répan- « dre sur leurs intentions , qu’ils veu- « lent que la France reste France , par « la même raison et le même droit qui « les a fait combattre (jour reprendre « et assurer l’intégrité de leur propre « territoire. »

En date du même jour, 14 novembre, après l’expédition de cette réponse, le prince royal écrivit encore à Alexandre pour appuyer ses observations par des faits : « Je vous prie, Sire, de considé- « rennes observations comme l’expres- « sion pure et franche de ma première « pensee après la lecture de votre lettre « du 10, et que cette pensée est la suite « de la connaissance qui m’est si bien « acquise des sentiments de la nation « française, de son élan , et du patrio- « tisme qu’elle est capable de dévelop- « per dans les crises violentes. A « l’époque de mon entrée au ministère, « le territoire français était menacé; la « nation, épuiséed'iiommes et d’argent, « méprisait les membres du Directoire «et désirait leur expulsion; elle vou- « lait la paix et la demandait à grands « cris. En bien ! ie n’eus qu’à parler; « je réveillai tous les courages assoupis. « Je m'adressai directement à cette « nation si justement mécontente, et « dans un mois j’en avais déjà obtenu « plus que je n’avais demandé. Toute « l’Europe était liguée contre elle , et « cependant elle maintint sa ligne dé- « fensive entre les Alpes et les Apen- « nins liguriens, et fut victorieuse sur « tous les autres points. Le général « Honnparte revint d’Égypte ; votre « Majesté sait le reste. «

En adressant au ministre suédois, au congrès de Cbàtillon, les instructions’ du roi de Suède, Charles XIII, le prince royal écrivait à ce ministre :

« ... Mon devoir me porte à être plus «sage que brillant. Mon respect et « mon dévouement pour le roi s’accor- « dent avec mes obligations , et me

SUÈDE

* disent que le sang suédois est trop « pur pour le répandre pour une cause « qui devient désormais injuste.... Les « considérations que vous êtes chargé « de faire valoir sont trop justes pour « ne pas être approuvées par les puis- « sanres ; toutes se rappelleront qu'il « ne fut jamais question, dans nos con- «ventions, de passer le Rhin, mais « seulement de refouler la puissance a française sur la rive gauche du fleu- « ve ; que , même à Trachenberg , il « fut résolu qu'on n’aurait jamais cette « pensée. Je ne saurais trop le répé- « ter, une guerre en France est con- « traire aux intérêts de l'Europe, et « particulièrement aux intérêts de la « Suède qui n'a aucun motif, aucune « raison de continuer cette querelle « quand on dépasse le but pour lequel « elle s’était armee. Une guerre qui a « pour but de rétablir une dy nastie «est une guerre injuste en principe, a barbare par les malheurs qu’elle doit « entraîner. Les lumières, la civilisa- « tion reculeraient de dix siècles ; les « moines et les bourreaux couvriraient « bientôt de deuil et de ténèbres cette « belle France , à laquelle on ne peut « reprocher nue l'ambition démesurée « de son chef, ambition dont la France « elle-même n’a pas moins à souffrir « que les autres nations. La Suède n’a « aucun motif, aucune raison de con- « tinuer cette querelle; le sang de ses « enfants est trop précieux pour être « versé pour une cause qui amènerait « en Europe un asservissement mille « fois plus insupportable que celui de « Napoléon. En deux mots, M. le ba- «ron, ayons le courage de le dire, « point de guerre s’il faut la continuer « contre les principes qui nous ont « mis les armes à la main. Les Sué- « dois ne sont pas conduits comme des « troupeaux, et celui ou ceux qui veu- « lent les conduire de cette manière « ne connaissent ni leur clairvoyance, « ni leur valeur. » Quelques jours plus tard , le prince royal écrivait au ministre suédois, au congrès de Chàtillon : « ... Vous me dites, M. le baron, que « l’on ne connaît pas le développement « que les chances de la guerre peuvent

