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LE TROISIÈME ÉTAT OU LA COMMUNAUTÉ

Glorifiei VBtemel, vovt toutes tes 9uvr9t.

PI. cm.

§ 1. Organisation.

Si la communauté n'apparaît pas à nos yeux revêtue des grâces et des douceurs qui caractérisent la dualité, elle lui est cependant aussi supérieure en noblesse et en élévation que la dualitéest supérieure à l'individualité. Notre vue est encore si bornée, notre horizon si restreint, que les beautés et les charmes dont s'orne le troisième état à l'époque de sa perfection nous échappent complètement.

L'état de la communauté est richement représenté dans le règne minéral et le règne végétal, faiblement chez quelques espèces d'animaux inférieurs, et pas du tout chez les animaux supérieurs. L'homme seul a le privilège de la développer dans sa forme la plus noble et la plus parfaite. La communauté des fourmis et des abeilles nous montre ce que peut produire l'as* sociation des forces. Leur réunion en corps n'est qu'une répétition des formes de l'arbre et du cristal. La loi organique est la même ; Télément organisé seul varie. Arrêtons-nous un insr

tant auprès des industrieuses abeilles, et contemplons leur précieux ouvrage. Une ruche bien conditionnée peut contenir 20,000 abeilles ; malgré ce nombre, quel ordre, quelle perfection dans leur travail! Chaque ouvrière semble avoir sa ttche assignée; aucune n'hésite, aucune ne chôme, elles exécutent leur ouvrage avec zèle et intelligence. Une si admirable combinaison chez un insecte en apparence si peu doué nous surprend ajuste titre ; quelle perfection s'obtient par l'association et la division du travail ! Sans ces deux grands principes, il n'y a dans la nature aucun développement possible ; c'est sur eux que se fonde toute l'organisation des règnes. D'après ce mode de constrac* tion, la réunion d'un grand nombre d'animalcules forme une abeille, et la réunion d'un grand nombre d'abeilles un essaim. Si les lois que nous avons signalées comme présidant à la construction du corps sont vraies, elles doivent évidenmient produire dans toute une communauté les mêmes effets que dans le corps de l'individu. En d'autres termes, une ruche doit présenter une construction analogue au corps d'une abeille, et la dépendance de vie qui résulte de la division du travail doit se produire dans une communauté d'individus comme dans une communauté de cellules. Examinons. La vie des 20,000 abeilles qui forment une ruche est dépendante de celle de la reine; cette dernière vient-elle à périr sans être remplacée, sa mort entraine celle de toutes ses compagnes. Malgré cette dépendance, chaque abeille a sa vie particulière. Ainsi la dépendance de vie à laquelle l'abeille individuelle est assujettie à l'égard du corps de la ruche est le produit de la division du travail, et non d'une unité de vie. Nul ne s'avisera de nous contester ce fait, dont nous tirons sans peine les conclusions suivantes: 1^ Le principe de la division du travail, ou la séparation des fonctions, produit dans une communauté une dépendance de vie semblable à celle qui se remarque dans le corps de tout individu organisé. 2<> Comme ces 20,000 vies, quoique dépendantes d'une seule, restent distinctes, de même 20,000 cellules du corps d'une abeille peuvent dépendre de la vie d'une seule, sans se confondre ou perdre leur individualité. Ces résultats confirment d'une manière évidente ceux que nous avons obtenus dans les chapitres précédents. Ils renversent la plus forte preuve qu'on puisse avancer en faveur de l'unité de l'âme. Les partisans de cette unité raisonnent ainsi : Si un corps périt par le partage, et si les membres périssent quand on les

retranche, Tâme doit être une et indivisible. Mais le contraire de cette conclusion se voit dans chaque ruche: le partage la fait périr et les membres retranchés meurent ; cependant sa vie n'est pas unique, chaque membre conservant sa vie particulière. Donc la dépendance de la vie, chez les membres d'un corps, n'est pas une preuve de leur unité de vie, mais seulement d'une organisation supérieure. Il est même probable que, toute proportion gardée, la vie qui anime le corps d'une abeille est moins fragile que celle de la ruche ; car nous doutons que chez une abeille la perte de la 30,000® partie de ses cellules puisse entraîner sa mort, ainsi que dans une ruche la perte de la reine peut occasionner celle de toute la communauté.

Si par quelque accident une mouche à miel s'égare et ne parvient plus à rentrer dans sa ruche, elle succombe dans peu de temps à la faim et au froid. Il est évident que, par le fait même de la division du travail, une abeille isolée est incapable de remplir toutes les fonctions nécessaires à l'entretien de sa vie. Tout individu privé des secours et de la protection de la communauté doit nécessairement périr. Dans les espèces du même genre où la communauté n'existe pas, nous voyons que les individus se plaisent à vivre isolément; n'ayant pas de division de travail, chaque individu peut accomplir à lui seul toutes les fonctions nécessaires à la vie. C'est donc de la division du travail que résulte la dépendance de la vie dans les corps organisés.

La communauté des fourmis nous présente divers exemples du troisième état avec une division de travail très compliquée. Hubert raconte qu'il a eu l'occasion d'observer des fourmis qui, accoutumées à se faire nourrir par leurs esclaves, se laissaient plutôt mourir de faim que de se servir elles-mêmes de la nourriture qui était à leur disposition. Chez d'autres espèces de fourmis, la division du travail n'arrive pas au point de rendre la vie de tous les membres adultes dépendante de la communauté. En général, les fourmilières présentent une image assez exacte d'un corps organisé. Elles commencent par deux individus isolés et indépendants (le mâle périt bientôt, la femelle pond des œufs), et à mesure que le nombre augmente et que l'ouvrage se partage les mêmes individus, qui auparavant étaient indépendants, perdent cette indépendance. Les différents groupes d'ouvriers, ayant chacun leur travail spécial, correspondent aux

groupes de cellules réunis en organes, et accomplissant diverses fonctions.

Les animaux arborescents dans la famille des polypes présentent une autre espèce de communauté. On remarque chez eux une sorte d'association» car dans quelques cas la nourriture dont l'un s'est saisi se digère au profit de tous.

