GH. I. LA NATURE
daient, le bourdonnement varié des insectes, annonçaient qu'ils se réjouissaient aussi bien que le voyageur solitaire.
Plus il contemple le spectacle qu'il a sous les yeux, plus il le trouve magnifique. Il est ému, il voit dans la nature des beautés, des images qui jusqu'alors lui étaient demeurées inconnues; elle se présente à lui sous un aspect tout nouveau, et il soupçonne que ce vase, dont il n'avait admiré jusqu'ici que la beauté des contours, contient des choses infiniment plus précieuses encore que la forme, le dessin et l'émail qui en ornent l'extérieur.
U est transporté d'admiration, son cœur déborde de reconnaissance, et ses lèvres donnent gloire à Celui qui a créé si merveilleusement toutes ces choses. La nature lui parle un langage qui le ravit: c'est le lointain écho d'une voix douce et mélodieuse qui fait vibrer toutes les cordes de son àme; sa vue étonnée y voit les reflets vacillants d'un monde supérieur, dont cette fragile terre n'est que l'image, d'un monde infini, spirituel et invisible. Son intelligence s'élance avec ardeur dans ce domaine, il désire l'explorer; mais sa vue est voilée par les brouillards qu'engendrent les marais fangeux d'un monde matériel. Il ne saisit que bien confusément les notes de ces accords mystérieux, et son œil ne discerne qu'indistinctement les vérités cachées sous les images qu'il entrevoit. U appelle de ses vœux un messager céleste pour les lui interpréter. . . Il demande. . . il soupire. . . nul envoyé ne vient l'éclairer ! Néanmoins il ne peut oublier ce qu'il a ouï, ce qu'il a vu. La nature lui a parlé une langue encore inconnue; mais ces accents étaient si doux, si harmonieux qu'il ne pouvait se méprendre sur ce qu'ils devaient annoncer, et il en a compris suffisamment pour n'avoir plus de repos qu'il ne les ait étudiés et interprétés. Ils ont fait appel à son imagination et à son cœur, qui ont répondu avec un transport de joie.
Souvent il lui était arrivé de chercher dans les ouvrages des savants l'interprétation de ce langage mystérieux, qui avait tant de charme pour lui; mais ces savants, pour la plupart, lui enseignaient uniquement ce que le scalpel de l'anatomiste pouvait disséquer, le mathématicien mesurer ou le chimiste analyser. Cependant ce n'étaient pas ces choses-là qui l'avaient surtout frappé et captivé dans la nature. Ce qu'il désirait étudier, c'était non l'anatomie, non la composition chimique, mais les manifestations de l'intelligence créatrice ; c'était ce mouvement.
cette yie, dont la présence se fait si puissamment sentir que la jeune et ignorante humanité voyait dans chaque arbre^ chaque rocher, chaque source, un être animé, revôtu d'intelligence et de passions.
C'était comme s'il eût désiré connaître plus intimement une personne dont la noblesse et la vertu avaient touché son cœur, et qu*on lui eût présenté ses restes sanglants, disséqués et analysés, avec ces mots: La voici, étudîez-Ia, elle est composée de tant de parties d'azote, de carbone, d'hydrogène. . . Arrêtez I arrêtez! ce n'est pas là ce qu'il avait demandé; ces restes n'ont aucun vestige de la personne qu'il aimait et qu'il admirait. Où sont l'esprit, la noblesse, la vertu qui l'avaient captivé? il n'en trouve pas de traces dans ces dépouilles informes.
De même il aurait voulu connaître de plus près la nature, étudier sa vie, goûter ses charmes, saisir ses grâces, interpréter ses images, en comprendre les leçons et les conseils pour les recevoir dans son cœur. Mais quand il interrogeait les hommes et les livres, ses questions restaient sans réponse, ou bien on le renvoyait à ce qui, pour lui, n'était que la nature inanimée.
Ne recevant aucune lumière sur ce qu'il souhaitait le plus de connaître, il quitta désappointé les livres, pour retourner à l'étude directe de la nature, et retrouver dans sa contemplation les inspirations qui émouvaient son âme et captivaient ses sens.
En étudiant ainsi la nature, il avait déjà pressenti qu'elle ne devait pas avoir pour unique but une utilité matérielle et pratique ; que les plantes avec leurs fleurs aux formes gracieuses et variées ne devaient pas servir seulement à nourrir l'homme, mais aussi à le réjouir, à l'intéresser et à l'instruire.
Longtemps avant qu'aucun pied humain ne foulât la terre,, elle a vu se succéder à sa surface des millions et des millions de'générations de plantes et d'animaux. L'accumulation de leurs nombreux décombres était nécessaire; ils préparaient la terre pour la venue de l'homme, par la formation de ces riches dépôts, qui couvrent partout la surface de notre globe. Ces débris, outre leur utilité matérielle, ont encore servi à nous raconter, comme une chronique fidèle, l'histoire des siècles qui ont précédé notre venue.
