CH. VI. TOUTES NOS IDÉES SONT TIRÉES DE CE MONDE
créer ou engendrer une pensée. Toutes nos réflexions ne sont que des mélanges variés d'idées qui nous ont été fournies par les choses de ce monde.
CSe dont je me sens incapable dans ce cas particulier, j'en crois les antres hommes tout aussi incapables, à moins qu'ils ne me prouvent le contraire. Essayons de créer une idée originale. Je commence par supposer un être qui ne soit ni animal ni homme, qui ait une tête de taureau et le corps d'une plante, qui se meuve en roulant, et qui ne dépende ni du temps ni de l'espace. Mais l'analyse de cette pensée démontre que toutes les bases en sont tirées de ce monde, car les idées d'être, d'animal, de tête, de taureau, de corps, de plante, de mouvement, de roulement, de temps et d'espace sont toutes tirées de ce monde, et je les applique par voie de dissemblance à la nouvelle pensée que j'ai tenté de créer. Pour que ma pensée devienne vraiment originale, il faut donc que j'élimine toutes ces images, pour décrire les qualités de la chose que j'imagine sans avoir, par opposition, recours aux images terrestres. Mais alors la langue humaine ne me présente plus de mots pour exprimer ma pensée ; car si j'élimine les idées d'être, d'animal, d'homme, de tête, de taureau, de plante, de mouvement, de temps et d'espace, la totalité de ma pensée est annihilée. Cette pensée ne peut exister sans les images terrestres dont elle s'est servie. C'est donc un vain effort que de vouloir imaginer une chose dont les idées primitives ne prennent pas naissance dans le monde visible.
Nous en concluons que l'homme ne peut créer ou produire de lui-même aucune pensée. Son intelligence est aussi incapable de créer une pensée primitive que ses mains sont incapables de créer de la matière. L'intelligence, de même que la main, ne peut faire autre chose que mélanger, décomposer ou réunir les divers matériaux qui lui sont présentés dans l'univers visible.
Non seulement l'homme est impuissant à créer une pensée, mais il est encore incapable de comprendre aucune autre pensée que les pensées terrestres. Admettons qu'un homme doué de la plus profonde pénétration soit né aveugle, vous n'avez aucun moyen de lui faire comprendre la différence entre le bleu, le jaune et le rouge. Or ce qu'il ne saurait comprendre, il peut encore moins l'inventer.
Il en est de même des sentiments et des sensations : qui n'a
jamais éprouvé de douleur ne peut comprendre la douleur; qui n'a jamais ressenti Tamour, la charité, Tamitié, l'humilité, la haine, la jalousie, ne peut comprendre ces sentiments; aucune puissance, aucun génie, aucune intelligence ne saurait dans ce cas remplacer Texpérience. Un ange du ciel descendant sur la terre ne pourrait jamais nous faire comprendre un sixième sens, ni aucune chose céleste, s'il n'en trouvait l'image exacte sur la terre. Donc l'homme ne peut comprendre que les pensées terrestres.
Cette vérité n'exclut pas l'idée d'un Etre suprême, car nous avons vu que les idées d'être et de suprême sont tirées de l'expérience de la vie. De plus, Dieu n'agit et ne parle que d'une manière compréhensible pour l'homme, puisque l'homme esta son image. Si Dieu agissait autrement qu'un homme, il ne pourrait jamais et sous aucune condition être compris par les hommes. Car nous ne concevons un sens, une qualité ou une action chez l'Etre suprême que si nous en trouvons l'analogie en nous. Si vous dites que Dieu est bon, vous n'attachez d'autre idée à ce mot que celle tirée de l'expérience. Vous réunissez en un corps tous les témoignages de bonté que vous avez connus, vous les multipliez autant de fois que vous en êtes capables, et vous appliquez à Dieu l'idée ainsi obtenue.
Il en est de même pour tous les autres attributs de l'Etre suprême: vous ne pouvez les comprendre que si vous éprouvez un sentiment analogue. Si le souverain Créateur ne s'était pas présenté à Adam, s'il n'avait pas arrangé toute l'économie terrestre de façon à ce que tout objet dût avoir sa raison d'être, et que tout être intelligent fût forcé de demander qui a fait l'homme, les animaux, les plantes, le soleil, la lune et les étoiles, comme nous demandons qui a fait ce meuble, cet habit, ce tableau ou qui a bâti ce palais, l'idée de Dieu nous serait totalement étrangère. Cette idée est si peu abstraite, si peu tirée d'un monde supérieur, que tous les sauvages l'admettent ; elle n'est repoussée que par des hommes civilisés. L'idée d'un Etre suprême est donc une idée naturelle et terrestre.
L'homme ne pouvant comprendre une chose que s'il l'éprouve, il en résulte qu'il est dans la nécessité de tout mesurer par luimême et de tout rapporter à lui-même. Nous disons que l'homme n'a pas de mesure hors de lui; toutes les anciennes mesures de longueur sont empruntées à la stature humaine, comme pouce, pied, pan, coudée, brasse, toise, etc., etc. Un enfant