CHAPITRE IV
îl. Du langage spirituel. Idées vagues et incohérentes sur Dieu et sur l'homme. Les philosophes n'ont pas su fixer les limites entre le monde visible et le monde invisible.
Le premier mouvement intellectuel de l'humanité naissante qui nous soit rapporté a consisté à donner des noms aux objets qui l'entouraient. Cette scène intéressante nous est racontée au livre de la Genèse (II, 19, 20) en ces termes: «L'Eternel Dieu, ayant formé de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux des cieux, les fit venir vers Adam, afin de voir comment il les nommerait, et afin que le nom qu'Adam donnerait à tout animal fût son nom. Et Adam donna des noms à tout le
bétail, aux oiseaux des cieux et à toutes les bêtes des champs. >
Ce besoin de tout désigner par des termes spéciaux n'a pas diminué. Dès qu'un objet attire notre attention, nous sommes dans la nécessité de lui donner un nom, afin de pouvoir en parler. Le manque de nom d'un objet indique l'absence de cet objet dans la pensée d'un peuple. Ainsi le nombre des termes en usage dans un langage marque le nombre d'objets connus de la nation qui parle cette langue. U en est des objets spirituels comme des matériels : le nombre des termes appropriés aux choses invisibles indique l'état des connaissances à cet égard.
Si quelqu'un, par curiosité, essayait de composer le dictionnaire de tous les termes qui s'appliquent aux choses spirituelles, ce vocabulaire ne contiendrait que peu de pages; si de plus on n'admettait dans un vocabulaire semblable que les termes désignant des choses spirituelles dont l'image ne fût pas empruntée à cette terre, combien pense-ton qu'il resterait de mots? Pas un seul; car toutes les expressions usitées pour désigner les choses spirituelles sont tirées d'analogies terrestres. Ainsi les noms et les attributs adoptés pour l'Être suprême doivent leur origine à des qualités humaines ou terrestres. Par exemple, de l'idée de force est sortie par extension celle de Très Fort ou de Tout-Puissant, de l'idée de la vie qui s'écoule est provenue par opposition celle d'une vie qui ne s'écoule jamais (l'Eternel), de l'idée d'un espace fini celle d'infini, terme qu'on emploie pour désigner un des attributs divins.
Quoique nous ne connaissions pas la racine première du mot Dieu (en grec Théos, en latin Deus) , il désignait certainement à l'origine une qualité humaine, que, par extension, on a appliquée à Dieu (comme le Vivant y ou le Luisant y de la racine sanscrite div) .
Il en est de même de toutes les choses invisibles : on les désigne par les choses visibles qu'on suppose leur ressembler le plus. De l'idée de la lumière terrestre est sortie celle de la lumière spirituelle, de celle de la vie terrestre celle de la vie spirituelle, de celle de l'âme terrestre celle de l'âme spirituelle. De l'idée de prendre â soi avec les mains sont venues les idées plus ou moins abstraites d'apprendre, de comprendre, d'entreprendre, etc., etc. C'est la langue hébraïque qui nous montre le mieux ces origines, tandis que nos langues modernes, par leur tendance â se modifier â la suite des conquêtes et de la mi*
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gration des peuples, ont presque totalement effacé le radical ou la racine de leurs mots.
La langue anglaise en est un exemple frappant: dans beaucoup de cas, le substantif est tiré d'une langue, son adjectif d'une autre. Ainsi en français les mots Dieu et divin sont assez rapprochés pour qu'on en sente Torigine commune ; mais en anglais le nom de Dieu (Ood) est tiré de l'allemand Oott^ un de ses adjectifs (divine) est tiré du français divin, le substantif et l'ac^ectif sont donc d'origine différente; c'est ainsi que la signification primitive se perd. Ce phénomène se répète constamment dans la langue anglaise. Sans doute, c'est un malheur pour un idiome que la perte de ses radicaux, mais ce mal est amplement compensé par un autre effet du mélange des langues; je veux dire Tabolition des sexes pour tout ce qui n'est pas réellement mâle ou femelle. On ne dit pas en anglais, comme en français, le soleil et la lune, ou la rivière et le ruisseau, ^ reste barbare des anciennes superstitions psuennes. Cet avantage que l'idiome anglo-normand a retiré du mélange des langues compense tous les autres inconvénients, et imprime à l'anglais, à première vue, le caractère de langue universelle. Pour un Mogol, un Indou, un Nouveau-Zélandais ou un Indien, l'anglais est incontestablement la langue européenne la plus facile. Le désavantage des genres qui pèse sur tous les autres idiomes de l'Europe les empêchera toiyours de devenir universels.
