DES AXIOMES ET DE NOTRE POINT DE DÉPART
Nous n'avons pas jugé convenable de placer notre point de départ au même niveau que celui de beaucoup de nos devanciers, vu qu'il est superflu de discuter ce dont tous nos lecteurs sont déjà convaincus. Ce serait une perte de temps. Un botaniste n'a jamais commencé ses enseignements sur la botanique en prouvant l'existence des plantes. De même, nous n'avons pas songé à prouver l'existence de Dieu ou la réalité de nos impressions et d'une vie future. Ces choses ont déjà été prouvées avec force et éloquence par beaucoup d'auteurs et nous ne saurions rien y ajouter. Considérant que ce qu'ils ont dit sur ces sujets est concluant, nous en ferons notre point de départ. Nous placer plus bas, ce serait méconnaître leurs travaux et vouloir
reconstruire une œuvre qui a été exécutée avec bien plus d'habileté qu'il n'est en notre pouvoir de le faire.
En conséquence, nous avons dirigé nos efforts spécialement vers les domaines encore vierges, afin que notre ouvrage soit une addition à ce qui existe déjà, non une simple répétition de ce qui a été fait.
Sn adoptant comme axiomes tout ce qu'il nous semble inutile de prouver notre intention est de ménager les forces et la patience du lecteur pour les problèmes difficiles et ardus que nous voudrions résoudre. Je prie, en conséquence, les philosophes de ne pas s'attendre à trouver dans ces pages un système complet et fermé; le sujet est trop vaste et le cadre trop restreint. Nous avons seulement cherché à éclaircir quelques problèmes détachés, et nous craignons déjà que l'aridité de notre sujet ne détourne beaucoup de personnes de la lecture de cet ouvrage.
Ame. — Nous distinguons ti'ois espèces d'àmes :
1® L'âme psychique j ten-estre, charnelle; elle ne peut animer que la matière de ce monde.
2* L'âme spirituelle^ douée de vies spirituelles ; elle ne peut animer que la substance du monde spirituel.
3® L'âme divine, douée de vies divines; elle ne peut animer que la substance divine.
Pour que l'homme reçoive une âme divine, il est nécessaire qu'il naisse de nouveau, qu'il soit réengendré ou régénéré par Dieu. La substance est créée, mais les âmes sont engendrées. Chaque âme, chaque vie a la faculté de périr, mais il n'est pas nécessaire qu'elle meure; de même quand un homme a la faculté de faire une chose, cela n'implique pas qu'il soit forcé de la faire.
Dans la conversation ordinaire, on appelle âme la partie soidisant immortelle de l'homme. Nous expliquerons dans les deux chapitres suivants que l'élément impérissable de l'homme n'appartient pas à l'archée des âmes, mais à celle de la substance. Cette dernière est indestructible, non immortelle; quant à ce qu'on appelle communément < l'âme immortelle, » nous l'appelons < l'esprit indestructible. >
Si l'on voulait appeler l'esprit indestructible «âme», il faudrait distinguer quatre espèces d'âmes ; mais, grâce à la signification particulière et restreinte que nous donnons au mot âme, nous évitons d'en faire usage dans ce sens. Nous le répétons^
rame et la vie sont pour nous une seule et même chose, mais l'action de Tâme se traduit plutôt par le verbe tiré du mot vie que par le verbe tiré du mot âme.
Le mélange des langues a donné à ces verbes un sens capricieux qui nuit à la précision de la pensée. L'action de rame devrait s'appeler «animer, > mais on ne dit pas ordinairement < une âme anime » pour * une âme vit. > Les idées sont confondues par ce manque de régularité dans le sens donné aux verbes qui ont conservé la racine du substantif d'où ils dérivent; aussi beaucoup de personnes s'imaginent-elles que, vivre et animer n'ayant pas le môme sens, vie et âme ne sont pas la même chose. Ce sont là des difficultés qui s'opposent à la clarté du sujet.