La communauté n'est que très faiblement représentée chez les animaux supérieurs. Dès que leurs jeunes sont assez forts pour se procurer eux-mêmes leur nourriture, ils peuvent vivre isolés ou par couples sans inconvénient. Si les animaux supérieurs se réunissent parfois, ce n'est plus par nécessité, ou pour exécuter une œuvre commune, mais par goût. Leur rassemblement ne'donne lieu à aucune division de travail de quelque importance, et par conséquent il n'y a entre eux aucune dépendance de vie ; ils restent, malgré leur réunion, indépendants les uns des autres^ comme des monades. Donc la communauté n'est pas développée chez les animaux supérieurs. Ceux d'entre eux qui paraissent le plus portés à se constituer en société avec une division de.travail, ce senties castors; ceux qui en paraissent le plus éloignés, ce sont les diverses espèces de chats.

Supposons un moment que Dieu eût soumis aux lois du troisième état des animaux aussi intelligents que les chiens, les ours, les éléphants ou les singes ; qu'en fûMl résulté ? Ils auraient acquis un développement bien supérieur à celui de certains peuples sauvages. Ils seraient devenus sans peine les dominateurs de la terre, et l'existence de la jeune et faible humanité fût devenue impossible. Représentons-nous une république d'ours, avec un développement communal aussi supérieur à celui d'un ruche que l'ours est supérieur à l'abeille ; qu'arriverait-il? Ces ours feraient la chasse en commun; ils s'avertiraient l'un l'autre, comme le font les fourmis, du butin à conquérir, de la proie à surprendre. L'un d'eux serait-il attaqué ou simplement offensé, un cri d'alarme suffirait pour appeler tous ses compagnons à son secours, et cette force réunie accablerait à l'instant le plus terrible des adversaires. Bientôt la terre ne connaîtrait plus d'autres souverains, et l'existence de l'homme serait impossible à côté de pareils tyrans. On comprend donc aisément pourquoi le Créateur n'a pas institué la communauté chez les animaux qui se rapprochent de l'homme par leurs instincts et leur intelligence.

Ainsi l'organisation en communauté, qui utilise si avanta-

geusement la puissance des forces isolées, en élevant l'individu à une hauteur qu'il ne pourrait jamais atteindre sans cela, ne se trouve développée dans toute son extension que dans la race humaine. Réunis en société, les hommes travaillent pour leur bien mutuel, Tœuvre de chacun contribue à la prospérité de tous. Chez les animaux il n'y a communauté que de travail matériel ; l'homme seul connaît la communauté d'un travail moral et intellectuel. C'est là surtout que l'on voit le travail de Tun devenir la propriété de tous. Une découverte faite par un individu est une conquête commune. Cette combinaison si admirable, nous ne la devons qu'aux lois du troisième état; elle fait de l'humanité un seul corps, dont les individus sont les cellules dépendantes du tout. Par cette dépendance, le travail de chaque membre tourne au profit de tous.

Sans communauté, l'homme ne s'élèverait pas au-dessus des animaux. Les rares exemples d'enfants complètement privés de l'influence sociale confirment cette assertion. Ces enfants perdus ou abandonnés dans les bois, ayant grandi sans aucune communication avec leurs semblables, paraissaient être de yé* ritables brutes, et ne se distinguaient des animaux que par la . forme du corps. L'exemple de Gaspard Hauser nous montre que la pensée ne se réveille pas sans contact. L'àme renfermée en elle-même est ténébreuse, elle ne se reconnaît pas, elle dort du sommeil de la mort. Il faut l'action de l'homme sur l'homme pour le développement de ses facultés. Encore ce développement ne peut-il s'accomplir par aucun peuple isolé; il faut les efforts réunis de l'humanité entière. Tous les peuples qui se sont séparés du reste du genre humain ont fini par s'abrutir, ou par tomber dans un état d'engourdissement et de mort, qui témoigne du danger qu'il y a pour un membre & se séparer du corps dont il faisait partie. Plus la séparation sera tranchée, plus les conséquences seront déplorables et la dégradation profonde. Les races du sud de l'Afrique, les habitants de la Terre-de-Feu et de la Nouvelle-Hollande nous en fournissent la triste preuve. Chez eux, la division du travail intellectuel et matériel est nulle ou presque nulle.

Or, si les peuples séparés du grand foyer humanitaire sont tombés si bas, malgré les rapports réciproques que les individus ont conservés, quel ne sera pas l'abrutissement d'un individu complètement abandonné à lui-même, et privé des faibles ressources qu'il trouve dans la famille à laquelle il appartient?

188 lêcONOMIE MATÉRIELLE. - TROISIÈME PARTIE

H ne remportera pas en intelligence sur le singe ou sur l'éléphant. Si des peuples aussi considérables que les Chinois et les Indous ont dégénéré ou sont demeurés stationnaires à cause de leur isolement, à combien plus forte raison ne verrons-nous pas dépérir l'individu qui se détache de la société, et l'envisage comme lui étant étrangère?

Ainsi la supériorité inteUectuelle et morale de l'homme sur les animauœ ne peut s'acquérir que par le développement de la communauté. Les forces individuelles ne servent à rien tant qu'elles restent isolées ; elles ne s'utilisent que parla réunion et la division du travail. En d'autres termes, l'humanité ne peut exister et se perfectionner que par les mêmes lois qui président à l'organisation de notre corps; elle lui est en tout semblable ; ce ne sont que les proportions qui diffèrent. Dans le corps, la cellule est l'élément ; dans l'humanité, c'est l'individu tout entier. L'un croît et se fortifie par l'association et la division de travail des cellules; l'autre par l'association et la division de travail des individus. Isolées, les cellules de notre corps sont aussi incapables de produire le moindre travail que des individus séparés de la société sont incapables d'accomplir aucune œuvre ou d'acquérir aucune connaissance. L'homme est ainsi à l'égard de l'humanité ce qu'est la cellule à l'égard de l'homme, le bourgeon à l'égard de l'arbre, ou la molécule à l'égard du cristal; par conséquent la nature entière, le cristal, l'arbre, l'animal, l'homme et l'humanité, sont régis par une même loi organique. Quelle admirable simplicité !

Nous prions le lecteur de se pénétrer de cette importante vérité, car ses conséquences sont immenses. En effet, dès que l'humanité n'est plus une simple agrégation d'individus, comme un tas de sable, mais un corps organisé, nous pouvons, par l'examen de la constitution de son corps (comme le fait Tanatomie comparée pour le corps des animaux) fixer à priori son développement, ses mœurs et ses destinées.

