‹ L'univers visible et invisible; ou, Le plan de la création. Essai de philosophieChapitre 73 sur 130 · CH. IV. LIMITES ENTRE CE MONDE ET L'AUTRE · texte numérisé non relu

CH. IV. LIMITES ENTRE CE MONDE ET L'AUTRE

une pierre et un homme; car la distance entre deux mondes est nécessairement plus grande qu'entre deux règnes.

Au sujet de Tàme, même incertitude. Tous les spiritualistes disent que Tâme psychique — qui pense, voit, sent, aime, — appartient au monde spirituel. Ainsi, selon eux, Tâme qui anime ici-bas le corps matériel sera pourvue au ciel d'un corps spirituel ; on ne peut donc lui assigner aucun monde spécialement, et il devient impossible, en ce qui concerne les âmes, de séparer le monde matériel du monde spirituel. Or, je le répète, confondre un monde avec un autre est pire que de confondre les règnes. Les matérialistes sont à cet égard plus conséquents que les spiritualistes; car, en niant l'existence d'un autre inonde, ils nient la répétition de ce monde-ci. Mais c'est là nier une loi primordiale de la nature, celle de la répétition. Or nier n'est pas expliquer.

L'école spiritualiste et l'école matérialiste ne sont d'accord qu'en un point : ils méprisent également les lois de la nature. Chacune d'elles se crée un monde à soi et repousse les témoignages les plus irrécusables que cette nature lui présente. Il est donc évident qu'il règne dans la science une obscurité complète sur les limites entre ce monde et l'autre, et que les hommes ignorent encore, pour le corps comme pour l'àrne, ce qui appartient au monde visible et ce qui est du domaine du inonde invisible.

Qu'on nous permette de signaler les difficultés que cet état de choses engendre. D'après les philosophes spiritualistes, l'âme, appartenant à la fois au inonde spirituel et au monde matériel, doit se mouvoir dans les deux mondes et tirer du domaine spirituel, par l'intuition et par la conscience, des impressions équivalentes en autorité à celles qu'elle reçoit de ce monde-ci. Elle fondera donc sur ses impressions internes l'analyse des choses spirituelles, comme elle fonde sur ses impressions matérielles l'analyse des choses matérielles.

Tout cela serait admissible si l'on pouvait avancer une seule preuve à l'appui de cette théorie, ou annuler tous les témoignages de la nature, comme ces philosophes essayent de le faire. Cette nature en efi'et démontre jusqu'à l'évidence qu'elle nous fournit toutes nos idées; c'est donc une hallucination de croire qu'on peut recevoir par le canal de l'expérience interne des impressions d'un monde supérieur.

Voici comment un philosophe spiritualiste, dont les opinions

s'accordent avec le Manuel de Philosophie, nous répond dans une critique de notre système : « Vous voulez, Monsieur, péné- » trer dans le monde de l'esprit par celui de la matière : vous » on êtes libre, c'est une voie possible. Mais le philosophe qui » 50 place d'emblée dans ce monde de l'esprit en a aussi le droit, » et il ne discutera sérieusement avec vous que si vous lui » prouvez que vous le comprenez, que vous parlez sa langue, » (jue vous n'identifiez pas esprit et matière, et que vous savez » observer par l'expérience interne les phénomènes de l'esprit; » c'est spécialement le Selbstbewusstsein (sentiment interne) » qui est le critère le plus frappant de l'esprit en prison dans la > matière. »

Ainsi toute cette école de philosophie, qui embrasse les plus grands penseurs et les hommes les plus distingués, s'imagine réellement que l'âme peut se mouvoir dans le monde spirituel. Comme nous combattons cette idée, qui a été plus ou moins dominante parmi les philosophes spiritualistes depuis les temps de Platon, nous nous permettrons de substituer à ce raisonnement concernant le monde spirituel quelque chose de moins vague. Le lecteur-sera à même déjuger par là de la valeur de ce raisonnement, et il comprendra que, si on ne peut appliquer cette espèce de logique à quelque chose de plus précis et de plus rapproché, on ne peut le faire pour quelque chose de pi us éloigné et de plus compliqué. Car celui qui n'a pas la force physique ou intellectuelle de faire le plus simple ne peut évidemment faire le plus difficile. Prenons une vie d'Alexandre-le- Grand et appliquons-lui le raisonnement que je viens de citer. Il est évidemment plus aisé de s'imaginer d'être Alexandre-le- Grand que de s'imaginer de vivre dans le monde spirituel, et les suppositions qu'on fera dans le premier cas seront plus faciles et plus près de la vérité que dans le second ; car plus une ûhose est facile, mieux on peut la faire. Par cette substitution, le raisonnement ci-dessus se réduit aux formes suivantes: < Vous voulez, Monsieur, étudier la vie d'Alexandre-le-Grand par les restes matériels et visibles de son époque (documents et monuments) : vous le pouvez, c'est une voie possible. Mais moi, je me mets d'emblée à la place de ce grand homme; j'en ai aussi le droit, et je ne discuterai sérieusement avec vous que quand vous aurez prouvé que vous me comprenez, que vous parlez ma langue, que vous n'identifiez pas mes vues spirituelles avec vos vues matérielles, et que vous savez observer par

Page 1