CH. II. DIALOGUE
Le Colpo9^teur. Cependant Texpérience journalière démontre combien elle est fallacieuse. Il ne se passe pas d'heure où Ton ne fesse de nouvelles découvertes. Pourquoi n'en ferait-on pas dans le monde spirituel ? Les hommes sont depuis six mille ans sur la terre, et il y a relativement peu d'années qu'ils ont appris à soumettre les forces de la nature. De quand datent toutes les grandes découvertes? Ce n'est que d'hier, pour ainsi dire, qu'on attèle la vapeur pour le ti-ansport de nos marchandises, qu'on charge la foudre de porter nos messages, et qu'on connaît le secret d'amputer la jambe d'un homme sans qu'il en éprouve de la douleur. Or, je vous le demande, qu'est-ce qui est plus facile à découvrir, la construction d'une machine à vapeur ou celle de l'âme? Et quelles lois seront plus aisées à déterminer, celles de l'éther ou celles du monde spirituel ? S'il a fallu à l'humanité un temps si long pour découvrir les choses les plus simples, combien n'en faudra-t-il pas pour découvrir les choses les plus difficiles? Gomment l'homme pourrait-il connaître la structure du monde invisible avant de connaître celle du monde visible ? Ainsi l'ignorance des temps passés ne justifie pas la négation des connaissances à venir.
Du reste, un grand nombre des savants personnages que vous citez n'étaient pas de votre opinion : ils croyaient que le monde spirituel était accessible à l'intelligence humaine, sans quoi ils n'eussent pas cherché à le connaître. Vous leur faites donc porter un témoignage contraire à leur sentiment; n'y a-t-il pas là une inconséquence évidente ? Au moment où vous les acceptez comme autorités, vous rejetez leur témoignage.
M. Paléophilk. Quand je vous concéderais que l'expérience du passé n'est pas une démonstration de Tincapacité des hommes à connaître le monde spirituel, il n'en serait pas moins évident que cette connaissance ne pourrait leur être utile, car autrement le Créateur ne l'aurait pas voilée.
Le Colporteur. Cette objection m'est présentée par tout le monde. Elle se fonde sur l'idée suivante : Si Dieu n'avait pas caché les choses spirituelles^ Vhomme les conyialtrait.
Mais je vous prie de remarquer qu'en parlant ainsi l'homme met son ignorance des choses spirituelles à la charge de Dieu. Car s'il est né aveugle, ou que Dieu lui ait caché sa lumière, il n'est pas coupable de ne pas voir; c'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Cependant, comme la stupidité est une faute, l'ignorance un vice, et toutes deux un effet du péché, -— en accusant Dieu
d'être la cause de notre aveuglement, nous le rendons responsable de nos fautes.
En se donnant la moindre peine pour analyser les bases de leurs raisonnements, les savants auraient reconnu que, si l'homme a la faculté de voir. Dieu doit avoir créé la lumière spirituelle. Car Dieu ne donne pas des facultés sans usage. Donc ce n'est pas Dieu qui a refusé sa lumière aux hommes, ce sont les hommes qui l'ont repoussée.
M. Paléophile. Ne confondez- vous pas ici sous une môme rubrique les païens avec les chrétiens? Les premiers ont, à la vérité, refusé la lumière, mais les seconds ont accepté celle de TEvangile. On ne peut donc pas mettre les uns et les autres au même niveau.
Le Colporteur. Pourquoi cette distinction ? Ne venez-vous pas d'afûrmer qu'aucun homme ne peut connaître le monde spirituel, parce que Dieu en a caché les vérités?
Si les chrétiens ont accepté quelque peu de lumière, les ténèbres qui les entourent sont encore bien grandes, puisqu'ils disent pour tant de choses: Croyez, — là où ils devraient pouvoir dire : Voyez, comprenez.
M. Paléophile. Vous dites là des choses bien étranges, et il semble aussi impossible de les concilier avec les enseignements de l'Eglise qu'avec les paroles du Christ. Jésus a dit qu'il faut recevoir le royaume des cieux comme un enfant, et encore : < Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! » Vous ne pouvez être croyant qu'à la condition d'accepter les vérités chrétiennes sans les comprendre.
Le CoLPORTELTi. Sans doute, c'est là le raisonnement de l'Eglise orthodoxe, fondé sur la supposition que Dieu a caché ses vérités à l'homme. Mais permettez-moi une autre explication des paroles du Christ, telle que la nature la demande. Ce monde étant l'image d'un monde supérieur, on a l'analogie suivante : « Comme la terre appartiendra un jour aux enfants que vous voyez, quoiqu'ils ne possèdent encore rien, de même le royaume des cieux appartiendra un jour à ceux qui sont des enfants dans le royaume des cieux. » Il ne faut pas identifier les enfants de ce monde avec ceux de l'autre ; ce n'est qu'aux enfants de ce^ monde qu'appartient la terre, comme ce n'est qu'aux enfants de l'autre monde qu'appartient le royaume des cieux. Or votre raisonnement n'a de valeur que si le royaume des cieux appartient aux enfants terrestres. Ce n'est pas là le sens des paroles