‹ L'univers visible et invisible; ou, Le plan de la création. Essai de philosophieChapitre 40 sur 130 · CH. VI. LA NUTRITION · texte numérisé non relu

CH. VI. LA NUTRITION

cultes, elle réveille aussi ses mauvaises passions; elle crée les envies, les haines, les guerres, le pillage et le meurtre.

Le tigre caché dans un fourré de jongles guette sa proie avec patience pendant des heures. Il s'est choisi un de ces endroits où les troupes sauvages viennent s'abreuver et où il a reconnu les traces de leur passage. Soudain ses oreilles se dressent, ses yeux s'enflamment, sa queue s*agite, sa mâchoire meurtrière s'ouvre et se referme convulsivement. Un bond, un cri perçant de terreur et d'angoisse, un craquement aflfreux d'os qu'on broie, — et tout rentre dans un morne silence. La terre foulée, rougie par le sang, et quelques débris hideux de la victime rendent seuls témoignage de ce qui s'est passé. Bientôt des nuées d'insectes, des oiseaux et des animaux divers, attirés par l'odeur infecte, viennent encore prendre part à ce dégoûtant repas. Le soleil luit , ses rayons dorent la campagne ; son doux sourire n'a pas été troublé par la scène qu'il vient de contempler. On s'indigne de son manque de pitié. On aurait voulu voir ce roi de la nature étendre une main secourable pour sauver cette innocente victime, ou percer d'un dard étincelant le cruel meurtrier. Mais non 1 il parait indifférent à de pareilles scènes ; combien n'en éclaire-t-il pas tous les jours ?

Qui ne se sent ému de pitié pour l'innocente gazelle aux yeux si tendres, qui est devenue la proie de ce monstre altéré de sang ? qui ne ferait cesser un tel ordre de choses, s'il en avait le pouvoir? Si donc le Créateur, qui est infiniment plus compatissant que l'homme, a pu établir une loi si douloureuse de préférence à toute autre, les raisons qui l'ont déterminé doivent être bien puissantes, bien impérieuses ; car il est évident que si toute autre disposition eût atteint le but final proposé, elle aurait été adoptée par Celui qui est rempli de compassion pour toutes ses créatures. Ainsi toute solution qui n'expliquera pas clairement la nécessité de cet ordre de choses sera toujours insuffisante.

Les diverses raisons avancées par les hommes de science pour motiver cette institution sont généralement tirées d'un point de vue qui considère les animaux comme point de départ. Mais les animaux n'ont pu être créés en vue d'eux-mêmes; car, devant accorder le même droit à l'homme, on supposerait deux buts divergents dans la nature, ce qui évidemment n'est pas le cas, puisque l'un sert l'autre. La circonstance même que les animaux s'entre-dévorent est une preuve assez décisive qu'ils

n'ont pas été faits pour eux-mêmes; car dans ce cas on se demanderait : Lesquels ont la préséance, les dévoreurs ou les dévorés ? Le brochet dévoré a-t-il été fait pour celui qui le dévore, ou celui qui dévore a-t-il été fait pour celui qui a été dévoré? Une conclusion dans l'un ou l'autre sens parait également contraire à la raison. Il saute aux yeux que le destructeur n'a pas été fait pour celui qu'il détruit, ni celui qui est mangé pour celui qui le mange; car alors Thomme aurait été fait pour le ver solitaire et les herbivores pour les carnivores.

Cette dernière supposition parait d'autant moins probable que les herbivores ou frugivores sont généralement supérieurs aux carnivores en intelligence. Le singe et l'éléphant sont infiniment plus intelligents que la race féline, type des carnivores ; ils sont de même supérieurs par la variété {de leur génie aux chiens, aux loups et aux renards. Parmi les oiseaux, le perroquet et le coq sont supérieurs en intelligence à tous les oiseaux de proie. Il faut en conclure que les herbivores n'ont pas été faits pour les carnivores, ni les carnivores pour les herbivores; donc les animaux n'ont pas été faits pour eux-mêmes; donc on ne peut chercher en eux les raisons de cette organisation. Ils ne constituent pas le but final de la création, mais n'y figurent que comme un moyen ou un mécanisme remplissant une fonction prédéterminée. Nous devons renvoyer à plus tard la réponse à la question que nous venons de soulever (pourquoi les animaux s'entre-dévorent), nous bornant pour le moment à considérer le caractère général des lois de la nutrition. L'universalité de cette loi doit déià nous faire comprendre qu'il ne peut exister aucune raison secondaire pour un ordre de choses auquel toute la nature est soumise.

La nourriture naturelle de l'animal lui est assignée dans le règne végétal ; sans ce règne, aucun animal ne pourrait exister. Les végétaux, moyennant leurs organes, tirent du règne minéral les substances nécessaires à leur corps ; ils les déposent en tissus cellulaires et les livrent ainsi à la nutrition du règne animal. Les animaux carnivores sont tout aussi dépendants du règne végétal que les herbivores ; car ces derniers livrent aux carnivores les substances végétales qu'ils se sont assimilées. Du reste, la différence entre une nourriture végétale et une nourriture animale n'est pas aussi grande qu'on le suppose, car presque tous les animaux carnivores peuvent digérer une nourriture végétale préparée avec les soins nécessaires.

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