‹ L'UniversChapitre 21 sur 87 · TO · texte numérisé non relu

TO

« nous tenir au traité de Paris , qui a « terminé la guerre entre la France et « la Suède , en mettant lin à cette « coalition.

« Le roi veut donc, M. le comte, « que vous évitiez de nous placer en « guerre avec quelque puissance que « ce soit. »

Malgré les nouvelles difficultés que les événements de 1815 apportaient aux décisionsdu congres de Vienne, la Suède atteignit le but qu’elle s'était proposé. Aux terinesdutraitéde Kiel,elle devait céder la Poméranie au Danemark , en compensation de la Norvège; mais comme le Danemark n’avait pas rempli les clauses de ce traité, et que la Suède avait été contrainte de prendre possession de la Norvège les armes à la main , le traité devenait nul , et la Poméranie resta à ses anciens possesseurs. Mais, peu jalouse de conserver celte province, qu'elle pouvait si facilement perdre dans le cas d’une guerre européenne, la Suède crut devoir, sous la médiation de l'empereur Alexandre, la céder, ainsi que l'ile de Rugen, à la Prusse, moyennant une somme de cinq millions. Toutefois cette transaction n’eut pas lieu sans queCharles XIII stipulât de la manière ia plus formelle le maintien des droits, libertés et privilèges de ses anciens sujets.

Cependant la Norvège se montrait satisfaite des nouvelles destinées auxquelles elle était appelée. Au mois de septembre, le prince royal y fit une tournée et put se convaincre des avantages qu’il avait si bien prévus.

« J’ai l’honneur de rendre compte à « Votre Majesté, écrivait-il au roi, que «je suis arrivé à Drontheim. Votre « Majesté verra par le bulletin de mon «voyage, que j’ai été, pendant ma «route, accueilli d’une manière em- « pressée et respectueuse de la part « des habitants. Leur bonhomie et « leur simplicité m’ont donné la ron- « viction que , dans peu de temps , « Votre Majesté |>ourra les classer au « nombre de ses plus fidèles sujets. La « réception qui m'a été faite à Dron- « theim m'a lait grand plaisir; tout ce r que les malveillants se sont plu à

« débiter sur l’esprit de cette ville est « complètement faux ; les habitants « sont hospitaliers et polis. Tous les « Suédois qui sont avec moi se louent « de la cordialité avec laquelle leurs « hôtes les ont reçus. Je ne m’atten- « dais pas que de vieux préjugés pus- « sent commencer à disparaître si tôt.

« Je crois même que si la première «autorité civile avait rempli ses de- « voire constitutionnellement, les re- « lations entre ce pays et ia Dalécarlie « et le Jemtland seraient plus inti- « mes. Cependant, bien qu’elle ait fait « tous ses efforts pour diminuer la « bienveillance des habitants de Dron- « theim pour nous, il est facile de s'a- « percevoir qu’il y a une tendance na- « turelle en «notre faveur. Le peuple « paraît bon, affable et doux. »

Le 14 mars 1817, une conspiration contre la vie du prince royal fut découverte; c’était un complot assez ridicule et sans nulle importance. Un mauvais traiteur, appelé Limbroin, voulait obtenir la permission d'établir une espèce de guinguette dans le jardin royal dont on allait faire la place de Charles XIII ; il crut se rendre intéressant auprès de quelques agents subalternes, en leur révélant qu’il avait entendu des propos de conspiration tendant à empoisonner le prince royal avec du verre pilé. Les employés auxquels il avait fait cette confidence, voulant à leur tour se faire valoir, donnèrent à la révélation de Limbrom une importance exagérée. Le traiteur fut mis en jugement et condamné à quarante jours de réclusion, au pain et a l’eau; ce que l’on regarde comme une très-grande peine en Suède, où le pain seul ne nourrit pas. On lui fit néanmoins passer d’autres aliments.

Du reste, dans cette circonstance le peuple donna une nouvelle preuve de son amour et de son admiration pour le prince, et ce dernier en profila pour rappeler aux Suédois ses droits à leur affection et a leur dévouement.

