CHARLES XIV JEAN
A peine Charles XIII avait-il rendu son ilme à Dieu , que le prince royal
(*) Voici le glorieux état de services de ce soldat couronné , le seul que l'orage de 1814 ait laissé sur le trône, où le vœu libre du peuple l'avait appelé.
Bkbsadotte ( Jcan-Baptistc-Julct ),
Né à Pau , le a6 janvier 1764 , a été successivement soldat volontaire au régiment royal marine le 3 septembre 1780 ;
fut reconnu roi sous le nom de Charles XI C Jean ? par le conseil d’Etat qui avait été immédiatement assemblé, conformément aux lois du royaume. Le nouveau roi signa, en présence de ce conseil, l’acte de garantie qui , aux termes de la constitution . doit être signé par le souverain de la Suède au moment de son intronisation. Ensuite il reçut le serment de fidélité de tous les corps constitués de l’Etat; et quand la voix du héraut fit entendre dans les rues de Stockholm ces paroles solennelles : Charles Jean est déjà roi de Suède , lui et point d’autres, la voix puissante du peuple répéta avec enthousiasme cette expression du vœu national.
La diète fut, par ordre du roi, convoquée ie 7 février, in pleno pleno-
Grenadier 3o mai 178a;
Ca|ioral 16 juin 1785;
Sergent 3i août;
Fourrier ai juin 1786;
Sergent major 11 mai 1788;
Adjudant 7 février 1730;
Lieutenant au régiment d'Anjou (36') 6 novembre 1791;
Adjudant-major 3o novembre 179a;
Capitaine 18 juillet 1793;
Chef de bataillon 8 février 1794;
Chef de la 71* demi-brigade, 4 avril suivant ;
Général de brigade en juin;
Général de division dans la même année.
Général de la république française en >794;
Ambassadeur à Vienne en avril 1 798 ;
Ministre de la guerre en juillet 1799;
Conseiller d’État et général en chef de l'armée de l’Ouest en iSoo;
Maréchal de l'empire des la eréation de cette dignité (19 mai 1804);
Général en chef de l’armée du Hanovre, gouverneur du pays cri 1 8o5 ;
Prince de Ponte-Corvo en juin 1806;
Gouverneur des villes anséatiquri, et général en chef de l’année destinée à coopérer aux mouvements de la Russie et du Danemark contre la Suède en 1807 ;
Élu prince héréditaire par les (Sais généraux de Suède, le ai août 1810, et adopté pour lils jiar le roi Charles XIII;
Proclamé roi de Suède et de Norvvége le 5 février 1818. .
rum . Les députés s’assemblèrent, ayant à leur tète le maréchal comte Sandels et les orateurs des quatre ordres. La réunion eut lien suivant l’usage dans l’antique salle des États (*). Le roi s’y rendit à une heure, suivi du duc dê Sudermanie, Oscar, devenu prince royal de Suède.
Charles XIV s’étant assis sur son trône, et le maréchal du royaume, comte d’Essen, ayant réclamé ie silence, l’acte de garantie signé par le roi fut ht par le baron de Wetterstedt, chancelier de la cour. Après cette lecture, le prince royal s’agenouilla devant le trône, et, la main sur la Bible, prêta, comme prenvjer citoyen du royaume , le serment de fidelité dont le baron d’Engestrôm , ministre d’État, venait de lire à haute voix la formule. Les membres de la diète remplirent ensuite le même devoir par l'organe du comte de Sandels, de l'archevêque d’Upsal et des orateurs; puis Charles XIV se retira aux cris unanimes de I ire le liai!
Ce fut à la suite de cette cérémonie imposante, que le héraut d’armes du royaume prodama l’avénemenlde Charles XIV Jean comme roi de Suède, de Norwége , des Vandales et des Goths; et sur toutes les places , dans tous les carrefours de la ville , on lut une proclamation du nouveau souverain.
En voici les passages les plus remarquables.
« La mort nous a ravi celui qui nous n avait voué toutes ses affections. Ar- « raehé de nos bras, de ceux d’une « épouse inconsolable, du cercle de sa « famille éplorée, enleve à un peuple <1 dont il fut deux fois le sauveur, il « est mort avec la tranquillité du sait ge, avec la paix d'une conscience « pure, et, accompagne des consolait lions de la religion et des larmes de » la reconnaissance, il est aile recueilli lir sa récompense éternelle dans un n meilleur inonde. Nous avons reçu « pour vous ses dernières bénedic-
(*) C’est » cette antique salle que se rattache la tradition fantastique racontée avec tant de charme par M. Mérimée.
SUÈDE
€ tions, qui, au terme de sa carrière, « étaient aussi ferventes qu’au jour de « la plénitude de ses forces. Nous avons « déposé entre ses mains mourantes « le serment sacré d'hériter avec sa «couronne, de sa tendre sollicitude « pour la patrie, de ses voeux ardents « pour voire bonheur.
« Montant aujourd'hui, par suite de « ce triste événement, sur le trône de « Suède et de Norwége, pour gouver- « ner les deux royaumes d'après leurs « lois fondamentales et le Riks- 4kt , « décrété et consenti par les états «généraux de Suède, le 6 août, et « par le storthing de Norwége, le 31 «juillet 1815, nous vous donnons l'as* « sürance royale de gouverner le rovau- « me d'après le rescrit de la diète du « 2 mai 1810.
« Dès notre première entrée sur le « sol suédois , le principal objet de nos « soins a été de défendre votre liber- « té , vos droits et votre itidépemlan- « ce. La Providence a daigné couron- « ner nos efforts; aussi, dans cette « occasion douloureuse, notre premier « devoir, connue notre première pen- «sée, nous ont portés à invoquer sa « puissante protection pour l’heureuse « issue de nos travaux ultérieurs. Nous « nous attendons à être fortement ap- « puyés par votre union et par votre « patriotisme. Étroitement unis à vo- « tre roi constitutionnel, vous eonti- « nuerez d'être libres et indépendants; « c'est alors que vous honorerez le « plus dignement la mémoire du prince « que nous pleurons aujourd'hui avec « vous. Puissent ses mânes protec- « teurs veiller toujours sur la destinée « d'un peuple qui fut heureux par ses «soins, et qui, sur la tombe de son « roi , peut dire avec toute l’effusion « de sa reconnaissance : Sans lui, a nous n’aurions pas ces lois que nous « avons nous-mêmes établies, ni celle • terre libre qui couvre les cendres de « nos pères , ni celle perspective de « l'avenir que ses vertus et ses sacri- « Jtces nous ont préparée. »
Charles XIV Jean fut reconnu par tous les souverains de l’Europe, qui avant les cérémonies du couronnement
lui firent remettre dans les formes d’usage leurs lettres de condoléance et de félicitation. Le comte de Gotthorp lui-même (*) reconnut les droits du nouveau roi, en lui adressant de Bâle cette lettre remarquable.
« J’ai reçu la dépêché par la quelle « Votre Majesté m’apprend la perte irré- « parable qu'elle vient de faire de son « pere adoptif, le feu roi ( Jiarles XIII, « mon oncle hien-aimé. Votre Majesté « ne doute pas que je ne partage bien « vivement sa profonde affliction.
« Comme, par suitede cet événement, « Votre Majesté se trouve appelée au « trône de Suède , je la félicite sur son «avènement. Puisse-t-elle gomerner « la Suède pour le bonheur des Suédois ! « Tels sont les voeux que je forme. Je « ne serai jamais étranger à tout ce « qui pourra contribuer au bonheur « et à la prospérité du pays qui m'a vu « naître. »
Signé Gustayson.
L’avénement de Charles XIV fut salué par la Norwége avec non moins d’empressement que par la Suède. En Norwége comme en Suede, toutes les classes de la société témoignèrent leur vénération pour la mémoire du feu roi en prenant le deuil, qu’elles ne quittèrent un instant que pour les cérémonies du sacre et du couronnement.
Cette solennité nationale eut lieu le 1 1 mai. La diète de Norwége, alors assemblée à Christiania, envoya à Stockholm une députation pour assister au sacre et supplier le roi de venir ceindre la courouue d'Harald nu milieu d’un peuplequi lui devait le rétablissement de son antique nationalité. Depuis plus de quatre siècles, les Norwégiens n’avaient pas vu l'imposante solcnnilédu couronnement de leurs rois, et ils étaient avides d’une pompe qui devait mettre, disaient-ils, le sceau à leur régi nération et à leur indépendance. Le roi accueillit cette demande avec bonté et promit de se rendre à leur vœu.
Charles XIV, après avoir été couronné comme roi de Suède par l’arche-
(*) CV*t le nom qu’avait pris l’ex-roi Gustave IV.
vêque d’Upsal prononça le discours suivant :
« Messieurs de l'ordre de la noblesse, « du clergé , de la bourgeoisie , et vous • bons paysans,
« Le sceau religieux et solennel , « imprimé au pacte qui a uni les des- « tinées du peuple suédois aux miennes «et à celles de mon fils, a lié d’une « manière indissoluble notre existence « à la vôtre.
« Résolus à maintenir et à défendre « vos droits, nous ferons tous nos ef- « forts pour nous placer sur la ligne « des peuples heureux , et non sur celle « des peuples conquérants. Séparés du «reste de l’Europe, notre politique, «comme notre intérêt, nous portera « toujours à ne jamais nous immiscer « dans aucune discussion étrangère aux « deux nations Scandinaves; mais mon « devoir et votre dignité seront tou- « jours la règle de notre conduite, et «l’un et l’autre nous prescrivent de « ne jamais permettre qu'on inter- « vienne dans nos affaires intérieures.
« Cette nation , aussi brave que jalouse « de son indépendance, a payé d’un re- « tour loyal nos soins et notre dévoue* « ment; elle a justifié et rempli notre « attente. Les preuves sans nombre « qu’elle nous a données de son amour, « la gratitude qu’elle exprime pour «celui que nous lui portons, garan- « tissent la stabilité de ses destinées « et l’inviolabilité de ses serments.
«C'est à la vue de ce monument, « élevé par la reconnaissance publique « à la mémoire du grand monarque « qui mourut en combattant pour la « liberté de la pensée (*) , que nous vous « invitons, Messieurs, h prêtera votre « roi constitutionnel le serment dicté « par nos lois. Le souverain à qui la « Suède doit la gloire d’avoir repris « parmi les nations la fierté de son an- « cienne attitude, et qui, par l’adop- « tion dont il m’honora, confirma « votre choix , vous contemple en ce « moment. Du haut des régions cé- « lestes, où sa belle Ame reçoit la ré- « compense de ses vertus, il applaudira
(*) Gustave- Adolphe.
« à cette cérémonie majestueuse. En « même temps que vous allez prononcer « ce serment , mon cœur répétera celui « que j’ai déjà prêté devant le Tout- « Puissant et devant vous. Que ne « puis-je en ce moment, de ce trône « où vous m’avez élevé, voir ici ras- « semblés tous les Suédois, devenus « mes enfants, et leur faire entendre « ces mots , qui sont l’expression de « mes sentiments : Si le titre de votre « roi m’est précieux , c’est que je pour- « rai m’occuper plus particulièrement « de vous et de votre bonheur. Voilà « ma plus chère, ma seule ambition; « elle inspirera toutes mes pensées , elle « dirigera toutes mes actions , et cotre « amour sera ma récompense (*) »
Le roi , dans sa réponse à la députation norvégienne, avait, comme nous l’avons vu , promis d’aller à Drontheim consacrer par son sacre les liens constitutionnels qui l’unissaient à la Norvège. Il ajouta que la diète de Suède, en reconnaissance de ce que le storthing avait envoyé des députés à Stockholm pour assister au couronnement, s’était empressée de nommer une semblable députation , qui devait se rendre en Norvège à l’occasion du sacre.
