CH. IV. LIMITES ENTRE CE MONDE ET L'AUTRE
l'expérience interne les phénomènes de l'esprit, qui se résument spécialement dans mon sentiment intime^ caractère le plus frappant de la vérité de ce que j'avance.»
Les déductions de ce raisonnement aboutiraient à prouver •ceci : celui qui se croirait Alexandre-le-Grand serait mieux à même d'écrire la vie de ce conquérant, lors même qu'il n'aurait pas fait d'études préalables, que celui qui l'a étudiée au moyen des documents historiques. Nul dans ce cas ne sera embarrassé de dire lequel de ces deux hommes tracera le récit le plus véridique. Le simple bon sens nous dit de même que nous placer en pensée dans le monde spirituel ne peut en aucune manière nous en révéler les secrets.
Les personnes peu initiées aux discussions philosophiques pourront croire que nous venons de faire une simple plaisanterie. Gomment, se diront-elles, des philosophes s'imagineraient-ils vivre par leur intelligence dans un monde supérieur à celui-ci ? C'est pourtant la stricte vérité. Voilà le résultat auquel l'expérience interne amène ces penseurs ; ils ont fini par croire l'impossible; ils se figurent qu*en palpant le sentiment interne on pourrait deviner la structure du monde spirituel. Mais si l'homme ne peut étudier l'anatomie en tâtantson corps, il ne peut pas davantage étudier le monde spirituel en palpant son âme; pour les deux études il faut l'expérience externe et non interne. Dans toute science on doit procéder du connu à l'inconnu, du simple au compliqué, sans quoi on arrive à l'absurde. Et comme l'anatomie ne peut s'étudier que sur des cadavres, de même le monde spirituel doit s'étudier sur un monde comparativement mort, sur ce monde-ci qui est destiné à la mort et qui en porte déjà le germe en soi.
Nous croyons en avoir dit assez sur ce sujet. Les systèmes philosophiques fondés sur l'expérience interne se caractérisent suffisamment par les résultats auxquels ils ont abouti. Jugez ^uel doit être l'état mental d'un homme qui ignore quelle langue il parle et dans quel monde il se trouve, qui admet que l'âme se meut dans un autre monde que le corps, et qui, comme un enfant, prend son rêve pour la réalité et son imagination pour les impressions d'un monde supérieur ! Nous concluons donc que les idées courantes sur l'homme et le monde sont encore tout à fait vagues et incohérentes.
Chacun le sentira^ notre logique ne peut avoir aucune prise sur ceux qui se placent dans un monde différent. Aussi les pen-
seurs spiritualistes, voudront bien m'excuser si, dans un ouvrage qui traite de sujets appartenant au domaine de la philosophie, je passe sous silence tous les grands systèmes qui ont dominé dans le monde. La différence qui nous sépare est trop profonde pour qu'une analyse ait le moindre but.
Tous les systèmes appelés spiritualistes se fondent sur l'expérience interne; ils sont subjectifs, car ils prétendent recevoir toutes leurs impressions du monde spirituel. Notre système rejette cette expérience; il se fonde sur la nature extérieure, il est par conséquent objectif. Avec Locke et beaucoup d'autres, nous admettons l'état de l'âme qu'on désigne par l'expression de table rase. Le fameux mot de Descartes : « Je pense, donc je suis, > est pour nous un raisonnement insoutenable. Car, quand on l'analyse, il revient à ceci : J'admets le je et j'admets que ce je pense. J'obtiens ainsi un jugement contenant deux idées : je et pense. J'en retranche une : pense; reste le je, et j'en conclus que le je existe. C'est comme si je disais: Voici un homme à cheval; j'ôte le cheval, donc l'homme existe. Ainsi le raisonnement de Descartes revient à admettre deux choses pour en prouver une. Les termes je et pense, qu'il admet en premier lieu, dépassent sa conclusion que le je existe. N'est-ce pas un raisonnement chimérique?
Il nous est impossible de nous entendre avec toute cette école de philosophie. Notre cadre d'ailleurs est beaucoup trop restreint pour nous permettre la moindre analyse d'un système de ce genre.
Chose curieuse, la philosophie paraît avoir une teinte nationale qui indique une grande différence dans la manière de penser des divers peuples. A peu d'exceptions près, j'ai reçu des penseurs suisses, anglais ou écossais un accueil fort différent de celui qui m'a été fait par ceux de la France et de l'Allemagne. Les premiers écoutent les raisons que je leur présente, les seconds les rejettent de prime abord.
|2. Difficulté de préciser une pensée spiritiieUe. Chacun donne aux mots pris spirituellement un sens variable et imaginaire. On ne peut obvier à cet inconvénient qu'en cofisultant la nature et en lui accordant toute autorité pour fixer le sens des mots.