U est donc urgent, pour celui qui désire comprendre les lois générales de la nature, de considérer l'humanité comme un corps unique et organisé, soumis aux mêmes lois d'existence, de développement et de mort que notre propre corps. Placezvous à ce point de vue, saisissez avec énergie toutes les conséquences qui en découlent, et, devançant nos déductions, vous reconnaîtrez avec facilité le sentier qu'il faudra gravir, et au bout du sentier l'objet de nos recherches. Le scalpel à la main»

CH. V. LA GOBfMUNAUTÉ- § 2 139

VOUS étudierez l'anatomie de l'huinanité comme on étudie Tanatomie d'un corps. Ces deux sciences sont pour la forme l'exacte répétition Tune de l'autre ; mais l'une s'occupe d'un géant dont notre oeil est incapable de mesurer la grandeur, l'autre d'un pygmée de quelques pieds. L'une a pour point de départ l'individu, l'autre la cellule; l'une commence l'étude de l'homme là où l'autre l'abandonne ; l'une considère l'àme intellectuelle et l'âme spirituelle, l'autre ne s'occupe que de l'âme organique. Néanmoins, chose merveilleuse ! une loi unique préside à la eonstitution de ces deux corps. On s'étonne, puis l'on se dit : Comment se pourrait-il qu'il en fût autrement? comment le tout suivrait-il d'autres lois que les parties dont il se compose? comment l'arbre serait-il constitué autrement que ses branches?

L'humanité étant organisée à l'image de l'individu, ou plu* tôt l'homme étant façonné de manière à présenter dans tous ses détails l'image de l'humanité, l'examen ()e ce portrait en miniature nous révélera les caractères saillants, les formes, la construction de l'original qu'il typifie. Ainsi l'âme de l'humanité sera, comme chez l'individu, la résultante de toutes les âmes individuelles qui la composent. L'humanité aura pour cerveau la somme de tous ses grands penseurs; ses yeux seront la sonmie de ceux qui observent et découvrent, ses muscles la somme de ceux qui travaillent manuellement, les nerfs ceux qui sentent, et ainsi de suite. Les peuples forment les membres de ce corps, et les divers métiers en sont les organes.

g 2. Age de la communauté humaine.

La constitution de l'humanité étant identique à celle de l'homme, et le tout ne pouvant pas avoir un moindre développement que la partie., l'âge de l'humanité se fixera, comme chez rhomme, par sa taille, son apparence extérieure, la mesure de ses forces physiques et intellectuelles. Considérons sa taille : qu'elle est petite ! car ses proportions actuelles ne peuvent se comparer à la grandeur qu'elle atteindra un jour, quand la paix régnera sur la terre, quand le sol sera culiivé comme un jardin et que le nombre des hommes vivants sera égal à celui des cellules de notre corps. A en juger par la taille, son âge ne peut pas dépasser celui de quelques mois. Si nous considérons ses formes extérieures, il est plus difficile de porter un jugement, TU que nous manquons de points de comparaison pour

des proportions aussi vastes. Nous jugeons du tout d'après notre mesure individuelle; est-il étonnant que les choses nous paraissent différentes de ce qu'elles sont en réalite ? Analyser les formes extérieures de rhumanité» démontrer leur ressemblance avec celles d'un enfant, ce serait un travail trop long pour cet ouvrage. Il faut nous contenter d'aborder la question par le côte qui présente le moins de difâcultes ; c'est la mesure du développement psychique, intellectuel et moral. Comparons l'humanité avec un enfant de douze mois : à cet âge^ ce dernier a déjà le sentiment distinct de sa personnalité; il commence à observer ce qui se passe autour de lui ; il se reconnaît comme un ^tre distinct; il emploie ses membres pour des usages intelligente; il se compai-e avec d'autres enfante, et arrive aux premiers éléments d'une analyse de son être. Il se sent» s'observe; il possède donc à un certein degré la conscience de lui-même. Mais l'humanité ne connaît pas ce sentiment; elle ne se considère point comme un corps unique. La plupart des hommes, ainsi que des cellules» n'ont pas la moindre conscience qu'ils font partie d'un vaste corps dont notre corps individuel n'est que l'imagé. Ds ne se laissent guider que par leurs instincte. Ils ne songent qu'à leur bien particulier, ou tout au plus à celui de leur famille et de leur pays, s'inquiètent assez peu de leurs devoirs vis-à-vis du grand tout. On ne rencontre chez eux aucun plan prémédité de se vouer au bien commun; ils ne reconnaissent d'autres mobiles que ceux de leurs passions , d'autres lois que celles des circonstances. Sans doute il y a d'honorables exceptions, mais elles sont si rares qu'elles disparaissent absolument dans la masse de ceux qui agissent en sens inverse, et elles ne peuvent modifier le jugement qu'on doit porter sur l'humanité entière. Ainsi, malgré les enseignemente de la Bible, malgré la voix de ceux qui ont annoncé de temps en temps l'unité de la famille humaine, celle-ci n'a point encore le sentiment de sa personnalité, elle n'a pas la conscience d'elle-môme ; elle est donc moins développée qu'un enfant de douze mois, et on ne peut lui adjuger un âge plus avancé.

Si nous examinons l'intelligence de l'humanité, obtiendronsnous des résultets plus favorables ? Que sait-elle ? Rien ou peu de chose ! Elle ne connaît que ce que l'expérience lui enseigne ; est-ce là du savoir? Son ignorance sur tout ce que ses sens ne peuvent atteindre est absolue. Son intelligence ne pénètre pas âu-delà du visible. Le peu d'idées qu'elle a de l'avenir lui vien-