Cœur. — On dit populairement que la foi, l'amour, la haine, sont affaire du cœur, non de l'intelligence, et l'on s'imagine que le siège en est dans le cœur matériel; or ce viscère n'a pas plus â faire avec les sentiments que nous venons de nommer que les poumons ou l'estomac. La foi, l'amour, la haine, ont exclusivement leur siège dans la cervelle, ce sont donc des manifestations de l'intelligence. Un homme dont l'intelligence est tout à fait détruite n'a plus ni haine, ni amour, mais celui dont le cœur est malade n'éprouve pas d'altération dans la mesure d'amour ou de haine dont il est capable. Donc ces sentiments ne dépendent pas du cœur, mais uniquement de la cervelle ou de l'intelligence.
Le mot cœur y comme la plupart des mots qui se rapportent aux choses absti*aites, a complètement changé de sens. Il est répété avec ses dérivés à peu près 860 fois dans la Bible, et l'on peut se convaincre par la lecture la plus superficielle que dans le texte sacré il a un sens tout autre que dans nos langues modernes. Une traduction littérale trahirait donc la pensée des auteurs bibliques. Dans la Bible le mot cœur veut dire le centre, la partie la plus profonde de la pensée humaine, ce que nous désignerons par âme ; ainsi, dans les passages suivants : « Les pensées de son cœur. » — « Abraham dit dans son cœur. » — «Le cœur des intelligents recherche la sagesse.» — Soyei intelligents de cœur, — ne soyez pas stupides de cœur, » etc, etc.
Pourquoi les Japhétites ont-ils changé la signification du mot cœur, en attribuant à cet organe une valeur qu'il ne possède pas? Cela s'explique facilement. Ces peuples ont toujours mon*
tré une profonde aversion pour la lumière spirituelle et cherché à arrêter le développement intellectuel^ afin de se maintenir dans une foi aveugle. En séparant les sentiments de Tintelligence et en les plaçant dans le cœur, ils se sont créé un prétexte pour enseigner une religion sans pensée et une excuse pour conserver une foi sans jugement.
Sans doute, il y a toujours eu des hommes qui se sont élevés contre cet esclavage, mais on ne leur a prêté aucune attention; les Eglises dominantes les ont persécutés, et, de concert avec les peuples, ont cherché à se débarrasser de témoins si importuns. C'est donc afin d'avoir un prétexte pour ne pas réfléchir que les Eglises japhétiques ont placé le siège de la religion dans le coeur. La masse des hommes demande en effet une religion sans connaissance et sans réflexion; ils veulent une religion qui les décharge de la peine de penser, des formules dogmatiques qui ne se comprennent pas et dont on leur dise : < Croyez sans comprendre. » Ils pensent ainsi pouvoir s'excuser de leur ignorance.
En enseignant que tout individu est responsable envers Dieu de ses croyances et de la lumière dont il interprète la nature et la Bible, on abolit toute forme dogmatique et autoritaire ; ce ne sont plus les hommes qui décident des questions religieuses ou qui peuvent imposer leurs croyances aux autres. Chacun devient ainsi un être responsable et libre.
CONNAISSA.NGE. — La conuaissauce doit remplacer la foi. Elle est un t?o2r intellectuel ou spirituel. Il est dit (Jean XIV, 7) que celui qui connaît Christ voit Dieu^ parce que connaître et voir sont ici la même chose. I^ès lors celui qui ne voit pas Dieu ne connaît pas Christ, et celui qui prétend connaître Christ et ne voit pas Dieu est bien loin de connaître le Sauveur comme il le devrait.
Celui qui voit ou connaît Christ voit Dieu (Jean XIV, 9). Ainsi la vue réelle du ciel et de Dieu ne nous révélerait aucune vérité. Car le Père aime le Fils et lui montre toutes les choses qu'il fait (Jean V, 20). Et le Fils aime ses rachetés comme il a été aimé de son Père (Jean XV, 9), et leur fait connaître tout ce qu'il a entendu de son Père (Jean XV, 15).
Voilà la connaissance absolue, voilà une lumière sans bornes dans laquelle tout chrétien devrait marcher. S'il ne voit pas Dieu, il n'est pas dans la lumière et ne connaît pas Christ
comme il le devrait; cet homme-là n'a que de la foi. Cette foi est Tennemie de la connaissance; on se couvre de son ombre et de ses mystères pour repousser la lumière. Or cette lumière nous a été offerte en toute abondance dans la nature et la Bible.