« donner aux vues des alliés, surtout

« s’ils obtiennent des succès. Il ne me « paraît cependant pas diflicile de pé- « nétrer leurs vues, dans le cas où ils « auraient des succès marquants : la « marche déjà suivie indique assez le « sort réservé, dans ce cas, à la Fran- « ce , et peut-être au reste dé l’Eu- « rope. Rappelez donc, M. le baron, « qu il n’a jamais été question dépasser « le Rhin; que, même à Trachenberq, « il a été résolu qu’on n’aurait jamais « cette pensée. Les événements con- « duisent les hommes, et presque ja- « mais les hommes, quelque sages qu’ils • soient, n’ont la prudence de conduire « les événements. »

A ces lettres il convient d’ajouter un fait publié tout récemment et qui , reproduisant la preuve des principes politiques de Charles- Jean, répond plus directement aux accusations dont il a été si souvent l’objet. Entre le 15 et le 20 mars , le prince royal reçut à Liège un émissaire français qui lui était envoyé par son beau-frère Joseph et quelques autres membres de sa famille. Cet émissaire, alors attaché à la maison du roi Joseph, l’avait été pendant longtemps à celle du prince; il était par conséquent bien connu des énéraux qui avaient servi sous ses orres, et c’est à la faveur de ces connaissances qu’il était parvenu jusqu’à lui. Cet émissaire était porteur d’un billet de Joseph , ne contenant que ces mots : « M. F... vous remettra ce billet ; croyez tout ce qu’il vous dira. « — « Eh bien, lui dit le prince royal, qu’avez-vous à m’apprendre? » — « Joseph « avoulu informer VotreAltesseRoyale « que l’Autriche est décidée à se dèta- « cher. Je suis chargé d’ajouter que « cette détermination de l’Autriche ne « peut manquer de produire un grand «effet sur l’esprit public en France;

« que cette coopération , jointe aux « grandes levées qui se font déjà, tri- « plera prochainement les moyens de « l’empereur qui sont encore consîdé- « râbles , et qu’il compte placer bientôt « entre deux feux la majeure partià « des alliés. L’empereur demande qiiej « parti prendra le prince royal de Suè4p

SGI

« dans la nouvelle situation des choses. « — Est-ce là tout? » — « Je n’ai plus « rien à dire pour ce qui concerne ma « mission spéciale. » — « Eh bien ! re- « prit le prince royal, vous direz à « mon beau-frère Joseph que je con- « nais trop bien Napoléon pour voir « autre chose qu’un piège dans tout ce « qui me vient de sa part ; que je suis « convaincu ou qu’il veut me tromper, « ou qu’il se trompe lui-méme dans « cette circonstance, tant sur ses cso pérances que sur les moyens qui lui « restent; que je réponds à sa demande « insidieuse sur le parti que je pren- « drai en lui disant avec franchise quel « est celui qu’il fera bien de prendre « lui-même : c’est de faire la paix , et « au plus tôt. Dites à mon beau-frère « qu’il peut assurer à l’empereur que ce « n’est ni pour mon intérêt personnel, « ni parla crainte qu’il batte les alliés, « que je l’engage à faire la paix; car, « si je ne pensais qu’à moi, je devrais «désirer nue, continuant la guerre, « il eilt d’abord sur eux de très-grands « avantages, parce qu'alors je réunirais « leurs débris à mon armée encore in- « tacte , et que la décision serait de lui « à moi. D’après les dispositions bien « connues de l’Europe et de la France « même à son égard , j’ai tout lieu de « croire que j’aurais pour moi la chance « la plus favorable qui puisse s’offrir à « l’homme le plus ambitieux , et il sait « assez , par expérience , que je ne « crains ni ses menaces ni sa tactique; « qu'il se souvienne de. la Saale (*).

« L’empereur comprendra fort bien « tout cela , car c’est indubitablement « ce qu’il ferait lui-même à ma place.