«Ainsi, continua-t-il, nous verrons « notre trône deux fois entouré des « représentants de deux peuples soumis « à notre autorité légitime et protec- « trice, et leur amour fraternel sera le « plus beau titre par lequel nous devons « régner.
« Les oriflammes de la Scandinavie,
« enlacées des liens constitutionnels,
« protégées par les montagnes et par « l’Océan, et mieux encore par le cou- « rage de leurs défenseurs, ne pourront « pas plus être ébranlées par la force « qu’elles ne le seront par les manœu- « vres de l’envie et par les préjugés. •
La mort de la reine Hedwige-Èlisa-
(*) Les rois de Suède, suivant un usage antique, adoptent une devise à leur couronnement. Celle de Charles XIV est FolktU kàrlrk min béton in g (l'amour du peuple est ma récompense). Cette devise est gravée au revers de la médaille frappée à l'occasion du couronnement.
SUÈDE
beth-Charlotte de Holstein Gottorp, veuve de Charles XIII, qui ne survécut que quatre mois à son époux, apporta quelque retard au départ du roi pour la Norwége. Le roi lit célébrer ses funérailles avec pompe, et la dépouille mortelle de cette respectable princesse fut déposée dans l’église de Hitterholm.
Vers la fin du mois de juillet, au moment où Charles XIV allait se rendre en Norwége pour y être couronné, des personnes dignes de confiance révélèrent au baron de S ,
gentilhomme scanien qui se trouvait alors à Copenhague, l’existence d’une conspiration qu’on formait en Norwége, mais qui avait son foyer sur le continent, et qui tendait à assassiner le roi de Suède et son fils sur la route
de Dronlheim. M. de S repasse
aussitôt le Sund et sc dirige immédiatement sur Stockholm. Là, admis auprès du roi , il lui fait connaître le complot qu’il a découvert à Copenhague, et le conjure de différer son voyage. Charles XIV le remercia de cette preuve de dévouement, mais il déclara qu’il persistait dans son projet de départ. Le baron, effrayé de cette résolution, fit part de ses craintes à plusieurs personnages influents. L’un d’eux, qui partageait les appréhensions de M. de S , vint joindre ses
instances à celles du noble scanien, et insista sur toutes les considérations que lui suggéra sa fidélité. Charles XIV le laissa parler longuement et lui répondit enfin : « Vous voulez que je vous « gouverne et que je redoute la mort; « cela ne peut être. Laissons à la Pro- « vidence le soin de régler les destinées « humaines et faisons notre devoir. Je « vais donner a l’instant l'ordre du «départ; j’irai au-devant de mes as- «sassins, si toutefois ils existent, « mais c’est ce que je ne crois pas. »
L’accueil que le roi reçut en Norwége, l'allégresse qui éclata partout sur son passage, prouvèrent qu'il ne s’etait pas trompé dans ses prévisions, ou du moins que le courage avec lequel il avait été au-devant du danger avait arrêté le bras des assassins. Parti le 5
trr
août, accompagné du prince royal et d’une suite peu nombreuse, il fut reçu partout avec enthousiasme; partout des fêtes vraiment populaires signalèrent son passage, partout une joie sincère accueillit le roi chéri, partout des couronnes de chêne et de laurier étaient offertes au roi-citoyen et au soldat-roi. A Christiania, il reçut la diète, et s’occupa avec le storthing des intérêts de la Norwége; il se fit rendre compte des besoins du royaume, de ses ressources, des moyens d’exécution, et sur plusieurs points sa sollicitude éclairée prévint les Norwégiens eux-mêmes.
î,es douze jours que Charles XIV passa dans la capitale du royaume de Norwége furent douze jours de fête; chaque soir la ville était illuminée avec cette spontanéité que ne sauraient obtenir des ordonnances de police, mais que rendent facile l’admiration et l'amour.
La même allégresse, les mêmes transports accompagnèrent le roi sur la route de Drontheim. Cependant sa joie fut troublée un instant par un événement qui lui donna une nouvelle occasion de déployer sa fermeté et sa sagesse. Parvenu au presbytère de Storeà. il apprit qu’un soulèvement avait eu lieu dans le Iledemarken, province qu’il venait de traverser, et dans le bailliage de Christian : les paysans marchaient , disait-on , sur Christiania pour dissoudre le storthing et proclamer le roi souverain absolu. Ainsi les ennemis de la Suède avaient renoncé au projet de double assassinat dont nous avons parlé plus haut, et tentaient par un autre moyen d’atteindre le Lut qu’ils se proposaient. Le roi ordonna à l’amtmand du Hedemarkcn, qui l’accompagnait à Drontheim , de retourner dans son bailliage, et de prescrire en son nom aux paysans de rentrer dans leurs foyers, en leur faisant connaître que leur souverain ne voulait pas du pouvoir despotique; que les lois lui donnaient une autorité suffisante, si chacun se soumettait à leur empire.
Il envoya en même temps un de ses aides de camp norwégiens à Frédé-
rikshall, avec ordre de réunir les troupes des environs, et d’arrêter la marche des insurgés du Hedeniarken, s'ils ifobrissaieot pas à leur aintmand. Si ces bandes prenaient une autre route, il devait les suivre dans leurs mouvements, et s’en rendre maître en évitant, de tout son pouvoir, l’effusion du sang.
Dos officiers furent également expédiés auprès du rigsstatholder, comte de Mœrner, pour l’instruire de ce qui se passait, et lui ordonner d’envoyer un corps de cavalerie, d’artillerie' et d'infanterie, à la rencontre des insurgés du bailliage de Christian.
Sur ces entrefaites, des paysans de ce bailliage , se disant députes par leurs concitoyens, se présentèrent devant Charles XIV; ils lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient plus supporter l’oppression du stortlnng, sans cependant pouvoir alléguer aucun acte oppressif, et lui annoncèrent qu'ils marchaient avec la ferme intention de dissoudre cette assemblée. Le roi, après les avoir entendus, chargea le prince roval de leur répondre. Oscar leur parla avec autant de calme que de fermeté; il peignit a ces hommes égarés toute l’énormité de leur crime, leur mit sous les yeux les conséquences funestes de leur soulèvement, et leur lit comprendre qu'aveugles instruments d’une conspiration dont les moteurs se cachaient, ils en seraient seuls les malheureuses victimes.
Ce discours, prononcé en langue norvégienne, produisit sur les pavsans une vive impression. Charles XIV, après leur avoir accordé le blé qu’ils lui demandaient, leur ordonna de rejoindre sur-le-champ ceux qui les avaient envoyés, et de leur intimer au nom du roi l’ordre de se disperser sans délai, afin de lui épargner la douleur de sévir contre eux avec toute la rigueur à laquelle ils s’étaient exposés.
Ils obéirent, et arrivèrent derrière la colonne des insurgés au moment où jes troupes parties de Christiania allaient être torcées de l'attaquer de front. Cinq cents paysans se rendirent à discrétion; le reste se dispersa. Les
prisonniers, conduits à la citadelle d’Aggerlmns, furent prpsque tous relâches avant les létes du couronnement. Les chefs de l'insurrection, qui n’étaient eux-mêmes que les agents aveugles du dehors, subirent une courte détention. Des révélations obtenues depuis ne laissèrent aucun doute sur le but de la conjuration et sur le résultat définitif auquel devait conduire la proclamation du pouvoir absolu.
Nous verrons que cette tentative peut facilement être rattachée à des intrigues sur lesquelles nous aurons malheureusement l'occasion de revenir.
Pendant que les insurgés cédaient aux conseils de la prudence et aux sages mesures prises par l’autorité, le roi parvenait à Drontheim, au milieu des habitants qui venaient, conduits iar leurs prêtres, le remercier des uenfaits qu il avait répandus sur eux durant les années de disette, et contempler le souverain qui était, disaientils, la Providence de leur patrie, comme son fils en était l'espérance.
L’espace nous manque pour raconter les fêtes qui attendaient, à Drontheim, le roi, auquel cette ville importante devait le retour de son antique splendeur (*). Disons seulement que la
pompeducouronnementdeCharlesXIV comme roi de Norvège surpassa en magnificence la solennité (pii avait eu lieu a Stockholm le 1 1 mai ; que quand le roi eut été sacré par l’évêque d’Aggerhuus, selon le lit luthérien, et qu il se tut assis sur son trône, la couronne sur la tête et le sceptre à la main, le héraut d'armes du royaume se leva et prononça d'une voix forte tes paroles : Maintenant Chartes IC Jean est roi couronné de Aoru-ége et des provinces y adjacentes, fui et point d'antres ; qu’alors le peuple qui remplissait l’église répondit : / ire te roi Chartes-Jean! tandis que les salves d’artillerie de la forteresse , et des vais-
(’) Priscnm restituit ffîdarosiœ decus ( il a rendu à Drontheim son antique splendeur). Telle était l'inscription de l'arc triomphal construit au milieu de la belle rue do iVlunlegarden.
SL KDE.
seaux de guerre mouillés dans la rade, annonçaient l’accoinplissementde l'acte solennel qui consacrait à jamais la confraternité des deux peuples.
Le roi, en parcourant pour retourner en Suede la route qu'il avait suivie pour se rendre eu Norwége, retrouva partout les mêmes preuves d’amour et de dévouement. Lui, et point <L autres ; Lui, sa dynastie , et point d'autres:
telles étaient les inscriptions qu’il retrouvait partout sur son passage, et le vœu que faisaient entendre les populations qui accouraient à sa rencontre.
La presqu’île Scandinave formait désormais une seule famille, et la malveillance a vainement cherché jusqu'à ce jour à troubler une union cimentée par les deux peuples , en déposant sur le même front le diadème de Gustave et celui de Ilarald.
Les cérémonies du sacre étaient à peine terminées quand le roi de Suède reçut de chacun des souverains réunis ou ’i eprésentés au congres d’ A i x-la-Cha-
f>clle, une lettre qui, individuelle par a forme et la signature, pouvait être regardée commecollective par l'identité de la rédaction. A ces quatre lettres s’enjoignit bientôt une du roi de France Louis XVIII, non dans les mêmes termes, mais dans le même sens et pour le même objet. Chacune des quatre lettres était conçue en ces termes : « L’oeuvre de la pacilication générale « que l’Europe voit terminer aujour- « d'hui par le moyeu des réunions « d'Aix-la-Chapelle, est le motif qui « porte les souverains amis et alliés de « Votre Majesté à lui adresser l’expres- « sion affectueuse des voeux que nous « formons tous, quant à un objet jus- « tement envisage comme un des été- « ments constitutifs du repos et de la a sécurité commune. Cette sécurité est a garantie par la ferme résolution qu’ont a unanimement adoptée les puissances « européennes d’observer les principes » du droit des gens. C’est à une épo- « que aussi desirée que solennelle, en « vertu des résultats qu’elle a conso- « lidés et de la parfaite identité de sen- « timents qui m’unit aux monarques « mes alliés et mes frères , que je crois
« devoir faire connaître à Votre Majesté « combien il m’est douloureux de voir « se prolonger encore entre la Suède « et le Danemark un différend dont « l’aplanissement prépare par la teneur « des traités semblait devoir être le « fruit des négociations suivies jusqu’à « ce jour.
« Quoiqu’une aussi légitime espé- « rance ne se soit pas réalisée , j’aime « à la conserver encore , j’aime a faire « partager cette même conviction à « mes allies. C’est la confiance que la « sagesse et la droiture de Votre Ma- « jesté nous inspirent qui m’autorise « a présumer favorablement du succès « d'une sollicitation amicale a laquelle «je me félicite de prendre part. Mes' « instances se joignent à celles de mes « alliés pour inviter Votre Majesté à « terminer aussi promptement que « possible , à l'exclusion de toute me- & sure dilatoire., le funeste différend « quel' Europe déplore , et qu’une né- « gociatiou bienveillante ajustera sans « effort.