La connaissance ou la lumière est le sceau de la nouvelle alliance, la foi celui de Tancienne alliance. Prêcher la foi, c'est ramener la loi, c'est judaïser. Le christianisme japhétique a judaïsé depuis dix-huit siècles; or ce serait peine perdue que de judaïser avec les Juifs. Pour convertir le peuple juif, il faut lui présenter non la foi, qu'il a depuis plus de trente-cinq siècles, mais quelque chose de plus, la connaissance.
Si nous avons compris la marche des événements, il est impossible que Sem (ou Israël) se convertisse à la prédication de la foi de Japhet, car Sem a plus de foi que Japhet; or celui qui a plus ne peut être dominé par celui qui a moins. La connaissance seule pourra subjuguer Israël, et cette connaissance il la saisira avec une ardeur inconnue aux peuples Japhétiques.
Dans le monde matériel, l'ignorance est punie comme le péché'volontaire; si un homme avale du poison, l'effet sera le même qu'il Tait pris avec ou sans préméditation. Il en est ainsi dans le monde spirituel : l'ignorance n'y sera pas une excuse, car la connaissance y sera offerte à tous les esprits. Personne ne périra faute de connaissance. Aussi esWl dit expressément, pour ne pas laisser de doute à cet égard, que Christ est allé prêcher aux esprits en prison.
Conscience. — Comme nous l'avons déjà remarqué, nous désignons sous le nom de conscience la voix de Dieu au-dedans de l'homme. Le degré de conscience varie chez les hommes ; c'est ce qu'indiquent les expressions : un homme sans conscience, la conscience se réveille, un homme consciencieux. La conscience n'appartient pas intrinsèquement à l'homme, comme son intelligence, ses forces, ses passions, ses goûts; car alors elle cesserait de croître dès que l'homme a atteint l'âge de maturité, et faiblirait à mesure que ses forces et ses facultés diminuent. Comme ce n'est nullement le cas, il faut en conclure que la conscience est une chose non innée, non héritée des parents, mais acquise ou implantée par une puissance supérieure; elle est objective^ non subjective. Cette vérité est pleinement confirmée par l'expérience. Ce qui est objectif doit agir objectivement, et ce qui est subjectif ne peut agir que subjectivement.
CH. V. EXPLICATIONS Eï DÉFINITIONS 301
Or, comme la conscience agit en nous plus objectivement que toute autre chose, elle doit être la chose la plus objective qui soit dans rhomme, c'est-à-dire la chose la plus étrangère. Tout ce que l'homme possède est humain, la conscience seule est divine; puisqu'elle vient de Dieu, elle est étrangère à notre cœur
La conscience n'est pas la propriété de l'homme, c'est l'homme qui est la propriété de la conscience, par la raison qu'il est obligé de lui obéir. En se croyant bon parce que sa conscience lui dit de faire le bien, l'homme est semblable à un esclave qui se croirait bon parce que son maître lui ordonne le bien.
Les philosophes ont encore appelé « conscience > le sentiment ou l'expérience interne, ainsi que leur imagination. En les faisant passer sous le nom de conscience, on en impose tacitement l'autorité et on demande à l'homme d'accepter aveuglement ce qu'on lui présente. Le Manuel de Philosophie^ en parlant de cette conscience, dit (page 301): c Un argument qui paraît sans réplique pour prouver que la conscience est faible, c'est la diversité des systèmes psychologiques fondés sur l'observation de la conscience. » Cet aveu démontre plus que le Manuel ne conclut. Aucun de ces systèmes n'ayant vaincu les autres, aucun n'est vrai; cela prouve non la faiblesse, mais la fausseté de cette prétendue conscience sur laquelle tous ces systèmes s'appuient. Ils n'ont pu mener ni à la vérité ni à la lumière, malgré leur nombre et leur diversité.