nent d'antre part, ce qu'elle avoue tacitement en les désignant par le terme de « croyances; » elle ne sait pas, elle croit seulement. Qa*a-t^lle découvert des choses visibles ? A-t-elle pénétré dans Kntérieur de la nature ? sait-elle interpréter ses images, comprendre les enseignements qui y sont déposés, les vérités qui y sont révélées ? Toutes ces choses lui sont restées inconnues t Elle n'a pas su compter le nombre des règnes, encore moins reconnaître les rapports qui les unissent. Elle n'a pas reconnu que la nature est comme un ouvrage en quatre volumes, et que chaque volume répète les mêmes vérités, les mômes instructions sous des formes et avec un langage différents. Elle ne se doute pas même que le tout est l'expression de la pensée du Créateur, un écrit du Père des esprits à ses enfonts, contenant toutes les sciences matérielles et spirituelles. Elle a feuilleté ces volumes sacrés, elle s'est réjouie de ses images, elle en a examiné la couleur et la texture; mais, comme un enfant dans les langes qui joue avec un livre et le porte à la bouche, elle n'a pas soupçonné qu'il y eût là de la pensée, et que cette pensée est infiniment plus précieuse que le papier dont se compose ce livre, la reliure et les dorures qui en ornent l'extérieur. Oui, une seule page, que dis-je ? une seule ligne de ce livre sacré contient plus de pensées, plus de sagesse, plus de science que tous les livres des hommes mis ensemble. Quand la jeune humanité apprendra à lire, elle y puisera la connaissance du monde présent, du monde à venir et de Dieu même. Mais jusqu'à présent, ne sachant pas déchiffrer ces choses dans l'ouvrage composé et tracé par l'Être suprême, elle a dit : € Elles n'y sont pas ! > Elle a cru le livre en faute, sans songer à accuser sa propre intelligence ; elle a cru que la nature manquait de lumière, qu'elle était obscure, mystérieuse^ au lieu d'admettre que c'était elle qui était aveugle et ignorante. Ainsi l'humanité est aussi peu développée intellectuellement que sous d'autres rapports, et son âge ne dépasse pas une année.

Considérons le développement moral de l'humanité. Quel spectacle! L'intérêt domine partout; les peuples s'entr'égorgent, les forts oppriment les faibles; leur langage est arrogant les uns à l'égard des autres; comme des singes, ils deviennent furieux à la plus légère insulte, et, s'ils en ont le pouvoir, ils lavent un affront dans des flots de sang. Certes il nous faut admettre que, moralement, l'humanité est encore moins développée qu'intellectuellement et physiquement. Ainsi^ du point de

vue moral, il n'est pas possible d*estimer Tàge de rhumanitô au-dessus de celui que uous lui avous assigné.

En rapprochant toutes ces considérations et en fixant l'âge de l'humanité à une année environ^ l'époque de sa majorité ou de la raison à 15 ans, la durée de sa vie à 60 ans, nous obtiendrons les sommes suivantes : 6,000 ans étant une année pour l'humanité, elle atteindra Tàge de raison dans 90,000 ans (ou 15 fois 6,000), et la durée de sa vie sera de 60 fois 6.000, soit 360,000 ans. Ces chiffres, qui présentement ne peuvent être qu'approximatifs, dépendent du point de départ. Si l'humanité a plus d'un an, ils sont trop grands; si elle est plus jeune encore, ils sont trop petits.

Nous rappellerons que, si l'homme individuel est incapable de se développer par ses propres efforts, l'humanité l'est encore bien davantage. Mais le Créateur a combiné les instincts dont il nous a doués de telle façon que ce développement s'oi>ère totalement à notre insu; nous sommes, sous ce rapport, exactement semblables à la cellule, qui naît à la place qu'elle est destinée à occuper, et accomplit le travail nécessaire à la vie du corps sans en avoir la moindre conscience. Ce vaste ensemble, avec ses innombrables détails, a été conçu d'avance par cette Intelligence suprême qui sait prévoir et faire concourir toutes choses à l'accomplissement de ses plans.

§ 3. Combat et développement de l'humanité.

Jetons un coup d'œil rapide sur les annales de notre race. La division en castes ou en métiers héréditaires chez les Indous, chez les Egyptiens, et d'autres peuples encore, nous montre les premières tentatives faites par la jeune humanité pour se constituer en corps organique, où les castes représentent simultanément des organes et des membres. Il n'y eut, dans la distribution de ces fonctions, aucun plan prémédité, elle se produisit naturellement comme un fruit de leurs instincts. Nous ne voyons dans ce premier organisme humanitaire qu'une réalisation des types que nous présentent les règnes organiques. Comme les premières organisations n'ojQfrent qu'un développement inférieur, ces premiers peuples, placés aux plus bas échelons et restreints dans leur développement, se sont vus dépassés par des races mieux douées et d'une plus haute organisation morale.

Mais pourquoi ces peuples primitifs ontrils cessé de grandir ? Parce qu'ils n'ont pas continué à développer le principe de Tassociation et de la division du travail, qui est le moteur de toute perfection organique, matérielle, intellectuelle et même religieuse, comme nous le verrons plus tard. Us se sont ossifiés dans leurs formes primitives. S'imaginant avoir atteint la plus haute perfection, ils ont déifié ceux qui leur apportaient les grandeurs matérielles, et repoussé ceux qui leur apportaient des lumières spirituelles. Ils ont déclaré saints et inviolables leurs usages, leurs institutions, leurs lois et même leur manière de penser. Tout progrès matériel, intellectuel et religieux a été ainsi rendu impossible, et leur fin a dû être la mort.

Mais le Créateur devait exécuter son plan. U a fait surgir de nouvelles sociétés, où la division du travail, prenant un essor plus libre, a produit des organisations plus élevées. Ces nouvelles sociétés, entrant ep contact avec les anciennes, ont dû nécessairement les envahir, et, à leur tour, elles ont fait place à des formes plus élevées.

Les Juifs présentent un passage intéressant entre les castes des premiers peuples et la liberté d'action de ceux qui leur succédèrent. Chez eux, le maintien des formes religieuses et le sanctuaire étaient confiés à une caste, mais le pouvoir de cette caste ne s'étendait pas en religion au-delà du cérémonial. Dieu n'en avait point fait la dépositaire exclusive des dons de son Esprit. Elle n'exerçait aucune juridiction sur les messagers qu'il envoyait à son peuple. Nous voyons, au contraire, que Dieu choisissait indifféremment parmi les diverses tribus d'Israël ses serviteurs les prophètes, auxquels il révélait ses intentions, et dont les écrits forment l'Ancien Testament. Cette caste de prêtres éleva plus tard des prétentions monstrueuses: elle soutenait avoir le monopole de l'Esprit divin, et être seule en droit d'interpréter sa volonté. Les malheureux Lévites non seulement s'opposèrent aux messagers de Dieu, mais comblèrent la mesure de leur iniquité en rejetant le Prince de la vie.

Si les prétentions d'une caste instituée par Dieu lui-même étaient déjà, pour cette époque reculée, une monstruosité, à combien plus forte raison toute prétention semblable ne doitelle pas l'être à l'époque actuelle, où l'humanité est beaucoup plus avancée ? De même que cette prétention a été la ruine du peuple juif, toute prétention analogue entraînera infaillible-

ment la ruine de ceux qui auront Taudace de l'élever, et des malheureux qui y ajouteront foi.

