‹ L'univers visible et invisible; ou, Le plan de la création. Essai de philosophieChapitre 62 sur 130 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

Devant une grande et massive table chargée de livres était assis un homme à cheveux blancs. Son extérieur commandait le respect. Son front pensif, ses yeux étincelants, indiquaient une vive intelligence. Son attitude, ses manières, trahissaient la conscience de son savoir et d'une supériorité incontestée. Dans ce moment il feuilletait un gros bouquin relié en parchemin, respectable monument de l'érudition des siècles passés. L'appartement était sombre et mystérieux. Un petit rayon de soleil y pénétrait à la dérobée à travers les fentes des volets, comme pour narguer le savant docteur, qui aurait voulu bannir de son sanctuaire tout ce qui venait du dehors, — poussière, mouches, bruit, chaleur, soleil, — pour ne pas être distrait dans ses études.

Au milieu de sa profonde méditation, le vieillard est surpris par quelques coups frappés à sa porte> et, avant qu'il ait eu le temps de décider s'il veut accepter ou refuser une visite inopportune, la porte s'ouvre et un petit homme, le sac sur le dos, un bâton à la main, parait sur le seuil. Bruni par le soleil, poudreux et le front ruisselant de sueur, il offrait l'image d'un homme aguerri aux luttes de la vie et toujours prêt pour le combat. Toute sa personne contrastait étrangement avec la figure calme et majestueuse du vieillard, dont les dehors démontraient l'habitude du commandement, en même temps que l'homme de cabinet ne connaissant les choses qu'à leur point de vue idéal. Ce dernier était évidemment surpris des façons peu cérémonieuses de l'intrus, et il dut faire un certain effort pour maîtriser son humeur.

Les deux hommes se mesurèrent du regard, comme s'ils voulaient deviner mutuellement leurs pensées. C'étaient la pratique et la théorie qui allaient se livrer un assaut. L'étranger mit fin le premier à ce moment d'attente, et dit en s'inclinant: « Pardonnez-moi, M. Paléophile, si je vous dérange; votre réputation et d'anciens souvenirs m'attirent chez vous. J'ai été

autrefois votre élève et n'ai cessé dès lors de lire les divers ouvrages que vous avez publiés. Je suis maintenant colporteur et je viens vous demander si vous ne voudriez pas acheter de mes livres. *

Après avoir reconnu le colporteur et repassé avec lui leurs souvenirs communs, M. Paléophile lui demanda ce qu'il avait à vendre. Le colporteur, lui ayant d'abord montré de nouvelles éditions de la Bible et quelques ouvrages religieux, lui présenta encore un volume sur la structure de l'âme et le monde spirituel.

M. Paléophile. Ah! voilà qui est étrange! Comment peutron parler de la structure de l'âme, qui est une et dont on ne sait rien ? et de celle du monde spirituel que personne ne saurait connaître ?

Le Colporteur. Permettez-moi de vous présenter une remarque. Si vous savez que l'âme est une, vous devez avoir analysé sa structure; dans ce cas, vous aurez nombre de preuves pour démontrer ce que vous avancez. Si on vous le conteste, voilà la discussion ouverte ; l'intelligence humaine doit décider de quel côté se trouve la vérité. Quant au monde spirituel, il est certain que nous ne pouvons ni le voir des yeux du corps, ni nous y transporter; mais comment savez-vous que Dieu a refusé à l'homme la connaissance de ce monde auquel il est destiné et dont il doit acquérir dès ici-bas le droit de bourgeoisie? Pour porter un jugement valable sur une chose, il faut l'avoir étudiée à fond; pour décider si tel problème de mathématique est insoluble, il faut connaître les mathématiques. Ainsi pour affirmer que l'étude du monde spirituel est impossible, il faut d'abord le connaître. Mais, comme vous confessez votre ignorance à cet égard, l'assertion que vous venez de faire ne peut être qu'une idée préconçue, une pure hypothèse.

M. Paléophile. Je crois pourtant qu'il existe des preuves de ce que je viens de dire. L'expérience du passé ne démontret-elle pas l'inutilité de tous les efforts humains à cet égard?

Voyez cette bibliothèque. J'y ai réuni tous les trésors de la sagesse et de la science des temps passés et présents : pas un de ces illustres auteurs n'a douté de l'unité de l'âme, et aucun n'a su nous révéler la moindre des choses sur le monde spirituel. Cette expérience de milliers d'années n'estelle pas assez longue? Gomment pensez-vous que Ton puisse récuser une pareille autorité?

Page 1