Nous rejetons donc l'autorité de ce sentiment intérieur, qui est subjectif, et nous ne l'appellerons jamais conscience, pour ne pas donner lieu de le confondre, comme on le fait, avec la vraie conscience, la voix de Dieu. Cette fausse conscience (le jugement subjectif ou le sentiment interne) a joué un rôle tout aussi grand dans la politique, la morale et la religion que dans la philosophie. C'est elle qui voile les vérités de la nature; c'est elle qui fait croire aux hommes qu'ils sont bons tandis qu'ils sont mauvais, et que leur ignorance des choses divines n'est pas leur faute, mais celle de Dieu. Associée à l'orgueil, à l'égoïsme du cœur humain, elle a sa part de tout ce qu'il fait d'absurde et d'inique. On la confond avec la véritable conscience, et, tout en obéissant aveuglément à ses propres impulsions, on se flatte d'accomplir la volonté de Dieu. G'estainsi que les hommes ont pris le mal pour le bien et le bien pour le mal. Nous remarquons encore que le chrétien se permet de qualifier la vraie conscience de «mauvaise conscience» quand elle nous
désapprouve, tandis que la fausse conscience, qui [nous approuve toujours, a constamment été honorée. Or ce n'est pas la conscience, la voix de Dieu, qui est mauvaise, c'est nous qui sommes mauvais.
Foi. — La foi, dans l'acception ordinaire du mot, exprime la confiance en quelque chose qu'on n'a pas vu. Dès que nous voyons une chose, la foi que nous avions se change en certitude; dans ce cas le mot de foi n'est plus applicable, mais on dit: «Je vois, je sais, je comprends, » En conséquence, on n'admet pas l'emploi du mot foi dans les assertions suivantes ; « J'ai foi que ce poirier ne portera pas de figues; j'ai foi que cette vigne ne produira pas de pommes de terre. » Ainsi Ton ne peut se servir du mot foi que là où il y a un doute, un non-voir ou un noncomprendre. On ne peut dire de Dieu qu'il a foi en quelque chose, car il sait tout. Donc la coyinaissance bannit la foi, comme le savoir bannit l'ignorance et la lumière les ténèbres.
Or, comme il existe deux univers, l'un visible et l'autre invisible, il existe deux espèces de foi, d'ignorance, de ténèbres, et deux espèces de voir, de connaissance, de lumière. L'univers invisible s'identifiant pour l'homme avec le monde intellectuel, une foi intellectuelle et une foi spirituelle sont identiques et désignent une chose qu'on adopte sans comprendre ou sans lavoir intellectuellement. On peut voir une chose avec les yeux du corps et ne pas la voir avec les yeux de Tintelligence, et vice versa. Les Israélites ont vu le Christ avec les yeux du corps, non avec les yeux de l'intelligence. Nous pouvons le voir avec les yeux de l'intelligence ou de l'esprit, mais non avec les yeux du corps.
Outre ces deux grandes classes de foi, il y a une foi d'ange, une foi de démon, une foi qui nous justifie, une foi qui nous tue, une foi vivante et une foi aveugle, une foi spirituelle et une foi charnelle. Ainsi le mot « foi» désigne des choses bien opposées, et, quand on veut s'en servir, il est urgent de bien distinguer les diverses espèces de foi, afin de ne pas enseigner celle qui condamne à la place de celle qui justifie (Math. XXIII, 15). Jésus dit aux scribes et aux pharisiens : « Vous parcourez la terre et la mer pour faire un prosélyte, et, quand il l'est devenu, vous le rendez fils de la géhenne deux fois plus que vous. » Cett« Eglise prêchait donc une foi qui mène à la géhenne, au lieu d'une foi qui mène au ciel, en s'appuyant sur la lettre qui tue,
au lieu de s'appuyer sur Tesprit qui vivifie. L'homme est toujours le même; nile nombre des pharisiens, ni leur zèle, ni la foi qu'ils prêchent, n'ont diminué sur la terrée En présence de ce zèle et de cette foi qui mènent à la géhenne, quel est le qhrétien intelligent qui ne demandera pas à quel signe on peut distinguer la foi qui conduit à la vie de celle qui conduit à la mort?
Nous Tavons dit, la foi biblique, celle que le Christ et ses apôtres réclament, est prise du point de vue des yeux du corps et veut dire simplement un non-voir matériel, accompagné d'un voir spirituel, tandis que selon Tinterprétation des Eglises ce mot indique un non-voir intellectuel. Ainsi Christ veut qu'on croie ce qu'on ne voit pas des yeux du corps, mais qu'on devrait voir des yeux de l'intelligence, tandis que les Eglises demandent qu'on croie à des choses qu'on ne voit pas des yeux de l'intelligence. C'est changer le sens que la parole de Dieu attache au mot dç foi, et ainsi les déductions qu'on tire des passages où ce terme est employé sont complètement fausses. La foi matérielle exprime toujours un non-voir des yeux du corps, et la foi intellectuelle un non-voir des yeux de l'intelligence. Ainsi la foi désigne toujours un état de ténèbres, soit matérielles, soit spirituelles. Etre dans la foi, c'est être dans les ténèbres.