« Mais je ne sais pas saerilier à mon « ambition personnelle le repos de « l’Europe et l’intérêt de l’humanité.

« C’est donc pour lui plus que pour « moi que je l'engage à la paix , quoique «je sache fort bien que j’ai toujours

(*) Le prince royal , en passant la Saale et appelant Bliichcr sur In gauche de la M u liia , avait déjoué un des plus beaux plans de Napoléon, sauvé Berlin et l’armée de Silésie d'une perle certaine, et préparé la bataille décisive de Leipzig.

« été l’objet secret de sa haine , parce « qu’il m’a toujours mal jugé. Et s’il ne « veut pas croire que son intérêt me « touche à ce point, qu’il pense, s’il le « veut, que c’est celui de cette belle « France qui méritait un meilleur sort.

« Que mon beau-frère lui dise de se « méfier de ceux qui l’éloignent de faire « la paix. Je suis certain qu'il est trahi. « Il n’est plus temps pour lui de ntar- « chander cette paix ; il y va de sa cou- « ronne, et ce n’est qti’en faisant la « paix qu’il peut la conserver. »

Après avoir promis de rendre exactement an roi Joseph tout ce que le prince royal venait de dire, M. F...

exposa ce qu’il était chargé de lui communiquer de la part de plusieurs autres personnages qui tenaient un rang distingué dans les premiers corps de l’État. Tous leurs avis s’accordaient à faire savoir au prince que, dans le cas où les événements amèneraient les alliés jusqu’à Paris, il devait s’y présenter le premier. Quand il eut exposé les divers motifs qui devaient l’y porter (*): « C’est-à-dire, reprit le prince, « qu’il s’agirait d’établir une guerre « civile en France, et d’y aller prendre « ma part, en oubliant tout à coup les « sentiments et les principes qui m'ont » armé pour le repos de l’Europe et de « la France elle-même. Cela ne peut « me convenir. Hâtez-vous de retour- « ner à Paris; rendez bien exactement « à mon beau-frère la réponse que. je «vous ai faite pour lui, et, quant « aux autres , dites-leur que je suis « loin de partager leur opinion sur les « circonstances actuelles, qu’ils feront « mieux de s’entendre, s’ils le peuvent, « pour saisir promptement les moyens « les plus sdrs de conserver à leur pa- « trie sa gloire et son indé|>endance , « tout eu mettant celle des autres peu- « pies à l’abri de nouveaux dangers. »

M. F... partit et retourna auprès du

(*) Sièycs avait dit que c'était le seul moyen de consolider noire grande révolution cl de nous en assurer les beaux résultats. <■ C’est bien contre mes intérêts que ■ je parle, avait-il ajouté, car si le prince « de Suède arrive , il faut que je m'en aille. »

SUÈDE

général Maison , qui avait facilité son passage. II lui déclara que l’intention du prince royal n’était nullement de détruire le pouvoir de Napoléon, mais bien de l’abaisser et de le réduire à la France. Il s’étendit sur la douleur qui accablait le prince en voyant la Franee ravagée par des armées étrangères, ce qu’il n’attribuait qu’aux fautes de Napoléon. Le général Maison écrivit au ministre de la guerre (le duc de Feltre) les détails de sa conversation avec M. F... I.e duc en rendit compte directement à l’empereur, et, présumant que cette dépêche pouvait semer des divisions parmi les alliés, il en expédia un duplicata par un officier à qui l'on donna une fausse direction pour qu'il fut jeté dans leurs avant-postes et fait prisonnier. Ces dépêches furent envoyées à l’empereur Alexandre, qui les "remit lui-même au prince royal dès son arrivée à Paris.

Les événements des premiers jours d’avril 1814 affectèrent douloureusement Charles-Jean. Ces événements , qui lui montraient à quel point on s’écartait des principes qu’il se flattait d’avoir fait adopter par les alliés, étaient bien de nature à lui faire craindre le même oubli de leurs engagements pour l’exécution du traité qui cédait la JN'orwége à la Suède. Impatient de savoir lui-même ce qu’il avait à craindre ou à espérer de ses alliés, il se rendit à Paris , n'amenant avec lui que douze hommes d’escorte. Une demi -heure après son arrivée il reçut la visite de l’empereur de Russie.