« Sür de vous voir apprécier de tels « sentiments et justifier l’espoir qui « nous anime, j’ai , de concert avec les « puissances réunies à Aix-la-Chapelle,
« acquiescé « la suspension des démar- « ches arrêtées d'un commun accord « par nos pléni/ioten/iaires respectifs « a la suite des réclamations fondées du « cabinet de Copenhague; c’était con- « centrer toutes leschaucesd’accommo- « dément dans l’âme élevée de Votre « Majesté, (''est maintenant à elle à « ne pas décevoir notre attente. »
Quel était donc ce funeste différend que l’Europe déplorait ? Rien autre chose qu’une liquidation encore débattue entre la Suède et le Danemark, et sur laquelle on était au moment de s’entendre. La nation norvégienne, affranchie par le traité de K ici et par la constitution qu’elle s’etait elle même donnée, n’en devait pas moins participer aux dettes contractées par le Danemark dans le temps où elle était sous sa dépendance. Le cabinet de Stockholm n’avait jamais contesté les droits du Danemark à cet égard; mais depuis l’émancipation des Norvégiens,
il était difficile de leur faire comprendre la nécessité de supporter les charges d’une monarchie suzeraine , qui les avaient laissés dans un dénûment dont ils ne pouvaient alors entrevoir Je terme. L’origine de cette répugnance doit être cherchée dans les principes établis par le prince de Danemark luimême , qui , en provoquant les actes d'Eidswold et l’oubli du traité de Kiel , avait présenté à ce peuple, comme un appât séduisant, l’espoir d’échapper par une clause négative à l’obligation de supporter une partie de la dette du gouvernement danois. Ainsi encouragée dans ses prétentions, la nation, appelée à délibérer sur cette question , avait présenté de nouvelles réclamations :
le storthing demandait au Danemark la restitution des îles de Féroé, de l’Islande et du Groenland, etc. Dans une telle disposition des esprits, c’était seulement avec le temps et par les voies de persuasion que le roi pouvait se flatter de ramener la Norvège constitutionnelle à des idées plus justes sur ses obligations. Enfin, apres bien des efforts, il avait atteint ce but. Le storthing admettait le partage de la dette danoise, et, pour en opérer la liquidation, il faisait des offres conformes à ses ressources et au traité de Kiel.
Le roi lui-même abandonnait la moitié de sa liste civile et de celle du prince royal , et à la (in de 1818 , il ne restait qu’à fixer la proportion du partage et les moyens de payement; ce qui , malgré la bonne volonté des Norwégiens, présentait d’assez grandes difficultés.
Tout cela devait être su des diplomates réunis à Aix-la-Chapelle, et la quadruple lettre n’était autre chose u’un moyen d’éprouver la fermeté u nouveau roi de Suède.
En se reportant à cette époque (décembre 1818) et en se rappelant tout ce <jue nous avons vu depuis, on |M>urra être tenté de croire que le roi d’un pays qui n’avait guère plus de trois millions d’habitants, auxquels encore, par sa naissance et par les quarantesix premières années de sa vie, il était tout à fait étranger, s’était empressé de répondre qu’il allait satisfaire au
vœu qui lui était si amicalement exprimé. Il n’en fut rien. Charles XIV, dans sa réponse, montre à quel point il est pénétré du grand principe de l’indépendance des nations. Après avoir nettement exposé ce qu’il avait déjà fait pour terminer ce différend d’une manière également juste et honorable pour les deux parties, et les obstacles qui en avaient retardé la conclusion, le roi disait , dans sa réponse à l’empereur Alexandre :
« Votre Majesté Impériale et Royale « m’avait fait déclarer par l'organe de « son ministre, qu’on ne s'occuperait « à Aix-la-Chapelle que d’affaires par- « ticulières aux cours qui y étaient re- « présentées ; et cependant je vois par « votre lettre , non-seulement qu’on « s’v est occupé d’une réclamation de « la cour de Copenhague, en opposi- « tion et à l’insu ^le celle de Suède, « mais encore que cette réclamation a « donné lieu à des démarches arrêtées « d'un commun accord par les pléni- « potentiaires respectifs.
« D’après l’exposé que je viens de « faire à Votre Majesté Impériale et » Royale, je me persuade qu’elle re- « coiinaîtra que cette affaire ne peut « être classée que parmi les nombreu- « ses discussions d’intérêts qui exis- « tent encore entre divers Etats de ■> l’Europe , et dont la régularisation « se débat et se règle par des négociait tions entre les parties intéressées , « sans détruire, ni suspendre, ni même « altérer les rapports de bon voisi- * nage; que ce serait exagérer son im- « portance que de la regarder comme o vu des cléments constitutifs du re- « fuis et de ta sécurité commune , et « qu’elle est bien plus loin encore de « présenter les caractères d’u/i funeste « différend dont l'Europe aurait à « déplorer ta prolongation : surtout « quand on considère qu’il s'agit d’un « Etat dont la population formerait à » peine uneprovineedansundesgrands « empires qui la composent.
« Il m’est très-agréable sans doute, «et je regarde comme très-flatteur « pour moi, Sire, que les sentiments « d’amitié que me témoignent les sou-
« verains réunis à Aix-la-Chapelle , les « aient portés à l'acquiescement d'une « suspension des démarchés arrêtées » d’un commun accord par vos plénio potentiair’es ; mais je me persuade « que les règles de la justice et du « droit des gens en auraient exigé la « suppression ; car, en examinant les
* choses déplus près, les souverains a réunis ne pouvaient manquer de re- « connaître que toute démarché et « toute décision de leurs plénipoten- « tiaires sur un objet de cette nature r dépassait les bornes de leurs attri- « butions , et ne pouvait avoir que des « résultats contraires au but et aux
• principes de cette sainte alliance qui « doivent servir de règle a nos deter- « minutions politiques.
r En effet, Sire, lorsque les puisr sances ont proclamé leurs principes r politiques d'une manière, si précise, r par les déclarations les plus solenr nclles ; lorsque , par ces déelarar tions, l’Europe sait que cette sainte r union des monarques n’a d’autre but r qu’un système politique basé sur la r morale' et de rétablir dans toute sa r pureté la doctrine du droit des gens r et de l’indépendance des nations, quel r bon esprit aura pu craindre que l’on r trouvât dans une institution si nor ble et si pure les moyens de donner r aux principales puissances une sur prématie d'autorité sur toutes les au- Rtres? Mais ne devra-t-on pas croire r à cette illégitime extension, si l'on r voit quatre plénipotentiaires s'arror ger le droit de décider tout litige parr tien lier entre deux Etats : et comme r la volonté réunie des souverains les r plus puissants ne connaît point sur r la terre de juge capable de redresser r ses arrêts, ne serait-ce pas rentrer r sous le règne de la force dont on a r tant promis de délivrer les peuples?
r C’est toujours par des extensions r inconsidérées et illégales que les insr titillions les plus salutaires se dénar turent et prod uisent des résultats tout r contraires à ceux qu’on s’en était r promis. Puisse la Providence nous « préserver de ce malheur; car une telle a conduite anéantirait de fait l’indé-
r pcndance de tout État du second orr dre, et je ne pense pas qu’il soit au r pouvoir d’un prince qui gouverne des r peuples constitutionnellement unis,
« de se soumettre volontairement à r une situation de dépendance que les r lois de son pays réprouvent.
« Voilà, Sire, les sentiments et les r réflexions par lesquels j’ai cru réponr dre dignement à la nouvelle marque r d’intérêt et d’amitié que j’ai reeonr nue dans votre lettre du 14 novem- « bre. Ces réflexions m’ont été inspir rées aussi par mes devoirs en ma « qualité de membre de cette sainte r alliance, dont nous avons tous un r égal intérêt de conserver les princir pes dans toute leur pureté, si nous r voulons en recueillir les fruits (*). »
(*j Comme la discussion entre la Suède et le Danemark se termina tout naturellement ainsi qu'elle se serait terminée sans cette correspondance, tout son effet s'éva-
Îiora dans dits articles de journaux , dont c Constitutionnel fit la clôture en publiant le sien sous la rubrique de Stockholm, ainsi qu’il suit. > I.e courrier de Paris nous apporta hier les journaux français du i5 au iS; j'attendrai quelques jours pour sous parler de l'effet que produiront ici les nouvelles qu’ils veulent bien nous donner sur la Suède et la Norsvége , mais je puis vous dire déjà celui qu'elles ont fait sur le roi. Jamais lecture ne l'avait mis en plus belle humeur. Toute la cour en fit la remarque , et l'on en cite des traits dont je vais vous donner les plus saillants. On lui lisait dans le Journal des Débats du 17 l’article du Times, qui commence par annoncer qu’il lie garantit pas l'authenticité des nouvelles que vient de lui donner un ami récemment arrivé de Paris, et tpi' en sa qualité d'ami de la paix des nations il n'a pu apprendre sans une inquiétude sérieuse. . . Le roi a beaucoup ri du sérieux de relie inquiétude. » Tâchez donc, a-t-il dit, de consoler ces « amis de la paix des nations. Il me semble, r a-t-il ajoute, qu’il y aurait un moyen bien «simple pour qu'elle lie fût point troublée, « ce serait que chacun voulût bien ne se « mêler que de ses affaires. . . Mais voyons » ce que dit cet ami récemment arrivé de « Paris. » — « Il assure que l'empereur de r Russie et le roi de Prusse ont intime au r roi de Suède de quitter le trône suédois. •
Cependant la sainte-alliance, qui avait soulevé les peuples contre Napoléon, en inscrivant sur son drapeau le mot si puissant de liberté , bien loin de tenir ses séduisantes promesses, n’avait négligé aucun moyen pour réprimer toute tentative d’affranchissement. Le congrès réuni à Carlsbad en 1819, sous prétexte de fixer les droits et les pouvoirs de la diète germanique, n’avait pas d'autre but que de rechercher et de poursuivre les sociétés secrètes qui avaient pris au sérieux les proclamations de 18 14, et qui voulaient substituer le régime constitutionnel au
— «Intime, dit le roi, c’est un peu fort; « l’ ex pressicm serait inc onvenante lors même « que ces souverains m’auraient place sur « ce trône et que je n’aurais rien fait pour «* conserver le leur. J’ai lu quelque part « qu'un monarque d’Egypte fit avertir le « roi de Samos de sa tyrannie, le sommant « de s’en corriger, et que , celui-ci n'en fai- « sant rien, il lui envoya dire qu’il renon- « ça il à son aminé et à sou alliance. . . U « y avait quelque chose de grand dans la « conduite de ce monarque d’Égypte. Mais... « voyous, poursuivez. » Le lecteur poursuivant l’article du Times, apprend au roi que l'empereur Alexandre lui offre en compensation une place de gouverneur général avec six millions de revenu. — « C’est tres- « généreux, dit le roi, mais je crois que « l’on doit plaindre les habitants d’un pays « où la place de gouverneur rapporte six « millions. » ta suite de l’extrait du Times et le long article (pii vient après dans le Journal des Débats donnèrent lieu à une foule de réflexions de ce genre , que le roi termina par celle-ci : « Ce qui m’étonne « surtout, c’est la disposition constante de « ces politiques à rechercher ce qur peut « arriver le lendemain , en oubliant ce qu’ils « ont vu la veille. Je me persuade pourtant « que les peuples que je gouverne ne sont « pas les seuls qui se souviennent des évé- « nemeuts qui m’ont amené parmi eux , et « qui sachent ce que j’y fais et ce que j'y » peux faire. Si j’avais une autre ambition «que celle de remplir leurs vœux, je croi- « rais devoir de grands remercîments à ■ ceux qui publient ou font publier de pa- « reils articles, car par le temps qui court « on ne peut avoir de doute sur les eflets « qu’ils peuvent produire. *
despotisme et à l’arbitraire. On les divisa en cinq classes : 1° les fumistes, 2“ les burschen, 3° les illuminés, 4° les noirs, 5° les anciens. De npuvelles entraves furent imposées à la presse allemande, et l’on créa une commission inquisitoriale dont le siése fut fixé à Mayence, mais dont l’action s'étendait à toute l’Allemagne.