Or celui qui est dans les ténèbres nepeut jouir de la présence de Christ, car Christ est la lumière. Gela n'empêche pas un chrétien d'être très vivant, mais jamais il n'est voyant, tant qu'il est dans la foi. Les héros de l'ancienne alliance, un Moïse, un Elle, étaient des hommes comme il ne s'en lèvera plus, néan-
*) II existe encore, comme au temps des Juifs, des Eglises qui envoient leurs sectateurs par mer et par terre pour faire des prosélytes, et quand ils y ont réussi, ils les rendent insensés, esclaves des hommes et de la lettre qui tue, dix fois plus qu'ils ne le sont. Ces gens-là disent que les ténèbres sont la lumière et que croire c'est savoir; ils enseignent que c'est un péché de réfléchir et un crime punissable de ne pas croire aveuglément leurs assertions. Mais comment admettre que Dieu, qui a pourvu chaque animal de quelque moyen de défense, n'ait pas aussi donné à Thomme les armes de la raison pour se défendre contre les esprits de ténèbres qui rôdent partout comme des loups ravissants? Il nous est dit d'éprouver toutes choses, de juger de l'arbre d'après son fruit et d'une doctrine d'après ses résultats. Gardez-vous des faux prophètes, car, si un homme aveugle se fie à la conduite d'un prêtre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. Ainsi nul n'est dispensé par Dieu de sonder les choses, de réfléchir, de juger et de travailler; nous devons toujours examiner si ce qu'on nous dit est vrai, tous devant rendre compte de leurs croyances comme de leurs actions, car les dernières dépendent des premières, Que l'homme qui pense y fasse attention I
moins ils vivaient dans la foi, non dans la vue. Dieu parlait à Moïse comme face à face ; cependant il s'enveloppait de ténèbres, et Moïse ne le voyait pas (Exode XX, 21). Il est dit que Moïse s'approcha de Tobscurité où était Dieu. Celui qui prêche la foi en Christ ne le voit pas; celui qui prêche la foi aux vérités chrétiennes ne les comprend pas; il enseigne ce qu'il ne sait pas. Or enseigner une chose qu'on ne connaît pas est un acte coupable devant la loi humaine, à plus forte raison devant la loi divine.
Le langage concernant les choses spirituelles est si obscur que beaucoup de chrétiens parlent de foi là où ils devraient employer l'expression de connaissance; ils emploient ainsi le mot de foi dans un sens qui ne lui est pas habituel, et désignent par le même nom plusieurs choses toUilement différentes. Tout raisonnement sur ces sujets devient par là impossible. Ainsi nous prions instamment le lecteur de ne pas croire que ce que nous disons contre la foi s'applique aux convictions chrétiennes acquises par l'expérience et que le cœur a réalisées. Ce n'est plus de la foi, c'est de l'expérience. La foi que nous voulons bannir est celle qui enseigne les dogmes incompréhensibles et mystérieux, dont l'expérience ne démonti'e pas la vérité.
Combien Christ est sévère envers l'homme qui se permet d'enseigner ou seulement de recommander quelque chose qu'il ne comprend pas ! C'est ce qui se voit dans la réprimande qu'il adi-esse à Pierre (Math. XVI, 23 et Marc VIII, 33). Quand celui-ci se permet de lui recommander de ne pas s'exposer à la mort, il lui dit : «Arrière de moi, Satan! tu m'es en scandale, parce que tu n'as pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes, » Tandis que, quand Pierre le renie, il se contente de jeter sur lui un regard de compassion. Les chrétiens devraient prendre ces leçons à cœur et craindre d'enseigner quoi que ce soit qu'ils ne comprennent pas, car dans aucun cas ils ne sauraient être plus excusables que l'apôtre Pierre, qui désirait sauver la vie d'un maître bien-aimé. Si Pierre a été appelé Satan pour une semblable parole, tous ceux qui enseignent des choses qu'ils ne comprennent pas méritent le même nom. Ainsi tout service dans une langue que le peuple ne comprend pas, toute prétention à l'infaillibilité de la part d'une Eglise, est une oeuvre de ténèbi'es.