Dans les rapports directs et personnels assez souvent répétés qu’il avait eus avec le prince royal de Suède, l'empereur Alexandre avait été frappé de la manière franche, loyale et expansive avec laquelle le prince lui avait exposé les dangers de leur position commune et les moyens de les conjurer, et cela lorsqu’ils ne pouvaient compter que sur l’Angleterre pour résister à celui qui disposait du reste de l’Europe. Alexandre avait conçu pour le prince royal un sentiment de haute estime et de sincère amitié, qu’il lui a conservé même au

delà de la vie, puisqu’il l’a légué à sa famille et surtout à son frère, en lui recommandant de ne jamais oublier les services que le prince leur avait rendus (*). Il s’était établi entre eux une espèce de confraternité d’armes et de sympathie.

Dans de telles dispositions, Alexandre avait parfaitement senti combien le prince royal devait être affecté de ce qui venait de se passer, et, apprenant qu'il arrivait à Paris, il voulut être le premier à le voir, pour le calmer et le tranquilliser sur ses intérêts personnels.

En lui remettant la lettre dont nous avons parlé plus haut , l’empereur Alexandreditqu’il s’était félicité qu’elle fût tombée entre ses mains et non dans celles de tel ou tel autre de scs alliés, qui, ne connaissant pas comme lui les intentions et les principes du prince royal, aurait pu mal interpréter ce qu’elle contenait. « Je puis m’être « trompé, ajouta-t-il, mais certes, je « n’ai rien vu ici de ce patriotisme que «cette nation était, me disiez-vous,

« capable de développer dans les crises « violentes (**). Après l’inconcevable « aveuglement de Napoléon , c’est bien « à elle-même ou du moins à ceux qui « devaient la défendre et veiller à ses « intérêts que la France doit adresser « ses reproches , s’il lui arrive d’avoir « à souffrir des changements qui vien- « nent de s’opérer. » — « Non-seule- « ment la France , mais plusieurs peu- « pies de l’Europe s’en trouveront fort «mal et pour longtemps; ce qui ne « serait pas arrivé si l’on n’eût pas dé- « vié du plan que nous avions adopté «à Trachenberg , comme le mieux « fondé sur les vrais principes de droit « et de justice. — « Nous n’y pouvons « plus rien , reprit vivement l’empe- « reur, dont le ton et le geste semblaient

(*) L’empereur Nicolas, annonçant au roi de Suède son avènement , lui écrivait : «Je regarde la continuation de vos senti- « ments d'amitié comme la portion la plus « précieuse de l'héritage de mon frère. ••

(**) Voyez la lettre du 14 novembre i8i3 citee plus haut , p. 36a.

« exprimer le regret , et puisqu’il ne « s’agit maintenant que d’intérêts parti tiels, faisons régler ce qui concerne « votre patrie adoptive. La cession de « la Norvège , déjà décidée par le traité « de Kiel, doit être reconnue et garann tie par tous les alliés; j’en fais mon « affaire personnelle, et je mets à votre « disposition les soixante mille hommes « que j’ai en Holstein,sous lecomman- « dement de Benigsen.

Tous les actes relatifs à la reconnaissance et à la garantie du traité de Kiel ( 14 janvier 1814) par les cinq grandes puissances furent en effet rédigés et signés dans les formes voulues, et le prince royal partit aussitôt pour aller mettre ûn aux intrigues ourdies par quelques diplomates et par le prince Christian, qui s’était fait déclarer roi de Norwége.