Un État aussi franchement constitutionnel que la Suède était une anomalie aux yeux des monarques absolus qui avaient dicté de pareilles mesures; on ne négligea donc aucun moyen pour gagner Charles XIV aux principes qu'on voulait faire prédominer. M. de Tarrach, ministre de Prusse, le même qui, le 13 septembre 18(2, avait adressé au cabinet de Stockholm la note que nous avons publiée plus liant (* , fit à ce sujet une communication au gouvernement suédois. Charles XIV resta fidèle à ses principes, et le comte d’Kngestrôm adressa en son nom la réponse suivante au diplomate prussien :
Stockholm , Ia t3 octobre ijtig.
« Je n’ai pas manqué de faire mon n très-humble rapport au roi , mon au- « guste souverain, des communications «que vous venez de me faire, Mon- « sieur, par ordre de votre cour, rcla- « tivement à l’objet et aux résultats « des Confèrences de Carlsbad , ainsi « que sur les dernières décisions adop- « tées à l’unanimité par la diète ger- « manique assemblée à Francfort-sur- « le-Mcin, par rapport aux symptômes « de révolution qui ont commencé a se « manifester en Allemagne.
« En m’ordonnant de vous témoi- « gner, Monsieur, sa reconnaissance « sincère de la nouvelle preuve de con- « fiance que votre cour vient de donner «à Sa Majesté, le roi m’a ordonné « d'ajouter qu’attaché au bien-être de «l’Allemagne, tant par suite de ses « principes politiques que par le sou- « venir glorieux des luttes soutenues « par la Suede à différentes époques « pour l’affranchissement des peuples « germaniques , le roi ne cessera d'accu Page 346, col. 1.
SUEDE
« compagner de ses vœux toutes les « mesures, dictées par une sage pré- « voyance, qui pourraient conjurer « l'orage dont différentes parties de « l’Allemagne semblent être menacées.
« Isolée par les mers, forte de ses « habitudes constitutionnelles et de la « moralité de scs habitants, la Suède « doit s’interdire toute autre interveu- « tion à cet égard, que celle où elle « pourrait se trouver appelée par la « teneur de ses traités. Ainsi, dans un « moment où le gouvernement prus- « sien lui-même annonce l'intention « d'introduire dans ses Etats de nouvelles formes, il serait du devoir de « l’ancien souverain de la Poméranie, « ci-devant suédoise, d’intercéder par- « ticulièrement en faveur de cette pro- « vince pour la conservation des droits « constitutionnels, privilèges et immu- « nités, que lui assure l’article 8 de la « convention conclue à Vienne le 7 «juin 1815, à moins toutefois que la «nation ne voulût y renoncer; mais «Sa Majesté se repose, pour l'exécu- « tion de cet article, sur la loyauté et « les sentiments de Sa Majesté Prus- « sienne. »
Depuis le milieu de l’année 181 fi, le roi s’occupait avec une vive sollicitude d’assurer l’exécution des clauses du traité de Kiel, qui imposait à la Norvège l'obligation d’acquitter sa part de la dette publique du Danemark.
Le 1" septembre 1819, un traité d'accommodement avait cte conclu à Stockholm entre la Suède et le Danemark, relativement à la dette de Norvège, et le 30 avril suivant une convention avait été signée par les deux puissances, au sujet des réclamations pécuniaires que les deux pays pouvaient avoir à exercer. Mais rien n'était encore terminé en 1821; les moyens proposés par lestorthingctaientconiraires a l’équité et au pacte fondamental. Il voulai t que la Suede participât à l’acquittement de la quote-part de la dette échue à la Norvège par suite de son ancienne union avec le Danemark. Or, aux termes de sa constitution , la Norvège forme un État libre et indépendant réuni à la Suède sous un même
roi; ses Gnances, son administration, ses lois , son armée de terre et de mer, sont distinctes et séparées du royaume de Suède, et par un article spécial de sa constitution cet État s’était reconnu débiteur de sa propre dette nationale.
Dans cet état de choses , Charles XIV dut presser le storthiug de mettre un terme à des hésitations qui compromettaient gravement le pays aux yeux de l’Europe. Tel fut l’objet du message qu'il lit remettre à cette assemblée, le 12 avril 1821 , et dans lequel il s’exprimait en ces termes ;
« Si l'influence qui agissait sur les « bons, loyaux et paisibles habitants « de la Norvège n’avait eu pour but « uue le bien-être de ce pays, cette in- « fluence ue l'aurait pas chargée d’une « dette de vingt-deux millions de rigs- « banque pour faire la guerre à un «peuple frère; la Suède n’aurait pas « été forcée de dépenser une somme « triple pour ses armements, et les « finances des deux pays auraient vivifié « les canaux , où les sources de la pros- « périté publique vont se confondre « pour faire fructifier ensuite tous les « intérêts individuels. Si le passé n’est « plus en notre pouvoir, le présent est «à notre disposition , et l'avenir à la « prévoyance des hommes d’État, des « amis de l'humanité et des patriotes « des deux royaumes. Mais les idées « chimériques ne doivent pas faire « perdre de vue l’importance des con- «jonct lires présentes; et en voulant « travailler pour se décharger d'un far- « deau juste et légitime, il faut prendre « garde de ne pas saper les fondements «de la liberté, et de cette sûreté ac- « quise sous les auspices bienfaisants « û'une bonne foi religieuse et d’un « épanchement fraternel. >>
Quant aux prétentions du storthing, le roi répondait qu'il ne pouvait faire une communication de ce genre aux états généraux de Suède, avant de savoir si la Norvège était disposée de son côté à contribuer a l’extinction de la dette suédoise; que d’ailleurs une question de ce genre, qui n’était prévue par aucune des deux constitutions, ne pouvait être discutée dans les formes
constitutionnelles adoptéespar lesdeux pays. Que son premier devoir était d’inviter le storthing à ne point contrevenir aux règles fondamentales de l’ordre social. Il insistait ensuite pour que la représentation norvégienne le mit enfin dans la possibilité de remplir fidèlement et loyalement les conventions existantes entre la Norvège et le Danemark, conventions basées sur le droit public et la garantie de tous les Etats policés. « La dignité de la nation « norvégienne, ajoutait le roi en ter- « minant, sa lionne foi héréditaire, ne « peuvent pas être plus longtemps com- » promises aux yeux de l’Europe; et « il est du devoir de Sa Majesté de faire « disparaître promptement un soupçon « qui , s’il continuait à se répandre, « arrêterait toute espèce de commerce « et de rapport avec le reste du conti- « nent. L amour de la liberté est un « sentiment qui s’évapore, lorsque l’a- « mour de la justice, de la vérité, et « la religion du serment, ne le soulien- « nent pas. »
Ce fut dans le cours de cette session que le storthing abolit la noblesse héréditaire, comme étant une institution nouvelle dans le royaume.
Le roi envoya un message à l’assemblée, par lequel il proposait d’indemniser les familles auxquelles cette mesure portait préjudice, et de créer une nouvelle noblesse pour récompenser les services rendus a la patrie. Mais le storthing persista dans sa résolution.
Depuis longtemps Charles XIV sentait que, pour arriver à confondre les intérêts de ses deux royaumes et mettre un terme à des collisions pénibles , une modification ou du moins une interprétation claire et précise de plusieurs articles de la constitution devenait indispensable; qu’en un mot il n’y aurait jamais équilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif tant que le pacte fondamental n’accorderait pas au roi un veto absolu. Il fit de cette question l’objet d’un message au stortning, en date du 2 août 1821.
« Il est de fait, est-il dit dans ce « message , que là où il existe un roi « et une législature il faut que leurs
« pouvoirs se balancent , pour que l’une « de ces deux autorités ne vienne pas « empiéter sur les attributions de l’au- » tre. Lorsque ce principe est mé- « connu, et, qui pis est, lorsque le « contraire est consacré par le pacte « fondamental, la lutte entre ces deux « pouvoirs, qui, pour l’intérêt de tous, « doivent marcher de front, se trouve « pour ainsi dire établie de droit, et le « résultat ne saurait jamais être prévu. « Quand l’initiative des lois appartient « également au roi et à la législature, « quand pour la rédaction d’une loi il « faut leur assentiment réciproque, «alors les parties sont égales, les « chances sont les mêmes, et l’équili- « bre des droits devient la garantie de « la liberté. Si une méfiance aveugle « ou une fausse théorie jettent les as- « semblées législatives dans un sens « opposé, et si, en voulant s’élever « contre les empiétements présumés « de la puissance exécutive, on forge « des entraves qui donnent à la légis- « lature une prépondérance basée sur « l’arbitraire, puisque dans un État « bien constitué tout ce qui n’a point « un contre-poids est arbitraire, alors « il n’existe plus de garantie; celle-ci « exige une base solide et non de mo- « biles fondements : or tout est mobile « lorsque la législature peut faire des « lois indépendamment au concours et « de l’assentiment du roi. Dans ce cas, « les reproductions de la loi adoptée « par la législature, reproductions qui « ont lieu parce que la sanction a été « refusee, n’invalident en rien tout ce « qu’il y a de pernicieux dans le prin- «cipe; car il n’est point présumable « que lorsqu’un roi rejette ce que trois « législatures différentes lui ont pro- « posé, ce rejet ne soit pas base sur « desconsidérations tellement majeures «que, dans l’intérêt de l’État, cette « loi n’ait été de nature à ne jamais « devoir être adoptée.
« Nul souverain constitutionnel n’en « appelle volontiers au droit du veto « vis-à-vis d’une représentation natio- « nale; mais ce droit doit exister, puis- «qu’il est, de son essence, constitu- « tionnel , et qu’il offre un moyen légal
SUÈDE
« pour arrêter une effervescence dan- « gereuse sans avoir recours à la force ,
• devant laquelle se tait la loi. Cette « effervescence prend souvent sa source « dans quelques prétentions locales , « dans quelques amours-propres bles-
• sés, ou dans quelques ambitions dé- « çues. Une représentation qui craint
• son roi ou qui méconnaît ses con- «seils, et qui, par suite de cette « crainte ou de cette méfiance , veut
• devenir législature exclusive, provo- « que elle-même les dangers que, par « un faux calcul , elle a voulu pré-
• venir. Si le combat est entamé une
• fois , et si la législature domine , il « n’existe plus de monarchie, et cette
• législature règne pur l'anarchie; si au «contraire le corps représentant succombe, il entraine la liberté dans sa
• chute; car quel est le prince qui ne
• profile pas d'un succès politique / »
Le message du roi soulevait une question plus délicate encore, en réclamant le droit de dissoudre la représentation nationale. « Cette préroga- « tive, disait Charles, corrige la préci- « pitation , non-seulement du côte de la
• législature, mais aussi du côté du « gouvernement , et c’est la nation à « laquelle on en appelle qui prononce
• en dernier ressort, soit en renouve-
• lant, soit en annulant ses élections
• précédentes. »
Le roi abordait ensuite une question u'on s’étonnait de ne pas voir résolue ans la constitution, le droit de révoquer tous les fonctionnaires publics, les juges exceptés. Il proposait encore au storthing divers changements, additions ou modifications, au pacte fondamental, comme, par exemple, de réserver au roi la nomination du president de l’assemblée et de chacune de ses deux sections; d’établir un ordre de travail plus précis, qui, en classant les affaires dont on aurait a s’occuper, préviendrait les lenteurs et permettrait d’utiliser le temps de la session; de régler le mode d’ouverture de la session par le roi , etc. , etc.