En définitive, nous adoptons pour le mot « foi » le sens qu'il
a pris dans la langue ordinaire, c'est-à-dire celui de croyance à quelque chose qu'on n'a pas vérifié par l'expérience, croyance qui constitue un non-yoir spirituel. Ce n'est pas le sens dans lequel saint Paul emploie ce mot ; mais si nous adoptions la signification biblique, nous ne pourrionsjamais expliquer notre pensée, parce que le lecteur donnerait toujours à ce mot la signification actuelle.
Image. — Les choses connues sont par similitude ou par dissemblance l'image des choses inconnues.
Quand je me représente l'âme spirituelle comme l'archétype de l'âme charnelle, je m'en fais une image par similitude. Si je suppose que l'âme spirituelle a toutes les qualités opposées à rame charnelle, je m'en fais une image par dissemblance, ou autrement dit par néffation. Si je dis : « L'âme charnelle est mortelle, capable de souffrir, douée de passions, jugeant de tout subjectivement tandis que l'âme spirituelle est immortelle, incapable de souffrir, sans passions, jugeant de tout objectivement, * — je me forme de l'âme spirituelle une idée par opposition à l'âme terrestre.
Quelques philosophes se sont imaginé que les idées d'infini, d'immortel, d'incorporel, etc., ne sont pas tirées, par négation ou par dissemblance, des idées de fini, de mortel, de corporel, ainsi que le terme l'indique. C'est une pure illusion, car si nous ne connaissions pas, par l'expérienee de la vie, ce qui est fini, mortel, corporel, aucune puissance terrestre ou céleste ne pourrait nous faire comprendre leur antithèse.
Immortel, mortel.— Ces expressions ne s'appliquent qu'aux vies ou aux êtres qui ont la faculté de périr.
La substance n'est ni mortelle, ni immortelle : elle est indestructible.
Dans le langage ordinaire, mortel veut dire ce qui doit périr, et immortel ce qui doit durer éternellement. Pour adapter ces mots à notre usage, nous devons en modifier le sens, car, nous n'admettons pour aucune âme la nécessité de vivre éternellement ; la vie d'une âme dépend de sa conduite. La nature nous enseigne que toute âme a la faculté de périr, et que plus elle est élevée, plus elle est fragile. Nous ne sommes donc mortels ou immortels que conditionneUementy c'est-à-dire selon notre conduite.
Immortel est celui qui, en suivant les lois auxquelles la vie est attachée, entretient à toute éternité la vie de son âme, tandis que la transgression de ces lois entraine la mort de Tâme. Ainsi l'immortalité ou la mortalité est au choix de chaque âme et dépend de sa conduite.
Par rapport aux êtres responsables, immortalité devient synonyme de sainteté, car les lois de vie et de mort des esprits sont des lois morales. Mortalité est, de même, synonyme d'impiété ou de transgression des lois de la vie.
L'humanité ne formant qu'un seul corps. Dieu Ta créée avec la faculté d'être immortelle, si elle suit les lois de la vie, ou d'être mortelle, si elle les transgresse. L'humanité les ayant transgressées a tué son âme, et a tué Christ qui en était le représentant. La possibilité de mourir n'implique pas la nécessité de mourir. Je puis faire une chose sans être pour cela obligé de la faire. Jusqu'ici tous les peuples ont été mortels, parce qu'ils ont transgressé les lois de la vie des peuples en usant de violence pour s'agrandir. Un seul fait exception à cette règle; il n'a pas transgressé les lois de la vie des peuples en usant de violence pour s'étendre. C'est Israël ; aussi est-il immortel comme peuple.
Innocence. — Il y a deux espèces d'innocence, l'une avec tentation, l'autre sans tentation. Un homme qui n'a pas volé parce qu'il était sous une surveillance sévère est innocent de vol devant les hommes, mais non pas devant Dieu. Un enfant nouveau-né, un idiot, sont innocents des péchés que le meilleur des hommes commet, mais cette innocence n'a aucune valeur aux yeux du Juge suprême. Si une innocence méritoire pouvait exister sans tentations, alors les pierres et les plantes seraient encore plus innocentes que les enfants et les idiots. Il n'y a pas plus de mérite dans l'innocence d'un enfant que dans celle d'un homme qui n'a pas fait le mal uniquement parce qu'il était dans l'impossibilité physique de l'accomplir.