L'incertitude des limites entre le monde matériel et le monde spirituel entraine nécessairement une obscurité proportloonella
iCH.IV. DIFFICULTÉ DE PRÉCISER UNE PENSÉE SPIRITUELLE
'dans le langage. Chacun attache un autre sens aux mots qu'il emploie spirituellement, selon son point de vue particulier. Comment les hommes peuvent-ils s'entendre ? Pour nous, le terme spirituel a un sens totalement différent de celui où le prend un philosophe spirilualiste français ou allemand; tout différent aussi de celui qu'on lui donne dans la conversation ordinaire, parce que nous nous représentons le monde spirituel tout autrement qu'on ne le fait généralement. Par exemple, pour les philosophes spiritualistes immatériel et spirituel sont la même chose ; pour nous il y a autant de différence entre les xicux termes qu'entre ce monde et l'autre.
La jeunesse, qui aime la musique, l'appelle une chose spirituelle; nous la considérons comme une chose tout à fait matérielle, n en est de même de mille autres choses. Ainsi lumière, ténèbres, mort, vie, âme, substances, forces, tentations, passions, bon, mauvais, voir, croire, sont des mots auxquels chacun attache des sens différents, dès qu'on les applique aux choses spirituelles, selon l'idée qu'on se fait de l'autre monde. La lumière matérielle, par exemple, nous met à même de voir les objets qui nous entourent; les ténèbres nous privent de cette jouissance. Si nous voulons transporter cette idée de lumière dans l'autre monde, nous nommerons lumière spirituelle une puissance qui nous rend capables de distinguer les choses spirituelles et de reconnaître au premier coup d'oeil leur forme, leur couleur, leur substance. Mais les chrétiens disent qu'être dans la lumière, c'est croire, c'est-à-dire ne pas voir, partant le contraire du sens qu'on attache au mot lumière. Or la foi est aussi inséparable des ténèbres spirituelles que la connaissance est inséparable de la lumière spirituelle. Malgré cela, tous les hommes appellent leur foi de la lumière, et qualifient de ténèbres celle des autres, si elle ne s'accorde pas avec la leur.
Examinons encore le sens qu'on attache à d'autres expressions, quand on les prend spirituellement ; par exemple le mot àme. Nous disons que l'âme spirituelle a la faculté de mourir, qu'elle ne peut exister sans corps, qu'elle est susceptible de douleur si elle met sa vie en danger, qu'elle est douée de passions excessivement développées, qu'elle est dans la nécessité de se nourrir, etc., etc. Il en est de même de la signification du Diot foi. Nous disons qu'il a reçu des sens très différents de celui qu'il avait dans la bouche de saint Paul. Il existe une foi d'homme, d'anges, de démons, une foi bonne, une foi mauvaise.
une foi salutaire et une foi qui tue. Présenter la foi comme une chose salutaire sans la définir, c'est comme si Ton donnait un remède quelconque à un malade, parce qu'on a entendu dire qu'il y a eu des malades sauvés par un remède.
Outre que les mots, dès qu'il s'agit de choses spirituelles, n'ont actuellement pas encore de sens fixe, il se présente une autre difficulté pour l'interprétation des auteurs sacrés : c'est que le sens général de ces mots change d'un siècle à Tautre, selon l'idée que la grande masse des hommes se fait des choses invisibles. Car on conçoit que la valeur de ces mots dépend absolument du degré de notre connaissance du monde invisible.
Presque tous les mots ont varié de sens, et il n'en est peutêtre pas un seul de tous ceux de notre langue qui n'ait subi une transformation plus ou moins complète. On ne connaît pas même la langue primitive des hommes; c'est dire qu'on ne connaît l'origine première d'aucun mot.
Nous faisons cette remarque au sujet des ti-aductions de la Bible. Supposons que par impossible les mots n'aient pas changé de son, et que nous parlions identiquement la même langue que les premiers hommes ; néanmoins le sens qu'on attache à ces mots serait absolument diflférent de ce qu'il était il y a mille, deux mille, trois mille ou quatre mille ans. Pour voir combien la syntaxe change le sens, on n'a qu'à traduire mot pour mot le texte hébreu; par exemple: tll créa Dieu,» pour «Dieu créa.» Nous pouvons aussi nous en faire une idée parla transposition des mots dans les locutions suivantes : Un grand homme ou un homme grand, un cheval de fer ou un fer de cheval, une belle-sœur ou une sœur belle.
C'est ainsi qu'une traduction littérale peut changer le sens réel d'une phrase, et l'on peut faire dire à un auteur sacré, en lui appliquant notre syntaxe, précisément l'opposé de ce qu'il a voulu exprimer. Il faut donc en toute chose de la logique, delà réflexion, du jugement et la connaissance des choses spirituelles pour comprendre la pensée des auteurs sacrés. Car il est évident que, si la Bible parle de trois espèces d'âmes et qu'on los confonde en une seule, il ne sera jamais possible d'arriver au vrai sens du texte divin. Il en est de même pour tous les autres termes.
Ce que nous venons de dire fera comprendre l'énorme difficulté de notre tâche, difficulté devant laquelle nous reculons souvent avec eiffroi. Il nous faut dans beaucoup de castransfo^