Ces différentes propositions furent discutées par le storthing avec la franchise et la loyauté qui caractérisent les 25' Livraison. (Suède.)
peuples Scandinaves, mais de manière a prouver que les Norwégiens, longtemps soumis à un pouvoir absolu, n’avaient point encore atteint la maturité nécessaire pour exercer utilement leurs droits. I.e président d’une députation de storthing l’avait reconnu lui-même lorsqu’il dit au roi , en 1816 : • Les nations ont leur enfance comme « les individus, et le père de la patrie, « comme chef de famille, doit les aider « à parvenir à l'âge de maturité. »
L'action du gouvernement constitutionnel ne rencontrait pas les mêmes obstacles en Suède, où la nation, qui, depuis longtemps, avait ntdri son expérience dans les assemblées nationales, rendait plus de justice aux intentions généreuses et au dévouement du roi qu’elle s’était donné. Le calme intérieur fut tel , la marche des affaires si régulière, que, de 1819 à 1823, on ne sentit pas la nécessité d’assembler extraordinairement les états généraux, qui, aux termes de la constitution, doivent se réunir tous les cinq ans.
Six mois avant l’ouverture de cette diète, le prince royal avait atteint sa vingt-troisième année. Charles XIV, dans sa constante sollicitude pour lebonheur de ses deux royaumes, préparait depuis quelque temps un événement qui devait donner à la Scandinavie de nouveaux éléments de sécurité. Le duc de Sudermanie partit pour visiter plusieurs cours d’Allemagne et d’Italie, et arriva le 27 octobre à Vérone, où étaient alors réunis en congrès les empereurs de Russie et d’Autriche, le roi de Prusse et les ministres plénipotentiaires des autres puissances. Il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, et partit le 1" novembre pour Eichstâdt, résidence du prince Eugène, du digne (ils de l’impératrice Joséphine, et qui, comme Bayard, pouvait prendre pour devise : Sans peur et sans reproche.
Charles XIV- avait su apprécier le nohle et le loyal caractère du vice-roi d'Italie, alors que tous deux étaient frères d’armes , et lui-même avait reçu de ce prince de nombreuses preuves d’estime. Le duc de Sudermanie vit k
Eichstidt la Allé aîné d’Eugène, la princesse Joséphine-Maximilienne-Eugénie. Plein d’admiration pour ses qualités éminentes, et convaincu qu’elle réunissait en elle toutes les vertus qui , d’après les vœux de Charles XIV, pouvaient assurer le bonheur des Scandinaves, il demanda sa main. Le vénérable roi de Bavière, aïeul maternel de la jeune princesse, donna avec une vive joie son consentement à cette union.
Le noble cœur du bon Maximilien se souvenait encore avec reconnaissance que, dans la campagne de 1805, le maréchal Bernadette lui avait rendu une partie de ses États et sa capitale, et il saisissait d’ailleurs avec empressement cette occasion de réparer, autant qu’il était possible, l'injustice et le manque de foi dont son gendre avait eu à se plaindre lors des partages du congrès de Vienne.
Le prince royal revint à Stockholm dans le courant de décembre, et son mariage fut annoncé a l'ouverture de la dicte, le 23 janvier 1823.
Ainsi, en dépit des ennemis de tout pouvoir fondé sur le choix libre des peuples, la nouvelle dynastie Scandinave n’avait point à craindre de se voir éteindre faute de rejetons. Mais, alors les aveugles partisans du pouvoir absolu prétendirent que cette dynastie en était réduite à l’alliance de la famille Bcauharnais. Ils ignoraient que Charles XIV, par suite des propositions brillantes qui lui avaient été faites, était maître de choisir l’epouse de son fils dans les familles royales les plus anciennes; maisqu’uniijuement préoccupé du bonheur de son lils et de sa patrie, il avait compris, dans sa haute sagesse, que la princesse Joséphine était la seule qui pilt répondre a ses vues paternelles. Fille d’Eugène et petitefille du roi de Bavière, elle rattachait, par son union avec Oscar, les illustrations modernes aux antiques monarchies. Il savait d’ailleurs que Joséphine, élevée sous les yeux de son père, prince éclairé et ami d'que sage liberté, n’apporterait dans sa nouvelle patrie que des sentiments conformes aux institutions qui régissent la Scandinavie,
et qui sont la garantiedeson bonheur.
Toute autre alliance n’eût pas présenté ce précieux avantage. L’exemple de Napoléon était là pour lui apprendre uei compte on pouvait faire des liens e parenté contractés avec les vieilles dynasties.
Trompés dans leur attente, les ennemis du gouvernement suédois eurent recours à d’autres armes. Des lettres anonymes, adressées à la cour de Stockholm dans les premiers jours de mars 1823, annonçaient que des étrangers avaient pénétré en Suède avec l’intention d'assassiner le roi et le prince royal. On ne put parvenir à s’assurer jusqu'à quel point ces assertions étaient fondées; mais la Scandinavie ne laissa pas échapper cette occasion de donner au souverain et à son fils les preuves les plus énergiques de son dévouement, et de convaincre leurs ennemis que toute tentative serait vaine pour arriver jusqu’à des princes auxquels l'amour des peuples servait de rempart. La diète poursuivant ses travaux avec calme, lit revivre, dans sa sollicitude, d anciennes ordonnances qui rendaient difficiles pour les étrangers l’entrée de la presqu’île Scandinave.
La principale proposition faite par le roi dans la nouvelle session ouverte cette année, était une nouvelle preuve de la sincérité des principes constitutionnels du souverain. Il s’agissait de décider par une loi qu’à l'avenir la présidence du tribunal suprême, donnée au roi par la constitution, serait confiée à d’autres mains.
En proposant cette modification a la Forme de gouvernement , Charles XIV voulait évidemment que le pouvoir judiciaire ne pdt jamais être influencé par la présence du souverain dans la première cour du royaume , et que l’autorité royale n’eüt d’autre point de contact avec la justice que le droit de faire grâce.
Le roi avait aussi appelé l’attention des états sur la triste situation des villes de Norrkôping et de Boràs , presque entièrement détruites par un double incendie. L’assemblée répondit gé-
>gle
SUÈDE
néreusement à l’appel du roi , qui déjà, par lui-même, avait consolé plus d'une victime de ces désastres.
Vers la fin du mois de mai, le comte Gustave de Lowenhielm, ambassadeur de Suède à Paris, reçut l'honorable mission de se rendre à Munich pour y épouser par procuration la princesse Joséphine, qu’il accompagna ensuite à Stockholm. Deux bâtiments de guerre magnifiquement équipés avaient été envoyées à I.ubecK pour la recevoir.
Le trajet de Lubeck à Stockholm, par un temps où ces parages n’ont point de nuit, fut pour la princesse royale un heureux présagé du bonheur qui l’attendait et de celui qu’elle apportait dans sa nouvelle patrie.
L'entree solennelle de la princesse royale a Stockholm , les cérémonies du mariage qui fut célébré le 19 juin avec toute la pompe réservée à ces sortes de solennités, donnèrent lieu à un# suite de fêtes d'autant plus brillantes, u’elles coïncidaient avec la réunion es troupes et des milices au camp de Ladugart-Gârdet pour les exercices annuels. A tous ces grands mouvements se joignait le magnifique coup d’œil de la flotte complètement pavoisée et réunie dans la baie du parc, ainsi que d'une multitude d’embarcations ornées de riches banderoles et montées par les habitants des îles voisines, qui venaient en foule prendre part à l'allégresse commune. La présence des états généraux et d'une députation du storthing de Norwege donnait d'ailleurs à toutes ces fêtes un caractère éminemment national.
Pour compléter le récit des événements qui graveront à jamais le souvenir de l'année 1823 dans le souvenir des Suédois, nous ajouterons que les états généraux, par une députation prise dans les quatre ordres et présentée nar le grand maréchal de la diete, demandèrent au roi de mettre le comble aux vœux de la nation, en faisant couronner la reine son épouse.
Charles XIV répondit à cette députation :
« Messieurs ,
« Le désir que les états généraux
« viennent de me manifester me fait «éprouver une vive sensation. Déjà, «depuis plusieurs mois, j'aurais de- « vancé leurs vieux, en ordonnant les « préparatifs nécessaires pour le cou- « ronnemeut de la reine mon épouse, « si je n'eusse ete retenu par la pensée «que cette solennité, consacrée par « un usage antique, était du domaine « exclusif des grandes cérémonies de « l’État. Cette persuasion a suffi pour « me décider à attendre que l’expres- « sion des états généraux parvînt jus- « qu'à moi ; et je la reçois avec la re- « connaissance que m’inspire chaque « nouvelle preuve de leur dévouement « pour ma famille. J’acquiesce à leur « demande, et je fixerai ultérieurement « l'époque.
« Je vous renouvelle, Messieurs, « l'assurance de mes sentiments et de « ma bienveillance royale. »
L’époque du couronnement de la reine fut fixée au 21 août 1829, jour anniversaire de l'élection du roi, qui est aussi celui de la fête de la princesse royale.
La diète suédoise de 1823, ouverte le 23 janvier, ne fut close que le 18 décembre. Ce fut l’une des plus longues qu’on eût tenues depuis longtemps. La Forme de gouvernement fixe la durée ordinaire de ces assemblées à quatre mois; mais le roi est maître de la prolonger, et c’est ce qu’il fit dans cette circonstance , pour donner plus de maturité aux délibérations.
Le roi , toujours pénétré du désir de hâter le moment où ses deux royaumes seconderaient , avec le même zèle et les mêmes lumières ses vues paternelles et bienfaisantes, se décida, en 1824, à envoyer son fils en Norwége , dont la vice-royauté est confiée au prince royal par un article de la constitution. Voici quelques-uns des préceptes qu’il adressa au prince Oscar, au moment où il allait se mettre en route pour Christiania. Ces préceptes, qui prouvent et la haute capacité du roi, et les sage» principes qui président à son administration , font aussi l’éloge du prince qu’un père aussi éclairé juge digne de les entendre.
« Le plus habile homme du monde doit toujours écouter l'avis, même de ceux qu'il croit moins habiles que lui , dés le moment qu’il les a appelés dans son conseil. Il est de la prudence du prince de parler peu; il est de son intérêt d'écouter beaucoup : il profite alors de toutes sortes d’avis ; les bons sont utiles par eux-mêmes, et les mauvais font ressortir les bons.
« La probité d'un homme d’État n’est pas toujours d’accord avec une rigueur permanente : cette rigueur est souvent compagne de l’injustice ; il faut apprendre à la distinguer d'une sévérité dont on doit user par nécessité dans beaucoup de circonstances; lorsque cette sévérité est commandée par l’intérêt general, elle nous enjoint d’être inexorable.
« Une probité noble, un caractère ouvert et franc obligent de refuser hardiment ceux qui ont des prétentions exagérées; tu dois contracter cette habitude.
» L’intérêt public exige que celui qui a la conduite des Etats les gouverne en sorte qu’il ait les moyens de les garantir non-seulement dé tout le mal qu’il peut éviter, mais encore de l’ap-
Îiréhension qu’ils en pourraient avoir.
>a raison veut qu’il y ait une proportion entre ce qui soutient et ce qui est soutenu. Il s’ensuit que le chef d’un État constitutionnel ne doit jamais hésiter, quand il s’agit de maintenir l'équilibre politique; cet équilibre n’est assuré que par l'exécution ponctuelle et religieuse de la loi.