L'innocence d'une pierre ne la fera pas devenir plante, Tinnocence d'une plante ne la fera pas devenir animal, l'innocence d'un animal ne le fera pas devenir homme. De même, Tinnocence d'un enfant ne le fera jamais entrer dans le royaume de Dieu ou devenir enfant de Dieu. Ainsi l'innocence ne peut faire passer d'un règne à un autre, encore moins d'un monde à un autre. Croire qu'un enfant est plus innocent qu'un vieillard,
<;ela revient à supposer qu'un chou est plus innocent qu'un enfant, et qu'à cause de cela il ira aux cieux.
L'innocence d'Adam et d'Eve au paradis est tout à fait fictive; «lie ne valait pas plus que celle d*une plante. Nous aurions une triste conception des destinées de Thomme, si nous pensions <iue sa tâche consiste à regagner cette innocence perdue.
La véritable innocence est celle qui a vaincu toutes les tentations. Elle est le partage de Christ seul.
Coupable devant Dieu est celui qui doit, ou qui n'a pas accompli ce qu'on attendait de lui.
Innocent est celui qui ne doit rien à personne, ou qui a accompli tout ce que son Créateur attendait de lui.
Saint est celui qui a accompli au-delà de ce que Dieu lui avait imposé. Le surplus de son travail devient sa propriété ou sa fortune. Ainsi, dans Tautre monde, être coupable, c'est n'avoir que des dettes; être innocent, c'est n'avoir ni fortune, ni dettes ; être saint, c'est être riche. Ces trois cas s'expriment mathématiquement par moins ^ zéro, plus.
Matière et Substance. — Ces expressions sont synonymes. Mais le mot de matière ne s'applique qu'à la substance terrestre, tandis que nous réservons le mot de substance plus spécialement pour ce qui dans le monde spirituel correspond à la matière terrestre. Comme il existe pour nous trois différents mondes, il existe autant d'espèces de substance, car un monde se distingue d'un autre monde par la nature de sa substance. La substance est indestructible et chaque monde n'a qu'une espèce de substance.
Objectif et Subjectif. — Le terme d'objectif provient du mot objets quelque chose qui est en dehors de nous, dont nous recevons des impressions ou des idées. Ce qui nait au-dedans de nous, ce qui appartient à notre individualité ou nous est propre s'appelle au contraire subjectif, de sujet. En philosophie, tout se partage en objectif et subjectif. Mais les philosophes ne sont pas d'accord sur la valeur et l'extension de ces mots. Les uns appellent objectif ce que les autres appellent subjectif, et vice versa. Ils placent, par exemple, la conscience, la voix de Dieu, parmi les choses subjectives, tandis que nous disons qu'elle est la chose la plus objective que l'homme
306 ÉCONOBnE SPIRITUELLE GH. Y.
puisse posséder, car elle procède d'un Etre totalement étranger à rhomme.
La foi, les croyances, la philosophie des siècles passés, les^ passions, les sentiments, les talents et les arts, comme la peinture et la poésie, sont subjectifs; les sciences, qui se fondent exclusivement sur la nature, et la conscience, qui vientde Dieu, sont seules objectives. Ce qui est subjectif se transmet difficilement. On ne peut communiquer qu'avec peine quelque peu de sa foi, de ses goûts, de ses talents, de ses sentiments à quelqu'un, mais la connaissance se communique facilement. Elle s'entasse de génération en génération , tandis que la foi ou ce qui est subjectif va plutôt en diminuant. Telle est la raison du peu de progrès que le christianisme a fait pendant plusieurs siècles. On n'a prêché jusqu'ici que la foi, et la foi se communique avec peine. Quand les chrétiens enseigneront la connaissance ou la science, alors seulement ils conquerront le monde. La foi finirait par s'éteindre, si Dieu n'avait préparé la connaissance pour la remplacer.