Le prince royal n’eut pas besoin des troupes que l’empereur Alexandre avait mises à sa disposition : avec ses seuls Suédois il se présenta sur les frontières de la Norwége, et en quinze jours la campagne fut terminée (*). Le prince Christian, qui avait jeté cette brave nation dans les dangers de la résistance au traité de Kiel , ne voulut pas les partager avec elle et se retira. Les Norvégiens, abandonnés par leur roi de quelques jours , n’avaient plus qu’à se soumettre à la loi du vainqueur; mais ce vainqueur savait que ce n’est pas en s’emparant d’un pays par la force qu’un prince donne au peuple qui l’occupe une haute idée de ses vertus; aussi, renonçant au droit positif que lui donnaient les traités, il ne leur imposa d’autre loi que de devenir libres , comme les Suédois , sous le sceptre de son père , d'avoir comme eux des droits politiques, et de mettre en commun leurs moyens de défense contre un danger commun. « Quel est le souverain des vieilles dynasties , a dit à ce sujet un historien, qui dans la même position aurait montré un tel éloignement pour l’emploi de la force,

(*) l’oyez pour les détails de celte campagne l'His!oire de 1a Norwége à la lin de

de ce volume.

un tel respect pour les droits des nations? Quel est celui qui eût rendu un tel hommage à leur indépendance ?(*) »

Ainsi, tandis que le sort des divers peuples de l’Europe était encore loin d’être (ixé, Charles-Jean rentra dans fa capitale de sa patrie adoptive avec la gloire d’avoir, par la réunion des deux peuples de la presqu’île Scandinave, jeté les fondements d’une puissance qui doit avoir un poids important dans la balance de l'Europe.

La Suède devait être Gère et heureuse de l’élection de 1810. A cette époque elle était pauvre, humiliée et affaiblie à tel point, qu’elle ne devait plus espérer de compter parmi les puissances influentes. Deux ans après, son commerce était déjà prospère , et son alliance recherchée par les plus puissants monarques. La Russie et l’Angleterre avaient fait la paix sous ses auspices, et bientôt après elle voyait ses drapeaux mêlés à ceux devant lesquels Napoléon allait cesser d’être invaincu.

Dès la quatrième année de son règne, le vieux monarque , l’ancien grand amiral, le vainqueur de Hngîond, devait à son fils l’inexprimable joie de se retrouver sur sa flotte devant les côtes de Norwége, et de renouveler, disait-il, connaissance avec les boulets. Dans cette même année , sa tête vénérable fut ceinte de l’antique couronne norwégienne que le prince royal lui apporta, payant ainsi d’une seconde couronne l’adoption qui lui en avait promis une. Ajoutons que plus de quatre-vingts millions de francs étaient acquis a la Suède par les négociations du prince royal ; qu’elle avait acquitté pour vingt-cinq millions de dette étrangère, et qu’elle ne devait plus une obole; tandis que, dans l’interieur, la diminution graduelle des charges publiques, l’accroissement des produits du commerce et de l'industrie amenaient le rétablissement des fortunes particulières. Ainsi , quatre ans après cette mémorable élection , la Suède avait repris son rang politique et mi-

(*) Montgaillard , Histoire de France , t. VIII, p. 4°.

SUÈDE

litaire, et Charles XIII était en droit de dire : « Le génie de mon fils a mar- « chaude la guerre sur chacune des « larmes que la gloire coûte aux fa- « milles. »

Charles XIII vit quatre années de bonheur succéder à ces glorieux résultats. Le prince royal gouvernait, on le conçoit facilement ; mais c’était à peine si le’roi pouvait s’en apercevoir. Jamais un emploi ne fut donné sans qu'il n’eût prononcé; il régnait dans le véritable sens du mot. Si un ministre ou un courtisan venait à l’oublier, Je prince royal le lui rappelait sévèrement. Et" de quelle tendresse, de