« Quand , dans l'abattement où vous « avait plongés une longue suite de dé- « sastres, vous portiez, leur disait-il, « votre attention sur les princes connus « par les services qu’ils avaient rendus à

SUÈDE

• leur patrie, et que vous fixâtes votre « choix surmoi,je résolus d'y répondre; « je me sentis grandir même par l'idée « de vos périls. et capable déformer les u plus vastes desseins pour répondre à « votre confiance ; je consentis à quitter

■ pour vous les douceurs de la vie pri-

■ vée, à laquelle j’avais résolu de eon- « sacrer le reste de mon existence; je « me dévouai au service d’une nation

■ jadis si célèbre et alors si rnalheu- « reuse; je vins au milieu de vous; je « vous apportai pour titres et pour ga- « rautie mes actions et mon épée. Si « j’avais pu y ajouter une lignee d’an- « cètres depuis Charles Martel, je ne

■ l’aurais désiré que pour vous, car « pour moi je suis également fier de « mes services et de la gloire qui m’a « élevé. A tous ces titres, je joins «ceux de l’adoption du roi, de l'élec- « tion unanime d’un peuple libre. C’est « sur eux que je base mes droits; et « aussi longtemps que la justice et « l’honneur ne seront pas bannis de « cette terre, ces droits sont plus légi- « times et plus sacrés que si je desceri* « dais d’Olin. Les annales du monde

■ prouvent que jamais prince n’est

■ monté sur un trône que par Cassen* « tinient du peuple ou par la force des

■ armes. Ce n’est pas par les armes « que je me suis frayé une route à la « succession du trône de Suède: c'est « le choix libre de la nation qui m’y a

■ appelé, et. c’est de ce droit que je « vous parle. Rappelez-vous l’état où a nous étions a mon arrivée, et voyez

■ ce que nous sommes maintenant.

« il est vrai qu’il y a des malveil- « lants dans tous les pays, mais le petit « nombre qui peut se trouver ici n’a « d’autre sujet de mécontentement que » la tranquillité dont jouit cette con- « trée. Il y a des êtres malfaisants qui a n’aiment que le trouble; le désordre « est leur élément, et fait, pour ainsi

■ dire, leur existence; mais cette faible « poignée de turbulents n'a pas besoin « de mesures extraordinaires |iour être

* réprimée et contenue dans le devoir.

« Le roi marche avec la loi , et la loi « aura assez de force pour dispenser « de recourir a des moyens extrêmes.

a Tout doit, Messieurs, vous inspirer <■ cette sécurité. L’intérieur est trana quille; le cours de la justice n'a été a nulle part interrompu; le cultivateur a remercie le ciel du calme dont il a jouit; nous n'avons rien à redouter a du dehors; nous ne nous occupons a pas de ce qui s’y passe, et nous a avons la certitude qu'on fait de même « pour nous. Vos droits sont donc as- « surés tant dans l’intérieur qu’à l’ex- « teneur, et tout annonce que de longa temps nous ne serons pas dans la a nécessité de les défendre; mais s'il a le fallait, si l’honneur national l'exi- «geait, suivi d’une armée fidèle, « aguerrie et disciplinée, appuyé par la « volonté suprême du roi et de la na- « tion, je marcherais au-devant de nos a ennemis, précédé par l'augure du » succès; et dans ces occasions je sena tirais couler tout mon sang avec plaia sir pour le service de la patrie.

« Je ne puis pas m’exprimer, comme a je souhaiterais, dans la langue sué- « doise; mais mon fils la parle pour a moi; il est élevé au milieu de vous, a et c’est sur lui que vos grandes esa pcrances doivent se fixer; je parle la a langue de l'honneur, de la liberté, et a c’est elle qui est entendue par tout a Suédois qui aime vraiment sa paa trie. »

Quatre mois après, le 14 juillet 1817, le jeune duc de Sudermanie, Oscar, entrait dans sa dix-neuvième année, et avait ainsi atteint sa majorité. Cet événement, accueilli avec enthousiasme par les deux royaumes unis, fut célébré à Stockholm par une de ces fêtes vraiment nationales dont les peuples aiment à conserver le souvenir. Charles XIII vint se placer sur le balcon du château, vis-à-vis du pont qui conduit de la résidence royale à la place de Gustave-Adolphe. Là , entoure de sa cour, des fonctionnaires publics et du peuple, il assista à des jeux militaires, dans lesquels les différents corps de l'armée firent des évolutions, commandés par le jeune prince sur lequel repose l’espoir de la patrie.