Au fond tous les jugements de l'homme sont subjectifs, car, lors même qu'il se met en pensée à la place d'une autre personne, il ne peut juger des sentiments de cette personne, de ce ■qui lui est agréable ou désagréable, bon ou mauvais, si ce n'est par sa propre expérience. Néanmoins on est convenu d'appeler un pareil jugement objectif, pour le distinguer de celui qui ne consulte que Tintérêt personnel. Mais il ne faut pas oublier qu'il n'est objectif que relativement; l'homme n'a de réellement objectif que la conscience. Les mots objectif et subjectif ont donc un sens général et un sens plus restreint; cela prête à la confusion, c'est fâcheux. Mais que faire?
SA.INT, Bon. — Pour être saint et bon au jugement de Dieu^ il faut non seulement être sans péché, mais faire plus qu'il ne nous est demandé. D'après le Seigneur, celui qui aura fait tout ce qui lui était commandé ne doit pas encore se croire bon ou saint, mais dire : « Je suis un serviteur inutile, car je n'ai fait que ce que je devais faire. » Ainsi nul ne peut être saint aux yeux de l'Eternel, nul n'ayant fait tout ce que Dieu lui a commandé de faire. Ces mots «saint» et «bon» sont souvent employés au point de vue humain, mais alors ils signifient quelque chose de tout différent. Celui qui est bon devant les hommes peut être en abomination devant Dieu. C'est ce qu'indique le
passage: < Vous paraissez saints aux yeux des hommes, mais au dedans vous n'êtes que corruption et rapine. »
n ne faut donc pas confondre ce qui est bon et saint au point de vue humain avec ce qui est bon et saint au point de vue divin. C'est une grossière erreur que de croire qu'une chose peut ^tre sainte, car une chose ne peut faire plus que ce qui est demandé d'elle» elle ne peut donc être ni vertueuse, ni sainte. Que les chrétiens ne se permettent pas de parler d'un saint jour, d'une sainte fête, d'un saint temple, d'une sainte <x)mmunion, d'une sainte alliance, d'un saint empire, d'un saint père, en parlant d'un homme et de choses humaines. Un tel langage déifie la matière ou la créature.
Voir MATÉRIELLEMENT, VOir INTELLECTUELLEMENT OU SPIRI- TUELLEMENT.
Comme il existe deux univers, le visible et l'invisible, et que l'un est la répétition de l'autre, il existe deux espèces d'aveuglement, d'ignorance et de ténèbres, et deux espèces de voir, de connaissance et de lumière.
Les phénomènes de l'univers invisible ne peuvent pas se voir directement; mais nous pouvons en saisir l'image dans le miroir de ce monde, et nous en faire une idée exacte au moyen de notre intelligence. Ainsi pour l'homme le monde spirituel s'identifie avec le monde intellectuel, et quand nous concevons clairement une chose spirituelle, sa construction, ses lois, sa ressemblance, sa dissemblance ou ses rapports avec d'autres objets, nous appelons cela un voir spirituel.
Ce terme n'est pas rigoureusement exact (car un voir spirituel désigne mathématiquement un voir des esprits et du monde dans lequel ils se meuvent), mais il exprime suffisamment ce •que nous voulons désigner. Aussi croyons-nous devoir l'adopter, comme nous avons adopté l'expression de < matière morte.»
Voir matériellement, c'est voir avec les yeux du corps; voir spirituellement, dans l'acception ordinaire, consiste à voir intellectuellement, à comprendre les choses spirituelles comme si nous avions la lumière spirituelle. Nous voyons les choses spirituelles dans les images que nous présente cette terre, ainsi le mot voir n'est pas tout à fait faux. Voir spirituellement et voir intellectuellement sont donc pour nous, dans la généralité <ies cas, des termes équivalents. U en est de même pour beaucoup d'autres expressions, comme lumière spirituelle, connais*
sance spirituelle, ténèbres spirituelles, etc., etc. Nous disons, par exemple, que Dieu a créé la lumière spirituelle aussi abondante que la lumière matérielle. Cela ne signifie pas que nous puissions voir réellement avec les yeux de notre corps spirituel, car ils ne sont pas encore ouverts. Mais Dieu a arrangé toutes les choses de la nature de manière à nous instruire, et il ne nous est pas possible de formuler une seule question à laquelle il n'ait répondu par des explications si complètes qu'aucune intelligence n'est assez vaste pour en retenir tous les détails.
Dans les expressions de ce genre, il est donc toujours sousentendu que nous ne voyons pas encore les choses spirituelles en réalité, mais seulement intellectuellement.