Les Grecs et les Romains étaient parvenus, parle développement de l'individu et par la division du travail, au point culminant de l'ancienne civilisation. Pourquoi, nous le demandons, n'ont-ils pu parvenir à un développement stable qui contint en lui-même le principe de la vie? Pourquoi cette civilisation si vantée, dont ils étaient si fiers, s'est-elle évanouie comme une bulle de savon, ne laissant que le souvenir de quelques reflets brillants et colorés pour couvrir un résidu impur et dégoûtant ? Pourquoi n'a-t-elle rien pu faire de permanent pour le bonheur, l'ennoblissement et la régénération de la pauvre humanité, et pourquoi la fin de ces peuples a-t-elle été si ignominieuse ? La raison en est simple : l'homme ne vit pas de pain seulement; c'est un être moral, qui demande une nourriture intellectuelle et spirituelle. Or les Grecs et les Romains, en cherchant à écraser le développement moral et religieux, ont signé leur arrêt de mort; ils ont dû périr comme peuple et comme civilisation.

Il fallait que ces nations tombassent, car elles n'avaient pas appliqué dans le domaine moral et religieux ce principe de la division du travail, qui avait assuré leur supériorité dans les sciences, les arts et les métiers. Une même loi de progression, de croissance et de développement, préside chez l'homme au physique et au moral, aux sciences et aux arts. Notre profond aveuglement nous la voile seul, et seul a pu nous faire croire que le moindre était plus organisé que le supérieur, la vie physique soumise à des lois plus rigoureuses et plus nombreuses que la vie intellectuelle et spirituelle. Ces lois sont à jamais immuables; aucune puissance ne peut changer les conditions aux^ quelles la prospérité ou la mort des organisations sont soumises; sous ce rapport, les mêmes règles régissent l'individu et l'humanité. Ceux qui , cherchant à les comprendre , travaillent pour le bien commun auront leur récompense; mais ceux qui cherchent à asservir leurs frères, physiquement ou moralement, seront voués à une honte éternelle. Des deux servitudes, la servitude morale est la plus terrible, parce qu'elle enlève aux hommes toute force de s'y soustraire. Celui donc qui cherche à enchaîner la conscience de son frère est de tous les scélérats le plus grand.

Les hommes sont naturellement ennemis de la vérité; ils persécutent et détruisent avec férocité toute liberté individuelle

dans le domaine moral, toute manifestation de perfection ou d'indépendance dans les croyances religieuses. Si les artistes ou les savants de Florence, de Venise ou de Rome, s'érigeant en caste, eussent décrété, à une époque quelconque, la peine de mort pour toute déviation de leur manière de dessiner ou d'expliquer la nature ; s'ils eussent fait des auto-da-fé de tous les malheureux convaincus d'avoir violé leurs ordonnances ; s'ils eussent eu le pouvoir d'instituer des tribunaux inquisiteurs pour examiner les pensées de ceux qui étaient soupçonnés d'hérésie artistique ou scientifique ; s'ils eussent obtenu le droit de mettre à la torture les récalcitrants qui n'étaient pas convaincus de l'absolue perfection de leur art et de leur science, — où en seraient les arts, où en seraient les sciences ?

Tout homme qui pense comprendra que la liberté exigée par les arts et les sciences l'est aussi par la morale et la religion. Dans le domaine spirituel, plus que dans tout autre, la pensée et la conscience humaines doivent conserver leur liberté d'action et la conséquente division du travail ; autrement il n'y a pas de développement possible. Soumettre sa conscience à un autre, c'est renoncer à sa conscience; voir par un autre, c'est renoncer à ses yeux ; entendre par un autre, c'est renoncer à ses oreilles. L'homme sera jugé par ce qu'il sent, par ce qu'il voit, par ce qu'il entend, et non par ce qu'un autre sent, voit ou entend. La liberté d'action et de pensée est donc indispensable pour le développement moral, autant que pour le développement intellectuel. L'uniformité est l'apanage delà stérilité et de la mort. Il est dans l'essence de la vie de manifester les phénomènes les plus divers dans les corps qu'elle anime et organise. La nature nous enseigne que simplicité de constitution est synonyme de dégradation, et que l'unité absolue et élémentaire est la mort. Si l'on pouvait forcer les hommes à penser et à agir de la même manière, ce serait les condamner à ne plus penser et à ne plus agir; tout développement cesserait; la barbarie reprendrait son empire, et l'organisation humanitaire s'abaisserait au dernier degré.

Rien n'est plus iiyurieux pour la vérité, et pour Celui en qui elle réside, que de croire qu'elle n'a pas en elle-même le pouvoir de se justifier quand on l'attaque, et qu'elle a besoin de l'appui d'une force brutale pour faire respecter ses droits. Rien ne constate plus énergiquement l'imposture de ceux qui se disent porteurs de la vérité que l'emploi, jugé par eux nécessaire,

de la verge, du fer et du feu pour sa propagation. Cette violence n'est, entre les mains du faux représentant de la vérité, qu'un prétexte pour satisfaire ses inclinations vicieuses, un manteau pour couvrir ses plans sanguinaires et ambitieux. Jamais la vérité n'a coulé dans un pareil canal, et n'a été renfermée dans des vases aussi impurs. Elle ne s'est jamais présentée aux hommes en dominatrice, mais toujours comme une servante; elle ne tyranise pas, elle sauve. Tel qu'est la vérité, tel est le Christ son fondateur; tels sont également ceux qui marchent sous sa bannière.

§ 4. Lois cofistituHonneUes de la communauté.

Si l'humanité forme une communauté telle que nous l'avons définie, elle doit être soumise à toutes les lois qui règlent le développement des corps organisés. D'après ces lois, le degré de perfection d'un corps est toujours proportionné à la division du travail entre les individus qui le composent. Si les individus dont l'humanité se forme étaient indépendants les uns des autres, ils seraient de simples monades, et l'humanité un agrégat d'individus sans organisation. Le tout serait ainsi moins développé que la partie: supposition inadmissible. L'humanité est donc une organisation ; et son développement physique et intellectuel doit être aussi supérieur à celui de l'homme individuel que l'homme individuel est supérieur à l'une de ses cellules. Happelons-nous encore que la supériorité d'une organisation provient de la division du travail, et a pour résultat la dépendance de la vie. Or, comme l'organisation du tout doit être supérieure à celle de ses membres, la dépendance d3 la vie (fruit de la division du travail) doit être plus grande dans l'humanité que dans l'individu.

