CH. VIII. CONDITIONS D'EXISTENCE DES VIES
breuses modifications dans les règnes organiques. Les caractères qui fixent le rang d'un animal ou d'une plante sont souvent très difficiles à apprécier. Par exemple, quelques naturalistes ont placé la classe des chats au-dessus de celles des chiens et des ours, tandis que d'autres placent ces derniers au-dessus des premiers. Néanmoins les grands caractères demeurent saillants. La vie de Thomme est plus fragile que celle de l'animal, celle de l'animal plus fragile que celle de la plante, celle de la plante plus fragile que celle du cristal, celle du cristal plus fragile que celle de l'éther. L'éther de l'espace est, pour nos sens et notre intelligence, tout à fait inaltérable ; sa pureté n'ast que le fruit de son imperfection. Nous pouvons formuler cette loi ainsi : Moins une vie est parfaite, moins elle peut se corrompre; plies elle est parfaite, plus elle peut se corrompre. Le degré de corruption possible est donc proportionné à la perfection primitive.
16. La supériorité d'une organisation est en proportion de la division de travail de ses cellules. Ainsi le nombre et la variété des fonctions d'un corps constituent sa perfection. L'homme fait souvent un mécanisme compliqué pour obtenir un résultat qui peut s'atteindre par des moyens plus simples ; dans ce cas, la complication n'est certainement pas une perfection. Mais dans la nature, tout étant combiné de façon à produire les plus grands résultats avec les éléments les plus simples, une chose n'est compliquée qu'autant que la nature de ses fonctions l'exige.
17. Chaque vie a son bien et son 7nal particuliers. Le bieiï est ce qui entretient la vie, le mal ce qui la détruit. La vie seule nous donne le sentiment du bien et du mal ; car là où il n'y a pas de vie, il n'y a point de sentiment. Chaque vie est donc un juge qui rapporte tout à soi, appelant bien ce qui l'entretient, mal ce qui la détruit. Le bien-être est le sentiment de la prospérité de la vie, la douleur le sentiment de sa déchéance, nous avertissant de l'approche de la mort. L'approbation de notre conscience (son bien-être) indique la prospérité de la vie spirituelle en nous ; le malaise de la conscience est le signe de son dépérissement. L'homme qui nie le bien et le mal moral prouve que toute vie morale est éteinte chez lui; il ne sent plus.
Il est évident que toute vie capable de périr a son bien et son mal particuliers; une vie incapable de périr n'a ni bien ni mal. Le bien d'une vie n'est que trop souvent le mal d'une autre. Le
loup qui dévore un agneau commet un acte qui, pour lui est le bien, puisqu'il entretient sa vie; mais c'est le mal pour le pauvre agneau, puisque sa vie en est détruite. L'homme, possédant en lui une multitude de vies, les voit souvent en désaccord les unes avec les autres. Ce qui est le bien de l'une est quelquefois le mal de l'autre, et vice versa. Cette lutte finit toujours parla destruction des plus faibles.
Un malade peut sacrifier les vies cellulaires d'un de ses membres pour conserver celles du reste du corps. Un héros peut sacrifier sa vie pour sauver celle de sa nation. Un martyr perd sa vie matérielle plutôt que de la conserver aux dépens de sa vie spirituelle. Selon son état moral, un homme donne la préférence à l'une ou l'autre de ses vies, et la vie à laquelle il donne la préférence indique le rang qu'il occupe dans l'échelle des êtres. Dans une organisation supérieure, la mort d'une cellule peut entraîner celle d'une autre. Ainsi cette dernière aura deux espèces de mal : celui qui la touche personnellement, et celui qui affecte la première cellule. De même une abeille a un bien et un mal dépendant de sa vie individuelle, et un bien et un mal dépendant de la communauté, puisque la mort de cette dernière entraîne la sienne.
Chez les monades et les animaux inférieurs, où la dépendance de vie n'est pas établie, chaque cellule ne connaît d'autre bien et d'autre mal que celui qui lui est personnel ; c'est le signe de la plus grande imperfection. Dans l'organisation humanitaire, chaque cellule, chaque organe, chaque membre, chaque individu, chaque famille, chaque parti, chaque nation et enfin toute l'humanité ont leur bien et leur mal spéciaux. Selon le point de vue auquel l'homme se place, selon qu'il se considère comme monade ou comme dépendant d'une famille, d'une nation ou de toute l'humanité, les jugements qu'il porte sur ce qui est bien ou mal sont modifiés. Mais le principe d'après lequel il juge sera toujours le même : il ne considère jamais que ce qui est favorable ou nuisible à la vie qui domine chez lui.
Ainsi tout individu qui agit comme s'il était une monade, qui ne connaît d'autre mesure pour le bien et le mal que celle de son individualité, se place au rang le plus vil de l'organisation humanitaire. Celui qui considère le bien et le mal de sa famille comme son bien et son mal particuliers, montre qu'il appartient déjà à une organisation supérieure. Celui qui estime le bien et le mal de sa nation comme le sien fait partie d'une or-
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ganisation encore plus élevée; et celui qui considère le bien et le mal de toute l'humanité comme les siens propres montre par là qu'il appartient à Torganisation la plus haute qui existe sur cette terre. Mais tout ne finit pas avec ce monde : les mômes lois continuent dans le monde à venir; celles que nous connaissons ici-bas n'en sont qu'un reflet.
Les codes de lois ne s'élèvent jamais au-dessus de la considération personnelle. On a de rares exemples d'individus oubliant leurs intérêts particuliers pour ceux de l'humanité ; mais jamais toute une nation n'est capable d'un pareil dévouement. La moralité d'un peuple ne peut être qu'une moyenne entre toutes les moralités individuelles; elle ne s'abaissera jamais au niveau de ce qu'il renferme de plus vil, mais elle ne peut non plus s'élever à la hauteur de ce qu'il renferme de plus noble.
18. Si nous considérons les nations comme des individus, la manière dont elles agissent les unes etwers les autres nous donne la mesure de leur moralité. Or leur manière de sentir et d'agir (ce qu'on appelle la politique) est toujours ce qu'il y a de plus odieux. Mentir, tromper, voler, écraser le plus faible, répandre le sang à grands flots et sans remords, récompenser et honorer ceux qui projettent et exécutent ces infâmes actions : voilà leur moralité. Nous nous adressons à la conscience de chacun, et nous lui demandons : « Votre nation agit^Ile envers les autres nations comme elle désire qu'on en agisse à son égard?» Il est du devoir de chaque membre d'une communauté, s'il ne veut pas participer aux péchés de cette communauté, de faire tous ses efforts pour l'empêcher d'agir injustement. Flétrissons donc de notre mépris ceux qui poussent à des actes de violence.
19. Faites appel à votre intelligence, élevez-vous à la hauteur nécessaire pour embrasser l'humanité dans son ensemble. Représentez-vous cette humanité comme un tout unique, dont l'organisation est identique à celle de l'individu. Ce qu'est une chétive cellule vis-à-vis du corps, voilà ce qu'est l'individu vis-à-vis de l'humanité. Si quelqu'un pouvait multiplier ses forces, ses facultés et son intelligence des millions et même des billions de fois, alors encore il ne saurait atteindre aux forces, aux facultés et à l'intelligence que l'humanité acquerra un jour. Pour le moment, cette humanité n'est encore qu'un enfant au berceau y un être sans force et sans intelligence.