« Une longue paix a éloigné la nation norwégienne de son antique penchant pour la gloire militaire, ajoutait le roi dans une recommandation spécialement applicable aux devoirs du viee-roi ; nous devons donc nous attacher à lui faire faire des progrès dans tout ce qui tient à l'art de Ta guerre si éminemment nécessaire; car un État qui n’a point d’armée est à la merci du premier occupant. Tancrède de Hauteville subjugua la Sicile avec une trentaine de Normands; si la Sicile avait eu un esprit guerrier, si elle eilt entretenu quelques compagnies permanen-
tes , elle eût évité ce honteux asservissement. »
Le storthing ouvert le 9 février devait encore s'occuper de la question du veto et de la noblesse. Il crut devoir persister dans le maintien de la constitution norwégienne. I,e 10 aodt, la clôture de cette assemblée fut faite par le prince royal, qui prononça ce discours :
« Sa Majesté annonce au storthing « que ses séances sont closes. Pendant « tout le temps qu’il a été assemblé, le « roi a vu avec satisfaction le bon es- « prit qui l’a dirigé.
« Plusieurs lois essentielles pour l'in- « térêt général et particulier ont été «adoptées; Sa Majesté en espère les « meilleurs résultats. Sa Majesté re- « grette que les propositions eonstitu- « tionnelfes laites par elle en 1821 , et « notamment celle qui regarde le para- « graphe 79 sur le veto absolu, n'aient « pas été adoptées dans cette session; « mais, en même temps, Sa Majesté « éprouve un motif de consolation par « la conviction qu’elle a acquise, que la « non-acceptation de cette proposition « n’a pas eu pour cause un esprit d'op- « position, mais bien plutôt la crainte « de toucher trop tôt au pacte consti- « tutionnel. Sa Majesté croit que les « éclaircissements qui ont été tournis « depuis au storthing feront disparaître « les doutes qui pourraient encore « exister au sujet du veto absolu, que « le chef suprême de l’Étal doit avoir « sur les propositions de la législature. « Le roi pense que le storthing partage « le bonheur que Sa Majesté éprouve « par l’amélioration de toutes les bran-
• elles de l’administration publique.
« Quoique le bien s’opère lentement, « l’évidence de ce même bien se déve- « loppe tellement aux yeux de tous , que
• l'injustice meme la plus tenace ne ■ saurait la révoquer en doute. »
Le 28 juillet de celte même année, le roi, toujours pénétré du désir de s’attacher les Norwégiens par de nouveaux bienfaits, avait fondé une nouvelle université à Christiania. L’année suivante, il institua un musée d'antiquités norvégiennes à Bergen, et fi»
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SUEDE
traTailler activement à la jonction des canaux des deux royaumes.
Cependant, en 1826, une révolte de paysans éclata dans le G udbrandsdale. Elle avait pour chef un certain Belle, qui prit le titre de gouverneur des paysans dans la province de Drontheim. Cette révolte toute locale fut facilement réprimée. Dans la même année, l'incendie de plusieurs forêts, des maladies pestilentielles, de mauvaises récoltes, la stagnation du commerce, occasionnèrent une misère générale , à laquelle Charles XIV s’efforça de porter remède par les plus sages mesures.
Le storthing de 1827 continua son opposition contre les propositions que le roi crut devoir renouveler. Il réduisit considérablement les appointements du gouverneur de INorwege; le 19 juin, il refusa d’accorder les fonds demandés pour continuer la construction du chaleau de Christiania.
Depuis la réunion de la Norwége à la Suède, Charles XIV s’était constamment efforcé d’amener la fusion des deux peuples dans une confédération fraternelle. Ce but, l’objet de ses voeux les plus chers, était atteint, et la Norwége, malgré l’opposition de son storthing, semblait bien convaincue que ses destinées étaient désormais inséparables de celles de la Suède. Cependant le roi était informé que depuis quatre ans une fête était célébrée le 17 mai par quelques parties de la population norwégienne et par le storthing lui-même, en commémoration de là diète d'Eidswold. C’était le 17 mai 1814 (*), que ladiete d'Eidswold, illégalement convoquée, s’était affranchie de l'obéissance due au traité de Kiel, qui avait cédé la Norwége à la Suède , et s’était mise en hostilité ouverte contre les droits acquis à Charles XIII , en procédant à l'élection d’un roi dont l’autorité n'était fondée que sur la rébellion. Charles XIV, dans un discours adressé aux présidents et vice-présidents du storthing, exprima son juste
(*) T«vez l’Histoire de la Norwége à la fin de ce volume.
mécontentement au sujet de cet acte' d’ingratitude. Devait-il s’attend reà voir ainsi récompensés les efforts qu’il avait faits depuis quatorze ans pour assurer la félicité de la nation? Le storthing extraordinaire, convoqué en 1828, comprit combien ce» plaintes étaient fondées; il décréta l’abolition de la fête du 17 mai, qu’il s’efforça d’excuser dans une adresse où il s'exprimait en ces termes :
» En célébrant le 17 mai, les habi- « tants de la Norwége croyaient agir « entièrement dans l’esprit que leur « roi magnanime leur a recommandé « toutes les fois que Votre Majesté , par « amour pour la liberté publique, fixa » l'attention de la nation sur les garan- « ties de sa consolidation. Animer et « entretenir l’esprit national nouvelle- « ment éveillé, faire naître dans le « cœur des citoyens la confiance et «l'union, que produisent les expres- « sions d’une joie commune pour la « possession d’un bien commun, voilà « ce qui fut partout le but de la fête. »
Celte excuse était loin d'être solide.
Pour entretenir l'esprit national , pour faire naître l'union entre les citoyens, c’était bien mal choisir que de rappeler le 17 mai et l'acte décrété à cette époque. Sans doute la convention conclue à Moss le 14 août avait, en prononçant l’amnistie du passé, légitimé les délibérations jusqu’alors illegales du storthing; niais c'était du 20 octobre et du 4 novembre seulement que datait l'affranchissement de la Norwége, qui ne pouvait être réel que par le concours de la Suède et la protection de son souverain. « Alors seulement, répondit le « roi à la députation du storthing , alors « seulement de nouveaux liens, de nou- « veaux devoirs s’établirent, et deux « peuples issus des mêmes pores abju- « rèrent sur l’autel d'une patrie coin- « muue leurs longues et fatales inimi- « tiés; ils déplorèrent le sang qui avait « coulé récemment. Les pertes en ar- « gent avaient détruit les ressources de « la Norwége; un capital considérable,
« comparativement à celui qui circule « maintenant, fut englouti dans une « guerre fomentée par des hommes ja-
« loux de l’horizon paciGquc qui se fai- « sait apercevoir sur la presqu’île. Os « pertes, indépendamment du sang de b ses enfants, ont été sensibles pour la « Norwége. Avoiressayé, après dix ans «d’une amitié franche, d'une union «fidèle, de recueillir des souvenirs «douloureux pour les deux peuples, • et rappeler la mémoire d’une naine « éteinte en insultant aux cendres des «morts, sous prétexte de célébrer le « passage d’un régime absolu à un ré- « cime constitutionnel, c'est tout à la « fois déplaire au souverain qui a cédé «et au souverain qui a acquis, c'est «chercher à faire courir encore aux « deux peuples de nouvelles chances de « destruction. »
Si le storthing extraordinaire de 1828 seconda les intentions du roi relativement à la fête du 17 mai , il ne montra pas la même condescendance pour d'autres propositions qui furent repoussées De ce nombre était une loi sur la conscription.
Les états généraux de Suède s’assemblèrent le 4 novembre de la même année. La chambre des nobles reprocha au gouvernement quelques abus de pouvoir; mais ces reproches, renfermés dans les bornes constitutionnelles, ne portèrent aucune atteinte à l'amour des quatre ordres pour le roi. Il fut également décidé dans cette diète que les débats de l’ordre des nobles, jusqu’alors secrets, deviendraient publics, et le roi fut prié de renvoyer ses conseillers intimes qu’on accusait d’opprimer la presse. Un seul d’entre eux fut destitué. Les états étaient encore assemblés quand la reine, ainsi qu’il avait été décidé en 1823, fut couronnée. Celte cérémonie eut lieu le 21 août.
L’histoire de Suède depuis cette époquejusqu’en I83C présente peu d'événements remarquables. Contentons-nous d'indiquer les faits les plus importants.
Le roi de Suède, (idole à ses principes, fut l'un des premiers souverains qui, après la révolution de 1830, reconnut le roi des Français. L’année suivante, une grande famine affligea la Suède. Le peuple vit avec reconnais-
sance les efforts du roi pour adoucir l’horreur de ee fléau. Le choléra commençait alors à sévir en Europe; le gouvernement, craignant qu’il ne vint ajouter encore aux maux ne la Suède, crut devoir interrompre toutes les relations de la presqu’île Scandinave avec les pays voisins. Pour prévenir plus efficacement encore les attaques de cette cruelle épidémie, des sociétés de tempérance furent établies; leur but était de mettre un terme à l'abus des liqueurs fortes, cause de la plupart des maladies qui règnentchez les Scandinaves, comme aussi des crimes, assez rares d'ailleurs, que les lois ont a y punir.
L’année 1832 fut signalée par une conspiration des barons de Vegesack et de Duben, qui rêvaient encore le rétablissement de l’ancienne famille royale. Des lettres adressées au prince Gustave à Vienne furent interceptées.
Les deux coupables, accusés de haute trahison, furent exilés l'année suivante, et compris deux ans plus tard dans l’amnistie dont nous aurons bientôt occasion de parler.
Le choléra, qu’on était parvenu à éviter en 183t , envahit la Suède eu 1834, et exerça de terribles ravages.
Le prince royal donna dans cette circonstance des preuves de courage et de dévouement qui auraient accru i’amour du peuple pour lui , s’il eût été possible d’ajouter aux sentiments des Suédois pour le fils de Charles XIV.
Le fléau qui affligeait la Suède n’était pas encore entièrement éteint, nanti le roi , profitant de l'anniversaire e son élection, publia un decret d’amnistie qui aurait pu servir de modèle à plus d’un acte de ce genre.
« Appelé en 1810 par les suffrages « unanimes des quatre ordres du royau- « me, convoques en diete pour élire « un sueresseur au trône, et double- « ment honoré par l'adoption du roi «Charles XIII, nous crûmes que ce « choix unanime du souverain et du « peuple nous imposait l’obligation de « l’accepter et d’y répondre. Nous con- « liant dans la continuation de la bonté • divine, dans la loyauté et dans la « fidélité de la nation suédoise, nous
SUEDE. 391
« nous abandonnâmes sans reserve à « la tendresse du souverain qui daignait « nous nommer du nom de fils; nous o quittâmes les douceurs de la vie priât vée pour consacrer aux Suédois le « reste des jours que la Providence « nous réservait.
« En mettant le pied sur le sol de la « presqu'île Scandinave, nous reçûmes
• l’hommage des populations, des ina- « eistrats et de l'armée. Nous n'avions « Formé d’autre vœu que celui d'em- « beilir la vieillesse du roi et de réta- « blir l’indépendance extérieure du « royaume, premier appui de la liberté « des peuples. La Providence a béni « nos travaux et a couronné nos efforts. « La presqu’île Scandinave est indépen-
• dante de toute influence quelconque; » les citoyens ont continué de n'être «justiciables que de la loi et des tribu- « bunaux qu’elle a créés. Malgré l’agi- « tation que laisse toujours dans les
• esprits et souvent même dans les ac- « tions une secousse de l’ordre social « telle que la Suède venait de la subir, « la patrie n’a eu à regretter que la sé- « parution de quelques individus, qui « ont provoque sur eux l'application « de ces mêmes lois pour des délits po- « litiques de lèse-inajesté.