Ce même jour, pour consacrer plus solennellement encore la majorité de

son petit-fils, Charles 'XIII voulut qu’il vint prendre séance au conseil.

Dès qu’il fut introduit, le prince royal demanda la parole pour exposer les motifs qui l’y avaient appelé.

« Sire, dit-il, cette seance du con- « seil où mon (ils vient de siéger pour «la première fois, excite dans mon «cœur une vive émotion. Pour lui, « comme pour moi, c’est un nouveau « bienfait que nous devons à Votre « Majesté. Je suis certain qu’il n’a pu « se méprendre sur les motifs qui l’ap- « pellent à votre conseil d’Etat, Sire.

« J’ose espérer que Votre Majesté per- « mettra que je les développe, et que « messieurs les membres du conseil « aimeront à céder, pour cette fois, à « la tendresse d’un père une fonction « que chacun d’eux pourrait également « remplir.

« Mon cher fils, l’éducation que vous « avez reçue n’était qu’une éducation « préparatoire^); les connaissances que « vous avez acquises vous sont com- « munes avec tous les jeunes gens de « votre Jge, dont les parents ont voulu « faire des hommes instruits et ver- « tueux, des citoyens utiles. Elle suffit «à ceux qui, dans la vie privée, se « bornent a jouir honnêtement de leur «fortune; mais ceux qui sc destinent «aux charges de l’Etat, à des fonc- « tions publiques, doivent s’y rendre « propres par des travaux d’un nouveau « genre. Ce n’est donc qu’aujourd’hui (*)

(*) Le prince Oscar a reçu une brillante éducation. Charles XIII en 1812 lui avait nommé pour gouverneur le baron Cederhielm. Ses professeurs ont été pour la littérature et l’histoire M. Lemoine, ancien chef d’institution à Paris, pour les mathématiques M. Olivier, l’une des soutiens les plus éclairés de notre Ecole polj tecbnique.Toutes les autres connaissances lui ont été transmises par des savanls nationaux et notamment la chimie par Herzeliiis. Je regrette que l’espace me manque pour insérer ici les instructions adressées en 1812 par Charles-Jean à l’homme distingué que la confiance du roi .venait d’appeler auprès de son fils. Ce sont les leçons d’une haute sagesse. Heureux les princes qui reçoivent une telle direction.

« que commence votre éducation par- « ticulière, celle du rang auquel vous « êtes appelé.

« Dans les soins que j’ai pris pour « vous y préparer, j’ai principalement « insiste sur l’étude de l’histoire. C’est « maintenant que vous allez sentir « combien ses leçons peuvent vous être « utiles. Elle vous a fait connaître l’o- « rigine des princes , quelle est la source « de leurs titres, comment ces titres « se perdent et se détruisent. Elle a dû « vous convaincre qu’un prince doit « racheter la faveur de son rang par « de grandes vertus et des qualités suit périeures; que par de belles actions » on excite l’admiration des peuples, « mais qu’il faut en faire de bonnes « pour s’attirer leur amour. Tout ce « que l’intérêt ou la flatterie ont in- « venté pour donner aux princes le « change sur leurs actions disparait « bientôt à la lumière de la vérité.

« Utilité , justice, c’est là le sceau que « respectent les temps, la seule illus- « tration durable.

« Voilà, mon fils, ce que l’étude de « l’histoire a déjà dd vous apprendre.

« Gravez dans votre cœur ses profon- « des leçons; songez que l’auguste « couronne que décerne un peuple libre « sera toujours mal affermie sur une « tête gonflée d’orgueil et de caprices; « qu’il faut s’y préparer par un senti- « ment profond des devoirs des rois et « des droits des peuples.

« Malheur au prince qui se persuade « qu’en effaçant les traces des droits « de sa nation il rehausse l’éclat et le «pouvoir du trône. Souvenez-vous, « mon fils, que le prince le plus sage « est celui qui suit de l’œil les éléments « qui menacent de détruire les empi- « res, qui les saisit avant que l’expio- « sion arrive, et qui sait prévenir « leur retour par son propre respect « pour les lois.