Nous avons signalé, au commencement de ce chapitre, la dépendance de l'individu à l'égard du corps entier, et nous nous sommes convaincus que tout individu, tout peuple, séparé du corps de l'humanité, mourrait intellectuellement et moralement. Cette dépendance est toujours la première à se manifester ; nous la caractériserons comme la dépendance de l'individu vis-à-vis de la communauté. Mais il existe encore une autre espèce de dépendance, plus noble, l'inverse de la précédente : c'est celle qui fait dépendre toute une communauté de quelques individus. Cette dernière dépendance est exclusivement l'apanage de la

<2H. V. ul communauté- § 4 147

plus haute perfection. Il en résulte cette loi singulière: I^perfection d'une organisation est proportionnée à la fragilité de -ses vies. C'est ce genre de dépendance qui assujettit la vie de tout un corps à quelques-unes de ses parties, de telle façon qu'une lésion chez ces dernières peut occasionner la mort du tout. Nous voyons cette vérité illustrée de la manière la plus simple et la plus compréhensible chez les abeilles, car c'est ht supériorité de leur communauté qui fait dépendre la vie de ila ruche de celle d'une de ses abeilles. Un accident qui tue ou mutile la reine peut entraîner la mort de ses 20,000 compagnes. Si notre corps avait an développement aussi grand, il faudrait que les vies de toutes les cellules qui le composent dépendissent de la vie d'une seule cellule. Nous ne connaissons pas de cellulereine unique dont la mort entraînerait celle de tout le corps, mais nous savons qu'à l'arrière de la tète, là où les vertèbres •du cou commencent, il suffit d'enfoncer la plus fine aiguille pour tuer un taureau ; à combien plus forte raison un homme ) Cette place si vitale embrasse encore beaucoup de cellules, mais en comparaison des billions de' cellules dont notre corps est composé, elles sont peu nombreuses; il s'ensuit que, chez lescellules dont se compose notre corps, la mort de quelques-unes suffit pour entraîner celle de toutes les autres. U ne faut cependant pas oublier que toutes les cellules n'ont pas la même importance; elles ne sont pas toutes reines. Ainsi un homme peut perdre bras et jambes sans mourir; ces membres, quoique utiles pour le corps, ne lui sont pas indispensables.

De ces faits nous tirons la conclusion suivante : Si le corps de l'humanité doit avoir un développement égal à celui de Tindividu, il faut que les vies de tous les êtres qui la composent soient dépendantes de la vie d'un petit nombre d'entre eux. Si son développement doit être supérieur, il faut que ce petit nombre se réduise à l'unité et que la vie de tous dépende d'un seul individu. C'est à cette seule condition que le corps humanitaire aura une organisation plus élevée que le corps cellulaire, ou que le tout sera supérieur à la partie.

Quelle loi extraordinaire ) qu'il est merveilleux que la vie de tous doive dépendre d'un seul 1 C'est néanmoins une loi physique évidente, une nécessité à laquelle l'humanité ne peut échapper qu'à la condition d'être plus imparfaite que les êtres les plus élémentaires. On peut dire, il est vrai, que l'existence matérielle de notre race dépend de deux êtres, mais ce n'est pas en-

core l'unité absolue. Cette vie purement psychique, héritée des premiers parents, n'élève pas ses membres au-dessus de l'animal ; c'est ce que nous voyons chez les enfants qui ont été complètement abandonnés. Les hommes ont encore une vie supérieure, intellectuelle et morale, qui ne leur a point été donnée par ce premier couple, vie sans laquelle cette existence matérielle ne serait qu'une torture affreuse. Puisqu'il est évident qu'il ne peut se produire de développement sans division de travail et dépendance de vie, le domaine le plus élevé sera aussi celui où ces lois acquerront leur plus grande extension. C'est donc surtout pour la vie intellectuelle et morale que nous aurons ces lois si surprenantes : L'existetwe (Vim seul être dépend de touSy et celle de tous d'un seul. La matière peut-elle être audessus de l'intelligence, les produits les plus simples exigeraient-ils une construction plus compliquée que ce qui est immensément supérieur ? L'algue peu^elle réclamer un mécanisme plus complexe que le lion? Ne serait-ce pas un contre-sens? Si donc l'organisation de notre vie matérielle est si compliquée, combien plus complexe ne sera pas l'organisation de notre vie intellectuelle et spirituelle ! Corollaire : c'est dans la vie intellectuelle et spirituelle que les lois attachées à la division du travail, notamment la fragilité de la vie, se développeront avec le plus d'intensité.

Nous le demandons avec un intérêt palpitant, quel peut être cet homme tellement supérieur à ses frères que toute leur existence dépende de lui seul? Quel peut être ce mortel qui sera pour toute l'humanité ce qu'est la reine pour sa ruche ? Quel est ce roi couronné de gloire et de majesté vers lequel tous les yeux se dirigeront, et qui, Adam spirituel, sera la source de notre existence intellectuelle et morale? Qui est-il, où est-il, avonsnous encore à l'attendre, ou est-il déjà apparu ? Oui, il est venu; c'est le Fils de l'homme, le Sauveur promis à nos premiers parents dès le moment de leur chute ! C'.est ce Messie attendu par les Juifs, c'est le Sciloh, le Désiré des peuples ! Il est venu chez les siens pour leur apporter la vie, la lumière et la paix, et lessiens ne l'ont pas reconnu; il a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçu ; mais ceux qui l'ont reçu deviennent membres de son corps spirituel, et participent à la nature d& Dieu par le don du Saint-Esprit.