?|uels soins affectueux le vénérable rère de Gustave III n'était-il pas entouré par son fils adoptif! Les Suédois se souviendront toujours avec quel doux étonnement ils virent le général de la république, le maréchal de l'empire, prodiguer à leur roi Agé et infirme les attentions les plus touchantes et les lus assidues, conformer toutes ses abitudes à celles de son père, et mériter la tendresse des deux vieilles reines et de la princesse Sophie, mère et tantes de Gustave IV. Que de fois, au cercle de la reine, ils ont vu les traits du bon vieux roi s’épanouir à l’arrivée du prince royal qui venait, après les travaux du jour, lui consacrer su soirée ! Avec quel doux orgueil ils le voyaient marcher appuyé sur son glorieux liât on de vieillesse ! • C’est mon « Antigone, leur disait-il en souriant; « mais cette Antigone est un gagneur « de batailles. »

De retour à Stockholm, le prince royal s’occupa avec activité des soins de l’administration. Ce fut alors que les représentants suédois et norvégiens se réunirent à Stockholm pour rédiger le pacte d’union des deux royaumes. La sagesse du prince, sa franchise, son esprit conciliant et ferme tout à la fois, facilitèrent cette importante transaction, qui devait confier à sa dynastie les destinées de deux peuples frères (*).

(*) Voyez pour plus de détails l'Histoire de la Norvège à la lin de ce volume.

Pendant ce temps, les souverains réunis à Vienne se partageaient le fruit de la victoire qu’ils devaient surtout à Charles-Jean, et déjà quelques-uns d’entre eux songeaient à lui ravir la couronne qu’il avait conquise au prix d’un si grand sacrifice; mais l’amitié d’Alexandre plaida pour lui, et ces honteuses machinations n’eurent aucune suite.

Alors que le principe de la légitimité reprenait partout faveur, on avait attaqué celle du fils adoptif de Charles XIII; Alexandre l’avait défendue.

« Le prince royal, avait-il dit, a rendu « d’immenses services à l’Europe ; il « s’est élevé par ses mérites au rang « qu’il occupe, et il justifie aux yeux du « monde entier l'enthousiasme de sa « nation. Je ne cesserai jamais d’avoir « pour lui l’estime et l'amitié que j’es- « père qu’il a pour moi , et je suis d’au- « tant plus pénétré du devoir de faire « respecter les vreux et les décisions «d’une nation libre, que le choix fait « par elle dans la personne du prince « royal me semble aussi heureux pour « la Suède que pour l’Europe. »

Charles-Jean écrivit alors à l’empereur Alexandre pour lui témoigner sa gratitude; il ajoutait : «Élu par les « états généraux du royaume de Suède, « adopté par Charles JvIIl , je suis heu- « reux de pouvoir ajouter a ces titres « l’amitié de Votre Majesté Impériale « et la gloire du nom suédois relevé.

« Je crois avoir avec cela des droits « plus sllrs et plus légitimes que si je « descendais en ligne directe d’un usur- « pateur du siècle même de Charles « Martel. Je n’ai point cherché le « trône, les Suédois m’en ont offert la « succession ; en l’acceptant , je me suis «confié à leur loyauté, et je leur ai « donné la mesuré de mon estime et « de mon dévouement pour la nation; « ainsi je n’ai rien à démêler ni avec « Gustave ni avec sa famille. Au reste, « ma cause, Sire, est celle de la bonne « foi publique, par conséquent celle de « tous les princes et de tous les gou- « vernements. J’instruis mon fils de « manière à le rendre digue de eom- « mander aux Suédois; je lui donne

« pour règle de n’ambitionner le bien « de personne, mais de savoir conser- « ver ses droits , tout en défendant ceux «du peuple qui l'a appelé. Je lui lé- « guerai les sentiments que m’ont ins- « pirés, Sire, votre déférence pour les « droits des nations, et la noble cha- « leur avec laquelle Votre Majesté dé- « fend la sainte cause des peuples. »

Le prince n’avait pu voir sans indignation des souverains qui lui devaient tant le payer d’une si honteuse ingratitude; il 11e put dissimuler ce sentiment dans sa réponse à une adresse que les états généraux présentèrent le 13 mars au roi et au prince royal pour les remercier d’avoir assuré l’indépendance de la Suède.