Ces impressions se présentèrent à notre jeune pèlerin avec une vivacité toujours croissante, et il comprit subitement que, si la nature morte lui offrait dans ses débris les annales du
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passé, la nature vivante dans toute la plénitude de sa vie ne pouvait être qu'une prophétie de l'avenir.
Cette nature qui nous entoure de tant de charme et de poésie, cette source où nous puisons tant de pensées et d'instructions, parle trop puissamment à notre cœur et à notre imagination^ elle est trop enlacée dans notre existence morale et spirituelle pour que son influence sur nous n'ait pas été l'un des grands buts que le Souverain Maître s'est proposés en lui donnant l'arrangement présent ; but qui aura sans doute pesé d'autant plus lourdement dans la balance que l'éducation de notre âme est plus importante à ses yeux.
Cette terre ne lui apparaît plus que comme l'écho d'un monde invisible, l'image matérielle d'un monde immatériel.
Les images qu'il y trouve lui donneront l'explication des énigmes du monde spirituel; elles lui feront comprendre le passé et lui dévoileront l'avenir. Elles ne sont toutes ensemble que des prophéties de ses propres destinées. Comme la goutte de rosée, qui se balance sur un brin d'herbe ou sur le calice d'une fleur, reflète tour à tour les ombres de la nuit, les étoiles du firmament, les splendeurs de l'aurore naissante et la nature qui se pare de mille couleurs , de même cette terre reflète dans son sein l'univers entier, l'immensité de l'espace et l'éternité à venir.
Oui, petite terre, toi si humble parmi tes compagnes, tu es le berceau des plus grands événements ; que tu est merveilleuse dans ta construction et admirable dans ton arrangement t Les cieux, dit le roi prophète, racontent la gloire du Dieu fort et l'étendue proclame l'œuvre de ses mains. Un jour le raconte à l'autre jour, et une nuit l'enseigne à l'autre nuit. Il n'y a point en eux de langage, il n'y a point en eux de paroles; toutefois leur voix est entendue. Mais toi, ô terre, tu bénis l'Eternel et tu racontes son amour et ses gratuités.
Absorbé par ces pensées, notre jeune pèlerin ne prêtait aucune attention aux heures qui s'écoulaient. Le soleil avait dépassé le méridien et commençait à s'incliner vers l'horizon qu'il était encore assis à la même place.
Soudain un sourd gémissement retentit le long de la montagne, et de gros nuages sombres cachent le soleil, comme pour dérober à sa vue la scène qui va se passer sur la terre.
Tout présage l'approche d'un de ces terribles orages qu'on ne voit que sous les tropiques ou dans les hautes montagnes. Le
lac, qui peu de temps auparavant était uni comme un miroir, s'agite, écume et vient frapper avec rage les objets qu'un instant avant il reflétait dans son sein. Le gazouillement des oiseaux cesse, on n'entend plus que quelques cris aigus, accents de la frayeur, qui se mêlent au sifflement du vent. Les insectes inquiets se sont mis à Tabri ; ils ne se montrent que par intervalles, cherchant un abri plus sûr. Les géants des bois courbent leur tête altière, ils soupirent, ils gémissent, comme pour se plaindre de la violence qui leur est faite. Leurs fronts s'inclinent presque jusqu'à terre; ils paraissent implorer la miséricorde de ce ciel qui, tout à l'heure, leur souriait avec tant de douceur. Les vents déchaînés se combattent, entraînent dans leur lutte les nuages, comme des légions de noirs guer* riers.
Un moment les éléments semblent se lasser ; ils suspendent leurs efforts; un silence peu rassurant succède, et quelques magiques rayons de lumière éclairent sur divers points le paysage. Mais la tempête ne s'était calmée un instant que pour rassembler de nouvelles forces. Vents et nuages s'élancent subitement d'un commun accord à la rencontre les uns des autres. De ce choc terrible jaillissent de tous côtés des éclairs, le ciel est enflammé et la terre en frémit. L'épaisse et noire cohorte de nuages augmente comme par enchantement. On dirait qu'elle naît de la lutte des vents ; semblable à ces monstres de la fable qui se multipliaient à mesure qu'on les coupait en pièces.
Bientôt le ciel est couvert d'un voile impénétrable, il devient ténébreux comme un abîme, le soleil paraît s'éteindre, et la nuit arrive avant le temps marqué. Les terribles décharges de tonnerre que les échos des montagnes ne se lassent pas de répéter, le bruit des arbres qui s'entre-heurtent et se brisent, la fureur des vagues, tout semble vivant, saisi de frénésie, et l'on dirait que les éléments se sont déclaré une guerre d'extermination.
Le voyageur contemple avec étonnement ce changement de scène, quand tout-à-coup le rideau de nuages noirs se déchire en deux, et il aperçoit le ciel enveloppé d'un voile blanc et livide, comme le linceul de la mort. De nouvelles et terribles luttes se succèdent, ce voile est encore déchiré, et le fond du ciel appai'aît rouge et enflammé comme un brader ardent. L'effet était effrayant, impossible à décrire; on eût pu croire que la fin du monde approchait. Le spectateur frissonne, il est saisi