Nous pouvons comprendre maintenant le but auquel .toute l'organisation de la nature doit aboutir. — En instituant les^

deux grandes lois de Tasâociation et de la division du travail, le Créateur a obtenu que le travail d'un seul individu de vint la propriété de tous. C'est par cette loi que le Christ, en devenant un membre du corps de l'humanité, a pu faire participer tous ses frères à ses perfections, à sa gloire, à sa sainteté et à son Esprit. Mais cette organisation, qui nous procure la jouissance du travail d'un autre, produit aussi en nous une dépendance entière à son égard. Dès que nous brisons les liens qui nous unissent à lui, que nous nous détachons de son corps, nous perdons tous les avantages que nous procure une organisation si merveilleuse. C'est là cette fragilité de vie qui doit être, dans le domaine spirituel, infiniment plus grande que dans le domaine matériel. C'est sur cette loi, base de la construction de ce monde, que repose le christianisme. La nature entière rend donc un témoignage éclatant à sa vérité. Les cieux proclament la gloire de Dieu, et la terre célèbre son amour; elle prophétise aux hommes, elle nous parle, dans chaque objet qu'elle renferme, de la venue d'un Sauveur. La nature, étant l'œuvre de Dieu, peut seule interpréter sa parole d'une manière irrécusable. Elle est juge souverain sur toutes les questions religieuses; mais les hommes ne l'ont pas consultée ou se sont détournés de sa voix. Christ seul explique la nature; il en est la clef, l'intelligence et la vie ; il en est l'accomplissement. Que toutes ses oeuvres bénissent son saint Nom !

Nous prions le lecteur de s'arrêter un moment et de réfléchir à cette merveilleuse organisation, qui rehausse si immensément la jouissance et les facultés des individus. Pour faire partie de cette communauté ou plutôt pour y rester attaché, il faut que chaque membre renonce volontairement à tout désir personnel et ne travaille que pour le bien commun. En retour de ce sacrifice, il jouit du travail de tous ses frères. Sa force, son travail et ses facultés se trouvent ainsi multipliés autant de fois que cette communauté compte d'individus. Quel avantage pour chacun ! Si une nation, se considérant comme une unité, est prête à venger comme personnelle une offense faite à l'un de ses membres, le pouvoir de chacun est égal à celui de la nation entière. Quelqu'un veille-t-il pour la communauté, la communauté devra à son tour travailler pour lui; ses forces sont ainsi multipliées à l'infini. Si quelqu'un ne pense qu'au bien de la communauté, la communauté se dévoue aussi entièrement à lui, et il devient possesseur de l'intelligence et des forces de tous les

autres membres. C'est ainsi que, si nous consacrons toutes nos forces et notre intelligence à Christ, Christ, à son tour, nous consacrera toutes ses forces, toutes ses richesses, toute son in* telligence. Qui ne consentirait à un pareil échange?

Ces rapports n'ont été conçus et développés que par la religion chrétienne; elle est en réalité la seule religion naturelle, puisqu'elle a exclusivement en sa faveur les témoignages de la nature; comment ne pas reconnaître que son fondateur est le même que le Créateur de ce monde? Toute autre religion est une monstruosité, puisqu'elle ignore l'organisation de l'humanité, la dépendance de la vie et la division du travail, ces grandes lois de la nature. Ainsi Dieu s'est révélé non seulement dans l'Ecriture sainte, mais aussi dans la nature; toutes deux proclament une môme vérité. L'une illustre par des exemples ce que l'autre annonce par ses paroles.

Les annales de l'histoire confirment le fait que le christianisme renferme la vérité et la vie, car lui seul a un principe civilisateur durable. Otez les nations chrétiennes du monde; que sera l'humanité ? Les peuples non chrétiens ne sont-ils pas dans un état de barbarie et de dégradation qui prouve que sans christianisme ils ne peuvent se régénérer, ni sortir de l'abrutissement auquel ils sont assujettis? Les civilisations passagères des arecs et des Romains cachaient sous leurs dehors brillants le germe de la corruption; c'étaient des plantes sans racines qu'un soleil ardent a fanées. Comme un malade qui boit à longs traits un élixir empoisonné, ces peuples ont vidé jusqu'à la lie lacoupeque leur présentait une civilisation enivrante. Mais cette civilisation était superficielle ; elle cachait une maladie hideuse, qui, minant leurs forces, les a livrés en proie aux nations sauvages. Par un effet analogue, tous les peuples porteurs des vieilles civilisations ont succombé sous l'envahissement des nations barbares.

De nos jours, c'est l'inverse : ce ne sont plus les peuples barbares qui envahissent les peuples civilisés, mais les peuples civilisés qui subjuguent les peuples barbares. Comment la civilisation a-t-elle acquis cette nouvelle force? A-^elle changé de nature? Non! Est-elle peut-être plus forte en étant moins avancée? NonI D'où vient donc cette différence? Un si grand changement doit avoir une cause puissante, profonde. — Oui, sans doute. La civilisation actuelle renferme un élément vital, que l'ancienne avait repoussé; élément qui, devenu sa pierre

angalaire, lui a infusé la vie, la force, la lumière. Cet élément

si paissant, si nécessaire pour la prospérité des familles et des nations, qui a engendré la civilisation moderne, c'est le christianisme. En effet, la religion chrétienne a non seulement un principe civilisateur, mais, ce qui est bien plus essentiel encore, un principe vital et régénérateur; Tâme s'embrase, l'Intelligence s'éclaire, les forces se multiplient, on court sans se lasser, on travaille sans se fatiguer, on traverse le feu sans le sentir et on accepte la mort la plus cruelle avec des chants de triomphe. Un peuple animé de cet esprit reste toujours fort et jeune; comment ne résisterait-il pas à toutes les attaques du dehors ? Si des peuples chrétiens sont jamais tombés sous les coups de nations païennes, c'est qu'ils n'avaient plus que le nom de leur sainte religion; l'esprit, la vie, la force, la lumière, en avaient disparu. Gomme du sel qui aurait perdu sa saveur, ils n'étaient plus bons qu'à être foulés aux pieds par les hommes.

L'ancienne civilisation n'a point changé de caractère, elle est encore l'ennemie du christianisme. Là où elle est souveraine, elle le refoule; là où elle n'est pas si puissante, elle use de toute son Influence pour lui résister. Ainsi les Chinois, les Japonais, les Indous, même les Madécasses, persécutent partout le christianisme, s'ils en ont la force. Ces nations, semblables à des ^eillards endurcis dans le mal, n'acceptent pas de nouvelles idées. Leurs cœurs sont corrompus et leurs cerveaux ossifiés.

Dans ce champ envahi par une végétation luxuriante de toutes les mauvaises herbes, le grain qu'on sème ne saurait croître; il n'y trouve.plus d'espace. Mais le souverain Maître, à qui tous les champs de la terre appartiennent, ne les a point oubliés. Quand le moment favorable sera venu, il les fera labourer; le soc passera et repassera, il entrera profondément, bouleversera tout, exposera les racines au jour jusqu'à ce qu'elles soient calcinées. Les mottes seront rompues, la terre hersée, et le cri en viendra jusqu'à nous. Alors seulement le bon grain pourra se recouvrir de terre, et mûrir son fruit.