«Appelé par le choix unanime de « la nation, disait-il, j’arrivai au mi- « lieu de vous avec la ferme résolution « d’entourer le nom suédois de l’éclat « qui, pendant des siècles, l’avait rendu « I objet de l’admiration de l’Europe; «je sentis, pour ainsi dire, une nou- « velle vie, je jurai de la consacrer au « service de la patrie qui m’avait « adopté Je trouvai un peuple généreux et loyal; cent années de mal- « heur avaient détruit ses espérances «et ralenti son élan, sans cependant « éteindre ni son courage ni sa priini- « tive énergie. En appelant ce peuple «aux armes, je n’ai point eu en vue «ma gloire personnelle; content de « celle que j’avais eu le bonheur d’ob- « tenir, ma seule ambition était de « faire jouir des douceurs de la paix la « nation qui m’avait librement appelé « sur les marches du trône. Je lui de- « vais tout ; elle devait être tout pour « moi. Mais aussi je connaissais les « Suédois; je savais qu’ils ne vou- « draient pas d’une paix achetée aux « dépens de leur honneur et de leur «liberté; et cependant cette liberté, « ce premier besoin de l’homme, cilt « été perdue , si nous nous fussions cn- « dormis dans une fausse sécurité, lin « conquérant fameux , dont le nom rap- « pellera toujours de grands souvenirs , « même malgré ses fautes et ses mal- « heurs, menaçait d’envahir l’Europe.

« Quinze années de succès continuels

« semblaient lui en assurer de nou- « veaux. Un traité ou d’alliance ou de « neutralité n’aurait pas garanti pour «l’avenir notre indépendance; Napo- « léon ne voulait pas de puissance qui « refusât de fléchir sous son joug. Pa- « raissant vouloir prendre Charlema- «gne pour modèle, il ne proGtait pas « de son exemple. Charlemagne, après «avoir en vain sollicité l’alliance du « Nord dans ses expéditions contre la «Germanie, osa menacer les peuples « Scandinaves. Il eut la douleur avant « de mourir de reconnaître combien il « avait mal apprécié leur caractère.

« Napoléon voulait nous forcer à traîner « son char de triomphe; le inonde a vu « quelles ont été pour lui les suites « d’une pareille agression.

«Je n’ai pas besoin, Messieurs, de « vous rappeler les grands événements « qui ont été la suite de la magnanime « résolution du roi , que vous avez no- « blement secondée. Au moment où « celte résolution fut prise, il n’y avait « plus dans toute la péninsule' espa- « gnole que Cadix et les lignes de « Terrè-Yedras qui résistaient au vain- « queur. Depuis le Tage jusqu'au Nié- « men, tout obéissait a sa volonté; en « un mot, le continent était envahi ou « menacé. Vos voisins, les alliés les «plus soumis du conquérant, for- « niaient des places pour le déinembre- « ment de la Suède. Mais la Providence « a déjoué leurs projets, et la Suède « a repris parmi les États son ancien « rang dans le système politique de « l’Europe. Secondés par des alliés « fidèles , nous nous sommes procuré « une paix solide et glorieuse; nous « avons assuré notre indépendance; « enfin nous avons consolidé notre « existence politique par la réunion « d’un peuple que la nature , les mœurs, « la religion et le langage, auraient dû « de tout temps rendre l’ami de la « Suède, et qui l'eût été en effet sans « une influence étrangère. Mais les « temps sont changés, le prestige, est « détruit; les Norvégiens et les" Sué- « dois, éclairés par les principes d’une « saine politique, ne rivaliseront plus « que de dévouement pour le bieu et

SUÈDE

« la gloire de la commune patrie. Forts «de cette union, nous n’ambitionnons « plus rien que de vivre libres et indé- « pendants au milieu de nos forêts et « de nos montagnes.