« Nous rappelant qu’à pareil jour, il « y a vingt-quatre ans, nous abordà- « mes sur le rivage suédois, nous « avons cru devoir saisir l’occasion de « cet anniversaire pour remercier la « Providence de la diminution du fléau « cruel qui a ravagé différentes parties «des royaumes unis; nous profitons « encorede cette journée pour déclarer, « comme nous déclarons par la pré- « sente :
« 1° Que nous accordons une amnistie « pleine et entière à ceux qui , depuis « notre arrivée en Suède, ont été con- « damnés pour des délits politiques ou «de lèse-inajesté;
« 2“ Qu’en conséquence de l’article « précédent, ceux qui ont été condamnés “ a l’exil pour causes susdites auront « la faculté de revenir en Suède, et y «jouiront de la plénitude des droits « qui leur étaient acquis avant leur ju- « gement;
« 3° Celui ou ceux qui se trouvent « détenus par*suite de sentences por- « tées contre eux seront immédiate- « ment mis en liberté.
« En foi de quoi nous avons signé la « présente de notre main, ft y avons « fait apposer notre sceau royal' Donné « au château de Stockholm j le 20 oc- « tobre 1834. »
Au mois d’août de l’année suivante, Charles XIV fit un voyage en Norwége où il fut accueilli avec des transports d’amour et d’enthousiasme, non moins vifs qu’à l'époque de son couronnement. Cette réception si- affectueuse et si empressée , ces preuves si unanimes de la confiance et de la reconnaissance des iNorwégiens, devaient porter à croire que les sages représentations de Charles XIV, et la décision prise par le storthing de 1828, avaient produit un effet salutaire; elles permettaient d’espérer que les vues paternelles du roi ne rencontreraient plus d'obstacles dans ce royaume, et uedésormais il n’y serait pliis question e cette fête du 17 mai, qui réveillait de si tristes et de si funestes souvenirs. Cependant le roi apprit que dans le sein meme du storthing assemblé en I8S6, on n’avait pas craint de rappeler cette époque désastreuse. Et cependant, depuis le pacte d’union du 4 novembre 1814, la Norwége devait à la sage administration de Charles XIV des avantages que tous les bons esprits savaient apprécier: les dettes de l’Etat s’étaient éteintes dans une heureuse progression, les ressources du pays s’étaient étendues et consolidées par suite de la confiance accordée aux institutions politiques. Cet oubli coupable des bienfaits d’un gouvernement uniquement occupé, depuis vingt-deux, ans a consolider l’edifice de la nationalité norvégienne, cet acte d’ingratitude si peu mérité, joint a d’autres rauses de mécontentement, déterminèrent le roi à dissoudre le storthing par une résolution en date du 2 juillet 1836. Avant de recourir à cette mesure, autorisée sans doute par la constitution, mais ui répugnait à ses principes, il avait, ans plusieurs lettres, représenté aû
conseiller d’État Collett , président du gouvernement royal de Norwége, les graves inconvénients de la conduite inconstitutionnelle du storthing. A ce prince qui, loin de gêner en rien les prérogatives des assemblées délibérantes, laissait les diètes se prolonger au delà du terme prescrit, afin d’obtenir par la maturité des travaux législatifs toutes les garanties possibles de Bagesse et de prudence, à ce prince, dis-je, il fallait des raisons bien puissantes pour se décider à un pareil acte de sévérité.
Le storthing réclama contre sa dissolution ; mais le roi persista avec fermeté dans la décision qu’il avait prise.
« Le roi n’est pas étonné de la dou- « leur qu’exprime le storthing, » disait Charles XIV dans son message du mois de juillet, « car cette assemblée « doit s’affliger de n'avoir pas profité « d’un intervalle de cinq mois pour ter- « miner les affaires les plus essen- « tielles, celles pour lesquelles ses mem- « bres avaient été convoqués et envoyés « par leurs concitoyens. Les faits prou- « vent que, bien que la loi fondamentale « n'accorde au storthing que trois mois « pour ses délibérations, il en a passé « cinq dans des discussions souvent « inutiles, au lieu de s’occuper de l’in-
• térêt présent du peuple norvégien , « de sa tranquillité et ac sa prospérité « future.
« Les actes du storthing ont seuls « décidé le roi à le dissoudre; ces actes « sont des faits ; chaque citoyen peut
• s’en convaincre.
« Le roi n’a pas expliqué tous ses « motifs : il en a de très-légitimes. Il « a trouvé chez quelques hommes l’in- « tention persévérante de rappeler une « époque où les deux peuples étaient « en armes l'un contre l’autre; époque « où leurs dissensions, si elles eussent «continué, auraient couvert de deuil « les deux pays. Le roi a consulté le « pacte fondamental, et il a reconnu « que le paragraphe 10 lui commandait « de ne pas tarder à ordonner son « exécution. Il l’a fait. La loi est sou- « veraine pour tous, et c’est au roi à « la faire respecter. »
Dans le temps même où le roi déployait cette juste sévérité, il donnait a là Norvège de nouvelles preuves de sa sollicitude paternelle, en prenant les mesures les plus efficaces pour faire disparaître de ce pays les dernieres traces d’un malaise dont la prolongation pouvait être, jusqu’à un certain point, attribuée, sinon à la malveillance de certains esprits, du moins à leur égarement; il faisait créer des ateliers destinés à occuper les classes pauvres, et allouait des sommes considérables pour l’extinction de là mendicité.
« L’aperçu qui accompagne votre » rapport au 5 juillet 1836, écrivait « Charles XIV au président du conseil «d’État, fait voir que. nonobstant la « diminution de moitié des impôts dé- « crêtée en 1833, la caisse d'État pos- « sède le résidu considérable d’un mil- « lion cent cinquante-trois mille sept « cent vingt-neuf species en argent, et « de deux cent soixante-seize mille huit « cent quatre-vingt species en papier.
« Ces ressources sont une preuve ma- « térielle de la bonne administration « du pays; elles sont à la vérité la pro- « priété de l’État; mais c’est le gou- « vernement qui les a ménagées; un « emploi sage et utile aux familles doit « procurer du travail aux citoyens ne- «cessiteux, en diminuant les’charges « des contribuables, et former une ré- « serve en cas de besoin. »
Cependant le storthing, malgré sa dissolution, continuait a délibérer, persuadé que ses observations du 7 lui en donnaient le droit. Et cependant les termes de la constitution étaient précis : « Le storthing, est-il dit au para- « graphe 80, restera assemblé aussi « longtemps qu’il le jugera necessaire, « cependant pas au delà de trois mois « sans la permission du roi. » Ainsi la dissolution prononcée après deux mois de prorogation consacres à des discussions inconstitutionnelles était un acte légitime que le gouvernement royal de Norvège aurait dû faire exécuter immédiatement. Le conseil d’État n’en fit rien; il laissa le storthing délibérer après la notification qu'il avait reçue de la résolution royale, et cette
SUEDE
fai blesse amena d’autres empiétements.
L’assemblée décréta la réunion de l'odelstàingC) pourexaminer la conduite du conseil. Le roi qui, dans un pareil état de choses, pouvait recourir aux voies de rigueur, ne sc départit pas de sa modération; il écrivit au président Collett :
« Je demande à chacun des mem- « bres du conseil son opinion parlicu-
* lière; qu'il dise si cette reunion de
* l’odelstning doit être regardée comme « un acte que la passion a provoqué « dans l'intention d’inspirer de l'eflroi «aux conseillers de la couronne, ou
* si cette mesure n'a été que l’effet uu «moment, occasionné par l’irritation
* d’une espérance deçue. »
Recourir à ce moyen, c’était laisser
au storthing le temps de persévérer dans sa résistance, à laquelle, on n’en pouvait plus douter, la malveillance n'etait pas étrangère. L’odelslhing traduisit le ministre d’Klat comte de Lôwenskiold devant le rigs-ret , tribunal composé en grande partie des membres de l'assemblée qui avaient réclamé contre la dissolution, ce qui constituait le storthing juge dans sa propre cause.
Malgré cette illégalité flagrante, le roi se contenta d’ordonner a son conseil de Norwége d’examiner les changements qui, d'après un tel abus des attributions du rigs-ret, devaient être apportes dans les règlements de ce corps judiciaire, relativement à la responsabilité et à la publicité des votes.
Il ordonna de plus au conseil d’examiner la loi sur la responsabilité des membres du storthing, du conseil d'Etat, du houste-ret , et les articles de la loi fondamentale qui auraient l>esoin de plus de clarté, afin de mettre les conseillers d'Etat, les fonctionnaires publics et le peuple lui-méme à l’abri
(*) Le storthing choisit un quart de ses membres pour former le tngsthing, les trois autres quarts composent Vodelsttung, ce qui donne deux chambres ayant leur» présidents et leurs secrétaires particulier*, mais qui , dans certaines circonstances , se réun^sent et délibèrent ensemble.
de l'arbitraire. Quant à la question soulevée par l'ordonnance de dissolution, Charles XIV la renvoyait avec confiance à un storthing extraordinaire convoqué pour le mois d’octobre. Sans doute le roi ne se dissimulait pas que dans cette assemblée il aurait à traiter avec l’opposition qui venait de donner un si fâcheux exemple, mais il espérait aussi que les bons citoyens, les hommes sincèrement dévoués aux intérêts du pays, lui prêteraient un appui salutaire. Dans les instructions adressées, le 2 octobre, au rigstatholder, comte de Wedcl-Jarlsberg, relativement à l’ouverturedu storthing extraordinaire, Charles XIV disait :
« Il faut que je sache moi-même si « l'union est un vain mot ou si elle « commande le respect qui lui est dil; « si la bonne foi préside a nos transac- « tions ou si je dois toujours y suspec- « ter un sens caché; si, lorsque je ne « veux que le bien, on doit essayer de me « priver ainsi que la nation des moyens « de l'exécuter, et si je dois léguer à « mes descendants et aux deux royau- « mes deux peuples heureux, loyaux et « tranquilles, avec des semences d’a- « narehic et de confusion, qui, cten- « dant leurs racines, pourront se dé- « velopper tout à coup au jour du « danger, et menacer alors l’indépen- « dance et les libertés communes. »
Le comte de Wedel-Jarlsberg, homme ferme et éclairé, sut imprimer une marche régulière au gouvernement royal de Norwége pendant la duree du storthing extraordinaire, l.’assemblee elle-même délibéra avec calme et sagesse, et toutes les difficultés qui avaient troublé un instant le repus de l’État furent entièrement aplanies. Charles XIV n’abusa point de cette victoire; il prouva qu'il y avait encore un prince assez fort de ses loyales intentions pour ne pas profiter d’un succès politique (*).
La longanimité du roi, sa modération, sa prudence, son respect pour les lois, avaient présenté un contraste trop frappant avec les prétentions exa-
(*) y oyez plus haut p. 385.
gérées et illégales de ses adversaires , pour ne pas convaincre tous les esprits que ces dissentiments devaient être surtout attribués a la malveillance d 'un petit nombre d'esprits inquiets.
« Loin de m’opposer à des demandes « fondées sur la justice et l’équité, » disaitCharles XIV au comte de Wedel- Jarlsberg, par son message du 23 février 1837, « on me trouvera toujours « fidèle observateur du pacte fonda- • mental , mais en même temps résolu « à repousser les funestes interpréta- « tions. De vaines paroles, débitées « à la tribune , ne peuvent pas faire «disparaître les faits; calme et nros- « périté depuis vingt-deux ans, liberté « plus étendue que celle des sauvages « de l’Amérique, industrie croissante, « finances rétablies et marchant vers la «perfection des calculs, cessation de « l'impôt foncier pendant les trois an- « nées de budget, voilà les résultats « obtenus. Et que peut-on vouloir en « Norwége? que desire-t-on de plus?