L'ancienne civilisation exerce encore une influence si puis-* santé sur les nations qu'elle a une fois asservies qu'elle les a rendues incapables jusqu'à nos jours de rechercher la liberté religieuse. Ces peuples, conduits par les principes de leur foi, ont repoussé la liberté de conscience et de pensée; ils ont abreuvé la terre du sang de ceux qui ont voulu conserver ou regagner leur indépendance spirituelle. L'histoire religieuse

offre un double trait caractéristique : le catholicisme n'a prospéré que dans les pays qui se ressentent encore de l'ancienne civilisation païenne; le protestantisme au contraire, avec sa liberté de pensée et de foi, ne s'est développé vigoureusement que chez les peuples vierges. Sans l'infusion des hordes barbares, au temps de la migration, l'état de l'Europe serait semblable à celui de l'Asie. C'est grâce à cette infusion que le christianisme a pu reprendre une nouvelle vie, et c'est grâce à la Réformation que le catholicisme ne s'est pas engourdi.

L'impuissance d'une civilisation sans christianisme serait encore plus saillante si l'on pouvait rassembler, sur un point donné, ceux qui, parmi les peuples chrétiens, haïssent les préceptes du Christ. Tous les tableaux de l'ancienne histoire se dérouleraient dans cette communauté avec une rapidité effrayante. Ils se jetteraient les uns sur les autres pour se disputer le butin des plus faibles ; les plus impies et les plus barbares domineraient sur ceux qui le sont moins, et les survivants de ces luttes sanglantes seraient foulés aux pieds par leurs voisins.

D'après les lois que nous avons signalées, le peuple d'Israël est celui de l'antiquité qui présente la plus haute organisation. Chez lui, la dépendance de la vie a atteint un degré de perfection inconnu aux autres nations. En effet, l'existence de ce peuple dépend de deux hommes, Abraham et Moïse, l'un auteur de sa vie psychique, l'autre fondateur de sa vie morale et intellectuelle. Tout ce qui est arrivé à ce peuple élu est un type de l'histoire du chrétien, un type de l'histoire de l'humanité. Il est un membre intermédiaire entre les deux. . Abi-aham est Ja figure d'Adam, Moïse celle du Messie, dont il annonce la venue par ces paroles : < Il s'élèvera parmi vous un prophète semblable à moi, et il arrivera que quiconque n'écoutera pas ce prophète sera exterminé du milieu de son peuple. » Cette nouvelle alliance, fondée par le Messie, est notamment supérieure à celle du mont Sinaï en ce qu'elle embrasse le présent et l'avenir. Le Sauveur a accompli pour tous les peuples et pour l'éternité ce que Moïse n'a pu faire que pour une tribu et pour un temps bien limité. C'est par la haute organisation des Juifs, par la dépendance de leur vie (de deux individus), qu'ils ont pu résister jusqu'à ce jour aux attaques sans cesse dirigées contre eux. Cette haute organisation leur assurera dans le corps de l'humanité la place la plus élevée, celle de la tète ; car l'organisation de la tête est supérieure à celle de tous les autres membres.

Mais, comme riDtelligence se développe plus lentement que les autres facultés, il en sera de même pour le peuple porteur de l'intelligence humaine: il sera le dernier à accomplir ses fonctions, le dernier à occuper la place qui lui est due. Israël sera la lumière des nations, leur intelligence, leur pensée. Saint Paul a dit : « Si la réjection des Juifs a été le salut du monde, que sera leur rétablissement, sinon une résurrection d'entre les morts ? > Oui ! le rétablissement et la conversion des Juifs seront pour rhumanité une résurrection, Taurore d'un nouveau jour. Alors seulement elle commencera à réfléchir, et son intelligence réveillée reconnaîtra avec étonnement qu'elle était stupide et aveugle, quand elle se croyait sage et clairvoyante; que la nature est lumineuse et compréhensible, quand elle la croyait obscure et mystérieuse. Elle baissera la tète et confessera que Dieu a révélé toutes choses, mais qu'elle était trop ignorante pour le comprendre. Jusqu'à cette époque l'humanité est représentée dans la parole de Dieu comme une bête fauve, et les Juifs comme les os du désert, desséchés et blanchis par le soleil.

Et vous, enfants d'Israël, quand reconnaitrez-vous la vérité ? quand apprendrez-vous à voir, & entendre, à détacher vos yeux de ce sol vers lequel vous courbez le dos pour gagner cet argent, cet or, dont vous êtes si avides? quand commencerez-vous à penser ?

Nous remarquons encore que le christianisme a suivi dans son développement les mêmes phases que tout corps organisé. Dès la mort des apôtres, les premiers chrétiens, croyant trouver la perfection dans l'isolement, recherchèrent les endroits les plus solitaires et devinrent anachorètes. Ils se plaisaient dans une contemplation passive. Cette première phase du christianisme correspond à l'état de l'individualité, où tout se repousse. Ces ermites sont les monades du christianisme. Plus tard ils se réunissent, fondent des monastères, qui constituent les premiers éléments d'un corps organisé. Néanmoins ils restent encore isolés les uns des autres. Peu à peu surgissent des Eglises et des sectes qui se combattent avec acharnement. Présentement nous entrons dans une nouvelle phase. Les Eglises réformées présentent un spectacle intéressant. Leurs diverses sections, qui jadis se repoussaient, font actuellement tous leurs efforts pour se réunir, se considérant comme les membres d'un même corps spirituel. Un travail semblable se fait en politique. Les peuples d'une même nationalité cherchent à se réunir en corps. Plus

tard, quand ils auront fait de nouveaux progrès, ce cercle leur deviendra trop étroit, et les différentes nationalités se considéreront comme les membres d'un seul corps ; alors seulement on pourra dire que Vhumanité a pris conscience et sentiment d'elle-même.

Si Ton a suivi avec attention les lois que nous avons signalées, on aura compris qu'elles suffisent pour faire connaître l'organisation de l'humanité, vu que cette organisation n'est qu'une répétition de celle de notre corps. Quand l'humanité aura acquis force et intelligence, semblable à un jeune homme, elle trouvera la plus grande jouissance dans l'exercice de ses facultés.

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