« C’est à bien connaître ces lois, « pour les suivre vous-même, pour les « faire observer, et pour les perfec- « tionner encore, qu’il vous faut dé- « sonnais apporter tous vos soins.

« C’est la science du gouvernement qui « doit être l’objet de vos nouvelles

SUÈDE

« études , le complément de votre édu- « cation. »

Le prince royal exposait ensuite avec de longs développements ses sages principes sur le gouvernement de l'État , et que depuis vingt ans son fils lui a vu mettre trop constamment en pratique pour ne pas s’en être pénétré, et n'avoir pas formé la résolul ion d’imiter un si bel et si rare exemple.

Charles XIII voulut aussi ajouter scs exhortations aux leçons que le jeune duc de Sudermanie venait d'entendre de la bouche d'un père. « Mon Age et « mes infirmités , lui dit le vénérable «vieillard, ne me permettent pas « d’exprimer dans ce moment solennel, « tout ce que ma longue expérience et « ma tendresse pour toi m’inspirent. Je « me borne à te rappeler que tu gou- « verneras un jour deux peuples libres.

« Prouve-letir, en respectant leurs « droits , comment tu veux qu'ils res- « prêtent les tiens. N’oublie pas, mon « cher petit-fils, que je t’enjoins aujour- « d'hui un devoir cher et sacré, celui « d’acquitter, quand je ne serai plus, ma « dette envers ton pere, pour les soins « prévenants et la tendresse infatigable «qu'il m’a prodigués depuis le premier « moment où il unit son sort à celui « de ce pays. Sois toujours pour lui ce « qu’il est pour moi ; sois son appui «comme il est le mien; rends à ses * vieux jours toute la joie, toutes les « consolationsque lui doit mavieillcsse.

« La patrie, ton père et toi, voilà, mon «petit-fils, ce que tu liras dans mes « derniers regards. Que le Tout-Puis- « saut te protège , et te conduise selon « sa volonté ! »

Charles XIII ne devait pas survivre longtemps à cette imposante cérémonie. Vers la lin de l'année 181 7 sa santé s'affaiblit d’une manière alarmante.

Sentant bien que sa lin était prochaine, il ordonna au prince royal de prévenir le corps diplomatique de l’état dangereux dans lequel il se trouvait, et adressa en même temps cette proclamation à ses peuples.

« Une maladie dont nous espérons « bientôt triompher avec l’aidedu Tout- « Puissant , ne nous permettant pas de

« nous occuper présentement des affoi- « res de l’État , nous donnons avis à « nos fidèles sujets que notre très-cher « fils le prince royal , conformément à « l’acte de la diète du 18 août 1812, se « trouve dès cet instant investi de la « plénitude de la puissance royale, jus- « qu'à ce que nous la reprenions nous- « même. »

On ne peut se rappeler sans attendrissement les derniers moments de ce monarque respectable. Le 4 février au soir il reçut la sainte cène, suivant le rite luthérien. «Je meurs tranquille, « dit-il presque au moment de fermer « les yeux , je sais à qui je laisse mes « royaumes et mes sujets qui furent « toujours mes enfants. »

La reine, instruite du malheur qui allait la frapper, entra dans l’appartement du roi pour lui rendre les derniers devoirs. Voyant que Dieu allait le rappeler à lui , "elle s'approcha avec recueillementdu lit royal, et posant ses mains sur la poitrine de son époux, elle dit d'une voix émue : «Que Jésus, « notre seigneur, reçoive ton esprit! »

A peine eut-elle proféré ces paroles solennelles, cette pieuse bénédiction, que Charles XIII rendit le dernier soupir. La reine, sans retirer ses mains, tomba à genoux et se mit en prières.

Telle fut la fin de ce roi dont la vie entière avait été vouée au bonheur et à la gloire de sa patrie, et qui eut la douce consolation en mourant de voir la Suède heureuse et honorée, désormais à l’abri des maux dont l'avaient deux fois préservée sa sagesse et son patriotisme.

Page 1