Les idées abstraites ne se sont formées que peu à peu. Les premiers hommes n'avaient probablement qu'un vocabulaire très limité ; là où cela était possible, ils imitaient le son qui caractérisait un animal ou un mouvement particulier. On retrouve dans nos langues modernes les traces de cette tendance : ainsi dans haleine, tonnerre, mugissement, craquer, siffler^ bêler, aboyer, hennir, tousser, chuchoter, grincer, claquer, le mot rend autant que possible le son ou le bruit qu'il désigne. A mesure qu'un phénomène de la vie terrestre donnait naissance à une nouvelle idée spirituelle, celle^si ne pouvait naturellement se désigner autrement que par une image empruntée au phénomène lui-même. C'est ce que fait tout enfant, dès qu'il commence à exprimer des pensées abstraites. Dans beaucoup de cas, cette opération se perd dans la nuit des temps, ce qui a fait croire à quelques philosophes que les idées innées sortent armées de pied en cap de notre cervelle, comme Minerve de la
tête de Jupiter. Ainsi quelques-uns soutiennent gravement que l'idée d'infini n'est pas tirée de la négation du fini, ni l'idée d'éternel de la négation d'un temps qui s'écoule, ni l'idée d'incorporel de la négation de celle de corporel (Manicel de philosophiCy page 286). Si ces idées étaient d'origine différente, elles ne porteraient pas le même nom.
L'homme ne possédant pas d'autre canal que celui de la langue pour communiquer ses idées, il faut donc apporter toute la rigueur possible dans la valeur que l'on donne aux mots. Car il est évident que, si le sens des mots ne peut se préciser, si les images qu'on emprunte à cette terre ne désignent pas des objets et des caractères absolument semblables dans le monde spirituel, aucune science des choses spirituelles n'est possible. Les discussions resteront alors éternellement infructueuses, chacun donnant aux termes un sens capricieux et imaginaire.
Examinons les ressources de notre langue pour exprimer les choses du monde invisible , c'est-à-dire examinons si le sens des mots qu'on emploie pour désigner les choses spirituelles est fixe et déterminé; toute la science dépend de là. Commençons par l'idée d'un Être suprême. L'idée ou le terme d*ètre nous est fourni par l'expérience de la vie, de même que l'idée de supérieur^ car nous savons qu'un individu peut en surpasser un autre en force, en sagesse, en esprit, en vertu. Suprême est un superlatif, qui désigne celui qui, en toutes choses, est au-dessus des autres. De ces deux idées, que nous associons, nous composons l'idée d'un être supérieur à tous les êtres existant dans ce monde ou dans un autre.
Outre l'Être suprême auquel nous attribuons les œuvres que l'homme est incapable de faire, nous concevons par extension l'existence d'autres êtres semblables à nous, ou par négation l'existence d'êtres dissemblables, vivant dans d'autres mondes. Nous concevons de plus que ces êtres sont doués de facultés semblables ou dissemblables aux nôtres, qu'ils sont capables d'éprouver des sentiments analogues aux nôtres ou différents, d'être sensibles au bonheur, à la joie, ou à la tristesse et à la douleur. Ces idées sont si simples qu'on peut les présenter à un enfant. Il faut donc que ces termes ou ces idées puissent se préciser davantage pour avoir une valeur scientifique. Nous demandons, en conséquence, quelle est la définition du mot «ôtre.> L'idée primitive de ce mot est extrêmement simple : il veut dire quelque chose qui est, qui existe.