PREMIÈRE PARTIE CONSIDÉRATIONS OÉNÉRAIiES
CHAPn'RE I LA NATURE
Je rifiichis à tout cê que tuas fait, je médite sur toutes les œuvres de tes mains. Ps. CXLin, 5.
U n pèlerin triste et pensif gravissait lentement un sentier étroit et tortueux. Fatigué et s'appuyant sur son bâton, il s'arrêtait de temps en temps pour contempler la scène qui se déroulait à ses pieds.
Le sentier qu'il suivait paraissait peu fréquenté. Il était encombré de fragments de rochers et bordé de buissons épais qui entrelaçaient leurs branches touffues; l'églantine au doux parfum et l'épine-vinette aux grappes pendantes avaient choisi ces lieux pour leur demeure favorite ; l'air embaumé par leur parfum et par celui des fleurs sauvages, Téclat et la chaleur du soleil, la beauté du site que nulle main humaine n'avait défiguré, tout invitait notre pèlerin à s'arrêter dans cette délicieuse solitude. — Il s'assit sur le tronc d'un vieux chêne, renversé par l'aquilon; vétéran de tant de siècles, un seul instant avait suffi pour le terrasser. Devant lui s'étendait une de ces ravis-
santés nappes d'eau qui baignent le pied des hautes Alpes. Miroir gracieux et vivant, elle reflétait fidèlement les objets qui l'entouraient.
Son regard ne se lassait pas de plonger dans cet onde azurée qui lui montrait le ciel au sein de la terre, et il savourait à longs traits les espérances d'une félicité future dont cette vue lui présentait l'emblème. Ce beau lac, ceint d'un arc de sombres montagnes, brillait en ce moment d'un éclat tout particulier. Semblable à l'œil profond et mystérieux de la nature, il paraissait sourire avec un triste et doux amour à cette race qui était destinée à régner sur la terre, mais qui, dépouillée de sa gloire, y figure maintenant captive et malheureuse.
Une partie de l'horizon était bordée par les fronts chenus des hautes Alpes dont les cimes perçaient les nues. Elles se présentent inhospitalières, glacées et stériles, et pourtant elles donnent naissance aux sources, qui vont fructifier de vastes plaines. Singulier contraste, dont la vue rappelle vivement les peines et les douleurs de la vie. Elles aussi pèsent sur nous comme une montagne, elles aussi paraissent inutiles et infructueuses, leur contact nous glace d'eflfroi; cependant les pleurs qu'elles nous arrachent et l'amertume dont elles nous inondent sont les sources qui amollissent et fertilisent notre cœur. Elles seules le rendent capable de porter une riche moisson d'amour et de reconnaissance envers Celui qui nous a aimés d'un si merveilleux amour, et qui nous a comblés de tant de biens.
A gauche de cet amphithéâtre, le panorama des montagnes était interrompu, et l'œil pouvait suivre au loin ces riches plaines, entrecoupées de distance en distance par des collines ou par les ceintures argentées des lacs et des rivières. A droite, le sentier que le jeune homme avait parcouru jusque-là disparaissait subitement; la montagne était partagée en deux par une gorge profondément creusée dans son flanc. Du fond de cet abîme s'élevait le léger bruit d'un petit torrent, que de gros quartiers de rocs et quelques arbres brisés dérobaient à la vue du spectateur. Ce désordre, ces débris témoignaient de dévastations et de ravages, tandis que le délicieux murmure du ruisseau, comme un doux messager de paix, n'annonçait que des bienfaits et invitait le pèlerin à se désaltérer.
Toute cette scène portait l'empreinte du bonheur et de la joie. Le gazouillement des oiseaux, qui s'appelaient et se répon-