« Que l’on s’explique, et je répondrai « la loi à la main, la justice dans l'àme, « l’affection dans le cœur. »
Ces prétentions si vagues, que Charles XIV ne pouvait comprendre, se sont dévoilées tout récemment.
Vers le commencement d’avril, une association de jeunes littérateurs annonça la publication d’une feuille hebdomadaire intitulée Mordis/ce Ugeskrift (Union du Nord), ayant pour objet de rapprocher les opinions en Suède, en Danemark et en Norwége, sous le pretexte d’une communauté d’origine et d’intérêts, afin de diriger ainsi les idées vers un renouvellement de l’ancienne union , dite de Calmar.
Une gazette de province suédoise ayant reproduit cette annonce d’une manière qui pouvait faire croire qu’elle cherchait à propager en Suède un semblable projet, le roi se fit présenter le numéro qui contenait cette sorte de manifeste, et l'ayant lu avec le sourire sur les lèvres, il dit, en le posant tranquillement sur une table: « Quant aux « Etats Scandinaves, je m’en rapporte
« à la raison publique pour répondre
« à de pareilles rêveries. »
Voulant éviter néanmoins qu’on pût élever quelques doutes sur ses intentions, il dicta les considérations suivantes, qu'il fit transmettre à ses agents diplomatiques et aux autorités de l'interieur, pour qu’ils les lissent connaître dans le cas où l’on réussirait à donner quelque consistance à de tels projets :
« Les principes qui règlent la politi- « que de Sa Majesté ne datent pas « d’hier. Ce qu’elle était en 1814, elle « l’était en 1830, elle l’est encore aujourd'hui. Ses antécédents forment « aussi son avenir et la garantie de sa « fixité; car elle s'appuie, avant tout, « sur le respect mutuel de ses droits et « de ceux d’autrui : c’est là le secret de « ses maximes, sa base et sa conduite « première. Elle n’ignore pas les sour- « des menées qui s’agitent en Europe « de près ou de loin, cherchant partout « à réchauffer, dans un but subversif, « des animosités éteintes, qu’un esprit « de vertige peut seul évoquer du néant. « Elle en déplore les tentatives chez les «autres; mais, dans la sphère de sa « propre action , elle saura les réprimer « de quelque côté qu’elles se présentent « et quels que soient les souvenirs « qu’on veut remuer, qu’ils soient eru- « pruntés à un temps reculé ou à une « époque plus récente que cette union « de Calmar, de mémoire si doulou- « reuse pour la Suède. La Providence « en a reconstruit les éléments dans « les seules dimensions que réclamaient « impérieusement la position géogra- « phiquect les intérêts politiques de la .«Scandinavie. D’accord avec eux, la « sainteté des traités et un pacte bila- « teral ont tracé aux deux royaumes « unis les limites qui doivent leur as- « surer le bonheur et la tranquillité au « dedans, la paix et l’independance au » dehors. Une autre combinaison quel- « conque n’est plus ni dans leurs vœux, « ni dans leurs intérêts. Conserver in- « tact ce qui existe, repousser avec au- « tant d’énergie que de mépris toute u insinuation d'un bouleversement des « idées et des choses , maintenir l’ordre
SUÈDE
« et le repos public, augmenter par de « sages institutions la prospérité inté- « rieure de ses États, cultiver l'amitié « de ses voisins et alliés, et leur offrir <■ au besoin ses bons offices dans l’in- « térêt de la paix générale, voilà la « sollicitude Constante du roi, son ara- « bitioo, et le but du ses efforts. Gui- « dée par ses principes, heureuse de « les avoir plus d'une fois mis en pratique non sans succès. Sa Majesté « ne peut donc que désapprouver liou- « tentent les velléités irréfléchies qui a tendraient à altérer l’ordre de choses « actuel dans les trois royaumes du « ÏN'ord. Elle desire que ses sentiments « la-dessus soient aussi clairement eom- « pris qu’ils sont sincèrement expri- « niés. »
Certes, il était impossible de donner une improbation plus complété, ni mieux motivée, à un projet inexécutable dans la situation actuelle de l’Europe , à un projet où l’on ne tient aucun compte de l'intérêt que peuvent avoir les Etats maritimes , et notamment la Russie et la Prusse à ce que les deux côtés du Sund n'appartiennent pas à la même puissance.
La Suède est contentedc son sort, car jamais aucune époque de son existence politique n’a été plus glorieuse ni plus prospéré. Libre, régie par de sages lois, voyant chaque jour s’améliorer son agriculture, son industrie, sou commerce; en paix avec tous les États de l’Europe, estimée, respectée par eux, elle n’a d’antres souhaits à former que de conserver à jamais l'heureuse position qu’elle doit à la sagesse et aux talents de son roi. Elle la conservera: elle sait tout ce qu’elle peut attendre, quand le ciel lui enlèvera ce roi bienaimé, des lumières d’un prince, suédois par l’éducation et par le cœur.
Le même bonheur est réservé à la Norvège, et, pour en jouir, il ne lui manque rien que de mieux comprendre ce qu’elle doit à Charles XIV.
Qu'ejle compare ce qu’elle était en 1814, et ce qu’elle est aujourd'hui.
L'état florissant de son commerce et de ses revenus, l'accroissement de sa population, scs impôts diminués des
deux tiers, sont autant de bienfaits du souverain auquel elle doit son indépendance. Elle ne peut l’oublier sans ingratitude, et sans compromettre son avenir, inséparable désormais de celui d’une nation avec laquelle elle ne doit plus former qu’une même famille.
Au moment où j'écris ces lignes, Charles XIV est dans sa soixante-quatorzième année; mais sa verte vieillesse permet à la Suède de fonder encore de longues espérances sur cette vie qui lui est si chère.
Encore quelques mots, non plus sur le Suédois, mais sur le Français; car si le devoir a imposé à Charles XIV de pénibles sacrifices, jamais par le cœur il n'a cessé d’être notre compatriote.
Quiconque auraetudiëavec impartialité cette vie restée si pure, malgré tant de vicissitudes, aimera à reconnaître!
que le dévouement de Charles XIV pour la Suède, sa seconde patrie, ne lui a jamais fait oublier la France, pour laquelle il a combattu trente ans, et qui doit être Gère de le compter au nombre de ses plus illustres enfants. Les secours prodigués par le prince royal aux prisonniers français après les batailles de Gross-Beeren, de Dennewitz et de Leipzig; le renvoi furtif de plusieurs officiers de marque tombés au pouvoir des alliés dans les journées des 10, 18 et 19 octobre 1813; son attitude pendant la campagne 1814; la neutralité dangereuse a laquelle il se réduisit pour ne pas pénétrer les armes à la main sur le sol de son ancienne patrie; le refus non moins dangereux de prendre part à la coalition après le retour de Napoléon en 1815; le généreux asile qu’il offrit a plusieurs proscrits pendant les réactions qui signalèrent eu F’rance les derniers mois de 1815 et le commencement de 181G(*);
(*) Voici quelques passages de la lettre qu'il écrivit ru 1816 au maréchal Groucbr, proscrit et sans asile: «Personne n’n pris « nue part pins vive que moi aux malheurs
.< qui vous ont accable Si les démar-
« elles que je me propose de faire pour vous « auprès du gouvernement Irancais étaient - infructueuses, nous lâcherions de trouver
la libéralité pleine de délicatesse avec laquelle, devenu roi, il dota, en 1818, la fille d’un ancien frère d’armes ; l'accueil paternel qu’il lit quelques années plus tard aux lils de Ney, admis, par une honorable exception, dans les rangs de l’armée suédoise; son empressement à reconnaître les résultats de la révolution de 1830; eidin la cordialité avec laquelle il reçoit nos voyageurs ; tout prouve que Charles XI V n’a jamais oublié son ancienne patrie, et qu’il s’estime heureux de pouvoir concilier l’amour qu’il lui porte avec ses droits de souverain.
Cette impression que laisse l'étude de sa vie politique est aussi celle u’éprouve quiconque est admis auprès e lui. C’est celle qu’a rapportée de Suèdeun voyageur dont le caractère est aussi estimable que le talent, et dont les lecteurs de ce livre aimeront sans doute à retrouver ici le témoignage. « Avant de quitter Stockholm, dit M. J. J. Ampère dans ses Esquisses du Nord, j’eus l’honneur d’étre appelé auprès de Leurs Majestés le roi et la reine, faveur que Charles-Jean se plaît à accorder à ses compatriotes. C’était ma première entrevue avec une tête couronnée ; je craignais qu'elle ne se passât en questions indifférentes de la part du monarque, et de la mienne en réponses insignifiantes. Au lieu de cela
t'eus le plaisir d’entendre, pendant une cure, le roi s’expliquer avec une grande supériorité d’esprit et une grande noblesse de sentiments sur la révolution et la France, sur lui-méine, sur sa destinée et sa politique. Je voyais avec orgueil le seul représentant de la gloire française resté sur un trône d’Europe, se plaire au souvenir de l’époque où il était l’un des généraux de la république. Je ne saurais dire quelle peine m’aurait causée l’ombre
■ quelque mire moyen pour vous procurer « en Sucde une existence honorable. Dans « tous les cas, Monsieur le comte, je vous • prie de ne jamais douter du désir sincère * que j’ai de vous obliger et de faire quel- « que chose qui puisse changer la position « où vous vous trouvez. ■
d’un oubli en ce genre. L’infatuation de la royauté, qui avait aveuglé un homme du génie de Napoléon, pouvait me faire craindre la même faiblesse dans son ancien compagnon d’armes. Il n’en fut rien, et je n'entendis pas sans émotion sortir d’une bouche royale ce s mémorables paroles : Moi , républicain, sur le trône ! »
ÉTAT nu I.A SUÈDE SOUS LES RÈGNES DR CHARLES Xlll et DR CHARLES XIV.
C0RSTITUTI01T.
Avant de retracer le tableau des ameliorations successives et importantes que la Suède doit à scs deux derniers souverains, dont les règnes n’en forment qu’un seul à ses yeux et sont l’objet d’une commune admiration , je crois devoir mettre sous les yeux de mes lecteurs, en suivant l’ordre des matières et non la série fort confuse des paragraphes (*), la constitution qu’elle se donna en 1809 lorsqu’elle eut reconquis sa liberté (**).
Rien n’est plus propre à bien faire connaître un État que le pacte fondamental qui en règle les destinées.
(*) Lorsque les états en 1809 s’occupèrent de la rédaction d'un nouvel arle constitutionnel, chacun des députés, uniquement
Iiréoccupé d'opposer des entraves aux cuvaossements du pouvoir royal, apporta son article qui, après mûre délibération, fut ajoutéaux autressans qu'on s’inquiétât beaucoup de la place qu'il convenait de lui donner. Il eu résulte que la constitution suédoise est en apparence très-confuse et fort difficile à comprendre. C’est pour obvier à cet inconvénient que j'ai cru devoir la classer dans un ordre plus méthodique qui a déjà ctè proposé à l'adoption de plusieurs dictes et qui ne peut manquer d'être accueilli un jour. Afin de faciliter la comparaison des deux classifications, j’indique entre parenthèses le numéro donné aux paragraphes dans l'ordre officiel. Pour le texte, j'ai suivi la traduction française, publiée à Stockholm en 1819, in-4.
(**) Voyez plus haut, p. 196 et 097 , le préambule de ce pacte fondamental et 1a proclamation qu’en fit Charles XIII.
SUÈDE
Fou mc ni gouvernement,
(§ i). Le royaume de Suède sera gouverné par un roi et sera une monarchie héréditaire, suivant l’ordre de succession pour les descendants mâles d’un roi décédé, que les états auront fixé.