« Entourés des mers du Nord et de «la Baltique, nous possédons dans « notre intérieur tous les éléments « d’une existence libre et heureuse.

« Nous n'avons pas lieu de présumer « que quelque gouvernement , jaloux « ae ce bonheur , cherche à le Irou- « hier ; mais s'il en existait, qu’il « sache que si les annales de ce pays « parlent des insultes qu'on a osé « quelquefois lui faire, elles parlent « aussi de la vengeance qu’il en a « tirée.

« L’indignation que vous avez res- « sentie. Messieurs, en lisant les atta- « ques faites contre votre liberté et «contre votre indépendance, ajoute- « rait s’il était possible à la profonde « estime que j’ai pour vous et à mon « dévouement absolu pour la nation.

« Fort des droits que vous m’avez « donnés, heureux d'en avoir mesuré « l’étendue, plus heureux encore d’a- « voir rempli mes devoirs envers la « patri e, j’attendrai avec tranquillité « ceux qui voudraient nous disputer « des titres aussi légitimes ; je les at- « tendrai jusqu’à ce que le délire ait « aveuglé les hommes au point de « leur faire croire que les peuples ont « perdu tout droit d’élection ; et alors « déployant toute l’énergie de mon « âme et tout le courage que le ciel « m'a donné , je les emploierai pour « défendre mes droits et les vôtres. »

Au moment même où le prince royal tenait un langage si noble et si digne, le congrès de Vienne venait de recevoirune nouvelle qui dutfairesentiraux puissances alliées combien étaient im-

firudentes leurs sourdes menées contre e vainqueur de Gross-Beeren, de Dennewitz et de Leipzig : Napoléon avait quitté l’ile d’Elbe. Débarqué au golfe Juan, il était en vingt jours parvenu, sans coup férir, à Paris, et avait relevé le trône impérial. L’Europe étonnée avait ressaisi ses armes, et se préparait à une nouvelle lutte.

24e Livraison. (Suèdb.)

M. de Rumigny , ministre de Louis XVIII près la cour de Suède, ayant informé le prince royal du retour de Napoléon, un grand conseil se tint, dans lequel Charles XIII déclara que la Suède ayant contribué à repousser les Français au delà du Rhin , et ayant rempli toutes les obligations que lui imposaient ses traités avec les alliés, son intention était désormais de garder la neutralité, et qu’il ne prétendait se mêler en rien des affaires intérieures de la France (*).

La sincérité de cette résolution est prouvée par une note que le prince royal adressa au comte de Lœvenhirlm, ministre de Suède près du congrès de Vienne. « L’arrivée de Napo- « léon à Paris, disait-il, l’accueil qu’il « a reçu pendant sa route , l’enthou- « siasme général que la nation a mani- « festé, les armements extraordinaires «nui s’opèrent, enfin l’indépendance « dont chaque nation doit jouir, sont « les motifs puissants qui ont déter- « miné la decision du roi et de son « conseil. Faire la guerre à une na- « tion contre laquelle nous n’avons « maintenant aucun grief, ne serait-ce « pas s’interdire les avantages d’un « système que nous prescrivent à la « fois notre position géographique, nos « relations extérieures et notre propre « organisation politique? Ne serait-ce « pas abandonner sans réserve le droit « inaliénable de tout gouvernement re- « présentatif, et nous exposer aux plus « grandes pertes sans espoir de com- «pensation, même dans le cas d’une « réussite complète ? Il ne s’agit donc « pour nous que de replacer Tes cho- « ses dans leur état primitif, et de

(*) Charles-Jean a donne depuis de nouvelles preuves de son respect pour le principe de l’indépendance des nations en reconnaissant Louis-l'hilippc roi des Français, Lcopuld roi des Belges , Doua Isabelle reine d’Espagne, cl Dana Maria reine de Portugal , aussitôt qu’il a reçu notification de leur avènement consommé sans opposition de leurs peuples. — I)u reste, M. de Rumigny put commuer à résider à Stockholm, mais sans titre officiel.

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