‹ L'univers visible et invisible; ou, Le plan de la création. Essai de philosophieChapitre 72 sur 130 · CH. IV. IDÉES VAGUES ET INCOHÉRENTES · texte numérisé non relu

CH. IV. IDÉES VAGUES ET INCOHÉRENTES

L'idée d*ètre étant donc une des idées les plus primitives, il faut la définir plus spécialement, et ici commence déjà la difficulté. Les uns comprennent sous ce nom uniquement les êtres pensants, d'autres retendent aux animaux, d'autres encore aux plantes, par le fait que ces dernières ont une vie. Ainsi il faut encore circonscrire le mot « être » par les adjectifs vivant, pt ri" santy pour pouvoir l'appliquer à Dieu. Jusqu'ici les hommes s'accordent, parce que ce nom d'Être suprême est tellement vague qu'on peut y sous-entendre ce qu'on veut; mais dès qu'il faut préciser la puissance ou la bonté de £fieu, leur entente cesse et un gouffre profond sépare les différentes opinions.

Examinons, par exemple, la question de la toute-puissance de Dieu. L'homme vit-il par un acte continuel de la grâce de Dieu, de telle façon que, s'il était oublié un instant par son Auteur, il rentrât dans le néant? Ou l'homme a-t-il reçu la puissance de continuer à vivre sans le secours de son Créateur, comme une montre qui continue à marcher après être sortie de la main de l'horloger ? Le premier point de vue est celui du grand nombre des chrétiens. Le second est plus rarement admis ; il frise, diton, le matérialisme et limite la puissance souveraine de Dieu. Ainsi, dès qu'il faut définir la toute-puissance de Dieu, les opinions se partagent et les hommes ne sont plus d'accord. D'après les uns, la puissance créatrice de Dieu se montrera plus grande s'il a façonné la nature et l'humanité de telle sorte qu'il n'ait pas besoin de les soutenir à chaque instant par un acte de sa volonté; les autres pensent le contraire. Une autre question concernant la toute-puissance de Dieu est de savoir s'il a créé l'esprit éternel de l'homme de telle façon qu'il ne puisse pas le détruire. Ici encore les uns affirment et les au très nient.

Ce n'est point le lieu de discuter cette question; si je l'ai soulevée, c'est simplement pour montrer qu'une idée fort simple en apparence (celle de la toute-puissance de l'Être suprême) ne l'est pas en réalité, et que les divers points de vue auxquels on se place modifient infiniment nos conceptions sur toutes choses, — la nature, l'homme, le monde matériel et le monde spirituel.

n en est de même de toutes les autres qualités que nous attribuons à Dieu : selon le point de vue où Ton se trouve, on les. définit diversement.

Prenons encore un exemple. Dieu est &on, c'est-à-dire, il aime

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le bien et il le fait. Il aime donc que les hommes fassent le bien. Or c'est faire le bien que de sauver ime âme et de détruire le mal. Appuyés sur ce raisonnement, les mahométans croient faire œuvre méritoire en massacrant tous ceux qui n'acceptent pas leur foi. C'est d'après ce même principe que l'on a fait accroire à Louis XIV qu'il pouvait se laver de toutes ses impudicités et de toutes ses oppressions dans le sang des protestants, et mériter le ciel en les persécutant. C'est grâce à cette interprétation de la bonté et de l'amour de Dieu que, pendant le cours des siècle^, des millions et des millions d'hommes ont été bannis, persécutés, torturés ou offerts à Dieu en aut(Hla-fé: il faut, disaient ces fanatiques, sauver les hommes en dépit d'eux-mêmes. Les torturer pour leur faire professer une vérité qui sauve, c'est travailler à leur salut^ c'est faire le bien et se rendre agréable à Celui qui est souverainement bon.

n résulte de ces faits que les idées de la toute-puissance et de la bonté de Dieu ne sont pas claires et définissables pour la masse des hommes; cela revient à dire que la connaissance de Dieu et de ses perfections est encore bien limitée. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il en est de môme de tous les autres attributs de l'Eternel, dès qu'on essaye de les préciser.

Considérons les notions que les hommes ont d'eux-mêmes: sonfrelles plus claires et plus précises que les idées sur Dieu? Examinons par exemple leurs croyances sur l'avenir. Les uds soutiennent que le corps charnel et terrestre appartient en entier à ce monde ; beaucoup d'autres supposent au contraire que la partie la plus subtile de ce corps ressuscitera au jour du jugement, admettant ainsi qu'une partie du corps appartient au monde spirituel. C'est ce qu'enseigne le soi-disant Symbole des Apôtres* dans le passage suivant: « Je crois la résurrection de la chair. > Les opinions sont donc partagées au sujet du corps: les uns croient que la partie la plus subtile passe dans l'autre monde, les autres supposent qu'aucune partie du corps ne montera au ciel. Il en résulte que les premiers ne peuvent fixer, par rapport à la matière, les limites entre le monde visible et le monde spirituel. Or il est plus fâcheux de ne pas savoir distinguer entre un monde et un autre que de confondre deux règnes ou

^) Ce symbole est d'une époque postérieure à ceUe des apôtres.

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